dimanche 18 octobre 2026

Quelle est ma foi ? Par Léon Tolstoï en 1884

QUELLE EST MA FOI ?

(1884)




J’ai vécu cinquante-cinq ans, et, à l’exception des quatorze ou quinze années de mon enfance, pendant trente-cinq années de ma vie j’ai été nihiliste au sens littéral du mot, c’est-à-dire que je n’étais ni socialiste, ni révolutionnaire, ce qu’on entend ordinairement par ce mot ; le nihilisme signifiait pour moi l’absence de toute religion.


Il y a cinq ans, je crus à la doctrine du Christ et, subitement, toute ma vie changea : je cessai de désirer ce que je désirais auparavant et je me mis à désirer ce que je n’avais pas désiré jusque-là. Ce qui, auparavant, me paraissait bon, me parut mauvais, et ce qui me paraissait mauvais, me parut bon. Il m’advint ce qui arrive à un homme qui, tout à coup, décidant que l’affaire pour laquelle il a quitté sa demeure n’en vaut pas la peine, retourne chez lui. Tout ce qui était à sa droite se trouve alors à sa gauche, et tout ce qui était à sa gauche se trouve à sa droite ; le désir primitif de s’éloigner de sa maison se change en désir de s’en rapprocher au plus tôt. La direction de ma vie, mes désirs, devinrent tout autres, le bien et le mal se déplacèrent. Tout cela parce que je comprenais la doctrine du Christ autrement que je l’avais comprise jusque-là.


Je n’ai pas l’intention de commenter la doctrine du Christ, je veux seulement raconter comment j’en vins à comprendre ce qu’il y a de simple, de clair, d’évident dans cette doctrine, ce qui s’adresse à tous les hommes, et comment ce que je compris transforma mon âme et me donna la paix et le bonheur.


Je ne veux pas commenter la doctrine du Christ, je souhaiterais même qu’il fût interdit de le faire.


Toutes les Églises chrétiennes ont toujours reconnu que les hommes, inégaux au point de vue de l’instruction et de l’intelligence, — les savants et les ignorants, — sont égaux devant Dieu, et que la vérité divine est accessible à tous. Christ a même dit que Dieu a révélé aux ignorants ce qu’il cache aux savants.


Tous ne peuvent pas être initiés aux mystères profonds de la dogmatique, de l’homélitique, de la patristique, de la liturgique, de l’herméneutique, de l’apologétique, etc., mais tous peuvent et doivent comprendre ce que Christ enseigna aux millions de gens simples et ignorants qui ont vécu et à ceux qui vivent maintenant. Or, ce que Christ disait à tous ces gens simples qui ne pouvaient avoir recours aux interprétations de Paul, de Clément, de Chrysostome et des autres, voilà ce que je ne comprenais pas autrefois, ce que je sais maintenant, et ce que je veux dire à tous.


Le larron sur la croix crut en Christ et fut sauvé. Si le larron n’était pas mort sur la croix, s’il avait pu raconter aux hommes comment il crut en Christ, se pourrait-il que cela fût mal et nuisît à quelqu’un ?


Comme le larron en croix, je crus à la doctrine du Christ et fus sauvé. Ce ne sont pas là de vaines paroles, c’est l’expression fidèle de l’état de mon âme, jadis remplie de désespoir et d’épouvante devant la vie et la mort, maintenant paisible et joyeuse.


Comme le larron, je savais que ma vie, passée et présente, était mauvaise, et je voyais que la plupart des hommes qui m’entouraient vivaient comme moi. Je savais, comme le larron, que j’étais malheureux et que je souffrais, que les hommes, autour de moi, étaient malheureux et souffraient, et, pour sortir de cette situation, je ne voyais d’autre issue que la mort. Comme le larron cloué à sa croix, j’étais attaché par une force quelconque à cette vie de souffrance. Et, comme lui, je voyais venir les horribles ténèbres de la mort après les souffrances et les maux d’une vie insensée.


Ainsi je ressemblais au larron, mais il y avait pourtant une différence entre nous : il allait mourir, moi je vivais encore. Le larron mourant pensait trouver peut-être son salut au delà de la tombe, tandis que moi j’avais encore la vie devant moi. Je ne comprenais rien à cette vie. Elle me semblait affreuse. Mais, tout à coup, j’entendis les paroles du Christ, je les compris ; alors la vie et la mort s’illuminèrent et, au lieu du désespoir, je goûtai une joie et un bonheur que la mort ne pouvait détruire.


Pourrais-je nuire à quelqu’un en racontant comment ceci m’arriva ?





L’ÉGLISE ET L’ÉTAT. Par Léon Tolstoï

La foi c’est le sens donné à la vie, c’est ce qui imprime à la vie sa force et sa direction. Chaque homme la subit et vit en s’y conformant ; s’il ne l’a pas trouvée, il meurt. Dans cette recherche, l’homme profite de tout ce qu’a élaboré l’humanité. Tout ce qu’a élaboré l’humanité s’appelle la révélation. La révélation, c’est ce qui aide l’homme à comprendre le sens de la vie. Voilà le rapport direct de l’homme envers la foi.


Alors pourquoi cette chose étonnante ? Des hommes paraissent qui font tout pour que d’autres hommes profitent exclusivement d’une forme de la révélation et non d’une autre ; ils ne peuvent rester indifférents tant que les autres n’acceptent pas leur forme de révélation. Ils maudissent, ils supplicient, ils tuent tous ceux des dissidents qu’ils peuvent atteindre. Les autres agissent de même : ils maudissent, supplicient, tuent tous ceux des dissidents qu’ils peuvent atteindre. Une troisième catégorie fait de même. Ainsi tous se maudissent les uns les autres, se torturent, se tuent, exigeant que tous croient comme eux. Le résultat c’est qu’il y a des centaines de croyances diverses toutes ennemies.


Tout d’abord j’étais frappé de ce qu’une pareille insanité évidente, une pareille contradiction, ne détruise pas la foi même, que des hommes croyants puissent se prêter à une telle tromperie.


En effet, au point de vue général, il est incompréhensible, mais il est prouvé indiscutablement que toute religion n’est que tromperie et superstition, ce que tâche à démontrer la philosophie qui domine aujourd’hui. En me plaçant au point de vue général, je suis arrivé à la conclusion définitive que toutes les croyances sont des tromperies humaines. Toutefois, ce fait, que malgré la sottise et l’évidence de la tromperie, toute l’humanité s’y soumet, me sembla la preuve qu’au fond de cette tromperie il y a quelque chose de vrai. Autrement tout cela est si sot, qu’on ne pourrait s’y laisser prendre. Cette soumission générale de l’humanité à la tromperie, m’a même fait reconnaître l’importance du phénomène qui en est cause ; et, ainsi convaincu, je me suis mis à étudier la doctrine chrétienne, base de la tromperie de toute l’humanité chrétienne. C’est ce qui résulte de mes observations, au point de vue général. Mais, au point de vue personnel, c’est-à-dire en partant de l’idée que chaque homme et moi devons, pour vivre, avoir foi dans le sens de la vie, et avons cette foi, le fait de la violence exercée en faveur de la foi est encore plus surprenant d’insanité.


En effet : comment, pourquoi et à qui peut-il être nécessaire qu’un autre, non seulement croie comme moi, mais professe comme moi ? L’homme vit, donc il connaît le sens de la vie. Il a établi son rapport envers Dieu, il connaît donc la vérité des vérités, et moi aussi je la connais. Leurs expressions doivent être différentes, leur sens doit être le même, étant tous deux des hommes.


