samedi 25 juillet 2026

"Le 6 novembre" par L'Oublié


I


C'est le 6 novembre que je mourrai.


Les visites amicales.

Leurs discours sirupeux, leurs mines faussement empathiques.


Est-ce que j'existe dans leur haine ? Peut-être sont-ils plus morts que moi.


Je l’aperçois, perdue, sous une pluie fine et glaçante.

Elle a chanté la veille. La délivrance commençait à la mordre. 

J'ai traîné ma maladie comme une malédiction.


Je suis impuissant.


Elle chante. 

Elle croit que je dors.

Je dors pour souffrir. C'est encore de la vie. 


Je dors alors qu’elle, cela fait des mois qu’elle ne le peut plus.


Elle ramasse mes déjections, fait des lessives, prépare les repas. Tout se mélange dans une ronde infernale. 


Je la maudis de la vie qu’elle possède encore alors que la mienne me quitte par tous mes orifices, par tous mes pores.


Je ne supporte pas qu’elle voit ma peur. Elle me console, comme un enfant qui a peur. 


"Je ne suis pas un enfant, hurle-je en moi-même, je suis juste un mourant de merde qui te maudit".


Va-t’en ! Laisse-moi ! Ne me regarde plus ! Éloigne-toi !


Pourquoi pleure-t-elle dans la cuisine ? 

Elle ne veut même pas me faire le plaisir de la voir. 


Pleure-t-elle sur ma mort ? C’est odieux de douter des raisons de ses pleurs.

J'ai tous les droits puisque je suis le mourant.


Va, tu te consoleras bien assez vite dans les bras d’un autre.


Je les vois tous. Il balance leur salade maudite, et je les vomis. Oui, je pense à eux, de toutes mes tripes cancéreuses. Je voudrais tellement que mon cancer soit contagieux. 



II

 


Il faut que je repense à un jour où j’ai été heureux. 

Putain que ce n’est pas facile !


Pourtant, là, en ce moment, j’en ai besoin. Je ne peux pas rester à souffrir, je vais devenir fou. 


Penser à une personne haïe.

 

Ma mère.


Ma mère qui n’a jamais été autant ma mère que depuis qu’elle est disparue et que je peux lui donner le rôle de mère qu’elle n’a jamais eu.

Je l’ai maudite de me maudire de ne pas l’appeler « maman ». 

Toute ma vie, j'ai combattu son absence. Son égoïsme. 

Elle parlait toujours de sa douleur. La mienne n'existait pas.

Je me revois au-dessus de la tombe et je m'entends lui dire :

 

"Il était temps".


 Voilà, je sens que la morphine fait son œuvre, je sombre.


Je voudrais te jeter si loin que je n'aurais plus jamais à souhaiter ta mort. 


"Tu ne dois ta vie qu’à celui qui vient de partir, il n’est plus, tu ne dois donc plus être." M'a-t-elle dit. 


Ce n’est pas que je devrais être mort pour elle, c’est que je n’aurais pas dû exister au-delà de sa vie.


Va chier !



III



Je pourrais prendre une date au hasard et dire, à ce moment, j’ai été heureux et rire à m’en faire péter ma trachéotomie.


Des instants de paix.


A Erquy, la nuit, lorsque je sortais prendre l’air frais.

Des pensées sans censure.

Je pouvais souhaiter la mort de qui je voulais. 


La montagne, aussi.

S'enfoncer en elle jusqu'à perdre le chemin.

Ne plus revoir un seul être humain.


Je veux que personne n'existe plus. 

Jamais, on ne meurt assez seul.


Tu penses à moi ? 


Alors meurs à ma place.



IV



Je veux que l’on me foute la paix. 

Retomber amoureuse ?

Refaire l’amour ?  

Peut-être même connaitra-t-elle un orgasme ?

Un chapelet d’orgasmes alors que moi, je ne suis plus rien.

