vendredi 13 juin 2025

11/ La Politique n'est plus qu'un décor creux. Par M A.

 De l argent. La ruine de la politique. Partie. 6


"Or ce sont eux qui se sont offerts à l'aider dans cette tâche entre toutes contradictoire. Ce n'est pas qu'ils trahissaient soudain. C'est pire. Ceux-là qui ont toujours pensé que rien n'est pire que la corruption, que c'est d'elle que dépend que le monde soit si effrontément inégalitaire, se sont mis à croire que le capital pouvait désirer, avec eux, comme eux qui ne le soit plus. 

C'est un cas rare, sans doute, d'ensorcellement idéologique. Ils ne cesseraient pas d'être de gauche, ils le seraient même encore de la seule façon qui restait pour eux de l'être: en soutenant le capital dans cette opération à laquelle il fallait que celui-ci intéressât le plus grand nombre. Ils seraient de gauche, gauchistes même pour certains d'entre eux, en mettant en place tous les dispositifs qu'on a vu prospérer ces dernières années et dont il n'y a plus aucune opération de la domination qui ne dépende. 

Cette gauche-là, ce gauchisme-là n'imaginaient pas, selon toute apparence, qu'ils prêtaient la main à la confortation des hiérarchies anciennes ou nouvelles; ou ils durent penser que mieux valait leur prêter la main que de permettre que des hiérarchies pires s'y substituent. Qui sait? Les hiérarchies du crime? Sans doute parce que ces gauches qui sortaient tant bien que mal de l'histoire qui les avait vus abdiquer si entièrement ne pouvait pas faire moins pour se rétablir dans une autre qui ne les ignorat pas. Sans doute parce qu'il y a des pensées qui ne redoutent rien tant que ne plus appartenir à aucune histoire.

Toujours est-il qu'il nous a fallu voir se former cette très étrange alliance, une alliance contre nature, qu'ont contractée ceux qui savaient avec le plus profond cynisme qu'il n'était plus possible, après 1989, de ne pas apporter une preuve supplémentaire aux raisons que le capital avait eues de l'emporter, et ceux que n'importe quelle preuve que celui-ci apporterait alors aurait consolés.

Un demi monde intellectuel s'y rallia le premier; c'était enfin permettre que ne pesat plus sur lui l'obligation de ne se régler sur rien que sur lui-même; c'était surtout l'occasion pour lui de commencer à percevoir les dividendes d'un ralliement si onnéreux (il n'aurait pas cessé d'être révolutionnaire si la révolution n'avait pas cessé d'étendre sur la pensée l'empire qu'elle avait; il a cessé d'être révolutionnaire dès le jour où elle l'a cessé). Les journalistes ont suivi.

Les journalistes suivent toujours. Il n'y a pas de journaliste qui ne définisse sa capacité à suivre: la révolution, s'il s'imagine qu'elle peut l'emporter; la contre-révolution, s'il ne doute pas que celle-ci l'a déjà fait. Il n'y a pas de journaliste que ne définisse l'accord qui est le sien avec "ce qui est", en tout état de cause (il n'y a rien qui soit dont le journaliste nous constitue en quelque sorte la preuve "a fortifiori").

Tout ce qu'a écrit le journalisme, du jour au lendemain, du jour où la révolution a cessé de se laisser espérer, au lendemain où la contre-révolution n'a plus eu besoin de démontrer à qui que ce fût que son empire serait dorénavant sans partage, tout ce qu'a écrit le journalisme a tout à coup eu à cœur de défendre les intérêts du capital quand il avait jusqu'à semblé que c'était ceux-ci qu'il était prêt à contester avec le plus de force, et avec ceux qui le contestaient."

jeudi 12 juin 2025

10/ La Politique n'est plus qu'un décor creux. Par M A.

 De l argent. La ruine de la politique. Partie. 5


""Le capital s'est sorti à son avantage de ce jeu. Au point qu'on oublie qu'il n'est pas moins une idéologie que le communisme ne l'était. Qu'il est une idéologie comme le communisme l'était. Au point qu'on ne compte pas les morts qu'il a faits. On en est là. C'est étrange sans doute. L'histoire en est à ce moment, étrange entre tous, ou l'on ne compte les morts que d'un côté.

Et c'est ce qu'il a fallu qu'on comptant. Il fallait que tous ceux qui ont intérêt à discréditer les révolutions puissent compter les morts que celles-ci ont faits. Pour dire à la fin que seules les révolutions ont fait des morts. Que c'est même à cela à cela qu'il est possible de reconnaître les révolutions: aux morts qu'elles ont faits."


