samedi 8 août 2026

"La maison" par L’Oublié

            Chapitre : La maison


                        I


La barrière franchie, le bruit du gravier lui revient en mémoire. 


Il est toujours autant impressionné par la maison massive.


Il hésite devant la porte. La clé d'entrée a un scotch vert.


À peine ouvert, l'air lourd lui saute à la gorge. L'obscurité le stoppe. Puis, peu à peu, il s'habitue.


La première chose qu'il regarde : la porte face à lui.


Cette fois, il ne doit pas avoir peur.


Cette porte.


Longtemps, elle a été, à la fois, un enjeu et une source d'appréhension.


Il la regardait avec fascination, surtout depuis qu'un adulte lui avait interdit de l'ouvrir.


— Il est interdit d'y aller, sous aucun prétexte. Tu entends ?


Il entendait des bruits. Surtout depuis cette interdiction formelle.


Aujourd'hui, il restera maître de la situation.


Sur la clé, un morceau de scotch rouge.


Toujours ce courant d'air froid qui passe sous la porte. En toute saison.


Un tour, puis deux. La porte grince. Des toiles d'araignée dans les coins du chambranle.


Le vieil escalier. La cinquième marche grince affreusement.


Il a déjà ouvert la porte. Il avait même commencé à monter, lentement, le plus silencieusement possible. Jusqu'à cette cinquième marche.


— Qu'est-ce que tu fais là ? Je t'avais bien interdit d'entrer, non ?


Elle semblait terrifiée. 


La main courante est descellée. Il faudra la ressouder. Un après-midi de travail, à peine.


Sur le palier, une porte blindée. 


Pourquoi ? 

Qui ne doit pas sortir ?


C'est la clé au scotch noir.


Sa main tremble un peu. Personne n'est entré là depuis des années. 


Lorsqu'il entre, une odeur mélangée d'urine et de médicaments lui monte au nez.


Près d'un lit, une table de chevet avec un vieux repas qui a dépassé le stade de la moisissure.


Des sangles sur le lit. Coupées. 

Des draps tachés. 


Adossée contre l'un des murs, une vieille armoire aux portes d'un rouge sombre, peinte en vert à l'intérieur.


Dedans, une chaise, un seau de commodité non vidé.

Des mouches mortes dedans.


Une fenêtre avec des barreaux. Un rideau opaque d'une saleté repoussante qui laisse passer un filet de lumière qui tombe sur une table.


Dans ce halo, une enveloppe, récente. Étrangement propre. En s'approchant, il voit une écriture nerveuse. Écrasée.  


Soudain, son œil est attiré par le papier peint proche de l'armoire. Il s'approche. 

Sous plusieurs couches, des écritures apparaissent. 

La même que sur l'enveloppe.

Écrasée. Nerveuse. 


Lentement, il en arrache de larges bandes. Une phrase apparaît. 


- Je dois tuer Anthony.  


Puis une autre :


- Noémie doit tuer Anthony.


Ces deux phrases sont écrites en alternance, de toutes les couleurs. De plus en plus illisibles. Les derniers mots ne sont plus que des traits.


Nerveusement, il s'attaque à tous les murs et partout les mêmes messages :


- Noémie doit tuer Anthony. 

- Je dois tuer Anthony.


Il se recule au milieu de la pièce. 


Noémie...Ce prénom résonne au fond de ses souvenirs.



Un bac à sable.


La jeune fille remplit son seau puis jette le contenu sur le garçon. 


Puis, la jeune fille assise à côté de la mère. 


- Pourquoi ? hurle la jeune fille.


Le jeune garçon les voit se disputer. Il se bouche les oreilles. 


De retour à la maison, Anthony ne retrouve plus Noémie. 


Ses parents, dans la salle, porte fermée. 


Des bribes lui parviennent : décision, besoin de nous, Anthony, secret, à moins que..


Dès qu'il entre, silence.


Elle a disparu pendant des jours.


Un matin, les petits déjeuners sont servis. 

Un chocolat fume.


Tout s'est-il passé de cette manière ?


Les phrases tournent dans sa tête.

 

Il fixe l'enveloppe.


Il ne peut pas l'ouvrir. Il est paralysé.


Il ressort. 


                      II                   


Il redescend d'un étage.


Trois chambres. Celles des parents, la sienne. Et la dernière, il ne se rappelle plus qui l'occupait.


La chambre d'une jeune fille. Les couleurs sont douces. 

Par endroits, le papier peint est lacéré. 

Au contraire des autres, celle-ci est entièrement vidée.


Au sol, les traces d'un meuble déplacé. Sur le mur, il peut lire :


- Noémie n'aime plus papa, maman. A cause de lui, tout est cassé. Il faut que je répare. 


La même odeur de médicaments que là-haut.


Il sort à reculons. 


Pourquoi ne se souvient-il de rien ? Qui est cette Noémie ?


Dans sa chambre, il se couche en boule. La couette au-dessus de la tête. 


                          III


L'enveloppe est encore là.

Au dos, cette phrase à peine lisible : 


- Noémie doit tuer Anthony.


Il l'ouvre. L'en-tête le glace.


Un "Acte d'adoption" au nom d'Anthony Bertin.


Il vacille.

Les murs autour de lui l'oppressent.

 

Une lettre est avec.


"À cause de lui, je suis enfermée ici.

Maman et papa m'ont enfermée et je ne suis plus leur fille.


S'il meurt, ils m'aimeront de nouveau. 

S'il meurt...


Ou alors, je deviendrai orpheline..."


Il retourne dans sa chambre qui semble être la seule pièce accueillante.


                           IV


Après une nuit agitée, il décide de prendre un temps pour réfléchir au calme. Il prend sa voiture et part droit devant lui. 


Dans le rétroviseur, la maison ne semble pas s'éloigner.


Il roule sans s'arrêter une bonne partie de la journée pour arriver devant la mer. 


Il ne peut pas aller plus loin. Il faudra bien qu'il revienne.


Noémie. 


Derrière lui, il y aura toujours Noémie. 


Il entre dans un hôtel. 


- Une chambre s'il vous plaît.


Il ouvre sa fenêtre. 

La mer est calme.

Le ciel est gris et bas.

Un léger crachin.


Il sourit.


A l'accueil, il sonne.


- Où puis-je manger ? 


L'homme lui indique un restaurant.


A table, le froissement de l'acte d'adoption dans sa poche devient obsédant.


Où cela a-t-il été signé ? 


Nerveusement, il déplie le document.


A force, il le connaît par cœur.


Aux premières heures, il paie sa chambre, il rentre chez lui afin de se rendre chez le notaire.


- J'aimerais que Maître Loiseau me reçoive aujourd'hui, c'est important.

- Il est en rendez-vous toute la journée.

- Je vous en prie.


Elle hésite.


- Allez vous asseoir, je vais voir.


Pendant l'attente, il relit encore et encore le document. Ce ne sont plus les mots qui l'intéressent, c'est le geste de prendre le document dans ses mains. C'est prendre en main ce qui semble être sa vie oubliée. 


La secrétaire revient.


- Il finit ce rendez-vous et il va vous recevoir.


L'attente est une douleur.


- Veuillez me suivre, Monsieur.


Le bureau est austère. 


- Ma secrétaire me dit que vous souhaitez me voir d'urgence ?

- En effet.


Avant de s'asseoir, le notaire range un vieux registre.


Anthony tend le document, quelque peu froissé. Il en prend connaissance. Son visage se transforme.


- En effet, j'ai bien eu à gérer ce dossier. Il est actuellement archivé au département, il faut que je le fasse revenir. Je n'ai plus en mémoire les détails de cette affaire très complexe. Laissez vos coordonnées à ma secrétaire et je vous recontacterai rapidement. Je vous raccompagne.


Anthony se retrouve sur le trottoir.

Le village est silencieux. 

Une cloche se fait entendre au loin. Les quelques personnes sur la place l'observent. 


Eux se souviennent.


Il retourne à la maison et s'y enferme. 

Il réinvestit sa petite chambre. 

Il ferme la porte à clé. Les quelques affaires encore présentes sont rassurantes. Du moins, les accepte-t-il comme tel. 

Son lit fait, il s'y allonge.

Brisé par le voyage et les émotions, il s'endort.



           Chapitre : La spéléologie des souvenirs


                             I


Un café pris debout. 

Il s'est levé tôt afin de faire enfin le tour complet de la maison.


La cuisine est propre. Il ouvre le tiroir fourre tout. Seule, une pile est encore présente.

La vaisselle a disparu. L'électroménager également.  


Il n'y a plus d'odeur de cuisine. L'atmosphère est neutre. 