 

Putain, elle va m’imposer cela dans ses yeux qui pleurent. 


C’est ma mort, ce n’est pas la sienne.


Je ne veux plus penser à elle et c’est à ce moment qu’elle entre et qu’elle demande :


« tu m’aimes ? »


Non, là, je n’aime personne, je veux juste la paix. 

Je veux être seul. 

Je veux puer seul. 

Je veux me chier dessus sans que personne ne me plaigne.

 

C’est la fin de MA vie.


Et moi, je lui réponds : « plus que jamais ». Comme une blessure.



V

 


Merde, encore un jour. 

Elle est encore là, avec son sourire foireux :


"Je ne te laisserai pas mon chéri."


Je tente de lever la main. Je tente de caresser son visage.


Comme j’aimerais la gifler.

Je sculpte au scalpel un sourire d’amour. 


Je me tourne car je ne veux pas qu’elle me voit tel que je suis.


Je vais partir et tu vas encore m’aimer. 

Mais je suis une merde d’homme.

Je n’ai jamais rien fait pour toi.

Je suis sale. 

Je ne mérite l’amour de personne.


Ne jette pas de fleurs, je n’aime pas les fleurs.


Je maudis ton amour. Je le maudis.

Pourquoi ? 

Parce que si tu ne m’aimais plus, je mourrais tellement facilement.

Sans souhaiter ta mort.


Je n’ai pas peur de le dire car je n’ai rien à foutre de ce que penseront ces inconnus.


Elle est seule. Les bruits de la cuisine, de la vie, qui ne sont jamais assez loin de moi. 


Ils sont insupportables.



VI

 


"Cesse de vivre" 


Je pourrais hurler, si les glaires ne cessaient d’obstruer ma gorge. 

Les docteurs m’ont dit qu’il est possible que je meure noyé. Vivement. L’absence d’air est une souffrance. Plus qu’un estomac qui suppure ? Peut-être…


Parfois, mon propre râle me réveille. Je crois dormir près d’une bête. 

De toute façon, je dors seul.  


Même cette vie misérable, on s’y accroche.


Je ne suis pas rien. 

Je suis un être humain qui a fait du bien. 

Peu. 

Selon mes moyens. Mais avec toute ma volonté. 

Ça aussi, elle le dira. 


Elle ne pourra jamais me haïr comme je l’ai aimé.



VII


 

"La mort est un beau voyage."


Mais non, c’est le surplace définitif.


Ils regarderont mon portrait.


J'aurais dû marcher davantage. Aimer davantage. Perdre mon temps davantage.


Parfois, quand je ne fais pas attention, je suis comme eux. 

Et puis, je me reprends.


La vie est donc bien réelle. 


J’actionne la pompe à morphine. 


Voilà, dans quelques minutes, je serai peut-être moins vivant mais la douleur ne sera plus là.

 

Je ferme les yeux. Et… ?



VIII



Le lendemain, après avoir essuyé ma bouche de la bave, après m’être frotté mes yeux pleins de pus, j’ai pu enfin décider que ce jour qui venait de s’ouvrir devant moi, serait celui de la joie.


Je décide que je n’ai pas mal.


Que je vais sourire. 

Sourire à ma femme. 

Cette mort à venir ne m’empêchera d’aimer ma femme, de le lui dire, de le lui montrer.


Je l'appelle.

Mes mots comme une plaie, ils suintent mais ne s’élevent pas.


Elle entre. Elle me regarde. 

Elle comprend, elle comprend que le combat du jour va être ce sourire pâle que je veux lui offrir pour quelques minutes.


Elle s’assoit sur le bord du lit, elle me prend la main. J’ai très mal comme si elle me tord les doigts alors qu’elle me caresse le dos de la main.


« Je veux te voir sourire… »


Comme mon dernier cadeau.

J'ai envie qu'il y en ait encore d'autres.


Pendant quelques secondes, un ciel bleu passe dans mes yeux.