Comment, pourquoi, puis-je être contraint d’exiger d’un individu quelconque qu’il exprime sa vérité comme moi ?


Je ne puis ni par la violence, ni par la ruse, ni par la tromperie (le faux miracle), forcer un homme à changer sa foi.


La foi, c’est sa vie, comment puis-je la lui ôter et lui en donner une autre ? C’est exactement comme si je lui prenais son cœur pour lui en donner un autre. Je ne puis faire cela que si sa foi et la mienne ne sont que des paroles et non l’essence même de notre vie, non le cœur. Cela on ne peut pas le faire. C’est pourquoi on ne peut tromper un homme ou le forcer de croire à ce qu’il ne croit pas. Et on ne le peut pas, parce que celui qui croit, — c’est-à-dire qui a établi son rapport envers Dieu, et sait que la foi est le rapport de l’homme envers Dieu, — ne peut pas désirer établir le rapport d’un autre homme envers Dieu, par la violence ou la tromperie. C’est impossible mais cela se fait partout et toujours ; c’est-à-dire cela ne peut pas se faire, parce que c’est impossible, mais il se fait quelque chose y ressemblant beaucoup. Il s’est fait et il se fait que des hommes imposent aux autres un semblant de foi ; et les autres acceptent ce semblant de foi, — c’est-à-dire la tromperie religieuse.


La foi ne peut être imposée, de même qu’elle ne peut être acceptée ni par la violence, ni par la tromperie, ni par l’intérêt ; il ne s’agit donc pas de la foi, mais de la tromperie de la foi, et cette tromperie de la foi est l’ancienne condition de la vie de l’humanité.


En quoi donc consiste cette tromperie et sur quoi est-elle basée ? Par quoi est-elle excitée chez les trompeurs, par quoi se maintient-elle chez les trompés ? Je ne parlerai pas du brahmanisme, du bouddhisme, du confucianisme, du mahométisme, où se sont produits les mêmes phénomènes, non parce qu’il est impossible d’y trouver la même chose, — pour tous ceux qui ont étudié ces religions il est clair qu’il s’y est produit la même chose que dans le christianisme, — mais je parlerai exclusivement du christianisme, religion qui nous est connue, nécessaire et chère. Dans le christianisme toute la tromperie est basée sur la conception fantaisiste de l’Église, conception qui ne repose sur rien et qui frappe, au début de l’étude du christianisme, par son insanité inattendue et inutile.


Parmi toutes les conceptions et paroles athées, il n’y en a pas de pires que celles de l’Église. Il n’y a pas de conception qui ait engendré plus de mal, il n’y en a pas de plus contraire à la doctrine du Christ. En réalité, le mot Ecclesias signifie réunion et pas plus, et c’est ainsi qu’il est employé dans les évangiles. Dans les langues de tous les peuples nouveaux, le mot ecclesias signifie lieu de prières.


Malgré les quinze cents ans que dura la tromperie de l’Église, ce mot n’a pénétré dans aucune langue en d’autre sens. Selon les significations que donnent à ce mot les pontifes auxquels est nécessaire la tromperie de l’Église, il résulte que ce mot n’est rien d’autre que cet avertissement : Tout ce que je dirai maintenant, c’est la vérité, et si tu ne crois pas, je te brûlerai, ou te maudirai ou t’insulterai de toutes les manières. Cette conception est un sophisme nécessaire pour certain but dialectique et elle reste le bien de ceux à qui elle est nécessaire. Dans le peuple, et non seulement dans le peuple, mais dans la société, dans les milieux instruits, cette conception, bien qu’on l’enseigne dans le catéchisme, n’existe nulle part. Quelque honteux qu’il soit de discuter sérieusement cette définition, il faut le faire puisque tant de gens la donnent sérieusement pour quelque chose d’important. Cette définition est tout à fait mensongère. Quand on dit que l’Église est la réunion des vrais croyants, à proprement parler, on ne dit rien, parce que si je disais que la chapelle est la réunion de tous les vrais musiciens, je n’aurais rien dit tant que je n’aurais pas défini les vrais musiciens. Selon la théologie, les vrais croyants sont ceux qui suivent la doctrine de l’Église, c’est à-dire qui font partie de l’Église.


Sans répéter ici qu’il y a des centaines de croyances pareillement vraies, cette définition ne dit rien et semble aussi insuffisante que la définition de la chapelle comme réunion des vrais musiciens. Mais derrière cela on voit le fil blanc. L’Église est vraie et unique et elle comprend les pasteurs et le troupeau, et les pasteurs, établis par Dieu, enseignent cette doctrine vraie et unique, c’est-à-dire : « Nous jurons que tout ce que nous vous disons est la vraie vérité. »


Il n’y a rien de plus. Toute la tromperie est là : dans la définition et la conception de l’Église. Et l’essentiel de cette tromperie c’est qu’il y a des gens qui veulent, coûte que coûte, inculquer leur foi aux autres.


Pourquoi donc veulent-ils si ardemment faire accepter leur foi aux autres hommes ? S’ils avaient la vraie religion, ils sauraient que la religion est le sens de la vie, le rapport envers Dieu établi par chaque homme et qu’ainsi on peut enseigner non la foi mais la tromperie de la foi. Mais ils la veulent enseigner. Pourquoi ? La raison la plus simple serait que la galette et les œufs sont nécessaires aux prêtres, et qu’il faut aux archevêques, des palais, des gâteaux et des soutanes de soie. Mais cette réponse ne suffit pas. C’est sans doute la raison intérieure, psychologique de la tromperie, le prétexte qui soutient la tromperie, mais, en raisonnant ainsi, comment pourrait-on comprendre qu’un homme (le bourreau) puisse se décider à en tuer un autre contre qui il n’a aucune colère ? Ce serait insuffisant de dire que le bourreau tue parce qu’on lui donne de l’eau-de-vie, du pain blanc et une chemise rouge ; de même il est insuffisant de dire que le Métropolite de Kiev, et les moines, remplissent des sacs de paille et les appellent des reliques des saints seulement pour avoir 30.000 roubles de revenus. L’une et l’autre actions sont trop horribles et trop contraires à la nature humaine pour qu’une explication aussi simple et grossière puisse suffire. De même que le bourreau, le Métropolite, pour expliquer son acte, donnera une série de preuves basées principalement sur la tradition historique. Le premier dira : « Il faut tuer l’homme ; on a supplicié depuis que le monde existe ; si ce n’est moi ce sera un autre ; j’espère, avec l’aide de Dieu, le faire mieux qu’un autre ! » De même le Métropolite dira : « L’adoration extérieure de Dieu est nécessaire ; depuis que le monde existe on a adoré les reliques des saints ; on respecte les reliques des cryptes ; on vient ici. Si je ne les dirige pas, ce sera un autre ; moi j’espère, avec l’aide de Dieu, employer plus pieusement cet argent gagné par le sacrilège. »


Pour comprendre la tromperie religieuse il faut remonter à sa source.


