lundi 1 juin 2026

"En creux" Par L'Oublié


                         I


                   "Moyen"


Il pose un miroir sur la table. Il s'assoit.


Il est temps de cesser de chercher celui devant lequel je ne cesse de fuir.


Tout ce qui ne brille pas est obligatoirement au fond de ses yeux. 


Il n'aime pas ses yeux.  


Peut-il regarder l'ensemble d'un coup ? Depuis le temps qu'il fuit toute image. Il devient cet inconnu qui refuse de plus en plus de le rester. 


"Laisse lui au moins une chance de te connaître. Il ne veut pas que l'ultime séparation se fasse à deux inconnus".


Il n'aime pas son nez.


Il pense qu'il faut se réconcilier avec quelqu'un avant. C'est donc soit lui-même, soit sa mère.


Il n'aime pas non plus ses oreilles.


L'ensemble est moyen. Il est là le problème. Il n'est ni beau, ni laid. Moyen. Juste moyen. Ou à peine moyen.


                             II


  "Hypothèse d'un vide constitutif"



Il est devenu en creux ce qu'il est. Il est issu du vide alentour et s'y déplace à l'aise. Et surtout, la volonté ferme de le conserver. Il a pris conscience de son importance. Les autres en ont peur. Lui en tire son épaisseur.


L'extériorité est un danger. Une évidence ces derniers jours.


S'il était artiste, il prendrait comme pseudonyme : L'Oublié.


                         III

      

                    "Fissure"


Il a cru longtemps que le vide était stable.


Mais parfois, sans raison identifiable, quelque chose s’y déplace.


Ce n’est pas une présence. Ce n’est pas une voix.

C’est une variation légère de densité.


Comme si l’espace autour de lui n’était plus parfaitement égal à lui-même.


Il ne peut pas dire si cela vient de lui ou de l’extérieur.

C’est précisément ce point qui dérange.


Le vide, jusque-là, ne demandait rien.

Il était constant, disponible, silencieux.


Mais désormais, il semble répondre à des conditions qu’il ne maîtrise pas entièrement.


Alors une question apparaît — non formulée, mais active :


si le vide change, est-ce encore le même vide ?


Et surtout :

si quelque chose varie dans ce qui devait être stable,

est-ce lui qui commence à percevoir autrement… ou le monde qui cesse d’être neutre ?


Il ne rejette pas cette question.

Il la laisse simplement exister.


Pour la première fois, le vide n’est plus uniquement un lieu.

Il devient une hypothèse instable.


                          IV


           "Forteresse intérieure"


Il est devenu son propre vaisseau. Il a rempli les cales d'odeurs, de sensations, de traces.


Des silhouettes impalpables qui tournent, ne s'arrêtent pas. 


Immatérialité. Il y trouve sa paix.


Il est ce corps/forteresse dans lequel est enfoui ce qu'il est véritablement.


Le regard qu'il ne porte pas sur lui-même, qu'il refuse de porter, pour rejeter une apparence, pour dire : ce qui se voit n'est pas ce que je suis.


"Je suis donc je m'impose et je m'expose".


Le rejet qu'il peut subir, ou rechercher, est celui de la douleur. Il n'y a pas de temps à donner aux impressions des autres. 


Lui se concentre sur ce qui compose son être-soi. Son Dasein.


Être absolument, "Autrement qu'être", est sa recherche.  


                             V


              "Ce qui fut choisi"     



L'oubli ne se subit pas, mais se construit.

Les réminiscences ne sont pas des regrets.

C'est le regard sur un parcours.

Des carrefours.

Des embranchements.


Ce sont des choix successifs. Décidés, subis. Ils nous ont amenés là d'où il regarde.


Est-ce de la nostalgie ?


Non.


L'évidence ne se combat pas, mais elle ne s'explique pas plus. 


Elle est là. Douce. 


                         VI


               "Et il creuse" 


Sa bouche n'était pas forcément un baiser.

Une fesse tailladée.

