samedi 5 novembre 2022

Suzanne Clement épouse Rose


Suzanne ROZE, née Clément – (31681 ?)

Suzanne ROZE, née Clément – (31681 ?)

Suzanne, Hélène, Joséphine, Clément naît le 18 août 1904 à Beuzeville-la-Grenier (Seine-Maritime [1] – 76), au domicile de ses parents, Paul Clément, 25 ans, « employé au chemin de fer de l’Ouest », et Émilienne Simon, 20 ans, son épouse, tisserande jusqu’à son mariage.

Le 23 août 1924 à Fécamp (76), Suzanne Clément épouse Louis Roze. Ils ont un fils (Michel, né à Fécamp le 14 juin 1929 ?)

Suzanne Roze est une militante communiste et syndicale.

En 1936, elle travaille dans une entreprise de confection de Fécamp comptant plusieurs centaines d’ouvrières et qui appartient au maire. Elle y crée une section syndicale, premier syndicat de l’habillement dans la région, et est élue déléguée du personnel.

En 1938, suite à une grève, elle est renvoyée et mise sur la “liste rouge” du patronat. La seule entreprise où elle retrouve de l’embauche est une sécherie de poissons où le travail est très dur. Quand, en prison, on lui demandera ce qu’elle faisait avant, elle répondra : « Je lavais les joues de morues » (ce qui peut avoir un double sens dans ce contexte). Elle devient dirigeante du syndicat de l’Alimentation de Fécamp.

En 1939, trop connue à Fécamp où le parti communiste se regroupe clandestinement, Suzanne Roze doit partir pour le Havre, puis Rouen. Entrant en clandestinité sous la fausse identité de Marie Hebert, elle laisse son fils chez sa mère, à Fécamp.

Sous l’Occupation, agent de liaison, elle est également chargée de ravitailler les combattants de l’ombre qui n’ont pas de cartes d’alimentation. Solidement charpentée, elle exécute aussi des besognes exigeant une certaine force physique, une femme étant moins remarquée : transport de ronéo, de machine à écrire…

Le piège des brigades spéciales

Dans le cadre d’une série de filatures commencées à Paris avec l’identification d’André Pican par des policiers de la brigade spéciale anticommuniste (BS 1), des noms, des adresses et des “passes” – par exemple l’une des deux moitiés d’une carte postale déchirée et dont chacun s’est vu remettre un bout – sont trouvés qui amènent les inspecteurs à poursuivre leurs investigations jusqu’à Rouen.

Le 20 février 1942, un policier muni d’un “passe” se présente comme un camarade clandestin à l’appartement où Madeleine Dissoubray a une “planque” sous un faux nom (Dutertre), au 20, rue Montbret.

Suzanne Roze a rendez-vous avec elle le même jour, à 16 heures dans les jardins de l’Hôtel de Ville. Elles reviennent ensemble place des Carmes, puis se séparent. Comme Suzanne Roze pousse une bicyclette, les inspecteurs craignent qu’elles leur échappent et l’arrêtent sans attendre. Elle résiste à tous les interrogatoires. Son alibi : « Je fais du marché noir et la viande que je transporte, en ce moment, sur le guidon de ma bicyclette, je l’apportais à cette cliente [Madeleine Dissoubray], que je ne connais pas ».

Dans sa poche, les policiers trouvent une lettre de sa mère, sans nom ni adresse. Le fait qu’un notaire y soit mentionné permet aux inspecteurs de remonter la piste.

Le lendemain, ils sont à Fécamp. Questionnée, Madame Clément leur dit ne pas connaître les activités de sa fille. Néanmoins, elle mentionne qu’elle lui donne régulièrement des nouvelles de son fils grâce à un intermédiaire. Les brigades spéciales réussissent à identifier Alida Delassalle.

Madame Clément est arrêtée à son tour, ainsi qu’Alida Delassalle. Des voisins recueillent le fils de Suzanne qui a douze ans.

La mère et la fille sont transférées à Paris, emprisonnées à la Maison d’arrêt de la Santé (Paris 14e). Madame Clément est libérée en juillet 1942, retourne à Fécamp et reprend son petit-fils.

Suzanne Roze ne se remettra pas des circonstances de ces arrestations, se reprochant d’avoir gardé cette lettre, reprochant à sa mère d’être à l’origine de l’arrestation d’Alida Delasalle.

Le 24 août, Suzanne Roze est transférée au camp allemand du Fort de Romainville, sur la commune des Lilas [2] (Seine / Seine-Saint-Denis), avec vingt-quatre futures “31000” arrêtées dans la même affaire, parmi lesquelles Madeleine Dissoubray, Alida Delasalle, Germaine Pican (arrêtée à Paris)…

L’unique entrée du Fort de Romainville (Haftlager 122), surplombée par un mirador. © Musée de la résistance nationale (MRN), Champigny-sur-Marne (94).

L’unique entrée du Fort de Romainville (Haftlager 122), surplombée par un mirador.

© Musée de la résistance nationale (MRN), Champigny-sur-Marne (94).

Suzanne Roze y est enregistrée sous le matricule n° 683.

Là, elle apprend que son mari a engagé une procédure de divorce, lequel sera prononcé peu après.

Physiquement épuisée par les années de clandestinité, par les mois de prison, elle est brisée moralement.

Le 22 janvier 1943, Suzanne Roze est parmi les cent premières femmes otages transférées en camions au camp de Royallieu à Compiègne (leurs fiches individuelles du Fort de Romainville indiquant « 22.1 Nach Compiègne uberstellt » : « transférée à Compiègne le 22.1 »). Le lendemain, un deuxième groupe de cent-vingt-deux détenues du Fort qui les y rejoint, auquel s’ajoutent huit prisonnières extraites d’autres lieux de détention (sept de la maison d’arrêt de Fresnes et une du dépôt de la préfecture de police de Paris). Toutes passent la nuit du 23 janvier à Royallieu, probablement dans un bâtiment du secteur C du camp.