""Ce sont ceux à qui la démocratie n'est jamais suffisante qui aujourd'hui la menacent le plus. Ce sont ceux qui ont le plus vivement protesté tout un temps contre le fait qu'une telle démocratie ne soit que formelle qui aujourd'hui font tout ce qu'il est possible de faire pour qu'elle ne prétende pas à plus que les formes auxquelles on la reconnaît et l'identifie 

Que veulent-ils ils? Ils veulent la transparence, Il n'y a pas de jour qu'on ne nous demande de le croire. A qui veulent-ils que cette transparence s'administre? A tous sans doute, mais d'abord à ceux qui disposent des moyens de l'argent. Et pourquoi veulent-ils que ce soient d'abord ceux qui disposent de l'argent qui se prêtent à une transparence assez contraire aux habitudes que l'argent a toujours nourries? Sans doute pour que nul ne puisse plus douter que l'argent lui aussi est fait pour être transparent. Et, ne doutant plus qu'il est, ne doute pas que c'est au moyen de l'argent qu'est le plus susceptible d'être réalisé ce que tout s'attendait que la révolution réalise. (De là qu'on voie le capital vouloir démontrer qu'il est vertueux. Parce qu'il s'agit pour lui de priver l'esprit de révolution de ses motifs de prédilection. Vertueux, il n'en devient sans doute pas pour autant pour tous égal. Il accrédite seulement l'idée selon laquelle la "fatalité de l'égalité" pèse sur tous, quand bien même elle ne comble pas encore tout le monde également.)"


""Cet équilibre s'est établi qui a voulu que l'argent ne soit plus ce qu'on croyait capable de menacer "les" libertés, mais ce au moyen de quoi on a cru alors - et on l'a cru sans doute, on a dû le croire massivement puisque cela est arrivé - que c'était toutes des libertés qui était assurées. Entre tous les retournements auxquels il nous a fallu assister, même impuissants, même avec haine, c'est le plus considérable.

Fin des idéologies, ont dit partout, avec aplomb, ceux qui étaient en effet hypocritemenr intéressés à ce qu'elles finissent. Les idéologies ne finissaient pas pourtant: simplement, de plus grandes l'emportaient sur celles qui avaient été impuissantes à faire qu'on les choisisse plus longtemps. Il a pu exister un temps où on ne voulut pas que l'argent s'imposât à ce point à tout ce qui était. D'aucuns ne le voulaient pas au point de prétendre même qu'un temps que l'argent régirait sans partage ni condition resterait entre tous les temps qu'on pouvait ou imaginer ou craindre, le pire. Ce qui est extraordinaire, ce n'est pas tant que cela soit devenu possible; ce qui est extraordinaire, c'est quand tel temps ait pu arriver et faire qu'on dise de lui, non pas qu'il est le pire des temps possibles, mais le meilleur."


""Qu'arrêtait-on en arrêtant quelqu'un que la presse ou la justice convainquait de pratiques illégales ( bourgeois, élu, entrepreneur)? On n'arrêtait rien, en réalité. Le capital ne s'est jamais sérieusement soucié de ceux auxquels il devait de fonctionner. Quelques-uns pouvaient-ils être convaincus de prendre avec la légalité qu'il rêve de représenter des libertés telles qu'on pourrait être amené à douter qu'il soit le seul à pouvoir prétendre garantir la liberté? Qu'on les sacrifie alors. Qu'on les jette en pâture à ceux qui ne sont plus en mesure de mener la guerre contre le capital: que ceux-ci continuent de croire qu'ils s'en prennent au capital quand ils ne s'en prennent qu'à ceux dont lui-même n'est que trop content de se débarrasser.

Le capital a en fait saisi l'occasion que lui fournissaient ceux qui s'étaient jusque-là dressés contre lui pour se dresser lui-même (et dresser ses règles) contre ceux des seins qui l'empêchaient de prétendre être, entre tous les systèmes le plus juste. De le devenir du moins. Au point. Qu'il n'y en ait plus d'autre pour pouvoir le prétendre. Encore moins l'être. Quelques-uns, qui ont renoncé à renverser le capital, se contenteraient il de le discréder en démontrant qu'il n'est pas aussi juste ni aussi pur qu'il le prétend? Il suffirait à celui-ci, en ce cas, de démontrer qu'il a, en commun avec eux, la volonté de se débarrasser des excès qui compromettraient son principe de justice.

Entre toutes les alliances contre nature, celle-ci est la plus remarquable m. Et c'est de bonne foi sans doute qu'elle s'est formée. Avant que ceux qui étaient le moins intéressés à ce qu'elle se format voient quel parti il leur serait possible d'en tirer.

Si l'hypothèse de la bonne foi ne peut pas être tout à fait écartée, s'agissant des débuts de cette alliance contre nature, elle doit l'être absolument pour tout ce qui a suivi. Ceux qu'on a vus la maintenir, qu'ils aient ou non été ceux qui l'ont formée les premiers, peuvent et doivent être accusés d'avoir pactisé. Ils seraient de gauche, sans doute, puisque c'est ce qu'ils ne cessent pas d'affirmer. Il serait même d'extrême gauche. De gauche ou d'extrême gauche, ils ne cesseraient pas cependant de faire très exactement ce que le régime le plus dur de l'argent était le plus intéressé à les voir faire. Et ils continueraient de le faire sans voir qu'il continueraient de faire ce qu'il fallait pour que le régime de l'argent s'affermisse; et s'impose sans réserve.

La domination est le résultat de cette alliance politiquement inédite."

9/ La Politique n'est plus qu'un décor creux. Par M A.