Un sein lourd et laiteux.


Elle était un puzzle. 


C'était il y a trente quatre ans. C'était la chute. Un hôpital. Un mariage.

Un quinze août et des larmes.


Des images qui défilent. 

La réalité n'avait, à ce moment, aucune importance. 


L'a-t-elle jamais regardé, vu ? 


Elle passait du lit à la salle de bain sans laisser aucun soupçon de son passage.


Vendredi. Pas dormir. Torturés. Ne pas parler. Et ces trains à ne surtout pas louper. A ce moment, plus de frottement, plus de contact. Fin de l'espoir hebdomadaire. 

Elle l'avait prévenue. Elle ne l'a pas pris en traître. Il avait suffisamment d'amour pour n'en avoir rien à faire. 


Recommencer tout le lundi suivant. 


Chez lui. Il avait dit ne jamais amener personne. Personne. Surtout pas une femme. Cette femme. A vouloir la fuir, il s'est jeté sur elle, comme s'il n'allait jamais y avoir qu'elle.


Ils ne devront mourir qu'amis.


Elle est morte. 

Morte. 

Comme elle l'était déjà à l'époque.

Mais il n'était pas plus vivant.


Paraît-il. 


Pourtant, il la voit bouger. Il la sent, parfois, faire des gestes qu'il reconnaît. Elle n'est plus une, elle est multitude, geste après geste.

Elle n'a jamais ri. 


Il a cru que tout était derrière lui, un passé révolu. 


Et il creuse.



Elle a été une remplaçante. Belle. Il ne l'a pas reconnue comme aimable. 

Il a pu attendre ainsi le retour de l'autre. 


Elle apparaissait nue, sans aucune gêne. Des petits seins. Une odeur. 

Ils se sont fait des dimanches ragoûts. Des courses. 


Il aimait la voir bouger devant lui, nue, sans pudeur. Enfin, cette femme n'avait pas honte. Elle assumait. 

Il l'a rejetée. 

Aujourd'hui, plus de traces. Évanouie.


Et, dans ce qu'il creuse, il reste un goût. 


Encore.


                           VII


"Ils se sont échappés du possible".


Elle n'est plus là. Il regarde l'amie de l'absente. Un verre après le travail. 

Une séquence .


La nuit devient propice. L'alcool peut faire croire. 


Il s'approche d'elle. Il l'embrasse.

Elle sourit, se recule. 


- Elle est mon amie.

- Elle est absente. Etions-nous ensemble ? Elle en était moins sûre que moi. 


Un nouveau baiser. L'espace est comblé. Ils sont heureux. Main dans la main Ils dansent mais ils savent déjà.


Elle se met au lit. Il dormira par terre. Il ne se passera donc rien parce que l'absente a repris possession de tous les espaces.

Ils se regardent.


- Bonne nuit, se disent-ils.


Adieu, entendent-ils. 


                          VIII


         "Une journée un peu moins comme les autres".



Ça a commencé très tôt. Une première bière.

Une deuxième.


Et cette annonce comme un uppercut. 


Elle se mariera le 15 août. Ils resteront amis.


Puis, un chapelet de bières pour faire passer la pilule.

Cela faisait des jours que leurs regards ne se croisaient plus.


La journée passe d'alcool en alcool pour se finir assis à la table de la cuisine. 


Une dispute. Encore. A peine plus forte, à peine.


Elle se lève. Prépare un sac et part en plein Paris, il est trois heures du matin. 

Il décide de la suivre. La porte claque. 

Dans la rue, rien. Disparue. Vite. Trop vite peut-être. Il remonte. Il a oublié ses clefs à l'intérieur. Il regarde la fenêtre du couloir. Se rappelle que celle de la cuisine est ouverte. L'idée lui vient de passer de celle-ci à l'autre. A trois grammes, tout est possible.


Il a plu. Ses mains glissent. Il tombe. Il décide de ne pas crier. On verra en bas ce qui arrivera. Il ne se débat pas. Il atterrit dans un bruit lugubre.


