dimanche 14 juin 2026

Rencontre pendant la marche des fiertés

 

Il se peut qu'ayant identifié un interlocuteur, j'ai perdu ce qu'il me disait.
Dans la couleur de ses yeux, celle de ses sourcils, la forme de son nez, dans ce portrait que je pourrais dessiner, j'ai perdu son besoin d'être entendu.
Son récit, qui ne demandait aucun acquiescement, aucun commentaire de soutien ou de critiques, voire de conseils en forme de vérité, de celle que j'ai conscientisé avec mes certitudes, restait sa vérité tant que son visage me restait invisible.

Cela me ramène à Emmanuel Lévinas qui affirme que lorsque nous sommes capable de décrire un visage, c'est que nous n'avons pas considéré son dire au niveau de sa volonté de nous faire entendre son récit.

Lorsque cette personne me parle, elle me confie quelque chose de sa personne, sa nécessité de dire, de faire entendre son être, je suis donc en responsabilité de son partage, je lui suis redevable. Je suis responsable du fait qu'elle ait eu besoin de parler.

L'écoute n'est pas dans le regard, l'écoute n'est réalisable que dans un espace qui ne concerne qu'un seul sens.

On ne peut qu'être maladroit si on interpose nos convictions, même sincères sur un récit. Ce qui fait de l'écoute, une œuvre du vivre ensemble.

Aujourd'hui, que reste-t-il de cette rencontre d'un côté comme de l'autre ?

Sans doute, cette personne se dit une de plus qui n'a rien compris. Qui n'apporte rien à la situation actuelle sans pour autant l'aggraver. Dans l'absolu, ce qui n'évolue pas empire du fait de ce temps long. Qui dit ne pas juger mais qui interprète des faits et propose des solutions à des problèmes avec une grille de lecture d'un point de vue d'hétéro. Et surtout, comme pour des handicapés, le plaint. Alors, qu'elle ne se plaint pas. Par contre, ce qui est indélicat, c'est que, par ce comportement, la replace dans cette position de victime qu'elle rejette.

Elle n'est pas une victime, elle est.

samedi 6 juin 2026

"Les autres" Par L'Oublié

  

                          I


Dans ce parc, il s'assoit, regarde le bassin et murmure :


"Ça ne peut pas se finir ainsi".


Autour de lui, il y a tous les enfants des autres qui jouent. Ils disent :


"Tu n'auras jamais d'enfant."


C'est à peine s'il bouge. C'est à peine si ce ne sont pas les pigeons qui lui jettent des miettes.


Tout à l'heure, à la gare, comme un con, il lui a fait un signe d'au revoir et elle ne s'est pas retournée. Il est resté planté au milieu du quai, des valises, pas les siennes, celles des autres. Ceux qui ont femmes enfants et du soleil dans les veines. 


Elle ne s'est pas retournée.


Un mot tourne en boucle : 


"Adieu"


Que n'avait-t-il pas compris dans ce mot ?"


                         II


Ce matin, ciel nuageux et bas. Le parc est presque vide. Ils sont encore là, elle et la poussette.


En face, un homme est entouré de pigeons. Le spectacle est comique, pour qui l'observe.


Contre son banc, elle a laissé sa poussette. L'enfant joue près de l'eau. Il peut tomber à tout moment. 


Elle semble ne rien voir.


Elle pense au père éphémère. Les larmes coulent depuis. L'enfant grandit. 


Seul.


Elle regarde encore son téléphone. La messagerie est vide. 

Son emploi du temps aussi.

La liste des contacts a fondu.


Les heures passent. Alentour, les couples s'enlacent. 


Au bout de quelques heures, elle se lève, appelle l'enfant. 

Il ne répond pas, il joue. 

Elle crie, il pleure.


Il faut rentrer faire à manger. L'enfant regardera une niaiserie à la télé.


Elle lui dit de se laver les mains, il maugrée. 

Elle crie, il pleure en se les lavant. 

Il n'aime pas. 


" Mange. Sinon tu vas au lit sans manger,"


Il a le choix. 


Seule, elle finit son assiette. 


Demain, on recommence.


                          III 


Il s'apprête à ouvrir la porte. Un long soupir. Ce sera sa dernière inspection.


Le ciel est nuageux et bas. Il ne devrait pas pleuvoir.


L'homme part sur la droite du bassin. 


- Il va finir par tomber ce gosse. J'ai beau le dire à la mère, elle n'a aucune réaction. Jusqu'au jour...


Il va pour lui parler. Mais il se ravise. Il appuie sur sa pince pour ramasser les détritus. Il traîne les pieds.  


- il y en a toujours autant. Ça leur coûterait quoi de mettre directement dans la poubelle. Elles sont toutes vides, tout est par terre.


Il ne comprend pas sa tenue orange avec des bandes florescentes. Il ne travaille pas la nuit.


Le mégot va s'éteindre. Il le jette à terre et le ramasse. 

Près d'un bosquet, un lot d'emballages de sandwiches. Des ouvriers ou des étudiants.


Il s'arrête et regarde l'étui du violoniste. 


- Toujours rien. Je lui mettrais bien un billet mais comment je mange ce soir?


Il a bientôt fini sa dernière inspection.

L'homme sur le banc est entouré de pigeons. Il semble ne pas y faire attention.


- Je le soupçonne de les nourrir et dès que je le regarde il fait ce regard triste. Il va voir quand je le surprendrais.


Il était maintenant cinq heures, il repose son uniforme sur le cintre. 


Il est maintenant en civil. Les pigeons s'envolent.

L'homme regarde en souriant la marchande glace.

La femme remet l'enfant dans la poussette. Elle pleure, l'enfant aussi. 


Au bout, la fin de semaine. 


                           IV


A l'entrée du parc, il regarde ce que va être son auditoire.


Une femme sur le banc. Un enfant au bord de l'eau. 


Un homme en tenue orange qui fait un écart vers l'enfant avant de se raviser.


Un homme entouré de pigeons.


Il est temps d'y aller. Il connait d'avance son emplacement. Un peu en retrait, un banc sous un arbre. Au cas où il pleuve.

Le ciel est nuageux et bas. Menaçant.


Il ouvre son étui et prend son violon délicatement. Quelques notes pour accorder.


Ici, les oiseaux lui répondent, mais l'argent est rare.

Dans le métro, c'est l'inverse : pas d'oiseaux mais de l'argent.


Son but : pouvoir changer de chaussures, manger un bol de soupe et trouver un refuge pour la nuit.


L'après-midi est passé.


Il lui reste à trouver un porche pour la nuit.


                          V


Elle a installé son stand un peu à l'écart. 


Les enfants tournent autour. Les commandes s'enchainent vanille/ chocolat, chocolat/pistache.


Innovation du jour : les glaces à l'italienne.


Le son du violon l'emmène loin de la grisaille. Elle entend les oiseaux piailler. 


Elle confie une mission à un des enfants.


Celui-ci arrive près du violoniste, tend la glace fruits de la passion. Le jeune homme cherche du regard le stand. 


Il ne sourit pas. Il a mal. 


A dix-sept heures, elle commence à fermer. Elle passe à côté de lui, tente un regard et accélère.


Il y aura sûrement une autre occasion. 


                          VI


A la fenêtre, Marcel cherche le banc. 


Ce jour là, il faisait le même temps. Elle était assise près de l'eau. Ses cheveux blonds volaient doucement.


Il a fallu qu'il contourne l'étang pour lui parler. De longues minutes. 


Elle souriait en le voyant avancer. Elle attendait. 


Finalement ce jour là, il était passé à côté sans lui parler. Elle lui en a voulu.


Il sourit. Le lendemain, il avait réussi à passer l'épreuve. Ils ne se sont jamais quittés.


Monique.


Aujourd'hui, il est seul. Elle n'est plus nulle part.


Le soir tombe. La grille grince en se refermant. Les pas des uns et des autres résonnent dans la rue.


Le froid est entré dans la pièce, il ferme la fenêtre.

lundi 1 juin 2026

"En creux" Par L'Oublié


                         I


                   "Moyen"


Il pose un miroir sur la table. Il s'assoit.


Il est temps de cesser de chercher celui devant lequel je ne cesse de fuir.


Tout ce qui ne brille pas est obligatoirement au fond de ses yeux. 


Il n'aime pas ses yeux.  


Peut-il regarder l'ensemble d'un coup ? Depuis le temps qu'il fuit toute image. Il devient cet inconnu qui refuse de plus en plus de le rester. 


"Laisse lui au moins une chance de te connaître. Il ne veut pas que l'ultime séparation se fasse à deux inconnus".


Il n'aime pas son nez.


Il pense qu'il faut se réconcilier avec quelqu'un avant. C'est donc soit lui-même, soit sa mère.


Il n'aime pas non plus ses oreilles.


L'ensemble est moyen. Il est là le problème. Il n'est ni beau, ni laid. Moyen. Juste moyen. Ou à peine moyen.


                             II


  "Hypothèse d'un vide constitutif"



Il est devenu en creux ce qu'il est. Il est issu du vide alentour et s'y déplace à l'aise. Et surtout, la volonté ferme de le conserver. Il a pris conscience de son importance. Les autres en ont peur. Lui en tire son épaisseur.


L'extériorité est un danger. Une évidence ces derniers jours.


S'il était artiste, il prendrait comme pseudonyme : L'Oublié.


                         III

      

                    "Fissure"


Il a cru longtemps que le vide était stable.


Mais parfois, sans raison identifiable, quelque chose s’y déplace.


Ce n’est pas une présence. Ce n’est pas une voix.

C’est une variation légère de densité.


Comme si l’espace autour de lui n’était plus parfaitement égal à lui-même.


Il ne peut pas dire si cela vient de lui ou de l’extérieur.

C’est précisément ce point qui dérange.


Le vide, jusque-là, ne demandait rien.

Il était constant, disponible, silencieux.


Mais désormais, il semble répondre à des conditions qu’il ne maîtrise pas entièrement.


Alors une question apparaît — non formulée, mais active :


si le vide change, est-ce encore le même vide ?


Et surtout :

si quelque chose varie dans ce qui devait être stable,

est-ce lui qui commence à percevoir autrement… ou le monde qui cesse d’être neutre ?


Il ne rejette pas cette question.

Il la laisse simplement exister.


Pour la première fois, le vide n’est plus uniquement un lieu.

Il devient une hypothèse instable.