De l argent. La ruine de la politique. Partie. 4

"Que voulaient ces foules, en 1989, qui fuyaient : jouir de ce que le capital leur offrirait bientôt, dussent-elles en jouir à la place des foules occidentales qui avaient été payées (et mal) pour savoir combien on en jouissait peu. C'est-à-dire pas beaucoup plus que les foules communistes n'avaient joui du communisme (à l'espérance près).

Le capital vers lequel ces foules furent en effet nombreuses à se mettre en mouvement. inversant soudain par le mouvement qu'elles formaient celui dont on croyait que c'était le sort de l'Histoire qui dépendait, ce capital savait qu'il n'avait plus à craindre qu'on le jugeât à ce qu'il avait été jusqu'alors, pourvu qu'on le jugeât dorénavant à ce qu'en attendaient ceux qui se mettaient en mouvement vers lui. 

Il n'avait donc pas entretenu en vain cette guerre qui voulait que le communisme périsse: il ne l'avait pas entretenue en vain dès lors que ce qui périssait avec le communisme c'était la guerre à laquelle il appelait lui-même. On ne mesurera pas avant longtemps ce qu'il en a coûté que toute opposition au capital puisse être réduite à celle que le communisme prétendait qu'il avait incarnée. On aurait dû le savoir: le communisme, dans sa forme soviétique (c'est-à-dire dans toutes les formes dans lesquelles le communisme s'était compromis et, à la fin, abandonné), allait permettre, rendant pitoyablement les armes, qu'il n'y eût plus d'opposition au capital qui n'ait tout un coup tous les torts qu'avait eus le communisme. On n'est pas depuis lors sorti de ce solde de trompeur. Même ceux qui ne croyaient plus que le communisme représentait rien de ce qu'il y a lieu d'opposer à l'ignominie du capital plaident coupable. Ils plaident coupable pour une ignominie qui n'a jamais été la leur, et qui n'est en effet pas moins grande que celle du capital.

Le rêve que le communisme avait incarné avait été criminel sans doute; mais cela suffisait-il pour qu'on dise alors ce qu'on a cesse ce qu'on n'a pas cessé depuis de dire : que tout rêve est criminel? Et pour qu'on ne dise plus que le capital est lui aussi criminel.

Le communisme ne voulut pas ce dont on lui fait aujourd'hui porter la responsabilité; au contraire du capitalisme qui voulut tout ce dont on ne l'accuse pas. De tous les trompe-l'œil dont l'histoire est friande, c'est le plus troublant.

Qu'on juge sans doute puisqu'il n'y a personne qui ne veuille juger, et qui ne croie le pouvoir. On ne jugera que mal cette histoire, cependant, ou faussement, tant qu'on jugera le communisme selon ce qu'il était fait pour réprouver avec le plus de force; et tant qu'on jugera le capitalisme selon des valeurs dont il ne se réclame qu'après les avoir cyniquement récupérés.

Des valeurs dont il voudrait sans doute qu'elles soient celles de l'histoire qui a triomphé, quand elles ne sont que celles de l'histoire qu'il a imposée "


""Dès l'instant où c'est de la transparence qu'il a été question, il a été question, sans qu'on le comprenne assez tôt, de cette égalité à laquelle il fallait que le capital se soumette lui-même, empêchant que quelques-uns, par les méthodes qu'ils avaient toujours eues de l'accumuler, en fassent douter. Plutôt se séparer d'eux, s'est mis à dire le capital (mais le dire ainsi suppose une théâtralité dont on sait que ce cynisme est en même temps incapable), que de laisser le doute s'installer. L'argent avait mis trop de temps à devenir cette croyance qu'il était enfin devenu pour qu'on ne laisse pas longtemps les plus cyniques se former quelque soupçon que ce soit.

Toutes sortes de mesures s'imposaient sans doute. Depuis leur éviction jusqu'à la déclaration d'une charte qui tiendrait lieu de programme: c'est alors qu'on a vu apparaître, sans pourtant faire rire aucun de ceux qui ne l'auraient pour rien au monde crue possible, l'idée d'un "capitalisme propre" et de "fonds de pension éthiques". Un capitalisme propre, ce serait un capitalisme qui ne permettrait pas, c'est bien le moins, que personne ne s'enrichisse indûment, trichant avec les règles qui assurent l'équité de principe de la distribution de l'argent dans le capital. Un capitalisme propre, ce serait aussi que nul ne soit malgré lui aliéné à la production de biens dont le capital pourrait sans doute s'enrichir s'il ne veillait pas à ne pas s'enrichir contre les règles qu'impartit l'éthique à laquelle il dit maintenant que le capital obéit. Et on déclara dès lors qu'un "capitalisme propre" s'abstiendrait ostensiblement de rien commercialiser que pourrait avoir fabriqué qui que ce soit qu'il ne l'aurait pas fabriqué "librement" : des enfants ou des prisonniers politiques, etc. C'était sans doute le comble auquel pouvait prétendre le capital. Il n'y a pourtant eu personne pour vouloir porter le capital à ce comble que sa victoire elle-même appelait. Il y aurait dorénavant des limites à l'exploitation: les enfants, les détenus (au moins "politiques") en seraient exclus.

