samedi 9 mai 2026

Rapport Amnesty international 2025 - 2026 : concernant la France

 Introduction : "Les autorités n’ont pas pris les mesures nécessaires pour remédier au racisme systémique et le nombre d’actes antisémites et antimusulmans a augmenté. Peu de progrès ont été enregistrés dans le processus visant à accorder des réparations coloniales à Haïti. Cette année encore, des manifestations pacifiques ont fait l’objet de restrictions excessives et la police a eu recours à la force de façon injustifiée. Les personnes qui exprimaient leur solidarité avec le peuple palestinien se sont heurtées à des restrictions disproportionnées. Les transferts d’armes s’effectuaient dans une certaine opacité. L’utilisation accrue de la vidéosurveillance pilotée par l’intelligence artificielle (IA) a suscité de vives inquiétudes. Les politiques en matière d’immigration ont perpétué l’exploitation des travailleuses et travailleurs migrants racisés. La définition pénale du viol a été modifiée et mise en conformité avec les normes internationales. L’action climatique était insuffisante pour atteindre les objectifs fixés pour 2030".

Contexte : "Les déclarations hostiles aux droits fondamentaux remettant ouvertement en cause l’état de droit se sont multipliées".

Discrimination : "L’augmentation des propos – y compris de la part de responsables politiques – et des crimes haineux à caractère raciste, notamment des actes antisémites et antimusulmans, suscitait de vives inquiétudes. Le gouvernement a cependant persisté à refuser de s’attaquer au racisme systémique, à ne pas collecter de données fiables et à exercer une discrimination à l’égard des femmes et des filles musulmanes portant le voile. À la suite des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, où les athlètes françaises n’avaient pas eu le droit de porter le foulard pendant les épreuves auxquelles elles participaient, les autorités ont multiplié les propos et mesures islamophobes contre les femmes. Le ministère des Sports a publié en février un guide intitulé Laïcité et fait religieux dans le champ du sport, qui entérinait des restrictions disproportionnées et discriminatoires à la liberté de pensée, de conscience, de religion et d’expression. Le 18 février, le Sénat a approuvé une proposition de loi interdisant le port de signes religieux lors des compétitions sportives et dans les piscines. Une mission flash créée à l’Assemblée nationale pour enquêter sur « les dérives communautaristes et islamistes dans le sport » a publié le 5 mars un rapport préconisant l’adoption de cette interdiction. La proposition de loi n’avait pas encore été examinée par l’Assemblée nationale à la fin de l’année. Le Sénat a rejeté en mai une proposition de loi visant à lutter contre la pratique par la police de contrôles d’identité discriminatoires". 

DROIT À LA VÉRITÉ, À LA JUSTICE ET À DES RÉPARATIONS : "Le 29 juillet, la France a décerné un nouveau mandat d’arrêt à l’encontre de l’ancien président syrien Bachar el Assad pour son rôle dans les attaques à l’arme chimique perpétrées en 2013. Un précédent mandat d’arrêt avait été annulé le même mois par la Cour de cassation, la plus haute juridiction française, au motif que l’ancien chef de l’État syrien bénéficiait d’une immunité personnelle en tant que président au moment de la délivrance de ce mandat". 