 « Je t’ai… »


Je lui mets la main sur la bouche. Je ne veux pas qu’elle me dise cette phrase comme on laisse tomber la phrase finale. 

Celle que l’on dit quand on ferme les yeux de la personne. 


Car, cette fois, il s'agit de moi.


Je ne veux pas devenir "la personne". Mourir pour ne pas disparaître. Mourir pour encombrer tous les espaces. 


« Je veux te faire un bon repas… Que veux-tu manger ? »


Le repas du condamné.

 

En moi, je ris. 

Que veux-tu vomir, devrait-elle plutôt dire. Rien ne reste. 

Je ne fais que quitter mon corps de toutes les manières possibles. Je ne suis plus étanche du tout.


 Je me remets dans les draps. Je ferme les yeux. 

Je veux qu’elle parte, vite, avant que le flot d’insultes n’arrive et passe mes lèvres, passe ce rideau que je tente de laisser fermer.

Mais elle traîne. Elle veut savourer ces derniers instants de délices.


Je tourne la tête et m’oblige à refuser cette compassion. Je ne meurs pas pour que l’on m’aime. Je meurs. C'est tout. 



IX


 

Toute ma vie, j'ai cru mener ma vie comme je l'avais voulu. En réalité, à chaque embranchement, mes non-choix m'ont conduit vers les regrets ou les remords.


 Et si c’était à refaire ? Sans mémoire, il est probable que je ferais la même chose et je verrais la même galerie de portraits en me disant : « merde, qu’ai-je fait ? » « Que n’ai-je pas fait ? »

« Pourquoi n’avoir rien fait ? »


Dans ce lit double, il ne reste que la substance de ma non-vie. Je n’en prends pas plus de place.


Je veux avouer que j'ai merdé sur toute la ligne. Rien n'a vraiment été voulu. Et pourtant, ce que je n'ai pas voulu était peut-être mon évidence.


Doit-on regretter ces moments-là ?


« Si c'était à refaire. »

Quelle drôle d'expression.

Rien ne peut se refaire.


À ce moment, j’entends la porte se fermer. Je l'ai ressentie douloureusement dans mon corps.


Je pousse le curseur de la machine à morphine au maximum. Je vais peut-être mourir de ne plus vouloir souffrir. 

Mourir en étouffant les douleurs de la vie.


 Je vis…Je v….



X



Ce matin-là, lorsque je m’éveille, j’ai envie de penser à toutes celles qui ont égayé mes jours. 

Il n’y avait rien de sexuel dans mes regards. 

Je les regardais et je les aimais. Platoniquement.

Juste envie de leur dire simplement : 


" À l'instant où je t'ai vue, je t'ai aimé."


Le silence.


La peur des réponses :


« Arrête, tu ne m’intéresses pas » 


Ou peut-être encore pire :


« Pourquoi me le dire si tard ? C’est fini. »


De la pitié.


Autre chose m'effrayait : ce corps que j'allais leur imposer. Mais de quel droit ?


J'aimais ma femme.

Amour fort et réciproque.


Qu'est-ce que la fidélité ? Qu'y mettons nous dans ce concept ? 


Les corps désirent. Les promesses, elles, résistent. C'est peut-être cela, la fidélité.


Alors, je revenais chaque jour à ses côtés, comme si tous ces moments n’existaient pas, comme si, je ne vivais que la promesse éternelle que je lui avais faite.


Ce soir-là, elle s’assoit sur le rebord du lit, et j’ai souhaité ne pas à avoir à mourir ce fameux 6 novembre. 


Mais la mort est un rendez-vous que l’on ne peut pas reporter. J’ai rendez- vous avec cette angoisse et je ne peux la léguer à personne.


Je lui prends, la main, la lui serre très fort. 

Je lui fais une promesse inutile, comme toutes celles que l'on prononce pour traverser l'insupportable :


Jusqu'à la fin des temps, je t'aimerai.


Quelques années plus tard. Je ne veux pas qu’elle reste seule.


Je ne veux pas qu'elle m’oublie.

Je veux qu’elle trouve quelqu’un. Je ne veux pas qu’elle connaisse un autre homme. 

Je n’ai pas le droit de lui demander cela.

Je serais sa douleur intolérable qu’elle ne pourra oublier.


D’un geste, je lui impose ma lassitude et je la somme de me laisser seul afin que je m'apaise sur ces souvenirs.


Je lui construis cette trahison. 

Il n’est pas évident de ne vouloir que souffrir, de n’être que plaie et souffrance. 

Je décide de n’être que souffrance. 

Uniquement souffrance. 

Du cerveau droit au ventricule gauche. 

En travers. 

Mon sang ne coule plus dans aucune veine car chacune n’est plus que déchirure.


Ces moments que je lui construis correspondent à des instants où elle est joyeuse, où ses rires ne me sont pas adressés, ou ses yeux brillent sans que j’en sois la cause.  

Je la punis. 


Elle me regarde toujours avec amour, avec compassion. Elle ne sait pas ce que je pense. 

Ma souffrance lui impose ce visage compassé ; ma mort prochaine lui impose cet amour infini.

Elle continue de m'aimer.



 XI



Ce matin-là, la douleur s’est habituée à mon corps et je pense que je vais pouvoir enfin lire. Je ne vais donc pas avoir besoin de ma pompe à morphine.

 

Je tombe sur « Lettre au père » de Kafka.


Pour haïr quelqu’un, encore faut-il qu’il ait été présent, qu’il existe, qu’il ait existé suffisamment pour laisser une empreinte indéfectiblement haïssable.

Mon père n’a vécu que le temps de m’incruster son immense absence. 

De mon père, je ne hais que son absence.

Son message qui ne vient pas.  


Alors ce Kafka qui parle de son père, à son père, de sa présence qui lui nuit. 


J'aurais aimé que le mien m’impose son insupportable présence. 

J'aurais souhaité échanger une vie de ma mère pour une heure en présence de mon père. 

Pour le regretter ensuite.   


Puis il y eut l’intérimaire, celui que l’on m’a forcé à haïr, à maudire. 

Ma mère l’a détruit méticuleusement. 

Celui que je n’ai rencontré que tardivement parce que nous errions dans des sphères différentes. 

Celui que l’on a poussé hors de chez lui.

Je l’ai vu souffrir, je l’ai entendu souffrir.


Je ne sais même pas parler de lui.

Il a vécu hors de notre histoire. Celle qui a regretté que le premier homme aimé soit mort a lentement tué celui qui l'avait aidée à traverser le deuil.


Moi, je l’ai aimé.

Je l’aime. 

Nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre, sans pudeur, sans gêne, l’amour emmerdant ceux qui détestent, ceux qui haïssent tout et tous.


Il est parti, dans un râle, dans un souffle, dans la peur, seul malgré ma présence, sans son fils de sang.

Merde, a-t-il dit.


Et des yeux qui ne se ferment pas espérant, attendant...

Ne venant pas...


Les jours de « fête » des pères, tous ces sentiments reviennent, envahissent, explosent.


Qu’importe, aujourd'hui, je suis père moi-même et je suis encore vivant, présent, aimant, aimé.



XII



J’ai confondu.


Je n’ai pas voulu entendre que je m’étais trompé. Je savais que je n’avais pas d’issue avec elle. 


Je n'avais pas l'intention de mourir.

Ni de tuer qui que ce soit.

Même si elle me l’avait demandé.


Aucun guide touristique de la capitale ne propose de faire le tour de tous les hôpitaux de Paris. Moi, je les ai tous faits avec elle. Pour elle.


Il aurait suffi qu'elle meure

D'une grave crise d’asthme.


Elle en a eu une. 

J'ai appelé le SAMU. Ils sont arrivés à temps. 