Mais ce serait pour qu'on ne doute pas, ou qu'on ne nous doute plus si on n'en avait jamais douté, que c'est librement que tous ceux qui ne sont ni des enfants ni des détenus travaillent à la prospérité à laquelle le capital des attache par le même mouvement qu'il s'y attache lui-même. Y seraient-ils attachés au mépris de tous les seuils de pauvreté calculable, même selon les normes des pays industrialisés.

C'était une opération d'un cynisme nouveau et sans doute jamais encore atteint. Mais ce fut aussi une opération elle-même nouvelle de plusieurs autres façons, dont toutes ne devaient pas au cynisme."


""On n'a pas vu que le capital se convertissait sans doute; mais on a vu que ceux qui l'avaient combattu se convertissaient au capital. Non pas au capital tel qu'il était et tel qu'il restait, mais tel qu'ils imaginaient qu'il devait être. Entre toutes les formes d'échange du pouvoir qui ont eu lieu il y a peu, et dont dépendent les formes de la domination elle-même, c'est la plus singulière. C'est à dire qu'il faut entendre que ceux qui ont tout à coup vanté les mérites du capital les ont vantés pour les mêmes raisons qu'ils les avaient combattus. Et c'est ce qui est précisément sans pouvoir être pris en défaut. Au moins apparemment. Autrement dit, c'est du point de vue d'un révolutionnarisme pas entièrement démenti que s'est affirmé une valorisation du capital à laquelle même le capital n'eût pas prétendu. Bien sûr, il n'y a rien qu'on oppose au pouvoir pour faire qu'il s'amende qu'il ne l'amende en effet ni ne l'autorise. Veut-on que le capital ne triche pas? Mais c'est vouloir qu'on croie que peut exister un capital qui ne triche pas."


""C'est le retournement avec lequel il nous faut compter: il était suspect jusqu'alors de posséder du pouvoir; nul ne possédait même un pouvoir qui ne dut être soupçonné; soupçonnées aussi les conditions dans lesquelles il l'avait obtenu, comme ce qu'il en faisait. Et c'est le contraire qui est devenu la règle: il n'y a personne qui n'ait du pouvoir qui ne veuille qu'on le voie l'avoir. Parce que c'est ce qui a eu lieu entre-temps et auquel on n'a pas prêté attention: rien n'est plus désirable que d'avoir du pouvoir, dès lors qu'il n'y a rien qui ne soit désirable comme la pureté que le pouvoir s'est conquise.

Autrement dit, c'est du pouvoir que dépend désormais la pureté que la révolution avait jusqu'alors prétendu détenir partout en propre, sans pouvoir l'etablir nulle part. Et c'est la raison pour laquelle on voit que le pouvoir est pour l'instant tout entier attelé à cette tâche sans bornes: démontrer qu'il est pur pour démontrer qu'il est ce qu'il faut que soit tout pouvoir (partant, qu'il est "tout le pouvoir" dès lors que lui seul est pur). Il n'y a rien que tous aient plus à cœur: démontré qu'il n'est pas impossible et de disposer de tout le pouvoir et d'être innocent. On dira avec raison que tous cherchent à se sauver eux-mêmes. Mais on ne dira pas assez que tout se cherche à sauver la politique qu'ils ont encore en commun quand il y en a (presque) plus nulle part.

Le capital, qui savait pouvoir jouir de la défense que les forces conservatrices lui avaient jusque-là assurée avec une fidélité sans faille, a su, le jour même où effondrait toute alternative historique au pouvoir qu'il détenait, qu'il n'y avait rien qui sauverait les " forces progressistes" comme la défense à laquelle celles-ci s'emploieraient à leur tour: la défense du capital lui-même, dussent-elles le défendre y compris contre les forces conservatrices. Il ne serait pas dit qu'elle n'y excelleraient pas autant. Et c'est ce qu'on a vu sans conteste: celles-ci vouloir défendre le capital mieux que celles-là ne l'avaient jamais défendu; non pas, sans doute, parce qu'elles l'auraient aimé plus, mais parce que c'était le moyen pour elles de survivre à la disparition de l'espérance qu'avait formée pour elles le communisme.

L'étrange arrangement sur lequel on a vu peu à peu tout le monde s'accorder a consisté à dire: convenons que la domination est sans parade, pourvu qu'on convienne que la politique existe encore. Si possible, que c'est à la politique qu'elle le doit.

Or c'est l'évidence: il n'y a plus rien qui soit qui doive à la politique. Parce qu'il n'y a plus rien qui soit qui ne dépende de l'Organisation Mondial du Commerce. Le jour où le mur de Berlin est tombé, quelque pitoyable que fût devenu le monde qui l'ensevelissait, c'est le commerce qui a su alors qu'il disposait d'un espace que rien ne limitait plus. Qu'au contraire rien ne l'empêcherait plus de régenter tout entier. L'organisation mondiale du commerce s'est mise à décider des conditions des échanges comme on avait jusqu'alors décidé des conditions des souverainetés. Les souverainetés dont on décidait jusqu'alors au moyen de la politique étaient absurdes, sans doute, ou révolues; celles dans lesquelles on déciderait désormais de ce qui tiendrait lieu de politique (c'est-à-dire le commerce) seraient cyniques. Et violentes."