Parlons de ce que nous connaissons, du christianisme. S’adressant aux origines de la doctrine chrétienne, aux évangiles, nous trouvons une doctrine qui exclut nettement l’adoration extérieure de Dieu, qui la condamne et nie nettement, absolument, son enseignement. Mais depuis le Christ, jusqu’à nos jours, nous constatons que la doctrine s’écarte des bases établies par le Christ. Cet écart commence depuis les apôtres, et surtout depuis que l’apôtre amateur, Paul, enseigna cette doctrine ; et plus le christianisme s’est propagé, plus il s’est transformé et a adopté cette adoration extérieure de Dieu et son enseignement, si fortement reniés par le Christ. Dans les premiers temps du christianisme, la conception de l’Église sert seulement à définir tous ceux qui partagent cette croyance, et que je considère comme vraie. Cette conception est absolument juste, si elle s’applique à la foi non par les paroles mais par toute la vie, car la foi ne peut être exprimée par des paroles.


La conception de l’Église vraie fut encore employée comme palliatif entre les discordants. Mais jusqu’à Constantin et jusqu’au Concile de Nicée l’Église n’est qu’une conception ; et depuis Constantin et le concile de Nicée, elle devient une institution et une institution de mensonge. Or, que dire de cette tromperie du Métropolite avec les reliques, des prêtres avec l’Eucharistie, du Saint-Synode, etc., qui frappe et terrifie tant et ne trouve pas l’explication suffisante de son ignominie dans le seul avantage de ces personnes. Cette tromperie est ancienne et elle n’a pas commencé par les seuls avantages de quelques individus : il n’y a pas de monstre pouvant se décider à agir ainsi le premier, s’il n’y avait pas d’autres causes. Les causes qui amenèrent cela étaient mauvaises : « à leur fruit vous les reconnaîtrez. »


Leur origine fut le mal, la haine, l’orgueil, l’hostilité contre Arius et les autres et, mal encore plus grand : l’union des chrétiens avec le pouvoir. Le pouvoir, c’est Constantin, qui, selon la conception païenne, est au sommet de la grandeur humaine (il est considéré comme un Saint) ; il accepte le christianisme, donne l’exemple à tout le peuple, le convertit, prête main-forte contre les hérétiques, établit par un concile universel la seule religion vraie, chrétienne.


La religion catholique, chrétienne est établie pour toujours. Il était si naturel de se laisser prendre à cette tromperie, et jusqu’ici encore on croit au bienfait de cet événement. Et pourtant la majorité chrétienne renonçait à sa foi. C’étaient les portes par lesquelles l’énorme majorité des chrétiens s’engagea précisément dans la voie païenne où elle marche encore. Charlemagne, Vladimir, continuent la même chose. Et jusqu’à présent dure la tromperie de l’Église, qui consiste en ceci : que l’acceptation du christianisme par le pouvoir est nécessaire pour ceux qui comprennent la lettre et non l’esprit du christianisme, car l’acceptation du christianisme sans le renoncement au pouvoir n’est que la parodie du christianisme et sa défiguration.


La bénédiction du pouvoir par le christianisme est un sacrilège, c’est la perte du christianisme.


Après avoir vécu quinze cents ans dans cette alliance sacrilège du pseudo-christianisme et de l’État, il faut faire un grand effort pour oublier tous les sophismes compliqués à l’aide desquels, pendant quinze cents ans, partout la doctrine chrétienne fut défigurée afin de la pouvoir concilier avec l’État, d’expliquer la sainteté, la légitimité de l’État et sa possibilité d’être chrétien.


En réalité ces mots : « l’État chrétien », c’est la même chose que la glace chaude ou tiède. Ou il n’y a pas d’État, ou il n’y a pas de christianisme.


Pour le bien comprendre il faut oublier toutes ces fantaisies qu’on nous enseigne avec tant de soins, et demander nettement la signification de ces sciences historiques et juridiques qu’on nous enseigne. Ces sciences n’ont aucune base, toutes ne sont rien que l’apologie de la violence.


Passant l’histoire des Perses, des Mèdes, etc., arrêtons-nous à l’histoire de cet État qui le premier conclut alliance avec le christianisme.


À Rome il y avait un nid de brigands, il s’agrandit par le pillage, la violence, le meurtre ; il conquit tous les peuples. Les brigands et leurs descendants, avec des chefs appelés ou César ou Auguste, pillaient et torturaient les peuples pour la satisfaction de leurs plaisirs. Un des héritiers de ces chefs de brigands, Constantin, après avoir lu beaucoup de livres et s’être rassasié de la vie de débauches, préféra quelques dogmes du christianisme aux anciennes croyances : aux victimes humaines il préféra la messe ; à l’adoration d’Apollon, de Vénus et de Zeus, il préféra celle du Dieu unique et de son fils Christ ; et il ordonna d’introduire cette religion parmi ceux qu’il tenait en son pouvoir.


« Les rois régnent sur les peuples, et parmi vous qu’il n’en soit pas ainsi. Ne tue point, ne commets pas l’adultère, n’aie pas de richesses, ne juge pas, ne condamne pas, souffre le mal. » Personne ne lui dit cela. Mais on lui dit : « Tu veux t’appeler chrétien et continuer d’être chef de brigands : battre, incendier, faire la guerre, vivre dans la débauche et le luxe ? C’est bien. » Et on lui installe le christianisme, même plus aisément qu’on ne pouvait s’y attendre. Ils ont prévu qu’après avoir lu l’évangile il pourrait se ressaisir ; or là, on exige la vie chrétienne et non la construction des temples et leur fréquentation. Ils ont pensé cela, et, avec soin, ils lui ont arrangé tel christianisme qu’il pouvait, sans se gêner, vivre en païen, comme avant. D’un côté, Christ, fils de Dieu, ne venait que pour le racheter et racheter tous. C’est pourquoi Christ est mort ; c’est pourquoi Constantin peut vivre comme il veut. Ce n’est pas tout : on peut se repentir et avec un peu de pain et de vin, ce sera le salut et tout sera pardonné.


C’est peu, ils ont encore béni son pouvoir de brigand, ils l’ont déclaré divin et l’ont oint. En échange il a arrangé comme ils le désiraient la réunion des prêtres et leur a ordonné de dire quel doit être le rapport de chaque homme envers Dieu, en donnant l’ordre à chacun de le répéter.


Et tous commencèrent à le répéter, furent contents, et depuis quinze cents ans, cette religion vit et les autres chefs de brigands l’ont acceptée, et tous sont oints et tout est divin. Si un malfaiteur quelconque pille et tue beaucoup de gens, on l’oint et on déclare qu’il vient de Dieu. (Chez nous, il y avait, venant de Dieu, une débauchée, meurtrière de son mari ; chez les Français, Napoléon.)


Pour cette raison, les prêtres, non seulement viennent de Dieu, mais eux-mêmes sont presque Dieu, car ils ont en eux le Saint-Esprit ; de même le Saint-Esprit est dans le pape, dans notre Saint-Synode et ses fonctionnaires.


Et quand un empereur, c’est-à-dire un chef de brigands, voudra étrangler son peuple ou un peuple étranger, on lui donnera aussitôt de l’eau bénite. On y trempera la croix (cette même croix sur laquelle mourut Christ parce qu’il dénonçait ces mêmes brigands), et l’on bénira pour l’étranglement, la pendaison, la décapitation.


Tout irait bien, mais même ici, ils ne peuvent tomber d’accord, et les souverains sacrés commencent à se traiter de brigands, — ce qu’ils sont en effet, — et le peuple commence à écouter et cesse de croire aux souverains sacrés et à la présence du Saint-Esprit, ils apprennent à les nommer justement, comme ils le font eux-mêmes, c’est-à-dire brigands et menteurs.