Le matin suivant, 24 janvier, les deux-cent-trente femmes sont conduites à la gare de marchandises de Compiègne et montent dans les quatre derniers wagons (à bestiaux) d’un convoi dans lequel plus de 1450 détenus hommes ont été entassés la veille.

Comme les autres déportés, la plupart d’entre elles jettent sur les voies des messages à destination de leurs proches, rédigés la veille ou à la hâte, dans l’entassement du wagon et les secousses des boggies (ces mots ne sont pas toujours parvenus à leur destinataire).

Les deux wagons à bestiaux du Mémorial de Margny-les-Compiègne, installés sur une voie de la gare de marchandise d’où sont partis les convois de déportation. © Cliché M.V.

Les deux wagons à bestiaux du Mémorial de Margny-les-Compiègne, installés sur une voie de la gare de marchandise d’où sont partis les convois de déportation. © Cliché M.V.

Dès le voyage, Suzanne Roze est victime de dysenterie.

En gare de Halle (Allemagne), le train se divise et les wagons des hommes sont dirigés sur le KL [3] Sachsenhausen, tandis que les femmes arrivent en gare d’Auschwitz le 26 janvier au soir. Le train y stationne toute la nuit. Le lendemain matin, après avoir été descendues et alignées sur un quai de débarquement de la gare de marchandises, elles sont conduites à pied au camp de femmes de Birkenau (B-Ia) où elles entrent en chantant La Marseillaise.

Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II) par lequel sont passés les “31000” (accès depuis la rampe de la gare de marchandises et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…). © Gilbert Lazaroo, février 2005.

Portail du secteur B-Ia du sous-camp de Birkenau (Auschwitz-II) par lequel sont passés les “31000”

(accès depuis la rampe de la gare de marchandises et le “camp-souche” d’Auschwitz-I…).

© Gilbert Lazaroo, février 2005.

Suzanne Roze y est probablement enregistrée sous le matricule 31681, suivant une correspondance possible avec le registre d’écrou du fort de Romainville. Le numéro de chacune est immédiatement tatoué sur son avant-bras gauche.

Pendant deux semaines, les “31000” sont en quarantaine au Block n° 14, sans contact avec les autres détenues, donc provisoirement exemptées de travail.

Le 3 février, la plupart d’entre elles sont amenées à pied, par rang de cinq, à Auschwitz-I, le camp-souche où se trouve l’administration, pour y être photographiées selon les principes de l’anthropométrie de la police judiciaire allemande. La photo de Suzanne Roze n’a pas été retrouvée.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz avant l’évacuation du camp en janvier 1945. Réalisé le 3 février 1943, le portrait d’immatriculation de cette détenue a disparu.

Les SS ont détruit la plupart des archives du KL Auschwitz avant l’évacuation du camp en janvier 1945. Réalisé le 3 février 1943, le portrait d’immatriculation de cette détenue a disparu.

C’est peut-être aussi le moment où elles sont inscrites dans les fichiers du camp : Suzanne Roze s’y déclare sans religion (« Glaubenslos »).

Le 12 février, la plupart des “31000” sont assignées au Block 26, entassées à mille détenues avec des Polonaises. Les “soupiraux” de leur bâtiment de briques donnent sur la cour du Block 25, le “mouroir” du camp des femmes où se trouvent quelques compagnes prises à la “course” du 10 février. Les “31000” commencent à partir dans les Kommandos de travail.

Les châlits du Block n° 26. La partie inférieure, au ras du sol, est aussi une “couchette” où doivent s’entasser huit détenues. Les plus jeunes montent à l’étage supérieur, où il est possible de s’assoir. Photo Mémoire Vive.

Les châlits du Block n° 26. La partie inférieure, au ras du sol, est aussi une “couchette” où doivent s’entasser huit détenues.

Les plus jeunes montent à l’étage supérieur, où il est possible de s’assoir. Photo Mémoire Vive.

Un jour, les camarades de Suzanne Roze la cachent parce qu’elle n’a plus la force de travailler. L’ayant découvert, un SS la roue de coups. Le lendemain, elle est admise au Revier [4] où elle meurt quelques jours plus tard, le 1er mars 1943.

Avant de mourir, elle dit à Alida Delassalle : « Jure-moi que si tu rentres, tu ne feras rien contre ma mère, il faut qu’elle élève mon fils ».

En avril 1943, l’administration du camp d’Auschwitz envoie un avis de décès à la mairie de Fécamp :

Police de Sécurité allemande – Le Havre 22 avril 1943.

S.D Kommando Le Havre – sous préfecture du Havre.

Épouse Suzanne Roze, née Clément – 81, rue Arguerite, à Fécamp.

La sus-nommée a été arrêtée à Rouen le 20-2-42 et transférée plus tard en Allemagne en raison de la procédure en cours. Suivant la communication qui nous parvient des autorités compétentes d’Allemagne, Madame Roze est décédée des suites d’une gastro-entérite le 1er mars 1943 à 10 h 35. Vous êtes prié d’informer le mari de la défunte à l’adresse ci-dessus avec les précautions d’usage. Veuillez rendre compte à nos services de la suite donnée à cet avis.

Wiergert – Chef p. i. de la police de sûreté. sd Kommando Le Havre.

Transmis Mairie de Fécamp le 30-4-1943.

Le fils de Suzanne Roze meurt à vingt-cinq ans le 15 avril 1955, frappé d’embolie alors qu’il essaie de séparer des jeunes gens qui se battent.

Émilienne Clément décède le 6 novembre 1955 à Fécamp.


Sources :

- Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1965 (réédition 1998), pages 255-257.

- Louis Eudier (45523), listes à la fin de son livre Notre combat de classe et de patriotes (1939-1945), imprimerie Duboc, Le Havre, sans date (1977 ?).

