dimanche 25 octobre 2026

Le Monde diplomatique septembre 2026

La passion selon Henry Miller

L’attrait de la littérature anglo-saxonne demeure puissant en France. D’ailleurs, 75 % des fictions traduites dans l’Hexagone le sont de l’anglais. Pourtant la prose de Henry Miller est délaissée. Dommage car, malgré tout ce qu’on peut lui reprocher, il a su trouver les mots et les rythmes pour célébrer l’élan même de la vie.

De Brooklyn à Big Sur, de Montparnasse à Corfou, Henry Miller, aventurier de lui-même, a construit une œuvre explosive, honnie et adorée. On l’a aimé et on lui a tout reproché. Son manque d’engagement, son obscénité, sa fainéantise. On l’a dit phallocrate, misogyne, réactionnaire, raciste, antisémite — parfois à raison. Miller, provocateur en chef, insupportable aux censeurs américains des années 1930, égocentrique et libre, a été vénéré trois décennies plus tard par ses lectrices et lecteurs aux colliers de fleurs et aux seins nus. Il n’est plus guère fréquenté. Nouveau puritanisme ? Implicitement réduit au scandale, au sexisme, à la pornographie ? Passés de mode, son incroyable élan vital, son amour mystique du vivant qui réveille, son génie toujours dérangeant ?


Petit mec de Brooklyn, Henry Valentine Miller y est né le 26 décembre 1891, de parents d’origine allemande et luthériens. Comment imaginer que le petit garçon qui court dans les rues avec Stanley ou Alfie révolutionnera un pan entier de la littérature, inventant, avant l’heure, l’autofiction ? Où est la réponse ? Dans les livres ? Dans la vie ? Si, comme il dit, « l’autobiographie n’est que du pur roman (1) », la sienne, qu’il invente et masque en l’écrivant, est saisissante. Tout est-il vrai ? Ce n’est pas le sujet. L’écriture transfigure tout. Les amis, le sexe, la misère, la joie. Même le « je » qui est au centre, spectateur et héros de ce monde que l’écrivain Miller recrée comme un tableau d’Otto Dix, mais avec, toujours, cette absolue détermination exactement formulée par Vincent Van Gogh : « Je préfère mourir de passion que d’ennui (2). »


Enfant, il regarde les navires de guerre arrimés sur l’East River et les marins, revenus de Porto Rico, qui, le samedi, se défoulent sur les « poules » du foutoir. Son père est tailleur et alcoolique, sa mère bat comme plâtre sa fille handicapée mentale et n’a jamais pris son fils dans ses bras. Pourtant il est heureux, c’est la rue qui l’élève. L’inauguration du deuxième pont de Brooklyn ouvrant la route aux Juifs de Delancey Street sifflera la fin des jeux. Il écrira sur cette « invasion » d’une manière insupportable dans son Tropique du Capricorne. L’antisémitisme en Amérique n’en est pourtant qu’à ses prémices, vingt ans avant les réunions pronazies du Bund germano-américain, qui regroupait des Américains d’origine allemande. Miller n’a jamais été pronazi, ni pro quoi que ce soit, d’ailleurs. Alors ? Pourquoi écrire cent fois le mot « juif » dans ses deux Tropique, celui du Capricorne comme celui du Cancer, qui est publié cinq ans plus tôt ? Provocation ? Stupidité ? Imprégnation familiale ? Justement, les Miller, chez qui on parle allemand, partent s’installer dans le quartier néerlandais.


Dans ce début de siècle, Brooklyn est déchaîné. Music-hall, vaudevilles, casinos. Le Luna Park de Coney Island illumine les nuits tandis que le jazz balbutie. Miller y passe son adolescence à lire tout le temps. Jack London, Robert Louis Stevenson, Jules Verne. Ce qu’on classait alors en juvéniles romans d’aventures. Mais il aime surtout Rabelais, Pétrone et Boccace, et aussi Maurice Maeterlinck. Les thèmes qui résonnent en lui : l’amour de la vie, la puissance du langage, la libération de soi-même, le merveilleux, le plaisir… Car Miller, bientôt, découvre les femmes. Lola, sa professeure de piano ; Cora, la blonde ; Pauline, la veuve ; et les effeuilleuses des burlesques ; et les putains de toutes les Babylones…


Le jeune homme agité arrête ses études à 18 ans. Il part, se retrouve à San Diego, dans des plantations, à ramasser des citrons. Un soir, une conférence de la féministe anarchiste Emma Goldman sur Friedrich Nietzsche lui ouvre le monde. Désormais, il portera L’Antéchrist en bandoulière : laissons la religion aux grenouilles de bénitier, soyons libres et jouissons sans entraves ! Il est en avance, mais il se trouve.