                          IV


           "Forteresse intérieure"


Il est devenu son propre vaisseau. Il a rempli les cales d'odeurs, de sensations, de traces.


Des silhouettes impalpables qui tournent, ne s'arrêtent pas. 


Immatérialité. Il y trouve sa paix.


Il est ce corps/forteresse dans lequel est enfoui ce qu'il est véritablement.


Le regard qu'il ne porte pas sur lui-même, qu'il refuse de porter, pour rejeter une apparence, pour dire : ce qui se voit n'est pas ce que je suis.


"Je suis donc je m'impose et je m'expose".


Le rejet qu'il peut subir, ou rechercher, est celui de la douleur. Il n'y a pas de temps à donner aux impressions des autres. 


Lui se concentre sur ce qui compose son être-soi. Son Dasein.


Être absolument, "Autrement qu'être", est sa recherche.  


                             V


              "Ce qui fut choisi"     



L'oubli ne se subit pas, mais se construit.

Les réminiscences ne sont pas des regrets.

C'est le regard sur un parcours.

Des carrefours.

Des embranchements.


Ce sont des choix successifs. Décidés, subis. Ils nous ont amenés là d'où il regarde.


Est-ce de la nostalgie ?


Non.


L'évidence ne se combat pas, mais elle ne s'explique pas plus. 


Elle est là. Douce. 


                         VI


               "Et il creuse" 


Sa bouche n'était pas forcément un baiser.

Une fesse tailladée.

Un sein lourd et laiteux.


Elle était un puzzle. 


C'était il y a trente quatre ans. C'était la chute. Un hôpital. Un mariage.

Un quinze août et des larmes.


Des images qui défilent. 

La réalité n'avait, à ce moment, aucune importance. 


L'a-t-elle jamais regardé, vu ? 


Elle passait du lit à la salle de bain sans laisser aucun soupçon de son passage.


Vendredi. Pas dormir. Torturés. Ne pas parler. Et ces trains à ne surtout pas louper. A ce moment, plus de frottement, plus de contact. Fin de l'espoir hebdomadaire. 

Elle l'avait prévenue. Elle ne l'a pas pris en traître. Il avait suffisamment d'amour pour n'en avoir rien à faire. 


Recommencer tout le lundi suivant. 


Chez lui. Il avait dit ne jamais amener personne. Personne. Surtout pas une femme. Cette femme. A vouloir la fuir, il s'est jeté sur elle, comme s'il n'allait jamais y avoir qu'elle.


Ils ne devront mourir qu'amis.


Elle est morte. 

Morte. 

Comme elle l'était déjà à l'époque.

Mais il n'était pas plus vivant.


Paraît-il. 


Pourtant, il la voit bouger. Il la sent, parfois, faire des gestes qu'il reconnaît. Elle n'est plus une, elle est multitude, geste après geste.

Elle n'a jamais ri. 


Il a cru que tout était derrière lui, un passé révolu. 


Et il creuse.



Elle a été une remplaçante. Belle. Il ne l'a pas reconnue comme aimable. 

Il a pu attendre ainsi le retour de l'autre. 


Elle apparaissait nue, sans aucune gêne. Des petits seins. Une odeur. 

Ils se sont fait des dimanches ragoûts. Des courses. 


Il aimait la voir bouger devant lui, nue, sans pudeur. Enfin, cette femme n'avait pas honte. Elle assumait. 

Il l'a rejetée. 

Aujourd'hui, plus de traces. Évanouie.


Et, dans ce qu'il creuse, il reste un goût. 


Encore.


                           VII


"Ils se sont échappés du possible".


Elle n'est plus là. Il regarde l'amie de l'absente. Un verre après le travail. 

Une séquence .


La nuit devient propice. L'alcool peut faire croire. 


Il s'approche d'elle. Il l'embrasse.

Elle sourit, se recule. 


- Elle est mon amie.

- Elle est absente. Etions-nous ensemble ? Elle en était moins sûre que moi. 


Un nouveau baiser. L'espace est comblé. Ils sont heureux. Main dans la main Ils dansent mais ils savent déjà.


Elle se met au lit. Il dormira par terre. Il ne se passera donc rien parce que l'absente a repris possession de tous les espaces.

Ils se regardent.


- Bonne nuit, se disent-ils.


Adieu, entendent-ils. 


                          VIII


         "Une journée un peu moins comme les autres".



Ça a commencé très tôt. Une première bière.

Une deuxième.


Et cette annonce comme un uppercut. 


Elle se mariera le 15 août. Ils resteront amis.


Puis, un chapelet de bières pour faire passer la pilule.

Cela faisait des jours que leurs regards ne se croisaient plus.


La journée passe d'alcool en alcool pour se finir assis à la table de la cuisine. 


Une dispute. Encore. A peine plus forte, à peine.


Elle se lève. Prépare un sac et part en plein Paris, il est trois heures du matin. 

Il décide de la suivre. La porte claque. 

Dans la rue, rien. Disparue. Vite. Trop vite peut-être. Il remonte. Il a oublié ses clefs à l'intérieur. Il regarde la fenêtre du couloir. Se rappelle que celle de la cuisine est ouverte. L'idée lui vient de passer de celle-ci à l'autre. A trois grammes, tout est possible.


Il a plu. Ses mains glissent. Il tombe. Il décide de ne pas crier. On verra en bas ce qui arrivera. Il ne se débat pas. Il atterrit dans un bruit lugubre.


Hôpital. Coma de trois jours. Il est en mauvais état. Mais il vit.

Il pleure, mais il vit. 


                        IX


           "La mère : le vide." 


Sa mère qui n’a jamais été autant sa mère que depuis qu’elle est disparue et qu'il peut lui attribuer le rôle de mère qu’elle n’a jamais eu.


Toute leur vie commune à distance circonstanciée, il l’a maudite de le maudire. 

Dire maman à une mère maudite, c’est comme dire : 

«je t’aime" à un furoncle qui t’arrache les entrailles. 

Il pourrait mentir et dire qu'il l’a aimée. 

Il ne peut plus fuir sa haine. 

Au-dessus de sa tombe, il s’entend lui dire : 


« il était temps ». 


Il aimerait ne plus jamais à avoir souhaiter sa mort.

Une totale indifférence.


Faire le chemin à l’envers et retrouver le jour de sa démission, le jour où elle a dit :


« tu ne dois ta vie qu’à celui qui est parti; il n’est plus, tu ne dois donc plus être »

 

Disparaître au point de n'avoir jamais existé.


Il est celui qui survit à la mort de l’autre.


                            X


        "Le père : absent excusé" 


Qu’allait-il pouvoir lire ? Il tombe sur « lettre au père » de Kafka.  


Pour haïr quelqu’un encore faut-il qu’il ait été présent, 

qu’il existe ou qu’il ait existé.

Suffisamment pour laisser une empreinte indéfectiblement haïssable. 

Son père n’a vécu que le temps de s’incruster, dans ses veines, dans sa perception.

De son père mort, il n’a haï que son absence, le fait qu'il n’a jamais eu ses bras autour de son corps, ses mains sur son visage. 

Le baiser du soir. 

Une nuit, il l’apaise, 

un matin, il le bouscule.


L'absence de sa voix, 

l’absence de son tout.


Le haïr pour l’attente de toute une vie, le rejoindre dans sa mort. L'impatience d'un message qui ne vient pas. 

Qui ne viendra jamais.


Alors ce Kafka qui parle de son père, à son père, même si ce n’est pas de vive voix, si ce n’est que par lettre interposée, il l’a en face de lui, autour de lui de sa présence qui lui nuit. 

De sa disparition souhaitée.


Il aurait aimé que le sien lui impose celle de son insupportable présence. Il ne l’idéalise que parce qu’il n’a jamais existé autour de lui. Il aime les anecdotes qu'on lui raconte. Mais cela ne raconte pas l'homme dans sa complexité.  

Il aurait souhaité échanger une vie de sa mère pour une heure en présence de son père. 

Pour le regretter ensuite. 

Pour vouloir le regretter ensuite. Pour, peut-être, espérer le regretter ensuite.


                            XI


      "Le beau-père : l'intérimaire"

 

Puis il y eut l’intérimaire, celui que l'on a forcé à ne pas aimer, 

à haïr, 

à maudire, 


Pour le détruire. 


La haine a déconstruit l'individu.

Celui qu'il n'a rencontré que tardivement. 

Celui qu'on a mis hors de chez lui.


Il l’a vu souffrir,

il l’a entendu souffrir.


Cet intérimaire a pris une femme avec un enfant, 

défiant le temps et les convenances, 

les dogmes et les certitudes meurtrières. 

Et elle l’a remercié de sa haine.


Lui, il l’a aimé, et il l’aime.

Ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre, 

sans pudeur, 

sans gêne, 

l’amour submergeant, 

l’amour sublimant, 

l’amour emmerdant ceux qui détestent, ceux qui haïssent tout et tous. 

Et il est parti, dans un râle, 

dans un souffle, 

dans la peur, seul, malgré sa présence, sans son fils de sang. 

Et "merde" a-t-il dit; et "merde" est tombé dans son dernier souffle.


Et des yeux qui ne se ferment pas espérant, 

attendant...

Il ne vient pas, 

Il ne vient pas.


                         XII

   

                    "Il n'empêche"


Il posait son miroir et regardait son visage. Il ne s'aimait pas.


Aujourd'hui, le reflet renvoyé est celui qui partage sa vie.


Il n'a plus besoin de miroir, il constitue le vide dont il est issu.






dimanche 24 mai 2026

"Zombies" Par L’Oublié

 A la terrasse des morts

(La gueule dans le sable)

Les zombis gravitent,

(L'enfant OQTF git)

Liqueur en mains;

(De quel droit est il la?).


Dis moi qui nous sommes

Tous zombies

Lorsqu'on bouffe les images.


Nous n'avons plus de nom

(On s'en fout du sien)

On bouffe les massacres

Inonde nous les écrans de Bataclan

Fais nous jouir du pathos,

Enivre nous d'heroisme televisuel 

Quand je n'aime pas, je pleure en commande.


Pleurez pour ne plus aimer

Pleurez comme ils me violent

Je bouffe à toutes les écuelles.

Priez pour nous Dieu

Nous sommes aussi morts que toi.


Inopportun de rien,

Inopportun de trop, 


De pas d'assez...