La table autour de laquelle sont rangées les chaises est débarrassée. 


Une seule n'est pas rangée.  


"Celle du père. Assis le dernier, levé toujours premier pour partir au travail. Un au revoir bref et la porte se refermait. Après ses départs, maman se transformait. Elle devenait nerveuse."


Enfant déjà, il la remettait en place.


Dans la salle, deux fauteuils tournés vers la place de la télé.  

Celui de gauche, du père.

Quand il n'était pas là, il aimait s'assoir dedans. 

Celui de droite, la mère.

Jamais dans celui de sa mère. 


Sous ce fauteuil, Anthony récupère une aiguille à tricoter. 

Sur le siège de l'autre, un vieux journal. Un cendrier est encore au sol. Le tabac froid embaume l'espace.


Il ramasse le cendrier et le vide. 


Tout le reste a disparu.


La clé de la porte du sous-sol a le scotch marron.  

Lorsqu'il ouvrait la porte, il récupérait sa blouse sur le porte-manteau. 

Elle était tâchée. 


Au sous sol, il y avait un atelier. C'était interdit. 


"Ne dérange pas ton père. Tu es toujours dans ses pattes."


L'escalier est raide avec des marches qui sont peu larges. 


Un interrupteur.


Son père est de dos. 


"Tu n'arriveras jamais à me surprendre. Approche"


Intimidé, il s'approchait en silence. Son père tendait son bras vers lui et il le posait sur ses épaules. 


"Tu vois, Anthony, j'ai toujours quelque chose à faire. Lorsque je ne serai plus là, tu prendras ma place."


Il ne touche pas l'établi. 

Tous les outils sont alignés, propres.

Tout le reste est dans des cartons étiquettés. 


Il finit sa visite par la chambre des parents. 

Cela ne l'avait pas choqué mais il s'agissait pas d'un lit double, mais de deux lits jumeaux. Mis côte à côte. Sans qu'ils se touchent. 


Dans la salle de bain, deux emplacements bien distincts. Rien n'est en commun. 



II


Il est remonté dans la chambre secrète. 


Il reste sur le seuil de la porte.

Deux choses lui sautent aux yeux.


Sur la table, une autre enveloppe.

Accrochée à une poutre de la charpente, une corde neuve pend.


Pour aller à l'enveloppe, il la contourne. Il la frôle.


Un vertige.


Il ouvre l'enveloppe. La même écriture. 


"Ce n'est pas l'histoire d'Anthony. Il s'agit de l'histoire de Noémie. 


Anthony n'aurait jamais dû exister.


Ne perds plus de temps.

Fais ce que tu dois faire."


En sortant, il frôle de nouveau la corde. Un frisson lui parcourt l'échine.


Il lui faut prendre l'air. Une fois dehors, il prend de grande bouffées d'air.


Il reste le garage à visiter. 


Vide. En avançant, il aperçoit par la fenêtre une cabane en partie cachée.

Elle est petite. Une fenêtre occultée par une planche de contre-plaqué. 


Pas de clé sur le trousseau. 


Un cadenas. Pas de code. Il lui faudra revenir avec un coupe-boulon.


III


La nuit a été longue. Il l'a passée à regarder la cabane.

Il est déjà habillé.

Un bon café pour tenir jusqu'à l'ouverture des magasins. Ne pas perdre la moindre minute.


A peine revenu, il fonce vers la cabane. Le cadenas saute. Il lâche le coupe-boulon. 


Avec le pied de biche, il fait sauter le contre-plaqué de la fenêtre. 


Il tient la porte et reste un instant immobile. 


A peine entré, il se cogne à des cartons étiquettés. La même écriture que sur celles de l'atelier, la même façon de ranger.


Il arrivait que la mère pose des questions.


— Je ne comprends pas... Où sont passées ses affaires ?


Et le père qui détournait la conversation.


Il en reverse un. 

Des vêtements de jeune fille. Une étiquette : Noémie.

Toute la chambre semble être là. 


Des jouets. Des cahiers d'école. Elle était une bonne élève.  


Soudain, un carton se renverse. Des poupées en sortent. Elles sont atrocement mutilées. 


En ressortant, le constat s'impose : rangé dans des cartons, le passé de Noémie est toujours là. 


De lui, que reste-t-il ?



Chapitre : le passé commence à répondre.



Vivre ici lui sera impossible. Ses souvenirs d'enfance sont morcelés. Il n'y a que dans son petit lit qu'il se sent en sécurité. 


Le téléphone sonne. 


- Monsieur Bertin, Maître Loiseau a maintenant tous les éléments pour vous recevoir et vous apporter des réponses. 

- Quand puis-je venir ?

- En fin d'après-midi, si cela vous convient. 


La journée s'étire à n'en plus finir. Il déambule dans les pièces vides. Son pas est lourd.

Il repousse un fauteuil. 


Il se ressert un café. Il va fumer dehors. 


17 heures. C'est l'heure qu'il s'était fixé.

Un stop à peine marqué. Il arrive devant l'étude.


- Je vous en prie, Monsieur Bertin. Maître Loiseau va vous recevoir.


Celui-ci l'accueille derrière son bureau. 

Un dossier épais est posé devant lui.

Il se cale au fond de son fauteuil.



- Vous vous appelez Anthony Bertin. Vous êtes né en 1984, vous êtes âgé de 42 ans. Vous avez été adopté, une adoption simple à l'âge de 6 ans, c'est-à-dire en 1990. 


Anthony ne réagit pas.


- Vous avez été adopté par la famille Beauchamp, Marcel et Gisèle Beauchamp. Ils avaient une fille Noémie, âgée 10 ans quand vous êtes entré dans la famille. Elle est donc née en 1980. 


Noémie a donc été dans sa vie.


- À l'age de 13 ans, Noémie a disparu sans laisser de trace en 1993.


Si peu de temps finalement.


- En 1998, madame Beauchamp découvre le corps de son mari qui s'est pendu dans le grenier. Grenier qui semble avoir été aménagé en chambre pour isoler la jeune fille, sujette à de graves crises comportementales. 


De nouveau, un frisson le parcourt. 


- Jamais les parents n'ont reconnu cette version. A la suite de ces événements tragiques, madame Beauchamp perd définitivement la raison et est internée.


La maison vidée, il ne doit rien rester.


- Le dossier de succession a traîné pour deux raisons : la première c'est que la mère vient de décéder, on vient de me faire parvenir un avis de décès. La deuxième est que la gendarmerie vient de déclarer officiellement la mort de Noémie. 


Il avait donc eu une soeur. 


- Je précise qu'à ce jour, ils n'ont jamais découvert le corps. Je vais vous donner le nom et l'adresse du gendarme qui s'est occupé de l'enquête et qui est à la retraite.


Sans corps, il restait un doute.


- Quant aux testaments, il y en a eu plusieurs. Un avant votre arrivée dans la famille, un après, un à la disparition de Noémie et je précise que celui-ci interroge puisque la mort de Noémie n'avait pas été officialisée. Et le dernier, rédigé quelques jours avant le décès du père. Avez-vous des questions ? 


Des questions, il en a. 

La maison.


- Oui, quelques-unes. Vous avez récupéré toutes les clés ?

- Oui, trois trousseaux. J'en ai deux dans le coffre et le dernier, celui que je vous ai envoyé. Je vous informe que l'on m'avait bien précisé de vous envoyer celui-ci.


Ce trousseau précisément lui était adressé. 


- Pouvons-nous vendre ?


Le visage du notaire se ferme. Anthony ne le quitte pas des yeux.


- Une clause très précise à été ajoutée afin que la maison reste en votre possession. 


Il était prisonnier. Il se lève pour partir.


- Ma secrétaire va vous donner les coordonnées du gendarme. Étant à la retraite, sans doute pourra-t-il être plus loquace. 


Anthony tient la clenche et se retourne.


- Peut-elle être encore en vie ?


Le notaire referme la porte pour toute réponse.



Chapitre : il peut enfin dire la vérité 



Anthony se gare devant chez le gendarme.

La pelouse n'est pas tondue. La barrière est cassée avec la peinture écaillée. Un volet pend, accroché par la dernière charnière. 

Ici aussi, une maison attendait.


- Le notaire m'avait prévenu de votre visite. 


Dans la salle, il y a un grand désordre.


- À la retraite, je vais pouvoir m'occuper de tout ça. 


Sur le buffet, une photo est couchée. Un carton de dossiers est à terre au pied du fauteuil.


- Malheureusement, ma femme n'a pas été patiente. Une bière ?


Anthony s'assoit. Un blouson de gendarme est encore accroché au porte-manteau.