Rentré à Brooklyn, il reste l’écrivain qui n’écrit jamais, même si des milliers de mots s’entrechoquent dans sa tête. Immobile, il lit. Tout Fiodor Dostoïev- ski, Faim, de Knut Hamsun, la poésie érotique de Walt Whitman, tandis que la Génération perdue s’apprête à rejoindre Paris, pour faire sa révolution. Des Américains bon teint. Miller, pauvre immigré de la deuxième génération, lui, attend son heure.


Au début des Roaring Twenties (les « Années folles » de la décennie 1920), quand les Fitzgerald font la foire au Plaza, Miller, marié à 26 ans et jeune père, devient chef du personnel de la Western Union. Il décrira dans Tropique du Capricorne cet enfer à la Goya où des foules hurlantes de porteurs de télégrammes se pressent devant son bureau. « L’homme qui travaille pour vivre n’a pas le temps de vivre (3) », Miller envoie tout balader. Son travail « qui est la mort » et son foyer « qui est une morgue ». Un soir, il a rencontré June, la taxi-dancer aux frotti-frotta tarifés. Femme fatale, « ange pur », elle devient son obsession, la femme qui, dans sa littérature, aura tous les noms. Il divorce, elle l’épouse, croit en lui, l’entretient, elle « accouchera » Henry Miller… Lequel rêve au Paris fantasmé des Américains, celui du dollar fort, des peintres et des écrivains. Il vient de lire L’Or, de Blaise Cendrars. Coup dans le ventre, coup au cœur. Miller doit trouver son propre « je » qui lui échappe.


La crise de 1929 a signé la fin de la Génération perdue. En 1930, Henry, poussé par June, embarque pour la France. Seul. « Nombril de l’univers, on se traîne vers toi sur les mains et les genoux, comme un idiot aveugle et balbutiant (4) ! » Mais Montparnasse a changé et Miller est en retard. Des années 1920 ne restent que quelques peintres ou écrivains hantant les hôtels borgnes où les punaises vous piquent. C’est la ville des exilés que restituera Tropique du Cancer. Miller couche dans cent hôtels, découvre Un chien andalou, de Luis Buñuel, le surréalisme d’André Breton : « Lâchez tout ! Partez sur les routes (5) ! »


Il est fauché, il va tous les jours attendre l’argent de June à l’American Express, revient bredouille. Heureusement qu’il y a souvent quelqu’un pour lui servir un verre, lui glisser un billet, lui offrir à dîner, le loger. Il faut bien payer les prostituées… La misère dans laquelle vécut Miller a nourri son mythe : elle est en partie légende, et elle est début de littérature. « Je n’ai pas d’argent, pas de ressources, pas d’espérances. Je suis le plus heureux des hommes au monde (6). »


Henry, clochard céleste, vit au jour le jour. On vient de le présenter à Anaïs Nin. Elle écrit dans son journal, en 1931 : « Lorsqu’il descendit de voiture et s’avança vers la porte où je l’attendais, je vis un homme qui me plut. » Il dort sur des planchers, elle est mariée avec un banquier. « J’adore lui donner de l’argent », écrira-t-elle aussi. Cela tombe bien, elle le financera pendant sept ans. Henry vient de lire le manuscrit de Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline, qui l’a bouleversé. Écrire vite, écrire comme on peint ou comme on respire.


Jours tranquilles à Clichy (publié en 1956) : Henry partage un appartement avec son ami, l’écrivain Alfred Perlès. Anaïs vient souvent. « Tu es le plus grand écrivain, vivant, aujourd’hui (7) », lui écrit-elle. Elle a lu le manuscrit qu’il tarde à finir. Lui, qui sera le peintre des corps, des fluides et du chaos ; lui, solaire et orgueilleux, blasphémateur et libre, a peur. « Tout ce récit personnel. Peut-il se justifier ? Les gens vont dire que je suis un monstre, que ma place est à l’asile. »


Depuis 1932, l’Obelisk Press du Britannique Jack Kahane publie à Paris, en anglais, des livres qui seraient censurables en Angleterre ou aux États-Unis. C’est évidemment le cas du très cru Tropique du Cancer. Kahane, enthousiasmé par le livre et l’intervention de Nin, qui paiera la publication, signe un contrat pour trois romans. Le premier sortira en février, après les fêtes. Ce n’est pas une œuvre qu’on glisse sous le sapin. En fait, Henry attendra deux ans. Miller a la quarantaine bien avancée quand son Tropique est enfin sous presse. En 1934, il sort avec sur la couverture la mention « ne pas importer en Angleterre et aux USA ». Denoël publiera en 1945 la première traduction en français.


