La bourgeoisie comme
société anonyme
Le mythe se prête à
l'histoire en deux points : par sa forme, qui n'est que relativement
motivée ; par son concept, qui est par nature historique. On peut
donc imaginer une étude diachronique des mythes, soit qu'on les
soumette à une rétrospection (et c'est alors fonder une mythologie
historique), soit qu'on
suive certains mythes
d'hier jusqu'à leur forme d'aujourd'hui (et c'est alors faire de
l'histoire prospective). Si je m'en tiens ici à une esquisse
synchronique des mythes contemporains, c'est pour une raison
objective : notre société est le champ privilégié des
significations mythiques. Il faut maintenant dire pourquoi.
Quels que soient les
accidents, les compromis, les concessions et les aventures
politiques, quels que soient les changements techniques, économiques
ou même sociaux que l'histoire nous apporte, notre société est
encore une société bourgeoise. Je n'ignore pas que depuis 1789, en
France, plusieurs types de bourgeoisie se sont succédé au pouvoir;
mais le statut profond demeure, qui est celui d'un certain régime de
propriété, d'un certain ordre, d'une certaine idéologie. Or il se
produit dans la dénomination de ce régime, un phénomène
remarquable: comme fait économique, la bourgeoisie est nommée sans
difficulté : le capitalisme se professe '. Comme fait politique,
elle se reconnaît mal: il n'y a pas de partis «bourgeois» à la
Chambre. Comme fait idéologique, elle disparaît complètement : la
bourgeoisie a effacé son nom en passant du réel à sa
représentation, de l'homme économique à l'homme mental : elle
s'arrange des faits, mais ne compose pas avec les valeurs, elle fait
subir à son statut une opération véritable d'ex-nomination ; la
bourgeoisie se définit comme la classe sociale qui ne veut pas être
nommée. « Bourgeois », « petit-bourgeois », « capitalisme»,
«prolétariat», sont les lieux d'une hémorragie incessante : hors
d'eux le sens s'écoule, jusqu'à ce que le nom en devienne inutile.
Ce phénomène
d'ex-nomination est important, il faut l'examiner un peu en détail.
Politiquement, l'hémorragie du nom bourgeois se fait à travers
l'idée de nation. Ce fut une idée progressive en son temps, qui
servit à exclure l'aristocratie; aujourd'hui, la bourgeoisie se
dilue dans la nation, quitte à en
rejeter les éléments
qu'elle décrète allogènes (les communistes).
Ce syncrétisme dirigé
permet à la bourgeoisie de recueillir la caution numérique de ses
alliés temporaires, toutes les classes intermédiaires, donc «
informes ». Un usage déjà long n'a pu dépolitiser profondément
le mot nation ; le substrat politique est là, tout proche, telle
circonstance tout d'un coup le manifeste : il y a, à la Chambre, des
partis « nationaux », et le syncrétisme nominal affiche ici ce
qu'il prétendait cacher: une disparité essentielle. On le voit, le
vocabulaire politique de la bourgeoisie postule déjà qu'il y a un
universel : en elle, la politique est déjà une représentation, un
fragment d'idéologie. Politiquement, quel que soit l'effort
universaliste de son
vocabulaire, la
bourgeoisie finit par se heurter à un noyau résistant, qui est, par
définition, le parti révolutionnaire. Mais le parti ne peut
constituer qu'une richesse politique : en société bourgeoise, il
n'y a ni culture ni morale prolétarienne, il n'y a pas d'art
prolétarien : idéologiquement, tout ce qui n'est pas bourgeois est
obligé d'emprunter à la bourgeoisie. L'idéologie bourgeoise peut
donc emplir tout et sans danger y perdre son nom : personne, ici, ne
le lui renverra ; elle peut sans résistance subsumer le théâtre,
l'art, l'homme bourgeois sous leurs analogues éternels ; en un mot,
elle peut s'ex-nommer sans frein, quand il n'y a plus qu'une seule et
même nature humaine : la défection du nom bourgeois est ici totale.
