En fait, Epictète n'a rien écrit. C'est Arrien de Nicomédie qui a recopié quelques extraits de sa pensée. Ce livre servit de base de réflexion à Hans Ryner pour écrire "Petit manuel de l'individualiste".
Chapitres
1 à 53
I
1. Parmi les choses qui
existent, certaines dépendent de nous, d'autres non. De nous, dépendent la
pensée, l'impulsion, le désir, l'aversion, bref, tout ce en quoi c'est nous qui
agissons; ne dépendent pas de nous le corps, l'argent, la réputation, les
charges publiques, tout ce en quoi ce n'est pas nous qui agissons.
2. Ce qui dépend de nous est
libre naturellement, ne connaît ni obstacles ni entraves; ce qui n'en dépend
pas est faible, esclave, exposé aux obstacles et nous est étranger.
3. Donc, rappelle-toi que si
tu tiens pour libre ce qui est naturellement esclave et pour un bien propre ce
qui t'est étranger, tu vivras contrarié, chagriné, tourmenté; tu en voudras aux
hommes comme aux dieux; mais si tu ne juges tien que ce qui l'est vraiment - et
tout le reste étranger -, jamais personne ne saura te contraindre ni te barrer
la route; tu ne t'en prendras à personne, n'accuseras personne, ne feras jamais
rien contre ton gré, personne ne pourra te faire de mal et tu n'auras pas
d'ennemi puisqu'on ne t'obligera jamais à rien qui soit mauvais pour toi.
4. À toi donc de rechercher
des biens si grands, en gardant à l'esprit que, une fois lancé, il ne faut pas
se disperser en œuvrant chichement et dans toutes les directions, mais te
donner tout entier aux objectifs choisis et remettre le reste à plus tard. Mais
si, en même temps, tu vises le pouvoir et l'argent, tu risques d'échouer pour
t'être attaché à d'autres buts, alors que seul le premier peut assurer liberté
et bonheur.
5. Donc, dès qu'une image ou
une représentation viendra te troubler l'esprit, pense à te dire à son sujet:
«Tu n'es que représentation, et non la réalité dont tu as l'apparence.» Puis,
examine-la et soumets-la à l'épreuve des lois qui règlent ta vie: avant tout,
vois si cette réalité dépend de nous ou n'en dépend pas; et si elle ne dépend
pas de nous, sois prêt à dire: «Cela ne me regarde pas.»
II
1. Souviens-toi que le désir
est tendu vers son objet tandis que le but de l'aversion, c'est de ne pas
tomber dans ce qu'on redoute. Si l'on est infortuné en manquant l'objet de son
désir, on est malheureux en tombant dans ce qu'on voulait éviter. Donc, si tu
ne cherches à fuir que ce qui est dépendant de toi et contraire à la nature, il
ne t'arrivera rien que tu aies voulu fuir. Mais si tu cherches à éviter la
maladie, la mort ou la misère, tu seras malheureux.
2. Supprime donc en toi toute
aversion pour ce qui ne dépend pas de nous et, cette aversion, reporte-la sur
ce qui dépend de nous et n'est pas en accord avec la nature. Quant au désir,
pour le moment, supprime-le complètement. Car si tu désires une chose qui ne
dépend pas de nous, tu ne pourras qu'échouer, sans compter que tu te mettras
dans l'impossibilité d'atteindre ce qui est à notre portée et qu'il est plus
sage de désirer. Borne-toi à suivre tes impulsions, tes répulsions, mais
fais-le avec légèreté, de façon non systématique et sans effort excessif.
III
Pour tout objet qui t'attire,
te sert ou te plaît, représente-toi bien ce qu'il est, en commençant par les
choses les plus petites. Si tu aimes un pot de terre, dis-toi: «J'aime un pot
de terre.» S'il se casse, tu n'en feras pas une maladie. En serrant dans tes
bras ton enfant ou ta femme, dis-toi: «J'embrasse un être humain.» S'ils
viennent à mourir, tu n'en seras pas autrement bouleversé.
IV
Quand tu te prépares à faire
quoi que ce soit, représente-toi bien de quoi il s'agit. Si tu sors pour te
baigner, rappelle-toi ce qui se passe aux bains publics: on vous éclabousse, on
vous bouscule, on vous injurie, on vous vole. C'est plus sûrement que tu feras
ce que tu as à faire si tu t'es dit: «Je vais aller aux bains et exercer ma
liberté de choisir en accord avec la nature.» De même pour toutes tes autres
tâches. Car, ayant fait cela, s'il arrive quelque chose qui t'empêche de te
baigner, tu auras la réponse toute prête: «Je ne voulais pas seulement me
baigner, mais exercer ma liberté de choisir en accord avec la nature; si je me
mets en colère à cause de ce qui m'arrive, ce ne sera pas le cas.»
V
Ce qui tourmente les hommes,
ce n'est pas la réalité mais les jugements qu'ils portent sur elle. Ainsi, la
mort n'a rien de redoutable. Socrate lui-même était de cet avis: la chose à
craindre, c'est l'opinion que la mort est redoutable. Donc, lorsque quelque
chose nous contrarie, nous tourmente ou nous chagrine, n'en accusons personne
d'autre que nous-mêmes: c'est-à-dire nos opinions. C'est la marque d'un petit esprit
de s'en prendre à autrui lorsqu'il échoue dans ce qu'il a entrepris; celui qui
exerce sur soi un travail spirituel s'en prendra à soi-même; celui qui achèvera
ce travail ne s'en prendra ni à soi ni aux autres.
