n. f. (grec mania, folie)
Manie est un des plus vieux
mots de la médecine mentale. On le trouve employé par les plus anciens médecins
de l'Antiquité : Hippocrate, Celse, Galien, etc. Comme la matière elle-même à
laquelle se rapporte le mot, sa signification a varié à l'infini. Encore
utilisé par les aliénistes d'il y a un siècle comme Pinel, Esquirol, Marc et
tant d'autres pour signifier tout uniment la plupart des formes de la folie,
surtout celles qui s'accompagnent d'un désordre considérable dans les pensées
et dans les sentiments, d'agitation, d'excentricités incohérentes, il a été peu
à peu restreint exclusivement à une seule forme mentale caractérisée par un
désordre général des idées et des sentiments. Il est encore utilisé aujourd'hui
dans la description des maladies du cerveau (voir Psychiatrie). J'en donnerai
une idée sommaire. Le maniaque se présente aux yeux de l'observateur comme un
malade en proie à une agitation incohérente, agitation portant sur les paroles
et sur les gestes. Il représente le fou tel que l'imagination vulgaire se
l'imagine : un être gambadant, criant, faisant des discours sans aucune suite à
la cantonade, le vêtement dans un désordre absolu, souvent malpropre et
déchiré, violent par simple brusquerie sans y mettre la moindre méchanceté
intentionnelle, manifestant par son attitude les états émotionnels les plus
variés et les plus opposés, d'une minute à l'autre : colère, raillerie, gaîté ;
religiosité, mégalomanie, érotisme. Le geste est en rapport avec l'état d'âme
momentané, ce qui fait du maniaque une sorte de cabotin jouant tous les rôles
possibles avec une rapidité de cinéma. Dans le fil des discours on ne saurait
remarquer la moindre association logique ou rationnelle. Une idée naît d'un
regard, d'une sensation et la succession en est si rapide que le malade n'a pas
même le temps de former une phrase compréhensible. Mettez tous les mots du dictionnaire
dans une boîte agitez-Ies et sortez-les les uns après les autres à la queue
leu-leu, vous avez l'image des discours du maniaque, et en même temps des
idées. Cet état a quelque chose d'impressionnant bien qu'il ne soit qu'un
orage, un tumulte, une tempête, et ne corresponde pas à une destruction
profonde et définitive du fonctionnement cérébral. Il ne s'accompagne pas de
fièvre, Il dure parfois fort longtemps, des mois et même des années sans qu'on
ait le droit de dire qu'il ne guérira pas. Dans certains moments d'accalmie, si
l'on interroge le malade, on s'aperçoit, que son intelligence est toujours
aussi vive, la mémoire est intacte et, lorsque le maniaque guérit, il a une
souvenance parfaite de tout ce qui s'est passé ; il ne perd pas la notion des
traitements qu'on lui a fait subir, ni des violences qu'il a pu subir de la
part d'agents inhumains. L'internement de ces malheureux s'impose naturellement
à raison du désordre où ils vivent et où ils plongent tout ce qui les entoure.
Telle est la manie aiguë. Il lui arrive de devenir chronique, quand les
facultés s'affaiblissent, alors les malades sont plongés pendant de longues
années dans un état de déchéance où ils n'ont presque plus rien d'humain,
vivant dans la saleté, dans le gâtisme, couverts d'oripeaux burlesques. La
manie ne tue point. On voit de vieux maniaques de 70 ans. Leur mort est
accidentelle et due aux seuls progrès de l'âge. Il me faut mentionner cependant
une autre variété de manie extrêmement fréquente, tout en conservant les
caractères ci-dessus décrits, c'est la manie intermittente. Si beaucoup de
maniaques n'ont qu'un seul accès de manie dans leur vie ; il en est d'autres
chez lesquels il y a récidive et les récidives sont parfois si fréquentes que
les malades ont très peu de vie libre. Dans d'autres circonstances, on voit la
manie alterner avec la mélancolie. Le contraste est frappant. Très vite,
presque du jour au lendemain, on voit le maniaque se calmer et tomber dans un
état de tristesse absolue avec mutisme complet, inertie, refus de s'alimenter,
etc. Puis, après des mois ou des années de dépression, voici que l'agitation
recommence pour redevenir mélancolie. Elle est ce qu'on appelle la folie
circulaire. Elle n'est en somme que l'exagération des états émotionnels que
nous subissons tous dans le cours de la vie où se succèdent sans désemparer des
humeurs joviales ou tristes suivant les contingences où nous sommes mêlés.