M.A. 24/05/26





"L'échange symbolique et la mort" par Jean Baudrillard

 "Ainsi de la prise d'otages. Au plan symbolique, qui est celui du sacrifice, et d'où toute considération morale d'innocence des victimes est exclue, l'otage est le subsitut, l'alter ego du "terroriste" - sa mort est là pour celle du terroriste, elles peuvent d'ailleurs se confondre dans le même acte sacrificiel. L'enjeu est celui d'une mort, sans négociation possible, et qui fonctionne renvoie à une surenchère obligée. Bien sûr, tout le système de la négociation tente de se déployer, et les terroristes eux-mêmes entrent souvent dans ce scénario d'échanges, en termes d'équivalence calculée ( la vie des otages contre telle rançon, ou libération, voire pour le prestige seule de l'operation). Sous cet angle, la prise d'otages n'est pas originale du tout, elle crée simplement un rapport de forces imprevu, ponctuel, soluble par la violence traditionnelle ou la négociation. C est une action tactique. Mais autre chose est en jeu, et on a bien vu ce qu'il en était à la Haye, au cours de 10 jours de négociations incroyables : personne ne savait ce qui pouvait se négocier, ni ne s'accordait sur les termes ou sur les équivalences possibles de l'échange. Ou encore si elles se formulent, les exigences des terroristes sont telles qu'elles équivalent à un déni radical de négociations. Et c'est bien là ce qui se joue : l'impossibilité de toute négociation, et donc le passage à l'ordre symbolique, qui ignore totalement ce genre de calcul et d'échange ( le système lui ne vit que de négociation fut ce dans l'équilibre de la violence). A cette irruption du symbolique (qui est la chose la plus grave qui puisse lui arriver et la seule "révolution" au fond), le système ne peut, ne sait répondre que par la mort physique, la mort réelle des terroristes - mais ceci est sa défaite puisque cette mort était justement leur enjeu, et que, ce faisant, le système n'a fait que s'empaler sur sa propre violence, sans véritablement répondre au défi qui lui a été lancé. Car toute mort est facilement computable dans le système, même les boucheries guerrières, mais pas la mort- défi, la mort symbolique, car celle-ci n'a plus d'équivalent comptable - elle ouvre sur une surenchère inexpiable autrement que par une mort en retour".


"C'est pourquoi la prise d'otages et d'autres actes semblables ressuscitent quelque chose de fascinant : ils sont à la fois pour le système un miroir exorbitant de sa propre violence répressive, et le modèle d'une violence symbolique qui lui est interdite, de la seule violence qu'il ne puisse exercer : celle de sa propre mort."


"Le travail est une mort lente. On l'entend généralement dans le sens de l'exténuation physique. Mais il faut l'entendre autrement. Le travail ne s'oppose pas comme une sorte de mort à l'accomplissement de la vie, ça, c'est la vision idéaliste. Le travail s'oppose comme une mort lente à la mort violente. Ça, c'est la réalité symbolique. Le travail s'oppose comme mort différée à la mort immédiate du sacrifice. Contre toute vision pieuse et "révolutionnaire", du type, le travail ou la culture, c'est l'inverse de la vie. Il faut maintenir que la seule alternative au travail n'est pas le "temps libre" ou le "non travail", c'est le sacrifice. Tout ceci s'éclaire dans la généalogie de l'esclave. D'abord, le prisonnier de guerre est purement et simplement mis à mort. C'est un honore que l'on lui fait. Puis il est épargné et conservé (=servus) à titre de butin et de bien de prestige. Il devient esclave et passe dans la domesticité somptuaire. C'est bien après seulement qu'il passe au labeur servile. Ce n'est pourtant pas encore un travailleur car le travail n'apparaît que dans la phase du cerf et de l'esclave émancipé, enfin libéré de l'hypothèque de la mise à mort et libérer précisément pour le travail. Le travail s'inspire donc partout de la mort différée. Il est de la mort différée, lente ou violente immédiate ou différée, la scansion de la mort est décisive, c'est elle qui distingue radicalement deux types d'organisations, celles de l'économie, celle du sacrifice. Nous vivons irréversiblement dans la 1re, qui n'a cessé de s'enraciner dans la différence de la mort. Le scénario n'a jamais changé. Celui qui travaille reste celui qu'on n'a pas mis à mort, à qui est refusé cet honneur, et le travail est d'abord le signe de cette abjection de n'être jugé digne que de la vie. Le capital exploité le travailleur à mort. Paradoxalement, le pire qui leur inflige est de leur refuser la mort. C'est de différer leur mort qu'il est fait esclave et les veut à l'abjection indéfinie de la vie dans le travail. Dans cette relation symbolique, la substance du travail et de l'exploitation est indifférente. Le pouvoir du maître, lui, veut d'abord toujours de se suspendre de mort. Le pouvoir n'est donc jamais à l'inverse de ce qu'on imagine celui de mettre à mort mais juste à l'inverse, celui de laisser la vie. Une vie que l'esclave n'a pas le droit de rendre. Le maître confisque la mort de l'autre et garde le droit de risquer la sienne propre. Cela est refusé à l'esclave qui est voué à la vie sans retour et donc sans expiation possible. En l'otant à la mort, le maître hôte l'esclave à la circulation des biens symboliques. C'est la violence qui lui fait et qui voue l'autre à la force de travail. C'est là le secret du pouvoir. Égale dans la dialectique du maître et de l'esclave, fait dériver aussi la domination du maître de la menace de mort diférée sur l'esclave. Travail production, exploitation ne seront que l'un des avatars possibles de cette structure de pouvoir, qui est une structure de mort."


"Je fais l'hypothèse qu'il n'y a jamais eu de véritable lutte de classe que sur la base de cette discrimination. La lutte des sous-hommes contre leur statut de bête, contre l'objection de cette coupure de caste qui les voue à la sous-humanité du travail. C'est derrière chaque grève, chaque révolte, aujourd'hui encore derrière les actions les plus salariales, leur virolence vient de là. Ceci dit le prolétaire est aujourd'hui un être normal, le travailleur a été promu à la dignité d'être humain à part entière. À ce travailleur, il reprend toutes les discriminations dominantes à son compte. Il est raciste, sexiste, répressif. Par rapport au déviant actuel, aux discriminés de tous ordres, il est du même côté que la bourgeoisie du côté de l'humain, du côté du normal. Tant il est vrai que la loi fondamentale de cette société n'est pas la loi de l'exploitation, mais le code de la normalité."


"C'est parce que toute la sphère de l'économie, et désamorcer que tout peut se dire en termes d'économie politique et de production. L'économie devient le discours explicit de toute une société. La vulgate de toute analyse est de préférence dans sa variante marxiste. Aujourd'hui tous les idéologues ont trouvé leur langue maternelle dans l'économie politique. Tous les sociologues, humans scientits, etc, virent au marxisme comme discours de référence, même les chrétiens, surtout les chrétiens, bien sûr. C'est toute la nouvelle gauche divine qui se lève tout est devenu politique et idéologique aussi par la même opération d'intégration sans rivage. Le fait divers est politique, le sport est politique, l'art n'en parlons pas. La raison est partout du côté de la lutte de classe, tout le discours latent du capital est devenu manifeste et on note partout une jubilation certaine dans cette assomption de la "vérité". 

 

jeudi 21 mai 2026

"La chaise" Par L'Oublié




La maison vide.

Devant, une chaise.


Il faut la replacer chaque matin dans ses empreintes.


Le lierre au mur.

Les volets qui pendent.

La terrasse moisie, verte.

Dessus, les traces.


Devant, elle est immobile.

Elle regarde.


Derrière la maison, il reste la vieille balançoire à la peinture écaillée. 

Sa sœur y prenait tous les risques.



La journée passe.


Rien ne reste.

La chaise vide.

La maison qui tombe.

Le lierre.

La terrasse verte.


Elle repart.

Les voisins la connaissent.


Demain.


"Inconnue à l'adresse" par L'Oublié

  ‌version definitive "Inconnue à l'adresse".



I


 


"Vas-tu revenir ?"



Le dernier mot tombe derrière la porte. De l'autre côté, elle est sur le ventre, lascive, endormie ou...


Les verres renversés. 

Les assiettes sales dans l'évier.

Il n'avait jamais aimé le portrait au mur.


Revenir ?


Revenir est un piège. Aujourd'hui, elle n'a pas su dire oui.


Les cerisiers meurent en longs tapis roses.


Dans le jardin, la pelouse n'est toujours pas tondue. Il n'a jamais réparé la penderie. Rien ne tient plus.


"Vas-tu revenir ?"


Remonter le temps, retrouver l’âge de l'appel. Ces moments qui n'étaient qu'à eux. Ne rien dire a créé une tension.



"Vas-tu revenir ?"



Il ne fallait pas qu’elle devienne plus femme. 


Il marche, il n'a plus froid. Le tapis rose le recouvre.


Au bout de l’allée, un dernier cerisier résiste encore, en pleine floraison.


"Nous ne pouvions pas ne pas répondre à ce que nous nous étions promis."


Il connait la voix. La main qu’elle aurait posée dans la sienne l’aurait apaisé. Mais elle reste vide. 


"Vas-tu revenir ?"


Il avait enfin répondu à son appel.


Il est seul.


Il fallait faire demi-tour. Les taches rouges sur les fleurs, il les voit.


Il faut accélérer.


Après des minutes de recherche, la maison a disparu. Dans l’allée, plus de cerisiers.


Seulement des arbres agonisants.


Rien d’autre.


Plus de traces.


II



Au réveil: un constat, il est biologiquement vivant. Sinon.


Une porte ouverte, un lit, une lumière. Sur le lit, des draps ensanglantés. 


Il veut garder ses repères.


Le bruit des clefs le réveille. L'habitude, le corps ne frémit plus. Les pas se rapprochent. La porte ne s'ouvre pas. Ils s'éloignent.


Maintenant sur sa chaise, il est immobile.

 

Encore des clés.


La lumière tombe enfin sur le sol. Il va pouvoir s'allonger. 


Un souvenir de cerisier. Le garder vivace pour survivre.


Il n'a ni occupation, ni passion. Juste, l'attente. Encore une journée qu'il va devoir se justifier.


Trois ans déjà qu'il survit ainsi.


De son lit, il aperçoit le café froid sur la table. Il le réchauffera demain. 


Les cerisiers. Ils ne sont plus que souvenir. 


Des clés résonnent encore parfois. Alentours, des murs, du grillage, des filets. Ici, on n'étouffe pas assez. Pas assez vite. 