VI
Ne te monte jamais la tête
pour une chose où ton mérite n'est pas en cause. Passe encore que ton cheval
lui-même se monte la tête en disant: «Je suis beau»; 4mais que toi, tu sois
fier de dire: «J'ai un beau cheval»? Rends-toi compte que ce qui t'excite c'est
le mérite de ton cheval! Qu'est-ce qui est vraiment à toi? L'usage que tu fais
de tes représentations; toutes les fois qu'il est conforme à la nature, tu peux
être fier de toi: pour le coup, ce dont tu seras fier viendra vraiment de toi.
VII
Pendant un voyage en bateau,
si le navire jette l'ancre et que tu mettes pied à terre pour aller chercher de
l'eau, tu ramasseras en chemin, ici un coquillage, là un petit bulbe de plante,
mais il te faut concentrer ta pensée sur le navire, te retourner sans cesse au
cas où le pilote appelle; s'il appelle, il faut tout planter là, de peur d'être
jeté à fond de cale et ligoté comme du bétail. C'est pareil dans la vie; si, en
guise de coquillage, on te donne une petite femme ou un esclave, il n'y a pas
de mal à cela; mais quand le pilote t'appelle, cours vers le navire et laisse
tout sans te retourner. Et si, en plus, tu n'es plus tout jeune, reste à
proximité du navire de peur de manquer l'appel.
VIII
N'attends pas que les
événements arrivent comme tu le souhaites; décide de vouloir ce qui arrive
comme cela arrive et tu seras heureux.
IX
La maladie est une gêne pour
le corps; pas pour la liberté de choisir, à moins qu'on ne l'abdique soi-même.
Avoir un pied trop court est une gêne pour le corps, pas pour la liberté de
choisir. Aie cette réponse à l'esprit en toute occasion: tu verras que la gêne
est pour les choses ou pour les autres, non pour toi.
X
Devant tout ce qui t'arrive,
pense à rentrer en toi-même et cherche quelle faculté tu possèdes pour y faire
face. Tu aperçois un beau garçon, une belle fille? Trouve en toi la tempérance.
Tu souffres? Trouve l'endurance. On t'insulte? Trouve la patience. En
t'exerçant ainsi tu ne seras plus le jouet de tes représentations.
XI
Ne dis jamais, à propos de
rien, que tu l'as perdu; dis: «Je l'ai rendu.» Ton enfant est mort? Tu l'as
rendu. Ta femme est morte? Tu l'as rendue. On t'a volé? Eh bien, ce que l'on
t'a volé, tu l'as rendu. «Mais c'est un scélérat qui me l'a pris!» Que
t'importe le moyen dont s'est servi, pour le reprendre, celui qui te l'avait
donné? En attendant le moment de le 5rendre, en revanche, prends-en soin comme
d'une chose qui ne t'appartient pas, comme font les voyageurs dans une auberge.
XII
1. Si tu veux faire des
progrès, laisse tomber les réflexions du genre: «Si je néglige mes intérêts, je
n'aurai même pas de quoi vivre.» «Si je ne suis pas assez sévère avec mon
esclave, il me servira mal.» Mieux vaut mourir de faim délivré du chagrin et de
la peur, que vivre dans l'abondance au milieu des angoisses. Mieux vaut être
mal servi par son esclave que malheureux.
2. Commence donc par les
petites choses. On gaspille ton huile, on vole ton vin? Dis-toi: c'est le prix
de la tranquillité, c'est le prix d'une âme sans trouble. On n'a jamais rien
pour rien. Quand tu as besoin de ton esclave, souviens-toi qu'il peut ne pas
venir et que, s'il vient, il exécutera peut-être tes ordres à tort et à
travers. Mais il n'a pas le pouvoir que ta tranquillité dépende de lui.
XIII
Si tu veux progresser, accepte
de passer pour un ignorant et un idiot dans tout ce qui concerne les choses
extérieures; n'essaie jamais d'avoir l'air instruit. Si certains ont bonne
opinion de toi, méfie-toi. Tu dois savoir qu'il n'est pas facile de suivre ce
qu'enjoint la nature tout en s'attachant aux objets extérieurs: si tu poursuis
l'un de ces objectifs, il est inévitable que tu négliges l'autre.
XIV
1. Si tu souhaites que tes
enfants, ta femme et tes amis soient éternels, tu es un sot, car c'est vouloir
que ce qui ne dépend pas de toi en dépende; que ce qui n'est pas à toi
t'appartienne. De même, si tu veux un serviteur sans défauts, tu es stupide,
puisque tu voudrais que la médiocrité soit autre chose que ce qu'elle est. Mais
si tu veux atteindre l'objet de tes désirs, tu le peux. Exerce-toi à ce qui est
en ton pouvoir.
2. Tout homme a pour maître
celui qui peut lui apporter ou lui soustraire ce qu'il désire ou ce qu'il
craint. Que ceux qui veulent être libres s'abstiennent donc de vouloir ce qui
ne dépend pas d'eux seuls: sinon, inévitablement, ils seront esclaves.
XV
Souviens-toi de te comporter
comme dans un banquet. Quand le plat, faisant le tour des, convives, arrive
devant toi, tends la main et sers-toi comme il convient. S'il te passe sous le
nez, n'insiste pas. S'il tarde, ne louche pas dessus en salivant mais attends
qu'il arrive devant toi. Fais de même pour les enfants, pour une femme, pour
les charges officielles, pour l'argent, et, un jour, tu seras digne de 6boire à
la table des dieux. Mais si, les choses t'étant offertes, tu t'abstiens même
d'y toucher, d'y jeter les yeux, tu seras digne non seulement de boire avec les
dieux, mais de régner comme eux. C'est ainsi qu'ont vécu Diogène, Héraclite et
leurs semblables, s'égalant par là aux dieux et gagnant le renom d'hommes
divins.