- Archives départementales de Seine-Maritime, site internet, archives en ligne : registre d’état civil de Beuzeville-la-Grenier (4e 12935), année 1904, acte n° 27 (vue 23/36) ; registres d’état civil d’Allouville-Bellefosse, année 1883 (4e 06267), acte n° 52 (vue 28/41) et année 1903 (4e 06268), acte n° 53 (vue 26/30).

MÉMOIRE VIVE

(dernière modification, le 4-07-2013)

Cette notice biographique doit être considérée comme un document provisoire fondé sur les archives et témoignages connus à ce jour. Vous êtes invité à corriger les erreurs qui auraient pu s’y glisser et/ou à la compléter avec les informations dont vous disposez (en indiquant vos sources).

[1] Seine-Maritime : département dénommé “Seine-Inférieure” jusqu’en janvier 1955.

[2] Les Lilas : jusqu’à la loi du 10 juillet 1964, cette commune fait partie du département de la Seine, qui inclut Paris et de nombreuses villes de la “petite couronne” (transfert administratif effectif en janvier 1968).

[3] KL : abréviation de Konzentrationslager (camp de concentration). Certains historiens utilisent l’abréviation “KZ”.

[4] Revier , selon Charlotte Delbo : « abréviation de Krakenrevier, quartier des malades dans une enceinte militaire. Nous ne traduisons pas ce mot que les Français prononçaient révir, car ce n’est ni hôpital, ni ambulance, ni infirmerie. C’est un lieu infect où les malades pourrissaient sur trois étages. », in Le convoi du 24 janvier, Les Éditions de Minuit, 1967, p. 24. Le terme officiel est pourtant “hôpital” ; en allemand Häftlingskrakenbau (HKB), hôpital des détenus, ou Krakenbau (KB). Dans Si c’est un Homme, Primo Lévi utilise l’abréviation “KB”.

12 avr 2017|Non classé

Partagez cette histoire , choisissez votre plate-forme !

Facebook Twitter LinkedIn Google +1 Email

Articles connexes 

Rechercher ...

Biographies

Les biographies des 31000 (par nom de famille)

Les biographies des 31000 (par prénom)

Les biographies des 31000 (par matricule)

Les biographies des 45000 (par nom de famille)

Les biographies des 45000 (par prénom)

Les biographies des 45000 (par matricule)

Agenda

Cérémonie commémorative du camp d’internement d’Aincourt

Cérémonies du 78e anniversaire du Débarquement et de la Bataille de Normandie

Nuit des Musées – MRN – samedi 14 mai

A Caen Commémoration de la Victoire du 8 mai 1945

Journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la déportation

NANTERRE SE SOUVIENT 27 mars : 2002-2022 ensemble, faisons acte de mémoire

Lecture d’un texte de Charlotte Delbo, par Catherine Kamaroudis

Invitation à la projection de Adélaïde H, une résistante alsacienne

Commémoration 80e Hommage aux fusillés de Compiègne

JOURNÉE INTERNATIONALE DE LA MÉMOIRE DES GÉNOCIDES ET DE LA PRÉVENTION DES CRIMES CONTRE L’HUMANITÉ




MÉMOIRE VIVE

Email: contact@memoirevive.org


RETROUVEZ-NOUS SUR FACEBOOK


Copyright 2013 Mémoire vive | Tous droits réservés |

Les singes de leur idéal: sur l'usage récent du mot "changement" par Michel Surya Partie II

 Deux questions cependant, toujours avec la même vitesse:

1/ le communisme n'a-t-il été que matérialiste?;

2/ le communisme a-t-il été assez matérialiste?

La réponse à la première de ces deux questions s'impose: il n'a certes pas été qu'un matérialisme ou que matérialiste - mais, c'est selon, un idéalisme, un spiritualisme, un utopisme, un messianisme etc. (il s'y est attaché plus de foi que de vrai savoir, plus de croyance que de lucidité, plus d'opinion que de pensée, plus d'espérance que de calcul, etc.).

A la seconde de ces deux questions, la réponse s'impose aussi (contre laquelle beaucoup pourtant se récrieront): il n'a pas été assez matérialiste.

De ces deux observations complémentaires ( aucunement, donc, contradictoires), selon lesquelles le communisme n'a été ni seulement ni assez matérialiste, il est possible de déduire ceci:

3/ le communisme n'a jamais été ni seulement ni assez communiste.

Le contraire, en somme, de ce qu'on n'a que trop dit. Il faut alors soutenir que ce qui a terrifié - et qu'il ne faut diminuer en rien ni d'aucune façon -, ce n'est pas le communisme, mais sa déconvenue (sinon sa non-venue, du moins sa venue à demi), laquelle a commencé avec lui, en même temps que lui, et pour les raisons que lui-même a réunies. Tout le travail qui reste à faire tient à ses raisons - mais quel travail! C'est de ce travail et de ces raisons que la valeur des mots "communiste", en premier, et "hypothèse", accessoirement, dépendra.

De longs détours devraient être nécessaires ( le seront). Celui, par exemple, qui consistera à rappeler que le mot "communisme" est apparu pour la première fois chez Restif dela Bretonne. Rappel qui est l'occasion de deux remarques accidentelles:

1/ pas chez un philosophe donc ( même français, même des Lumières), mais chez un écrivain ( la grande liberté de la langue pensée-créée au et par le XVIII° siècles, avant que le moralisme bourgeois du XIX° siècles en eût raison;

2/  pas chez un doctrinaire, un responsable, un représentant, un élu, mais chez un libertin ( que Paris, la nuit, obsède, qu'obsède la surexposition du sexe, lequel mêlerait les classes sociales, en tout cas ne distinguerait pas entre elles- la nuit, tous les chats dialectiques sont gris.

Deux remarques donc, lesquelles permettraient cette observation: philosophe/écrivain, doctrinaire/libertin (etc), comme ils s'opposent terme à terme, opposent aussi à priori et terme à terme deux destins possibles/prévisibles du mot "communisme" (préviennent contre la méprise - tragique- à laquelle il n'échappera pas).

