samedi 6 mars 2021

Lignes N°62 Les mots du pouvoir, le pouvoir des mots Collection par Michel Surya

 

Appel à projet     par Léa Bismuth

 

« Lorsque l’artiste se lève le matin, il consulte ses e-mails et s’organise intimement en tentant de tenir tous les fils – ceux de ses désirs vivaces à garder intacts, mais aussi ceux des comptes de survie qu’il doit rendre pour poursuivre son geste. Il se répète que tout va bien aller. Des messages lui parviennent nombreux, depuis les différents sites auxquels il est abonné – cipa.net, fraap.org, cnap.fr-, écoles d’art sur le territoire national et international, structures tout autant publiques que privées, maisons d’écrivains…

Ces organismes vous veulent du bien, ils veulent vous soutenir. Vous recevez les appels à projets multiples, pour une résidence d’artiste, une contribution, une mission d’utilité territoriale, une action dite culturelle, une charge d’enseignement, une sollicitude pour un prix. Vous lisez les intitulés. Des montants en euros s’affichent à leurs côtés. Vous vous y reprenez à plusieurs fois. Il faut étudier le mécanisme psychique qui s’enclenche alors dans votre esprit, machinerie si subtile et pernicieuse qu’elle est bien difficile à décoder : d’abord, c’est l’excitation, cela vous stimule, vos sens aux aguets, votre concentration resserrée, l’appel réveille en vous de vieilles chimères enfouies, des fantasmes d’œuvres que vous aviez laissées de côté faute de moyen ou de temps ; puis, vous commencez à rationaliser, vous réfléchissez à un dossier de candidature, à une réponse taillée sur mesure, vos idées se bousculent, tout se confond ; c’est alors que vous vous demandez par quel biais vous rendre apte à la demande, et vous vous interrogez sur la manière précise de faire correspondre ce que l’on appelle votre démarche  à l’appel sans visage.

C’est là que la relation au pouvoir se joue : vous êtes seul face à la machine, l’appel à projet que vous lisez et relisez ne s’adresse pas directement à vous, mais pourtant vous le croyez –vous ne pouvez pas croire à cette adresse anonyme et structurée. La voix qui parle là vous soumet, et pourtant elle fonctionne à l’endroit même de votre liberté. La servitude est donc volontaire. Elle fonctionne sur le pari qu’une réussite est possible, qu’une rencontre va avoir lieu, du moins si les dés ne sont pas pipés d’avance (c’est parfois le cas). Et surtout que vous allez être rétribué pour votre action, qui est l’autre nom de votre vie. Mais, voilà, pour qu’une telle chose produise, pour que vous remportiez l’appel à projet, vous allez devoir vous conformer tout en prétendant rester le plus authentique. Les organisateurs de l’appel, ne l’oubliez pas, vous choisiront pour votre unicité, votre singularité, votre intimité livrée en quelques documents – cvn, portfolio, note d’intention, revue de presse ci-joints. Bref, vous avez de grandes espérances face à une soumission potentielle. Et puis, vous gardez votre fierté, vous êtes un (e) artiste indépendant. Cette liberté est une conquête de tous les jours. Inscrivez-vous au moyen du formulaire ci-dessous.

Que se passe-t-il dans cette appellation : « appel à projet artistique » ? Que l’expression appartienne au vocabulaire managérial, nous le savons. Le financeur met en place un appel en vue d’attribuer une subvention. Pour obtenir cette dernière, le « projet » doit « s’inscrire dans un cadre » préalablement défini par ce même financeur. Au contraire d’une réponse, l’auteur de l’appel attend donc une déférence adéquate. Le Pouvoir s’immisce par la relation pervertie qu’il met en place, rendant caduque, par avance, toute création. Ce qui se joue est un pur et simple conflit : entre la valeur accordée au possible d’une œuvre et les modalités inhérentes à l’appel lancé. Est-il simplement possible de répondre et dans quelle langue opérer cette réponse ? Quelle est au fond la relation qui se joue entre récepteur et destinataire ?

Dans une conférence de 1989 donnée à la Villa Arson, le critique d’art et écrivain Bernard Lamarche-Vadel constate amèrement : « Aujourd’hui, ce sont les destinataires qui font l’art. Ce ne sont plus les artistes. C’est-à-dire que les artistes sont tous en position de commandite par un pouvoir financier, idéologique, politique, qui en tant que destinataire, réclame un certain type de conformité. Avec une idée qu’il se propose de reconnaitre comme de l’art. Pouvoir nouveau des destinataires. En particulier l’état ». La commandite, nous rappelle le dictionnaire, est un terme de droit commercial établissant une relation mutuelle entre des associés gestionnaires personnellement responsables et des bailleurs de fonds fournissant des capitaux. Voilà où nous en sommes, et 30 ans après que ces mots ont été prononcés, nous pouvons dire que la situation n’a fait que s’accentuer.

Que pourrait être une fécondité créative dans un tel contexte ? Nulle et non avenue. La fécondité de l’œuvre – la mise en mouvement essentielle à son développement, le chemin inqualifiable de son processus d’élaboration, l’émancipation et la part de secret irréductibles qu’elle requiert – est tout simplement incompatible avec cette logique. La large vie de l’art, son élargissement poétique et existentiel en tant qu’il est toujours à la fois intime et politique, n’appartient pas au domaine du projet, mais toujours à celui de trajet, c’est-à-dire à l’infinie puissance du présent et de son expérience pour définir une œuvre à priori, avant même qu’elle puisse tenir debout.

Pour sa candidature à l’appel à projet, l’artiste a créé un beau dossier, avec des paragraphes et des sous-titres colorés. Il a même ajouté un budget avec des captures d’écran justifiant son financement. Mais il oublie par là même son principal objectif : celui de ne pas en avoir, et d’inventer en permanence sa propre disharmonie. Il oublie les sorties de route innombrables qu’il lui faudra faire avant de parvenir à une œuvre, si modeste soit-elle. Cet oubli est parfois nécessaire, voire salvateur, tant les bifurcations et les doutes effraient mêmes les plus grands créateurs. Mais il y a une chose qu’in ne doit pas oublier : l’œuvre qui vient sera périlleuse et risquée, c’est-à-dire absolument ratée autant que réussie. Les œuvres les plus marquantes, et c’est précisément ce qui fait leur grande réussite, portent en elle cette ligne de faille à jamais inviolable. Alors, franchement, qui aurait la prétention, si ce n’est une instance de contrôle légitime, de miser à l’avance sur un tel inachèvement ?

Aucun commentaire: