dimanche 12 juillet 2026

"Au-delà" par L'Oublié


I


Elle ne quitte pas la porte des yeux. Elle devrait partir.


Peut-être même n'aurait pas dû venir.


Son maquillage coule. Les clodos la regardent. Eux ne pleurent plus.


De partout, les voix lui parviennent. Des bribes de vie, des souffrances.


La vieille pute fume. Elle écrase son mégot par terre. Elle la regarde. 


Elle baisse les yeux. Elle n'a plus mal. Est-ce encore utile ? 


Elle devrait se lever et dire au planton : 


- Excusez-moi, je me suis trompée. Je pars. 


Elle s'apprête à se lever quand un agent l'appelle et l'invite à le suivre. 


Elle tremble sur ses jambes. Elle sait qu'elle doit de nouveau pleurer. C'est important. 


La sincérité viendra de là.


Il tend une chaise. Elle pose ses fesses au bord, au risque de basculer.


Être ridicule, en plus, comment y survivre ?


- Je vous écoute.


Elle ne pleure plus. Elle doit raconter. Expliquer. Elle le fixe pour demander de l'aide. 


Ne sait-il pas comment cela se passe ? 


Mettre des mots sur de tels actes. 

Revivre ces instants. Retour en flash.


Dire "je suis victime" et attendre en retour, quoi ? 


Il la reconduit à la porte. Elle cherche quelque chose dans son regard. 


Rien. C'est son métier.


Dans la rue, les enfants rient, les mères crient. Les gens marchent vite. Elle gêne, elle est immobile, elle se fait presque insultée.


Demain, son réveil sonnera à sept heures.



II


Il est 19 heures. Il sort du bureau. Face à la porte, de l'autre côté, un banc. La femme est là. Lorsqu'elle l'aperçoit, elle se lève.


Dans son regard, il reconnaît son discours. 


Il va vers elle. Il s'assoit. 


- Je vais voir ce que je peux faire, mais c'est enregistré dans un logiciel national. 


Il la regarde. Elle semble soulagée. 


- On marche ?

- Son procès serait aussi le mien. Je ne serais jamais une véritable victime. Tu le connais le discours, vous avez le même entre vous. 

- Tu me donnes ton numéro, je te dis ce que j'ai pu faire. Demain, je suis du matin. Je rentre.

- Je n'ai plus de chez moi du coup. 

- Viens j'ai un canapé.


Ils se lèveront en même temps. 



III


Sur la table, une tasse fume. Elle s'assoit. Il est debout face à la fenêtre. 


- En partant, vous n'avez qu'à claquer la porte. Je vous appelle.


La porte claque. L'appartement est sobre. 

Un frigo presque vide.

Des boîtes de Mac do dans une poubelle. 

Une vieille photo. Une seule. 


Elle prend une douche, très longue. Elle frotte à se blesser. Elle pleure lorsqu'elle aperçoit son image. 


S'aimer sera dur dorénavant.


Elle se ressert un café. Elle se pose sur le canapé. Elle n'a plus qu'à attendre. 


La sonnerie la sort de sa torpeur. Lorsqu'elle raccroche, son sourire est couvert par ses larmes.


IV


À 14 heures, il quitte le service. Évidemment, elle est là. Elle le regarde. Il plaque un rictus. 


- Voilà, c'est classé. 

- Merci.


Il se lève. Il commence à s'éloigner. Elle lui emboîte le pas.


Il se retourne. 


- Ce n'est pas merci qu'il faut dire. Tu sais que ce n 'est pas une solution. 


Il repart. 


- On n'a plus besoin de se voir. J'ai fait ce que tu m'as demandé. Personne d'autre ne saura : toi, moi et lui. 

- Comment j'ai su que je pouvais compter sur toi ?


Il s'arrête, s'approche d'elle.


- C'est ici que l'on va se dire adieu.


Elle ne bouge plus. Il s'éloigne.


V


On frappe à la porte. Elle est devant lui.


- Je ne peux pas encore retourner chez moi.


Il s'écarte. 


Elle se met dans le canapé. Il sert du café. 


- Ce que tu as fait, ce n'est pas la première fois ?


Il sourit. Elle voit ses yeux s'embuer. 


- Je te laisse, je suis de nuit. Dors un peu. 


La porte claque. La douche est belle. Elle frotte à se blesser. 


L'odeur est encore présente. Le poids d'un corps aussi. 

Elle s'allonge et se perd dans les programmes de la télé.


Il est 1 heure, elle se réveille. Elle a encore mal au ventre. Elle se dirige vers la chambre à la recherche de quoi la soulager. 


Le lit est défait. L'empreinte du corps est encore là. Il y a aussi une odeur charnelle qui traîne. 

Pas de tableau. Pas de photo accrochée.

Un livre qui semble avoir été ouvert il y a très longtemps. Qui ne semble plus intéressant. Il le rangera même pas fini.


Elle ouvre le tiroir de la table de nuit. 

Une photo. 

Une seule. 

Elle semble se reconnaître.


Une inscription, au dos : 


"Je t'aime. Ne m'oublie pas. Je n'y arrive pas."


Elle sort en courant. La photo tombe à terre. 

Le tiroir reste ouvert. 


Elle tombe dans le canapé et se blottit pour pleurer sans être vu de qui que ce soit.


De nouveau, elle se réveille. Il est assis dans le fauteuil. 

La photo dans ses mains. 


Il la regarde et pleure.

Elle aussi.


- C'était ma sœur. Elle aussi avait retiré sa plainte. Je l'ai aidée. Trois mois plus tard, je l'enterrais.


Elle aurait pu se blottir contre lui. Elle resta immobile. 


- Il ne faut pas faire pareil.


La photo tombe à terre et glisse sous le fauteuil. 


Le jour se lève. 

Le café est enfin prêt.


VI


Elle le regarde dormir. Il semble apaisé. Elle pose le café dans la cuisine. 

Elle referme la porte. 


Elle rentre chez elle. La journée s'écoule sans heurt. 


On frappe à la porte. Il est là. Elle le laisse passer.


- Café ?

- Oui.


L'appartement est décoré avec goût. 

Les photos de famille couvrent les murs.


Il prend la tasse entre ses mains. Elle le regarde. 


- Je ne comprends pas pourquoi je suis là...


Elle sourit. 


- On doit chercher une raison ?


Il remarque un livre sur la table. "L'Insoutenable légèreté de l'être".


— Ma sœur adorait Kundera.


Un silence.


— Et toi... tu aimes quoi ?


Il réfléchit longtemps.


— Je n'ai eu que mon métier.


Leurs regards se croisent.










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