Il se dit : "De là où je suis, on ne s'évade pas".


Il se rendort.


III



Un matin comme un autre. Des clés, des pleurs lointains qui ricochent sur les murs. Les peurs qui s'immiscent partout.


Une pulsion : Relire sa toute dernière lettre. Les yeux brillent un peu plus.

 

Il lui a écrit les "je t'aime" qu'il croyait qu'elle attendait.


Sur l'enveloppe, "inconnue à l'adresse". La lettre n'a eu aucune existence pour elle. Pourtant, il les avait écrits, ces mots.


IV


Dans cette pièce close, ils tournent dans la lumière et racontent. Il ne reconnaît pas le décor décrit. Ils montrent aussi des photos. Il ne la reconnaît pas.


Il doit écrire pour la décrire au mieux. Les mots sont les mêmes que ceux quand ils parlent de l'autre personne. Celle-là, il n'aurait pu l'aimer. Jamais.


La lumière n'est plus aussi présente. Il doit finir. Il retient son souffle. Il faut parler de son parfum. Une odeur revient - presque douce.



A présent, elle fuit tous les espaces. Il tente de la retenir.


Quelque chose tombe.



Plus rien.


V

 

Son journal rose. Ils lisent les mots. Ils détruisent sa vérité.


Vouloir le détruire, il la perd encore.


Désirer le lire, elle n'avait jamais été sienne.

 


A chaque clarté, il lui disparaît.

Et réciproquement.






"Couloir" par L'Oublié



I


Les 2 individus se font face. Se font silence. Ils cherchent un langage. Ils évoluent dans celui-ci.


La radio est devant la porte qui s'entrouvre.  


La radio disparaît.

Un livre reste.


Ils ne se regardent pas. Ils se croisent. Le jeu est timide. Souvent, elle attend qu'il sorte pour sortir elle aussi.


Le livre est ramassé. Le titre : "Madame Edwarda" . 

Le regard suit l'homme. Il disparaît. 


La nuit, il sort dans le couloir. Il observe la porte en face à la recherche d'une lumière.


La radio a réapparu. La station a changé. Radio nostalgie. Elle laisse passer une chanson. "Je t'aime".  


Un autre livre est posé à côté : "On ne badine pas avec l'amour".


En rentrant chez lui, parfois, il colle son oreille. Il entend le bruit de la vaisselle. La télé fait un fond sonore. Il rentre chez lui comme s'il avait passé une soirée avec une amie. 

Il pense à l'inviter.


Un livre attend : "Le monde des amants/l'éternel retour".


Le couloir demeure vide.


Des jours. Sans rien. 


La radio, les livres, le parfum. Elle a tout emporté en partant. Sans le prévenir.


Le couloir demeurera vide. 


II


Quelqu'un frappe à sa porte. Il ouvre. Elle est devant lui, elle lui tend un livre.


- Il est à vous.


Il s'écarte pour l'inviter à rentrer. 


Un appartement d'homme. Seul. Un canapé avec un plaid et des miettes. Une assiette sale sur la table basse. 


- Vous avez déménagé.

- Je suis revenue vous rendre votre livre.

- Vous avez déménagé. Ça m'a fait drôle.

- Je le pose là. Je dois repartir.


Elle se dirige vers la porte. 


- un thé ou un café ? 


Elle s'arrête. 


- Une autre fois.



III


Il ouvre la porte.


- Un thé.


La surprise. Il s'écarte pour la laisser passer.


Toujours le canapé avec son plaid plein de miettes.

Les assiettes s'empilent sur la table basse. La télé est allumée.


- Installez-vous.


Il revient avec une tasse fumante. Elle a poussé le plaid. Elle a rassemblé les miettes. 


- Vous permettez ? 


Elle pousse les assiettes pour poser sa tasse.


- Pourquoi avez-vous déménagé ?


En partant, elle ne se retourne pas.









"Dormir vite" par L'Oublié



I


Le ciel est bleu, tirant par endroit sur le violet.

La cuisine n'a plus aucune odeur. Le four vient d'être nettoyé. La poêle est encore sur le gaz.

Sur la table, deux couverts. Il s'assoit. Il remplit les verres. Il mange avec appétit, en fixant la chaise en face de lui.

 

Il se lève en traînant la sienne. Il s'éloigne et se retourne.


- Je te laisse le temps de finir. Je dois partir. A ce soir. 


Le silence est une réponse.


Le ciel est maintenant largement violacé. Une horloge dans l'autre pièce se fait entendre.


II


Sur son bureau, la photo jaunit. Un visage s'efface. Avant de commencer, il prend le cadre dans ses mains et semble dire quelques mots. 


Personne ne l'approche plus.

Tout cela s'était passé à bas bruit. A peine une porte qui se ferme. Un léger parfum flottant pendant quelques secondes avant de disparaître. Un lit défait, une empreinte. Un plaid et un oreiller sur le canapé à ranger.


III


En face de son bureau, quelqu'un le regarde. 

Il traite les dossiers au fil de l'eau. Celui qui est fini se met à droite. 

Fin de journée. La pile de gauche a fondu, celle de droite monte petit à petit.

Face à lui, la personne se lève et va vers l'ascenseur. Elle semble ralentir un instant. 

A chaque fois, l'ascenseur se resserre. Deux étages ainsi à descendre. Un mélange de sueur, d'un reste de parfum et un goût de chocolat. 

La porte s'ouvre. La personne le frôle. Il esquive. Dans les phares de sa voiture une silhouette ralentit. Il la voit.


IV


Il rentre directement chez lui. L'assiette est froide sur la table. Il la vide et la pose avec les autres dans l'évier.

A la porte de sa chambre, il se penche:


- Tu es déjà couchée ? Bonne nuit.


Il la referme délicatement. 

Dans le canapé, il rabat le plaid sur lui. Dormir vite.


V. Ailleurs


Elle traîne dans les rues de la ville. Il ne l'a pas vue. 

Il pleut maintenant. Les rues s'allument. Les devantures s'éteignent ou se ferment. Les rues sont maintenant vides. Les jambes sont lourdes. Elle baille.

Elle rentre et se couche directement. 

Dormir vite.


VI


Il se lève, va regarder dans la chambre. Il chauffe deux cafés. Il en pose un sur la table. Il boit le sien adossé à l'évier. Il fixe l'autre tasse. 

Il pose sa tasse sur la pile d'assiettes sales. En refermant la porte, un courant d'air fait voler le petit mot qui était posé sur la table. Celui ci va finir sous un meuble. 


VII


La journée se passe. 

Il achète des fleurs et un gâteau. Il pose les fleurs devant la tasse et l'assiette froides. Il allume la bougie du gâteau. Il écrit ces quelques mots. 


" Je n'ai pu t'attendre, je suis fatigué. Je me couche. C'est un anniversaire."


Sur le canapé, il rabat le plaid sur lui. 

Dormir vite. 


VIII. Ailleurs


Elle traîne dans les rues de la ville. Il ne l'a pas vue. 

Il pleut maintenant. Les rues s'allument. Les devantures s'éteignent ou se ferment. Les rues sont maintenant vides. Les jambes sont lourdes. Elle baille.

Elle rentre et se couche directement. 

Dormir vite.


IX


Au matin, le bouquet est presque fané. La bougie a fondu, le gâteau également.


Il sort de sa chambre. Le canapé est rangé. L'évier est vide lorsqu'il y dépose sa tasse. Il débarrasse la table. 


Il part au travail.


X


En faisant le ménage, le petit mot perdu réapparaît. En lisant, un sourire. Il prend son café face à la fenêtre. Il jette le papier.


Il ouvre la porte de la chambre. 


- Bonne journée Hélène.


Il commence à refermer la porte 


- Toi aussi Paul.






dimanche 10 mai 2026

"Mythologies" de Roland Barthes

 

La bourgeoisie comme société anonyme


Le mythe se prête à l'histoire en deux points : par sa forme, qui n'est que relativement motivée ; par son concept, qui est par nature historique. On peut donc imaginer une étude diachronique des mythes, soit qu'on les soumette à une rétrospection (et c'est alors fonder une mythologie historique), soit qu'on

suive certains mythes d'hier jusqu'à leur forme d'aujourd'hui (et c'est alors faire de l'histoire prospective). Si je m'en tiens ici à une esquisse synchronique des mythes contemporains, c'est pour une raison objective : notre société est le champ privilégié des significations mythiques. Il faut maintenant dire pourquoi.

Quels que soient les accidents, les compromis, les concessions et les aventures politiques, quels que soient les changements techniques, économiques ou même sociaux que l'histoire nous apporte, notre société est encore une société bourgeoise. Je n'ignore pas que depuis 1789, en France, plusieurs types de bourgeoisie se sont succédé au pouvoir; mais le statut profond demeure, qui est celui d'un certain régime de propriété, d'un certain ordre, d'une certaine idéologie. Or il se produit dans la dénomination de ce régime, un phénomène remarquable: comme fait économique, la bourgeoisie est nommée sans difficulté : le capitalisme se professe '. Comme fait politique, elle se reconnaît mal: il n'y a pas de partis «bourgeois» à la Chambre. Comme fait idéologique, elle disparaît complètement : la bourgeoisie a effacé son nom en passant du réel à sa représentation, de l'homme économique à l'homme mental : elle s'arrange des faits, mais ne compose pas avec les valeurs, elle fait subir à son statut une opération véritable d'ex-nomination ; la bourgeoisie se définit comme la classe sociale qui ne veut pas être nommée. « Bourgeois », « petit-bourgeois », « capitalisme», «prolétariat», sont les lieux d'une hémorragie incessante : hors d'eux le sens s'écoule, jusqu'à ce que le nom en devienne inutile.

Ce phénomène d'ex-nomination est important, il faut l'examiner un peu en détail. Politiquement, l'hémorragie du nom bourgeois se fait à travers l'idée de nation. Ce fut une idée progressive en son temps, qui servit à exclure l'aristocratie; aujourd'hui, la bourgeoisie se dilue dans la nation, quitte à en

rejeter les éléments qu'elle décrète allogènes (les communistes).