Et ça commence. « Ce n’est pas un livre. C’est un libelle, une insulte, un crachat à la face de l’Art, un coup de pied dans le cul à Dieu, à l’Homme (8). » Bref, une bombe, un dégueuloir bousculé et bousculant d’images et de mots, un matériau jailli de la « noire matrice du sexe », un cri dédié à Paris, la ville des « torturés, des hallucinés, des grands maniaques de l’amour ». Tropique du Cancer est de la lave en fusion, une explosion baroque et ardente. Le sexe y est renaissance, la ponctuation haletante vous coupe la respiration.


Cendrars passe douze heures avec Miller, il écrira : « Un écrivain américain nous est né — Henry Miller, qui vient de publier son premier livre à Paris. Livre royal, livre atroce, exactement le genre de livres que j’aime le plus (9). » George Orwell écrit : « Voici à mon avis le seul écrivain de prose imaginative de la moindre valeur qui soit apparu parmi les races anglophones depuis quelques années (10). » Céline envoie à Miller une lettre qu’il ne comprend pas bien, tandis que son ami pour la vie, Lawrence Durrell, lui écrit : « J’ai envie de gueuler “bravo !” » Pour Norman Mailer, c’est « l’un des dix ou vingt grands romans de notre siècle, une révolution de la conscience (11) ». Une révolution de la littérature, surtout, qui rendra possibles Jack Kerouac, William Burroughs, toute la Beat Generation, ainsi que Hubert Selby Jr., Charles Bukowski… Des éditions pirates circuleront de Vienne jusqu’à Shanghaï. Le Japon s’enthousiasme, la Tchécoslovaquie en publie la première traduction. Il faudra attendre 1964 pour que le livre soit autorisé aux États-Unis.


À la fin des années 1930, Miller refuse de rejoindre les républicains en Espagne. Il se fiche de la politique. « Être absolument, complètement indifférent au sort du monde (12). » En Allemagne, Adolf Hitler édicte les premières lois antijuives.


L’écrivain a maintenant un atelier, villa Seurat, avec tout le confort, payé par Nin. Des lecteurs lui écrivent du monde entier, l’Obelisk Press vient de publier Printemps noir. Il s’y souvient de la boutique de son père, il écrit sur la guerre, sur « le bouton meurtrier qu’on poussera (13) ». Le livre est dédié à Anaïs, comme il dédiera le génial Tropique du Capricorne, publié en 1939, à June.


Après les accords de Munich, Miller quitte la villa Seurat, descend jusqu’à Nice, s’embarque pour Corfou rejoindre Durrell. C’est là, comme un phénix, qu’il renaîtra à lui-même, frotté d’huile d’olive et les pieds nus. De la Grèce, il nous laisse le merveilleux Colosse de Maroussi et ces mots : « J’avais marché les yeux bandés à pas chancelants, hésitants ; j’étais orgueilleux, arrogant, satisfait de mener la vie fausse et restreinte du citadin ; la lumière de la Grèce a ouvert mes yeux, a pénétré mes pores, a fait se dilater mon être tout entier. J’ai retrouvé ma patrie, le monde avec le centre véritable. »


Miller est mort en 1980, aux États-Unis, à 89 ans. Il laisse une cinquantaine d’ouvrages, des milliers de lettres et environ deux mille aquarelles.


Agathe Mélinand


Le Monde diplomatique septembre 2026


Femmes journalistes, ces pionnières des années 1930

C’est l’effroi chez les journalistes de droite quand, à partir des années 1930, de nombreuses femmes entrent dans la profession. Elles y demeurent très minoritaires, mais, hormis les éditoriaux, plus aucun registre ne leur est interdit. Loin d’être cantonnées aux rubriques mode, couture, cuisine, enfant, elles enquêtent sur tous les sujets et s’emploient à faire mentir les stéréotypes ancestraux dans une perspective universaliste.