Hôpital. Coma de trois jours. Il est en mauvais état. Mais il vit.

Il pleure, mais il vit. 


                        IX


           "La mère : le vide." 


Sa mère qui n’a jamais été autant sa mère que depuis qu’elle est disparue et qu'il peut lui attribuer le rôle de mère qu’elle n’a jamais eu.


Toute leur vie commune à distance circonstanciée, il l’a maudite de le maudire. 

Dire maman à une mère maudite, c’est comme dire : 

«je t’aime" à un furoncle qui t’arrache les entrailles. 

Il pourrait mentir et dire qu'il l’a aimée. 

Il ne peut plus fuir sa haine. 

Au-dessus de sa tombe, il s’entend lui dire : 


« il était temps ». 


Il aimerait ne plus jamais à avoir souhaiter sa mort.

Une totale indifférence.


Faire le chemin à l’envers et retrouver le jour de sa démission, le jour où elle a dit :


« tu ne dois ta vie qu’à celui qui est parti; il n’est plus, tu ne dois donc plus être »

 

Disparaître au point de n'avoir jamais existé.


Il est celui qui survit à la mort de l’autre.


                            X


        "Le père : absent excusé" 


Qu’allait-il pouvoir lire ? Il tombe sur « lettre au père » de Kafka.  


Pour haïr quelqu’un encore faut-il qu’il ait été présent, 

qu’il existe ou qu’il ait existé.

Suffisamment pour laisser une empreinte indéfectiblement haïssable. 

Son père n’a vécu que le temps de s’incruster, dans ses veines, dans sa perception.

De son père mort, il n’a haï que son absence, le fait qu'il n’a jamais eu ses bras autour de son corps, ses mains sur son visage. 

Le baiser du soir. 

Une nuit, il l’apaise, 

un matin, il le bouscule.


L'absence de sa voix, 

l’absence de son tout.


Le haïr pour l’attente de toute une vie, le rejoindre dans sa mort. L'impatience d'un message qui ne vient pas. 

Qui ne viendra jamais.


Alors ce Kafka qui parle de son père, à son père, même si ce n’est pas de vive voix, si ce n’est que par lettre interposée, il l’a en face de lui, autour de lui de sa présence qui lui nuit. 

De sa disparition souhaitée.


Il aurait aimé que le sien lui impose celle de son insupportable présence. Il ne l’idéalise que parce qu’il n’a jamais existé autour de lui. Il aime les anecdotes qu'on lui raconte. Mais cela ne raconte pas l'homme dans sa complexité.  

Il aurait souhaité échanger une vie de sa mère pour une heure en présence de son père. 

Pour le regretter ensuite. 

Pour vouloir le regretter ensuite. Pour, peut-être, espérer le regretter ensuite.


                            XI


      "Le beau-père : l'intérimaire"

 

Puis il y eut l’intérimaire, celui que l'on a forcé à ne pas aimer, 

à haïr, 

à maudire, 


Pour le détruire. 


La haine a déconstruit l'individu.

Celui qu'il n'a rencontré que tardivement. 

Celui qu'on a mis hors de chez lui.


Il l’a vu souffrir,

il l’a entendu souffrir.


Cet intérimaire a pris une femme avec un enfant, 

défiant le temps et les convenances, 

les dogmes et les certitudes meurtrières. 

Et elle l’a remercié de sa haine.


Lui, il l’a aimé, et il l’aime.

Ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre, 

sans pudeur, 

sans gêne, 

l’amour submergeant, 

l’amour sublimant, 

l’amour emmerdant ceux qui détestent, ceux qui haïssent tout et tous. 

Et il est parti, dans un râle, 

dans un souffle, 

dans la peur, seul, malgré sa présence, sans son fils de sang. 

Et "merde" a-t-il dit; et "merde" est tombé dans son dernier souffle.


Et des yeux qui ne se ferment pas espérant, 

attendant...