Liberté d'expression et de réunion : "Les personnes qui exprimaient leur solidarité avec le peuple palestinien se sont heurtées à des restrictions excessives et disproportionnées. Les autorités ont décrété des interdictions générales des manifestations à titre préventif dans plusieurs villes. À Paris, une manifestation a dû modifier son parcours après une interdiction partielle imposée par le préfet de police. Trois élèves ont été exclus de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po) et  10 autres ont fait l’objet de mesures d’exclusion temporaire après avoir protesté contre le génocide des Palestiniens et Palestiniennes par Israël et exprimé leurs préoccupations au sujet de partenariats de l’établissement avec des centres universitaires israéliens. Des conférences sur la Palestine ont été annulées dans plusieurs universités, notamment à Strasbourg et à Paris. En mars, le préfet de police de Paris a interdit une manifestation féministe déclarée par le Collectif Insurrection Trans au motif de risque de troubles à l’ordre public. Un tribunal saisi en référé a prononcé la suspension de l’exécution de cette interdiction. D’autres groupes ont également été pris pour cible. En juillet, le préfet du Tarn a interdit les rassemblements d’opposant·e·s à la construction de l’autoroute A69. Des militant·e·s écologistes ont fait l’objet de poursuites pénales. Deux militantes ont été condamnées en septembre à des peines d’emprisonnement (l’une ferme et l’autre avec sursis) pour avoir aspergé de peinture la résidence officielle du Premier ministre dans le cadre d’une campagne en faveur de mesures pour la rénovation énergétique. Ces peines comptaient parmi les plus lourdes jamais prononcées en France pour un acte de désobéissance civile. Les autorités ont annoncé que le collectif Urgence Palestine allait être dissous. La mesure n’avait pas été mise en œuvre à la fin de l’année, mais les comptes en banque du principal responsable de ce groupe, Omar Alsoumi, avaient été gelés. Le 10 septembre, le ministère de l’Intérieur a rendu public un Guide opérationnel des violences urbaines, dans l’objectif déclaré de distinguer la gestion des « violences urbaines » de celle des manifestations. Une commission d’enquête parlementaire a publié en septembre un rapport sur les effets psychologiques de TikTok sur les enfants et les jeunes. Ce rapport mettait en avant les inquiétudes suscitées par le système de recommandation de la plateforme et recommandait la mise en place d’une interdiction des réseaux sociaux aux enfants de moins de 15 ans. Une telle interdiction risquait toutefois de restreindre indûment les droits des jeunes à la liberté d’expression et de réunion pacifique en ligne. Le chef de l’État et la ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique se sont eux aussi prononcés en faveur de la mise en œuvre d’une telle interdiction".

Usage illégal de la force : "Les forces de l’ordre ont été accusées d’avoir recouru à une force excessive lors de manifestations tenues les 10 et 18 septembre et d’avoir empêché des journalistes de faire leur travail pendant ces rassemblements. En mai, le Comité contre la torture [ONU] s’est inquiété de l’utilisation présumée par les forces de l’ordre d’armes à létalité réduite, notamment de grenades explosives et de lanceurs de balles de défense, qui provoquaient régulièrement de graves blessures. Le Comité s’est aussi déclaré particulièrement préoccupé par le nombre de décès résultant de l’utilisation d’armes à feu par les forces de l’ordre lors de contrôles routiers. Il a souligné que l’article L435-1 du Code de la sécurité intérieure semblait avoir élargi le champ de la légitime défense pour les policiers au-delà du raisonnable, contribuant à une augmentation du nombre de décès liés à l’usage d’armes à feu par la police. Il a également noté que les cas d’usage excessif de la force touchaient de manière disproportionnée les membres de groupes minoritaires, en particulier les personnes d’ascendance africaine ou d’origine arabe, les peuples autochtones et les migrant·e·s. Le policier auteur du tir qui avait tué en 2023 Nahel Merzouk, un adolescent de 17 ans d’ascendance nord-africaine, a été inculpé de meurtre en juin". 

Transferts d'armes irresponsables"Les transferts d’armes s’effectuaient toujours sans véritable transparence et le gouvernement a manqué à son obligation juridique de publier avant la fin mai un rapport sur les exportations d’armes réalisées l’année précédente. La France a continué d’autoriser des exportations de matériel de guerre vers Israël, malgré les appels lancés par plusieurs expert·e·s de l’ONU en faveur de l’arrêt immédiat de tels transferts, qui étaient probablement contraires au droit international humanitaire. Les autorités ont déclaré que la France n’exportait pas d’équipements susceptibles d’être employés dans la bande de Gaza, dans le sud du Liban ou dans le Territoire palestinien occupé. Cette information restait toutefois difficile à vérifier compte tenu de l’absence persistante de transparence."

Impunité : "La France a autorisé à trois reprises le survol de son territoire par l’avion du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, bien que celui-ci fasse l’objet de mandats d’arrêt décernés par la CPI".

Surveillance illégale :"Le gouvernement a déposé en mai un projet de loi relatif à l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de 2030, qui autorisait l’utilisation de technologies de vidéosurveillance de masse pilotées par l’IA jusqu’en décembre 2027. Ce projet de loi prévoyait la reconduction du recours aux techniques de surveillance utilisées pour les Jeux olympiques de 2024, malgré les risques graves pour les droits humains mis en avant par la société civile, en particulier en ce qui concerne les personnes racisées". 

Droit des personnes réfugiées ou migrantes :"Les politiques françaises en matière d’immigration perpétuaient un système d’exploitation et d’atteintes aux droits des travailleuses et travailleurs migrants racisés. Dans un rapport publié en novembre, Amnesty International a réaffirmé que le système d’immigration et les règles régissant le droit de séjour et de travail en France entretenaient l’exploitation des travailleuses et travailleurs migrants racisés1. Ce système portait directement atteinte à leurs droits humains de multiples manières et les rendait vulnérables à des violations secondaires connexes, du fait de retards administratifs et d’autres problèmes systémiques. Cette année encore, de nombreux responsables politiques ont tenu des propos préjudiciables et xénophobes à l’égard des personnes migrantes, en particulier racisées. Ce type de discours a également imprégné les débats à l’Assemblée nationale sur les textes visant à restreindre les droits des réfugié·e·s et des migrant·e·s. Une proposition de loi adoptée en juillet facilitait le maintien en rétention des personnes migrantes « condamnées pour des faits d’une particulière gravité et présentant de forts risques de récidive ». D’autres réformes de la législation ont mis en place de nouveaux obstacles à l’obtention de la nationalité française par les enfants nés sur le territoire de Mayotte. La France et le Royaume-Uni ont poursuivi leur politique d’accords axés sur des mesures « dissuasives » et portant atteinte aux droits des migrant·e·s, sans proposer d’autres voies sûres et légales d’immigration. Plus de 41 000 personnes ont tenté de traverser la Manche en bateau, chiffre qui n’a été dépassé qu’en 2022. À la fin de l’année, 29 personnes au moins avaient trouvé la mort en tentant de rejoindre le Royaume-Uni par la mer depuis la France, selon l’Agence France-Presse. Ce chiffre était inférieur à celui de 2024, mais supérieur à celui de 2023. Par une décision rendue en juillet, la Cour nationale du droit d’asile a jugé que les Palestinien·ne·s de Gaza pouvaient se voir accorder le statut de réfugié·e car ils risquaient véritablement d’être persécutés par les forces armées israéliennes du fait de leur « nationalité » en cas de renvoi dans leur pays. Néanmoins, la France a décidé en août de suspendre temporairement l’accueil des Palestinien·ne·s fuyant la bande de Gaza occupée."

Violences fondées sur le genre :"Le Parlement a approuvé en octobre une proposition de loi modifiant la définition pénale du viol afin d’y faire figurer la notion de consentement, conformément aux normes internationales. Selon des statistiques officielles publiées en octobre, 107 femmes ont été tuées par leur partenaire ou ancien partenaire en 2024. Les chiffres d’organisations féministes portant sur la même période faisaient état de 141 femmes tuées. En 2025, des organisations féministes ont recensé 164 féminicides."

Droit à un environnement sain : "Le troisième Plan national d’adaptation au changement climatique, rendu public par le gouvernement en mars, a fait l’objet de critiques de la part de la société civile et du Haut Conseil pour le climat, qui ont souligné un financement très insuffisant et l’absence de mesures concrètes permettant de protéger les populations vulnérables. En avril, 14 associations et victimes de catastrophes climatiques ont lancé une action en justice contre l’État, l’accusant de manquer à ses obligations de protéger la population contre les répercussions du changement climatique. Dans son rapport annuel publié en juillet, le Haut Conseil pour le climat a jugé insuffisante l’action climatique de la France en 2024, indiquant qu’il faudrait doubler le rythme de la décarbonation pour atteindre l’objectif fixé pour 2030. Loin de renforcer l’action climatique, les autorités ont mis en péril l’Accord de Paris en proposant ou en adoptant plusieurs mesures marquant un recul en matière de politique climatique et environnementale, notamment des réductions budgétaires et des conditions à l’adoption de la CDN de l’Union européenne".