- Maître Loiseau m'a dit que vous pourriez me parler de la famille Beauchamp. 


Anthony hésite.


- De ma famille. 


Le gendarme le fixe un temps.


- C'est une affaire qui a choqué un peu le village.


Il lui tend la bière.


- En fait, ce qui nous a surpris, c'est que les parents ne sont venus nous voir que deux jours après la disparition. Normalement, les parents viennent seulement après quelques heures de disparition.


Le gendarme réfléchit. 


- Vous êtes revenus pourquoi ?


Anthony prend une gorgée. 


- Je ne me rappelle pas de la disparition de Noémie. Vous trouvez ça normal que je n'ai aucun souvenir d'une telle tragédie ?


Le gendarme se ravise.


- Je me souviens être venu chez vous vous interroger. Je me rappelle ce que vous m'avez répondu lorsque je vous ai demandé où était Noémie. Vous m'avez répondu : qui est Noémie ? 


La question est encore actuelle.


- Après la plainte, nous sommes venus visiter la maison. La chambre de Noémie était intacte. Des poupées cassées gisaient au sol. Les parents nous ont expliqué qu'elle avait déjà fugué plusieurs fois et qu'elle finissait toujours par rentrer.


Il avait l'impression de l'avoir aussi cherchée très souvent. 


- On a passé des semaines à la chercher. 


Le gendarme a le regard qui se perd un instant.


Il revoit les bottes s'enfoncer dans les fougères. Les appels. Les chiens. Les lampes qui balayaient les sous-bois.


- Mes collègues et moi n'avons jamais compris le comportement de vos parents. 


Il hésite. 


- Finalement, les semaines sont passées et le dossier a été mis de côté. Pas classé mais mis de côté. 


Anthony se rappelle que le prénom de Noémie n'était plus prononcé. 


- Vous en voulez une autre ?


Anthony fait un signe pour répondre. 


- Et puis, on est revenu lorsque votre père s'est pendu. 


Anthony est choqué par l'expression.

Son père s'est pendu.


- Ce qui nous a choqué, outre le pendu, bien sûr...


Il revoit la pièce.


- C'est le décor de la pièce.  

Un lit.

Des sangles. 

Une armoire. 

Une chaise

Un pot.  


Anthony ressent de nouveau les odeurs de la pièce. 


- Et puis, le pendu. Nous n'avons trouvé aucune explication. Pas de lettre.

- La cause peut-elle être la disparition de Noémie ?

- Sans doute, même si honnêtement, ils n'ont jamais montré qu'ils étaient affectés par celle-ci. 


Anthony posa sa canette sur la table. 


- La gendarmerie vient d'officialiser la mort de Noémie sans aucun corps ?

- Au bout d'un certain temps, c'est ce que l'on fait pour les papiers, les testaments. 

- Vous pensez qu'elle peut être encore en vie ?


Le gendarme se lève pour le raccompagner. 


- C'est tout ce que je peux vous dire. 

- Vous ne me répondez pas.

- Ce qui a déclenché la classification du dossier, c'est que l'on a retrouvé un corps de jeune fille dans un bois qui pourrait avoir l'âge de Noémie lors de sa disparition. Pas de traces ADN utilisables.


Anthony s'approche de la sortie.


- Ce que je vous demande, c'est votre conviction ?


— Ce n'est plus une réponse de gendarme que vous attendez.


Il ouvrit la porte.


— Continuez à chercher.



Chapitre : Origines


Qui est-il ?


Il reste dans sa voiture et se regarde dans le rétroviseur. 


Rien dans la maison, ni les dépendances. 

Pas même un vieux jouet cassé, un vélo, ou un short.

Rien.


Il avait disparu de toutes les histoires. La sienne, celle de ses parents adoptifs. Celle de Noémie. 


Il n'avait rien gardé. 


Il lui fallait remonter encore plus loin pour se trouver. 


Blois.


Anthony se dirige vers l'hôpital. C'est ici que tout a commencé, que tout s'est brisé dés le début.


- Comment faire pour obtenir des informations sur ma naissance ? 


La femme relève la tête. 


- Écoutez, je vais demander comment faire et si c'est possible. Laissez moi votre nom et revenez d'ici quelques jours que je me renseigne.

- Anthony Bertin.


Quelques jours de plus. Il avait appris à attendre. 


Il se dirige vers le centre ville afin de trouver un hôtel. 

Pas une nuit de plus dans la maison familiale. 


De sa chambre, il a vue sur le parc. Rien. 

Qu'est-ce ce que ce décor raconte de son passé ? 

Rien.


Cela devient difficile d'avancer sans lumière. 


De retour à l'hôpital. 


- Je viens voir si vous avez trouvé quelque chose.

- Venez. Nous allons nous installer dans ce bureau.


Elle tient dans la main peut-être des réponses. Enfin.


- Je vous en prie.


Le dossier est sur la table. Pas très épais. Combien ça pèse un passé ?


- Ce que je suis autorisé à vous dire, c'est que votre mère a accouché dans cet hôpital. Elle était alcoolique. Elle a sombré dans l'alcool suite à sa séparation d'avec votre père génétique. 


Encore une disparition. Une désertion. 


- Elle a accouché et elle a décidé de vous abandonner. 


Ai-je été un jour désiré ?


- Ce que je peux encore vous dire, c'est qu'un responsable de l'ASE vous a donné votre nom et votre prénom. Votre mère a refusé de nous communiquer le sien.


Il n'a jamais eu de vie propre. Il portait un nom qui n'était pas né avec lui.


- C'est tout ce que je suis autorisé à vous dire.


Ni la maison, ni Blois n'a connu celui qui se nomme Anthony. 


Rentré à l'hôtel, il s'assoit.


Longtemps.


Anthony est vidé.



Chapitre : Noémie 


Il arrive enfin à se lever. 


Il est temps de revenir là où rien n'a survécu.


La route est longue.


Depuis son retour, il a perdu une sœur.


Un père.


Une mère.


Son nom.


Il ne lui reste plus qu'une question : Noémie.


La barrière franchie, le bruit du gravier lui revient en mémoire. 


Mais tout a changé.


Il va directement dans la pièce au scotch noir.

Il enlève la corde. Il jette les sangles. Enlève le seau de commodité, sort la chaise de l'armoire qu'il referme.


Avant de sortir, il se retourne et voit une chambre rangée. 


Il lui faut tout le reste de la journée pour monter les cartons de la cabane. Le rangement occupé une bonne partie de la nuit. 


Au matin, tout est prêt pour son retour. 


Devant la tasse qui fume, il écrit une lettre. 

Une enveloppe.


Il remonte dans la chambre au scotch noir. Dépose la lettre où l'on peut lire : A Noémie.


Il pose les trois trousseaux de clés.


Le bruit du gravier n'est plus souvenir.


Anthony Bertin vient de naître.





jeudi 6 août 2026

Extraits du "Dictionnaire de la Commune" par Bernard Noël

 

Fédération des artistes. Appel de Gustave Courbet.


"La revanche est prise. Paris a sauvé la France du déshonneur et de l'abaissement. Paris a compris dans son génie qu'on ne pouvait combattre un ennemi attardé avec ses propres armes. Paris s'est mis sur son terrain et l'ennemi sera vaincu comme il n'a pu nous vaincre. Aujourd'hui, Paris est libre et s'appartient. Aujourd'hui, j'en appelle aux artistes. J'en appelle à leur intelligence, à leur sentiment, à leur reconnaissance. Paris les a nourri comme une mère et leur a donné leur génie. Les artistes, à cette heure, doivent partout faire leurs efforts, c'est une dette d'honneur, concourir à leur reconstitution de son état moral et au rétablissement des arts qui sont sa fortune. Par conséquent, il est de toute urgence de rouvrir les musées et de songer sérieusement à une exposition prochaine. Que chacun dès à présent se met à l'œuvre et les artistes amis répondront à l'appel. Aujourd'hui je le répète que chacun se met à l'œuvre avec désintéressement. C'est le devoir que nous avons tous vis-à-vis de nos frères soldats. Ces héros qui meurent pour nous, oui, chacun se livrant à son génie sans entrave, Paris doublera son importance et la ville internationale européenne pourra offrir aux arts, à l'industrie, au commerce, aux transactions de toutes sortes, aux visiteurs de tous pays, un ordre impérissable, l'ordre par ses citoyens."


