jeudi 11 avril 2024

Poème de Paul Eluard 1950 : Légion

 Légion

Si j'ai le droit de dire en français aujourd'hui

Ma peine et mon espoir ma colère et ma joie

Si rien ne s'est voilé définitivement

De notre rêve immense et de notre sagesse


C'est que ses étrangers comme on les nomme encore

Croyaient à la justice et concrète

Ils avaient dans leur sang le sang de leurs semblables

Ces étrangers savaient quelle était leur patrie


La liberté d'un peuple oriente tous les peuples

Un innocent aux fers enchaine tous les hommes

Et qui se refuse à son coeur sait sa loi

Il faut vaincre le gouffre et vaincre la vermine


Ces étrangers d'ici choisirent le feu

Leurs portraits sur les murs sont vivants pour toujours

Un soleil de mémoire éclaire leur beauté

Ils ont tué pour vire ils ont crié vengeance


Leur vie tuait la mort au coeur d'un miroir fixe

Le seul vœu de justice a pour écho la vie

Et, lorsqu'on n'entendra que cette voix sur terre

Lorsqu'on ne tuera plus ils seront bien vengés


Et ce sera justice.

mardi 9 avril 2024

Prospérités du désastre Par Jean-Paul Curnier

 6 /  Le siècle qui commence annonce un type d'antagonisme qui était de toute façon prévisible: celui de l'homme contre l'homme.

L'ennemi, qui encombre le chemin de l'homme que veut la civilisation du Capital et qui retarde son avènement, c'est l'homme tel qu'il est encore pour partie, celui qui s'est fait homme par sa faculté singulière et personnelle de penser son existence et son destin. Et cela a tout prix. Maintenant, c'est lui, cet homme antique désormais, l'homme de la pensée, qu'il faudra détruire, d'une manière ou d'une autre. Et c'est Dieu qui fait retour, Dieu porté en triomphe comme sauveur des intérêts de la finance internationale et de toutes les mafias réunies. Un Dieu dont tous attendent qu'il accueille l'horreur intime de l'homme pour l'homme, que son rétablissement rende à nouveau possible une figure extérieure de la haine où puisse venir s'accrocher la pulsion de mort. Seul le rétablissement d'un tel Dieu, peut faire que des hommes se transforment en bombes humaines et qu'il s'en produise à une échelle maintenant quasi industrielle. Seule l'invocation d'un tel Dieu avec la complicité de tous et au nom de la tolérance peut faire aussi qu'il soit acquis pour certains de ses adorateurs que d'autres peuples adorateurs n'aient pas leur place sur terre. Et que les formes les plus sauvages de colonisation, de prédation, de rançonnage et de domination puissent s'abriter derrière une rhétorique de la foi dans les arguties s'ornent sans honte de références innombrables à l'amour universel, que l'écrasement d'un peuple par un autre prétende à la bénédiction.
Comment est-il possible d'accepter une telle capitulation de la raison devant l'indécence omniprésente de la religion et des croyances? Comment supporter que soit ramené à un vocabulaire de religieux, à des idéaux et des références mystiques, ce qu'incarnait jadis le combat de la résistance palestinienne? Comment supporter que le religieux permette à ce point de masquer la nudité d'un processus d'instauration de pouvoirs absolus à l'échelle planétaire? Comment expliquer cela sinon par la peur qu'inspire à chacun le fait de penser et de regarder en face ce qui est l'évidence même?