Voici un article remarquable à lire absolument : « Les troubadours de la guerre », par Anne-Cécile Robert (abonnés, avril 2026) // https://www.monde-diplomatique.fr/69458

jeudi 7 mai 2026

"Le silence répond " par L'Oublié



Partie 1 - Il


Il attendait au bord de la route. Hier, les derniers mots sont tombés. Le téléphone est resté éteint. Il n'y a plus aucune trace.

Une voiture ralentit, puis repart. Ce n'était pas une surprise. Marcher encore. Le sac glisse sur son épaule. Il le récupère vite car tout est dedans. Au fond, une clé seule. Pourtant, il ne reviendra pas. Le vent se lève. Il lui a toujours indiqué le sens.

Cette fois, il hésite. Il regarde sa montre. Elle s'est arrêtée. Il n'a plus que faire du temps.


Un moteur revient au loin. Il n'espère rien. Il sait. Il ne se retourne pas. Dorénavant, toujours aller de l'avant. Malgré la douleur. La voiture s'arrête à sa hauteur. Il ne tourne pas la tête. La portière s'ouvre. Autour, la forêt. Un choix à faire. Il serre la clé. Il n'avait rien espéré. Une voix dit son nom. Elle a toujours eu raison. Il monte. Une prochaine fois. La portière claque. La forêt, sombre et silencieuse. Le moteur s'éloigne. A-t-il eu raison ? La clé tombe. À l'horizon, de nouveau la pluie approche. La route reste vide.


Partie II - Elle


Elle ne devait pas s'arrêter. Toute leur histoire a été comme ça. Elle freine trop tard. S'échapper. Sa main reste sur le volant. Dans le rétro, il avance. Elle coupe le moteur. Parler ? Les derniers mots sont tombés hier. Personne pour ramasser. La portière ne s'ouvre pas. Elle se dit " Je fumerais bien une cigarette". Le geste est suspendu. Le briquet reste fermé. Les signes étaient pourtant évidents. La pluie commence. La portière s'ouvre. De l'air. Elle ne descend pas. Il se penche. Le vent, maintenant. Elle ne dit rien. En silence, le retour. Il montre la clé. Elle la reconnaît. Cette fois, ça a été juste. Le moteur s'éteint. La question ne sera pas posée. Elle grimace. Il attend. C'est à elle cette fois. Elle baisse les yeux. Il dit "on rentre ? " 


Le silence répond avant elle.


Partie III - 


Tout est en ordre. Sur la table, deux tasses de café fument. Une heure qu'ils sont partis, le retour est imminent. 


Les lits sont refaits. Leurs chambres sont prêtes. Au cas où. Le silence. Les pleurs cachés. Tout est froid.


Et puis, une nouvelle crise.


Elle a vidé ses tiroirs. L'armoire aussi. Sur la table de nuit, un cadre rabattu.


La télé en sourdine. Il va pleuvoir.


Elle referme la porte sans se retourner. 


Cette fois.


dimanche 3 mai 2026

Autrement qu'être ou au delà de l'essence" par Emmanuel Levinas


Emmanuel Levinas, dans "Autrement qu'être ou au-delà de l'essence", cherche à radicaliser sa réflexion éthique commencée dans "Totalité et Infini". Le propos central du livre est le suivant : la relation à autrui précède l’être, la connaissance et la liberté du sujet.


Autrement dit, Levinas soutient que la philosophie occidentale s’est trop concentrée sur l’être (ce qui existe, ce qui se pense, ce qui se comprend) et pas assez sur la responsabilité envers l’autre personne. Là où beaucoup de philosophes demandent : qu’est-ce que l’être ?, Levinas demande plutôt : que me veut l’autre ? en quoi suis-je responsable de lui ?