XVI
Lorsque tu vois quelqu'un se
lamenter sur son fils parti en exil, ou parce qu'il a perdu ses biens, ne te
laisse pas aller à croire que ces événements font son malheur: ce qui cause du
chagrin à cet homme, ce n'est pas ce qui lui arrive (sinon cela ferait le même
effet à tel ou tel), mais l'opinion qu'il se fait de cet événement. Cependant,
ne refuse pas de t'associer raisonnablement à sa peine, et même, au besoin,
pleure avec lui; prends seulement garde de ne pas pleurer aussi en toi-même.
XVII
Souviens-toi que tu joues dans
une pièce qu'a choisie le metteur en scène: courte, s'il l'a voulue courte,
longue, s'il l'a voulue longue. S'il te fait jouer le rôle d'un mendiant,
joue-le de ton mieux; et fais de même, que tu joues un boiteux, un homme d'État
ou un simple particulier. Le choix du rôle est l'affaire d'un autre.
XVIII
Si un corbeau pousse un cri de
mauvais augure, ne te laisse pas entraîner par ton imagination: définis ce dont
il s'agit et dis-toi: «Rien de ce qui est annoncé-là ne me concerne moi, mais
concerne plutôt ma petite carcasse, ma petite fortune, ma petite réputation, ma
femme ou mes enfants. Quant à moi, pourvu que je le veuille, tous les présages
me sont favorables: car, quoi qu'il résulte de ce signe, il est en mon pouvoir
de faire tourner la chose à mon profit.»
XIX
1. Tu peux être invincible si
tu n'engages jamais de lutte où la victoire ne dépende pas de toi.
2. Garde-toi d'estimer heureux
un homme choisi pour une charge officielle, ou très puissant, ou jouissant,
pour une raison ou une autre, de l'estime publique. En effet, si l'essence du
bien réside dans ce qui dépend de nous, il n'y a de raison ni d'être jaloux, ni
d'être envieux. Quant à toi, ce n'est pas général, magistrat ou consul que tu
veux être, mais libre; or, pour y arriver, il n'y a qu'un chemin: le mépris de
ce qui ne dépend pas de toi.
XX
Souviens-toi que ce qui te
cause du tort, ce n'est pas qu'on t'insulte ou qu'on te frappe, mais l'opinion
que tu as qu'on te fait du tort. Donc, si quelqu'un t'a mis en colère, sache
que c'est ton propre jugement qui est le responsable de ta colère. Essaye de ne
pas céder à la violence de l'imagination: car, une fois que tu auras examiné la
chose, tu seras plus facilement maître de toi.
XXI
Que la mort, l'exil et tout ce
qui semble redoutable soient présents à tes yeux tous les jours; la mort
surtout, et jamais tu n'auras de pensées lâches, ni de désirs immodérés.
XXII
Si ton désir te pousse vers la
philosophie, prépare-toi à être partout en butte aux moqueries et aux
sarcasmes; à entendre dire: «Voyez-le devenu soudainement philosophe!» ou «Qu'est-ce
qui nous vaut cette arrogance?» Mais toi, ne sois pas arrogant; tiens-t'en
fermement aux conduites qui te semblent les meilleures, conscient que c'est le
dieu qui t'a mis à ce poste. Et souviens-toi que, si tu restes constant dans
ces principes, ceux qui au début se moquaient de toi finiront par t'admirer;
tandis que si tu ne te montres pas à la hauteur, on rira de toi deux fois plus
fort.
XXIII
S'il t'arrive un jour
d'accorder du poids aux objets extérieurs par désir de plaire à quelqu'un,
sache que tu réduiras à néant tes principes de vie. Borne-toi donc à être
toujours philosophe; mais si tu tiens aussi à le paraître, que ce soit à tes
propres yeux et cela suffira.
XXIV
1. Ne te laisse pas décourager
par des réflexions du genre: «Je vais vivre sans honneur, je ne serai rien.» Si
vivre sans honneur est un mal, aucun mal ne peut t'arriver par la faute
d'autrui; rien de honteux non plus. Crois-tu qu'il dépende de tes efforts
d'être tiré au sort comme magistrat, invité à un banquet? Pas du tout. Alors,
comment serait-ce un déshonneur de ne pas l'être? Comment peux-tu dire que tu
n'es rien, puisque tu n'es tenu d'être quelque chose qu'au regard de ce qui
dépend de nous (domaine où tu peux prétendre aux plus grands honneurs)?
2. Tes amis resteraient sans
secours? Comment cela? Ils ne recevraient pas de tes mains leur petite pièce?
Tu ne les ferais pas nommer citoyens romains? Qui te 8dit que ces choses-là
dépendent de nous et nous regardent? Qui peut donner à autrui ce qu'il n'a pas
lui-même?
3. «Alors fais en sorte d'être
riche, dira-t-on, pour nous faire profiter de ton argent.» Si je peux devenir
riche sans déchoir à mes propres yeux, en restant loyal et sans bassesse, qu'on
me montre le chemin, j'y vais. Mais si l'on veut que je perde mes biens propres
pour vous procurer des choses qui ne sont pas des biens, considérez plutôt que
vous êtes injustes et ingrats. Et puis, qu'est-ce que vous aimez le mieux? De
l'argent ou un ami loyal et digne d'estime? Aidez-moi à être tel au lieu de
vouloir que j'agisse d'une façon qui me ferait cesser de l'être.
4. «Mais, dis-tu, ma patrie
resterait sans secours quand je pourrais l'aider.» Là encore, de quelle aide
parles-tu? Tu ne peux lui offrir ni thermes, ni portiques? Et alors? Le
forgeron lui offre-t-il des chaussures, le cordonnier des armes? Il suffit à
chacun d'accomplir sa tâche. En travaillant à fabriquer pour elle un citoyen de
plus, plein de loyauté et de respect de soi, ne ferais-tu rien pour elle? Bien
sûr! Donc, tu peux, par toi-même, être utile à ta patrie.