Reprendre l histoire du mot "communisme", c est la reprendre au moment où il a effectué le partage. Pas le partage qu il promettait;un autre: qu il ne promit pas à tous pareillement. Marx en effet ne promit pas à tous le même partage quoique le communisme était fait pour que ce fût la condition même du partage qui ne dut plus être contesté - n est ce pas ce qu on attendait de Marx?

Marx en effet à sépare. Pas seulement entre classes ennemies ( c était bien le moins), mais entre ennemis de la même classe ( entre ceux dont il fit, dans la même classe, des ennemis). Marx a sépare entre le bon grain de l'Apple e et l ivraie de la pègre - de la "pègre prolétarienne), ce sont ses mots. Promettait il de " relever" ce qui est bas et vil ( proletarius)? Il ne l a pas promis sa s, par le même geste, abandonner a cette " bassesse" et a cette "vilenie" ce qui l était le plus, ce qui était irrelevablement vil et bas, décidant en somme qu il l était sa s espoir ni remède. Son matérialisme dissolvant moins une séparation existante qu il ne la déplaçait. Et, a la fin, qu il ne la reconduisant et ne la renforçait, l assortissant en fait d une sévérité accrue du jugement; dont dépendra plus tard la sévérité de tous les jugements prononcés en son nom. Dont, autant le dire, ce dont tout corriger la précédente, qui aurait dû permettre que le partageus les suspicions et tous les procès qui dépendront désormais, qui s autorisera t de son principe.

Les mots au moyen desquels il a désigné ce reste de l opération de partage qu il effectuait a son tour, qui aurait du corriger la précédente, qui aurait dû permettre que le partage  ne necessitat plus dès lors aucune correction, sont parmi les plus cruels, surtout parmi les plus moraux qui fussent jamais formés. Ils apparaissent dans Le Manifeste; ils abondent le 18 brumaire de Louis Bonaparte. J y renvoie.

 Il n y a pas de bourgeois qui n ait pu les avoir alors, comme lui, avec lui. Qui ne puisse les avoir aujourd'hui. On n y a pas assez pris garde. Marc nommé et condamné, et. E nomme ni ne condamne pas moins que la bourgeoisie elle même le sous prolétariat pouilleux et paillard des estaminets, des beuveries et des rixes, qui boit et baise sans vergogne, c est a dire sans souci du travail, c est a dire sans souci de reproduire une main d œuvre qu'il faudra que la guerre de classes, le moment venu, reprenne au capital. Parce que le matérialisme de Marx est moral ( Marx n attend pas moins du travail que les bourgeois même si il en attend le contraire - rien n a changé de ce point de vue). Parce que le matérialisme de Marx est puritain ( un siècle de puritanisme communiste nous l enseigne dont les traitements réservés au sexe, a la psychanalyse et à l art constituent un marqueur très sûr. Parce que c est un " haut" matérialisme, pour le designer par opposition au matérialisme auquel Bataille en appellera au début des années trente ( contre le fascisme et contre le marxisme lui même, par le coup, impuissant à se opposer à sa " montée"): un " bas matérialisme".

Le communisme est il un matérialisme? Il aurait dû l être et ne l a pas été; il le devra mais le sera t il? N être qu un matérialisme pour mériter le nom que vous voulez qu on lui donne en ore, et auquel lui même a pretendu.


mercredi 2 novembre 2022

Les singes de leur idéal: sur l'usage récent du mot "changement" par Michel Surya Partie I

 Annexe:  Le mot "communisme", par défaut.


Ce texte a été écrit en réponse à la question en forme d'enquête posée par Daniel Bensaid pour la revue ContreTemps sous le titre: "De quoi le communisme est-il le nom?". Il a paru dans le N°4, quatrième trimestre 2009 ( nouvelle série, éditions syllepse). A peine modifié ici, le titre excepté; lequel était, dans sa première publication: " Le mot "communisme", puisqu'il en faut un" auquel aura été ici préféré, pour appuyer les réserves qu'il inspire: "Le mot "communisme", par défaut".


Le mot: " communisme", puisqu'il en faut un et puisque c'est celui-là que vous avez retenu.

On remarquera cependant:

Que tout, ou à peu près, appelait le mot : "communisme" à disparaitre;

Qu'il n'a pas disparu, qu'il reparait même ( je veux dire qu'il connait ce surcroit d'actualité), à la faveur de l"'usage qu'en a fait Alain Badiou il y a peu.

On assortira cependant cette seconde remarque d'une précision: Badiou n'emploie pas le mot sans en restreindre sensiblement la portée; l'articulant tantôt au mot "hypothèse", tantôt au mot "idée"

(Hypothèse communiste" dans un cas; "idée du communisme" dans l'autre). Ce qui, dans la mathématique qui n'est pas pour rien la sienne, même il parle de politique, veut dire que vérification devra nécessairement être faite de la validité de son emploi ( présent et à venir). Précision que complète cette seconde: "communisme", dit-il, vaut aussi bien pour : "émancipation", etc. Autrement dit, s'il convient qu'un mot est nécessaire, et s'il compte celui-là au nombre de ceux que la situation appelle, c'est en partie disposé à soutenir que c'est lui qu'elle appelle préférentiellement; pas au point donc de ne pas être prêt à en appeler à d'autres si les méprises l'emportent qu'il est susceptible de susciter.

    Autrement dit, il ne choisit pas davantage qu'il n'insiste ( il n'insulte pas l'avenir, laissant aux autres le soin d'insulter le passé). Cette dernière précision pour dire: la chose n'est certes pas douteuse ( elle ne l'est aucunement) qui veut que tout doive être renversé ( le monde ainsi qu'il est), même si le mot l'est ( ou peut l'être). J'ajoute: assez douteux pour ne pas s'imposer même à celui qui semble l'imposer. Et encore: même s'il semble en imposer à ceux qui le reprennent ( et il importe peu alors qu'ils le reprennent de lui, puisque celui-ci s'est abstenu d'en établir absolument le sens).