Il ne vient pas, 

Il ne vient pas.


                         XII

   

                    "Il n'empêche"


Il posait son miroir et regardait son visage. Il ne s'aimait pas.


Aujourd'hui, le reflet renvoyé est celui qui partage sa vie.


Il n'a plus besoin de miroir, il constitue le vide dont il est issu.






dimanche 24 mai 2026

"Zombies" Par L’Oublié

 A la terrasse des morts

(La gueule dans le sable)

Les zombis gravitent,

(L'enfant OQTF git)

Liqueur en mains;

(De quel droit est il la?).


Dis moi qui nous sommes

Tous zombies

Lorsqu'on bouffe les images.


Nous n'avons plus de nom

(On s'en fout du sien)

On bouffe les massacres

Inonde nous les écrans de Bataclan

Fais nous jouir du pathos,

Enivre nous d'heroisme televisuel 

Quand je n'aime pas, je pleure en commande.


Pleurez pour ne plus aimer

Pleurez comme ils me violent

Je bouffe à toutes les écuelles.

Priez pour nous Dieu

Nous sommes aussi morts que toi.


Inopportun de rien,

Inopportun de trop, 


De pas d'assez...


M.A. 24/05/26





"L'échange symbolique et la mort" par Jean Baudrillard

 "Ainsi de la prise d'otages. Au plan symbolique, qui est celui du sacrifice, et d'où toute considération morale d'innocence des victimes est exclue, l'otage est le subsitut, l'alter ego du "terroriste" - sa mort est là pour celle du terroriste, elles peuvent d'ailleurs se confondre dans le même acte sacrificiel. L'enjeu est celui d'une mort, sans négociation possible, et qui fonctionne renvoie à une surenchère obligée. Bien sûr, tout le système de la négociation tente de se déployer, et les terroristes eux-mêmes entrent souvent dans ce scénario d'échanges, en termes d'équivalence calculée ( la vie des otages contre telle rançon, ou libération, voire pour le prestige seule de l'operation). Sous cet angle, la prise d'otages n'est pas originale du tout, elle crée simplement un rapport de forces imprevu, ponctuel, soluble par la violence traditionnelle ou la négociation. C est une action tactique. Mais autre chose est en jeu, et on a bien vu ce qu'il en était à la Haye, au cours de 10 jours de négociations incroyables : personne ne savait ce qui pouvait se négocier, ni ne s'accordait sur les termes ou sur les équivalences possibles de l'échange. Ou encore si elles se formulent, les exigences des terroristes sont telles qu'elles équivalent à un déni radical de négociations. Et c'est bien là ce qui se joue : l'impossibilité de toute négociation, et donc le passage à l'ordre symbolique, qui ignore totalement ce genre de calcul et d'échange ( le système lui ne vit que de négociation fut ce dans l'équilibre de la violence). A cette irruption du symbolique (qui est la chose la plus grave qui puisse lui arriver et la seule "révolution" au fond), le système ne peut, ne sait répondre que par la mort physique, la mort réelle des terroristes - mais ceci est sa défaite puisque cette mort était justement leur enjeu, et que, ce faisant, le système n'a fait que s'empaler sur sa propre violence, sans véritablement répondre au défi qui lui a été lancé. Car toute mort est facilement computable dans le système, même les boucheries guerrières, mais pas la mort- défi, la mort symbolique, car celle-ci n'a plus d'équivalent comptable - elle ouvre sur une surenchère inexpiable autrement que par une mort en retour".


"C'est pourquoi la prise d'otages et d'autres actes semblables ressuscitent quelque chose de fascinant : ils sont à la fois pour le système un miroir exorbitant de sa propre violence répressive, et le modèle d'une violence symbolique qui lui est interdite, de la seule violence qu'il ne puisse exercer : celle de sa propre mort."