Je parle des brigands comme ça, pour la bonne bouche, parce qu’ils ont dépravé des trompeurs. Ici il ne s’agit que des trompeurs, c’est-à-dire des soi-disant chrétiens. Ils sont devenus tels par l’union avec les brigands. Et il ne pouvait en être autrement. Ils ont descendu la pente dès qu’ils ont sacré le premier tsar et l’ont convaincu qu’il peut, par la violence, aider à la religion, à la religion d’amour, de sacrifice, d’endurance. Toute l’histoire de l’Église vraie, non fantaisiste, c’est-à-dire l’histoire de la hiérarchie sous le pouvoir des souverains, n’est qu’une série de tentatives vaines de la part de cette hiérarchie malheureuse pour conserver la vérité de la doctrine en la propageant par le mensonge, et en s’écartant d’elle en réalité.


L’importance de la hiérarchie n’est basée que sur la doctrine qu’elle veut enseigner. La doctrine enseigne l’humilité, le sacrifice, l’amour, la pauvreté, mais elle se propage par la violence et le mal.


Pour que la hiérarchie ait matière à enseigner, pour qu’elle ait des disciples, elle ne doit pas s’écarter de la doctrine, mais se purifier et purifier son union illégitime avec le pouvoir ; il faut par les moyens les plus retors cacher le sens de la doctrine et, pour cela, transporter le centre de gravité de la doctrine non dans l’essence de la doctrine, mais dans sa partie extérieure. C’est précisément ce que fait la hiérarchie, — source de cette tromperie religieuse que l’Église propage. La source, c’est l’union, par la violence, de la hiérarchie, sous le nom d’Église, avec le pouvoir ; et la source de ce fait que les hommes veulent inculquer aux autres la religion est en ce que la vraie religion les dénonçant eux-mêmes, il leur faut, au lieu de la religion vraie, substituer leur religion inventée qui les justifie.


La vraie religion peut exister partout sauf où elle est clairement mensongère, c’est-à-dire violente, sauf dans la religion de l’État. La vraie religion peut être dans tout ce qu’on nomme hérésie, mais assurément elle ne peut être là où elle s’est unie à l’État. C’est étrange à dire, mais les appellations (religions orthodoxe, catholique, protestante), telles qu’elles sont établies dans le langage habituel, ne signifient rien d’autre que la « religion unie au pouvoir », la religion d’État, et, par suite, la religion mensongère.


La conception de l’Église, c’est-à-dire l’unité de pensée de plusieurs, de la majorité, et, en même temps, l’approche à la source de la doctrine, n’était pendant les deux premiers siècles du christianisme qu’un des mauvais prétextes extérieurs. Paul disait : « Je sais du Christ lui-même » ; un autre disait : « Je sais de Luc » et tous disaient : « Nous pensons juste et la preuve, c’est que nous sommes une grande réunion, l’ecclésias, l’église. » Mais c’est seulement depuis le concile de Nicée, établi par l’empereur, qu’a commencé, pour ceux qui professent la même doctrine, la tromperie directe, évidente.


« Obéis à nous et à l’Esprit », comme on disait alors. La conception de l’Église devenait déjà non seulement un mauvais argument, mais, pour certains, le pouvoir. Elle s’unissait au pouvoir et commençait à agir comme pouvoir, et tous ceux qui s’unissaient au pouvoir et se soumettaient à lui, cessaient d’être religieux et s’adonnaient à la tromperie.


Qu’est-ce qu’enseigne le christianisme en tant que doctrine de n’importe quelle Église ou de toutes les Églises ?


Discutez comme vous le voudrez, en unissant, ou séparant, mais toute la doctrine chrétienne se divise en deux parties bien distinctes : la doctrine des dogmes, en commençant par le fils de Dieu, le Saint-Esprit, le rapport mutuel de ces personnes, jusqu’à l’Eucharistie, avec le vin ou sans le vin, jusqu’au pain azyme ou non ; et la doctrine morale : humilité, désintéressement, pureté corporelle et spirituelle, défense de condamner, affranchissement de l’esclavage et amour de la paix. Malgré tous les efforts des maîtres de l’Église, ces deux parties de la doctrine ne se mêlèrent jamais et, comme l’huile dans l’eau, furent toujours séparées en gouttes grandes et petites.


La différence de ces deux parties de la doctrine est claire pour chacun, et chacun peut voir les résultats de l’une et de l’autre dans la vie des peuples, et par ces résultats, il peut conclure quelle partie est la plus importante et si l’on peut s’exprimer ainsi, « plus vraie ». Quand on regarde d’un côté l’histoire du christianisme, on est saisi d’horreur. Sans exception, depuis le commencement et jusqu’au bout, jusqu’à nous, de quelque côté qu’on porte les yeux, quelque dogme qu’on prenne, par exemple le dogme de la divinité du Christ, jusqu’à l’apposition des mains, jusqu’à la communion avec ou sans le vin, les résultats de tous ces efforts spirituels employés pour l’interprétation de ces dogmes sont : la colère, la haine, les supplices, l’exil, les massacres des femmes et des enfants, les bûchers, les tortures. Regarde-t-on de l’autre côté de la doctrine, du côté moral, depuis l’isolement au désert pour la communion avec Dieu jusqu’à la coutume de donner le pain dans la prison, les résultats sont toutes nos conceptions du bien, toute la joie et la consolation qui nous servent de flambeau dans l’histoire…


Les hommes aux yeux de qui ne se montraient pas encore nettement les résultats de l’une et de l’autre parties pouvaient encore se tromper, ils ne pouvaient point ne pas se tromper. Ceux qui étaient sincèrement entraînés dans les discussions sur les dogmes, sans remarquer que grâce à ces dogmes ils servent Satan et non Dieu, sans remarquer que Christ disait clairement qu’il est venu pour détruire tous les dogmes, ceux-là pouvaient aussi se tromper ; de même ceux qui, après avoir hérité de la tradition sur l’importance de ces dogmes, avaient reçu une éducation si perverse qu’il leur était impossible de voir leur erreur, pouvaient se tromper. De même pouvaient se tromper les humbles pour qui ces dogmes ne représentaient rien, sauf des paroles et des images fantaisistes. Mais nous, à qui est dévoilé le sens primitif de l’évangile qui nie tous les dogmes, nous qui avons devant les yeux les résultats de ces dogmes dans l’histoire, nous ne pouvons nous tromper. Pour nous, l’histoire est le contrôle de la véracité de la doctrine, contrôle même mécanique.


Le dogme de l’immaculée Conception est-il nécessaire ou non ? Qu’en résulte-t-il ? La colère, les injures, les railleries. Présente-t-il quelque utilité ? Aucune. La doctrine qui défend de tuer la fornicatrice est-elle nécessaire ou non ? Qu’en résultera-t-il ? Des milliers de fois les hommes furent adoucis à son souvenir.


Autre chose. Dans n’importe quel dogme, tous étaient-ils d’accord ? Non. Pour donner à celui qui demande tous étaient-ils d’accord ? Oui.


Voilà donc un premier fait : les dogmes sur lesquels personne n’est d’accord, qui ne sont nécessaires à personne, qui perdent les hommes, c’est ce que la hiérarchie donnait et donne pour religion. Le deuxième : ce sur quoi tous sont d’accord, ce qui est nécessaire à tous, ce qui sauve les hommes, cela, la hiérarchie, bien qu’elle n’ose le nier, n’ose aussi le donner comme doctrine, car cette doctrine la dénoncerait elle meme.

mardi 18 août 2026

3 textes par L'Oublié

 

Une boîte vide



Sur la table, une boîte vide

Ils auraient pu claquer la porte.

Claquer les volets, fermer tous les rideaux.