Lignes N°5 : Littérature de la cruauté

 Présentation : Michel Surya


Parlant de Kafka, Bataille parle du crime de lire, du crime d'écrire. Qui y a-t-il encore pour prétendre qu'écrire soit un crime? Que lire, même, l'est? Pire, pour dire que c'est cela que lire, qu'écrire doivent être. Comment lire le serait-il  d'ailleurs quand même écrire ne l'est plus? Quand écrire semble fait pour n'engager la mort de personne. Pour n'exposer personne à la mort. Ni qui écrit. Ni qui lit. On a atteint au point qu'on ne sait plus qu'écrire a partie liée à la mort, qu'écrire l'ecarte ou la précipite ; a fortiori avec le meurtre: qu'il écarte aussi, encore qu'à peine, de très peu ( à moins qu'écrire ne me cherche aussi et n'y atteigne d'une façon restée à ce jour en partie secrète).

Kafka a lui-même parlé, vite, sans préciser, de cet état, disant qu'"écrire lui a fait faire un bond hors du rang des meurtriers". Une chose est sûre : Kafka, lui, ne fuit pas cette idée qu'on ne voit personne ne pas fuir.

Qu'écrire, que lire aient à voir avec le meurtre quand on ne sait plus même comment ils ont au moins à voir avec la mort, Bataille le dit aussi, au sujet cette fois de Sade, qu'il décrit par le même mouvement qu'il le lit : "[...] son âpre soif de meurtre voluptueux, mettant dans la rage le possible en pièces".

Aujourd'hui, la littérature est aussi loin que possible de la rage de mettre le possible en pièces. il semble même que la littérature n'ait pas d'autre rage ni d'autre désir que de s'accorder au possible. A la littérature d'aujourd'hui, le possible suffit. Le possible est la règle que se donne la littérature. Qu'on lui donne et qu'elle se donne. C'est du possible qu'elle se recommande, comme c'est au possible qu'on la recommande. C'est-à-dire c'est par lui qu'elle veut être jugée, et c'est lui qui la juge, en effet. Jamais on n'a été plus loin des littératures qui voulurent en finir avec le jugement de Dieu ( Artaud encore, Sade avant), pour que c'en soit fini de tout jugement.

Et les écrivains sont jugés, comme la littérature qu'ils écrivent veut en effet qu'ils le soient. Pas un pour récuser le jugement qu'ils appellent eux-mêmes sur elle . Pas un à ne vouloir être moral et à ne vouloir que sa littérature ne le soit avec lui. Pas un à ne vouloir être moral et à ne vouloir que sa littérature ne le soit avec lui ( au sens où Flaubert dit de la morale bourgeoise qu'elle est celle de l'utilité). Qu'on le veuille ou non, cette "âpre soif" de jugement dit plus sur le temps que cette littérature représente que tout ce qui serait supposé pouvoir le juger.

La critique, intéressé au premier chef à une réduction aussi considérable, dit qu'il faut que la littérature soit de son temps. Et quand il arrive qu'elle honore un livre, c'est parce qu'elle a reconnu en lui ce temps qu'elle sait être le sien. Qu'elle sait l'être ou dont elle a décidé qu'il l'était.

Les bourgeois, ceux de l'époque où Flaubert a vécu, ceux de l'époque où il faut que nous vivions, ont établi les règles mêmes de la littérature qu'il faudrait que nous écrivions. Sade en avait mis en garde l'écrivain, et il l'avait fait en ces termes : "Malheur à l'écrivain bas et plat qui, ne cherchant qu'à flatter les opinions à la mode, renonce à l'énergie qu'il a reçue de la nature pour ne nous offrir que l'encens qu'il brûle complaisamment aux pieds du parti qui domine." Et d'ajouter, pour éviter l'équivoque, qu'il ne suffit pas d'aller contre les idées du parti qui domine pour croire avoir reçu de la nature quelque énergie.

Le parti qui domine a aujourd'hui cette habilité; celle-ci consiste à se donner de temps à autre tort en donnant raison à un livre qui le conteste; et à se donner raison en se flattant d'aimer un livre qui ne le flatte pas. C'est le prix qu'il lui faut payer, et qu'il paie gentiment, pour donner l'impression que sa domination est impartiale.

Lignes n'a pas cessé, depuis le début, de se donner pour sous-titre, "art, littérature, philosophie, politique"; la littérature n'y a pourtant le plus souvent occupé qu'une place comptée sinon réduite, par rapport à la philosophie par exemple, par rapport à la politique surtout, laquelle y est pour beaucoup; la politique, c'est-à-dire les raisons pour lesquelles il fallait qu'une revue s'occupât de cela qu'on ne nommait plus ainsi qu'avec embarras, et dont la plupart avaient d'ailleurs cessé de s'occuper, que la plupart avaient cessé même de nommer.

Tous les textes ( pièces, récits, etc.) qui suivent forment donc le premier numéro que Lignes consacre en entier à la littérature.