L’idée principale : “autrement qu’être”

Le titre signifie qu’il existe une dimension plus fondamentale que l’ontologie (l’étude de l’être) : l’éthique. Pour Levinas :


le moi n’est pas d’abord autonome ou souverain ;


il est d’abord mis en cause par autrui ;


la rencontre de l’autre m’oblige avant même que je choisisse ;


je suis responsable de l’autre de façon asymétrique (je lui dois plus qu’il ne me doit).


Cette responsabilité n’est pas un contrat ni une morale choisie rationnellement : elle est originaire, inscrite dans la subjectivité elle-même.


La subjectivité selon Levinas

Le sujet n’est pas un ego maître de lui-même. Il est :


vulnérable,


exposé,


capable de répondre,


“otage” de l’autre (mot fort chez Levinas).


Cela veut dire que mon identité se constitue dans le fait d’être appelé à répondre de l’autre.


Pourquoi “au-delà de l’essence” ?

L’“essence” désigne ici l’ordre impersonnel de l’être, des catégories, des systèmes. Levinas veut montrer que la singularité d’autrui échappe à ces cadres. L’autre n’est jamais réductible à une définition.


Style et difficulté

C’est un livre réputé difficile, très dense, avec un vocabulaire propre. Levinas y travaille les nuances entre :


le Dire / le Dit


la responsabilité / la liberté


l’être / l’autrement qu’être


le même / l’autre


En une phrase

Le livre défend l’idée que la vraie origine du sujet humain n’est pas la pensée de soi, mais la responsabilité infinie envers autrui.


Si vous voulez une formule plus simple encore

Descartes disait en substance : je pense donc je suis.

Levinas répondrait presque : je réponds à autrui, donc je suis humain.

"Autour" Par L'Oublié

 "Autour"      par L'Oublié 


A la racine, le pas fait lueur.


Le silence creuse le cuivre 

Dans le sable ou la neige.


D'une fenêtre, 

A l'abri de la brume, 

Je sens le travail de l'horloge.


@@@@@@@@@@@@


L'attente est ce souffle

Qui tombe comme une pierre 

Comme la pomme

Dans les eaux de la rivière.


S'y laisser porter comme une plume 


 Dans le verre,

La nuit fissure l'etoile.


@@@@@@@@@@@@


Au seuil de ma main,

La mousse dans le tunnel 

A caché la machine à vent.


La braise de l'orage

A marqué le miroir.


@@@@@@@@@@@@@


La pluie bat la porte,

Comme une abeille 

Sur une lampe.


A genou,

Il sombre dans l'argile,

À portée de la cendre.


La corde, prête.


@@@@@@@@@@@


Maman, au goût de cendre,

Se penche sur le berceau.


Son sourire,

Effilé comme un couteau,

A la saveur d'un vieux velours.


A la cave, les souvenirs.


@@@@@@@@


La lampe danse sur le mur,

La main sur le sel.

L'hiver est à ma porte.


@@@@@@@@@


Le mur rejette la lampe.

Dans le regard, le sel.

Jeu de l'hiver.


@@@@@@@@@@


Déjà vide.

Froide.

Un regard qui ne se pose plus.


Sa chaise.


@@@@@@@@@@


Ne plus voir la chaise.

Le mur est proche.


L'air tombé.

Asphyxie.


@@@@@@@@@@


Épisode de chair

A perdre.


Une chaise de plus,

Vide, 

Qui se vide,

Une chaise de moins.


De qui prendre soin?


Loin.


@@@@@@@@@@


Un autre pont.

Encore.


De l'autre côté.

J'y pense.


Un pont de plus.

Je tourne le dos.


Écrire.

Un fil.

Ténu.


Suspendu

Je traverse.