Aujourd'hui, 1 septembre 2004, un groupe se proclamant Armée islamique  en Irak menace d'exécuter deux journalistes français si n'est pas abrogée dans les 24 heures la récente loi qui restreint en France l'exhibition par les femmes de leur soumission à Dieu. De cet incident seul, tout peut être réduit et pensé à propos de la nature des temps qui viennent et sur la responsabilité de ceux qui y contribuent sans chercher à s'en cacher. Aussi une autre question se pose: que signifie écrire, penser, proposer quelque exercice critique de l'intelligence et de la raison quand la peur est suffisamment installée chez tous pour que plus rien ne soit audible, lisible supportable? A quoi sert d'insister sur les évidences qui nous sont jetées aux yeux si la panique empêche de les accepter comme telles? Peut-être tout simplement à ceci, à cette condition de survie: à manifester qu'il existe aussi en chacun la possibilité d'un souverain mépris pour la peur et qu'existe encore, quoi qu'on en dise ou veuille en montrer, le goût de ne pas vivre sous cette humiliante condition. L'un et l'autre faut-il le rappeler, étant à l'origine même de ce qui mérite le nom de civilisation.

Jean-Paul Curnier

 


"Prospérités du désastre" Par Jean-Paul Curnier

 2 /  La différence propre aux modalités contemporaines d'instauration de la terreur est directement issue des conditions dans lesquelles elle s'exerce, c'est-à-dire des moyens existants pour instaurer une peur durable, des formes et des modalités existantes de l'exercice de la domination. Ainsi, l'objet de la terreur, qu'il s'agisse de celle instaurée par le monde dit "libre" ou celle des groupes dits "rebelles" qui prétendent s'y opposer, c'est de chercher le non-identifiable et non l'inverse. Au mot "terreur aveugle" correspond plus exactement le projet d'une "terreur aveuglante", qui empêche et disqualifie par avance toute représentation, toute figuration concrète d'un adversaire, toute humanité possible dotée d'affects. C'est là la grande nouveauté en matière de terreur ( ce n'est certainement pas une question de gradation dans l'horreur ou d'innovation de quincaillerie dans les moyens employés): l'impossibilité de s'en former une représentation. Pour que la terreur soit efficace, il lui faut échapper à toute représentation, à toute figure susceptible de recueillir sur elle la haine ou le mépris.

C'est là-bas, dans cet ancien "là-bas" qu'est le Moyen-Orient, que s'est à nouveau installé le laboratoire expérimental de la domination et de la terreur. La peur seule y commande à présent l'enchainement mécanique des faits. Quant à Dieu, celui de l'ancien testament commun aux trois religions monothéistes, il y fait un retour aux conséquences prévisibles d'autant plus effrayantes qu'il est loin de toute possibilité d'approche et de résolution des questions concrètes qui se posent à tous. Pire: Dieu y est de retour pour empêcher qu'elles se posent en tant que telles, c'est-à-dire en tant que questions politiques, comme au temps -vécu comme cauchemardesques par les monarchises, émirats et autres états arables, autant sinon plus que par Israel - de la révolution sociale et politique arabe qu'incarnait l'OLP. L'OLP a été dissoute dans l'Islam. Un seul langage prévaut désormais pour assurer la prééminence de la mystique sur toute réalité politique c'est-à-dire, s'agissant du Moyen-Orient, sur la réalité politique d'une région sauvagement livré aux appétits, aux armes et aux intrigues les plus féroces. C'est là aussi que se mesure l'efficacité du rôle des islamistes radicaux, dont la radicalité consiste d'abord et surtout à exclure toute analyse collective des modes d'asservissement existants au profit de l'extase dans la dévotion et le sacrifice. L'islamisme aura aidé consciemment et volontairement, pour ce qui concerne les instigateurs et maitres, à éliminer toute possibilité de pensée émancipatrice dans les pays du monde arabe. Aurait-on oublié la bienveillance des USA, des Emirats du golfe et de l'Arabie Saoudite vis-à-vis des prémices de l'organisation de ce délire morbide et guerrier?