"Le travail est une mort lente. On l'entend généralement dans le sens de l'exténuation physique. Mais il faut l'entendre autrement. Le travail ne s'oppose pas comme une sorte de mort à l'accomplissement de la vie, ça, c'est la vision idéaliste. Le travail s'oppose comme une mort lente à la mort violente. Ça, c'est la réalité symbolique. Le travail s'oppose comme mort différée à la mort immédiate du sacrifice. Contre toute vision pieuse et "révolutionnaire", du type, le travail ou la culture, c'est l'inverse de la vie. Il faut maintenir que la seule alternative au travail n'est pas le "temps libre" ou le "non travail", c'est le sacrifice. Tout ceci s'éclaire dans la généalogie de l'esclave. D'abord, le prisonnier de guerre est purement et simplement mis à mort. C'est un honore que l'on lui fait. Puis il est épargné et conservé (=servus) à titre de butin et de bien de prestige. Il devient esclave et passe dans la domesticité somptuaire. C'est bien après seulement qu'il passe au labeur servile. Ce n'est pourtant pas encore un travailleur car le travail n'apparaît que dans la phase du cerf et de l'esclave émancipé, enfin libéré de l'hypothèque de la mise à mort et libérer précisément pour le travail. Le travail s'inspire donc partout de la mort différée. Il est de la mort différée, lente ou violente immédiate ou différée, la scansion de la mort est décisive, c'est elle qui distingue radicalement deux types d'organisations, celles de l'économie, celle du sacrifice. Nous vivons irréversiblement dans la 1re, qui n'a cessé de s'enraciner dans la différence de la mort. Le scénario n'a jamais changé. Celui qui travaille reste celui qu'on n'a pas mis à mort, à qui est refusé cet honneur, et le travail est d'abord le signe de cette abjection de n'être jugé digne que de la vie. Le capital exploité le travailleur à mort. Paradoxalement, le pire qui leur inflige est de leur refuser la mort. C'est de différer leur mort qu'il est fait esclave et les veut à l'abjection indéfinie de la vie dans le travail. Dans cette relation symbolique, la substance du travail et de l'exploitation est indifférente. Le pouvoir du maître, lui, veut d'abord toujours de se suspendre de mort. Le pouvoir n'est donc jamais à l'inverse de ce qu'on imagine celui de mettre à mort mais juste à l'inverse, celui de laisser la vie. Une vie que l'esclave n'a pas le droit de rendre. Le maître confisque la mort de l'autre et garde le droit de risquer la sienne propre. Cela est refusé à l'esclave qui est voué à la vie sans retour et donc sans expiation possible. En l'otant à la mort, le maître hôte l'esclave à la circulation des biens symboliques. C'est la violence qui lui fait et qui voue l'autre à la force de travail. C'est là le secret du pouvoir. Égale dans la dialectique du maître et de l'esclave, fait dériver aussi la domination du maître de la menace de mort diférée sur l'esclave. Travail production, exploitation ne seront que l'un des avatars possibles de cette structure de pouvoir, qui est une structure de mort."


"Je fais l'hypothèse qu'il n'y a jamais eu de véritable lutte de classe que sur la base de cette discrimination. La lutte des sous-hommes contre leur statut de bête, contre l'objection de cette coupure de caste qui les voue à la sous-humanité du travail. C'est derrière chaque grève, chaque révolte, aujourd'hui encore derrière les actions les plus salariales, leur virolence vient de là. Ceci dit le prolétaire est aujourd'hui un être normal, le travailleur a été promu à la dignité d'être humain à part entière. À ce travailleur, il reprend toutes les discriminations dominantes à son compte. Il est raciste, sexiste, répressif. Par rapport au déviant actuel, aux discriminés de tous ordres, il est du même côté que la bourgeoisie du côté de l'humain, du côté du normal. Tant il est vrai que la loi fondamentale de cette société n'est pas la loi de l'exploitation, mais le code de la normalité."