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Gerda Taro. – Entraînement de miliciennes républicaines sur une plage près de Barcelone, Espagne, août 1936
© Gerda Taro/Magnum Photos - International Center of Photography, New York

«Quelle journaliste n’a pas entendu cette confidence ? “Vous, chère amie, ça va bien, vous êtes l’exception. Mais, en principe, je suis l’adversaire des femmes dans le journalisme.” » Nous sommes en juin 1928, et si la célèbre Andrée Viollis s’amuse de cette anecdote dans son article des Nouvelles littéraires, c’est parce qu’elle sait que « le nombre de femmes dans les journaux augmente ». Au diable les phallocrates, les misogynes, les grincheux. La décennie qui s’ouvre va consacrer la place des signatures féminines dans les périodiques. Bien entendu, elles sont une minorité, 3,5 % semblerait-il (1). Mais la carte de presse n’est pas obligatoire, l’hybridité de la profession est exacerbée : difficile de mesurer véritablement qui est journaliste et qui ne l’est pas. En revanche, dépouiller les périodiques de l’entre-deux-guerres, c’est estimer avec discernement que les femmes y prennent leur part. Les années 1930, particulièrement, sont pionnières. Et arpenter les journaux, revues et autres publications de la gauche, c’est prendre conscience du rôle qu’ils jouent dans l’émancipation professionnelle et sociale des femmes. Journalistes, collaboratrices régulières ou ponctuelles, elles se saisissent de cet accès privilégié pour se faire entendre — ou, tout simplement, pour exister.

Les pages consacrées aux femmes se multiplient dans les années 1930. L’« hebdomadaire littéraire et politique » Vendredi a été fondé en novembre 1935 dans l’enthousiasme du Front populaire qui se dessine. Dès son premier numéro apparaît une page « Vendredi de la femme », qui évoluera sous diverses formes. Elle paraît avoir été dirigée par la communiste Henriette Nizan, qui y tient une chronique, « La tapisserie de Pénélope ». Cette page s’inscrit résolument en opposition aux « magazines » et « journaux » habituellement destinés aux femmes : « Dieu sait qu’ils leur font bonne mesure : mièvrerie et insanité, niaiserie et futilité, sex-appeal et tapisserie, crasse et guimauve, écrit la journaliste Magdeleine Paz. À force de contempler leur reflet dans toutes les glaces — écran, scène, littérature et prunelles des soupirants —, elles jureraient que “c’est arrivé”. “Nous autres femmes. (…) Si femme. Tellement femme. Entre femmes”. » Si elle ne fait pas dans la dentelle lorsqu’elle relate les débats ayant précédé la création de cette page, c’est pour mieux poser l’autre vision sociale que Vendredi y poursuivra, et la nourrir d’une perspective universaliste : «  Femme. Ça contient tout de même quelque chose, ce petit vocable étouffé, qui fait résonner en mineur les chaînes de l’esclavage (…). Faire de la femme un être humain. Partir de là, passer par là, aboutir là. »

Un titre important, installé dans le paysage journalistique français depuis des décennies, n’est pas en reste : le quotidien de tendance radicale L’Œuvre possède sa page « L’œuvre des femmes », laquelle devient « L’œuvre féministe », inflexion politique et non pas uniquement genrée à noter. Elle comprend plusieurs rubriques, dont « Les femmes au travail », à laquelle sa rédactrice Hélène Gosset collabore régulièrement. Secrétaire générale de la Ligue des droits de l’enfance, elle a participé à la délégation des femmes du Rassemblement populaire reçue par Léon Blum le 29 mai 1936. Elles lui ont demandé de « faire aboutir leurs revendications essentielles, notamment le vote des femmes, et (…) son appui pour obtenir l’égalité des droits civils et politiques, le droit au travail ». Comme toutes ses consœurs, Hélène Gosset n’est pas pour autant exempte de caractérisations ancrées dans des stéréotypes ancestraux. S’intéressant, pour l’un des volets de sa rubrique, à « la librairie et l’édition », elle affirme que « la bibliophilie est un goût très féminin ». D’autres réflexions délivreront des propos encore plus conservateurs.

Les organes militants se dotent aussi d’une « Page de la femme ». Le quotidien du Parti communiste, L’Humanité, s’il l’invoque dans ses divers articles, ne la formalise pas ainsi mais par une rubrique principale, « La femme et l’enfant », déclinée avec la mode, la cuisine, etc. Quant au Populaire, organe de la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO) socialiste, après avoir publié diverses rubriques dont « La femme et le foyer », il inaugure en 1933 une page hebdomadaire au caractère plus politique : « La femme, la militante ». Les conseils culinaires ou ménagers ne disparaissent pas pour autant, la mode non plus, dont le journal Presse-Publicité soutient en 1937 qu’elle est le « domaine de l’activité économique le plus féminin ». La prescription est suivie jusque dans les organes militants, et, dans sa rubrique « La mode », la rédactrice du Populaire Germaine Degrond assure : « Il est toujours possible à une femme de trouver le moyen d’être coquette, et celle qui traîne tout le jour en savates et tablier souillé est sans excuses. Employée, ouvrière ou ménagère, elle doit avoir le souci de sa tenue ; un soupçon de coquetterie embellit et donne du charme à la plus modeste. »