Là-bas, donc, à la terreur technologique que cherchent à inspirer les USA à grand renfort d'images, d'opérations en "grandeur réelle" et "temps réel" et de scénarios médiatisés, vient de s'ajouter l'image de son exacte antithèse, celle de la médiocrité même, celle, si humaine, si pitoyable, de la cruauté de soldats américains imbéciles cherchant à se hausser à ce qui semble être pour eux la dignité du tortionnaire, le tout étalé via internet dans le monde entier. Cette représentation fatale pour les USA est concentrée dans le portrait d'une jeune femme, presque une collégienne comme on en voit un peu partout aujourd'hui, l'air buté et stupide mais passablement satisfaite d'elle-même, trainant au moyen d'une sorte de laisse un soldat irakien attaché par le cou, dénudé et humilié, comme on voit un enfant trainé une peluche. L'Amérique sur cette image ne faisait pas que jouir pauvrement, c'est-à-dire d'une façon pauvrement humaine, de sévices antiques; elle se trouvait trahie par sa vulnérabilité, par sa sensibilité à la peur. Car il faut avoir peur pour agir de la sorte, c'est une évidence. Seule la peur peut commander cette mascarade destinée à humilier un adversaire dont on craint le pire. Ici, sur ces photos, la peur dialogue avec elle-même, c'est elle qui mène le jeu, et elle seule; c'est la peur qui jouit.

Voilà ce que disaient ces images aux peuples arabes. Et si elles furent, pour certaines d'entre elles, tant montrées c'est parce qu'un peuple dans le soldats jouissent lâchement n'est pas un peuple invincible. Cela aussi, beaucoup d'Américains n'étaient pas prêts à l'admettre.

"Prospérités du désastre" de Jean-Paul Curnier

 II /  La peur de soi, l'horreur de l'homme


1/    La terreur n'est pas une arme nouvelle ni une affaire de moralité ou d'immoralité dans la guerre, elle est ce qui fait qu'une arme est une arme. Elle est ce qui rappelle qu'une guerre se remporte par la reconnaissance d'une suprématie, et cela à n'importe quel prix. Elle est par définition l'impensable même dans l'affrontement, ce qui doit déposséder l'autre de tous ses moyens de défense et avant tout de ses capacités de raisonnement, de lucidité, de résistance psychologique, elle est destinée à "affoler".

Ce qui peut donc paraitre particulièrement incompréhensible, et par-dessus tout affligeant s'agissant des réactions que l'on peut entendre sur les façons actuelles de l'exercer, c'est ce chœur hypocrite d'indignations et de condamnations à la seule évocation des moyens employés ici et là pour l'inspirer. Car en tout état de cause, affronter les moyens et les effets du terrorisme contemporain avec ce type d'orchestration de déplorations, d'appels aux bons sentiments et d'invocations des droits de l'homme ne peut produire que l'effet inverse à celui recherché. Il n'y a que deux solutions possibles : ou renforcer la sécurité par l'extension du pouvoir chargé de l'exercer - et donc aussi corrélativement, par l'affaiblissement des moyens collectifs d'assumer la terreur; ou, à l'inverse, donner à la collectivité humaine les moyens de se hisser elle-même à la hauteur de la mort qui la menace, lui laisser opposer à la perspective de sa disparition, l'affirmation en acte de sa propre existence et de sa propre puissance de devenir. C'est, comme on peut s'en rendre compte, dans la première voie que l'histoire moderne engage l'existence humaine.

Il faut l'affirmer une fois de plus: la terreur est inséparable de la guerre, seule change l'échelle où elle s'exerce. Toute moralisation, toute espérance placée dans l'indignation sont absurdes et révoltantes; elles abêtissent comme tout ce qui tend à dénier le réel par l'appel aux sentiments. Encourager la volonté d'irresponsabilité et d'innocence, c'est toujours encourager la dépossession de tous au profit d'un pouvoir livré à lui-même.

samedi 6 avril 2024

« Prospérités du désastre » de Jean-Paul Curnier

 Article : Réservoirs de chair

 

