jeudi 21 mai 2026

"La chaise" Par L'Oublié




La maison vide.

Devant, une chaise.


Il faut la replacer chaque matin dans ses empreintes.


Le lierre au mur.

Les volets qui pendent.

La terrasse moisie, verte.

Dessus, les traces.


Devant, elle est immobile.

Elle regarde.


Derrière la maison, il reste la vieille balançoire à la peinture écaillée. 

Sa sœur y prenait tous les risques.



La journée passe.


Rien ne reste.

La chaise vide.

La maison qui tombe.

Le lierre.

La terrasse verte.


Elle repart.

Les voisins la connaissent.


Demain.


"Inconnue à l'adresse" par

  ‌version definitive "Inconnue à l'adresse".



I


 


"Vas-tu revenir ?"



Le dernier mot tombe derrière la porte. De l'autre côté, elle est sur le ventre, lascive, endormie ou...


Les verres renversés. 

Les assiettes sales dans l'évier.

Il n'avait jamais aimé le portrait au mur.


Revenir ?


Revenir est un piège. Aujourd'hui, elle n'a pas su dire oui.


Les cerisiers meurent en longs tapis roses.


Dans le jardin, la pelouse n'est toujours pas tondue. Il n'a jamais réparé la penderie. Rien ne tient plus.


"Vas-tu revenir ?"


Remonter le temps, retrouver l’âge de l'appel. Ces moments qui n'étaient qu'à eux. Ne rien dire a créé une tension.



"Vas-tu revenir ?"



Il ne fallait pas qu’elle devienne plus femme. 


Il marche, il n'a plus froid. Le tapis rose le recouvre.


Au bout de l’allée, un dernier cerisier résiste encore, en pleine floraison.


"Nous ne pouvions pas ne pas répondre à ce que nous nous étions promis."


Il connait la voix. La main qu’elle aurait posée dans la sienne l’aurait apaisé. Mais elle reste vide. 


"Vas-tu revenir ?"


Il avait enfin répondu à son appel.


Il est seul.


Il fallait faire demi-tour. Les taches rouges sur les fleurs, il les voit.


Il faut accélérer.


Après des minutes de recherche, la maison a disparu. Dans l’allée, plus de cerisiers.


Seulement des arbres agonisants.


Rien d’autre.


Plus de traces.


II



Au réveil: un constat, il est biologiquement vivant. Sinon.


Une porte ouverte, un lit, une lumière. Sur le lit, des draps ensanglantés. 


Il veut garder ses repères.


Le bruit des clefs le réveille. L'habitude, le corps ne frémit plus. Les pas se rapprochent. La porte ne s'ouvre pas. Ils s'éloignent.


Maintenant sur sa chaise, il est immobile.

 

Encore des clés.


La lumière tombe enfin sur le sol. Il va pouvoir s'allonger. 


Un souvenir de cerisier. Le garder vivace pour survivre.


Il n'a ni occupation, ni passion. Juste, l'attente. Encore une journée qu'il va devoir se justifier.


Trois ans déjà qu'il survit ainsi.


De son lit, il aperçoit le café froid sur la table. Il le réchauffera demain. 


Les cerisiers. Ils ne sont plus que souvenir. 


Des clés résonnent encore parfois. Alentours, des murs, du grillage, des filets. Ici, on n'étouffe pas assez. Pas assez vite. 


Il se dit : "De là où je suis, on ne s'évade pas".


Il se rendort.


III



Un matin comme un autre. Des clés, des pleurs lointains qui ricochent sur les murs. Les peurs qui s'immiscent partout.


Une pulsion : Relire sa toute dernière lettre. Les yeux brillent un peu plus.

 

Il lui a écrit les "je t'aime" qu'il croyait qu'elle attendait.


Sur l'enveloppe, "inconnue à l'adresse". La lettre n'a eu aucune existence pour elle. Pourtant, il les avait écrits, ces mots.


IV


Dans cette pièce close, ils tournent dans la lumière et racontent. Il ne reconnaît pas le décor décrit. Ils montrent aussi des photos. Il ne la reconnaît pas.