Le pompier me dit :


« 5 minutes de plus, et elle y passait ». 


Et merde !


Jusqu’à ce que je rencontre celle qui est ma femme. 

Celle qui est mon évidence. 

Celle qui est de l’autre côté et qui pleure parce que je vais mourir. 


Son amour va mourir…et voilà à quoi je pense. 


A celle qui a failli me tuer.


Il a fallu mettre un terme à ce qui ressemblait à de l’amour.


Il m’a fallu me désintoxiquer de l’alcool, pour pouvoir me désintoxiquer d’elle.


Je l’ai accompagnée à la gare Montparnasse. Pour être sûr qu’elle parte.


Elle a marché sur le quai, elle ne s’est même pas retournée, elle ne m’a même pas regardé. Pas le moindre signe.

Par son attitude, elle m’a libérée définitivement. 


Je suis allé me coucher.


Pendant deux jours, j'ai mangé tout et n'importe quoi. J'ai dormi. Je me suis branlé jusqu'à hurler.


J'étais libre.



XIII 



Elle a été ma première expérience avec la mort.


Quand je l’ai rencontrée, je savais qu’elle était vénéneuse. 


À âme perdue, nous avons plongé dans l'alcool... et je suis tombé de trois étages. 

Une envie de ne plus jamais atteindre la terre. 

Je n’ai pas lutté contre la mort. J’ai accepté de revivre. 


Cette journée qui avait à peine commencé et qui n’allait plus finir. Cette course folle à l’alcool. Tout l’alcool possible. Tout. Jusqu’à cette chute. 


« Les larmes de la lune », elle qui se fait enculer et ces gens, ces inconnus, qui volent et qui dorment dans des armoires électriques. Et moi qui lui demande de m’apprendre à voler avec elle. Pour elle. Au-devant d’elle. 


Délires psychologiques.

Ma première expérience du bip de l'électrocardiogramme.

Du souffle de la pompe à morphine.

Des machines qui veillent pendant que l'on ne vit plus vraiment.


Je survis, et si je meurs, et bien, je meurs.


Je n’avais qu’une obsession. Je la voyais aux fenêtres face à mon lit dans tous les bras possibles, dans toutes les positions possibles.


C'est ce jour-là qu'elle m'a annoncé son mariage pour le 15 août. 

Nous avons bu. 

Nous avons bu plus que de coutume.

Sans fin. 

Sans joie. 

Sans cri. 

Sans pleurs. 

Mais avec une haine...

 

Ce fameux jour, à l’hôpital, immobile, drogué.

J'ai pleuré.

Sans vraiment comprendre pourquoi.


Ce jour-là, elle ne volait pas, elle ne baisait pas avec des inconnus. Elle se mariait.


Je n'ai pas su, ce 15 août-là, que c'était le jour le plus triste de ma vie.



XIV



Son voile néfaste avait tout recouvert d’une même teinte et je ne pouvais plus rien distinguer.


Comme une brèche dans le temps, j’ai ouvert les yeux.


Nous étions dans le métro et elle était en face de moi.


Je l’ai observée. Je ne l’ai pas oubliée. Je ne veux pas l’oublier parce que je crois que je l’aime encore.


Elle était assise face à moi et elle me fixait.


Je lui avais sûrement dit oui lorsqu’elle m’avait proposé d’aller boire un verre chez elle. J’avais accepté.


On a parlé, sans doute. Mais de quoi ?


D’ailleurs, quel était son prénom ?


— Ton prénom ?


— Valérie.


— À la tienne.


C’était un vendredi soir à Paris, dans l’attente du retour du lendemain vers ma province.


Le lundi, j’entrais dans mon centre avec cette envie irrépressible de ne plus penser à rien. Elle allait peut-être devenir une aire de repos… En attendant que l’autre revienne.


Pourvu qu’elle ne revienne pas.


Plus.