« Rompre dans une société qui déploie autant de moyens pour empêcher toute forme d’écart, d’évasion et par-dessus tout de rupture avec elle-même n’est pas à la portée de tout le monde. Cela se gagne. Car il ne s’agit pas de dissensus relatif aux valeurs, aux règles sociales, aux normes ; il n’y a plus ni règles stables, ni valeurs ni normes dans les sociétés contemporaines dites « développées » c’est-à-dire revues, corrigées et formatées par les obligations d’une extension et d’intensification du système marchand. Quant au monde de la marchandise, qui est devenu le monde de tous, on ne peut rien lui objecter dans le détail, sinon d’être ce qu’il est. Sur l’essentiel, le système économique et sociétal qui régit l’existence humaine dans le monde n’est pas réformable ni amendable. On ne peut en être que l’ennemi ou l’agent et s’il n’y a pas d’autre choix possible, cela est d’abord dû au fait qu’il est ce qu’il est c’est-à-dire totalitaire plus que n’importe quel autre régime politique ou religieux.

C’est pourquoi les formes d’opposition radicale que le système marchand génère, celle du fondamentalisme islamique en premier lieu, sont en définitive des formes qui lui ressemblent. S’il s’empresse de les reconnaitre comme ses seuls vrais ennemis, c’est aussi parce qu’ils sont les ennemis dans lesquels il se reconnait le mieux.

Mais cette reconnaissance en miroir, cette intimité dans le rejet a évidemment des effets retour. Ainsi, l’islamisme, que le monde occidental considère comme son ennemi principal sinon son seul ennemi pour le moment – et qui est finalement ce qui ressemble le plus au totalitarisme marchand en matière de volonté de gouvernement absolu des consciences -, a ressuscité, au sein même des pays phares du capitalisme, la ferveur religieuse et, avec elle, le pouvoir des religieux de toutes confessions. De sorte que c’est maintenant dans les citadelles du capital, là même où il avait fallu prendre quelques distances avec Dieu que les églises, temples, mosquées et synagogues font retour. 

Ce sont les intégristes musulmans qui font désormais le travail d’enseignement d’une histoire alternative à l’histoire officielle ; ici comme ailleurs on a préféré le retour sanglant et grimaçant du religieux aux discours du matérialisme et à la perspective révolutionnaire. Partout on a aidé le religieux contre la révolution et contre tout espoir de détruire un jour les structures sociales et les formes de pouvoir qui assurent la pérennité de ce système de destruction, d’exploitation et de mort. »

 

« Il faudrait rompre, certes. Mais nous sommes loin de ce geste collectif salvateur. Pour l’instant, le mot rupture sert de slogan au candidat presque unique de la droite politique. Quant à la vraie rupture, philosophique, sociale et politique, la rupture civilisationnelle qui établirait, dans la fausse homogénéité de ce monde, une séparation nette et sans retour possible en arrière, celle qui pourrait créer une distance mentale décisive à renoncer à vivre, nul n’y voit plus vraiment son intérêt. Tout est fait en sorte que ce soit le remède qui passe pour le mal, pour que ce soit le premier pas sur le chemin de la solution qui soit une menace. Alors, c’est sous les traits de la victime que se dessine la figure de l’homme en rupture, pas sous ceux du héros. Jamais on n’a autant entendu parler d’intégration : pour qui veut bien entendre, une telle insistance dit assez clairement ce dont il est question. »

 

« Mais aujourd’hui, c’est une évidence, il n’en est rien ; il n’y a même plus d’exploitation industrielle à escompter ni même à imaginer dans cette masse humaine sans qualité pour l’industrie : la banlieue est un réservoir de résidus du capital. Pas même de déchets du système – cela pourrait laisser supposer que, comme pour les vieux, les accidentés, les chômeurs et les plus de quarante ans en général, ils ont été utiles au moins un quart d’heure dans leur vie. Ce sont des résidus humains qui n’ont jamais servi et ne serviront jamais, des surnuméraires du capital, dévalués par l’automatisation et l’informatisation de la production. Des résidus de forces productives dont on ne sait parler qu’en euphémisant sans scrupule leur scandaleuse situation de vivants excédentaires. La question qui hante le libéralisme triomphant c’est : « Comment s’en débarrasser ? », mais comme nul n’a pour l’heure l’audace criminelle de la poser, la course aux diversions de toutes sortes reste ouverte. »