Il doit écrire pour la décrire au mieux. Les mots sont les mêmes que ceux quand ils parlent de l'autre personne. Celle-là, il n'aurait pu l'aimer. Jamais.


La lumière n'est plus aussi présente. Il doit finir. Il retient son souffle. Il faut parler de son parfum. Une odeur revient - presque douce.



A présent, elle fuit tous les espaces. Il tente de la retenir.


Quelque chose tombe.



Plus rien.


V

 

Son journal rose. Ils lisent les mots. Ils détruisent sa vérité.


Vouloir le détruire, il la perd encore.


Désirer le lire, elle n'avait jamais été sienne.

 


A chaque clarté, il lui disparaît.

Et réciproquement.






"Couloir" par L'Oublié



I


Les 2 individus se font face. Se font silence. Ils cherchent un langage. Ils évoluent dans celui-ci.


La radio est devant la porte qui s'entrouvre.  


La radio disparaît.

Un livre reste.


Ils ne se regardent pas. Ils se croisent. Le jeu est timide. Souvent, elle attend qu'il sorte pour sortir elle aussi.


Le livre est ramassé. Le titre : "Madame Edwarda" . 

Le regard suit l'homme. Il disparaît. 


La nuit, il sort dans le couloir. Il observe la porte en face à la recherche d'une lumière.


La radio a réapparu. La station a changé. Radio nostalgie. Elle laisse passer une chanson. "Je t'aime".  


Un autre livre est posé à côté : "On ne badine pas avec l'amour".


En rentrant chez lui, parfois, il colle son oreille. Il entend le bruit de la vaisselle. La télé fait un fond sonore. Il rentre chez lui comme s'il avait passé une soirée avec une amie. 

Il pense à l'inviter.


Un livre attend : "Le monde des amants/l'éternel retour".


Le couloir demeure vide.


Des jours. Sans rien. 


La radio, les livres, le parfum. Elle a tout emporté en partant. Sans le prévenir.


Le couloir demeurera vide. 


II


Quelqu'un frappe à sa porte. Il ouvre. Elle est devant lui, elle lui tend un livre.


- Il est à vous.


Il s'écarte pour l'inviter à rentrer. 


Un appartement d'homme. Seul. Un canapé avec un plaid et des miettes. Une assiette sale sur la table basse. 


- Vous avez déménagé.

- Je suis revenue vous rendre votre livre.

- Vous avez déménagé. Ça m'a fait drôle.

- Je le pose là. Je dois repartir.


Elle se dirige vers la porte. 


- un thé ou un café ? 


Elle s'arrête. 


- Une autre fois.



III


Il ouvre la porte.


- Un thé.


La surprise. Il s'écarte pour la laisser passer.


Toujours le canapé avec son plaid plein de miettes.

Les assiettes s'empilent sur la table basse. La télé est allumée.


- Installez-vous.


Il revient avec une tasse fumante. Elle a poussé le plaid. Elle a rassemblé les miettes. 


- Vous permettez ? 


Elle pousse les assiettes pour poser sa tasse.


- Pourquoi avez-vous déménagé ?


En partant, elle ne se retourne pas.









"Dormir vite" par L'Oublié



I


Le ciel est bleu, tirant par endroit sur le violet.

La cuisine n'a plus aucune odeur. Le four vient d'être nettoyé. La poêle est encore sur le gaz.

Sur la table, deux couverts. Il s'assoit. Il remplit les verres. Il mange avec appétit, en fixant la chaise en face de lui.

 

Il se lève en traînant la sienne. Il s'éloigne et se retourne.


- Je te laisse le temps de finir. Je dois partir. A ce soir. 


Le silence est une réponse.


Le ciel est maintenant largement violacé. Une horloge dans l'autre pièce se fait entendre.


II


Sur son bureau, la photo jaunit. Un visage s'efface. Avant de commencer, il prend le cadre dans ses mains et semble dire quelques mots. 


Personne ne l'approche plus.

Tout cela s'était passé à bas bruit. A peine une porte qui se ferme. Un léger parfum flottant pendant quelques secondes avant de disparaître. Un lit défait, une empreinte. Un plaid et un oreiller sur le canapé à ranger.