Ceux-ci ont en commun qu'ils ont pour auteurs des écrivains jeunes, dont quatre seulement ont déjà publié un (seul) livre. dans le meilleur des cas, les autres n'ont publié ici et là que quelques textes; plusieurs enfin n'ont rien publié encore. Notre intention était de donner à lire ceux qui n'avaient été que peu lus encore ou pas du tout.

Cette intention en cache mal une autre: de donner à lire autre chose que ce qu'on se voit partout imposer, donner à lire des textes qui, parce qu'ils méconnaissent encore quel parti domine, restent saisis par la rage de mettre le possible en pièces.

Il y a dans les textes qui suivent, si différents qu'ils soient, quelque chose d'une déclaration. De quoi? La question est prématurée. Il y  est question de sexe, mais mal ou salement, des familles mais seulement du point de vue du dégoût qu'elles suscitent sans désemparer, de la misère, sexuelle ou sociale ou familiale (quelquefois ensemble), de la honte, de l'humiliation, de la mort même, on l'imagine, mais jamais autrement que contraint; de politique enfin, c'est-à-dire de ce qui reste de révolte à ceux que l'ordre n'a pas encore découragés (l'ordre y compris ce que celui-ci se permet de transgressions pauvres). Il y est question essentiellement de tout ce que la littérature a toujours mis en jeu.

Un soupçon est fait pour être d'emblée écarté: pas, là, d'école, surtout rien d'une école. Pas même de génération ( en tout cas, pas de génération au sens où il y aurait lieu d'y voir rien d'homogène). Le hasard des rencontres ou des identifications, même dans ce qu'elles ont de pauvre ou de mal assuré, des réciprocités sans calcul, et l'affirmation d'une confiance sans borne dans les possibilités de la lecture: il nous a été donné de lire ceci avant que nous n'envisagions de le donner à lire.

Nous avons donné à ces textes le litre "Littératures de la cruauté". Parce que, cruels, ils cherchent sans doute à l'être pour tous ceux que le possible contente.


samedi 7 juin 2025

8/ La Politique n'est plus qu'un décor creux. Par M A.

 Extraits tirés de l'ouvrage : "De l'argent : la ruine de la politique" partie III


" Autant le dire sans détours :  l'existence d'un parti fasciste a tout un temps entretenu l'illusion que de la politique persistait (elle l'entretiendra encore, ailleurs). Il faut bien en convenir alors, c'est toute la politique qui était intéressée à la persistance d'une illusion qui la sauvait.

De là le fait que tous les partis aient protégé "ce" parti (en un sens, le seul qu'il restât). Peu importait, semble-t-il, que de cette protection dépendit alors qu'il n'y eut plus de politique que sous sa forme la plus régressive - pourvu que de la politique existât encore. Il ne fait pas de doute après coup que c'est ce qui comptait. Les partis démocratiques ont dû leur existence, tout ce temps, au seul parti qui n'était pas démocratique; lui seul a fait qu'ils ont cru, peut-être, et prétendu, souvent, à une démocratie qu'ils auraient sauvée quant, au contraire, ils s'employaient malgré eux à faire qu'elle disparaisse.

Le comble : ce que le parti fasciste se montrait lui-même peu à peu impuissant à faire! 

Nous étions à ce point occupés par la possibilité qu'une politique si régressive puisse exister que nous n'avons pas vu que c'était en suscitant l'illusion toute morale d'une guerre faite à "cette" politique que l'amoralité d'une disparition de la politique fut rendue possible.

La domination voulait-elle qu'on croie à une résurrection possible des archaïsmes de la politique? C'était en fait pour qu'on ne voie rien des procédures qu'elle agencait dans l'ombre pour que la politique disparaisse. Voulait-elle faire croire au retour des formes anciennes et violentes de la police? C'était en fait pour que d'autres formes, modernes celles-ci, et douces et placides, se substituent à elles. Si douces et si placides que nul ne les eût accusées sans excès d'être des formes elles-mêmes policières. On reconnaîtra après coup la modernité des temps auxquels il nous aura pourtant fallu survivre à la douceur et à la placidité des polices que ceux-ci étendirent partout. Une placidité, une douceur d'autant plus sensibles que leur nombre semblait pourtant grand.

Il n'y aurait bientôt plus rien qui ne doive aux polices la douceur et la placidité que tous voulaient en effet ressentir. Il n'y aurait bientôt plus personne à ne vouloir que les polices aient la douceur et la placidité que la révolution n'avait pas su donner à leur place. L'histoire de l'argent est complexe sans doute. Rien ne peut faire cependant qu'elle aurait pourtant compté pour rien si l'on ne s'était pas mis entre-temps à attendre des polices autant qu'on avait attendu de la révolution."