Que la vie ne m’impose plus son regard mort, vide, dans lequel je ne trouvais jamais mon reflet.


Elle vint vers moi.


Valérie.


Elle me regarda et me dit :


— On pourrait aller boire un verre, j’ai quelque chose à te dire.


Je ne tenterais jamais de l’embrasser.


Je venais de prononcer le plus absurde des serments.


En quelques secondes, j’étais devenu le plus idiot des hommes.


À une amie :


— Peux-tu venir avec moi jusqu’au rendez-vous ?


— Pourquoi ?


— J’ai peur.


— De quoi peux-tu avoir peur ?


— Je ne veux pas avoir peur tout seul. Je veux que quelqu’un m’aide à porter ma peur.


— D’accord, je serai là.


Elle est en face de moi. J’attends patiemment ce qu’elle a à me dire.


Je lui dis oui parce que la place est vacante.


Aucun effort à faire puisque cela ne devait pas durer.


Aujourd’hui, du haut de ma mort prochaine, je suis persuadé qu’elle aurait pu être celle qui est dans la cuisine actuellement.


Valérie de Rennes.


Elle m’amena chez elle.


Nous continuâmes à boire.


Elle m’exhiba sa nudité.


Envie de me retenir d’avoir envie.


Voilà ce que je me suis dit la veille :


« Lorsque je reviendrai lundi, je retournerai voir celle qui me disait qu’elle avait envie de me montrer son corps. De me l’offrir. Vouloir l’aimer. Valérie… »


Aujourd’hui, je meurs et je ne peux même pas me rappeler précisément de ce visage.


Je souffre, je me venge.


Je me suis vengé, je souffre.


Valérie, je l’ai blessée définitivement.


Salement.


Comme un infect lâche.


Je ne pense pas avoir fait plus de mal à quelqu’un qu’à cette femme.


— J’ai envie de sortir avec toi… Tu me plais.


— D’accord.


La nuit nous a absorbés.


Elle m’a conduit chez elle.


Je voulais m’enfuir, mais je me suis retrouvé dans son lit, nu.


Elle s’est mise nue devant moi.


Pas de fausse pudeur.


J’étais à elle.


Valérie…


Son visage n’est plus là, mais il plane autour de moi.


Je ne cherche pas à lutter.


Elle est devant moi dans mes souvenirs.


Mon corps que je tente d’anesthésier.


Elle pose sa tête sur mon torse.


Deux semaines de vie commune.


Valérie…


Je répète son prénom comme une punition, avec l’espoir de voir son visage se redessiner.


Valérie…


Je ne peux pas en dire plus pour le moment.


J’en souffre encore.


Je me retourne et je m’endors.


Je crois même que je pleure.


Je ne l’avais baisée que deux fois.


Pourquoi dire « baisée » ?


Je n’ai jamais baisé aucune des femmes avec lesquelles j’ai été.


Nous n’avions fait que deux fois l’amour.


Pourtant, depuis peu, ce corps me poursuit comme une obsession qui pourrait devenir malsaine.


Que lui dirais-je si je la revoyais ?


Je prends conscience de sa place parmi les autres.


Et Corinne ?


Et puis toutes celles que je n’ai pas abordées, celles à qui je n’ai jamais souri, celles à qui j’ai fait faux bond…


Elles sont multiples.


Elles sont diverses.


Est-ce cela, l’amour ?


Qu’est-ce que je vivais depuis bientôt trente ans, alors ?


L’amour, n’est-ce pas cette évidence que l’on n’arrive pas à définir ?


Cette chose que l’on n’arrive plus à dater ?


Quand on regarde quelqu’un, il ne peut y avoir aucun autre visage capable de le remplacer.


Demain, l’infirmière…



XV



Ces jours-là, je sais que je vais passer une journée de merde.


L’infirmière passe son temps à m’engueuler parce que tous les instruments sont débranchés.


Eh oui, infirmière de malheur, je bouge encore.