III


En face de son bureau, quelqu'un le regarde. 

Il traite les dossiers au fil de l'eau. Celui qui est fini se met à droite. 

Fin de journée. La pile de gauche a fondu, celle de droite monte petit à petit.

Face à lui, la personne se lève et va vers l'ascenseur. Elle semble ralentir un instant. 

A chaque fois, l'ascenseur se resserre. Deux étages ainsi à descendre. Un mélange de sueur, d'un reste de parfum et un goût de chocolat. 

La porte s'ouvre. La personne le frôle. Il esquive. Dans les phares de sa voiture une silhouette ralentit. Il la voit.


IV


Il rentre directement chez lui. L'assiette est froide sur la table. Il la vide et la pose avec les autres dans l'évier.

A la porte de sa chambre, il se penche:


- Tu es déjà couchée ? Bonne nuit.


Il la referme délicatement. 

Dans le canapé, il rabat le plaid sur lui. Dormir vite.


V. Ailleurs


Elle traîne dans les rues de la ville. Il ne l'a pas vue. 

Il pleut maintenant. Les rues s'allument. Les devantures s'éteignent ou se ferment. Les rues sont maintenant vides. Les jambes sont lourdes. Elle baille.

Elle rentre et se couche directement. 

Dormir vite.


VI


Il se lève, va regarder dans la chambre. Il chauffe deux cafés. Il en pose un sur la table. Il boit le sien adossé à l'évier. Il fixe l'autre tasse. 

Il pose sa tasse sur la pile d'assiettes sales. En refermant la porte, un courant d'air fait voler le petit mot qui était posé sur la table. Celui ci va finir sous un meuble. 


VII


La journée se passe. 

Il achète des fleurs et un gâteau. Il pose les fleurs devant la tasse et l'assiette froides. Il allume la bougie du gâteau. Il écrit ces quelques mots. 


" Je n'ai pu t'attendre, je suis fatigué. Je me couche. C'est un anniversaire."


Sur le canapé, il rabat le plaid sur lui. 

Dormir vite. 


VIII. Ailleurs


Elle traîne dans les rues de la ville. Il ne l'a pas vue. 

Il pleut maintenant. Les rues s'allument. Les devantures s'éteignent ou se ferment. Les rues sont maintenant vides. Les jambes sont lourdes. Elle baille.

Elle rentre et se couche directement. 

Dormir vite.


IX


Au matin, le bouquet est presque fané. La bougie a fondu, le gâteau également.


Il sort de sa chambre. Le canapé est rangé. L'évier est vide lorsqu'il y dépose sa tasse. Il débarrasse la table. 


Il part au travail.


X


En faisant le ménage, le petit mot perdu réapparaît. En lisant, un sourire. Il prend son café face à la fenêtre. Il jette le papier.


Il ouvre la porte de la chambre. 


- Bonne journée Hélène.


Il commence à refermer la porte 


- Toi aussi Paul.






dimanche 10 mai 2026

"Mythologies" de Roland Barthes

 

La bourgeoisie comme société anonyme


Le mythe se prête à l'histoire en deux points : par sa forme, qui n'est que relativement motivée ; par son concept, qui est par nature historique. On peut donc imaginer une étude diachronique des mythes, soit qu'on les soumette à une rétrospection (et c'est alors fonder une mythologie historique), soit qu'on

suive certains mythes d'hier jusqu'à leur forme d'aujourd'hui (et c'est alors faire de l'histoire prospective). Si je m'en tiens ici à une esquisse synchronique des mythes contemporains, c'est pour une raison objective : notre société est le champ privilégié des significations mythiques. Il faut maintenant dire pourquoi.

Quels que soient les accidents, les compromis, les concessions et les aventures politiques, quels que soient les changements techniques, économiques ou même sociaux que l'histoire nous apporte, notre société est encore une société bourgeoise. Je n'ignore pas que depuis 1789, en France, plusieurs types de bourgeoisie se sont succédé au pouvoir; mais le statut profond demeure, qui est celui d'un certain régime de propriété, d'un certain ordre, d'une certaine idéologie. Or il se produit dans la dénomination de ce régime, un phénomène remarquable: comme fait économique, la bourgeoisie est nommée sans difficulté : le capitalisme se professe '. Comme fait politique, elle se reconnaît mal: il n'y a pas de partis «bourgeois» à la Chambre. Comme fait idéologique, elle disparaît complètement : la bourgeoisie a effacé son nom en passant du réel à sa représentation, de l'homme économique à l'homme mental : elle s'arrange des faits, mais ne compose pas avec les valeurs, elle fait subir à son statut une opération véritable d'ex-nomination ; la bourgeoisie se définit comme la classe sociale qui ne veut pas être nommée. « Bourgeois », « petit-bourgeois », « capitalisme», «prolétariat», sont les lieux d'une hémorragie incessante : hors d'eux le sens s'écoule, jusqu'à ce que le nom en devienne inutile.

Ce phénomène d'ex-nomination est important, il faut l'examiner un peu en détail. Politiquement, l'hémorragie du nom bourgeois se fait à travers l'idée de nation. Ce fut une idée progressive en son temps, qui servit à exclure l'aristocratie; aujourd'hui, la bourgeoisie se dilue dans la nation, quitte à en

rejeter les éléments qu'elle décrète allogènes (les communistes).

Ce syncrétisme dirigé permet à la bourgeoisie de recueillir la caution numérique de ses alliés temporaires, toutes les classes intermédiaires, donc « informes ». Un usage déjà long n'a pu dépolitiser profondément le mot nation ; le substrat politique est là, tout proche, telle circonstance tout d'un coup le manifeste : il y a, à la Chambre, des partis « nationaux », et le syncrétisme nominal affiche ici ce qu'il prétendait cacher: une disparité essentielle. On le voit, le vocabulaire politique de la bourgeoisie postule déjà qu'il y a un universel : en elle, la politique est déjà une représentation, un fragment d'idéologie. Politiquement, quel que soit l'effort universaliste de son

vocabulaire, la bourgeoisie finit par se heurter à un noyau résistant, qui est, par définition, le parti révolutionnaire. Mais le parti ne peut constituer qu'une richesse politique : en société bourgeoise, il n'y a ni culture ni morale prolétarienne, il n'y a pas d'art prolétarien : idéologiquement, tout ce qui n'est pas bourgeois est obligé d'emprunter à la bourgeoisie. L'idéologie bourgeoise peut donc emplir tout et sans danger y perdre son nom : personne, ici, ne le lui renverra ; elle peut sans résistance subsumer le théâtre, l'art, l'homme bourgeois sous leurs analogues éternels ; en un mot, elle peut s'ex-nommer sans frein, quand il n'y a plus qu'une seule et même nature humaine : la défection du nom bourgeois est ici totale.