D'autres questions se présentent à l'esprit:

Pourquoi le mot "communisme" n'a-t-il pas disparu quoique tout l'appelât à disparaitre? De quelles réserves dispose-t-il que l'histoire, dont il a entre-temps été chargé ( souillé), n'a pas épuisées?

Il faudra y revenir.

Pourquoi le reprendre, et que reprend-on le reprenant?

D'autres mots n'auraient-ils pas mieux convenu, que l'histoire n'eût pas pareillement - entre-temps- chargés ( souillés)?

La troisième question est elle-même une réponse: oui d'autres mots auraient, de beaucoup, mieux convenu ( "anarchie", par exemple), à ceci près qu'il n'y a aucun sens à le prétendre dès lors que c'est "communisme" et que ce n'est pas "anarchie" qui est revenu. Nul n'est venu parler d'"hypothèse" ou d'"idée" anarchiste; nul en tout cas ne l'a fait de façon telle que quiconque voulût le reprendre ( c'est regrettable et je le regrette: mais, sans doute, le mot "anarchie" n'est-il pas fait pour revenir ou, du moins, pas pour revenir pareillement - il n'a, il est vrai, jamais mobilisé les mêmes ambitions ni, partant, aucune "masse"). (En même temps, il ne cessera jamais de venir-revenir hanter le mot "communisme" lui-même, comme son mauvais témoin, aussi longtemps que celui-ci veindra-reviendra hanter le langage.)

Répondre à la troisième question, c'est répondre à la première partie de la deuxième ( je la rappelle: pourquoi le reprendre?). Reste alors, avec la seconde partie de la deuxième question ( que reprend-on le reprenant?), toute la première: pourquoi "communisme" - le mot- n'a-t-il pas disparu que l'histoire - "Staline", la "bureaucratie", comme vous dites, bien d'autres choses encore - a pourtant retourné, défiguré, rendu horrifique? La réponse n'est pas nécessairement simple, ni rassurante. Elle peut vouloir dire que le mot est substantiellement supérieur à ses défigurations successives; autrement dit, que la promesse qu'il porte n'est pas mesurable aux compromis qu'il a dû passer; ou bien que ses compromissions elles-mêmes, si considérables qu'elles aient pourtant été, ne mettent pas en cause l'inspiration initiale à partir de laquelle elles ont été passées; à la fin, que cette inspiration persiste qui ne demande qu'à être retrouvée. Soit! On pourra tout aussi justifiablement prétendre qu'il ne s'est agi là ni de compromis ni de compromissions, mais d'un travestissement du tout au tout qui demande qu'on retrouve, sous la cendre des mots et des morts, l'inspiration initiale. Pourtant, on ne pourra pas ne pas faire, dans un cas comme dans l'autre, qu'on n'idéalise et l'inspiration et le mot. Qu'on ne s'en tienne à l'idéalité qu'il désigne aussi, quelque obstinée violence qui s'y oppose nécessairement et ne cessera jamais de s'y opposer. C'est ceci qui n'est pas rassurant: ces réserves sont celles d'une piété et toute piété, qui s'est toujours célébrée au moyen d'un mot, n'a jamais passé avec le monde réel, avec le monde politique, que des compromis ou des compromissions où elle a perdu l'âme dont elle se prétendait dotée.

Dans la controverse qui a récemment opposé Daniel Bensaid et Alain Badiou, controverse intéressante à plus d'un titrez, plusieurs traits demandent à être un moment remarqués. Je retiens pour ma part celui-ci qui autorise le premier à reprocher au second de tenir toute l'histoire du communisme "réel" pour "stalinienne". Toute, c'est-à-dire indistinctement: léniniste, stalinienne, trotskiste...On comprend que Bendsaid proteste, lequel tient - comme au communisme lui-même- que penser celui-ci, c'est en penser l'histoire, et que l'histoire n'en est pas la même selon qu'elle est léniniste, trotskiste ou stalinienne. Il tient qu'on ne doit pas méconnaitre comment l'histoire s'écrite, qu'on le doit d'autant moins que la plupart de ceux qui la revendiquent, et militent encore en son nom aujourd'hui, sont volontiers portés à l'oublier ( vieilles lunes, dont leurs luttes n'auraient plus rien affaire). Mais Badiou a raison aussi: à très peu près, l'histoire est la même et il n'est plus temps de savoir avec précision ou certitude quand la trahison a commencé et avec qui: Staline, Lénine, Trotski, Boukharine, etc... - vieilles lunes, si l'on veut, de ce point de vue, qu'il n'est pas même impossible de faire remonter à Marx et Engels eux-mêmes ( ce qu'on avait vu faire aux philosophes dits "nouveaux" à la fin  des années soixante-dix). Quelque usage que certains en aient fait en effet, et infamants, ce n'est pourtant pas une querelle subalterne. ce l'est si peu qu'elle permet au premier de reprocher au second (reproche inattendu) de former là une "hypothèse" plus "philosophique" que "politique". Admettons le, au moins provisoirement ( même si eux-mêmes ne sauraient tomber d'accord là-dessus). L'admettre permet au moins qu'on déporte un instant l'attention du mot "communisme" vers le mot "hypothèse", et que la querelle par le coup s'en trouve renouvelée. C'est-à-dire, elle permet qu'on restitue au mot "hypothèse" - mot qui ne divise pas- l'importance que le mot "communisme" - qui divise- semblait avoir prise toute. Ce qui est acquis en effet, et auquel il faut se tenir, c'est:

1/ le principe d'une opposition irréductible à l'actuel système de domination;

2/ que relèvera du mot "hypothèse" ( ou le pourra) n'importe laquelle (ou presque) des formes que revêtira cette opposition;

3/ que "communiste" ne constituera qu'une des formes que cette hypothèse sera susceptible de revêtir, quand bien même serait-elle celle sur laquelle le plus grand nombre, non sans raison, s'accorde.