"Pour que le capital passa pour moral au moment de cette victoire (je précise : pour que cette victoire ne passa pas pour autre que morale), il fallait qu'il ne passât pas pour politique. C'est la seconde des choses auxquelles nous n'avons pas prêté attention tout le temps que l'extrême droite détournait celle-ci : non seulement le capital travaillait à n'avoir plus d'alternative, mais encore il travaillait à n'être plus lui-même une politique 

Et c'est ce qu'on comprend après coup, entre beaucoup d'autres choses : le capital n'a pas encouragé l'extrême droite pour trouver auprès d'elle, le moment voulu,  les soutiens qu'elle lui avait prêtés dans le passé. Il l'a encouragé, je l'ai dit, pour détourner notre attention. Mais, surtout,  il l'a encouragée pour alimenter une détestation de la politique qui lui était nécessaire : dont il savait par avance quel bénéfice il tirerait le moment venu. Ce bénéfice serait d'autant plus grand qu'il fallait, de son côté, qu'il travaillât à passer pour toute autre chose que politique. Il fallait qu'il ne fût pas politique, dès lors que ce dont il triomphait, en triomphant du communisme, c'était de la politique elle-même et de la prétention au moins abusive, peut-être criminelle, qu'elle a toujours eue que c'était à elle de décider démocratiquement de ce qui avait lieu d'être."


"Le pouvoir politique n'a pas pour rien changé de mains. Il a changé de mains pour que ce soient les mêmes qui disposent de l'argent et qui décident de tout ce dont il arrivait encore que le pouvoir politique décidât. "On n'a jamais été moins en démocratie que depuis qu'on ne craint plus que quiconque ne menace la démocratie". C'est le paradoxe auquel on reconnaît ce temps. Auquel on reconnaît qu'il se différencie de ceux qui l'ont précédé. Un paradoxe qui n'a pas tout son sens que si on lui donne cette forme qui ne paraît extrême qu'à qui ne pense la politique qu'à son corps défendant : la démocratie a disparu le jour même où il n'y a plus eu personne à ne se trouver d'accord pour dire qu'elle l'avait emporté sur la plus grande des menaces qui pesaient sur elle. Et, peut-être, sur toutes les menaces qui le pouvaient. On devra le dire longtemps encore "



7/ La Politique n'est plus qu'un décor creux. Par M A.

  Extraits tirés de l'ouvrage : "De l'argent : la ruine de la politique" partie II


" La haine de l'argent était une politique. Mais il n'y a plus aucune politique pour s'ajuster à elle. Parce qu'il n'y a plus aucune politique. Parce qu'il n'y a pas de politique dont l'argent n'ait eu raison.  Il n'y a pas de politique dont l'argent n'ait eu raison parce qu'il n'y a pas de politique dont l'argent ne décide. L'argent décide à c point de tout qu'il n'y a plus de politique, "même de l'argent". 

Et c'est un cercle infernal. Dont on ne sortira pas sans sortir de tout ce qui fait horreur. Sans opposer à ce qui fait horreur la violence qui permettra d'en sortir. La violence la plus grande. La politique a, à ce point, disparu qu'il n'y aura pas même lieu de dire que cette violence sera si peu que ce soit "révolutionnaire."


" La politique a disparu et la domination est à peu près totale.

Quoi qu'on veuille dire, entrant dans les détails ou les tenants à distance (simplifiant), quelque démonstration qu'on puisse désirer apporter, il n'y en a pas un qui ne demande qu'on dise d'abord ceci : de la politique, il ne reste rien. C'est parce qu'il y en a plus ni n'en reste rien que la domination est totale.

La domination n'est pas une des formes possibles de la politique mais la forme entre toutes de sa disparition En quelques termes qu'on choisisse de le dire, la disparition de la politique n'a jamais témoigné d'autre chose que du triomphe de la police sur la politique. C'est le cas ici, si loin qu'on semble pourtant d'un cas de figure auquel on reconnaîtrait que la police l'a emporté sur la politique. Ainsi, dire que la domination n'est pas une forme de la politique nécessite qu'on dise aussi qu'il fallait que la politique disparaisse pour que la domination l'emporte. Si la domination était politique, c'est toute la possibilité de la politique qui demeurerait. Or, c'est tout le contraire qui se passe. La domination est sans partage Parce que la politique il n'y a plus de part. La politique a d'autant moins de part à la domination que c'est elle qui s'est employée à sa disparition définitive.

Mais une autre raison doit alors être invoquée, dont on ne sait pas, maintenant, s'il y a lieu d'y voir la chose la mieux concertée ou le résultat d'un hasard malheureux : la domination a étendu ses plans,  réformé ces procédures, établi ses topographies au moment même où notre attention en était détournée.

N'avons-nous rien vu, rien compris, rien anticipé de ce que la domination établissait? C'est que notre attention était tout entière requise par ce qui était fait pour qu'on croie "que de la politique existait encore".  Nous ne l'avons pas cru d'abord d'une façon à laquelle de l'attente, peut-être même de l'espérance, aurait été liée. En un sens seulement dont "l'angoisse" décidait. Ce constat s'impose : nous nous sommes encore occupés de politique, non pas quoi qu'il n'en existât déjà plus, mais parce que nous craignions que la seule qui restait fût la pire des politiques."




6/ La Politique n'est plus qu'un décor creux. Par M A.