Citation de Victor Hugo dans son ouvrage "Depuis l'exil" à propos des femmes: 

"il est douloureux de le dire dans la civilisation actuelle il y a une esclave. La loi a des euphémismes. Ce que j'appelle une esclave, elle l'appelle une mineure. Cette mineure, selon la loi, cette esclave selon la réalité, c'est la femme. L'homme a chargé également les deux plateaux du code dont l'équilibre importe à la conscience humaine; l'homme a fait verser tous les droits de son côté et tous les devoirs du côté de la femme. De là, un trouble profond, de là, la servitude de la femme dans notre législation, telle qu'elle est, la femme ne possède pas, elle n'est pas en justice, elle ne va pas, elle ne compte pas, elle n'est pas. Il y a des citoyens et il n'y a pas de citoyennes, c'est là un état violent, il faut qu'il cesse."



Jules vallès note : 


"Des femmes partout. Grand signe. Quand les femmes s'en mêlent, quand la ménagère pousse son homme, quand elles arrachent le drapeau noir qui flotte sur la marmite pour le planter entre deux pavés, c'est que le Soleil se lèvera sur une ville en révolte."



Citation de Benoît Malon : 


"Un fait important entre tout ce qu'a mis en lumière la révolution de Paris, c'est l'entrée des femmes dans la politique. Sous la pression des circonstances. Par la diffusion des idées socialistes, par la propagande des clubs. Elles ont senti que le concours de la femme est indispensable au triomphe de la révolution sociale, arrivée à sa période de combats. Que la femme et le prolétaire. Ces derniers opprimés de l'or ancien ne peuvent espérer leur affranchissement qu'en s'unissant fortement contre toutes les forces du passé.'


Au procès de Ferry: 


"Membre de la commune je suis entre les mains de ces vainqueurs. Ils veulent ma tête qu'ils la prennent. Jamais je ne sauverai ma vie par la lâcheté. Libre, j'ai vécu j'entends mourir de même. Je n'ajoute plus qu'un mot. La fortune est capricieuse. Je confie à l'avenir le soin de ma mémoire et de ma vengeance."


Citation de Henri Lefèbvre : 


"Le peuple se complait dans sa propre fête et la change en spectacle, il lui arrive de s'abuser et de se tromper, car le spectacle qu'il se donne à lui-même le détourne de lui-même. Alors comment toutefois véritable s'annonce et s'avance le drame à l'état pur ? La fête populaire change apparemment de caractère en vérité, elle continue, elle s'enfonce dans la douleur. Nous savons que la tragédie et le drame sont des fêtes sanglantes, au cours desquelles s'accomplit l'échec, le sacrifice et la mort du héros surhumain qui a défié le destin. Le malheur s'y change. Ils laissent une leçon de force et d'espoir dans le cœur purifié de ses lâches craintes. Ceux qui ont combattu au cri de la liberté ou la mort préférèrent la mort à la capitulation et à la certitude de l'asservissement. Ils se battent encore désespérément follement avec un courage sans borne puis ils allument de leur propre main le bûcher sur lequel ils veulent se consumer y disparaître. La tragédie se termine dans un embrasement et un désastre digne d'elle. Poursuivant jusqu'au bout et menant à ces dernières conséquences. Le peuple de Paris envisage la phare de Paris et veut mourir avec ce qui est pour lui plus qu'un décor et plus qu'un cadre. Sa ville, son corps ainsi la fête deviendra mes tragédies, tragédies absolues, drames prométhéens, jouer sans traces de jeu frivoles, tragédie ou le protagoniste, le chœur et le public coïncident de façon unique."



dimanche 26 juillet 2026

Extraits du "Dictionnaire de la Commune" par Bernard Noël

 

"Il faut, écrivait, H Bellenger, que dès son jeune âge, l'enfant passe, alternativement, de l'école à l'atelier afin qu'il puisse, de bonne heure, gagner sa vie, en même temps, qu'il développera son esprit par l'étude et la pensée "


"Le but de cet enseignement est de réaliser l'égalité sociale en formant des ouvriers intellectuels qui se délasseront de leur travail de "producteurs" en cultivant les arts, les lettres et les sciences. Quant à sa base, c'est exclusivement la méthode expérimentale ou scientifique, celle qui part toujours de l'observation des faits, quelle qu'en soit la nature : physiques, moraux intellectuelles." Le Vengeur N°10


 Le journal officiel du douze mai publie un texte signé : Amouroux, Arnould, Clémence, Géraldine, Lefrançais : "Les principes de l'école nouvelle et leur application". 


"La somme des connaissances humaines est un fonds commun dans lequel chaque génération a le droit de puiser, sous la seule réserve d'accroître le capital scientifique accumulé par les âges précédents au bénéfice des générations à venir. L'instruction est donc le droit absolu pour l'enfant, et sa répartition un devoir impérieux pour la famille ou à défaut, pour la société. Seule l'instruction rend l'enfant, devenu homme, réellement responsable de ses actes envers ses semblables. Comment, en effet, exiger l'observation des lois, si les citoyens n'en peuvent pas même lire le texte ? Mue par ces principes indiscutables, la Commune de Paris organisera l'enseignement public sur les bases les plus larges possibles. Mais elle a dû d'abord veiller à ce que, désormais, la conscience de l'enfant fût respectée, et rejeter de son enseignement tout ce qui pourrait y porter atteinte. L'école est un terrain neutre, sur lequel tous ceux qui aspirent à la science se doivent rencontrer et se donner la main. C'est surtout dans l'école qu'il est urgent d'apprendre à l'enfant que toute nos conception philosophique doit subir l'examen de la raison et de la science. La Commune ne prétend froisser aucune foi religieuse, mais elle a pour devoir strict de veiller à ce que l'enfant ne puisse pas à son tour être violenté par des affirmations que son ignorance ne lui permet de contrôler et d'accepter librement. Apprendre à l'enfant à aimer et à respecter ses semblables, lui inspirer l'amour de la justice, lui enseigner également qu'il doit s'instruire en vue de l'intérêt de tous tels sont les principes de morale sur lesquels reposera désormais l'éducation publique communale."


Erreur : "La 1re erreur de la Commune, celle dont toutes les autres découlèrent, fut de se constituer beaucoup trop en gouvernement, de considérer comme une assemblée souveraine ordinaire, et de vouloir légiférer, agir, en vertu de son exclusive initiative, quand elle n'aurait dû se considérer que comme "le pouvoir exécutif" du peuple de Paris. En se réunissant en séance au secret où le peuple ne penetrait point, en ne publiant pas même au début le compte rendu de ces discussions, elle s'isola, et son isolement permit à quelques personnalités d'exercer une influence prépondérante sur l'assemblée, donna une importance qu'elles n'auraient jamais dû avoir aux opinions privées, aux tempéraments individuels de ses membres. Si nous étions restés sous l'œil du peuple, si nous avions introduit parmi nous le grand courant de l'opinion publique, toutes ces différences se seraient noyées dans ce courant. Nous n'eussions eu qu'à dégager les aspirations, les volontés de la foule, qu'à les traduire en faits, et le désaccord entre nous eût été 100 fois moins marqué, puisque tous nous étions les serviteurs dévoués du peuple, puisque tous nous ne cherchions que son salut, son triomphe." 


"Histoire populaire et parlementaire de la commune." Arthur Arnould

samedi 25 juillet 2026

"Le 6 novembre" par L'Oublié


I


C'est le 6 novembre que je mourrai.


Les visites amicales.

Leurs discours sirupeux, leurs mines faussement empathiques.


Est-ce que j'existe dans leur haine ? Peut-être sont-ils plus morts que moi.


Je l’aperçois, perdue, sous une pluie fine et glaçante.

Elle a chanté la veille. La délivrance commençait à la mordre. 

J'ai traîné ma maladie comme une malédiction.


Je suis impuissant.


Elle chante. 

Elle croit que je dors.

Je dors pour souffrir. C'est encore de la vie. 


Je dors alors qu’elle, cela fait des mois qu’elle ne le peut plus.


Elle ramasse mes déjections, fait des lessives, prépare les repas. Tout se mélange dans une ronde infernale. 


Je la maudis de la vie qu’elle possède encore alors que la mienne me quitte par tous mes orifices, par tous mes pores.


Je ne supporte pas qu’elle voit ma peur. Elle me console, comme un enfant qui a peur. 


"Je ne suis pas un enfant, hurle-je en moi-même, je suis juste un mourant de merde qui te maudit".


Va-t’en ! Laisse-moi ! Ne me regarde plus ! Éloigne-toi !


Pourquoi pleure-t-elle dans la cuisine ? 

Elle ne veut même pas me faire le plaisir de la voir. 


Pleure-t-elle sur ma mort ? C’est odieux de douter des raisons de ses pleurs.

J'ai tous les droits puisque je suis le mourant.


Va, tu te consoleras bien assez vite dans les bras d’un autre.


Je les vois tous. Il balance leur salade maudite, et je les vomis. Oui, je pense à eux, de toutes mes tripes cancéreuses. Je voudrais tellement que mon cancer soit contagieux. 



II

 


Il faut que je repense à un jour où j’ai été heureux. 

Putain que ce n’est pas facile !


Pourtant, là, en ce moment, j’en ai besoin. Je ne peux pas rester à souffrir, je vais devenir fou. 


Penser à une personne haïe.

 

Ma mère.


Ma mère qui n’a jamais été autant ma mère que depuis qu’elle est disparue et que je peux lui donner le rôle de mère qu’elle n’a jamais eu.

Je l’ai maudite de me maudire de ne pas l’appeler « maman ». 

Toute ma vie, j'ai combattu son absence. Son égoïsme. 

Elle parlait toujours de sa douleur. La mienne n'existait pas.

Je me revois au-dessus de la tombe et je m'entends lui dire :

 

"Il était temps".


 Voilà, je sens que la morphine fait son œuvre, je sombre.


Je voudrais te jeter si loin que je n'aurais plus jamais à souhaiter ta mort. 


"Tu ne dois ta vie qu’à celui qui vient de partir, il n’est plus, tu ne dois donc plus être." M'a-t-elle dit. 


Ce n’est pas que je devrais être mort pour elle, c’est que je n’aurais pas dû exister au-delà de sa vie.


Va chier !



III



Je pourrais prendre une date au hasard et dire, à ce moment, j’ai été heureux et rire à m’en faire péter ma trachéotomie.


Des instants de paix.


A Erquy, la nuit, lorsque je sortais prendre l’air frais.

Des pensées sans censure.

Je pouvais souhaiter la mort de qui je voulais. 


La montagne, aussi.

S'enfoncer en elle jusqu'à perdre le chemin.

Ne plus revoir un seul être humain.


Je veux que personne n'existe plus. 

Jamais, on ne meurt assez seul.


Tu penses à moi ? 


Alors meurs à ma place.



IV



Je veux que l’on me foute la paix. 

Retomber amoureuse ?

Refaire l’amour ?  

Peut-être même connaitra-t-elle un orgasme ?

Un chapelet d’orgasmes alors que moi, je ne suis plus rien.

 

Putain, elle va m’imposer cela dans ses yeux qui pleurent. 


C’est ma mort, ce n’est pas la sienne.


Je ne veux plus penser à elle et c’est à ce moment qu’elle entre et qu’elle demande :


« tu m’aimes ? »


Non, là, je n’aime personne, je veux juste la paix. 

Je veux être seul. 

Je veux puer seul. 

Je veux me chier dessus sans que personne ne me plaigne.

 

C’est la fin de MA vie.


Et moi, je lui réponds : « plus que jamais ». Comme une blessure.



V

 


Merde, encore un jour. 

Elle est encore là, avec son sourire foireux :


"Je ne te laisserai pas mon chéri."


Je tente de lever la main. Je tente de caresser son visage.


Comme j’aimerais la gifler.

Je sculpte au scalpel un sourire d’amour. 


Je me tourne car je ne veux pas qu’elle me voit tel que je suis.


Je vais partir et tu vas encore m’aimer. 

Mais je suis une merde d’homme.

Je n’ai jamais rien fait pour toi.

Je suis sale. 

Je ne mérite l’amour de personne.


Ne jette pas de fleurs, je n’aime pas les fleurs.


Je maudis ton amour. Je le maudis.

Pourquoi ? 

Parce que si tu ne m’aimais plus, je mourrais tellement facilement.

Sans souhaiter ta mort.


Je n’ai pas peur de le dire car je n’ai rien à foutre de ce que penseront ces inconnus.


Elle est seule. Les bruits de la cuisine, de la vie, qui ne sont jamais assez loin de moi. 


Ils sont insupportables.



VI

 


"Cesse de vivre" 


Je pourrais hurler, si les glaires ne cessaient d’obstruer ma gorge. 

Les docteurs m’ont dit qu’il est possible que je meure noyé. Vivement. L’absence d’air est une souffrance. Plus qu’un estomac qui suppure ? Peut-être…


Parfois, mon propre râle me réveille. Je crois dormir près d’une bête. 

De toute façon, je dors seul.  


Même cette vie misérable, on s’y accroche.


Je ne suis pas rien. 

Je suis un être humain qui a fait du bien. 

Peu. 

Selon mes moyens. Mais avec toute ma volonté. 

Ça aussi, elle le dira. 


Elle ne pourra jamais me haïr comme je l’ai aimé.



VII


 

"La mort est un beau voyage."


Mais non, c’est le surplace définitif.


Ils regarderont mon portrait.


J'aurais dû marcher davantage. Aimer davantage. Perdre mon temps davantage.


Parfois, quand je ne fais pas attention, je suis comme eux. 

Et puis, je me reprends.


La vie est donc bien réelle. 


J’actionne la pompe à morphine. 


Voilà, dans quelques minutes, je serai peut-être moins vivant mais la douleur ne sera plus là.

 

Je ferme les yeux. Et… ?



VIII



Le lendemain, après avoir essuyé ma bouche de la bave, après m’être frotté mes yeux pleins de pus, j’ai pu enfin décider que ce jour qui venait de s’ouvrir devant moi, serait celui de la joie.


Je décide que je n’ai pas mal.


Que je vais sourire. 

Sourire à ma femme. 

Cette mort à venir ne m’empêchera d’aimer ma femme, de le lui dire, de le lui montrer.


Je l'appelle.

Mes mots comme une plaie, ils suintent mais ne s’élevent pas.


Elle entre. Elle me regarde. 

Elle comprend, elle comprend que le combat du jour va être ce sourire pâle que je veux lui offrir pour quelques minutes.


Elle s’assoit sur le bord du lit, elle me prend la main. J’ai très mal comme si elle me tord les doigts alors qu’elle me caresse le dos de la main.


« Je veux te voir sourire… »


Comme mon dernier cadeau.

J'ai envie qu'il y en ait encore d'autres.


Pendant quelques secondes, un ciel bleu passe dans mes yeux.


 « Je t’ai… »


Je lui mets la main sur la bouche. Je ne veux pas qu’elle me dise cette phrase comme on laisse tomber la phrase finale. 

Celle que l’on dit quand on ferme les yeux de la personne. 


Car, cette fois, il s'agit de moi.


Je ne veux pas devenir "la personne". Mourir pour ne pas disparaître. Mourir pour encombrer tous les espaces. 


« Je veux te faire un bon repas… Que veux-tu manger ? »


Le repas du condamné.

 

En moi, je ris. 

Que veux-tu vomir, devrait-elle plutôt dire. Rien ne reste. 

Je ne fais que quitter mon corps de toutes les manières possibles. Je ne suis plus étanche du tout.


 Je me remets dans les draps. Je ferme les yeux. 

Je veux qu’elle parte, vite, avant que le flot d’insultes n’arrive et passe mes lèvres, passe ce rideau que je tente de laisser fermer.

Mais elle traîne. Elle veut savourer ces derniers instants de délices.


Je tourne la tête et m’oblige à refuser cette compassion. Je ne meurs pas pour que l’on m’aime. Je meurs. C'est tout. 



IX


 

Toute ma vie, j'ai cru mener ma vie comme je l'avais voulu. En réalité, à chaque embranchement, mes non-choix m'ont conduit vers les regrets ou les remords.


 Et si c’était à refaire ? Sans mémoire, il est probable que je ferais la même chose et je verrais la même galerie de portraits en me disant : « merde, qu’ai-je fait ? » « Que n’ai-je pas fait ? »

« Pourquoi n’avoir rien fait ? »


Dans ce lit double, il ne reste que la substance de ma non-vie. Je n’en prends pas plus de place.


Je veux avouer que j'ai merdé sur toute la ligne. Rien n'a vraiment été voulu. Et pourtant, ce que je n'ai pas voulu était peut-être mon évidence.


Doit-on regretter ces moments-là ?


« Si c'était à refaire. »

Quelle drôle d'expression.

Rien ne peut se refaire.


À ce moment, j’entends la porte se fermer. Je l'ai ressentie douloureusement dans mon corps.


Je pousse le curseur de la machine à morphine au maximum. Je vais peut-être mourir de ne plus vouloir souffrir. 

Mourir en étouffant les douleurs de la vie.


 Je vis…Je v….



X



Ce matin-là, lorsque je m’éveille, j’ai envie de penser à toutes celles qui ont égayé mes jours. 

Il n’y avait rien de sexuel dans mes regards. 

Je les regardais et je les aimais. Platoniquement.

Juste envie de leur dire simplement : 


" À l'instant où je t'ai vue, je t'ai aimé."


Le silence.


La peur des réponses :


« Arrête, tu ne m’intéresses pas » 


Ou peut-être encore pire :


« Pourquoi me le dire si tard ? C’est fini. »


De la pitié.


Autre chose m'effrayait : ce corps que j'allais leur imposer. Mais de quel droit ?


J'aimais ma femme.

Amour fort et réciproque.


Qu'est-ce que la fidélité ? Qu'y mettons nous dans ce concept ? 


Les corps désirent. Les promesses, elles, résistent. C'est peut-être cela, la fidélité.


Alors, je revenais chaque jour à ses côtés, comme si tous ces moments n’existaient pas, comme si, je ne vivais que la promesse éternelle que je lui avais faite.


Ce soir-là, elle s’assoit sur le rebord du lit, et j’ai souhaité ne pas à avoir à mourir ce fameux 6 novembre. 


Mais la mort est un rendez-vous que l’on ne peut pas reporter. J’ai rendez- vous avec cette angoisse et je ne peux la léguer à personne.


Je lui prends, la main, la lui serre très fort. 

Je lui fais une promesse inutile, comme toutes celles que l'on prononce pour traverser l'insupportable :


Jusqu'à la fin des temps, je t'aimerai.


Quelques années plus tard. Je ne veux pas qu’elle reste seule.


Je ne veux pas qu'elle m’oublie.

Je veux qu’elle trouve quelqu’un. Je ne veux pas qu’elle connaisse un autre homme. 

Je n’ai pas le droit de lui demander cela.

Je serais sa douleur intolérable qu’elle ne pourra oublier.


D’un geste, je lui impose ma lassitude et je la somme de me laisser seul afin que je m'apaise sur ces souvenirs.


Je lui construis cette trahison. 

Il n’est pas évident de ne vouloir que souffrir, de n’être que plaie et souffrance. 

Je décide de n’être que souffrance. 

Uniquement souffrance. 

Du cerveau droit au ventricule gauche. 

En travers. 

Mon sang ne coule plus dans aucune veine car chacune n’est plus que déchirure.


Ces moments que je lui construis correspondent à des instants où elle est joyeuse, où ses rires ne me sont pas adressés, ou ses yeux brillent sans que j’en sois la cause.  

Je la punis. 


Elle me regarde toujours avec amour, avec compassion. Elle ne sait pas ce que je pense. 

Ma souffrance lui impose ce visage compassé ; ma mort prochaine lui impose cet amour infini.

Elle continue de m'aimer.



 XI



Ce matin-là, la douleur s’est habituée à mon corps et je pense que je vais pouvoir enfin lire. Je ne vais donc pas avoir besoin de ma pompe à morphine.

 

Je tombe sur « Lettre au père » de Kafka.


Pour haïr quelqu’un, encore faut-il qu’il ait été présent, qu’il existe, qu’il ait existé suffisamment pour laisser une empreinte indéfectiblement haïssable.

Mon père n’a vécu que le temps de m’incruster son immense absence. 

De mon père, je ne hais que son absence.

Son message qui ne vient pas.  


Alors ce Kafka qui parle de son père, à son père, de sa présence qui lui nuit. 


J'aurais aimé que le mien m’impose son insupportable présence. 

J'aurais souhaité échanger une vie de ma mère pour une heure en présence de mon père. 

Pour le regretter ensuite.   


Puis il y eut l’intérimaire, celui que l’on m’a forcé à haïr, à maudire. 

Ma mère l’a détruit méticuleusement. 

Celui que je n’ai rencontré que tardivement parce que nous errions dans des sphères différentes. 

Celui que l’on a poussé hors de chez lui.

Je l’ai vu souffrir, je l’ai entendu souffrir.


Je ne sais même pas parler de lui.

Il a vécu hors de notre histoire. Celle qui a regretté que le premier homme aimé soit mort a lentement tué celui qui l'avait aidée à traverser le deuil.


Moi, je l’ai aimé.

Je l’aime. 

Nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre, sans pudeur, sans gêne, l’amour emmerdant ceux qui détestent, ceux qui haïssent tout et tous.


Il est parti, dans un râle, dans un souffle, dans la peur, seul malgré ma présence, sans son fils de sang.

Merde, a-t-il dit.


Et des yeux qui ne se ferment pas espérant, attendant...

Ne venant pas...


Les jours de « fête » des pères, tous ces sentiments reviennent, envahissent, explosent.


Qu’importe, aujourd'hui, je suis père moi-même et je suis encore vivant, présent, aimant, aimé.



XII



J’ai confondu.


Je n’ai pas voulu entendre que je m’étais trompé. Je savais que je n’avais pas d’issue avec elle. 


Je n'avais pas l'intention de mourir.

Ni de tuer qui que ce soit.

Même si elle me l’avait demandé.


Aucun guide touristique de la capitale ne propose de faire le tour de tous les hôpitaux de Paris. Moi, je les ai tous faits avec elle. Pour elle.


Il aurait suffi qu'elle meure

D'une grave crise d’asthme.


Elle en a eu une. 

J'ai appelé le SAMU. Ils sont arrivés à temps. 

Le pompier me dit :


« 5 minutes de plus, et elle y passait ». 


Et merde !


Jusqu’à ce que je rencontre celle qui est ma femme. 

Celle qui est mon évidence. 

Celle qui est de l’autre côté et qui pleure parce que je vais mourir. 


Son amour va mourir…et voilà à quoi je pense. 


A celle qui a failli me tuer.


Il a fallu mettre un terme à ce qui ressemblait à de l’amour.


Il m’a fallu me désintoxiquer de l’alcool, pour pouvoir me désintoxiquer d’elle.


Je l’ai accompagnée à la gare Montparnasse. Pour être sûr qu’elle parte.


Elle a marché sur le quai, elle ne s’est même pas retournée, elle ne m’a même pas regardé. Pas le moindre signe.

Par son attitude, elle m’a libérée définitivement. 


Je suis allé me coucher.


Pendant deux jours, j'ai mangé tout et n'importe quoi. J'ai dormi. Je me suis branlé jusqu'à hurler.


J'étais libre.



XIII 



Elle a été ma première expérience avec la mort.


Quand je l’ai rencontrée, je savais qu’elle était vénéneuse. 


À âme perdue, nous avons plongé dans l'alcool... et je suis tombé de trois étages. 

Une envie de ne plus jamais atteindre la terre. 

Je n’ai pas lutté contre la mort. J’ai accepté de revivre. 


Cette journée qui avait à peine commencé et qui n’allait plus finir. Cette course folle à l’alcool. Tout l’alcool possible. Tout. Jusqu’à cette chute. 


« Les larmes de la lune », elle qui se fait enculer et ces gens, ces inconnus, qui volent et qui dorment dans des armoires électriques. Et moi qui lui demande de m’apprendre à voler avec elle. Pour elle. Au-devant d’elle. 


Délires psychologiques.

Ma première expérience du bip de l'électrocardiogramme.

Du souffle de la pompe à morphine.

Des machines qui veillent pendant que l'on ne vit plus vraiment.


Je survis, et si je meurs, et bien, je meurs.


Je n’avais qu’une obsession. Je la voyais aux fenêtres face à mon lit dans tous les bras possibles, dans toutes les positions possibles.


C'est ce jour-là qu'elle m'a annoncé son mariage pour le 15 août. 

Nous avons bu. 

Nous avons bu plus que de coutume.

Sans fin. 

Sans joie. 

Sans cri. 

Sans pleurs. 

Mais avec une haine...

 

Ce fameux jour, à l’hôpital, immobile, drogué.

J'ai pleuré.

Sans vraiment comprendre pourquoi.


Ce jour-là, elle ne volait pas, elle ne baisait pas avec des inconnus. Elle se mariait.


Je n'ai pas su, ce 15 août-là, que c'était le jour le plus triste de ma vie.



XIV



Son voile néfaste avait tout recouvert d’une même teinte et je ne pouvais plus rien distinguer.


Comme une brèche dans le temps, j’ai ouvert les yeux.


Nous étions dans le métro et elle était en face de moi.


Je l’ai observée. Je ne l’ai pas oubliée. Je ne veux pas l’oublier parce que je crois que je l’aime encore.


Elle était assise face à moi et elle me fixait.


Je lui avais sûrement dit oui lorsqu’elle m’avait proposé d’aller boire un verre chez elle. J’avais accepté.


On a parlé, sans doute. Mais de quoi ?


D’ailleurs, quel était son prénom ?


— Ton prénom ?