"C'est parce que toute la sphère de l'économie, et désamorcer que tout peut se dire en termes d'économie politique et de production. L'économie devient le discours explicit de toute une société. La vulgate de toute analyse est de préférence dans sa variante marxiste. Aujourd'hui tous les idéologues ont trouvé leur langue maternelle dans l'économie politique. Tous les sociologues, humans scientits, etc, virent au marxisme comme discours de référence, même les chrétiens, surtout les chrétiens, bien sûr. C'est toute la nouvelle gauche divine qui se lève tout est devenu politique et idéologique aussi par la même opération d'intégration sans rivage. Le fait divers est politique, le sport est politique, l'art n'en parlons pas. La raison est partout du côté de la lutte de classe, tout le discours latent du capital est devenu manifeste et on note partout une jubilation certaine dans cette assomption de la "vérité". 

 

jeudi 21 mai 2026

"La chaise" Par L'Oublié




La maison vide.

Devant, une chaise.


Il faut la replacer chaque matin dans ses empreintes.


Le lierre au mur.

Les volets qui pendent.

La terrasse moisie, verte.

Dessus, les traces.


Devant, elle est immobile.

Elle regarde.


Derrière la maison, il reste la vieille balançoire à la peinture écaillée. 

Sa sœur y prenait tous les risques.



La journée passe.


Rien ne reste.

La chaise vide.

La maison qui tombe.

Le lierre.

La terrasse verte.


Elle repart.

Les voisins la connaissent.


Demain.


"Inconnue à l'adresse" par L'Oublié

  ‌version definitive "Inconnue à l'adresse".



I


 


"Vas-tu revenir ?"



Le dernier mot tombe derrière la porte. De l'autre côté, elle est sur le ventre, lascive, endormie ou...


Les verres renversés. 

Les assiettes sales dans l'évier.

Il n'avait jamais aimé le portrait au mur.


Revenir ?


Revenir est un piège. Aujourd'hui, elle n'a pas su dire oui.


Les cerisiers meurent en longs tapis roses.


Dans le jardin, la pelouse n'est toujours pas tondue. Il n'a jamais réparé la penderie. Rien ne tient plus.


"Vas-tu revenir ?"


Remonter le temps, retrouver l’âge de l'appel. Ces moments qui n'étaient qu'à eux. Ne rien dire a créé une tension.



"Vas-tu revenir ?"



Il ne fallait pas qu’elle devienne plus femme. 


Il marche, il n'a plus froid. Le tapis rose le recouvre.


Au bout de l’allée, un dernier cerisier résiste encore, en pleine floraison.


"Nous ne pouvions pas ne pas répondre à ce que nous nous étions promis."


Il connait la voix. La main qu’elle aurait posée dans la sienne l’aurait apaisé. Mais elle reste vide. 


"Vas-tu revenir ?"


Il avait enfin répondu à son appel.


Il est seul.


Il fallait faire demi-tour. Les taches rouges sur les fleurs, il les voit.


Il faut accélérer.


Après des minutes de recherche, la maison a disparu. Dans l’allée, plus de cerisiers.


Seulement des arbres agonisants.


Rien d’autre.


Plus de traces.


II



Au réveil: un constat, il est biologiquement vivant. Sinon.


Une porte ouverte, un lit, une lumière. Sur le lit, des draps ensanglantés. 


Il veut garder ses repères.


Le bruit des clefs le réveille. L'habitude, le corps ne frémit plus. Les pas se rapprochent. La porte ne s'ouvre pas. Ils s'éloignent.


Maintenant sur sa chaise, il est immobile.

 

Encore des clés.


La lumière tombe enfin sur le sol. Il va pouvoir s'allonger. 


Un souvenir de cerisier. Le garder vivace pour survivre.


Il n'a ni occupation, ni passion. Juste, l'attente. Encore une journée qu'il va devoir se justifier.


Trois ans déjà qu'il survit ainsi.


De son lit, il aperçoit le café froid sur la table. Il le réchauffera demain. 


Les cerisiers. Ils ne sont plus que souvenir. 


Des clés résonnent encore parfois. Alentours, des murs, du grillage, des filets. Ici, on n'étouffe pas assez. Pas assez vite. 