C'est pourquoi il faut en revenir à la question que vous posez, que je rappelle: "de quoi le communisme est-il le nom?" A celle-ci, on est tenté de répondre d'abord ceci:

1/ de trop de choses à la fois pour qu'il soit possible de dire ici quoi.

Réponse rapide à laquelle il est possible d'en opposer une autre qui l'est plus encore:

2/ d'un matérialisme -réponse, on le voit, qui présente l'avantage de ne pas diviser à priori l'hypothèse entre son versant politique et son versant philosophique.

Pas n'importe quel matérialisme, cependant: le premier, sinon le seul qui ait fait du matérialisme une politique ou toute la politique ( alors qu'il avait déjà fait des philosophies).

Les singes de leur idéal: sur l"'usage récent du mot "changement" par Michel Surya

 80   Quel intérêt y trouve-t-il, demandera-t-on? Celui-ci qu'il ne reste l'Etat qu'à ce prix, ne représenterait-il (pour ainsi dire) plus rien des intérêts publics, ne représenterait-il plus que des intérêts privés.

Intérêts privés qu'il est prêt pourtant à défendre avec autant d'autorité qu'il défendait auparavant les intérêts publics. L'autorité est tout ce qui lui reste (police, justice, armée), et la question ne compte plus vraiment de savoir au bénéfice de qui il l'exerce ( à quoi il les emploie).

Cette autorité restreinte et en grande partie factice, les intérêts privés la lui concèdent. Suivant une juste répartition des pouvoirs? Non, suivant une répartition intéressée. Cet intérêt est essentiellement le sien, qui veut que la police ne disparaisse pas, ni la justice ni les armées, à l'abri desquelles sa prospérité se perpétuera ( préjudice que redoutent de tels intérêts: qu'ils doivent eux-mêmes assumer les moyens de police, de justice et d'armée pour être protégés; qu'il arrivera cependant qu'ils assument eux-mêmes, partout où l'état sera défaillant).

81   La sécurité compte d'ailleurs au nombre des trois ministères dont le nouveau gouvernement, de "gauche", a d'emblée déclaré ne pas vouloir réduire les moyens. Pour veiller à celle des citoyens, et parmi eux à celle des plus démunis? Non, on le verra: pour réprimer le moment venu l'éventuelle violence des citoyens les plus démunis contre les intérêts du capital, que la "gauche" ne défendra pas moins que la droite avant elle ( c'est ainsi que cela se passe partout - en Grèce, en Espagne, en Italie, etc., où les mesures du capital dressent contre elles cette violence).

82  Point de vue depuis lequel la sécurité est la même pour la gauche que pour la droite. Où il n'est, pour l'une comme pour l'autre, qu'anecdotiquement question de la délinquance. Mais où il lest toujours de l'ordre public. Distingo subtil? Non, et il est possible d'en juger par les forces d'intervention distinctes que l'une et l'autre appellent. La "gauche" nouvellement élue ne s'n est d'ailleurs pas tout de suite inquiétée qui s'est rallié, par la grâce de l'élection, tout ce qui est à tout instant susceptible de déborder dans la rue ( la rue ne se constituant que rarement contre la gauche, on se demande pourquoi d'ailleurs, sinon par le fait que ce qu'on appelle "la rue" tient encore la gauche pour différente de la droite - on se demande par quelle grâce aussi).

84   Le nouveau ministre de l'intérieur (Valls), qui fait en effet la même chose que l'ancien (Guéant), ne prend pas même la peine de le justifier autrement. Tout au plus précise-t-il que les raisons pour lesquelles il le fait, à la différence de celles de son prédécesseur, sont de "gauche". Quant aux forces de police, elles ont tout loisir de se satisfaire que, quoique les raisons auxquelles elles doivent maintenant obéir aient changé, leurs méthodes puissent rester les mêmes (rafles dès l'aube, bulldozers contre bidonvilles, etc).

Raisons et méthodes contre lesquelles ce n'est certes pas à tort que des associations, elles-mêmes de gauche, avaient protesté, même si c'est à tort qu'elles auront en partie cru que la "gauche" était résolue d'y mettre bientôt fin.

86  Le changement annoncé prévoyait qu'il ne serait admis de procéder à des expulsions de Roms qu'à la condition que des mesures de relogements aient été expressément prévues. La preuve en est que le changement est "en marche" qu'à défaut que les Roms eux-mêmes aient été relogés, comme l'assurance en avait pourtant été donnée, leurs animaux l'ont été.

87  Le démantèlement brutal des camps de Roms marquera les débuts de la nouvelle présidence, de "gauche", de la même façon que la réception du Fouquet's a marqué ceux de la précédente présidence, de droite. Et il n'est pas sûr qu'on ne trouvera pas bientôt les seconds plus compromettants que les premiers.

90  Le nouveau gouvernement, de "gauche", humilie les putains et les Roms; soit ce qui est humiliable, et l'est immémorialement. Et montre au contraire une prévenance de tous les instan ts pour tout ce qui, toujours et partout, humilie: la police, la justice ( ce qu'on a d'abord voulu montrer); l'argent, la "finance" ( ce qu'on a ensuite et aussitôt montré). Pensera-t-on que c'est sans raison ni calcul?

91  Le choix n'est pas anodin en effet qui a consisté et consiste à stigmatiser une frange de population complaisamment représentée comme déterritorialisée (antinationale), improductive, parasite ou déliquante; autrement dit, vivant aux dépens d'une société tout entière rassemblée sous la bannière d'un redressement productif national, censée désormais lui tenir lieu d'identité. 

Les singes de leur idéal : sur l'usage récent du mot "changement"

 62   Un précédent gouvernement de "gauche" n'avait pas fait montre d'une moindre ambition, exemplairement idéologique, qui avait triomphalement prophétisé qu'il n'y aurait bientôt plus (avant cinq ans) personne à dormir dehors (plus aucun "sans abri")! Etrange insistance et s'agissant des mêmes, qui sont sans défense, et pour qu'on ne les voie plus faute de pouvoir faire qu'ils disparaissent. Que disparaisse un sous-prolétariat, prostitué ou sans abri, qui a en commun que les corps des uns sont livrés à la nuit, sans argent, quand la nuit livre le corps des autres à l'argent.