AUTRES MANIES. ‒ Le mot de manie a une autre acception, plus commune, plus
populaire, non moins importante que la précédente, du pur point de vue de la
psychologie. On désigne par là certaines habitudes devenues inconscientes,
comme les tics, variables de fréquence et d'intensité, que l'on acquiert tout
doucement sans s'en apercevoir et dont on se débarrasse avec plus ou moins de
peine. Nous sommes tous des tiqueurs parce que nous sommes tous des imitateurs,
sorte d'état simiesque qui ne fait que reproduire la grande loi du mimétisme à
laquelle sont assujettis tous les êtres vivants. Le propre de ces « manies »
est de s'installer sournoisement, de s'incorporer au psychisme sans qu'il en
soit apparemment troublé, de se reproduire avec un parfait automatisme. Pour en
prendre conscience il faut le vouloir ou y être invité et alors on se heurte
aux difficultés du « pli pris » pour se guérir. Il y a des manies ridicules,
qui sont uniquement affaire de mode, dont les gens intelligents, sérieux et
avides de tuer toutes les servitudes se débarrassent avec un léger effort, mais
il est d'autres maniaques qui subissent sans protester la tyrannie pendant toute
leur vie sans faire le moindre geste pour récupérer leur liberté. Il faudrait
des volumes pour retracer et critiquer toutes les manies (geste, toilette,
costume, ritualisme religieux ou laïque, reproduction automatique « parce que
cela s'est toujours fait », etc.), dont l'humanité restée animale encombre sa
marche. Ces manies prennent parfois une forme tout à fait obsédante, pénible,
cruelle même, et constituent de vraies psychoses conscientes et irrésistibles
que nous retrouverons à l'article Obsession. De ce nombre seront la dipsomanie,
la folie du doute, la pyromanie, l'onomatomanie, la manie homicide, la manie
suicide, etc. Tous ces états reproduisent un prototype curieux qui sera décrit
plus loin. Pour en revenir aux manies vulgaires, je dirai un mot des bases
psychologiques sur lesquelles elles s'échafaudent. J'ai dénommé la loi
d'imitation, le mimétisme, elle est à la base de cet autre phénomène capital
qu'on appelle la contagion mentale et la suggestion. L'imitation est partout
dans la nature comme une sorte d'attraction réciproque en vue d'uniformiser,
d'égaliser, d'équilibrer ce qui est inharmonique. On ne saurait nier que
l'harmonie vaut mieux que le désordre et que l'attraction universelle, loi
d'équilibre, s'applique aux êtres vivants. L'équilibre parfait n'existe point ;
il semble que ce serait la fin de tout, mais la tendance à l'obtenir est
constante. L'égalité produite, on est ramené à l'allégorie de l'âne de Buridan.
Toute conception de liberté disparaît, encore qu'en deçà de cette équation
parfaite, la liberté reste dans le domaine des illusions. Les influences
mutuelles sont énormes, intentionnelles ou non. Quand, à l'imitation de
Socrate, nous plaidons une idée avec ardeur, conviction, et quand finalement
nous faisons capituler un adversaire nous avons forcé et réalisé l'imitation
dont nous nous sommes proposés comme types. Nous avons déguisé notre liberté du
nom de discussion ; en fait nous avons été déterministes et déterminés. On voit
ainsi que le modeste phénomène naturel du mimétisme se retrouve dans toutes les
formes les plus élevées de l'activité humaine. Une autre base de l'imitation
d'où procèdent les manies repose sur l'état de faiblesse mentale plus ou moins
accentuée dès la naissance. Faible résistance aux influences s'appelle
suggestibilité. L'état émotif accentué prépare les voies à l'imitation et à
l'emprise des adversaires. La puissance du suggestionneur se traduit
objectivement par la réduction de l'état d'inertie, de passivité du
suggestionné. La contagion mentale existe, elle est continuelle, banale, dans
la vie de chaque jour. C'est la lutte entre les malins et les sots, entre les
politicards, les bons bergers et les gens de foi. Relisez Darwin et ses beaux
travaux sur le mimétisme, généralisez et vous concevrez la psychologie des
foules, le mysticisme, la contagion de la folie, le triomphe de l'habileté, de
la force contre la faiblesse, et l'individualisme vous apparaîtra comme un
refuge relatif. DES MONOMANIES. ‒ Un dernier mot sur les états psychiques
désignés par des termes où entre en composition le mot de manie. Il y a un
siècle toutes les folies étaient rangées sous la seule rubrique de monomanie,
qui désignait ce qu'on appelait les folies partielles, c'est-à-dire celles
auxquelles ne participait pas l'entendement tout entier. Le monomane ambitieux
par exemple était lucide sur tous les points qui ne touchaient pas à sa marotte
de grandeur. Un monomane mystique pouvait être un habile citoyen, très maître
de soi, quand il n'était point sur le terrain de ses hallucinations
religieuses, etc. La classification était simpliste. Le bloc des monomanies a
été dissous. Seules ont été conservées les obsessions (voir ce mot). Quant aux
autres, elles ont pris place pour la plupart dans le grand groupe des psychoses
systématiques, à évolution lente, progressive, aboutissant à une transformation
complète de la personnalité et à la démence. Il en sera parlé à l'article
PSYCHIATRIE. ‒
Dr LEGRAIN.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire