La passion selon Henry Miller
L’attrait de la littérature anglo-saxonne demeure puissant en France. D’ailleurs, 75 % des fictions traduites dans l’Hexagone le sont de l’anglais. Pourtant la prose de Henry Miller est délaissée. Dommage car, malgré tout ce qu’on peut lui reprocher, il a su trouver les mots et les rythmes pour célébrer l’élan même de la vie.
De Brooklyn à Big Sur, de Montparnasse à Corfou, Henry Miller, aventurier de lui-même, a construit une œuvre explosive, honnie et adorée. On l’a aimé et on lui a tout reproché. Son manque d’engagement, son obscénité, sa fainéantise. On l’a dit phallocrate, misogyne, réactionnaire, raciste, antisémite — parfois à raison. Miller, provocateur en chef, insupportable aux censeurs américains des années 1930, égocentrique et libre, a été vénéré trois décennies plus tard par ses lectrices et lecteurs aux colliers de fleurs et aux seins nus. Il n’est plus guère fréquenté. Nouveau puritanisme ? Implicitement réduit au scandale, au sexisme, à la pornographie ? Passés de mode, son incroyable élan vital, son amour mystique du vivant qui réveille, son génie toujours dérangeant ?
Petit mec de Brooklyn, Henry Valentine Miller y est né le 26 décembre 1891, de parents d’origine allemande et luthériens. Comment imaginer que le petit garçon qui court dans les rues avec Stanley ou Alfie révolutionnera un pan entier de la littérature, inventant, avant l’heure, l’autofiction ? Où est la réponse ? Dans les livres ? Dans la vie ? Si, comme il dit, « l’autobiographie n’est que du pur roman (1) », la sienne, qu’il invente et masque en l’écrivant, est saisissante. Tout est-il vrai ? Ce n’est pas le sujet. L’écriture transfigure tout. Les amis, le sexe, la misère, la joie. Même le « je » qui est au centre, spectateur et héros de ce monde que l’écrivain Miller recrée comme un tableau d’Otto Dix, mais avec, toujours, cette absolue détermination exactement formulée par Vincent Van Gogh : « Je préfère mourir de passion que d’ennui (2). »
Enfant, il regarde les navires de guerre arrimés sur l’East River et les marins, revenus de Porto Rico, qui, le samedi, se défoulent sur les « poules » du foutoir. Son père est tailleur et alcoolique, sa mère bat comme plâtre sa fille handicapée mentale et n’a jamais pris son fils dans ses bras. Pourtant il est heureux, c’est la rue qui l’élève. L’inauguration du deuxième pont de Brooklyn ouvrant la route aux Juifs de Delancey Street sifflera la fin des jeux. Il écrira sur cette « invasion » d’une manière insupportable dans son Tropique du Capricorne. L’antisémitisme en Amérique n’en est pourtant qu’à ses prémices, vingt ans avant les réunions pronazies du Bund germano-américain, qui regroupait des Américains d’origine allemande. Miller n’a jamais été pronazi, ni pro quoi que ce soit, d’ailleurs. Alors ? Pourquoi écrire cent fois le mot « juif » dans ses deux Tropique, celui du Capricorne comme celui du Cancer, qui est publié cinq ans plus tôt ? Provocation ? Stupidité ? Imprégnation familiale ? Justement, les Miller, chez qui on parle allemand, partent s’installer dans le quartier néerlandais.
Dans ce début de siècle, Brooklyn est déchaîné. Music-hall, vaudevilles, casinos. Le Luna Park de Coney Island illumine les nuits tandis que le jazz balbutie. Miller y passe son adolescence à lire tout le temps. Jack London, Robert Louis Stevenson, Jules Verne. Ce qu’on classait alors en juvéniles romans d’aventures. Mais il aime surtout Rabelais, Pétrone et Boccace, et aussi Maurice Maeterlinck. Les thèmes qui résonnent en lui : l’amour de la vie, la puissance du langage, la libération de soi-même, le merveilleux, le plaisir… Car Miller, bientôt, découvre les femmes. Lola, sa professeure de piano ; Cora, la blonde ; Pauline, la veuve ; et les effeuilleuses des burlesques ; et les putains de toutes les Babylones…
Le jeune homme agité arrête ses études à 18 ans. Il part, se retrouve à San Diego, dans des plantations, à ramasser des citrons. Un soir, une conférence de la féministe anarchiste Emma Goldman sur Friedrich Nietzsche lui ouvre le monde. Désormais, il portera L’Antéchrist en bandoulière : laissons la religion aux grenouilles de bénitier, soyons libres et jouissons sans entraves ! Il est en avance, mais il se trouve.
Rentré à Brooklyn, il reste l’écrivain qui n’écrit jamais, même si des milliers de mots s’entrechoquent dans sa tête. Immobile, il lit. Tout Fiodor Dostoïev- ski, Faim, de Knut Hamsun, la poésie érotique de Walt Whitman, tandis que la Génération perdue s’apprête à rejoindre Paris, pour faire sa révolution. Des Américains bon teint. Miller, pauvre immigré de la deuxième génération, lui, attend son heure.
Au début des Roaring Twenties (les « Années folles » de la décennie 1920), quand les Fitzgerald font la foire au Plaza, Miller, marié à 26 ans et jeune père, devient chef du personnel de la Western Union. Il décrira dans Tropique du Capricorne cet enfer à la Goya où des foules hurlantes de porteurs de télégrammes se pressent devant son bureau. « L’homme qui travaille pour vivre n’a pas le temps de vivre (3) », Miller envoie tout balader. Son travail « qui est la mort » et son foyer « qui est une morgue ». Un soir, il a rencontré June, la taxi-dancer aux frotti-frotta tarifés. Femme fatale, « ange pur », elle devient son obsession, la femme qui, dans sa littérature, aura tous les noms. Il divorce, elle l’épouse, croit en lui, l’entretient, elle « accouchera » Henry Miller… Lequel rêve au Paris fantasmé des Américains, celui du dollar fort, des peintres et des écrivains. Il vient de lire L’Or, de Blaise Cendrars. Coup dans le ventre, coup au cœur. Miller doit trouver son propre « je » qui lui échappe.
La crise de 1929 a signé la fin de la Génération perdue. En 1930, Henry, poussé par June, embarque pour la France. Seul. « Nombril de l’univers, on se traîne vers toi sur les mains et les genoux, comme un idiot aveugle et balbutiant (4) ! » Mais Montparnasse a changé et Miller est en retard. Des années 1920 ne restent que quelques peintres ou écrivains hantant les hôtels borgnes où les punaises vous piquent. C’est la ville des exilés que restituera Tropique du Cancer. Miller couche dans cent hôtels, découvre Un chien andalou, de Luis Buñuel, le surréalisme d’André Breton : « Lâchez tout ! Partez sur les routes (5) ! »
Il est fauché, il va tous les jours attendre l’argent de June à l’American Express, revient bredouille. Heureusement qu’il y a souvent quelqu’un pour lui servir un verre, lui glisser un billet, lui offrir à dîner, le loger. Il faut bien payer les prostituées… La misère dans laquelle vécut Miller a nourri son mythe : elle est en partie légende, et elle est début de littérature. « Je n’ai pas d’argent, pas de ressources, pas d’espérances. Je suis le plus heureux des hommes au monde (6). »
Henry, clochard céleste, vit au jour le jour. On vient de le présenter à Anaïs Nin. Elle écrit dans son journal, en 1931 : « Lorsqu’il descendit de voiture et s’avança vers la porte où je l’attendais, je vis un homme qui me plut. » Il dort sur des planchers, elle est mariée avec un banquier. « J’adore lui donner de l’argent », écrira-t-elle aussi. Cela tombe bien, elle le financera pendant sept ans. Henry vient de lire le manuscrit de Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline, qui l’a bouleversé. Écrire vite, écrire comme on peint ou comme on respire.