 

« Ce qui est sans doute la marque la plus décisive de cet écrasement idéologique, c’est que désormais le peuple ne veut plus être peuple. C’est que ceux qui seraient à même de composer un peuple ont le peuple en horreur. Le rejet de la dimension collective de l’existence est ce qui est le plus collectivement partagé, le peuple est un peuple négatif radical, un anti-peuple et, à ce titre, un garant du pouvoir sans qualité qui le gouverne sans brutalité contre quarante chariots pleins par moi au supermarché, quatre-vingt-seize chaînes de télévision et du numérique plus qu’on ne peut l’utiliser. C’est pourquoi plus aucune politique digne de ce nom n’est possible aujourd’hui. La politique, une politique à hauteur de la situation réelle où est plongée l’espèce humaine ne sera possible que lorsque devenir peuple sera la réaction au gâchis qui est fait de toute existence vécue comme un exploit individuel, lorsque la plupart cesseront de se penser comme étant « le pouvoir » ».

 

« Ces discours d’experts qui couvrent la voix des révoltés en question, le plus souvent pour attribuer d’office à leurs actes des raisons qu’ils ignorent mais qu’ils sont invité à faire leurs, bien qu’elles ne leur ressemblent en rien. Mais, sous la compréhension dudit état d’urgence, on lit sans trop de difficultés l’éloge tacite et vénéneux de l’ignorance. Car, ce qui est d’abord avancé c’est que si les intéressés avaient quelque chose à dire, ils le diraient clairement et il ne servirait à rien de payer tant d’experts pour le comprendre à leur place ; aussi, c’est toute une sympathie pour les déshérités, les pauvres sans conscience qu’il se porte vers eux, une sympathie naturelle du pouvoir pour l’ignorance, celle-là même qui aura tant servi aux despotismes de tous bords, qui fut le moteur de plusieurs révolutions dans le monde, celle que les démocraties du capitalisme supranational remettent besogneusement en place pour mieux gouverner la libre circulation du pouvoir, des ordres de vente et d’achats, des malversations de toutes sortes et de la pacotille générale qui est devenue l’horizon de vie de tout un chacun. D’un côté le discours politique – dont on devrait s’attendre à ce qu’il réclame un effort de pensée dans un pays où l’école est gratuite et obligatoire – se réduit à une sorte d’imitation pitoyable de langage pour nourrissons, de l’autre l’institution scolaire a oublié que son but n’est pas de former des producteurs à la demande du système mais d’instruire des jeunes gens pour en faire des citoyens capables de juger par eux-mêmes et de choisir en toute conscience leurs représentants politiques. »

 

« Ce que l’on retient du flot ininterrompu de commentaires sur la situation prétendument explosive de la France, c’est que la révolte à coups de pierres ou de cocktails molotov est l’expression spontanée de ceux qui sont incapables de penser parce que les moyens ne leur en ont pas été donnés. Car ce qu’il faut d’abord démontrer c’est que ces gens sont intellectuellement indigents. Et, du reste, on a tout fait pour ça, en commençant par flatter l’indigence au titre de l’authenticité culturelle de la vie des cités, en en faisant un label commercial, une image de marque. Mais ce que dit aussi ce lamento compassionnel c’est qu’ils sont en fin de compte victimes de quelque chose, c’est-à-dire, au fond, politiquement inoffensifs, plutôt à plaindre, en quelque sorte. Reste pour les défavorisés, victimes, disgraciés, insurgés à jouer ou ne pas jouer un rôle si clairement proposé.