Ce syncrétisme dirigé permet à la bourgeoisie de recueillir la caution numérique de ses alliés temporaires, toutes les classes intermédiaires, donc « informes ». Un usage déjà long n'a pu dépolitiser profondément le mot nation ; le substrat politique est là, tout proche, telle circonstance tout d'un coup le manifeste : il y a, à la Chambre, des partis « nationaux », et le syncrétisme nominal affiche ici ce qu'il prétendait cacher: une disparité essentielle. On le voit, le vocabulaire politique de la bourgeoisie postule déjà qu'il y a un universel : en elle, la politique est déjà une représentation, un fragment d'idéologie. Politiquement, quel que soit l'effort universaliste de son

vocabulaire, la bourgeoisie finit par se heurter à un noyau résistant, qui est, par définition, le parti révolutionnaire. Mais le parti ne peut constituer qu'une richesse politique : en société bourgeoise, il n'y a ni culture ni morale prolétarienne, il n'y a pas d'art prolétarien : idéologiquement, tout ce qui n'est pas bourgeois est obligé d'emprunter à la bourgeoisie. L'idéologie bourgeoise peut donc emplir tout et sans danger y perdre son nom : personne, ici, ne le lui renverra ; elle peut sans résistance subsumer le théâtre, l'art, l'homme bourgeois sous leurs analogues éternels ; en un mot, elle peut s'ex-nommer sans frein, quand il n'y a plus qu'une seule et même nature humaine : la défection du nom bourgeois est ici totale.

Il y a sans doute des révoltes contre l'idéologie bourgeoise. C'est ce qu'on appelle en général l avant-garde. Mais ces révoltes sont socialement limitées, elles restent récupérables. D'abord parce qu'elles proviennent d'un fragment même de la bourgeoisie, d'un groupe minoritaire d'artistes, d'intellectuels, sans autre public que la classe même qu'ils contestent, et qui restent tributaires de son argent pour s'exprimer. Et puis, ces révoltes s'inspirent toujours d'une distinc-tion très forte entre le bourgeois éthique et le bourgeois politique : ce que l'avant garde conteste, c'est le bourgeois en art, en morale, c'est, comme au plus beau temps du romantisme, l'épicier, le philistin; mais de contestation politique, aucune1. Ce que l'avant garde ne tolère pas dans la bourgeoisie, c'est son langage, non son statut. Ce statut, ce n'est pas forcément qu'elle l'approuve; mais elle le met entre parenthèses : quelle que soit la violence de la provocation, ce qu'elle assume finalement, c'est l'homme délaissé, ce n'est pas l'homme aliéné; et l'homme délaissé, c'est encore l'Homme Éternel. Cet anonymat de la bourgeoisie s'épaissit encore lorsqu'on passe de la culture bourgeoise proprement dite à ses formes étendues, vulgarisées, utilisées, à ce que l'on pourrait appeler la philosophie publique, celle qui alimente la morale quotidienne, les cérémoniaux civils, les rites profanes, bref les normes non écrites de la vie relationnelle en société bourgeoise. C'est une illusion de réduire la culture dominante à son noyau inventif: il y a aussi une culture bourgeoise de pure consommation. La France tout entière baigne dans cette idéologie anonyme : notre presse, notre cinéma, notre théâtre, notre littérature de grand usage, nos cérémoniaux, notre Justice, notre diplomatie, nos conversations, le temps qu'il fait, le crime que l'on juge, le mariage auquel on s'émeut, la cuisine que l'on rêve, le vêtement que l'on porte, tout, dans notre vie quotidienne, est tributaire de la représentation que la bourgeoisie se fait et nous fait des rapports de l'homme et du monde. Ces formes « normalisées» appellent peu l'attention, à proportion même de leur étendue ; leur origine peut s'y perdre à l'aise : elles jouissent d'une position intermédiaire : n'étant ni directement politiques, ni directement idéologiques, elles vivent paisiblement entre l'action des militants et le contentieux des intellectuels ; plus ou moins abandonnées des uns et des autres, elles rejoignent la masse énorme de l'indifférencié, de l'insignifiant, bref de la nature. C'est pourtant par son éthique que la bourgeoisie pénètre la France : pratiquées nationalement, les normes bourgeoises sont vécues comme les lois évidentes d'un ordre naturel : plus la classe bourgeoise propage ses représentations, plus elles se naturalisent. Le fait bourgeois s'absorbe dans un univers indistinct, dont l'habitant unique est l'Homme Éternel, ni prolétaire, ni bourgeois. C'est donc en pénétrant dans les classes intermédiaires que l'idéologie bourgeoise peut perdre le plus sûrement son nom. Les normes petites-bourgeoises sont des résidus de la culture bourgeoise, ce sont des vérités bourgeoises dégradées, appauvries,

commercialisées, légèrement archaïsantes, ou si l'on préfère : démodées. L'alliance politique de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie décide depuis plus d'un siècle de l'histoire de la France : elle a été rarement rompue, et chaque fois sans lendemain (1848, 1871, 1936). Cette alliance s'épaissit avec le temps, elle devient peu à peu symbiose ; des réveils provisoires peuvent se produire, mais l'idéologie commune n'est plus jamais mise en cause : une même pâte « naturelle » recouvre toutes les représentations « nationales » : le grand mariage bourgeois, issu d'un rite de classe (la présentation et la consomption des richesses), ne peut avoir aucun rapport avec le statut économique de la petite-bourgeoisie : mais par la presse, les actualités, la littérature, il devient peu à peu la norme même, sinon vécue, du moins rêvée, du couple petit-bourgeois. La bourgeoisie ne cesse d'absorber dans son idéologie toute une humanité qui n'a point son statut profond, et qui ne peut le vivre que dans l'imaginaire, c'est-à-dire dans une fixation et un appauvrissement de la conscience. En répandant ses représentations à travers tout un catalogue d'images collectives à usage petit bourgeois, la bourgeoisie consacre l'indifférenciation illusoire des classes sociales : c'est à partir du moment où une dactylo à vingt-cinq mille francs par mois se reconnaît dans le grand mariage bourgeois que l'ex-nomination bourgeoise atteint son plein effet.

La défection du nom bourgeois n'est donc pas un phénomène illusoire, accidentel, accessoire, naturel ou insignifiant : il est l'idéologie bourgeoise même, le mouvement par lequel la bourgeoisie transforme la réalité du monde en image du monde, l'Histoire en Nature. Et cette image a ceci de remarquable qu'elle est une image renversée2. Le statut de la bourgeoisie est particulier, historique : l'homme qu'elle représente sera universel, éternel ; la classe bourgeoise a édifié justement son pouvoir sur des progrès techniques, scientifiques, sur une transformation illimitée de la nature : l'idéologie bourgeoise restituera une nature inaltérable : les premiers philosophes bourgeois pénétraient le monde de significations, soumettaient toute chose à une rationalité, les décrétant destinées à l'homme : l'idéologie

bourgeoise sera scientiste ou intuitive, elle constatera le fait ou percevra la valeur, mais refusera l'explication: l'ordre du monde sera suffisant ou ineffable, il ne sera jamais signifiant. Enfin, l'idée première d'un monde perfectible, mobile, produira l'image renversée d'une humanité immuable, définie par une identité infiniment recommencée. Bref, en société bourgeoise

contemporaine, le passage du réel à l'idéologique se définit comme le passage d'une anti-physis à une pseudo-physis.

Le monde diplomatique avril 2026

"Radiographie de l'extreme-droite violente"  par Laurent Bonelli

https://www.monde-diplomatique.fr/69476

Le Monde diplomatique Avril 2026 : "Nos valeurs" : 28 millions de morts

Enn 2020, un groupe d’universitaires rend public un outil inédit : une base de données qui recense, des années 1950 à nos jours, l’usage d’une arme diplomatique qu’on suppose toujours plus douce et plus humaine que la guerre, les sanctions. 

La plupart du temps, les Occidentaux les imposent, les pays du Sud les subissent. Et, dans sept cas sur dix, elles échouent à atteindre leurs objectifs proclamés (1).

Cette forme de coercition n’a pourtant jamais été autant employée : les pays visés représentaient 5 % de l’économie mondiale dans les années 1960, 25 % au cours de la décennie 2010. Si les élites trouvent souvent le moyen de contourner le châtiment, les peuples l’endurent. 

Mais dans quelle mesure ? L’été dernier, trois chercheurs publiaient les résultats d’une enquête sur les effets sanitaires des sanctions imposées par les États-Unis et l’Union européenne à 152 pays entre 1971 et 2021 (2). Les résultats éclairent d’un jour particulier l’autosatisfaction vertueuse des dirigeants qui pénalisent ainsi Cuba, l’Iran, l’Afghanistan, la Russie, la Corée du Nord et quelques autres : 

« Nous avons estimé que les sanctions unilatérales avaient entraîné 564 258 décès par an. » 

Soit un peu plus de 28 millions de morts en cinquante ansL’ampleur de cette hécatombe, observent les scientifiques, apparaît « comparable au nombre total de victimes des conflits armés ». Elle s’explique par la dégradation des services de santé qu’induit la baisse des ressources publiques, par la suspension des aides, et par un moindre accès aux ressources essentielles. Toutes sanctions confondues, le bilan grimpe à 776 610 morts par an. Que « les décès d’enfants de moins de 5 ans représentent 51 % du nombre total de morts » au cours des cinq décennies étudiées ne semble pas davantage émouvoir les chancelleries soucieuses de faire respecter les droits humains. Au total, les personnes de moins de 15 ans et de plus de 60 ans représentent 80 % des décès.Les chercheurs observent que les sanctions économiques unilatérales décidées par les États-Unis sont les plus meurtrières, alors que celles mises en œuvre par l’Organisation des Nations unies (ONU) n’entraînent pas une hausse significative de la mortalité, sans doute parce qu’elles sont précisément conçues pour l’éviter. Les embargos occidentaux, eux, visent souvent à faire tomber le régime par le soulèvement d’une population poussée à bout.

« Dans une approche fondée sur les droits, que les sanctions entraînent des pertes en vies humaines devrait constituer une raison suffisante pour plaider la suspension de leur application », notent les auteurs de l’article. Ils rêvent. 

En mai 1996, l’ambassadrice des États-Unis aux Nations unies, interrogée sur CBS à propos de la mort d’un demi-million d’enfants irakiens à la suite des sanctions américaines, avait répondu que cela « en valait la peine ». 

Trente ans plus tard, journalistes et décideurs ont accueilli les conclusions des trois chercheurs dans un silence de plomb. Moins salissante qu’une mine antipersonnel, moins provocante qu’un missile de croisière, plus élégante qu’un égorgement posté sur les réseaux sociaux par Daech, cette arme de destruction massive « conforme à nos valeurs » a de beaux jours devant elle.