Ces considérations tranchent avec la « Tribune des femmes socialistes », présente dans la page, où l’engagement des femmes est privilégié. En juin 1938, la militante allemande Liselotte Herrmann est exécutée à la hache. Andrée Marty-Capgras, membre de la commission exécutive de la Fédération de la Seine et secrétaire adjointe du Comité national des femmes socialistes, s’offusque de la passivité de ses semblables : « Vraiment, ce qui se passe dans le IIIe Reich n’est-il pas de nature à émouvoir les femmes de notre pays ! Et que faudra-t-il pour leur donner l’amour de la liberté, le respect de la démocratie, et — ce qui est mieux — la volonté de défendre l’une et l’autre dans le socialisme ! » Une internationale des femmes se construit.

Les périodiques ne sont-ils dirigés que par des hommes ? Un journal souvent cité fait figure de précurseur, La Fronde (1897-1905), premier quotidien à la rédaction exclusivement féminine, fondé par Marguerite Durand. Parmi ses collaboratrices, Séverine (pseudonyme de Caroline Rémy, 1855-1929), modèle pour les femmes journalistes. À la mort de la seconde, la première achètera sa propriété pour en faire une résidence estivale pour ses consœurs. Quelques années auparavant, ces dernières se sont battues pour pouvoir accéder à la Maison des journalistes, réservée aux hommes.

Parallèlement à la « Tribune des femmes socialistes » du Populaire naît un « organe d’éducation et de propagande » qu’édite mensuellement le Comité national des femmes socialistes. Sa rédactrice en chef est Marthe Lévy, également rédactrice au Populaire. Moins confidentiel, l’organe du Comité mondial des femmes contre la guerre et le fascisme (CMF), lié à l’Internationale communiste, s’intitule dans un premier temps Les Femmes dans l’action mondiale, pour devenir ensuite, modification non anodine, Femmes. Ses couvertures égrènent des portraits dignes d’un magazine de beauté, souvent confiés à l’Agence Rapho (dirigée par Charles Rado) et à ses femmes photographes, Nora Dumas et Ergy Landau. Difficile, sous le bel artifice, d’y repérer un organe militant… lequel s’affiche dès la page de couverture tournée. On subodore la volonté de contrebalancer les revues, hebdomadaires dits « féminins » et qui n’ont aucun caractère politique (2). On les y brocarde d’ailleurs parfois : « J’ai cherché en vain dans toutes ces feuilles illustrées abondamment, à côté de l’art de se coiffer, de se maquiller, de garder ou de perdre son mari, l’art de combattre aussi la vie chère !… » Le contenu de classe n’échappe pas à la communiste, syndicaliste et féministe Bernadette Cattanéo, qui y signe souvent des articles sur le droit de vote des femmes.

Un périodique se distingue, Vendredi. Sa direction représentant les trois tendances de la coalition du Front populaire est d’une remarquable mixité. Aux côtés des écrivains André Chamson (pour les radicaux) et Jean Guéhenno (pour les socialistes), on trouve la reportrice Andrée Viollis (compagne de route du Parti communiste). Entrée en 1917 au Petit Parisien — qui n’a rien « de gauche » —, où au bout de quelques années elle a été chargée des grands reportages, elle est membre du conseil d’administration du Syndicat national des journalistes depuis 1924. Sa notoriété a favorisé sa présence dans cette direction ; elle n’est pas pour autant l’« arbre femme », alibi dans un paysage professionnel d’hommes.

Ses consœurs ne sont pas davantage cantonnées dans des revues ou autres feuilles dites « féminines ». Elles ne sont pas systématiquement reléguées aux rubriques de cuisine, de couture, de mode, à celles qui traitent de la maternité ou des enfants. Elles s’occupent également de politique ou de social ; leurs textes traitent de thématiques identiques à celles de leurs confrères. Dans un article de 1928, Andrée Viollis rendait hommage au journal La Fronde, parce qu’il « prouva tout au moins, et avec éclat, que les femmes étaient aptes à tous les genres de journalisme ». Les années 1930 ne cessent d’entériner leur collaboration protéiforme. Chroniqueuses, commentatrices, critiques, reportrices (3)… Même minoritaires, elles deviennent très présentes ; même parfois malmenées, elles se banalisent. Un de leurs homologues masculins, Clément Vautel, le signale avec subtilité dans le quotidien de droite Le Journal en 1933 : « Notre confrère, qui est d’ailleurs une consœur, Mme Geneviève Tabouis »…

Un seul genre journalistique semble toutefois demeurer l’apanage des hommes : l’éditorial. Au moment de la guerre d’Espagne, hormis Andrée Viollis dans Vendredi et les périodiques confectionnés par des militantes, aucun éditorial n’est signé par une auteure. Ne laisserait-on l’expression d’une ligne politique qu’à un homme ? On la lui laisse aussi, probablement, du fait de la rareté des femmes dans les postes de direction.