— Valérie.


— À la tienne.


C’était un vendredi soir à Paris, dans l’attente du retour du lendemain vers ma province.


Le lundi, j’entrais dans mon centre avec cette envie irrépressible de ne plus penser à rien. Elle allait peut-être devenir une aire de repos… En attendant que l’autre revienne.


Pourvu qu’elle ne revienne pas.


Plus.


Que la vie ne m’impose plus son regard mort, vide, dans lequel je ne trouvais jamais mon reflet.


Elle vint vers moi.


Valérie.


Elle me regarda et me dit :


— On pourrait aller boire un verre, j’ai quelque chose à te dire.


Je ne tenterais jamais de l’embrasser.


Je venais de prononcer le plus absurde des serments.


En quelques secondes, j’étais devenu le plus idiot des hommes.


À une amie :


— Peux-tu venir avec moi jusqu’au rendez-vous ?


— Pourquoi ?


— J’ai peur.


— De quoi peux-tu avoir peur ?


— Je ne veux pas avoir peur tout seul. Je veux que quelqu’un m’aide à porter ma peur.


— D’accord, je serai là.


Elle est en face de moi. J’attends patiemment ce qu’elle a à me dire.


Je lui dis oui parce que la place est vacante.


Aucun effort à faire puisque cela ne devait pas durer.


Aujourd’hui, du haut de ma mort prochaine, je suis persuadé qu’elle aurait pu être celle qui est dans la cuisine actuellement.


Valérie de Rennes.


Elle m’amena chez elle.


Nous continuâmes à boire.


Elle m’exhiba sa nudité.


Envie de me retenir d’avoir envie.


Voilà ce que je me suis dit la veille :


« Lorsque je reviendrai lundi, je retournerai voir celle qui me disait qu’elle avait envie de me montrer son corps. De me l’offrir. Vouloir l’aimer. Valérie… »


Aujourd’hui, je meurs et je ne peux même pas me rappeler précisément de ce visage.


Je souffre, je me venge.


Je me suis vengé, je souffre.


Valérie, je l’ai blessée définitivement.


Salement.


Comme un infect lâche.


Je ne pense pas avoir fait plus de mal à quelqu’un qu’à cette femme.


— J’ai envie de sortir avec toi… Tu me plais.


— D’accord.


La nuit nous a absorbés.


Elle m’a conduit chez elle.


Je voulais m’enfuir, mais je me suis retrouvé dans son lit, nu.


Elle s’est mise nue devant moi.


Pas de fausse pudeur.


J’étais à elle.


Valérie…


Son visage n’est plus là, mais il plane autour de moi.


Je ne cherche pas à lutter.


Elle est devant moi dans mes souvenirs.


Mon corps que je tente d’anesthésier.


Elle pose sa tête sur mon torse.


Deux semaines de vie commune.


Valérie…


Je répète son prénom comme une punition, avec l’espoir de voir son visage se redessiner.


Valérie…


Je ne peux pas en dire plus pour le moment.


J’en souffre encore.


Je me retourne et je m’endors.


Je crois même que je pleure.


Je ne l’avais baisée que deux fois.


Pourquoi dire « baisée » ?


Je n’ai jamais baisé aucune des femmes avec lesquelles j’ai été.


Nous n’avions fait que deux fois l’amour.


Pourtant, depuis peu, ce corps me poursuit comme une obsession qui pourrait devenir malsaine.


Que lui dirais-je si je la revoyais ?


Je prends conscience de sa place parmi les autres.


Et Corinne ?


Et puis toutes celles que je n’ai pas abordées, celles à qui je n’ai jamais souri, celles à qui j’ai fait faux bond…


Elles sont multiples.


Elles sont diverses.


Est-ce cela, l’amour ?


Qu’est-ce que je vivais depuis bientôt trente ans, alors ?


L’amour, n’est-ce pas cette évidence que l’on n’arrive pas à définir ?


Cette chose que l’on n’arrive plus à dater ?


Quand on regarde quelqu’un, il ne peut y avoir aucun autre visage capable de le remplacer.


Demain, l’infirmière…



XV



Ces jours-là, je sais que je vais passer une journée de merde.


L’infirmière passe son temps à m’engueuler parce que tous les instruments sont débranchés.


Eh oui, infirmière de malheur, je bouge encore.


Je suis encore en vie.


J’ai le plaisir gêné du moment de la toilette.


Faire attention à tout.


Faire en sorte de ne rien provoquer.


Drogué à la morphine, je suis ignoble.


Provocateur.


Exhibitionniste.


Ce temps, découpé de la réalité, est le mien.


Cette partie de ma vie que chacun s’est appropriée pour y écrire sa propre vérité.


— Mais non, souviens-toi, tu nous racontais ça. Donc forcément…


— Oui, quand on regarde le parapet en contrebas, la façon dont il est placé, l’endroit où il a atterri… Il a forcément été poussé. Ce n’est ni un accident, ni un suicide…


Et puis le silence professionnel.


Celui qui arrive quand la conclusion est trop évidente :


« C’est une tentative de meurtre… évidemment. »


À ce moment-là, je ne peux plus intervenir pour défendre la vérité.


Ma vérité.


Celle qui n’appartient qu’à moi.


Alcool.


Engueulades.


Pleurs.


Cris.


Silences.


Une impasse sans demi-tour.


L’issue : la chute.


Je vous haïssais de la maudire alors que moi-même je souffrais de la perdre.


Patient infect.


Alors ils m’attachèrent au lit.


Je leur en voulais de me maintenir dans cet état.


Une opération.


Une opération qui aurait pu mal finir.


 

 XVI



Bientôt, l’histoire de ma vie, va prendre fin. 


A quoi me sert de fixer des images dans une mémoire qui va mourir ?

Je ne vais rien emmener. 

Rien. 

Tout disparaîtra pour moi, en moi, autour de moi.

 

Je regarde autour de moi.


Pourquoi regarder autour de soi pour dire adieu ?



XVII



Ce matin-là, je n’ai besoin de rien.


Les vides sont devenus ma vie. Entre deux intraveineuses, deux ponctions.


Le vide est la ronde de ma femme qui entre et qui sort et qui me pose toujours les mêmes questions auxquelles maintenant, comme dans un jeu pervers, je réponds d’avance : 


- Non, je ne souffre pas.

- Non, je n’ai besoin de rien.

- Laisse-moi, je vais dormir un peu. 


Meurt-on ou disparait-on ? 


Alors, je vois ma disparition dans le miroir verticale qui accentue cette sensation.


Je ne suis pas l’ombre de moi-même, comme aime à susurrer mes « amis » à ma femme. 

Qui dit ombre dit lumière, soleil. Depuis longtemps, les volets sont fermés. 


Depuis que je sais que je vais mourir, je veux que la vie m’agonise devant ma porte.


J'interdis dorénavant toute visite.


Je n’aurais bientôt plus la force de parler, d’écrire.


Je n’ai pas à me plaindre.


Me suis-je déjà plains de quoi que ce soit à qui que ce soit ?


J’ai toujours cherché à être seul. 


Je n’ai jamais vécu comme les autres. 


Si je l’aimais vraiment ma femme, je l’aurais prévenu que ma vie serait une perpétuelle merde.


C’est la veille de ma mort et j’ai dans le regard le dégoût de la vie des autres. 

Je ne m’enfuirais pas dans un moment de gentillesse. 

Je serais cet affreux mort qui maudit la vie jusqu’au bout. 


Je vais attendre que ma femme aille faire des courses pour partir.

Pas d’adieu. 

Je serais ce mort égoïste qui ne veut laisser aucun bon sentiment derrière lui. 

Je veux que l’on m’oublie au point de douter de mon existence.


Ni fleurs, ni sermons, ni pleurs.


J’aimerais qu’il n’existe aucun lieu pour se recueillir. 


C’était avant qu'il fallait m'aimer. 


Aujourd’hui, ce ne sont que gesticulations, simagrées.


Je n’étais rien, issu de rien et retournant à rien. 


Je ne demande pas plus.


Voilà, elle sort. 


Nous sommes le 6 novembre




mardi 21 juillet 2026

Extraits du "Dictionnaire de la Commune" de Bernard Noël

 "Aucun édifice particulier ne sera pavoisé d'un autre drapeau que celui de la Commune; en conséquence, les citoyens devront faire disparaître dans le plus bref délai le drapeau tricolore, qui après avoir été celui de la Révolution, sa gloire, après avoir été souillé de toutes les trahisons et de toutes les hontes de la monarchie, est devenu la bannière flétrie des assassins de Versailles. La France communale le répudie."