Il se dit : "De là où je suis, on ne s'évade pas".


Il se rendort.


III



Un matin comme un autre. Des clés, des pleurs lointains qui ricochent sur les murs. Les peurs qui s'immiscent partout.


Une pulsion : Relire sa toute dernière lettre. Les yeux brillent un peu plus.

 

Il lui a écrit les "je t'aime" qu'il croyait qu'elle attendait.


Sur l'enveloppe, "inconnue à l'adresse". La lettre n'a eu aucune existence pour elle. Pourtant, il les avait écrits, ces mots.


IV


Dans cette pièce close, ils tournent dans la lumière et racontent. Il ne reconnaît pas le décor décrit. Ils montrent aussi des photos. Il ne la reconnaît pas.


Il doit écrire pour la décrire au mieux. Les mots sont les mêmes que ceux quand ils parlent de l'autre personne. Celle-là, il n'aurait pu l'aimer. Jamais.


La lumière n'est plus aussi présente. Il doit finir. Il retient son souffle. Il faut parler de son parfum. Une odeur revient - presque douce.



A présent, elle fuit tous les espaces. Il tente de la retenir.


Quelque chose tombe.



Plus rien.


V

 

Son journal rose. Ils lisent les mots. Ils détruisent sa vérité.


Vouloir le détruire, il la perd encore.


Désirer le lire, elle n'avait jamais été sienne.

 


A chaque clarté, il lui disparaît.

Et réciproquement.






"Couloir" par L'Oublié



I


Les 2 individus se font face. Se font silence. Ils cherchent un langage. Ils évoluent dans celui-ci.


La radio est devant la porte qui s'entrouvre.  


La radio disparaît.

Un livre reste.


Ils ne se regardent pas. Ils se croisent. Le jeu est timide. Souvent, elle attend qu'il sorte pour sortir elle aussi.


Le livre est ramassé. Le titre : "Madame Edwarda" . 

Le regard suit l'homme. Il disparaît. 


La nuit, il sort dans le couloir. Il observe la porte en face à la recherche d'une lumière.


La radio a réapparu. La station a changé. Radio nostalgie. Elle laisse passer une chanson. "Je t'aime".  


Un autre livre est posé à côté : "On ne badine pas avec l'amour".


En rentrant chez lui, parfois, il colle son oreille. Il entend le bruit de la vaisselle. La télé fait un fond sonore. Il rentre chez lui comme s'il avait passé une soirée avec une amie. 

Il pense à l'inviter.


Un livre attend : "Le monde des amants/l'éternel retour".


Le couloir demeure vide.


Des jours. Sans rien. 


La radio, les livres, le parfum. Elle a tout emporté en partant. Sans le prévenir.


Le couloir demeurera vide. 


II


Quelqu'un frappe à sa porte. Il ouvre. Elle est devant lui, elle lui tend un livre.


- Il est à vous.


Il s'écarte pour l'inviter à rentrer. 


Un appartement d'homme. Seul. Un canapé avec un plaid et des miettes. Une assiette sale sur la table basse. 


- Vous avez déménagé.

- Je suis revenue vous rendre votre livre.

- Vous avez déménagé. Ça m'a fait drôle.

- Je le pose là. Je dois repartir.


Elle se dirige vers la porte. 


- un thé ou un café ? 


Elle s'arrête. 


- Une autre fois.



III


Il ouvre la porte.


- Un thé.


La surprise. Il s'écarte pour la laisser passer.


Toujours le canapé avec son plaid plein de miettes.

Les assiettes s'empilent sur la table basse. La télé est allumée.


- Installez-vous.


Il revient avec une tasse fumante. Elle a poussé le plaid. Elle a rassemblé les miettes. 


- Vous permettez ? 


Elle pousse les assiettes pour poser sa tasse.


- Pourquoi avez-vous déménagé ?


En partant, elle ne se retourne pas.