Rien de tout ça.

Le silence.
Encore plus bruyant que d'habitude.



Une boîte vide.

Une boîte vide mais qui dit tout.



Rien eu avant.
Rien après, non plus.



Le vide est là.



On la regarde.
On y cherche quelque chose au fond pour croire.



Finalement, il n'y avait même pas de boîte vide.



Je viens juste de la déposer mentalement.



Dis moi qui n'est pas sur la photo,
Je te dirais ce que tu deviendras.


&&&&&&&&&&&&&


Comme une toile de Cézanne.





Le couple s'installe.

Cézanne peint.

La misère jusqu'au bout du mégot.



La femme :



  • Mon mari a un cancer.

Le barman s'éclipse.
Les têtes se baissent.



Cézanne peint la fuite.



Les yeux de la femme, une touche de couleur dans un décor gris sale.



Cézanne les a peints.

La table est tâchée.
Bancale.
La fumée prend à la gorge.
Le comptoir, peu à peu, se dépeuple.



Cézanne a le souci du détail.
Les ballons de rouge.



Elle :



  • Rien ne doit s'arrêter.

Lui :

  • Je vais me battre.



Cézanne a peint dans leurs regards ces deux questions :



Elle :



  • Que vais-je devenir sans lui ?



Lui :

- Connaît-elle la date ?



Cette couleur qui coule dans les verres d'absinthe.

Ils quittent le bar.



Je me suis dit que d'autres prendront leur place.
Mêmes paroles.
Mêmes regards.



Quelles questions me poserais-je ce jour-là ?


&&&&&&&&&&&&&&


Je n'ai pas de haine !



Je suis encore en vie.



Depuis combien de temps suis-je ici ?
Je sens ma couverture mouillée.

Ils en ont encore profité pour y jeter un seau d'eau.



Qu'est-ce qu'il fait froid !



La lumière est floue. J'essuie mes yeux.
Ils me font mal.
Tous les points de mon corps me font mal.
On dirait qu'ils en ont visité chaque centimètre carré.

Il ne m'appartient plus.

Ils me l'ont volé.



Pourquoi parler ?
Pour quel soulagement ?



Mes amis seraient torturés aussi.

Comme moi, pour donner d'autres noms.



Parler pour mettre un terme à quoi ?
À la souffrance ?
À la mienne ?



Se dire que l'on se fout de tout ça ?

Que l'on se place au-delà de ce monde.
Que tout cela ne nous concerne plus.

Bien sûr, les gens comprennent. La torture, il n'a pas tenu. Finalement, on lui en veut un peu. Ça doit être horrible.



Est-ce qu'il y a un temps de résistance minimum à la torture avant de tout lâcher, sans être traité de lâche ?

C'est quoi la lâcheté ?

Est-ce nous qui en donnons une définition ou ce sont ceux qui sont dehors qui en définissent les limites ?

J'ai faim.
Je n'ai pas soif.
Toute cette humidité autour de moi fait que je n'aurai plus soif.
Du moins, le temps qu'il me reste.

J'ai froid.
J'ai dû dépasser les quatre jours puisque je ne pleure plus.
Maintenant, j'attends.



Je sais que je dois attendre qu'ils viennent me chercher.
J'en entends autour de moi qui pleurent encore dans les cellules à côté.
Je souris.



Après, on sait que cela fonctionne autrement.



À nouveau, mon regard se brouille.

Une douleur fulgurante me remonte des boyaux.
Sans doute la javel.



Je m'évanouis.

La porte s'ouvre.

Ils m’attrapent par les bras et me traînent vers le petit bureau à la porte verte.
La porte s'ouvre.


Je peux dessiner cette odeur.
La même obscurité.
Cette lumière aveuglante.
On me pose sur une chaise.



Les yeux fermés, je le reconnais.

  • Ouvrez les yeux quand je vous interroge !

    Je les ouvre.

    - Donnez-moi vos complices !
    - Je ne vois pas de quoi vous parlez. Je suis seul.
    - Vous commettez des actes terroristes, je veux les noms de ceux avec qui vous les faites.

    Il me tend un verre.

    - Buvez !
    - Je n'ai pas soif.
    - Buvez ! Allez, buvez !

    Je bois.
    Ça me déchire la gorge et les boyaux.
    Je me tords,

    je tombe de la chaise.

    Je sens encore le verre.



Voilà, je ne vais pas tarder à m'évanouir encore.



  • Si vous ne parlez pas, j'abats cette femme avec son enfant.

    Je cherche des yeux un peu d'air.

    Je vais bientôt m'asphyxier avec mon sang.

    Je ne peux plus déglutir.

    - Laissez-les ! Ça ne sert à rien, je ne sais rien.

    La femme serre son enfant contre elle.

    - Parlez ! hurle-t-elle. Parlez, je vous en supplie !

    Si je peux lui dire que cela dépasse nos simples êtres.
    Que c'est l'histoire qui se construit au-dessus de nous.
    Que nous ne devons plus faire cas de nos corps, de nos êtres et de nos proches.

    Je la regarde dans les yeux.
    Droit dans les yeux.

    Elle a compris.

    Elle serre un peu plus son enfant.

    Lorsqu'elles s'écroulent devant moi, je décide de m'évanouir afin d'aller les pleurer, tranquillement, sur mon matelas mouillé.

    Sa douleur, avec la mienne, dans une même lutte désespérée.

    Je n'ai pas de regrets.

    Aucun.

    Je n'en veux à personne.

    Ça a toujours été mon choix. Celui qui m'a amené ici.


    Parmi ces morts, tous ces morts.

    Même ceux qui nous torturent sont déjà des morts.
    Nous n'avons pas à les envier.

Un matin, ils m'emmènent à la lumière naturelle.



Quelle douleur de bonheur!



Enfin, je vais être libre.



Je ne peux plus les haïr,

je ne peux plus.





samedi 8 août 2026

"La maison" par L’Oublié

            Chapitre : La maison


                        I


La barrière franchie, le bruit du gravier lui revient en mémoire. 


Il est toujours autant impressionné par la maison massive.


Il hésite devant la porte. La clé d'entrée a un scotch vert.


À peine ouvert, l'air lourd lui saute à la gorge. L'obscurité le stoppe. Puis, peu à peu, il s'habitue.


La première chose qu'il regarde : la porte face à lui.


Cette fois, il ne doit pas avoir peur.


Cette porte.


Longtemps, elle a été, à la fois, un enjeu et une source d'appréhension.


Il la regardait avec fascination, surtout depuis qu'un adulte lui avait interdit de l'ouvrir.


— Il est interdit d'y aller, sous aucun prétexte. Tu entends ?


Il entendait des bruits. Surtout depuis cette interdiction formelle.


Aujourd'hui, il restera maître de la situation.


Sur la clé, un morceau de scotch rouge.


Toujours ce courant d'air froid qui passe sous la porte. En toute saison.


Un tour, puis deux. La porte grince. Des toiles d'araignée dans les coins du chambranle.


Le vieil escalier. La cinquième marche grince affreusement.


Il a déjà ouvert la porte. Il avait même commencé à monter, lentement, le plus silencieusement possible. Jusqu'à cette cinquième marche.


— Qu'est-ce que tu fais là ? Je t'avais bien interdit d'entrer, non ?


Elle semblait terrifiée. 


La main courante est descellée. Il faudra la ressouder. Un après-midi de travail, à peine.


Sur le palier, une porte blindée. 


Pourquoi ? 

Qui ne doit pas sortir ?


C'est la clé au scotch noir.


Sa main tremble un peu. Personne n'est entré là depuis des années. 


Lorsqu'il entre, une odeur mélangée d'urine et de médicaments lui monte au nez.


Près d'un lit, une table de chevet avec un vieux repas qui a dépassé le stade de la moisissure.


Des sangles sur le lit. Coupées. 

Des draps tachés. 


Adossée contre l'un des murs, une vieille armoire aux portes d'un rouge sombre, peinte en vert à l'intérieur.


Dedans, une chaise, un seau de commodité non vidé.

Des mouches mortes dedans.


Une fenêtre avec des barreaux. Un rideau opaque d'une saleté repoussante qui laisse passer un filet de lumière qui tombe sur une table.


Dans ce halo, une enveloppe, récente. Étrangement propre. En s'approchant, il voit une écriture nerveuse. Écrasée.  


Soudain, son œil est attiré par le papier peint proche de l'armoire. Il s'approche. 

Sous plusieurs couches, des écritures apparaissent. 

La même que sur l'enveloppe.

Écrasée. Nerveuse. 


Lentement, il en arrache de larges bandes. Une phrase apparaît. 


- Je dois tuer Anthony.  


Puis une autre :


- Noémie doit tuer Anthony.


Ces deux phrases sont écrites en alternance, de toutes les couleurs. De plus en plus illisibles. Les derniers mots ne sont plus que des traits.


Nerveusement, il s'attaque à tous les murs et partout les mêmes messages :


- Noémie doit tuer Anthony. 

- Je dois tuer Anthony.


Il se recule au milieu de la pièce. 


Noémie...Ce prénom résonne au fond de ses souvenirs.



Un bac à sable.


La jeune fille remplit son seau puis jette le contenu sur le garçon. 


Puis, la jeune fille assise à côté de la mère. 


- Pourquoi ? hurle la jeune fille.


Le jeune garçon les voit se disputer. Il se bouche les oreilles. 


De retour à la maison, Anthony ne retrouve plus Noémie. 


Ses parents, dans la salle, porte fermée. 


Des bribes lui parviennent : décision, besoin de nous, Anthony, secret, à moins que..


Dès qu'il entre, silence.


Elle a disparu pendant des jours.


Un matin, les petits déjeuners sont servis. 

Un chocolat fume.


Tout s'est-il passé de cette manière ?


Les phrases tournent dans sa tête.

 

Il fixe l'enveloppe.


Il ne peut pas l'ouvrir. Il est paralysé.


Il ressort. 


                      II                   


Il redescend d'un étage.


Trois chambres. Celles des parents, la sienne. Et la dernière, il ne se rappelle plus qui l'occupait.


La chambre d'une jeune fille. Les couleurs sont douces. 

Par endroits, le papier peint est lacéré. 

Au contraire des autres, celle-ci est entièrement vidée.


Au sol, les traces d'un meuble déplacé. Sur le mur, il peut lire :


- Noémie n'aime plus papa, maman. A cause de lui, tout est cassé. Il faut que je répare. 


La même odeur de médicaments que là-haut.


Il sort à reculons. 


Pourquoi ne se souvient-il de rien ? Qui est cette Noémie ?


Dans sa chambre, il se couche en boule. La couette au-dessus de la tête. 


                          III


L'enveloppe est encore là.

Au dos, cette phrase à peine lisible : 


- Noémie doit tuer Anthony.


Il l'ouvre. L'en-tête le glace.


Un "Acte d'adoption" au nom d'Anthony Bertin.


Il vacille.

Les murs autour de lui l'oppressent.

 

Une lettre est avec.


"À cause de lui, je suis enfermée ici.

Maman et papa m'ont enfermée et je ne suis plus leur fille.


S'il meurt, ils m'aimeront de nouveau. 

S'il meurt...


Ou alors, je deviendrai orpheline..."


Il retourne dans sa chambre qui semble être la seule pièce accueillante.


                           IV


Après une nuit agitée, il décide de prendre un temps pour réfléchir au calme. Il prend sa voiture et part droit devant lui. 


Dans le rétroviseur, la maison ne semble pas s'éloigner.


Il roule sans s'arrêter une bonne partie de la journée pour arriver devant la mer. 


Il ne peut pas aller plus loin. Il faudra bien qu'il revienne.


Noémie. 


Derrière lui, il y aura toujours Noémie. 


Il entre dans un hôtel. 


- Une chambre s'il vous plaît.


Il ouvre sa fenêtre. 

La mer est calme.

Le ciel est gris et bas.

Un léger crachin.


Il sourit.


A l'accueil, il sonne.


- Où puis-je manger ? 


L'homme lui indique un restaurant.


A table, le froissement de l'acte d'adoption dans sa poche devient obsédant.


Où cela a-t-il été signé ? 


Nerveusement, il déplie le document.


A force, il le connaît par cœur.


Aux premières heures, il paie sa chambre, il rentre chez lui afin de se rendre chez le notaire.


- J'aimerais que Maître Loiseau me reçoive aujourd'hui, c'est important.

- Il est en rendez-vous toute la journée.

- Je vous en prie.


Elle hésite.


- Allez vous asseoir, je vais voir.


Pendant l'attente, il relit encore et encore le document. Ce ne sont plus les mots qui l'intéressent, c'est le geste de prendre le document dans ses mains. C'est prendre en main ce qui semble être sa vie oubliée. 


La secrétaire revient.


- Il finit ce rendez-vous et il va vous recevoir.


L'attente est une douleur.


- Veuillez me suivre, Monsieur.


Le bureau est austère. 


- Ma secrétaire me dit que vous souhaitez me voir d'urgence ?

- En effet.


Avant de s'asseoir, le notaire range un vieux registre.


Anthony tend le document, quelque peu froissé. Il en prend connaissance. Son visage se transforme.


- En effet, j'ai bien eu à gérer ce dossier. Il est actuellement archivé au département, il faut que je le fasse revenir. Je n'ai plus en mémoire les détails de cette affaire très complexe. Laissez vos coordonnées à ma secrétaire et je vous recontacterai rapidement. Je vous raccompagne.


Anthony se retrouve sur le trottoir.

Le village est silencieux. 

Une cloche se fait entendre au loin. Les quelques personnes sur la place l'observent. 


Eux se souviennent.


Il retourne à la maison et s'y enferme. 

Il réinvestit sa petite chambre. 

Il ferme la porte à clé. Les quelques affaires encore présentes sont rassurantes. Du moins, les accepte-t-il comme tel. 

Son lit fait, il s'y allonge.

Brisé par le voyage et les émotions, il s'endort.



           Chapitre : La spéléologie des souvenirs


                             I


Un café pris debout. 

Il s'est levé tôt afin de faire enfin le tour complet de la maison.


La cuisine est propre. Il ouvre le tiroir fourre tout. Seule, une pile est encore présente.

La vaisselle a disparu. L'électroménager également.  


Il n'y a plus d'odeur de cuisine. L'atmosphère est neutre. 


La table autour de laquelle sont rangées les chaises est débarrassée. 


Une seule n'est pas rangée.  


"Celle du père. Assis le dernier, levé toujours premier pour partir au travail. Un au revoir bref et la porte se refermait. Après ses départs, maman se transformait. Elle devenait nerveuse."


Enfant déjà, il la remettait en place.


Dans la salle, deux fauteuils tournés vers la place de la télé.  

Celui de gauche, du père.

Quand il n'était pas là, il aimait s'assoir dedans. 