Arrêté de la Commission municipale du XII° arrondissement en date du 7 avril.


@@@@@@@@


Cours d'éducation civique dans la revue hebdomadaire. Le drapeau rouge: "Qu'est-ce qu'un souverain ? C'est un homme qui sous le nom de prince, roi ou empereur, est une bête altérée de sang et de carnage et que rien ne peut assouvir".


@@@@@@@@@@@


Alexandre Dumas fils parlant de Gustave courbet : 

"De quel accouplement fabuleux d'une limace et d'un paon, de quelles entithèses génésiques, de quel suintement sébacé peut avoir été générée cette chose qu'on appelle Gustave courbet ? Sous quelle cloche à l'aide de quel fumier, par suite de quelle mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d'oedème flatulent a pu pousser cette courge sonore et poilue, ce ventre esthétique, incarnation du moi imbécile et impuissant."


@@@@@@@@@@@


"Je ne crois pas que l'élu, une fois élu, ne relève plus que de sa propre conscience. Comme le prétend Jules Favre, l'homme de conscience que l'on connaît ! Je crois que l'élu n'est et ne doit être que la conscience vivante et parlante de ses électeurs. Du jour où sa conscience n'est plus d'accord avec la leur, c'est lui qui a tort. Il n'a plus qu'à se retirer, et à lutter, ailleurs. En son nom personnel. "

Arthur Arnould


@@@@@@@@@


"On venait de perquisitionner dans une maison. Les soldats en avaient extrait un combattant des derniers jours, dénoncé par quelques voisins. Cet homme savait qu'il allait mourir. Il s'adressa à un chef de bataillon, qui guidait les recherches, et lui demanda comme suprême grâce d'embrasser sa femme et ses enfants. Le commandant hésite un instant puis sourit et ordonne de faire descendre la famille. À peine est-elle en bas escalier, se précipitant vers le malheureux qui va périr: "Fusillez-les tous ! crie l'officier. Pêle-mêle, on égorgea le mari, la femme et les enfants." 


(Paul Martine, Souvenirs d'un insurgé.)


@@@@@@@@@@@


Enfants.

Un grand nombre de témoignages décrit l'héroïsme des enfants aux tranchées ou sur les barricades de la Commune. Il est significatif que les enfants des travailleurs aient voulu combattre comme leur père et pour la même cause. Lissagaray, après avoir vanté le dévouement des femmes, écrit : "Dans cette mêlée de dévouements, les enfants défiaient les hommes et les femmes. Les Versaillais, vainqueurs, en prirent 660 et beaucoup périrent dans la lutte des rues. Ilssuivaient les bataillons aux tranchées, dans les forts, s'accrochaient aux canons. Quelques servants de la porte Maillot étaient des enfants de 13 à 14 ans. En race campagne, il faisait des folies de bravoure. Dans une dépêche du 24 mai, Washburne, ambassadeur des États-Unis à Paris, signale qu'un de ses employés avait cet après-midi là sur la chaussée d'Antin compter 8 cadavres d'enfants, dont le plus âgé n'a que 14 ans. On les a surpris en train de distribuer des boîtes incendiaires et fusillées sur le champ. Les Versailles, d'après le rapport du colonel Gaillard, arrêtèrent 651 enfants. 237 avaient 16 ans. 226:15 ans, 103:14 ans, 47: 13 ans. 21: 12 ans. 11: 11 ans 4 :10 ans 1: 8 ans et 1: 7 ans. Sur ce chiffre, il y eut 12 "disparus ou décédés". Un condamné aux travaux forcés, 8 à la prison 36 sont confiés à des maisons de correction, 27 recueillis par l'assistance publique, les autres furent rendus à leurs parents ou confiés à des "personnes honorables".


samedi 18 juillet 2026

"Amont" par L'Oublié

                     I


Devant le fleuve, deux propositions : aval ou amont.


Qui peut décider si ce n'est elle ?


Ou encore un passé qui ne veut pas passer.


Allez aux origines pour ne rien regretter. 

Abattre les dernières cartes. 

Ne pas se mentir.


Ce sera l'aval la décision car portée par le courant.



                II


- Vous comprenez, j'aurais pu l'aider mais je n'ai pas bougé. Je l'ai juste regardée. Elle a regardé vers l'amont, vers l'aval. Puis, il me semble qu'elle m'a également regardé. À ce moment, juste à cet instant précis, mon regard a glissé vers l'aval, puis est remonté vers l'amont. J'ai voulu croire qu'elle attendait quelque chose ou quelqu'un. Puis, j'ai regardé l'autre rive. Elle n'était plus là. J'ai regardé de nouveau en amont, puis en aval. J'ai cru voir des mouvements dans l'eau. 


                      III


- Puis, j'ai traversé.

Le sac à main était posé là.

J'ai trouvé l'adresse. Je suis entrée. J'ai senti son parfum. J'en ai suivi la trace.


La chambre.

Le lit défait. La chemise de nuit, en boule.

La salle de bain. Le tube de dentifrice encore ouvert. J'ai serré un peu plus le robinet pour stopper le goutte à goutte. 


Pour finir, la cuisine. Une tasse dans l'évier. Le café finissait de passer dans la cafetière. 


L'ambiance était paisible. 


Au moment de partir, un dernier coup d'œil dans l'appartement. 

Je m'arrête.


Sur la table du salon, une enveloppe ouverte, une photo d'un homme en sort. 


Au dos : "Tu vois, je t'ai retrouvée."



                       IV


La photo repose sur la table, retournée. Le message est visible.


- Je n'ai rien à dire.


Il boit un peu d'eau.


- Pourquoi ce courrier ?


Il repose son verre. 


Le policier regarde l'avocat. Celui-ci scrute son client. 

L'homme ne quitte pas le message. 


- Une ancienne relation de mon client. Ils n'avaient plus aucune relation depuis longtemps. Nous sommes venus spontanément pour identifier la personne. C'est tout. D'ailleurs, pourrions-nous voir le corps ?


Le policier se penche vers eux. 


- Elle n'est pas morte.


L'homme redresse la tête. Son regard cherche celui de son avocat.


- Je pense que l'on se reverra. Vous êtes libres.


                          V


Un bip-bip obsédant.


Elle se réveille. 

Elle pleure.


Deux personnes.

L'une d'elles tend une photo.

L'autre lit le message : 


"Tu vois, je t'ai retrouvée".


La voix est à peine audible.


- Parlez-nous.

- Pourquoi ?


Elle les regarde. Le policier montre une autre photo. 


- Parlez-nous.

- Non.


Le bip-bip reprend tout l'espace.


Personne n'ajoute plus rien. 


- On vous laisse. 


Seule, la femme se concentre sur le bruit des machines. 

Elle s'endort.


                    VI


Il entre.


Elle le reconnaît immédiatement.


Il ne s'approche pas.


Ils restent immobiles.


Elle pose la photo sur la table de nuit.


Il la retourne.


Le message disparaît.


La porte se referme.


vendredi 17 juillet 2026

"Des larmes et des saints" de Emil Cioran

 "Pardonnerai-je jamais à la terre de m'avoir compté parmi les siens à titre d'intrus seulement ?"


"Quand vous arpentez les rues, le monde semble exister tant bien que mal. Mais regardez par la fenêtre - et tout devient irréel. Comment se fait-il que la transparence d'une vitre nous sépare à ce point de la vie ? En réalité, une fenêtre vous éloigne du monde plus que le mur d'une prison. A force de regarder la vie on finit par l'oublier."


"Il n'est pas besoin d'être chrétien pour trembler devant le jugement. Le christianisme n'a fait qu'exploiter une crainte afin d'en tirer un profit maximum pour une divinité sans scrupules qui a fait de la terreur son allié."


"Impossible d'aimer Dieu autrement qu'en le haïssant ! Si on prouvait son inexistence dans un procès-verbal sans précédent, rien ne pourrait jamais supprimer la rage - mélange de lucidité et de démence - de celui qui a besoin de Dieu pour étancher sa soif d'amour et plus souvent de haine. Qu'est-il, sinon un moment au seuil de notre destruction ? Qu'importe qu'il existe ou non, aussi longtemps qu'à travers lui notre lucidité et notre folie s'équilibrent et que nous nous apaisons en l'étreignant avec une passion meurtrière ?


"Existe-t-il dans l'art un autre critère, hormis le rapprochement du ciel ? Car l'ardeur et la tension exigées ne peuvent se déterminer que par rapport à une passion absolue. Pourtant ce critère nous laisse inconsolés, puisque la Russie et l'Espagne nous montrent que nous ne sommes jamais assez près de Dieu pour avoir le droit d'être athées..."