5. «Quelle place aurai-je dans
la cité?» Celle où tu pourras rester loyal et digne d'estime. Mais si, voulant
servir la patrie, tu réduis à néant ces vertus, une fois perdus toute loyauté
et tout respect de toi, quels services pourrais-tu lui rendre?
XXV
1. Pour un festin, un
discours, un conseil, on t'a préféré quelqu'un d'autre. Si ce sont des biens,
réjouis-toi qu'ils lui échoient. Si ce sont des maux, ne te plains pas d'y
avoir échappé! D'ailleurs, souviens-toi aussi que si tu n'en fais pas autant que
d'autres pour obtenir ce qui ne dépend pas de nous, tu ne peux pas t'attendre
aux mêmes résultats qu'eux. 2. Si tu ne vas pas rendre visite aux gens qui
comptent, comment pourrais-tu être récompensé comme ceux qui y courent?
Comment, si tu ne flattes personne, obtenir autant que les flatteurs? Tu as
refusé de payer le prix de ces faveurs et tu voudrais qu'on te les accorde pour
rien? Tu es injuste et insatiable.
3. Combien coûte une laitue?
Une obole, plus ou moins. Suppose que quelqu'un donne une obole pour une
laitue; si, toi, tu ne donnes rien et ne reçois rien, ne considère pas avoir eu
moins que lui: il a sa laitue, toi, l'obole que tu n'as pas donnée. Eh bien, là
encore, c'est la même chose: on ne t'a pas invité à un festin? C'est que tu
n'as pas donné le prix auquel on estimait le repas. Et ce prix, c'étaient
flatteries ou services. Donc, si cela te sert, donne ton dû quel qu'en soit le
prix. Mais si tu veux être payé de retour sans rien donner, tu n'es qu'un
insatiable et un fou. N'as-tu rien obtenu à la place de ce repas? Si: l'honneur
de n'avoir pas flatté qui tu ne voulais pas, de n'avoir pas eu à supporter la
morgue des serviteurs devant sa porte.
XXVI
L'expérience commune nous sert
à comprendre ce que veut la nature. Ainsi, quand le jeune esclave du voisin
casse une coupe, nous sommes prêts à dire: «Ce sont des choses qui arrivent.»
Sache donc que, si c'est une de tes coupes qu'on a cassée, tu dois avoir la
même réaction que pour celle du voisin. Applique cette règle aux choses les
plus graves. Quelqu'un perd son enfant, sa femme? Chacun de dire: «Nous sommes
tous mortels.» Mais si l'on est soi-même frappé par un deuil, on s'écrie
aussitôt: «Hélas, pauvre de moi!» Nous devrions avoir à l'esprit la réaction
que nous avons eue en apprenant la nouvelle à propos de quelqu'un d'autre.
XXVII
De même qu'on ne place pas de
cible pour recevoir les tirs ratés, de même il n'y a pas de place pour le mal
dans l'ordre universel.
XXVIII
Si on livrait ton corps au
premier venu, tu serais indigné; et pourtant tu livres à n'importe qui ton
jugement, avec pouvoir d'y jeter trouble et confusion pour peu qu'on t'injurie,
et tu n'as pas honte.
XXIX Le chapitre 29, que l'on trouve dans certains manuscrits, est en fait
une interpolation d'un extrait des «Entretiens» et ne fait donc pas partie du
«Manuel». On le retrouvera, ici, reporté à la fin de notre texte
XXX
La plupart du temps, notre
conduite se mesure à l'aune de nos relations. «Celui-ci est mon père? Je dois
prendre soin de lui, lui céder en tout, supporter ses injures, ses coups...
Mais, c'est un mauvais père!» Eh bien, la nature ne t'a pas fixé pour rôle de
vivre avec un bon père, mais avec un père. «Mon frère me fait du tort!» Alors
garde, vis-à-vis de lui, le poste qui est le tien et ne te demande pas comment
il se conduit, mais comment, toi, tu dois te conduire pour suivre, dans tes
choix, ce qu'enjoint la nature. Personne ne te fera de mal, à moins que tu n'y
consentes; le mal ne viendra que lorsque tu jugeras qu'on te fait du mal. De la
même façon, examine ce que doivent être tes relations avec tes voisins, tes
concitoyens, le gouverneur de ta province, et tu sauras quelle conduite adopter
à l'égard de chacun d'eux.
XXXI
1. Pour se conduire avec piété
envers les dieux, l'essentiel est d'avoir d'eux une conception juste; à savoir
qu'ils existent et régissent l'univers conformément au bien et à la justice.
Ensuite, il faut être personnellement résolu à leur obéir, à céder au cours des
événements et à le suivre de son plein gré, en sachant que c'est un dessein
idéal qui le gouverne. De cette façon, jamais tu n'adresseras de reproches aux
dieux, ni ne les accuseras de te négliger.
2. D'ailleurs, il est exclu
que cela t'arrive si tu ne te laisses pas emporter par des buts qui ne
dépendent pas de toi, si tu choisis de ne voir le bien et le mal que dans ce
qui dépend de toi. À l'inverse, si tu tiens pour un mal ou pour un bien ce qui
ne dépend pas de toi, si tu ne peux obtenir ce que tu voulais ou s'il t'échoit
ce que tu voulais éviter, tu t'en prendras aux responsables et tu leur en
voudras.
3. Car la nature fait que tout
être vivant cherche à éviter et à fuir les événements qui lui semblent
nuisibles, ainsi que les causes qui les déterminent, tandis qu'il accueille
avec gratitude les événements conformes à son intérêt avec ce qui les cause. Il
est donc impossible, quand on se croit lésé, d'être bien disposé envers
l'auteur de ce tort supposé, tout comme on ne saurait se réjouir du dommage
lui-même.