Celui de droite, la mère.

Jamais dans celui de sa mère. 


Sous ce fauteuil, Anthony récupère une aiguille à tricoter. 

Sur le siège de l'autre, un vieux journal. Un cendrier est encore au sol. Le tabac froid embaume l'espace.


Il ramasse le cendrier et le vide. 


Tout le reste a disparu.


La clé de la porte du sous-sol a le scotch marron.  

Lorsqu'il ouvrait la porte, il récupérait sa blouse sur le porte-manteau. 

Elle était tâchée. 


Au sous sol, il y avait un atelier. C'était interdit. 


"Ne dérange pas ton père. Tu es toujours dans ses pattes."


L'escalier est raide avec des marches qui sont peu larges. 


Un interrupteur.


Son père est de dos. 


"Tu n'arriveras jamais à me surprendre. Approche"


Intimidé, il s'approchait en silence. Son père tendait son bras vers lui et il le posait sur ses épaules. 


"Tu vois, Anthony, j'ai toujours quelque chose à faire. Lorsque je ne serai plus là, tu prendras ma place."


Il ne touche pas l'établi. 

Tous les outils sont alignés, propres.

Tout le reste est dans des cartons étiquettés. 


Il finit sa visite par la chambre des parents. 

Cela ne l'avait pas choqué mais il s'agissait pas d'un lit double, mais de deux lits jumeaux. Mis côte à côte. Sans qu'ils se touchent. 


Dans la salle de bain, deux emplacements bien distincts. Rien n'est en commun. 



II


Il est remonté dans la chambre secrète. 


Il reste sur le seuil de la porte.

Deux choses lui sautent aux yeux.


Sur la table, une autre enveloppe.

Accrochée à une poutre de la charpente, une corde neuve pend.


Pour aller à l'enveloppe, il la contourne. Il la frôle.


Un vertige.


Il ouvre l'enveloppe. La même écriture. 


"Ce n'est pas l'histoire d'Anthony. Il s'agit de l'histoire de Noémie. 


Anthony n'aurait jamais dû exister.


Ne perds plus de temps.

Fais ce que tu dois faire."


En sortant, il frôle de nouveau la corde. Un frisson lui parcourt l'échine.


Il lui faut prendre l'air. Une fois dehors, il prend de grande bouffées d'air.


Il reste le garage à visiter. 


Vide. En avançant, il aperçoit par la fenêtre une cabane en partie cachée.

Elle est petite. Une fenêtre occultée par une planche de contre-plaqué. 


Pas de clé sur le trousseau. 


Un cadenas. Pas de code. Il lui faudra revenir avec un coupe-boulon.


III


La nuit a été longue. Il l'a passée à regarder la cabane.

Il est déjà habillé.

Un bon café pour tenir jusqu'à l'ouverture des magasins. Ne pas perdre la moindre minute.


A peine revenu, il fonce vers la cabane. Le cadenas saute. Il lâche le coupe-boulon. 


Avec le pied de biche, il fait sauter le contre-plaqué de la fenêtre. 


Il tient la porte et reste un instant immobile. 


A peine entré, il se cogne à des cartons étiquettés. La même écriture que sur celles de l'atelier, la même façon de ranger.


Il arrivait que la mère pose des questions.


— Je ne comprends pas... Où sont passées ses affaires ?


Et le père qui détournait la conversation.


Il en reverse un. 

Des vêtements de jeune fille. Une étiquette : Noémie.

Toute la chambre semble être là. 


Des jouets. Des cahiers d'école. Elle était une bonne élève.  


Soudain, un carton se renverse. Des poupées en sortent. Elles sont atrocement mutilées. 


En ressortant, le constat s'impose : rangé dans des cartons, le passé de Noémie est toujours là. 


De lui, que reste-t-il ?



Chapitre : le passé commence à répondre.



Vivre ici lui sera impossible. Ses souvenirs d'enfance sont morcelés. Il n'y a que dans son petit lit qu'il se sent en sécurité. 


Le téléphone sonne. 


- Monsieur Bertin, Maître Loiseau a maintenant tous les éléments pour vous recevoir et vous apporter des réponses. 

- Quand puis-je venir ?

- En fin d'après-midi, si cela vous convient. 


La journée s'étire à n'en plus finir. Il déambule dans les pièces vides. Son pas est lourd.

Il repousse un fauteuil. 


Il se ressert un café. Il va fumer dehors. 


17 heures. C'est l'heure qu'il s'était fixé.

Un stop à peine marqué. Il arrive devant l'étude.


- Je vous en prie, Monsieur Bertin. Maître Loiseau va vous recevoir.


Celui-ci l'accueille derrière son bureau. 

Un dossier épais est posé devant lui.

Il se cale au fond de son fauteuil.



- Vous vous appelez Anthony Bertin. Vous êtes né en 1984, vous êtes âgé de 42 ans. Vous avez été adopté, une adoption simple à l'âge de 6 ans, c'est-à-dire en 1990. 


Anthony ne réagit pas.


- Vous avez été adopté par la famille Beauchamp, Marcel et Gisèle Beauchamp. Ils avaient une fille Noémie, âgée 10 ans quand vous êtes entré dans la famille. Elle est donc née en 1980. 


Noémie a donc été dans sa vie.


- À l'age de 13 ans, Noémie a disparu sans laisser de trace en 1993.


Si peu de temps finalement.


- En 1998, madame Beauchamp découvre le corps de son mari qui s'est pendu dans le grenier. Grenier qui semble avoir été aménagé en chambre pour isoler la jeune fille, sujette à de graves crises comportementales. 


De nouveau, un frisson le parcourt. 


- Jamais les parents n'ont reconnu cette version. A la suite de ces événements tragiques, madame Beauchamp perd définitivement la raison et est internée.


La maison vidée, il ne doit rien rester.


- Le dossier de succession a traîné pour deux raisons : la première c'est que la mère vient de décéder, on vient de me faire parvenir un avis de décès. La deuxième est que la gendarmerie vient de déclarer officiellement la mort de Noémie. 


Il avait donc eu une soeur. 


- Je précise qu'à ce jour, ils n'ont jamais découvert le corps. Je vais vous donner le nom et l'adresse du gendarme qui s'est occupé de l'enquête et qui est à la retraite.


Sans corps, il restait un doute.


- Quant aux testaments, il y en a eu plusieurs. Un avant votre arrivée dans la famille, un après, un à la disparition de Noémie et je précise que celui-ci interroge puisque la mort de Noémie n'avait pas été officialisée. Et le dernier, rédigé quelques jours avant le décès du père. Avez-vous des questions ? 


Des questions, il en a. 

La maison.


- Oui, quelques-unes. Vous avez récupéré toutes les clés ?

- Oui, trois trousseaux. J'en ai deux dans le coffre et le dernier, celui que je vous ai envoyé. Je vous informe que l'on m'avait bien précisé de vous envoyer celui-ci.


Ce trousseau précisément lui était adressé. 


- Pouvons-nous vendre ?


Le visage du notaire se ferme. Anthony ne le quitte pas des yeux.


- Une clause très précise à été ajoutée afin que la maison reste en votre possession. 


Il était prisonnier. Il se lève pour partir.


- Ma secrétaire va vous donner les coordonnées du gendarme. Étant à la retraite, sans doute pourra-t-il être plus loquace. 


Anthony tient la clenche et se retourne.


- Peut-elle être encore en vie ?


Le notaire referme la porte pour toute réponse.