Pierre Rimbert

samedi 9 mai 2026

Rapport Amnesty international 2025 - 2026 : concernant la France

 Introduction : "Les autorités n’ont pas pris les mesures nécessaires pour remédier au racisme systémique et le nombre d’actes antisémites et antimusulmans a augmenté. Peu de progrès ont été enregistrés dans le processus visant à accorder des réparations coloniales à Haïti. Cette année encore, des manifestations pacifiques ont fait l’objet de restrictions excessives et la police a eu recours à la force de façon injustifiée. Les personnes qui exprimaient leur solidarité avec le peuple palestinien se sont heurtées à des restrictions disproportionnées. Les transferts d’armes s’effectuaient dans une certaine opacité. L’utilisation accrue de la vidéosurveillance pilotée par l’intelligence artificielle (IA) a suscité de vives inquiétudes. Les politiques en matière d’immigration ont perpétué l’exploitation des travailleuses et travailleurs migrants racisés. La définition pénale du viol a été modifiée et mise en conformité avec les normes internationales. L’action climatique était insuffisante pour atteindre les objectifs fixés pour 2030".

Contexte : "Les déclarations hostiles aux droits fondamentaux remettant ouvertement en cause l’état de droit se sont multipliées".

Discrimination : "L’augmentation des propos – y compris de la part de responsables politiques – et des crimes haineux à caractère raciste, notamment des actes antisémites et antimusulmans, suscitait de vives inquiétudes. Le gouvernement a cependant persisté à refuser de s’attaquer au racisme systémique, à ne pas collecter de données fiables et à exercer une discrimination à l’égard des femmes et des filles musulmanes portant le voile. À la suite des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, où les athlètes françaises n’avaient pas eu le droit de porter le foulard pendant les épreuves auxquelles elles participaient, les autorités ont multiplié les propos et mesures islamophobes contre les femmes. Le ministère des Sports a publié en février un guide intitulé Laïcité et fait religieux dans le champ du sport, qui entérinait des restrictions disproportionnées et discriminatoires à la liberté de pensée, de conscience, de religion et d’expression. Le 18 février, le Sénat a approuvé une proposition de loi interdisant le port de signes religieux lors des compétitions sportives et dans les piscines. Une mission flash créée à l’Assemblée nationale pour enquêter sur « les dérives communautaristes et islamistes dans le sport » a publié le 5 mars un rapport préconisant l’adoption de cette interdiction. La proposition de loi n’avait pas encore été examinée par l’Assemblée nationale à la fin de l’année. Le Sénat a rejeté en mai une proposition de loi visant à lutter contre la pratique par la police de contrôles d’identité discriminatoires". 

DROIT À LA VÉRITÉ, À LA JUSTICE ET À DES RÉPARATIONS : "Le 29 juillet, la France a décerné un nouveau mandat d’arrêt à l’encontre de l’ancien président syrien Bachar el Assad pour son rôle dans les attaques à l’arme chimique perpétrées en 2013. Un précédent mandat d’arrêt avait été annulé le même mois par la Cour de cassation, la plus haute juridiction française, au motif que l’ancien chef de l’État syrien bénéficiait d’une immunité personnelle en tant que président au moment de la délivrance de ce mandat". 

Liberté d'expression et de réunion : "Les personnes qui exprimaient leur solidarité avec le peuple palestinien se sont heurtées à des restrictions excessives et disproportionnées. Les autorités ont décrété des interdictions générales des manifestations à titre préventif dans plusieurs villes. À Paris, une manifestation a dû modifier son parcours après une interdiction partielle imposée par le préfet de police. Trois élèves ont été exclus de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po) et  10 autres ont fait l’objet de mesures d’exclusion temporaire après avoir protesté contre le génocide des Palestiniens et Palestiniennes par Israël et exprimé leurs préoccupations au sujet de partenariats de l’établissement avec des centres universitaires israéliens. Des conférences sur la Palestine ont été annulées dans plusieurs universités, notamment à Strasbourg et à Paris. En mars, le préfet de police de Paris a interdit une manifestation féministe déclarée par le Collectif Insurrection Trans au motif de risque de troubles à l’ordre public. Un tribunal saisi en référé a prononcé la suspension de l’exécution de cette interdiction. D’autres groupes ont également été pris pour cible. En juillet, le préfet du Tarn a interdit les rassemblements d’opposant·e·s à la construction de l’autoroute A69. Des militant·e·s écologistes ont fait l’objet de poursuites pénales. Deux militantes ont été condamnées en septembre à des peines d’emprisonnement (l’une ferme et l’autre avec sursis) pour avoir aspergé de peinture la résidence officielle du Premier ministre dans le cadre d’une campagne en faveur de mesures pour la rénovation énergétique. Ces peines comptaient parmi les plus lourdes jamais prononcées en France pour un acte de désobéissance civile. Les autorités ont annoncé que le collectif Urgence Palestine allait être dissous. La mesure n’avait pas été mise en œuvre à la fin de l’année, mais les comptes en banque du principal responsable de ce groupe, Omar Alsoumi, avaient été gelés. Le 10 septembre, le ministère de l’Intérieur a rendu public un Guide opérationnel des violences urbaines, dans l’objectif déclaré de distinguer la gestion des « violences urbaines » de celle des manifestations. Une commission d’enquête parlementaire a publié en septembre un rapport sur les effets psychologiques de TikTok sur les enfants et les jeunes. Ce rapport mettait en avant les inquiétudes suscitées par le système de recommandation de la plateforme et recommandait la mise en place d’une interdiction des réseaux sociaux aux enfants de moins de 15 ans. Une telle interdiction risquait toutefois de restreindre indûment les droits des jeunes à la liberté d’expression et de réunion pacifique en ligne. Le chef de l’État et la ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique se sont eux aussi prononcés en faveur de la mise en œuvre d’une telle interdiction".

Usage illégal de la force : "Les forces de l’ordre ont été accusées d’avoir recouru à une force excessive lors de manifestations tenues les 10 et 18 septembre et d’avoir empêché des journalistes de faire leur travail pendant ces rassemblements. En mai, le Comité contre la torture [ONU] s’est inquiété de l’utilisation présumée par les forces de l’ordre d’armes à létalité réduite, notamment de grenades explosives et de lanceurs de balles de défense, qui provoquaient régulièrement de graves blessures. Le Comité s’est aussi déclaré particulièrement préoccupé par le nombre de décès résultant de l’utilisation d’armes à feu par les forces de l’ordre lors de contrôles routiers. Il a souligné que l’article L435-1 du Code de la sécurité intérieure semblait avoir élargi le champ de la légitime défense pour les policiers au-delà du raisonnable, contribuant à une augmentation du nombre de décès liés à l’usage d’armes à feu par la police. Il a également noté que les cas d’usage excessif de la force touchaient de manière disproportionnée les membres de groupes minoritaires, en particulier les personnes d’ascendance africaine ou d’origine arabe, les peuples autochtones et les migrant·e·s. Le policier auteur du tir qui avait tué en 2023 Nahel Merzouk, un adolescent de 17 ans d’ascendance nord-africaine, a été inculpé de meurtre en juin". 

Transferts d'armes irresponsables"Les transferts d’armes s’effectuaient toujours sans véritable transparence et le gouvernement a manqué à son obligation juridique de publier avant la fin mai un rapport sur les exportations d’armes réalisées l’année précédente. La France a continué d’autoriser des exportations de matériel de guerre vers Israël, malgré les appels lancés par plusieurs expert·e·s de l’ONU en faveur de l’arrêt immédiat de tels transferts, qui étaient probablement contraires au droit international humanitaire. Les autorités ont déclaré que la France n’exportait pas d’équipements susceptibles d’être employés dans la bande de Gaza, dans le sud du Liban ou dans le Territoire palestinien occupé. Cette information restait toutefois difficile à vérifier compte tenu de l’absence persistante de transparence."

Impunité : "La France a autorisé à trois reprises le survol de son territoire par l’avion du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, bien que celui-ci fasse l’objet de mandats d’arrêt décernés par la CPI".

Surveillance illégale :"Le gouvernement a déposé en mai un projet de loi relatif à l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de 2030, qui autorisait l’utilisation de technologies de vidéosurveillance de masse pilotées par l’IA jusqu’en décembre 2027. Ce projet de loi prévoyait la reconduction du recours aux techniques de surveillance utilisées pour les Jeux olympiques de 2024, malgré les risques graves pour les droits humains mis en avant par la société civile, en particulier en ce qui concerne les personnes racisées". 

Droit des personnes réfugiées ou migrantes :"Les politiques françaises en matière d’immigration perpétuaient un système d’exploitation et d’atteintes aux droits des travailleuses et travailleurs migrants racisés. Dans un rapport publié en novembre, Amnesty International a réaffirmé que le système d’immigration et les règles régissant le droit de séjour et de travail en France entretenaient l’exploitation des travailleuses et travailleurs migrants racisés1. Ce système portait directement atteinte à leurs droits humains de multiples manières et les rendait vulnérables à des violations secondaires connexes, du fait de retards administratifs et d’autres problèmes systémiques. Cette année encore, de nombreux responsables politiques ont tenu des propos préjudiciables et xénophobes à l’égard des personnes migrantes, en particulier racisées. Ce type de discours a également imprégné les débats à l’Assemblée nationale sur les textes visant à restreindre les droits des réfugié·e·s et des migrant·e·s. Une proposition de loi adoptée en juillet facilitait le maintien en rétention des personnes migrantes « condamnées pour des faits d’une particulière gravité et présentant de forts risques de récidive ». D’autres réformes de la législation ont mis en place de nouveaux obstacles à l’obtention de la nationalité française par les enfants nés sur le territoire de Mayotte. La France et le Royaume-Uni ont poursuivi leur politique d’accords axés sur des mesures « dissuasives » et portant atteinte aux droits des migrant·e·s, sans proposer d’autres voies sûres et légales d’immigration. Plus de 41 000 personnes ont tenté de traverser la Manche en bateau, chiffre qui n’a été dépassé qu’en 2022. À la fin de l’année, 29 personnes au moins avaient trouvé la mort en tentant de rejoindre le Royaume-Uni par la mer depuis la France, selon l’Agence France-Presse. Ce chiffre était inférieur à celui de 2024, mais supérieur à celui de 2023. Par une décision rendue en juillet, la Cour nationale du droit d’asile a jugé que les Palestinien·ne·s de Gaza pouvaient se voir accorder le statut de réfugié·e car ils risquaient véritablement d’être persécutés par les forces armées israéliennes du fait de leur « nationalité » en cas de renvoi dans leur pays. Néanmoins, la France a décidé en août de suspendre temporairement l’accueil des Palestinien·ne·s fuyant la bande de Gaza occupée."