@@@@@@@@@@


vendredi 10 avril 2026

"Au bord" Par L'Oublié

                     










             



                                                                                         "Au bord"        Par L'oublié

                                                                                   Recueil de textes


"Deux


I

Il regarde un vieux ponton qui s'avance vers un étang. La nuit est presque là.

Au bout, une jeune fille est assise. Elle semble calme.

Elle parle. Elle chuchote des phrases à une invisible inconnue.commence à avancer le plus discrètement possible. Un bruit sur la gauche attire son attention. Il jette un coup d'œil dans la direction. Il tend l'oreille. Rien.

Il a tourné la tête juste une seconde.

Une seconde.

Au bout du ponton, rien.

Pas de bruit. Plus de chuchotements.

L'eau ne frémit même pas.

La photo se grave.


II

Il est rentré. Assis à sa table, il fixe la nuit par la fenêtre.

La photo est là, quelque part dans l’obscurité.

L’image ne tient pas en place.

Elle se dédouble.

Et entre les deux — quelque chose manque.


III

À partir de 5 ans, quand il descend l'escalier, sur le palier, il se fige. Les photos sont là. 

Sa mère, en passant, accélère.

Il sait déjà.


IV

La maison vide.

La même sensation. Le même vide.

Des tiroirs grincent. Le fauteuil du père. Un vieux journal sur le tapis.

L'escalier. Il faut arriver sur le palier.

Elles lui répondent.

Deux silhouettes. Puis, une.

Sur la table de la cuisine, deux bols de chocolat.

Deux.


V

La même nuit.

Il avance sur le ponton. Sans tourner la tête.

Au bout du ponton, rien.

L'eau ne frémit toujours pas.

Il défait ses chaussures.

Le froid lui revient en mémoire.

Il reste là.


                 @@@@@@@@@


                   "Le seuil" 


I

Le couloir des chambres mortuaires.

Sur l'une des portes, elle lit un prénom. Michel.

Tout est immobile. Le silence y est une matière.

Le froid est devenu constitutif.


- Étrange, se dit-elle, il n'y a pas d'odeur.


Sauf la sienne, obsédante.

Sur la petite table, un portrait.

Michel sourit. Elle reconnaît.

Elle découvre le visage. Il ne sourit plus.


II

Une autre porte, un autre nom, un autre décor.

Un ours en peluche, sur le brancard.

L'odeur. Forte. La maladie ronge.

L'ours en peluche.

Elle se sentira acceptée ici.


III

Une fois chez elle, elle entre dans la chambre de sa mère.

L'odeur, également.

- J'ai trouvé, dit-elle.


                  @@@@@@@@@


         "La nuit n'est pas faite pour vous"


Une tour.

Un dernier carré de lumière troue la nuit. 

Elle est seule. Elle travaille. Elle pleure.


Elle sait. Il est tard. La ville est dans l'obscurité. Les heures s'écoulent. 

C’est la troisième fois cette semaine. Elle ne prévient plus.

Le drame va se jouer dans quelques heures. 

Elle a fini. Elle ferme la porte de son bureau.

Sur l'esplanade, plus rien de vivant. Le béton et la nuit.

Le vent siffle.

Elle veut regarder l'heure. Panne de batterie.

Soudain, au fond, une silhouette.

Elles se fixent. Puis s'observent. La silhouette reprend sa marche, passant le plus loin possible.

L'une et l'autre ont peur.

L'une parce qu'elle sait; l'autre parce qu'elle ne connaît pas.

- Pardon, mademoiselle ?

Surprise par le ton bienveillant, la silhouette s'immobilise.

- Pardon, mademoiselle ? Je travaille ici, mais je ne connais pas le quartier. Surtout la nuit.

La silhouette relève la tête. L'inconnue découvre un visage complètement tuméfié. Elle se ravise.

- Vous voulez que je vous amène à l'hôpital ? Vous avez besoin de soins.

La silhouette la regarde. Puis, après un instant, elle répond :

- C'est gentil… mais ça va aller... c'est moins terrible que la dernière fois, Ils se sont vite arrêtés. Vous alliez me demander quelque chose ?