64  Il faudrait, pour se faire l'adversaire de la finance, ce qu'il a pourtant dit qu'il serait, un renversement. Mais le slogan de campagne n'était pas: "Le renversement, c'est maintenant." On s'en serait avisé. Tout au plus: le changement. Or la domination n'a jamais rien eu contre le changement, fût-il assorti d'une menace portée contre ce qui la constitue en propre: la finance. Elle sait d'expérience qu'un tel changement, fût-il assorti de menues et momentanées menaces, est de nature au moins à la revigorer, au mieux à la rénover. Le fait n'est pas niable: c'est la gauche qui a toujours revigoré ou rénové la domination, et la finance en tant qu'elle la constitue. Les obligeant à trouver des solutions que, sans elle, elle eût négligé de chercher ( point de vue depuis lequel la droite, pour constituer un allié naturel, constitue aussi un danger, qui ne conflictualise qu'insuffisamment les rapports).

60  L'hypercapitalisme n'invente pas politiquement tous les jours quelque chose de nouveau ( il n'en a nul besoin, n'étant pas lui-même une politique). il est même rare qu'il invente quoi que ce soit. Il n'en reste pas moins très en avance sur tout ce qui prétend s'opposer politiquement à lui, qui n'invente plus rien non plus, et depuis longtemps. Qui montre même à ne rien inventer une persévérance qui tranche avec la prétention qu'il a du contraire.

74   Il n'y a que la gauche ( toute la gauche, y compris syndicale) pour ne pas voir comment la conflictualité par laquelle elle se définit, à laquelle elle se reconnait - "Mon adversaire, c'est la finance" - est une conflictualité fausse ou feinte, qui sert en dernier ressort les intérêts de la domination. Qui les sert en cela: elle établira pour finir de nouveaux rapports de domination, dont il sera peut-être possible de dire qu'ils seront plus justes, mais dont il est déjà certain qu'ils seront plus durs ( ayant obtenu l'assentiment de tous ceux qu'ils intéressent). Toute négociation, en ce sens, est aujourd'hui de nature à les conforter. La droite n'a jamais su passer qu'en force. Or il n'y a rien que la domination n'exècre maintenant comme l'évidence de cette force ( maintenant que l'apaisement est sa règle, par lequel se définit dorénavant la démocratie avancée). A quoi elle préfère de beaucoup la réciprocité apparente de la négociation.

75  La politique de la négociation sociale que la "gauche" nouvellement élue veut également faire entrer dans la loi ( qu'elle veut aussi constitutionnaliser) ne dit pas autre chose: qu'il faut que chacun consente à ce à quoi il faudra de toute façon qu'il se résigne. Suivant le théorème politologique qui veut qu'il n'y ait de démocratie qu'apaisée ( l'alternance), il ne doit y avoir de démocratie sociale qu'elle aussi apaisée, autrement dit qui ne se "négocie" ( table ronde, "grand-messe", grenelle, etc.).

77 Négociations dont il n'y a pas un syndicat aujourd'hui pour dénoncer les règles qui président à leur organisation. Lesquelles ne sont pas douteuses pourtant: gérer ensemble la pénurie, les privations, la paupérisation même pour une partie; ensemble trouver la juste gestion de celles-ci. Oublié d'un coup qui les a établies ( les banques, les fonds de pension, les agences de notation, etc - dans le langage du candidat, aussitôt adjuré par le président:"la finance"). La domination n'ignore pas, au contraire de la droite, qu'on ne conserve et consolide le pouvoir qu'en y associant étroitement qui s'y oppose, qui s'y oppose le plus, surtout. Qu'on ne le conserve et consolide même qu'ainsi (réservant alors à qui s'y rallie, même tardivement, tardivement surtout, les places les meilleures pour prix de son ralliement).

(C'est de ce point de vue qu'il y a a lieu de parler d'une "bêtise" congénitale de la droite, laquelle ne peut s'empêcher de mettre cyniquement à nu les intérêts du capital; lequel, au contraire, a intérêt à régulièrement lui préférer la gauche, ne serait-ce pour que le partage soit de nouveau redistribué et par là rétabli en son principe - il en va ainsi de ce jeu qui consiste à donner à l'assujetissement des formes juste assez justes pour être supportées.)



Les singes de leur idéal. Par Michel Surya

 53. Normalisation : procédure par laquelle un pouvoir généralement obtenu par les moyens de la force s'emploie à satisfaire après coup aux formes et aux règles qui régissent les pouvoirs dit démocratiques. Il n'y a apparemment que la gauche nouvellement élu à ne pas voir l incongruité que ce soit elle qui l'aide à y satisfaire, qui ne s'en est pourtant pas emparé par la force, seulement par la ruse (qui ne s'est emparé que de ses formes apparentes).

55 c'est ce que recherche l'hystérisation récente du capital, son hégémonisation une fois achevée : que ce que la droite ne pouvait pas suffire à faire, la gauche le face à sa place. Ce que la gauche fera que la droite n'aura pas su faire : au moins réduire les syndicats, en négociant avec eux les conditions renouvelées de l'assujettissement des populations qu'ils représentent (les syndicats, tout ce qu'il resterait de l'ancienne protestation contre l'hégémonie). Surtout : que ceux-ci idéologisent cette hégémonie, en lui ajoutant le "supplément moral" donc, seul, le capital est impuissant à se doter.