Le langage est le lieu où se manifestent le mieux les pouvoirs : ce que dit en sourdine le discours sur l’état d’urgence des banlieues, c’est que la petite bourgeoisie contemporaine, qui domine par le vote et le nombre pour le compte du système qui la nourrit et l’éduque, est capable de comprendre quelques chose. »

 

« Le peuple ne figure plus nulle part ; ni comme destination, condition ou force d’inspiration. Ces jeunes gens ne pensent, ne veulent, ne luttent – quand ils luttent, c’est-à-dire sporadiquement et comme à la parade – qu’à l’échelle individuelle. Le collectif, comme condition première de la pensée et comme objet de la pensée, est absolument absent. On croit penser seul et quand il arrive que l’on pense. Ces combattants d’on ne sait quoi n’ont aucune espèce d’avenir sinon celui, pour quelques-uns, de se retrouver sur une liste électorale du PS, des Verts ou de quelque parti satellite. Peut-être se verront-ils confier quelque responsabilité dans une commission locale, régionale ou nationale sur le malaise des banlieues. C’est cela l’horizon politique des luttes. La figure héroïque de combattant contre l’ordre régnant ne s’achète pas comme une panoplie d’aventurier, elle s’acquiert par exposition permanente à la sanction qui attend ce genre d’insoumission active et quelquefois armée – la mort, la prison ou le décervelage. Qu’il faille détruire, pour éviter d’être détruit, ce qui ne se reforme pas et dont on ne peut plus rien attendre ni détourner ou renverser l’usage, est un axiome qui reste en suspens. Cette phrase n’a plus aucun sens pour les révoltés de cette actualité de l’époque marchande que l’on appelle « post-modernisme ». Leur véritable vocation, c’est la reconnaissance de soi. La télé, ou le musée. C’est aussi pourquoi leur visage est si triste à voir, pour ce pâle espoir qui les anime de se faire, à force de grimaces, un visage qui les distingue des autres parodies de personnalité ».

vendredi 5 avril 2024

De la domination Par Michel Surya

 "Ce qui est en outre entre-temps apparu, c'est que ce n'est plus le souci du capital qu'un nombre "nécessairement" majoritaire jouisse des moyens qu'assemble et gère la domination. La domination ne changerait pas de moyens, quand bien même il n'y aurait plus pour en jouir qu'un nombre minoritaire. Cette confusion est la plus fréquente. Et elle est de cette sorte (idéaliste) qui fait qu'on oublie régulièrement que le capital sait "aussi" être fasciste (ce qu'il n'est pas nécessairement ni même logiquement). C'est-à-dire qu'il l'est chaque fois que ne lui restent que les moyens politiques du fascisme pour continuer d'assurer ceux de sa domination."


"Comment refuser un monde qui se refuse à un nombre de plus en plus grand? C'est ce dont la domination s'est convaincue: c'est réellement désirable qu'un monde qui dispose des moyens de se refuser à un nombre suffisant pour que la plupart craignent qu'il se refuse un jour à eux aussi."

"le travail n'est haïssable qu'à la condition que tous en aient un. Et il n'est aliénant qu'à la condition que tous n'en aient pas. Que tous n'en aient pas, et c'est le plus grand nombre qui craint de perdre le sien. Que tous le craignent, et le travail devient l'objet du désir de ceux qui en ont un comme de ceux qui n'en ont pas".

"A ce régime, c'est tout travail qui devient désirable, dans quelques conditions, à quelque prix qu'il faille alors l'exercer. un tel régime est d'ailleurs fait pour créer des emplois: il n'y a pas de travail inimaginable dès lors qu'il n'y a plus de travail inacceptable".


"laquelle est la plus grande de l'humiliation du travail et de l'humiliation du chômage? Le capital, tout au long de sa période d'expansion, sut pouvoir obtenir une paix sociale durable en assujétissant les travailleurs à la promesse de la satisfaction de leurs besoins. Il sait qu'il peut désormais les assujettir à la crainte de sa privation. (Ce premier pouvoir était en effet celui du capital; le second est celui de la domination.)"