- S'il y avait un moyen de trouver un téléphone.

La jeune silhouette fouille dans sa veste élimée et en ressort un smartphone dernier cri. L'inconnue est surprise.

- Je suis obligée. Imaginez qu'ils n'arrêtent pas, et qu'ils m'amochent plus que de raison… Le tout, c'est que pendant qu'ils me violent et me tapent qu'ils n'en profitent pas pour me le piquer.

Elle tend l'appareil.

- Allez, appelez chez vous pour rassurer les vôtres.

L'inconnue regarde le téléphone, mais ne le saisit pas.

- J'aimerais vous emmener à l'hôpital vous faire soigner. Ma voiture n'est pas loin.

La silhouette se redresse d'un coup.

- Parce que vous vous sentez investie d'une mission ?… Alors, vous téléphonez ou non ?

L'inconnue ne répond pas.

- Je vais vous accompagner à votre voiture, et vous allez rentrer chez vous.

L'inconnue et la silhouette se dirigent vers la voiture.

- Vous savez, la nuit n'est pas faite pour des gens comme vous.

Les deux femmes marchent sans plus parler. Elles arrivent à la voiture.

L'inconnue se retourne vers la silhouette.

- Venez avec moi ce soir. Vous mangerez, vous prendrez une douche et un bon lit pour cette nuit. Au chaud. Je vous dois bien ça.

- Vous ne me devez rien. Vous endossez le joli rôle de samaritaine. Pratique, non ?

La silhouette fixe l'inconnue.

- Puisque vous fuyez votre nuit, permettez que je vous propose de partager une des miennes.

Elle s'élance sans attendre de réponse. Pendant un moment, l'inconnue ne bouge plus. Il lui faut réfléchir vite.

Elle rattrape la jeune silhouette.

- D'accord… mais prenons ma voiture. 

- Dans mes nuits, le seul moyen de locomotion, c'est la marche. Et puis, il ne faut que quelques minutes pour parvenir chez moi.

Après deux ou trois détours, elle s'arrête devant une grille de chantier. Un coup d'œil rapide aux alentours, puis elle la déplace légèrement afin de pouvoir passer. Elle fait signe à l'inconnue de la rejoindre.

- Tu sais qu'avec tout ça, je suis incapable de retrouver ma voiture… Je vais avoir besoin de toi…

- Je te montrerai lorsqu'on repartira.

Devant elles se dresse un grand bâtiment abandonné, délabré. Elles montent deux étages, jusqu'à arriver devant ce qui fait office de porte.

Elle se déchausse devant l'entrée et sort, d'une petite cavité sur le côté, une belle paire de chaussons. Elle en sort une deuxième pour l'inconnue.

La silhouette ouvre le rideau et laisse apparaître le décor.

- Entre, je vais te faire visiter...ici c'est l'entrée. Là-bas, c'est la cuisine. Au fond, c'est le salon. Et derrière la tenture, c'est la chambre...ne t’inquiète pas, il y a de la place pour nous deux.

À la surprise de l'inconnue, c'est aménagé avec un goût délicat.

- Tu es surprise ?

- Oui...

- Et, dans le coin du salon, près du fauteuil, il y a ma bibliothèque.

L'inconnue s'en approche pour saisir quelques noms. Bataille, Artaud, Beckett...

- Jennifer... c'est mon prénom...

Ça avait été dit avec conviction.

- Comment t'en est arrivée là ?

- Parce que je t'ai dit un prénom tu crois que je vais te raconter ma vie? Mais je ne te demande rien.

Un silence lourd s'installe. L'inconnue n'insiste pas car elle ne veut toujours pas rentrer. Le regard de Jennifer est plus triste qu'en colère.

- Françoise...c'est le mien.

Elle a dit ça comme pour s'excuser. Elle va rajouter quelque chose quand Jennifer la coupe.

- Je ne veux rien entendre d'autre. Nous allons rester des inconnues qui se sont épaulées à un moment donné. Une nuit qu'on a volée à la routine. Dans quelques heures, tu retourneras à ta voiture et à ta vie, et moi, je reprendrais la mienne.

