version definitive "Inconnue à l'adresse".
I
"Vas-tu revenir ?"
Le dernier mot tombe derrière la porte. De l'autre côté, elle est sur le ventre, lascive, endormie ou...
Les verres renversés.
Les assiettes sales dans l'évier.
Il n'avait jamais aimé le portrait au mur.
Revenir ?
Revenir est un piège. Aujourd'hui, elle n'a pas su dire oui.
Les cerisiers meurent en longs tapis roses.
Dans le jardin, la pelouse n'est toujours pas tondue. Il n'a jamais réparé la penderie. Rien ne tient plus.
"Vas-tu revenir ?"
Remonter le temps, retrouver l’âge de l'appel. Ces moments qui n'étaient qu'à eux. Ne rien dire a créé une tension.
"Vas-tu revenir ?"
Il ne fallait pas qu’elle devienne plus femme.
Il marche, il n'a plus froid. Le tapis rose le recouvre.
Au bout de l’allée, un dernier cerisier résiste encore, en pleine floraison.
"Nous ne pouvions pas ne pas répondre à ce que nous nous étions promis."
Il connait la voix. La main qu’elle aurait posée dans la sienne l’aurait apaisé. Mais elle reste vide.
"Vas-tu revenir ?"
Il avait enfin répondu à son appel.
Il est seul.
Il fallait faire demi-tour. Les taches rouges sur les fleurs, il les voit.
Il faut accélérer.
Après des minutes de recherche, la maison a disparu. Dans l’allée, plus de cerisiers.
Seulement des arbres agonisants.
Rien d’autre.
Plus de traces.
II
Au réveil: un constat, il est biologiquement vivant. Sinon.
Une porte ouverte, un lit, une lumière. Sur le lit, des draps ensanglantés.
Il veut garder ses repères.
Le bruit des clefs le réveille. L'habitude, le corps ne frémit plus. Les pas se rapprochent. La porte ne s'ouvre pas. Ils s'éloignent.
Maintenant sur sa chaise, il est immobile.
Encore des clés.
La lumière tombe enfin sur le sol. Il va pouvoir s'allonger.
Un souvenir de cerisier. Le garder vivace pour survivre.
Il n'a ni occupation, ni passion. Juste, l'attente. Encore une journée qu'il va devoir se justifier.
Trois ans déjà qu'il survit ainsi.
De son lit, il aperçoit le café froid sur la table. Il le réchauffera demain.
Les cerisiers. Ils ne sont plus que souvenir.
Des clés résonnent encore parfois. Alentours, des murs, du grillage, des filets. Ici, on n'étouffe pas assez. Pas assez vite.
Il se dit : "De là où je suis, on ne s'évade pas".
Il se rendort.
III
Un matin comme un autre. Des clés, des pleurs lointains qui ricochent sur les murs. Les peurs qui s'immiscent partout.
Une pulsion : Relire sa toute dernière lettre. Les yeux brillent un peu plus.
Il lui a écrit les "je t'aime" qu'il croyait qu'elle attendait.
Sur l'enveloppe, "inconnue à l'adresse". La lettre n'a eu aucune existence pour elle. Pourtant, il les avait écrits, ces mots.
IV
Dans cette pièce close, ils tournent dans la lumière et racontent. Il ne reconnaît pas le décor décrit. Ils montrent aussi des photos. Il ne la reconnaît pas.
Il doit écrire pour la décrire au mieux. Les mots sont les mêmes que ceux quand ils parlent de l'autre personne. Celle-là, il n'aurait pu l'aimer. Jamais.
La lumière n'est plus aussi présente. Il doit finir. Il retient son souffle. Il faut parler de son parfum. Une odeur revient - presque douce.
A présent, elle fuit tous les espaces. Il tente de la retenir.
Quelque chose tombe.
Plus rien.
V
Son journal rose. Ils lisent les mots. Ils détruisent sa vérité.
Vouloir le détruire, il la perd encore.
Désirer le lire, elle n'avait jamais été sienne.
A chaque clarté, il lui disparaît.
Et réciproquement.