57 un soupçon s immisce, qui veut qu'on demande : qu'est-ce qui distingue par nature le travail sexuel du travail en général ? Que le sexe y est engagé ? Mais en quoi le fait que le sexe il soit engagé distingue ce travail de tout le travail ou tout le corps n'est pas moins engagé, le sexe excepté ? Où l'on voit qu'il s'agit d'opérer une distinction morale au cœur de l'exploitation. Une distinction de nature à idéologiser l'exploitation par le travail, separant entre celles qui satisfaits aux exigences des droits de l'homme (du capitale ) et celles qui n y satisfait manifestement pas.


59.  1/ que les filières, trafic, passeur, exetera existe aussi pour le travail non sexuel, voilà ce dont la porte-parole du gouvernement de "gauche" ne semble opportunément pas s'être avisée.

2/ parce qu'en tant que le proxénétisme serait sexuel, il ne serait aucunement capitaliste. Représentation sur laquelle s'accorderont et la droite et la gauche, ni l'une ni l'autre n'étant à l'évidence prête à s'accorder sur cela qu'il n'y a de capitalisme en tant que tel que proxénétique ? (On ne rappellera cependant pas sans arrière-pensée que proxénétes était celui qui s'entremettait dans un marché, hors de toute acception sexuelle, autrement dit ce qu'on appelle encore un "courtier"

3/ la prostitution apportant de tout en préfiguré ce que le capitalisme a, il y a peu, conçu et disposer légalement sous le titre aussi exact éloquent de l'auto-entreprise - asymptote de la réification entrepreneuriale.

60  auto-entrepreneur : celui qui "s'entreprend" lui-même dans l'échange ou le service ; et s'identifie au rapport qu'il établit par leur moyen. Sans médiation, c'est-à-dire sans reste ( se fait courtier de lui-même). Tout entier ce qu'il fait et dans la mesure où ce qu'il fait l'identifie indistinctement à ce qu'il est. La figure est parfaite qui parachève le modèle de l'exploitation.

Franz Kafka : « la bête arrache le fouet au mètre et se fouette elle-même pour devenir maître et ne sais pas que ce n'est là qu'un fantasme produit par un nouveau nœud dans la lanière du maître.»


mardi 1 novembre 2022

Les singes de leur idéal Par Michel Surya

Livre écrit après l'élection de François Hollande. 


2   Longue séquence surritualisée: campagnes,débats, scrutins, résultats, etc. Faites pour que tout le monde soit justifié de parler de politique et de démocratie - que nul ne doute davantage de l'une que de l'autre.

La politique? En entretenir l'illusion. Qu'on ne sache pas que le sort en a été une fois pour toutes réglé ( par les marchés). Dire: l'hypercapitalisme a eu raison de toute politique, ce serait dire en effet qu'il n 'y a de politique encore, si tant est qu'il puisse encore y en avoir, qu'en tant qu'anti-hypercapitaliste ( mais dans un sens ou l'autre, c'est n'en rien dire).

La démocratie? La dire "apaisée". Ne la dire qu'apaisée, avec une satisfaction les uns des autres, pour se dire à soi-même et montrer à tous la maturité enfin atteinte de ces processus - pour n'avoir pas à confesser leur extinction.


4     La passation des pouvoirs, ou la "continuité de l'état", selon les éléments de langage que les élites - politiques et médiatiques - ont en partage. Eloquent partage, grâce auquel nous devions par avance de savoir que cette continuité serait assurée, à quelque changement qu'on l'ait su exposée. Les médias n'ont d'ailleurs pas attendu les résultats des élections pour témoigner au nouveau pouvoir annoncé un attachement au moins égal à celui qu'ils avaient d'abord montré à l'ancien. On peut d'ailleurs en faire l'hypothèse: ce sont les élites médiatiques qui ont maintenant en charge cette continuité sans laquelle les apparences de la politique ne pourraient pas sauvées.

Il y a dix ans, on aurait dit d'elles: pour ne pas rester plus longtemps sans maitre; il faut dire aujourd'hui: pour que quelque pouvoir que ce soit sache quels il a (1).

(1) La violence dont les médias ont fait preuve depuis l'été contre le nouveau pouvoir le confirme a contrario, qui s'emploie à lui rappeler que ce sont eux qui l'ont porté à la tête de l'etat, et qu'ils disposent du moyen de ne pas l'y maintenir. [note à postériori oct. 2012]


7   Il peut donc arriver que le grand coit électoral accouche une fois ou l'autre en France ( tous les cinq ans tout au plus) de l'"alternance" (liesse, larmes, etc) dans laquelle les congratulations des vainqueurs se plaisent à voir la validité du changement, quand on n'y doit tout au plus voir que la variété de l'assujettissement ( la diversité de ses formes possibles).


24   Autrement dit, c'est cette inégalité essentielle qui va en produire une plus grande encore. Qui va produire le désir d'une inégalité plus grande encore, mais cette fois revendiquée. Où la liberté trouvera à se satisfaire. Et la jouissance aussi ( on sait laquelle). Nul ne doutant que la liberté est en effet possible, mais tous doutant que l'égalité le soit, on se mettra à opposer à l'égalité en son principe des égalités encore, mais restreintes, de plus en plus restreintes: raciales, nationales, régionales, etc. Donc violentes. L'assujetissement régionaliste, nationaliste, racialiste: tout ce qu'il restera du principe d'égalité après que celui de la liberté en aura réduit les possibilités prétendument illimitées."


43  Parce que ces possibilités ne manquent pas davantage, en effet. Nul ne l'a statistiquement encore établi, mais il n'en semble pas moins qu'il n'y a, tout compte fait, jamais eu autant d'argent. Des etats ont beau en manquer, qu'on prétend en quasi-faillite, parlant d'eux comme on parle d'entreprises, mais pour :

a/ qu'on ne s'avise pas que ce sont les entreprises qui disposent maintenant de l'argent dont manquent les états;

b   que c'est sur le modèle de l'entreprise qu'il faut que les états soient organisés et gé&rés pour qu'ils n'en manquent pas.

C'était peu de chose, selon toute apparence, tout au plus une extention supplémentaire du domaine de la lutte entrepreunariale. Or tout s'en est trouvé changé.