Violences fondées sur le genre :"Le Parlement a approuvé en octobre une proposition de loi modifiant la définition pénale du viol afin d’y faire figurer la notion de consentement, conformément aux normes internationales. Selon des statistiques officielles publiées en octobre, 107 femmes ont été tuées par leur partenaire ou ancien partenaire en 2024. Les chiffres d’organisations féministes portant sur la même période faisaient état de 141 femmes tuées. En 2025, des organisations féministes ont recensé 164 féminicides."

Droit à un environnement sain : "Le troisième Plan national d’adaptation au changement climatique, rendu public par le gouvernement en mars, a fait l’objet de critiques de la part de la société civile et du Haut Conseil pour le climat, qui ont souligné un financement très insuffisant et l’absence de mesures concrètes permettant de protéger les populations vulnérables. En avril, 14 associations et victimes de catastrophes climatiques ont lancé une action en justice contre l’État, l’accusant de manquer à ses obligations de protéger la population contre les répercussions du changement climatique. Dans son rapport annuel publié en juillet, le Haut Conseil pour le climat a jugé insuffisante l’action climatique de la France en 2024, indiquant qu’il faudrait doubler le rythme de la décarbonation pour atteindre l’objectif fixé pour 2030. Loin de renforcer l’action climatique, les autorités ont mis en péril l’Accord de Paris en proposant ou en adoptant plusieurs mesures marquant un recul en matière de politique climatique et environnementale, notamment des réductions budgétaires et des conditions à l’adoption de la CDN de l’Union européenne".

Voici un article remarquable à lire absolument : « Les troubadours de la guerre », par Anne-Cécile Robert (abonnés, avril 2026) // https://www.monde-diplomatique.fr/69458

jeudi 7 mai 2026

"Le silence répond " par L'Oublié



Partie 1 - Il


Il attendait au bord de la route. Hier, les derniers mots sont tombés. Le téléphone est resté éteint. Il n'y a plus aucune trace.

Une voiture ralentit, puis repart. Ce n'était pas une surprise. Marcher encore. Le sac glisse sur son épaule. Il le récupère vite car tout est dedans. Au fond, une clé seule. Pourtant, il ne reviendra pas. Le vent se lève. Il lui a toujours indiqué le sens.

Cette fois, il hésite. Il regarde sa montre. Elle s'est arrêtée. Il n'a plus que faire du temps.


Un moteur revient au loin. Il n'espère rien. Il sait. Il ne se retourne pas. Dorénavant, toujours aller de l'avant. Malgré la douleur. La voiture s'arrête à sa hauteur. Il ne tourne pas la tête. La portière s'ouvre. Autour, la forêt. Un choix à faire. Il serre la clé. Il n'avait rien espéré. Une voix dit son nom. Elle a toujours eu raison. Il monte. Une prochaine fois. La portière claque. La forêt, sombre et silencieuse. Le moteur s'éloigne. A-t-il eu raison ? La clé tombe. À l'horizon, de nouveau la pluie approche. La route reste vide.


Partie II - Elle


Elle ne devait pas s'arrêter. Toute leur histoire a été comme ça. Elle freine trop tard. S'échapper. Sa main reste sur le volant. Dans le rétro, il avance. Elle coupe le moteur. Parler ? Les derniers mots sont tombés hier. Personne pour ramasser. La portière ne s'ouvre pas. Elle se dit " Je fumerais bien une cigarette". Le geste est suspendu. Le briquet reste fermé. Les signes étaient pourtant évidents. La pluie commence. La portière s'ouvre. De l'air. Elle ne descend pas. Il se penche. Le vent, maintenant. Elle ne dit rien. En silence, le retour. Il montre la clé. Elle la reconnaît. Cette fois, ça a été juste. Le moteur s'éteint. La question ne sera pas posée. Elle grimace. Il attend. C'est à elle cette fois. Elle baisse les yeux. Il dit "on rentre ? " 


Le silence répond avant elle.


Partie III - 


Tout est en ordre. Sur la table, deux tasses de café fument. Une heure qu'ils sont partis, le retour est imminent. 


Les lits sont refaits. Leurs chambres sont prêtes. Au cas où. Le silence. Les pleurs cachés. Tout est froid.


Et puis, une nouvelle crise.


Elle a vidé ses tiroirs. L'armoire aussi. Sur la table de nuit, un cadre rabattu.


La télé en sourdine. Il va pleuvoir.


Elle referme la porte sans se retourner. 


Cette fois.


dimanche 3 mai 2026

Autrement qu'être ou au delà de l'essence" par Emmanuel Levinas


Emmanuel Levinas, dans "Autrement qu'être ou au-delà de l'essence", cherche à radicaliser sa réflexion éthique commencée dans "Totalité et Infini". Le propos central du livre est le suivant : la relation à autrui précède l’être, la connaissance et la liberté du sujet.


Autrement dit, Levinas soutient que la philosophie occidentale s’est trop concentrée sur l’être (ce qui existe, ce qui se pense, ce qui se comprend) et pas assez sur la responsabilité envers l’autre personne. Là où beaucoup de philosophes demandent : qu’est-ce que l’être ?, Levinas demande plutôt : que me veut l’autre ? en quoi suis-je responsable de lui ?


L’idée principale : “autrement qu’être”

Le titre signifie qu’il existe une dimension plus fondamentale que l’ontologie (l’étude de l’être) : l’éthique. Pour Levinas :


le moi n’est pas d’abord autonome ou souverain ;


il est d’abord mis en cause par autrui ;


la rencontre de l’autre m’oblige avant même que je choisisse ;


je suis responsable de l’autre de façon asymétrique (je lui dois plus qu’il ne me doit).


Cette responsabilité n’est pas un contrat ni une morale choisie rationnellement : elle est originaire, inscrite dans la subjectivité elle-même.


La subjectivité selon Levinas

Le sujet n’est pas un ego maître de lui-même. Il est :


vulnérable,


exposé,


capable de répondre,


“otage” de l’autre (mot fort chez Levinas).


Cela veut dire que mon identité se constitue dans le fait d’être appelé à répondre de l’autre.


Pourquoi “au-delà de l’essence” ?

L’“essence” désigne ici l’ordre impersonnel de l’être, des catégories, des systèmes. Levinas veut montrer que la singularité d’autrui échappe à ces cadres. L’autre n’est jamais réductible à une définition.


Style et difficulté

C’est un livre réputé difficile, très dense, avec un vocabulaire propre. Levinas y travaille les nuances entre :


le Dire / le Dit


la responsabilité / la liberté


l’être / l’autrement qu’être


le même / l’autre


En une phrase

Le livre défend l’idée que la vraie origine du sujet humain n’est pas la pensée de soi, mais la responsabilité infinie envers autrui.


Si vous voulez une formule plus simple encore

Descartes disait en substance : je pense donc je suis.

Levinas répondrait presque : je réponds à autrui, donc je suis humain.

"Autour" Par L'Oublié

 "Autour"      par L'Oublié 


A la racine, le pas fait lueur.


Le silence creuse le cuivre 

Dans le sable ou la neige.


D'une fenêtre, 

A l'abri de la brume, 

Je sens le travail de l'horloge.


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L'attente est ce souffle

Qui tombe comme une pierre 

Comme la pomme

Dans les eaux de la rivière.


S'y laisser porter comme une plume 


 Dans le verre,

La nuit fissure l'etoile.


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Au seuil de ma main,

La mousse dans le tunnel 

A caché la machine à vent.


La braise de l'orage

A marqué le miroir.


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La pluie bat la porte,

Comme une abeille 

Sur une lampe.


A genou,

Il sombre dans l'argile,

À portée de la cendre.


La corde, prête.


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Maman, au goût de cendre,

Se penche sur le berceau.


Son sourire,

Effilé comme un couteau,

A la saveur d'un vieux velours.


A la cave, les souvenirs.


@@@@@@@@


La lampe danse sur le mur,

La main sur le sel.

L'hiver est à ma porte.


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Le mur rejette la lampe.

Dans le regard, le sel.

Jeu de l'hiver.


@@@@@@@@@@


Déjà vide.

Froide.

Un regard qui ne se pose plus.


Sa chaise.


@@@@@@@@@@


Ne plus voir la chaise.

Le mur est proche.


L'air tombé.

Asphyxie.


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Épisode de chair

A perdre.


Une chaise de plus,

Vide, 

Qui se vide,

Une chaise de moins.


De qui prendre soin?


Loin.


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Un autre pont.

Encore.


De l'autre côté.

J'y pense.


Un pont de plus.

Je tourne le dos.


Écrire.

Un fil.

Ténu.


Suspendu

Je traverse.


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vendredi 10 avril 2026

"Au bord" Par L'Oublié

                     










             



                                                                                         "Au bord"        Par L'oublié

                                                                                   Recueil de textes


"Deux


I

Il regarde un vieux ponton qui s'avance vers un étang. La nuit est presque là.

Au bout, une jeune fille est assise. Elle semble calme.

Elle parle. Elle chuchote des phrases à une invisible inconnue.commence à avancer le plus discrètement possible. Un bruit sur la gauche attire son attention. Il jette un coup d'œil dans la direction. Il tend l'oreille. Rien.

Il a tourné la tête juste une seconde.

Une seconde.

Au bout du ponton, rien.

Pas de bruit. Plus de chuchotements.

L'eau ne frémit même pas.

La photo se grave.


II

Il est rentré. Assis à sa table, il fixe la nuit par la fenêtre.

La photo est là, quelque part dans l’obscurité.

L’image ne tient pas en place.

Elle se dédouble.

Et entre les deux — quelque chose manque.


III

À partir de 5 ans, quand il descend l'escalier, sur le palier, il se fige. Les photos sont là. 

Sa mère, en passant, accélère.

Il sait déjà.


IV

La maison vide.

La même sensation. Le même vide.

Des tiroirs grincent. Le fauteuil du père. Un vieux journal sur le tapis.

L'escalier. Il faut arriver sur le palier.

Elles lui répondent.

Deux silhouettes. Puis, une.

Sur la table de la cuisine, deux bols de chocolat.

Deux.