Il y a sans doute des
révoltes contre l'idéologie bourgeoise. C'est ce qu'on appelle en
général l avant-garde. Mais ces révoltes sont socialement
limitées, elles restent récupérables. D'abord parce qu'elles
proviennent d'un fragment même de la bourgeoisie, d'un groupe
minoritaire d'artistes, d'intellectuels, sans autre public que la
classe même qu'ils contestent, et qui restent tributaires de son
argent pour s'exprimer. Et puis, ces révoltes s'inspirent toujours
d'une distinc-tion très forte entre le bourgeois éthique et le
bourgeois politique : ce que l'avant garde conteste, c'est le
bourgeois en art, en morale, c'est, comme au plus beau temps du
romantisme, l'épicier, le philistin; mais de contestation politique,
aucune1. Ce que l'avant garde ne tolère pas dans la bourgeoisie,
c'est son langage, non son statut. Ce statut, ce n'est pas forcément
qu'elle l'approuve; mais elle le met entre parenthèses : quelle que
soit la violence de la provocation, ce qu'elle assume finalement,
c'est l'homme délaissé, ce n'est pas l'homme aliéné; et l'homme
délaissé, c'est encore l'Homme Éternel. Cet anonymat de la
bourgeoisie s'épaissit encore lorsqu'on passe de la culture
bourgeoise proprement dite à ses formes étendues, vulgarisées,
utilisées, à ce que l'on pourrait appeler la philosophie publique,
celle qui alimente la morale quotidienne, les cérémoniaux civils,
les rites profanes, bref les normes non écrites de la vie
relationnelle en société bourgeoise. C'est une illusion de réduire
la culture dominante à son noyau inventif: il y a aussi une culture
bourgeoise de pure consommation. La France tout entière baigne dans
cette idéologie anonyme : notre presse, notre cinéma, notre
théâtre, notre littérature de grand usage, nos cérémoniaux,
notre Justice, notre diplomatie, nos conversations, le temps qu'il
fait, le crime que l'on juge, le mariage auquel on s'émeut, la
cuisine que l'on rêve, le vêtement que l'on porte, tout, dans notre
vie quotidienne, est tributaire de la représentation que la
bourgeoisie se fait et nous fait des rapports de l'homme et du monde.
Ces formes « normalisées» appellent peu l'attention, à proportion
même de leur étendue ; leur origine peut s'y perdre à l'aise :
elles jouissent d'une position intermédiaire : n'étant ni
directement politiques, ni directement idéologiques, elles vivent
paisiblement entre l'action des militants et le contentieux des
intellectuels ; plus ou moins abandonnées des uns et des autres,
elles rejoignent la masse énorme de l'indifférencié, de
l'insignifiant, bref de la nature. C'est pourtant par son éthique
que la bourgeoisie pénètre la France : pratiquées nationalement,
les normes bourgeoises sont vécues comme les lois évidentes d'un
ordre naturel : plus la classe bourgeoise propage ses
représentations, plus elles se naturalisent. Le fait bourgeois
s'absorbe dans un univers indistinct, dont l'habitant unique est
l'Homme Éternel, ni prolétaire, ni bourgeois. C'est donc en
pénétrant dans les classes intermédiaires que l'idéologie
bourgeoise peut perdre le plus sûrement son nom. Les normes
petites-bourgeoises sont des résidus de la culture bourgeoise, ce
sont des vérités bourgeoises dégradées, appauvries,
commercialisées,
légèrement archaïsantes, ou si l'on préfère : démodées.
L'alliance politique de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie
décide depuis plus d'un siècle de l'histoire de la France : elle a
été rarement rompue, et chaque fois sans lendemain (1848, 1871,
1936). Cette alliance s'épaissit avec le temps, elle devient peu à
peu symbiose ; des réveils provisoires peuvent se produire, mais
l'idéologie commune n'est plus jamais mise en cause : une même pâte
« naturelle » recouvre toutes les représentations « nationales »
: le grand mariage bourgeois, issu d'un rite de classe (la
présentation et la consomption des richesses), ne peut avoir aucun
rapport avec le statut économique de la petite-bourgeoisie : mais
par la presse, les actualités, la littérature, il devient peu à
peu la norme même, sinon vécue, du moins rêvée, du couple
petit-bourgeois. La bourgeoisie ne cesse d'absorber dans son
idéologie toute une humanité qui n'a point son statut profond, et
qui ne peut le vivre que dans l'imaginaire, c'est-à-dire dans une
fixation et un appauvrissement de la conscience. En répandant ses
représentations à travers tout un catalogue d'images collectives à
usage petit bourgeois, la bourgeoisie consacre l'indifférenciation
illusoire des classes sociales : c'est à partir du moment où une
dactylo à vingt-cinq mille francs par mois se reconnaît dans le
grand mariage bourgeois que l'ex-nomination bourgeoise atteint son
plein effet.
La défection du nom
bourgeois n'est donc pas un phénomène illusoire, accidentel,
accessoire, naturel ou insignifiant : il est l'idéologie bourgeoise
même, le mouvement par lequel la bourgeoisie transforme la réalité
du monde en image du monde, l'Histoire en Nature. Et cette image a
ceci de remarquable qu'elle est une image renversée2. Le statut de
la bourgeoisie est particulier, historique : l'homme qu'elle
représente sera universel, éternel ; la classe bourgeoise a édifié
justement son pouvoir sur des progrès techniques, scientifiques, sur
une transformation illimitée de la nature : l'idéologie bourgeoise
restituera une nature inaltérable : les premiers philosophes
bourgeois pénétraient le monde de significations, soumettaient
toute chose à une rationalité, les décrétant destinées à
l'homme : l'idéologie
bourgeoise sera
scientiste ou intuitive, elle constatera le fait ou percevra la
valeur, mais refusera l'explication: l'ordre du monde sera suffisant
ou ineffable, il ne sera jamais signifiant. Enfin, l'idée première
d'un monde perfectible, mobile, produira l'image renversée d'une
humanité immuable, définie par une identité infiniment
recommencée. Bref, en société bourgeoise
contemporaine, le passage
du réel à l'idéologique se définit comme le passage d'une
anti-physis à une pseudo-physis.