Je suis encore en vie.


J’ai le plaisir gêné du moment de la toilette.


Faire attention à tout.


Faire en sorte de ne rien provoquer.


Drogué à la morphine, je suis ignoble.


Provocateur.


Exhibitionniste.


Ce temps, découpé de la réalité, est le mien.


Cette partie de ma vie que chacun s’est appropriée pour y écrire sa propre vérité.


— Mais non, souviens-toi, tu nous racontais ça. Donc forcément…


— Oui, quand on regarde le parapet en contrebas, la façon dont il est placé, l’endroit où il a atterri… Il a forcément été poussé. Ce n’est ni un accident, ni un suicide…


Et puis le silence professionnel.


Celui qui arrive quand la conclusion est trop évidente :


« C’est une tentative de meurtre… évidemment. »


À ce moment-là, je ne peux plus intervenir pour défendre la vérité.


Ma vérité.


Celle qui n’appartient qu’à moi.


Alcool.


Engueulades.


Pleurs.


Cris.


Silences.


Une impasse sans demi-tour.


L’issue : la chute.


Je vous haïssais de la maudire alors que moi-même je souffrais de la perdre.


Patient infect.


Alors ils m’attachèrent au lit.


Je leur en voulais de me maintenir dans cet état.


Une opération.


Une opération qui aurait pu mal finir.


 

 XVI



Bientôt, l’histoire de ma vie, va prendre fin. 


A quoi me sert de fixer des images dans une mémoire qui va mourir ?

Je ne vais rien emmener. 

Rien. 

Tout disparaîtra pour moi, en moi, autour de moi.

 

Je regarde autour de moi.


Pourquoi regarder autour de soi pour dire adieu ?



XVII



Ce matin-là, je n’ai besoin de rien.


Les vides sont devenus ma vie. Entre deux intraveineuses, deux ponctions.


Le vide est la ronde de ma femme qui entre et qui sort et qui me pose toujours les mêmes questions auxquelles maintenant, comme dans un jeu pervers, je réponds d’avance : 


- Non, je ne souffre pas.

- Non, je n’ai besoin de rien.

- Laisse-moi, je vais dormir un peu. 


Meurt-on ou disparait-on ? 


Alors, je vois ma disparition dans le miroir verticale qui accentue cette sensation.


Je ne suis pas l’ombre de moi-même, comme aime à susurrer mes « amis » à ma femme. 

Qui dit ombre dit lumière, soleil. Depuis longtemps, les volets sont fermés. 


Depuis que je sais que je vais mourir, je veux que la vie m’agonise devant ma porte.


J'interdis dorénavant toute visite.


Je n’aurais bientôt plus la force de parler, d’écrire.


Je n’ai pas à me plaindre.


Me suis-je déjà plains de quoi que ce soit à qui que ce soit ?


J’ai toujours cherché à être seul. 


Je n’ai jamais vécu comme les autres. 


Si je l’aimais vraiment ma femme, je l’aurais prévenu que ma vie serait une perpétuelle merde.


C’est la veille de ma mort et j’ai dans le regard le dégoût de la vie des autres. 

Je ne m’enfuirais pas dans un moment de gentillesse. 

Je serais cet affreux mort qui maudit la vie jusqu’au bout. 


Je vais attendre que ma femme aille faire des courses pour partir.

Pas d’adieu. 

Je serais ce mort égoïste qui ne veut laisser aucun bon sentiment derrière lui. 

Je veux que l’on m’oublie au point de douter de mon existence.


Ni fleurs, ni sermons, ni pleurs.


J’aimerais qu’il n’existe aucun lieu pour se recueillir. 


C’était avant qu'il fallait m'aimer. 


Aujourd’hui, ce ne sont que gesticulations, simagrées.


Je n’étais rien, issu de rien et retournant à rien. 


Je ne demande pas plus.


Voilà, elle sort. 


Nous sommes le 6 novembre




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