Mais il existe d’autres chemins pour influer sur la ligne éditoriale, pour énoncer des angles la déterminant. Deux genres journalistiques investis par les femmes vont servir ces desseins. La chronique est l’un d’entre eux.

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Fred Stein. – Gerda Taro fumant devant sa machine à écrire, Paris,1936
© Fred Stein Archive - www.fredstein.com

Si on la pratique pour commenter les arts et la littérature (4), elle est aussi usitée pour d’autres sujets. Dans le quotidien communiste Ce soir, dirigé par Louis Aragon et Jean-Richard Bloch, des chroniques quotidiennes s’apparentant à des billets sont tenus par les deux sexes. On s’y entretient de la vie sociale et politique, par des saynètes (5).

L’apparence de la désinvolture, le ton badin n’ont pas leur place dans la chronique judiciaire, assumée avec autorité depuis 1934 dans L’Œuvre par Madeleine Jacob, que son éminent confrère Géo London, d’une « autre » presse, considère comme son égale (6). Celle-ci a été secrétaire de rédaction de 1929 à 1936 à l’hebdomadaire illustré Vu dirigé par Lucien Vogel, où elle a pratiqué le reportage au bout de quelques années.

La légèreté est exclue à la rubrique de politique étrangère. À L’Œuvre, sa cheffe Geneviève Tabouis en assure depuis 1932 la chronique avec un ascendant indiscuté. Tous ses articles sont suivis par le personnel politique et diplomatique français et international, et lui « valent d’être (…) prise à partie par la presse allemande et par Hitler lui-même lors d’un discours qu’il prononce le 1er mai 1939 (7) ». Elle est écoutée ; elle est redoutée. Elle est moquée, aussi, mais avec un persiflage distancié qui atteste sa stature. En novembre 1936, dans l’hebdomadaire d’extrême droite antisémite Je suis partout, Pierre Gaxotte (élu à l’Académie française en 1953) condamne le traitement de la guerre d’Espagne dans les journaux liés au Front populaire : « Sont appelées nouvelles vraies les nouvelles qui paraissent dans Le Populaire, L’Humanité et L’Œuvre. Sont appelées nouvelles fausses, celles qui n’y figurent pas. » Son article s’intitule « À l’école des journalistes, cours de Madame Tabouis » : « J’ose aujourd’hui entrer dans le domaine ardu de la politique extérieure, des hautes chancelleries et des secrets d’État. Prêt à retourner à l’école, je ne pouvais prendre de meilleur professeur que Mme Geneviève Tabouis, autorité internationale, lumière de la SDN [Société des nations], gardienne de la bonne doctrine, qui connaît les secrets du Foreign Office, du palais Chigi et de la Wilhelmstrasse, comme ceux de la Grande Pyramide et Toutânkhamon lui-même. »

Une enquête sur le travail des hommes

Influer sur la ligne éditoriale, jouer un rôle politique, c’est parfois aller sur le terrain, mener l’enquête. Les femmes s’emparent du reportage, avec fréquence. Est-ce parce qu’elles possèdent une « fameuse intuition », « don de nature », selon une collaboratrice de L’Écho d’Alger en 1933 ? Est-ce parce que la femme a, « comme l’enfant, comme l’animal, un instinct sûr qui lui fait, mieux que bien des raisonnements, deviner un caractère, percer des mobiles, trouver la clé d’une situation » ? Parce qu’elle est « curieuse », « sensible », « plus docile que l’homme, et parfois plus consciencieuse » ?… Ces diverses « qualités », énumérées avec conviction par Andrée Viollis en 1928, montrent la complexité de la place des femmes dans le journalisme, au-delà d’une unique question de domination d’un sexe sur l’autre.

Les femmes sont bien représentées dans le reportage social. Elles contribuent à y imprégner un fort contenu de classe. Dans l’« organe du radicalisme » La République, Marguerite Jouve publie une série en octobre 1934 sur les enfants délinquants : « Quand, dans le lycée où il est interne, le collégien se dissipe à l’étude, qu’il joue au pion des tours pendables, qu’il fume en cachette dans les cabinets, tout ceci n’est que peccadille. Qu’un enfant en liberté surveillée commette des fredaines de même ordre et tout de suite son cas devient inquiétant. » Le Front populaire génère une multitude d’articles sur les loisirs, et la reportrice Juliette Pary en entretient le lecteur dans l’hebdomadaire politique et artistique Marianne, dirigé alors par Emmanuel Berl. Elle collabore aussi à l’hebdomadaire illustré communiste Regards, dont la secrétaire de rédaction depuis 1932 est Georgette Gueguen-Dreyfus. Il accueille nombre de reportages sociaux, dont ceux de Lydia Lambert sur le mariage, les campagnes abandonnées, d’Henriette Nizan sur les cartomanciennes, les concierges… Des articles parfois agrémentés de clichés de la reportrice-photographe Juliette Lasserre.