 Extraits tirés de l'ouvrage : "De l'argent : la ruine de la politique"  partie I

" On a voulu ces foules soumises, alors qu'elles se rêvaient simplement heureuses. Il s'est trouvé que ces 2 désirs ont connu un moment d'égalité parfaite. Il s'est trouvé qu'on a su les convaincre qu'elles ne seraient heureuses qu'à la condition qu'elles se soumettent. Qu'elles se soumettent au désir qu'on leur disait pouvoir les rendre heureuses. Et, de fait, c'est sans peine qu'elles se sont d'abord convaincues que leur bonheur serait dans la soumission.

C'est de ce moment que nul ne sait plus comment sortir. Pire, c'est de lui que nul ne sait s'il veut sortir. Ce moment fait honte sans doute aux foules qu'il soumet. Il les humilie. En même temps, il n'y a pas de foule, même honteuse, même humiliée, qui ne craignent que ce qui lui permettrait de quitter cette honte ou cette humiliation ne sois pas pire. Au total, on ne sait pas avec certitude si le bonheur que ces foules montrent est fait pour convaincre la domination qu'elles se proposent à celle-ci comme preuve de l'égalité qu'elle a établie; ou comme menace qu'elles sont à tout instant sur le point de rompre cette égalité, et de renouer avec la violence qui a toujours fait des foules, chaque fois qu'elles cessent de se soumettre, un peuple."


" Nul n'y croit beaucoup, bien sûr. Les élites (mot de droite) on sut faire que ce peuple(mot de gauche) ne désire pas d'autre destin que celui que lui serait la consommation dès lors que les moyens de jouir de celle-ci ne lui seraient plus inaccessibles "par principe". C'est d'ailleurs du jour où ce destin de la consommation a commencé d'être un destin commun que celui de l'égalité a cessé de pouvoir prétendre imposer sa valeur politique. Non pas par échange, mais par substitution. Il a suffi à l'argent de convaincre que la consommation établirait l'égalité pour que nul ne puisse plus prétendre que l'égalité s'établirait contre la consommation que permet l'argent. Entre toutes les victoires qu'on pouvait craindre de voir l'argent remporter, celle-ci est sans doute la plus lourde de conséquences. Remportant cette victoire, l'argent a permis que l'emporte avec lui toute politique qui se réclamait de lui. Remportant cette victoire ensemble, c'est dès lors l'argent et la politique que nul ne sait plus comment distinguer."


" De toutes les humiliations, celle-ci est sans doute celle qui soulève le plus le cœur. Parce que, pour la première fois,   ce n'est pas d'une défaite qu'il s'est agi. Aucun peuple, aucune classe sociale n'a été battue au terme d'aucune guerre sociale ouverte. (Une classe battue reste la promesse d'une plus juste lutte, d'une plus violente).

Pour la première fois, il n'y a personne qui ne se soit librement humilié. Cette humiliation est ce qui stupéfie le plus."


" La question revient en effet: qu'est-ce que la domination?

La politique elle-même? (C'est ce qu'il n'y a personne à mettre en doute.) 

Ou sa disparition? (C'est ce qu'il n'y a personne à admettre.)

Dans le second cas, dans le cas de la disparition de la politique, la question se pose alors: au profit de qui?

Répondre : au profit de la domination forme une tautologie contre laquelle la plupart se récrieront avec raison. C'est la réponse qu'appelle pourtant la question dès lors que la question a elle-même ce caractère qui transige. Il faut alors préciser : la domination, c'est le pouvoir "sans la politique". Sans la politique sinon à l'état résiduel et appelé à disparaître. Plus exactement encore: en tant qu'elle disparaît.

Pourtant, s'il n'y a à peu près personne pour douter sérieusement que la politique n'a plus aucun des pouvoirs qu'elle eut, il n' y a malgré tout à peu près personne pour admettre que la politique soit sans pouvoir empêcher qu'on la prive des pouvoirs qu'elle eut.

 La domination est le résultat d'une opération qui a consisté à permettre que la politique ne puisse plus empêcher que les milieux d'argent (les marchés financiers), les milieux d'information (la presse, les médias), les milieux de propagande (la publicité, mais qu'on ne distingue plus qu' inutilement des milieux d'information) et les milieux juridiques (les juges, les magistrats, c'est-à-dire tous ceux dont dépend aujourd'hui la juste distribution de l'argent) s'emparent de tous les pouvoirs. Qu'ils s'en emparent au point que nul ne croit plus qu'existe aucun pouvoir qu'elle n'ait pas.

Et ils s'en sont emparés.

Ils s'en sont emparés tout entier. Ce que les milieux politiques gardent de pouvoir, c'est autant que la domination a, provisoirement, consenti à leur rétrocéder. Qu'elle leur rétrocède par calcul. Qu'elle leur rétrocèdera aussi longtemps qui ne lui semblera pas pouvoir l'occuper seule; c'est autant qu'elle sort aux formes sous lesquelles la politique s'est longtemps présentée, supposant que les foules, si avides ou hébétés qu'elles soient, ne supporteraient pas que la politique au sens consacré du terme n'ait aussi vite plus aucune part aux formes de pouvoir qui se préparent. Et auxquelles elle-même pourtant consentent. Qu'elle même appellent. On en est là."