Il y a sans doute des révoltes contre l'idéologie bourgeoise. C'est ce qu'on appelle en général l avant-garde. Mais ces révoltes sont socialement limitées, elles restent récupérables. D'abord parce qu'elles proviennent d'un fragment même de la bourgeoisie, d'un groupe minoritaire d'artistes, d'intellectuels, sans autre public que la classe même qu'ils contestent, et qui restent tributaires de son argent pour s'exprimer. Et puis, ces révoltes s'inspirent toujours d'une distinc-tion très forte entre le bourgeois éthique et le bourgeois politique : ce que l'avant garde conteste, c'est le bourgeois en art, en morale, c'est, comme au plus beau temps du romantisme, l'épicier, le philistin; mais de contestation politique, aucune1. Ce que l'avant garde ne tolère pas dans la bourgeoisie, c'est son langage, non son statut. Ce statut, ce n'est pas forcément qu'elle l'approuve; mais elle le met entre parenthèses : quelle que soit la violence de la provocation, ce qu'elle assume finalement, c'est l'homme délaissé, ce n'est pas l'homme aliéné; et l'homme délaissé, c'est encore l'Homme Éternel. Cet anonymat de la bourgeoisie s'épaissit encore lorsqu'on passe de la culture bourgeoise proprement dite à ses formes étendues, vulgarisées, utilisées, à ce que l'on pourrait appeler la philosophie publique, celle qui alimente la morale quotidienne, les cérémoniaux civils, les rites profanes, bref les normes non écrites de la vie relationnelle en société bourgeoise. C'est une illusion de réduire la culture dominante à son noyau inventif: il y a aussi une culture bourgeoise de pure consommation. La France tout entière baigne dans cette idéologie anonyme : notre presse, notre cinéma, notre théâtre, notre littérature de grand usage, nos cérémoniaux, notre Justice, notre diplomatie, nos conversations, le temps qu'il fait, le crime que l'on juge, le mariage auquel on s'émeut, la cuisine que l'on rêve, le vêtement que l'on porte, tout, dans notre vie quotidienne, est tributaire de la représentation que la bourgeoisie se fait et nous fait des rapports de l'homme et du monde. Ces formes « normalisées» appellent peu l'attention, à proportion même de leur étendue ; leur origine peut s'y perdre à l'aise : elles jouissent d'une position intermédiaire : n'étant ni directement politiques, ni directement idéologiques, elles vivent paisiblement entre l'action des militants et le contentieux des intellectuels ; plus ou moins abandonnées des uns et des autres, elles rejoignent la masse énorme de l'indifférencié, de l'insignifiant, bref de la nature. C'est pourtant par son éthique que la bourgeoisie pénètre la France : pratiquées nationalement, les normes bourgeoises sont vécues comme les lois évidentes d'un ordre naturel : plus la classe bourgeoise propage ses représentations, plus elles se naturalisent. Le fait bourgeois s'absorbe dans un univers indistinct, dont l'habitant unique est l'Homme Éternel, ni prolétaire, ni bourgeois. C'est donc en pénétrant dans les classes intermédiaires que l'idéologie bourgeoise peut perdre le plus sûrement son nom. Les normes petites-bourgeoises sont des résidus de la culture bourgeoise, ce sont des vérités bourgeoises dégradées, appauvries,

commercialisées, légèrement archaïsantes, ou si l'on préfère : démodées. L'alliance politique de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie décide depuis plus d'un siècle de l'histoire de la France : elle a été rarement rompue, et chaque fois sans lendemain (1848, 1871, 1936). Cette alliance s'épaissit avec le temps, elle devient peu à peu symbiose ; des réveils provisoires peuvent se produire, mais l'idéologie commune n'est plus jamais mise en cause : une même pâte « naturelle » recouvre toutes les représentations « nationales » : le grand mariage bourgeois, issu d'un rite de classe (la présentation et la consomption des richesses), ne peut avoir aucun rapport avec le statut économique de la petite-bourgeoisie : mais par la presse, les actualités, la littérature, il devient peu à peu la norme même, sinon vécue, du moins rêvée, du couple petit-bourgeois. La bourgeoisie ne cesse d'absorber dans son idéologie toute une humanité qui n'a point son statut profond, et qui ne peut le vivre que dans l'imaginaire, c'est-à-dire dans une fixation et un appauvrissement de la conscience. En répandant ses représentations à travers tout un catalogue d'images collectives à usage petit bourgeois, la bourgeoisie consacre l'indifférenciation illusoire des classes sociales : c'est à partir du moment où une dactylo à vingt-cinq mille francs par mois se reconnaît dans le grand mariage bourgeois que l'ex-nomination bourgeoise atteint son plein effet.

La défection du nom bourgeois n'est donc pas un phénomène illusoire, accidentel, accessoire, naturel ou insignifiant : il est l'idéologie bourgeoise même, le mouvement par lequel la bourgeoisie transforme la réalité du monde en image du monde, l'Histoire en Nature. Et cette image a ceci de remarquable qu'elle est une image renversée2. Le statut de la bourgeoisie est particulier, historique : l'homme qu'elle représente sera universel, éternel ; la classe bourgeoise a édifié justement son pouvoir sur des progrès techniques, scientifiques, sur une transformation illimitée de la nature : l'idéologie bourgeoise restituera une nature inaltérable : les premiers philosophes bourgeois pénétraient le monde de significations, soumettaient toute chose à une rationalité, les décrétant destinées à l'homme : l'idéologie

bourgeoise sera scientiste ou intuitive, elle constatera le fait ou percevra la valeur, mais refusera l'explication: l'ordre du monde sera suffisant ou ineffable, il ne sera jamais signifiant. Enfin, l'idée première d'un monde perfectible, mobile, produira l'image renversée d'une humanité immuable, définie par une identité infiniment recommencée. Bref, en société bourgeoise

contemporaine, le passage du réel à l'idéologique se définit comme le passage d'une anti-physis à une pseudo-physis.