V

La même nuit.

Il avance sur le ponton. Sans tourner la tête.

Au bout du ponton, rien.

L'eau ne frémit toujours pas.

Il défait ses chaussures.

Le froid lui revient en mémoire.

Il reste là.


                 @@@@@@@@@


                   "Le seuil" 


I

Le couloir des chambres mortuaires.

Sur l'une des portes, elle lit un prénom. Michel.

Tout est immobile. Le silence y est une matière.

Le froid est devenu constitutif.


- Étrange, se dit-elle, il n'y a pas d'odeur.


Sauf la sienne, obsédante.

Sur la petite table, un portrait.

Michel sourit. Elle reconnaît.

Elle découvre le visage. Il ne sourit plus.


II

Une autre porte, un autre nom, un autre décor.

Un ours en peluche, sur le brancard.

L'odeur. Forte. La maladie ronge.

L'ours en peluche.

Elle se sentira acceptée ici.


III

Une fois chez elle, elle entre dans la chambre de sa mère.

L'odeur, également.

- J'ai trouvé, dit-elle.


                  @@@@@@@@@


         "La nuit n'est pas faite pour vous"


Une tour.

Un dernier carré de lumière troue la nuit. 

Elle est seule. Elle travaille. Elle pleure.


Elle sait. Il est tard. La ville est dans l'obscurité. Les heures s'écoulent. 

C’est la troisième fois cette semaine. Elle ne prévient plus.

Le drame va se jouer dans quelques heures. 

Elle a fini. Elle ferme la porte de son bureau.

Sur l'esplanade, plus rien de vivant. Le béton et la nuit.

Le vent siffle.

Elle veut regarder l'heure. Panne de batterie.

Soudain, au fond, une silhouette.

Elles se fixent. Puis s'observent. La silhouette reprend sa marche, passant le plus loin possible.

L'une et l'autre ont peur.

L'une parce qu'elle sait; l'autre parce qu'elle ne connaît pas.

- Pardon, mademoiselle ?

Surprise par le ton bienveillant, la silhouette s'immobilise.

- Pardon, mademoiselle ? Je travaille ici, mais je ne connais pas le quartier. Surtout la nuit.

La silhouette relève la tête. L'inconnue découvre un visage complètement tuméfié. Elle se ravise.

- Vous voulez que je vous amène à l'hôpital ? Vous avez besoin de soins.

La silhouette la regarde. Puis, après un instant, elle répond :

- C'est gentil… mais ça va aller... c'est moins terrible que la dernière fois, Ils se sont vite arrêtés. Vous alliez me demander quelque chose ?

- S'il y avait un moyen de trouver un téléphone.

La jeune silhouette fouille dans sa veste élimée et en ressort un smartphone dernier cri. L'inconnue est surprise.

- Je suis obligée. Imaginez qu'ils n'arrêtent pas, et qu'ils m'amochent plus que de raison… Le tout, c'est que pendant qu'ils me violent et me tapent qu'ils n'en profitent pas pour me le piquer.

Elle tend l'appareil.

- Allez, appelez chez vous pour rassurer les vôtres.

L'inconnue regarde le téléphone, mais ne le saisit pas.

- J'aimerais vous emmener à l'hôpital vous faire soigner. Ma voiture n'est pas loin.

La silhouette se redresse d'un coup.

- Parce que vous vous sentez investie d'une mission ?… Alors, vous téléphonez ou non ?

L'inconnue ne répond pas.

- Je vais vous accompagner à votre voiture, et vous allez rentrer chez vous.

L'inconnue et la silhouette se dirigent vers la voiture.

- Vous savez, la nuit n'est pas faite pour des gens comme vous.

Les deux femmes marchent sans plus parler. Elles arrivent à la voiture.

L'inconnue se retourne vers la silhouette.

- Venez avec moi ce soir. Vous mangerez, vous prendrez une douche et un bon lit pour cette nuit. Au chaud. Je vous dois bien ça.

- Vous ne me devez rien. Vous endossez le joli rôle de samaritaine. Pratique, non ?

La silhouette fixe l'inconnue.

- Puisque vous fuyez votre nuit, permettez que je vous propose de partager une des miennes.

Elle s'élance sans attendre de réponse. Pendant un moment, l'inconnue ne bouge plus. Il lui faut réfléchir vite.

Elle rattrape la jeune silhouette.

- D'accord… mais prenons ma voiture. 

- Dans mes nuits, le seul moyen de locomotion, c'est la marche. Et puis, il ne faut que quelques minutes pour parvenir chez moi.

Après deux ou trois détours, elle s'arrête devant une grille de chantier. Un coup d'œil rapide aux alentours, puis elle la déplace légèrement afin de pouvoir passer. Elle fait signe à l'inconnue de la rejoindre.

- Tu sais qu'avec tout ça, je suis incapable de retrouver ma voiture… Je vais avoir besoin de toi…

- Je te montrerai lorsqu'on repartira.

Devant elles se dresse un grand bâtiment abandonné, délabré. Elles montent deux étages, jusqu'à arriver devant ce qui fait office de porte.

Elle se déchausse devant l'entrée et sort, d'une petite cavité sur le côté, une belle paire de chaussons. Elle en sort une deuxième pour l'inconnue.

La silhouette ouvre le rideau et laisse apparaître le décor.

- Entre, je vais te faire visiter...ici c'est l'entrée. Là-bas, c'est la cuisine. Au fond, c'est le salon. Et derrière la tenture, c'est la chambre...ne t’inquiète pas, il y a de la place pour nous deux.

À la surprise de l'inconnue, c'est aménagé avec un goût délicat.

- Tu es surprise ?

- Oui...

- Et, dans le coin du salon, près du fauteuil, il y a ma bibliothèque.

L'inconnue s'en approche pour saisir quelques noms. Bataille, Artaud, Beckett...

- Jennifer... c'est mon prénom...

Ça avait été dit avec conviction.

- Comment t'en est arrivée là ?

- Parce que je t'ai dit un prénom tu crois que je vais te raconter ma vie? Mais je ne te demande rien.

Un silence lourd s'installe. L'inconnue n'insiste pas car elle ne veut toujours pas rentrer. Le regard de Jennifer est plus triste qu'en colère.

- Françoise...c'est le mien.

Elle a dit ça comme pour s'excuser. Elle va rajouter quelque chose quand Jennifer la coupe.

- Je ne veux rien entendre d'autre. Nous allons rester des inconnues qui se sont épaulées à un moment donné. Une nuit qu'on a volée à la routine. Dans quelques heures, tu retourneras à ta voiture et à ta vie, et moi, je reprendrais la mienne.

Un nouveau silence s'installe. 

- Je peux aller m'allonger?

- Oui. Tout à l'heure, je te raccompagnerai à ta voiture.

Tout est dit. Françoise s'éclipse. Jennifer attend d'entendre l'inconnue dormir pour aller aussi se coucher.

Finalement, aucune des deux ne dort, chacune surveillant l'autre.

Les heures s'étirent.

- Oui, je m'appelle Françoise… je suis mariée depuis 15 ans… j'ai un enfant de 7 ans…

Rien ne résonne.

- Je subis le devoir conjugal. Je ne peux pas fuir par convenance, habitude, ou peur. Mon travail est un palliatif. Moi non plus, je ne te demande rien. Et pourtant, je t'ai parlé. J'ai reconnu une même souffrance. Tu subis le viol, moi, le devoir conjugal.

Le silence retombe.

Le pacte a failli rompre. Il a tenu. L'espace est de nouveau inoccupé.

La première lueur du jour est le soulagement que chacune attendait.

Elles remettent leurs chaussures. Les chaussons retournent dans leur abri.

Jennifer est devant, une silhouette qui repart occuper sa journée. Derrière, celle qui est restée une inconnue va devoir reprendre le travail jusqu'au soir, rentrer chez elle et justifier une absence de deux jours consécutifs. 

Ou pas.

Il n'y aura rien à comprendre.

Rien.


                @@@@@@@@@


                   "Enterré vivant" 


Une tombe fraîchement refermée. Un homme et une vieille femme se toisent.

Une balle de magnum cloue le fils sur place :

« Je te maudis. »

Une déflagration. Un verdict.

Pas de justice.

C’est lui qu’elle maudit à cet instant précis : survivant d’une histoire qu’elle ne veut plus porter.

Il n’a rien répondu. Ce n’est pas un aveu, ni une faute.

C’est le réflexe de l’âme quand les mots ne suffisent plus.

Ne rien ajouter au chaos.

Ce silence lui a permis d’émettre un avis définitif sur sa mère : elle ne l’aimait pas, ou elle ne l’avait jamais aimé.

Cela le ramène à son enfance, où il se disait, sans jamais l’avoir prononcé à voix haute :

« Je veux être orphelin. »

Une paix. Par absence.

Peut-être est-il devenu orphelin ce jour-là.

Il reste avec ça. Définitivement.

Elle n’a rien fait pour y revenir.

Elle s’en est fait un oubli. Un déni.

Il ne veut pas qu’elle revienne.

Il ne cherche pas qu’elle souffre.

Il ne lui refuse pas seulement une parole —il lui refuse toute autorité morale, toute capacité à produire une vérité. Elle est, selon son regard, hors de la vérité

Elle n’a plus d’existence fonctionnelle. 

En définitive, il tente de la faire mourir assez avant qu’elle ne le soit véritablement dans sa triste réalité charnelle.


                       @@@@@@@@

 

                         A trois


J'ai le droit de dire ce que je ressens.

Aujourd'hui, les souvenirs sont doux, et j'ai le droit de le dire.

Je les laisse m'envelopper, ils m'apaisent. Ils me font sourire.

Je sens ta main qui serre la mienne quand nous marchions vers la messe.

Je revois briller tes yeux, mi-clos, qui me regardent avec tant d'amour.

Je réentends ta voix qui me dit bonjour et bonne nuit. 

Tu me dis : « je t'aime », comme tu ne peux plus le dire à ton fils.

J’ai parcouru ma vie en répétant : « je t'aime, tu me manques », comme je le dis toujours à ton fils.

Je nous revois à genoux dans ton jardin.

Je ne crois en rien. Je n'attends rien.

Aucune angoisse.

Je me dis que vous serez peut-être là, à m’attendre tous les deux, pour me tendre la main, m’aider à franchir le pas.

Ton sourire réchauffe encore mon cœur.

Tous les trois...

Enfin.


Papy, papa et moi.