Grammaticalement,
« le collectif » (nom collectif) se dit d'un mot qui, bien qu'au
singulier, désigne un groupe ou un assemblage de personnes ou de
choses. (Une nation, une armée, un nombre.) Dans le domaine
économique et social, il a une toute autre signification.
Si,
en biologie, on considère que la vie se présente comme une lutte
constante entre deux facteurs, dont l'un est l'être vivant et
l'autre le milieu ambiant et l'hérédité ; en sociologie, on peut
admettre également, que la vie des sociétés se présente comme une
lutte constante entre deux facteurs, dont l'un est le collectif et
l'autre le particulier. Philosophiquement et scientifiquement, le «
collectif » a, depuis longtemps, triomphé du « particulier » et
il semblerait puéril de soutenir une thèse cherchant à démontrer
que le concours de tous n'est pas nécessaire pour la vie harmonique
des sociétés. Même dans la vie pratique de nos temps modernes, on
a été contraint de donner certaines satisfactions, plus apparentes
que réelles, il est vrai, mais qui marquent, néanmoins, une
victoire, au collectif, et l'application de lois constitutionnelles,
la prépondérance de l'esprit démocratique, même dans les
puissances à régime monarchique, est une conquête du collectif sur
le particulier. Pour ceux qui ont, sociologiquement, « une croyance
finaliste ». c'est-à-dire qui conçoivent un but à atteindre et
luttent pour s'en approcher ― c'est le cas pour les anarchistes ―
le collectif ne se manifestera que lorsque sera complètement vaincu
« le particulier ». (Nous ne donnons pas, ici, au mot «
particulier », un sens péjoratif et ne l'employons pas dans le sens
commun. Il représente, comme nous le disons plus haut, un des
facteurs de la vie des sociétés modernes. Nous n'en faisons donc
pas le synonyme « d'individu », mais il signale à notre esprit
l'élément qui s'oppose à la réalisation, dans le domaine
économique et social, du bonheur de la grande majorité des
individus.) Il a suffisamment été démontré que toutes les
richesse sociales, que tous les moyens de production sont détenus
par une faible minorité qui tient courbé sous son joug tout le
restant de la population mondiale, pour que nous n'ayons pas besoin
d'insister ; or, du point de vue Anarchiste, l'on ne peut considérer
que comme arbitraire cet ordre social et nous estimons que tout doit
appartenir à tous, c'est-à dire au « collectif ». Il peut sembler
paradoxal, que malgré le développement des idées, et des
démonstrations philosophiques et scientifiques qui concluent
nettement en déclarant que l'ordre social continuera à être
troublé tant que l'ensemble des individus ne sera pas assuré de sa
vie matérielle, on en soit encore au règne du Capital et de la
ploutocratie et que les intérêts collectifs soient sacrifiés aux
intérêts particuliers. Les raisons en sont pourtant bien simples.
Les diverses écoles sociologiques ont toujours cherché à libérer
le peuple politiquement sans vouloir comprendre que la liberté
politique était subordonnée à la liberté économique et que
jamais la collectivité ne sera libre tant qu'elle ne se sera pas
rendu maîtresse d'elle-même en livrant à tous les moyens de
production détenus par le particulier.
De
là découlent toutes les erreurs, et si la démocratie qui prétend
être le régime politique qui favorise les intérêts de la masse,
bénéficie d'un si large crédit, c'est que la masse elle-même
s'est laissée prendre à cette Illusion de la liberté politique.
D'autre
part, l'individu est assez lent à assimiler les idées nouvelles. Il
est attaché par l'hérédité et par l'ambiance aux vieux préjugés,
et l'amour du calme et cle la tranquillité l'éloigne de tous les
mouvements révolutionnaires qui permettraient à la collectivité de
conquérir son indépendance. II faut, pour qu'une idée produise ses
effets, qu'elle pénètre dans la grande majorité des masses. Une
fois les masses convaincues, l'idée se matérialise ; sinon, elle
est accaparée par ceux qui la déforment et n'en retirent que ce qui
peut servir leurs propres intérêts. Cependant, « le Collectif »
gagne chaque jour du terrain. Si nous disons que le régime
monarchique constitutionnel est un progrès sur le monarchisme
absolue, et que la démocratie est un progrès sur le monarchisme
constitutionnel, ce n'est pas par opportunisme, ni pour soutenir l'un
ou l'autre de ces régimes. Les Anarchistes sont convaincus de la
nocivité de toute organisation sociale d'inspiration politique, et
par conséquent d'essence autoritaire ; mais ils sont obligés de
reconnaître que, au point de vue moral et intellectuel, l'esprit
démocratique est une victoire partielle du collectif sur le
particulier. La démocratie n'est que le « purgatoire » offert sur
la terre aux masses populaires par les politiciens. Il faut donc,
pour établir un ordre social stable et qui donne satisfaction non
pas à une majorité mais à tous les individus, la victoire totale
du collectif sur le particulier. Et cette victoire ne doit pas être
politique, mais économique. Politiquement, la victoire de la
collectivité ne peut être qu'un mirage, une illusion et ne peut que
perpétuer l'asservissement de l'individu.
Certains
anarchistes individualistes s'effraient de la victoire du collectif
et sont adversaires du Communisme anarchiste. Nous ne pensons pas
qu'il y ait là un danger pour l'individu ; car si, sur le terrain de
la production du travail matériel, il est indispensable en vertu
même des lois du progrès, de la science et de la nature, d'unir les
efforts de tous pour amoindrir les efforts de chacun, il sied de
reconnaître que dans le domaine des idées, des choses de l'esprit,
le collectif peut être une source de contrainte et il faut laisser à
chaque individu sa liberté pleine et. Entière, qui ne peut être
subordonnée à la volonté d'un groupe ou d'une association
quelconque.
J.
CHAZOFF.
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