"Dormir vite" par L'Oublié



I


Le ciel est bleu, tirant par endroit sur le violet.

La cuisine n'a plus aucune odeur. Le four vient d'être nettoyé. La poêle est encore sur le gaz.

Sur la table, deux couverts. Il s'assoit. Il remplit les verres. Il mange avec appétit, en fixant la chaise en face de lui.

 

Il se lève en traînant la sienne. Il s'éloigne et se retourne.


- Je te laisse le temps de finir. Je dois partir. A ce soir. 


Le silence est une réponse.


Le ciel est maintenant largement violacé. Une horloge dans l'autre pièce se fait entendre.


II


Sur son bureau, la photo jaunit. Un visage s'efface. Avant de commencer, il prend le cadre dans ses mains et semble dire quelques mots. 


Personne ne l'approche plus.

Tout cela s'était passé à bas bruit. A peine une porte qui se ferme. Un léger parfum flottant pendant quelques secondes avant de disparaître. Un lit défait, une empreinte. Un plaid et un oreiller sur le canapé à ranger.


III


En face de son bureau, quelqu'un le regarde. 

Il traite les dossiers au fil de l'eau. Celui qui est fini se met à droite. 

Fin de journée. La pile de gauche a fondu, celle de droite monte petit à petit.

Face à lui, la personne se lève et va vers l'ascenseur. Elle semble ralentir un instant. 

A chaque fois, l'ascenseur se resserre. Deux étages ainsi à descendre. Un mélange de sueur, d'un reste de parfum et un goût de chocolat. 

La porte s'ouvre. La personne le frôle. Il esquive. Dans les phares de sa voiture une silhouette ralentit. Il la voit.


IV


Il rentre directement chez lui. L'assiette est froide sur la table. Il la vide et la pose avec les autres dans l'évier.

A la porte de sa chambre, il se penche:


- Tu es déjà couchée ? Bonne nuit.


Il la referme délicatement. 

Dans le canapé, il rabat le plaid sur lui. Dormir vite.


V. Ailleurs


Elle traîne dans les rues de la ville. Il ne l'a pas vue. 

Il pleut maintenant. Les rues s'allument. Les devantures s'éteignent ou se ferment. Les rues sont maintenant vides. Les jambes sont lourdes. Elle baille.

Elle rentre et se couche directement. 

Dormir vite.


VI


Il se lève, va regarder dans la chambre. Il chauffe deux cafés. Il en pose un sur la table. Il boit le sien adossé à l'évier. Il fixe l'autre tasse. 

Il pose sa tasse sur la pile d'assiettes sales. En refermant la porte, un courant d'air fait voler le petit mot qui était posé sur la table. Celui ci va finir sous un meuble. 


VII


La journée se passe. 

Il achète des fleurs et un gâteau. Il pose les fleurs devant la tasse et l'assiette froides. Il allume la bougie du gâteau. Il écrit ces quelques mots. 


" Je n'ai pu t'attendre, je suis fatigué. Je me couche. C'est un anniversaire."


Sur le canapé, il rabat le plaid sur lui. 

Dormir vite. 


VIII. Ailleurs


Elle traîne dans les rues de la ville. Il ne l'a pas vue. 

Il pleut maintenant. Les rues s'allument. Les devantures s'éteignent ou se ferment. Les rues sont maintenant vides. Les jambes sont lourdes. Elle baille.

Elle rentre et se couche directement. 

Dormir vite.


IX


Au matin, le bouquet est presque fané. La bougie a fondu, le gâteau également.


Il sort de sa chambre. Le canapé est rangé. L'évier est vide lorsqu'il y dépose sa tasse. Il débarrasse la table. 


Il part au travail.


X


En faisant le ménage, le petit mot perdu réapparaît. En lisant, un sourire. Il prend son café face à la fenêtre. Il jette le papier.


Il ouvre la porte de la chambre. 


- Bonne journée Hélène.


Il commence à refermer la porte 


- Toi aussi Paul.