Chapitre : il peut enfin dire la vérité 



Anthony se gare devant chez le gendarme.

La pelouse n'est pas tondue. La barrière est cassée avec la peinture écaillée. Un volet pend, accroché par la dernière charnière. 

Ici aussi, une maison attendait.


- Le notaire m'avait prévenu de votre visite. 


Dans la salle, il y a un grand désordre.


- À la retraite, je vais pouvoir m'occuper de tout ça. 


Sur le buffet, une photo est couchée. Un carton de dossiers est à terre au pied du fauteuil.


- Malheureusement, ma femme n'a pas été patiente. Une bière ?


Anthony s'assoit. Un blouson de gendarme est encore accroché au porte-manteau.


- Maître Loiseau m'a dit que vous pourriez me parler de la famille Beauchamp. 


Anthony hésite.


- De ma famille. 


Le gendarme le fixe un temps.


- C'est une affaire qui a choqué un peu le village.


Il lui tend la bière.


- En fait, ce qui nous a surpris, c'est que les parents ne sont venus nous voir que deux jours après la disparition. Normalement, les parents viennent seulement après quelques heures de disparition.


Le gendarme réfléchit. 


- Vous êtes revenus pourquoi ?


Anthony prend une gorgée. 


- Je ne me rappelle pas de la disparition de Noémie. Vous trouvez ça normal que je n'ai aucun souvenir d'une telle tragédie ?


Le gendarme se ravise.


- Je me souviens être venu chez vous vous interroger. Je me rappelle ce que vous m'avez répondu lorsque je vous ai demandé où était Noémie. Vous m'avez répondu : qui est Noémie ? 


La question est encore actuelle.


- Après la plainte, nous sommes venus visiter la maison. La chambre de Noémie était intacte. Des poupées cassées gisaient au sol. Les parents nous ont expliqué qu'elle avait déjà fugué plusieurs fois et qu'elle finissait toujours par rentrer.


Il avait l'impression de l'avoir aussi cherchée très souvent. 


- On a passé des semaines à la chercher. 


Le gendarme a le regard qui se perd un instant.


Il revoit les bottes s'enfoncer dans les fougères. Les appels. Les chiens. Les lampes qui balayaient les sous-bois.


- Mes collègues et moi n'avons jamais compris le comportement de vos parents. 


Il hésite. 


- Finalement, les semaines sont passées et le dossier a été mis de côté. Pas classé mais mis de côté. 


Anthony se rappelle que le prénom de Noémie n'était plus prononcé. 


- Vous en voulez une autre ?


Anthony fait un signe pour répondre. 


- Et puis, on est revenu lorsque votre père s'est pendu. 


Anthony est choqué par l'expression.

Son père s'est pendu.


- Ce qui nous a choqué, outre le pendu, bien sûr...


Il revoit la pièce.


- C'est le décor de la pièce.  

Un lit.

Des sangles. 

Une armoire. 

Une chaise

Un pot.  


Anthony ressent de nouveau les odeurs de la pièce. 


- Et puis, le pendu. Nous n'avons trouvé aucune explication. Pas de lettre.

- La cause peut-elle être la disparition de Noémie ?

- Sans doute, même si honnêtement, ils n'ont jamais montré qu'ils étaient affectés par celle-ci. 


Anthony posa sa canette sur la table. 


- La gendarmerie vient d'officialiser la mort de Noémie sans aucun corps ?

- Au bout d'un certain temps, c'est ce que l'on fait pour les papiers, les testaments. 

- Vous pensez qu'elle peut être encore en vie ?


Le gendarme se lève pour le raccompagner. 


- C'est tout ce que je peux vous dire. 

- Vous ne me répondez pas.

- Ce qui a déclenché la classification du dossier, c'est que l'on a retrouvé un corps de jeune fille dans un bois qui pourrait avoir l'âge de Noémie lors de sa disparition. Pas de traces ADN utilisables.


Anthony s'approche de la sortie.


- Ce que je vous demande, c'est votre conviction ?


— Ce n'est plus une réponse de gendarme que vous attendez.


Il ouvrit la porte.


— Continuez à chercher.



Chapitre : Origines


Qui est-il ?


Il reste dans sa voiture et se regarde dans le rétroviseur. 


Rien dans la maison, ni les dépendances. 

Pas même un vieux jouet cassé, un vélo, ou un short.

Rien.


Il avait disparu de toutes les histoires. La sienne, celle de ses parents adoptifs. Celle de Noémie. 


Il n'avait rien gardé. 


Il lui fallait remonter encore plus loin pour se trouver. 


Blois.


Anthony se dirige vers l'hôpital. C'est ici que tout a commencé, que tout s'est brisé dés le début.


- Comment faire pour obtenir des informations sur ma naissance ? 


La femme relève la tête. 


- Écoutez, je vais demander comment faire et si c'est possible. Laissez moi votre nom et revenez d'ici quelques jours que je me renseigne.

- Anthony Bertin.


Quelques jours de plus. Il avait appris à attendre. 


Il se dirige vers le centre ville afin de trouver un hôtel. 

Pas une nuit de plus dans la maison familiale. 


De sa chambre, il a vue sur le parc. Rien. 

Qu'est-ce ce que ce décor raconte de son passé ? 

Rien.


Cela devient difficile d'avancer sans lumière. 


De retour à l'hôpital. 


- Je viens voir si vous avez trouvé quelque chose.

- Venez. Nous allons nous installer dans ce bureau.


Elle tient dans la main peut-être des réponses. Enfin.


- Je vous en prie.


Le dossier est sur la table. Pas très épais. Combien ça pèse un passé ?


- Ce que je suis autorisé à vous dire, c'est que votre mère a accouché dans cet hôpital. Elle était alcoolique. Elle a sombré dans l'alcool suite à sa séparation d'avec votre père génétique. 


Encore une disparition. Une désertion. 


- Elle a accouché et elle a décidé de vous abandonner. 


Ai-je été un jour désiré ?


- Ce que je peux encore vous dire, c'est qu'un responsable de l'ASE vous a donné votre nom et votre prénom. Votre mère a refusé de nous communiquer le sien.


Il n'a jamais eu de vie propre. Il portait un nom qui n'était pas né avec lui.


- C'est tout ce que je suis autorisé à vous dire.


Ni la maison, ni Blois n'a connu celui qui se nomme Anthony. 


Rentré à l'hôtel, il s'assoit.


Longtemps.


Anthony est vidé.



Chapitre : Noémie 


Il arrive enfin à se lever. 


Il est temps de revenir là où rien n'a survécu.


La route est longue.


Depuis son retour, il a perdu une sœur.


Un père.


Une mère.


Son nom.


Il ne lui reste plus qu'une question : Noémie.


La barrière franchie, le bruit du gravier lui revient en mémoire. 


Mais tout a changé.


Il va directement dans la pièce au scotch noir.

Il enlève la corde. Il jette les sangles. Enlève le seau de commodité, sort la chaise de l'armoire qu'il referme.


Avant de sortir, il se retourne et voit une chambre rangée. 


Il lui faut tout le reste de la journée pour monter les cartons de la cabane. Le rangement occupé une bonne partie de la nuit. 


Au matin, tout est prêt pour son retour. 


Devant la tasse qui fume, il écrit une lettre. 

Une enveloppe.


Il remonte dans la chambre au scotch noir. Dépose la lettre où l'on peut lire : A Noémie.


Il pose les trois trousseaux de clés.


Le bruit du gravier n'est plus souvenir.


Anthony Bertin vient de naître.