Le thème du travail est forcément présent dans les colonnes des périodiques de la gauche, qu’ils soient militants ou engagés. Dans Le Populaire, la socialiste Monique Berger publie une longue série en 1938 sur « Le travail des hommes ». Dans L’Œuvre, Germaine Decaris, rédactrice au service des informations, s’enquiert du sort des « vendeuses de pâtisserie », notamment lors de leur pause-déjeuner de vingt minutes, prise avec leurs patrons, et où « il est défendu de parler » : « Une des vendeuses avait imaginé de jeter un coup d’œil sur un journal, durant ces vingt minutes. La patronne intervient avec violence : “Depuis quand vous permettez-vous de lire le journal ? Pour qui vous prenez-vous ?” » Dans Vendredi, Magdeleine Paz s’attaque au tabou de la prostitution, dans une série « Femmes à vendre » ; elle souligne qu’elle « se trouve en présence d’un esclavage double : esclavage de classe, esclavage de sexe ». Mais n’allons pas penser que l’on confine les femmes au social, pour lequel elles seraient censées avoir une fibre plus marquée, empreinte d’une empathie spécifique. Certains de leurs confrères s’y taillent aussi une réputation, et la concurrence reste rude.

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« Ce que fut la tragédie de Malaga », par Simone Téry, avec des photos de Capa et Taro, « Regards », 18 mars 1937
Couverture de la revue « Regards » du 31 mars 1938, titrée « J’ai vécu les heures tragiques de Barcelone sous les bombes » (reportage de Simone Téry)
Simone Téry photographiée avec des miliciens sur le front de Jarama, « Regards », 11 mars 1937

Rude aussi pour d’autres formes de reportage, et notamment pour dénoncer la condition de populations discriminées. Les reportrices apparaissent plus présentes que leurs confrères sur les questions coloniales. Magdeleine Paz est l’une d’elles, figure pionnière de l’anticolonialisme, de l’antiracisme et du droit des étrangers. Rédactrice à l’« hebdomadaire d’éducation civique et d’action républicaine » de Georges Boris, La Lumière, Denise Moran mène quant à elle inlassablement l’enquête sur l’assassinat en 1934 du journaliste martiniquais André Aliker. Elle dénonce : « Crime politique, selon toutes probabilités. Crime en présence duquel, en tout cas, les autorités ont pris la plus louche attitude. Crime et carence judiciaire représentatifs de la dictature de fait qu’exerce à Fort-de-France une certaine oligarchie financière et industrielle. »

La planète entière est-elle toutefois le lieu de leur exercice ? Andrée Viollis a ouvert la voie à ses consœurs, les routes des expéditions lointaines, paisibles, tendues, hostiles, dangereuses. Aucune rédaction ne semble hésiter à les y envoyer. Le journaliste conservateur Pierre Mille, dans le non moins conservateur quotidien Le Temps, en prend acte en 1932 : « C’est par vingtaines, par cinquantaines, que des journalistes français deviennent globe-trotters et s’envolent vers les extrémités de la terre. (…) Même les femmes qui s’en mêlent ! [Alexandra] David-Néel, Andrée Viollis, Titaÿna [Élisabeth Sauvy], Clara Candiani, et elles font du bon travail ! » Le reportage fait vendre du papier : peu importe qui le signe.

On se rend fréquemment dans l’Italie mussolinienne, pour y interviewer le Duce. Janine Bouissounouse se prête à l’exercice, pour un numéro spécial de Vu en 1933. Les femmes journalistes étaient-elles utilisées pour les entretiens parce qu’on était convaincu que leur genre aiderait le personnel politique masculin à s’épancher ? Il faudrait trouver trace de telles présuppositions. Pratiquaient-elles plus l’exercice que leurs confrères, grâce à leur capacité d’écoute, toute… féminine ? Affirmation contredite par l’examen scrupuleux des articles des unes et des uns : les entretiens sont nombreux. La radio est balbutiante, la nécessité d’incarner l’information est primordiale. En revanche, qu’on confie de plus en plus d’interviews aux femmes atteste leur déploiement dans la profession.