4. Voilà pourquoi on voit des
fils injurier leur père quand celui-ci refuse de leur donner une part de ce
qu'ils considèrent comme des biens. Et, de même, ce qui a dressé Étéocle contre
Polynice3, c'est de croire que la tyrannie était un bien. C'est pour la même
raison que le paysan blasphème le nom des dieux, comme le marin, le marchand et
ceux qui ont perdu leur femme ou leurs enfants. Car, là où est l'intérêt, là
est la piété. En sorte que si l'on s'attache à diriger ses désirs et ses
aversions comme il convient, du même coup, on sera assuré de se conduire avec
piété.
5. Pour ce qui concerne les
libations et les sacrifices aux dieux, il convient d'agir suivant les
traditions de son pays, en état de pureté, sans négligence ni oubli, mais sans
excès de minutie non plus, et sans dépasser ses moyens.
XXXII
1. Quand tu as recours à la
divination, souviens-toi que, puisque tu es venu trouver le devin pour qu'il te
l'apprenne, tu ignores ce qui doit arriver. Mais une fois l'événement prévu,
pour ce qui est de sa nature, tu la connais si tu es vraiment philosophe: s'il
s'agit de quelque chose qui ne dépend pas de nous, ce ne saurait être ni un
bien, ni un mal.
2. Donc, quand tu vas voir un
devin, laisse derrière toi désirs et aversions, ne t'avance pas en tremblant
mais en homme pénétré de cette vérité que tout ce qui arriver est indifférent
et ne te concerne en rien. Alors, quel que soit l'événement, tu seras en mesure
d'y faire face comme il convient et sans que personne ne puisse t'en empêcher.
Donc, n'aie pas peur, va vers les dieux comme on va demander un conseil. Pour
le reste, une fois le conseil reçu, note bien qui était ton conseiller; note à
qui tu désobéirais si tu t'écartais de son avis.
3. Suis le précepte de Socrate:
ne recours à la divination qu'en des circonstances où tout porte sur l'issue
d'un événement, quand ni le raisonnement, ni aucun art d'une autre sorte ne
peuvent plus t'être d'aucun secours pour connaître ce qui t'attend. Par
conséquent, s'il te faut risquer ta vie pour un ami ou pour la patrie, ne
demande pas au devin si tu dois le faire: s'il t'annonçait que les présages
sont mauvais, il est clair que cela signifierait la mort, ou une quelconque
mutilation, ou encore l'exil; ici, la raison commande, même dans ces
circonstances, de prêter secours à son ami et de risquer sa vie pour la patrie.
Pense au plus grand des devins, l'oracle de Delphes, qui jeta hors du temple
l'homme qui avait choisi de ne pas secourir son ami.
XXXIII
1. À partir d'aujourd'hui, décide
d'un style, d'un genre de vie que tu garderas aussi bien seul que devant les
autres.
2. La plupart du temps,
tais-toi ou, si tu veux parler, attends d'y être contraint et fais-le en peu de
mots. Exceptionnellement, quand l'occasion t'y convie, parle, mais ne t'occupe
pas de l'actualité: combats de gladiateurs, courses de chevaux, jeux du stade,
nourritures et boissons; ici ou ailleurs, tiens ta langue et, surtout, pas de
réflexions sur les gens, en bien ou en mal, ni de comparaisons.
3. Autant que faire se peut,
oriente les conversations de ceux avec qui tu te trouves sur des sujets
convenables. Si tu te trouves seul au milieu de gens que tu ne connais pas,
tais-toi encore.
4. Ris rarement et pas à tout
propos ni à gorge déployée.
5. Abstiens-toi de prêter
serment, sinon en toute occasion, du moins chaque fois que c'est possible.
6. Laisse tomber les
invitations à dîner, officielles ou privées. Et, si un jour les circonstances
justifient que tu t'y rendes, sois extrêmement attentif à ne pas te laisser aller
à la vulgarité. Car si ton partenaire est plein de boue, en luttant avec lui,
même si tu étais propre en arrivant, tu en sortiras tout crotté.
7. Pour ce qui concerne le
corps, soigne-le autant qu'il faut pour répondre aux besoins: nourriture,
boisson, vêtements; un toit et des esclaves. Tout ce qui est pour la galerie,
tout le luxe, rejette-le.
8. Quant au sexe, dans la
mesure du possible, garde-toi pur jusqu'au mariage. Quand tu fais l'amour,
prends ta part de ce qui est permis. Toutefois, ne deviens pas bigot envers
ceux qui se livrent à la fornication, ne te pose pas en censeur de ces gens-là.
Ne va pas non plus proclamer partout que tu es continent.
9. Si l'on te rapporte qu'un
tel a dit du mal de toi, ne cherche pas à te défendre de ses accusations, mais
réponds simplement: «Je vois qu'il ne connaissait pas tous mes défauts, sinon
il en aurait dit bien davantage!»
10. Il n'est pas nécessaire
d'aller souvent au spectacle4. Mais, si un jour l'occasion se présente, fais
voir à tous que c'est à toi que va la préférence; applique-toi à vouloir que ce
qui arrive arrive, et que le meilleur gagne: de cette façon, rien ne viendra te
contrarier. Défense absolue de crier, de te moquer d'un concurrent ou de te
passionner outre mesure. Une fois sortie, ne discute pas longuement de ce que
tu viens de voir; toutes ces choses n'ont aucun rapport avec ton progrès moral.
Ce serait la preuve que tu t'es passionné pour le spectacle.
11. Ne va pas pour un oui pour
un non écouter des lectures publiques. Mais, une fois dans l'auditoire, garde
une attitude à la fois digne, tranquille et sans provocation.
12. S'il te faut rendre visite
à quelqu'un, surtout s'il fait partie de ceux que l'opinion publique place aux
sommets du pouvoir, demande-toi ce qu'auraient fait Socrate ou Zénon à ta place
et tu n'auras plus le moindre doute sur la conduite à tenir en cette
circonstance.