Un nouveau silence s'installe. 

- Je peux aller m'allonger?

- Oui. Tout à l'heure, je te raccompagnerai à ta voiture.

Tout est dit. Françoise s'éclipse. Jennifer attend d'entendre l'inconnue dormir pour aller aussi se coucher.

Finalement, aucune des deux ne dort, chacune surveillant l'autre.

Les heures s'étirent.

- Oui, je m'appelle Françoise… je suis mariée depuis 15 ans… j'ai un enfant de 7 ans…

Rien ne résonne.

- Je subis le devoir conjugal. Je ne peux pas fuir par convenance, habitude, ou peur. Mon travail est un palliatif. Moi non plus, je ne te demande rien. Et pourtant, je t'ai parlé. J'ai reconnu une même souffrance. Tu subis le viol, moi, le devoir conjugal.

Le silence retombe.

Le pacte a failli rompre. Il a tenu. L'espace est de nouveau inoccupé.

La première lueur du jour est le soulagement que chacune attendait.

Elles remettent leurs chaussures. Les chaussons retournent dans leur abri.

Jennifer est devant, une silhouette qui repart occuper sa journée. Derrière, celle qui est restée une inconnue va devoir reprendre le travail jusqu'au soir, rentrer chez elle et justifier une absence de deux jours consécutifs. 

Ou pas.

Il n'y aura rien à comprendre.

Rien.


                @@@@@@@@@


                   "Enterré vivant" 


Une tombe fraîchement refermée. Un homme et une vieille femme se toisent.

Une balle de magnum cloue le fils sur place :

« Je te maudis. »

Une déflagration. Un verdict.

Pas de justice.

C’est lui qu’elle maudit à cet instant précis : survivant d’une histoire qu’elle ne veut plus porter.

Il n’a rien répondu. Ce n’est pas un aveu, ni une faute.

C’est le réflexe de l’âme quand les mots ne suffisent plus.

Ne rien ajouter au chaos.

Ce silence lui a permis d’émettre un avis définitif sur sa mère : elle ne l’aimait pas, ou elle ne l’avait jamais aimé.

Cela le ramène à son enfance, où il se disait, sans jamais l’avoir prononcé à voix haute :

« Je veux être orphelin. »

Une paix. Par absence.

Peut-être est-il devenu orphelin ce jour-là.

Il reste avec ça. Définitivement.

Elle n’a rien fait pour y revenir.

Elle s’en est fait un oubli. Un déni.

Il ne veut pas qu’elle revienne.

Il ne cherche pas qu’elle souffre.

Il ne lui refuse pas seulement une parole —il lui refuse toute autorité morale, toute capacité à produire une vérité. Elle est, selon son regard, hors de la vérité

Elle n’a plus d’existence fonctionnelle. 

En définitive, il tente de la faire mourir assez avant qu’elle ne le soit véritablement dans sa triste réalité charnelle.


                       @@@@@@@@

 

                         A trois


J'ai le droit de dire ce que je ressens.

Aujourd'hui, les souvenirs sont doux, et j'ai le droit de le dire.

Je les laisse m'envelopper, ils m'apaisent. Ils me font sourire.

Je sens ta main qui serre la mienne quand nous marchions vers la messe.

Je revois briller tes yeux, mi-clos, qui me regardent avec tant d'amour.

Je réentends ta voix qui me dit bonjour et bonne nuit. 

Tu me dis : « je t'aime », comme tu ne peux plus le dire à ton fils.

J’ai parcouru ma vie en répétant : « je t'aime, tu me manques », comme je le dis toujours à ton fils.

Je nous revois à genoux dans ton jardin.

Je ne crois en rien. Je n'attends rien.

Aucune angoisse.

Je me dis que vous serez peut-être là, à m’attendre tous les deux, pour me tendre la main, m’aider à franchir le pas.

Ton sourire réchauffe encore mon cœur.

Tous les trois...

Enfin.


Papy, papa et moi.