I
Il monte dans sa voiture.
Derrière lui, sa maison.
Il y avait mangé, dormi, sans se préoccuper du décor, du papier qui se décolle.
Les peintures qui s'écaillent.
Les objets qui se cassent.
Il a toujours fui le regard des autres, tamisé les lumières.
Il y a 10 ans maintenant qu'il a conduit son épouse au cimetière.
La maison est vide de toutes ses affaires.
- Chantal, elle est là. Des années que tout son bordel me faisait chier. Le voir encore et encore, m'y cogner, que ça tombe partout. Je continuerais à la maudire. J'ai juste besoin de l'aimer.
Aujourd'hui : Une table, une chaise, un lit, un canapé, une télé et un ordinateur.
Et encore, une télé, toujours éteinte.
Jamais aucune autre femme n'était entrée dans cette maison.
Une promesse qu'il s'était faite plus à lui-même qu'à la disparue.
II
A l'accueil de l'hôpital.
- Je viens ici parce que je vais mourir demain.
La femme le regarde étrangement.
- Vous me semblez en parfaite santé.
- Je vais mourir demain.
- Je ne peux rien faire pour vous.
- Je veux parler à votre directeur.
- Allez vous asseoir, je vais voir s’il peut vous recevoir.
Un homme se penche sur lui.
- Monsieur, si vous voulez bien me suivre.
- J'aimerais que vous me confirmiez ce que vous venez de dire à ma collègue.
- Je suis ici car je vais mourir demain.
- Je vais vous garder jusqu'à demain. Vous repartirez dans la journée.
Il est dans sa chambre, il sourit.
Il défait sa valise : un pyjama, une petite trousse de toilette.
Sur la table, il pose ses dossiers : son plan obsèques, son testament.
Dans le couloir, un étrange manège a lieu. Il ouvre sa porte. Deux infirmières le regardent. Alors qu'il va refermer, il sent qu'on tire sur la jambe de son pantalon. Il baisse les yeux et aperçoit une petite fille.
- Que veux-tu ?
- Parler
- On va s'asseoir ?
Ils s'assoient sur son lit.
- Il paraît que tu es venu ici pour mourir?
- Les nouvelles vont vite ici.
- Tu es là jusqu'à quand ?
- Demain, tout sera fini.
- C'est toi qui a décidé de venir ?
- Oui...Je voulais que ce soit facile pour tout le monde...
- Crois-tu que ce soit vraiment pour les autres que tu aies choisi de venir ici?
- Moi, je n'ai pas choisi de venir et pourtant, je suis là car, dans une semaine au plus, je serais morte...
- Non, ce n'est pas possible...Quelle horreur!...
- Monsieur, pourquoi ma mort serait-elle plus odieuse que la vôtre?
- Tu es toute jeune et tu as l'air intelligente...Ce n'est pas normal...Moi, je suis vieux mais toi, tu ne devrais pas être malade.
- J'ai une leucémie en phase terminale...
- Ma pauvre petite...Ma pauvre petite...
- Il est l'heure que j'aille me coucher monsieur...Viendras-tu demain matin me voir dans ma chambre? Mes parents commencent à la vider.
-Je ne pourrais pas rester longtemps.
-Tu resteras le temps que tu voudras...L'important, c'est que tu viennes me voir.
Elle lui dépose un baiser sur la joue. Il esquisse un mouvement de recul craignant la froideur de la mort.
II était généreux et chaud. Doux et tendre. Merveilleux et enfantin.
Voilà, enfantin.
III
Les bruits dans le couloir s'amplifient.
Il enfile ses chaussons et se dirige vers la chambre de la petite fille.
Des infirmières entrent et sortent, préoccupées.
- Que se passe-t-il?
- Retournez dans votre chambre...Elle viendra vous voir plus tard.
Sur son lit, il reste immobile pendant très longtemps.
Il ne touche pas à son petit déjeuner.
Il tente la lecture.
La télévision.
Rien.
De guerre lasse, il s'endort d'impatience.
Une légère caresse lui fait ouvrir les yeux.
La petite fille.
- J'ai vomi du sang. Elles ont eu peur.
- Comment tu te sens?
- Je suis fatiguée...Il paraît que tu es inquiet ? Je ne vais rester trop longtemps car il faut que je retourne me coucher..
- Je passe te voir cet après-midi.
Elle disparaît.
IV
- Bonjour monsieur.
- Bonjour monsieur le directeur.
- Comment vous sentez-vous?
- Je suis effondré..
- Pouvez-vous me dire pourquoi?
- La petite fille de la chambre voisine
- Nous faisons notre possible, vous savez.
- Aujourd'hui, je sais pourquoi je suis là.
Le repas du midi arrive. Il mange rapidement.
Devant la porte de la petite, il reste tétanisé.
- Alors, on ne rentre pas?
- J'avais peur...j'avais peur...
- Entre.
Ils s'installent l'un en face de l'autre.
- Est-ce que ça te dirait de faire un tour dans le parc ?
L'étrange couple part dans les couloirs.
L'ascenseur les mène au rez de chaussée.
Un léger vent apaise la chaleur du soleil.
- Depuis combien de temps n'es-tu pas sortie de cet hôpital?
- Cela fait plusieurs semaines.
- Une balade n'a jamais tué personne.
V
- Vous croyez que c'est intelligent d'être sorti sans prévenir ?
- Nous sommes capables de nous occuper de nous-mêmes...Nous ne sommes pas impotents, nous sommes mourants.
- Elle est mourante. Vous non. Vous êtes en vie.
- Demain, on va aller au cinéma.
Le directeur parti, il s'allonge paisiblement.
VI
Devant la porte de l'enfant, elle le regarde .
- Vous vous êtes fait aussi beau que quelqu'un qui se rend à des obsèques.
Ils rirent tous les deux.
- Aujourd'hui, une journée inoubliable devant nous.
Ils quittent l'hôpital sous les regards du personnel soignant.
Tous notent l'heure : 14h 06.
- Retournons nous. On va leur faire un beau sourire. Nous allons rire et manger des bonbons. Une promesse : nous ne mourrons pas aujourd'hui.
Ils arrivent en ville.
- Que veux-tu aller voir ?
- Kung-fu panda.
Pendant toute la séance, ils pleurent de rire.
Ils s'échangent des mouchoirs.
Ils se chipent des bonbons.
C'est toujours en riant qu'ils rentrent.
Les soignants sont soulagés.
André et Jeanine s'étreignent fortement.
Ils retrouvent leur chambre respective.
C'est à 22h14 que les infirmières constatent les 2 décès.