13. Lorsque tu te rends chez
un personnage influent; prévois qu'il ne sera pas chez lui, qu'on te fermera la
porte au nez en la faisant claquer bien fort et qu'on ne se souciera pas de toi
le moins du monde. Si, malgré tout, ton devoir est d'y aller, montre-toi à la
hauteur des circonstances; mais ne te dis jamais: «Le jeu n'en valait pas la
chandelle.» C'est une réflexion vulgaire et d'un esprit esclave des choses
extérieures.
14. Au cours de la
conversation, abstiens-toi de t'étendre sur tes actions passées, sur les
risques que tu as pris: car s'il t'est doux de te remémorer les dangers que tu
as courus, le récit de tes aventures n'a pas les mêmes charmes pour les autres.
15. Évite également de faire
rire: car non seulement cela peut facilement tomber dans la vulgarité, mais
cela risque, en plus, de faire abandonner à tes interlocuteurs leur retenue
envers toi.
16. Un autre terrain glissant,
c'est quand on en vient à parler de choses obscènes. Quand cela se produit, si
c'est possible, n'hésite pas à reprendre celui qui a commencé. Sinon, exprime
au moins clairement, par ton silence, ta rougeur et ton air réprobateur, que cette
conversation te déplaît.
XXXIV
Quand il te vient l'envie d'un
plaisir, comme pour les autres sortes de représentations, prends garde de ne
pas céder à sa violence: laisse reposer la chose et accorde-toi un délai, songe
à ces deux instants: celui où tu goûteras le plaisir et celui où, après y avoir
goûté, tu en auras le regret et t'insulteras toi-même tout bas. Oppose à cela
la joie que tu éprouveras et les louanges que tu t'adresseras, si tu
t'abstiens. Si tu trouves opportun de passer à l'acte, fais attention de ne pas
succomber à la douceur agréable et séduisante de la chose. Imagine, pour y
résister, combien précieuse est la conscience d'avoir remporté cette
victoire-là.
XXXV
Lorsque tu en arrives à la
conclusion qu'il faut faire une chose, fais-la, et ne cherche pas à t'en cacher
même si les gens risquent d'en penser du mal. Car ou bien tu as tort d'agir
ainsi, et il ne fallait pas le faire, ou bien tu as raison, et tu n'as pas à
craindre les reproches injustifiés.
XXXVI
De même que les phrases «il
fait jour» et «il fait nuit» ont une grande valeur en tant que propositions
disjointes, mais ne veulent rien tire si on les joint, de même, dans un
banquet, choisir la plus grosse part, si c'est valable du point de vue du
corps, ce ne l'est pas du point de vue de la sociabilité. Donc, quand tu dînes
avec quelqu'un, ne considère pas seulement la valeur des plats pour le corps, mais
veille aussi à respecter ton hôte.
XXXVII
Si tu te lances dans une
entreprise qui dépasse tes forces, non seulement tu te conduis comme un idiot,
mais tu négliges d'accomplir ce qui était dans tes possibilités.
XXXVIII
Tout comme tu fais attention,
en te promenant, à ne pas marcher sur un clou et à ne pas te tordre la
cheville, fais attention aussi à ne pas faire de mal à ce qui dirige ton âme.
En gardant cette nécessité à l'esprit au seuil de chaque entreprise, nous
ferons plus sûrement ce que nous avons à faire.
XXXIX
Pour ce que l'on doit avoir ou
posséder la mesure est le corps, comme le pied est celle de la chaussure. Si tu
t'en tiens à ce critère, tu garderas la mesure. Mais si 14tu vas au-delà, tu
seras forcément entraîné comme du haut d'une falaise. Pour la chaussure, si tu
vas au-delà des besoins du pied, tu la voudras couverte d'or, puis teinte en
pourpre, puis brodée. Une fois qu'on a passé la mesure, il n'y a plus aucune
limite. XL Dès qu'elles ont passé quatorze ans, les hommes appellent les femmes
maîtresses. Elles, voyant que leur unique intérêt est de coucher avec eux,
commencent à se maquiller et mettent en cet art toutes leurs espérances. Il
faut donc leur faire comprendre que leur seule gloire est de donner à tous
l'image d'une vie réglée et d'une âme pudique.
XLI
C'est la marque d'une
infériorité naturelle à la pratique de la philosophie que de s'attarder aux
choses du corps, comme de passer trop de temps à prendre de l'exercice, à
manger, à boire, à faire ses besoins, à copuler. Tout cela, il faut le faire
comme en passant; c'est sur notre jugement que nous devons porter toute notre
attention.
XLII
Face à quelqu'un qui te fait
du tort par sa conduite ou ses propos, souviens-toi que s'il agit ainsi, c'est
qu'il pense avoir raison. Il ne lui est pas possible de régler sa conduite sur
ta façon de penser: c'est la sienne qui le guide, et, si elle est erronée, il
se fait du tort à lui-même en demeurant dans son erreur. En effet, si une
vérité complexe passe pour un mensonge, ce n'est pas la complexité qui est en
faute, mais bien celui qui se trompe. En te fondant sur ce principe, tu
garderas ton sang-froid face à ceux qui t'insultent: chaque fois, tu n'auras
qu'à te dire: «C'est ce que lui pense.»
XLIII
Toute chose donne prise sur
deux côtés: l'un permet de la porter, l'autre non. Si ton frère te fait du
tort, ne prends pas cela en te disant qu'il te fait du tort (c'est le côté
impossible à porter), dis-toi plutôt que c'est ton frère, ton compagnon, tu
prendras ainsi la chose du côté où l'on peut la porter.