Ces entretiens sont en outre souvent effectués dans le cadre de reportages pour lesquels elles ont été dépêchées : l’insertion de dialogues et de paroles rapportées est consubstantielle au genre. Les recueillir se révèle souvent périlleux. Janine Bouis-sounouse et Madeleine Jacob vont en Autriche pour Vu en 1934 lors de l’écrasement de « Vienne la rouge », la seconde y retourne en mars 1938 au moment de l’Anschluss pour l’hebdomadaire de la Confédération générale du travail (CGT), Messidor.

Enquêter en zone de tension politique, dans des dictatures, lors d’annexions, leur fait toutefois courir des risques aisément mesurables, et accrus par rapport à leurs confrères. En jouent-elles dans leurs reportages ? Si, comme il se doit, elles y mettent en scène le danger, rares sont les remarques liées à celui qui leur est propre. Pudeur, inconscience ? Volonté d’être un journaliste comme un autre ? Silence devant ce qui enjoindrait à une rédaction de ne plus les faire partir ? Pourtant, le sensationnalisme en récolterait les fruits. Pour ces reportrices de gauche, la cause qu’elles défendent doit peut-être effacer leur individualité.

En juillet 1936, la République espagnole est attaquée, on accourt du monde entier. La guerre va pour la première fois devenir l’un des terrains des femmes journalistes, similairement à leurs confrères. La place professionnelle gagnée, la proximité géographique avec la France, autant de facteurs qui vont les y imposer. Et définitivement les inclure dans le reportage de guerre. Leur engagement antifasciste viscéral va également contribuer à asseoir le reportage engagé comme un composé de ce genre journalistique. Elles s’appellent Madeleine Jacob — la première femme à être présente sur le sol espagnol en guerre —, Simone Harmel, Andrée Viollis, Marguerite Jouve, Simone Kahn, Renée Lafont, Germaine Decaris, Hélène de La Souchère (8)…

Reportrice-photographe en Espagne

Simone Téry, qui a fait ses gammes au début des années 1920 en Irlande, s’y hisse à jamais parmi les meilleurs reporters français en Espagne. Elle y prend, aussi, des photographies. Le métier de reporter-photographe peine à être reconnu. Nombre de directeurs de journaux considèrent sa production comme une illustration documentaire, un exercice artistique, et non pas comme un travail journalistique. Les clichés, souvent, ne sont pas crédités. C’est le cas de ceux de Gerda Taro — envoyée spéciale de Vu, Regards et Ce soir (9) — à l’instar des images rapportées par ses confrères. Taro, dont la mort inaugure le mythe du reporter-photographe, celui que la nécessité de l’information pousse à affronter le danger. Grâce à elle, comme à ses consœurs de plume, la place des reportrices sur un terrain de guerre ne sera plus un débat (10).

Pour que toutes ces femmes aient pu évoluer dans ce monde professionnel, il leur a fallu bien de la pugnacité, de la détermination, une forme certaine de courage ; la conviction qu’elles étaient là où elles devaient être. Nombre d’entre elles appartenaient à la petite bourgeoisie, avaient fait des études après le secondaire. Si elles ont emporté dans leurs roues leurs homologues au destin moins assuré, nous n’avons néanmoins pas trace d’une internationale des femmes journalistes, y compris dans le cadre militant, propice à l’émancipation.

Pour qu’elles aient pu accéder aux colonnes et aux rubriques des périodiques, il a aussi fallu des hommes qui les y ont aidées. Directeurs, chroniqueurs et reporters qui leur ont laissé la place, de la place, sans barguigner. « À la mémoire de Lucien Vogel sans lequel je n’aurais jamais été journaliste », dit l’épigraphe de l’auto- biographie de Madeleine Jacob en 1970.

L’occultation qu’elles ont subie postérieurement ne correspond pas à la réalité de leur présence dans les périodiques du XXe siècle débutant. En 1929, dans l’hebdomadaire littéraire de droite Candide, un collaborateur du nom de Louis Dausset dissertait sur « Les étapes du féminisme » : « De jour en jour il y a plus d’avocates, plus de doctoresses, plus d’employées de bureau, plus de secrétaires — oh ! que j’aime mieux ce dernier terme, qui n’a pas de sexe —, plus de reportrices — il en est de tout à fait remarquables —, plus de rédactrices de ministère. Méfiez-vous, c’est l’invasion. »

Anne Mathieu

Historienne, maîtresse de conférences à l’université de Lorraine, auteure de Journalistes face à l’épuration (1945-1946). Enquête dans des archives inexplorées, Syllepse, Paris, 2026.