Jours tranquilles à Clichy (publié en 1956) : Henry partage un appartement avec son ami, l’écrivain Alfred Perlès. Anaïs vient souvent. « Tu es le plus grand écrivain, vivant, aujourd’hui (7) », lui écrit-elle. Elle a lu le manuscrit qu’il tarde à finir. Lui, qui sera le peintre des corps, des fluides et du chaos ; lui, solaire et orgueilleux, blasphémateur et libre, a peur. « Tout ce récit personnel. Peut-il se justifier ? Les gens vont dire que je suis un monstre, que ma place est à l’asile. »
Depuis 1932, l’Obelisk Press du Britannique Jack Kahane publie à Paris, en anglais, des livres qui seraient censurables en Angleterre ou aux États-Unis. C’est évidemment le cas du très cru Tropique du Cancer. Kahane, enthousiasmé par le livre et l’intervention de Nin, qui paiera la publication, signe un contrat pour trois romans. Le premier sortira en février, après les fêtes. Ce n’est pas une œuvre qu’on glisse sous le sapin. En fait, Henry attendra deux ans. Miller a la quarantaine bien avancée quand son Tropique est enfin sous presse. En 1934, il sort avec sur la couverture la mention « ne pas importer en Angleterre et aux USA ». Denoël publiera en 1945 la première traduction en français.
Et ça commence. « Ce n’est pas un livre. C’est un libelle, une insulte, un crachat à la face de l’Art, un coup de pied dans le cul à Dieu, à l’Homme (8). » Bref, une bombe, un dégueuloir bousculé et bousculant d’images et de mots, un matériau jailli de la « noire matrice du sexe », un cri dédié à Paris, la ville des « torturés, des hallucinés, des grands maniaques de l’amour ». Tropique du Cancer est de la lave en fusion, une explosion baroque et ardente. Le sexe y est renaissance, la ponctuation haletante vous coupe la respiration.
Cendrars passe douze heures avec Miller, il écrira : « Un écrivain américain nous est né — Henry Miller, qui vient de publier son premier livre à Paris. Livre royal, livre atroce, exactement le genre de livres que j’aime le plus (9). » George Orwell écrit : « Voici à mon avis le seul écrivain de prose imaginative de la moindre valeur qui soit apparu parmi les races anglophones depuis quelques années (10). » Céline envoie à Miller une lettre qu’il ne comprend pas bien, tandis que son ami pour la vie, Lawrence Durrell, lui écrit : « J’ai envie de gueuler “bravo !” » Pour Norman Mailer, c’est « l’un des dix ou vingt grands romans de notre siècle, une révolution de la conscience (11) ». Une révolution de la littérature, surtout, qui rendra possibles Jack Kerouac, William Burroughs, toute la Beat Generation, ainsi que Hubert Selby Jr., Charles Bukowski… Des éditions pirates circuleront de Vienne jusqu’à Shanghaï. Le Japon s’enthousiasme, la Tchécoslovaquie en publie la première traduction. Il faudra attendre 1964 pour que le livre soit autorisé aux États-Unis.
À la fin des années 1930, Miller refuse de rejoindre les républicains en Espagne. Il se fiche de la politique. « Être absolument, complètement indifférent au sort du monde (12). » En Allemagne, Adolf Hitler édicte les premières lois antijuives.
L’écrivain a maintenant un atelier, villa Seurat, avec tout le confort, payé par Nin. Des lecteurs lui écrivent du monde entier, l’Obelisk Press vient de publier Printemps noir. Il s’y souvient de la boutique de son père, il écrit sur la guerre, sur « le bouton meurtrier qu’on poussera (13) ». Le livre est dédié à Anaïs, comme il dédiera le génial Tropique du Capricorne, publié en 1939, à June.
Après les accords de Munich, Miller quitte la villa Seurat, descend jusqu’à Nice, s’embarque pour Corfou rejoindre Durrell. C’est là, comme un phénix, qu’il renaîtra à lui-même, frotté d’huile d’olive et les pieds nus. De la Grèce, il nous laisse le merveilleux Colosse de Maroussi et ces mots : « J’avais marché les yeux bandés à pas chancelants, hésitants ; j’étais orgueilleux, arrogant, satisfait de mener la vie fausse et restreinte du citadin ; la lumière de la Grèce a ouvert mes yeux, a pénétré mes pores, a fait se dilater mon être tout entier. J’ai retrouvé ma patrie, le monde avec le centre véritable. »
Miller est mort en 1980, aux États-Unis, à 89 ans. Il laisse une cinquantaine d’ouvrages, des milliers de lettres et environ deux mille aquarelles.
Agathe Mélinand