XLIV
Il n'est pas logique de dire:
«Je suis plus riche que toi, donc je vaux mieux que toi»; «Je parle mieux que
toi, donc je vaux mieux que toi.» Ce serait bien plus logique de dire: «Je suis
plus riche que toi, donc ma fortune vaut mieux que la tienne»; «Je parle mieux
que toi, donc mon éloquence vaut mieux que la tienne.» Car tu n'es ni ta
fortune ni ton éloquence.
XLV
Un tel se lave vite: ne dis
pas qu'il se lave mal, mais qu'il se lave vite. Si un autre boit beaucoup de
vin, ne le traite pas d'ivrogne, dis simplement qu'il boit beaucoup. En effet,
qu'en sais-tu, avant d'avoir pesé leurs raisons? De cette façon, tu éviteras,
devant ce que tu te représentes d'un objet, de lui donner une autre
représentation.
XLVI
Où que tu te trouves, ne te
présente jamais comme philosophe. Ne parle pas longuement, devant des profanes,
des principes de la philosophie, agis plutôt suivant ces principes. Par
exemple, dans un banquet, ne dis pas comment on doit manger, mange seulement
comme il faut. Souviens-toi de Socrate: il s'était si bien débarrassé de toute
envie de briller que, lorsqu'on venait le trouver pour se faire présenter à des
philosophes, c'était lui qui conduisait les gens, tant il lui était égal d'être
méconnu. Si, dans une assemblée de profanes, la conversation tombe sur un
principe philosophique, d'une manière générale, abstiens-toi d'intervenir: tu
risquerais fort de recracher des bribes de savoir mal digéré. Si un jour on te
dit que tu ne sais rien, et que tu n'en es pas mortifié, sache que tu es en
bonne voie. Ce n'est pas en lui mettant l'herbe sous le nez que les moutons
montrent au berger qu'ils ont bien mangé; c'est à leur laine et à leur lait
qu'on s'en aperçoit, après qu'ils ont digéré leur nourriture; eh bien, fais de
même: ne va pas mettre sous le nez des profanes les principes de la
philosophie, fais-leur en voir les effets quand tu les as digérés.
XLVII
Si tu te contentes de peu pour
les besoins du corps, ne va pas en faire parade. Si tu ne bois que de l'eau, ne
va pas dire à tout propos: «Je ne bois que de l'eau.» Si un jour tu décides de
t'entraîner à supporter la douleur, fais-le en privé et non devant tout le monde.
N'embrasse pas les statues. Si tu as trop soif, prends de l'eau fraîche dans ta
bouche et recrache-la sans rien dire à personne.
XLVIII
1. Attitude et caractère de
l'homme ordinaire: il n'attend rien, en bien ou en mal, de soi-même, et tous
des circonstances extérieures. Attitude et caractère du philosophe: il attend
tout, en bien comme en mal, de soi-même.
2. Signes distinctifs de
l'homme en progrès: il ne blâme personne, ne loue personne, ne reproche rien à
personne, n'accuse personne; il ne dit jamais rien qui tende à faire croire
qu'il sait quelque chose ou qu'il est quelqu'un. En cas d'échec ou d'obstacle,
il ne s'en prend qu'à soi-même. S'il reçoit des éloges, il rit en secret de
celui qui les fait; si on le critique, il ne cherche pas à se défendre. Il
marche comme les malades, attentif à ne pas brusquer le membre en voie de
guérison tant qu'il n'est pas cicatrisé.
3. Tout désir, il l'a écarté
de lui; quant à l'aversion, il est entraîné à n'en éprouver que pour ce qui,
tout en dépendant de nous, est contraire à la nature. Ses inclinations, quel
qu'en soit l'objet, sont modérées. S'il passe pour stupide ou ignorant, il n'en
a cure. En un mot, le seul ennemi qu'il ait à redouter, c'est lui-même.
XLIX
Si quelqu'un se vante de
comprendre et d'expliquer les écrits de Chrysippe, dis-toi que, si Chrysippe
n'avait pas écrit dans un style obscur, celui-là n'aurait pas eu de quoi se
vanter. Mais moi, qu'est-ce que je cherche? À connaître la nature afin de la
prendre pour guide. Je cherche donc un homme qui puisse m'expliquer la nature.
J'entends dire que Chrysippe est cet homme: je vais le trouver, et je ne
comprends rien à ses écrits: je cherche alors quelqu'un pour me les expliquer.
Jusque-là, il n'y a rien dont je puisse être fier. Quand j'ai trouvé cet
interprète, il me faut alors mettre en pratique les préceptes que j'ai appris:
c'est de cela dont je puis être fier. Mais si c'est seulement l'explication de
texte que j'admire, ne serais-je pas, plutôt que philosophe, devenu un
grammairien qui gloserait Chrysippe au lieu d'Homère? Il y aurait de quoi
rougir si, lorsqu'on me dit: «Apprends-moi à lire Chrysippe», je n'étais pas en
mesure de montrer une conduite semblable et conforme à ses écrits.
L
Une fois que tu t'es fixé des
buts, tu dois t'y tenir comme à des lois qu'on ne peut transgresser sans
impiété. Et quoi que l'on dise de toi, n'y prête pas attention: cela ne te concerne
plus.
LI
1. Combien de temps encore
vas-tu attendre pour t'estimer digne des plus grands biens, et cesser enfin
d'enfreindre la règle qui doit déterminer ta vie? Tu connais les principes qui
doivent fonder ta réflexion; c'est assez réfléchi! Quel maître attends-tu, à
présent, pour te décharger, sur lui, du soin de ton progrès moral? Tu n'as plus
quinze ans, tu es un homme mûr. Si désormais tu te montres négligent, si tu
prends les choses à la légère, si tu continues à échafauder projet sur projet en
reculant sans cesse le jour où tu devras enfin prendre soin de ta vie, tu ne
feras aucun progrès, et, sans t'en rendre compte, tu finiras par vivre et
mourir comme un homme ordinaire.