Le monde diplomatique avril 2026

"Radiographie de l'extreme-droite violente"  par Laurent Bonelli

https://www.monde-diplomatique.fr/69476

Le Monde diplomatique Avril 2026 : "Nos valeurs" : 28 millions de morts

Enn 2020, un groupe d’universitaires rend public un outil inédit : une base de données qui recense, des années 1950 à nos jours, l’usage d’une arme diplomatique qu’on suppose toujours plus douce et plus humaine que la guerre, les sanctions. 

La plupart du temps, les Occidentaux les imposent, les pays du Sud les subissent. Et, dans sept cas sur dix, elles échouent à atteindre leurs objectifs proclamés (1).

Cette forme de coercition n’a pourtant jamais été autant employée : les pays visés représentaient 5 % de l’économie mondiale dans les années 1960, 25 % au cours de la décennie 2010. Si les élites trouvent souvent le moyen de contourner le châtiment, les peuples l’endurent. 

Mais dans quelle mesure ? L’été dernier, trois chercheurs publiaient les résultats d’une enquête sur les effets sanitaires des sanctions imposées par les États-Unis et l’Union européenne à 152 pays entre 1971 et 2021 (2). Les résultats éclairent d’un jour particulier l’autosatisfaction vertueuse des dirigeants qui pénalisent ainsi Cuba, l’Iran, l’Afghanistan, la Russie, la Corée du Nord et quelques autres : 

« Nous avons estimé que les sanctions unilatérales avaient entraîné 564 258 décès par an. » 

Soit un peu plus de 28 millions de morts en cinquante ansL’ampleur de cette hécatombe, observent les scientifiques, apparaît « comparable au nombre total de victimes des conflits armés ». Elle s’explique par la dégradation des services de santé qu’induit la baisse des ressources publiques, par la suspension des aides, et par un moindre accès aux ressources essentielles. Toutes sanctions confondues, le bilan grimpe à 776 610 morts par an. Que « les décès d’enfants de moins de 5 ans représentent 51 % du nombre total de morts » au cours des cinq décennies étudiées ne semble pas davantage émouvoir les chancelleries soucieuses de faire respecter les droits humains. Au total, les personnes de moins de 15 ans et de plus de 60 ans représentent 80 % des décès.Les chercheurs observent que les sanctions économiques unilatérales décidées par les États-Unis sont les plus meurtrières, alors que celles mises en œuvre par l’Organisation des Nations unies (ONU) n’entraînent pas une hausse significative de la mortalité, sans doute parce qu’elles sont précisément conçues pour l’éviter. Les embargos occidentaux, eux, visent souvent à faire tomber le régime par le soulèvement d’une population poussée à bout.

« Dans une approche fondée sur les droits, que les sanctions entraînent des pertes en vies humaines devrait constituer une raison suffisante pour plaider la suspension de leur application », notent les auteurs de l’article. Ils rêvent. 

En mai 1996, l’ambassadrice des États-Unis aux Nations unies, interrogée sur CBS à propos de la mort d’un demi-million d’enfants irakiens à la suite des sanctions américaines, avait répondu que cela « en valait la peine ». 

Trente ans plus tard, journalistes et décideurs ont accueilli les conclusions des trois chercheurs dans un silence de plomb. Moins salissante qu’une mine antipersonnel, moins provocante qu’un missile de croisière, plus élégante qu’un égorgement posté sur les réseaux sociaux par Daech, cette arme de destruction massive « conforme à nos valeurs » a de beaux jours devant elle.

Pierre Rimbert