2. Décide donc tout de suite
de vivre en adulte résolu à progresser. Que tout ce qui te semble le meilleur
te soit une loi incontournable. En présence de quelque tâche pénible ou
agréable, glorieuse ou honteuse, dis-toi que tu dois te lancer; que les Jeux
olympiques sont ouverts; que tu ne peux plus tergiverser et qu'en un seul jour
une seule action peut anéantir ou confirmer ton progrès moral.
3. C'est ainsi que se
comportait Socrate qui n'écoutait, en toutes circonstances, que la règle dictée
par la raison. Pour toi-même - si tu n'es pas encore Socrate - vis au moins en
t'efforçant de l'imiter.
LII
1. Le premier domaine de la
philosophie et le plus indispensable, c'est la mise en pratique des principes,
comme, par exemple, l'interdiction de mentir. Le second concerne les
démonstrations: ainsi, pourquoi ne faut-il pas mentir. Le troisième explique et
analyse les deux premiers: ainsi, la reconnaissance qu'on est en présence d'une
démonstration; ce que sont une démonstration, une déduction, le vrai, le faux,
etc. Par conséquent, le troisième domaine est indispensable pour accéder au
second, comme le second pour accéder au premier.
2. Mais le plus indispensable,
le terme de toute recherche, c'est le premier. Seulement, nous faisons tout à
l'envers: nous nous attardons au troisième, nous lui consacrons tous nos
efforts en oubliant complètement le premier. Voilà pourquoi nous mentons sans
cesse en étant prêts, cependant, à exprimer le raisonnement qui prouve qu'il ne
faut pas mentir...
LIII
1. En toute occasion,
rappelle-toi ces mots: «Conduis-moi, ô Zeus, et toi, ô Destinée, où vous avez
formé le vœu de me conduire. Je vous suivrai avec empressement. Mais si, par
lâcheté, je résiste, il n'en faudra pas moins que je vous suive.»
2. «L'homme qui consent
dignement à la Nécessité, on le nomme sage et il connaît les secrets des
dieux.»
3. «Eh bien, Criton, si c'est
là la volonté des dieux, qu'il en soit ainsi.»
4. «Anytos et Mélétos peuvent
me tuer, ils ne peuvent me nuire.»
Chapitre
29 (interpolé)
XXIX
1. Pour tout ce que tu
entreprends, examine les tenants et aboutissants avant de passer à l'action.
Sans cela, tu seras d'abord plein de zèle, parce que tu ne penseras à rien de
ce qui va s'ensuivre, et puis, dès que surgiront les difficultés, tu
abandonneras lâchement la partie.
2. Tu aimerais être vainqueur
aux Jeux olympiques? Moi aussi, par les dieux! Gagner aux Jeux, c'est bien
agréable! Mais, avant de te lancer, examine un peu les tenants et aboutissants:
l'abstinence sexuelle, le régime, le renoncement aux friandises, les exercices
sous la contrainte et aux heures réglementaires, qu'on cuise ou qu'il gèle. Il
ne faut pas boire frais; dans certains cas même pas de vin, s'en remettre
entièrement à son entraîneur comme à un médecin; ensuite, en luttant, piétiner
dans la poussière au coude à coude avec son adversaire, parfois se démettre un
poignet, se tordre la cheville, et peut-être recevoir le fouet pour finalement
être vaincu.
3. Pense à tout cela et après,
si tu en as encore envie, entre dans la carrière. Sinon, tu ne seras qu'un
gamin qui joue tantôt aux lutteurs, tantôt aux gladiateurs, tantôt aux sonneurs
de trompette, tantôt aux acteurs de tragédie. Un jour tu seras athlète, un
autre gladiateur, un autre rhéteur, un autre philosophe, mais jamais tu ne
seras rien à fond. Comme un singe, tu imiteras tout ce que tu vois, et tu choisiras
tantôt une chose, tantôt l'autre. Car tu ne te seras pas mis à la tâche après
réflexion, en ayant fait le tour de la question, mais au petit bonheur, poussé
par une éphémère envie.
4. C'est ainsi que d'aucuns,
en voyant un philosophe, en l'entendant parler comme Socrate (et pourtant, qui
pourrait se vanter de parler comme lui?), veulent aussitôt se lancer dans la
philosophie.
5. Mais, mon brave, il faut
d'abord examiner ce dont il s'agit! Bien observer ton caractère pour voir si tu
pourras tenir. Tu as envie d'être champion au pentathlon ou à la lutte? Regarde
tes biceps, tes cuisses, tes reins. Nous ne sommes pas tous doués pour les
mêmes choses.
6. Crois-tu, en te mettant à
la philosophie, que tu pourras boire et manger comme à présent, céder à tes désirs
et te laisser emporter par la colère comme à présent? Il te faudra veiller,
souffrir, quitter tes proches, endurer le mépris d'un petit esclave, être
tourné en dérision par les passants et, toujours, avoir le dessous, qu'il
s'agisse d'honneurs officiels, du pouvoir, de procès, ou d'autres affaires de
même farine.
7. Voilà ce qu'il te faut
examiner. Seras-tu prêt, alors, à payer de ce prix l'insensibilité aux
émotions, la liberté, la sérénité? Si c'est non, ne va pas plus loin. Ne sois
pas, comme les enfants, philosophe un jour, percepteur impôts le lendemain, et
puis rhéteur, et puis encore procurateur de César: tout cela ne fait pas bon
ménage! Il faut que tu sois un seul homme; bon ou mauvais. Il te faut cultiver
ou bien la part qui dirige ton âme, ou alors tes biens matériels; consacrer tes
efforts au dedans ou au dehors; c'est-à-dire régler ta vie en philosophe ou en
homme ordinaire.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire