jeudi 4 mai 2023

La langue d Anna de Bernard Noël. Partie 2

 "J’ai cru que quelqu’un tirait là-dessus, tirait sur ce pan de misère, quand deux bras m’ont saisie par la taille et soulevée et emportée. Je crois me souvenir – non, c’est une sensation qui remue dans le corps, pas dans la mémoire – que ce saisissement brise net la raideur crispée qui constituait toute ma résistance et qu’il me vient un brusque apaisement. Je suis dans des bras dont la force manifeste m’entoure d’une protection inattendue cependant que l’homme répète avec une perplexité désarmante : Mais voyons, qu’est-ce qui te prend, je suis Rossellini ! Je ne savais pas qui était Rossellini. Je sentais seulement que son étonnement était rassurant et ses bras agréables, si bien qu’il m’en est venu un abandon. Je ne vois aucun intervalle entre l’instant de cette détente et celui où je me laisse déshabiller dans une chambre et, à peine suis-je nue, que la tête de l’homme descend vers mon ventre. J’ai déjà sa langue dans mon horreur, et voilà qu’au lieu de me révulser, elle me réconcilie. Je suis lustrée. Je ne sais pas d’où me vient ce mot. Je le murmure dans ma gorge et mon corps s’éclaircit dans les yeux que l’homme ouvre devant les miens tandis qu’il monte sur moi et, par son assurance communicative, me conduit pour la première fois vers le plaisir. Je ne lui en fais pas l’aveu. Je suis bien trop surprise pour cela, trop brusquement précipitée dans la confiance, et cela donne une étrange souplesse à ma peau, à mes bras, à mes jambes : un état physique et non pas un sentiment. Je passe de cet état à l’amour. J’entre dans la dépendance en même temps que je découvre une liberté qui me délie de mon passé. Je n’éprouve évidemment pas cette dépendance tant elle fait partie d’un bonheur dont l’étendue ne m’apparaîtra qu’à travers ce qui viendra le menacer, et qui prendra le visage de mes rivales, fictives puis réelles. Je comprendrai trop tard que mes fictions ont fini par agacer la réalité au point de faire sourdre de cet agacement la réalisation de mes fantasmes. J’aurais volontiers cessé de jouer, mais Rossellini ne m’aimait que pour avoir aperçu, chez moi, le personnage qu’il cherchait. Je n’ai pas besoin de préciser que ce personnage, à mon tour, m’a rendue célèbre – d’une célébrité qui s’est tout naturellement tressée à celle de mon mari. Je ne me sentais pas célèbre : j’étais dans la continuité du saisissement premier qui se développait à travers la vie commune, le travail commun, le succès commun. Je n’avais pas rompu avec les craintes anciennes : elles avaient fondu et, dans le même temps, toutes les séquelles de la misère. Je ne revois plus cette époque à travers l’intimité de ma mémoire : elle est devenue la suite des images qui se trouve dans les journaux, et que j’ai mémorisée pour qu’il ne m’en reste rien que la vision impersonnelle – la même et pas plus que celle de n’importe quel spectateur. Je dois me mentir, bien qu’il me soit en effet possible de porter sur ces images un regard froid, mais c’est pour la raison qu’elles m’aidèrent à refroidir une vision trop brûlante. Je me sais beaucoup trop excessive, et capable d’accentuer ce penchant par une lucidité qui ajoute de l’énergie à ce qu’elle devrait tempérer. J’ai le cœur percé : sept poignards à la fois lui font une couronne de douleur, et je la vois, cette couronne ensanglantée, dès qu’un peu de passion remue ma poitrine. Je la vois qui cercle mon cœur. Je joue la douleur du monde pour en délier mes spectateurs et pour expectorer la mienne. Je n’ai pas besoin de me la représenter : elle est là dès que je monte sur la scène ou que j’avance vers la caméra, et elle fait si naturellement partie de mes gestes et du tremblement de ma voix qu’on la confond avec moi. Je veux dire avec ma présence, qui est le nimbe dont on conserve la mémoire. Je ris parfois en pensant que ma gloire ne tient qu’à l’enveloppe lumineuse qui met en gloire ma laideur et lui procure ce rayonnement qu’aucune beauté ne saurait donner. J’imagine que mon souffle me fait ce panache de lumière que j’enviais si bien aux saints des églises que je m’exerçais à des élans supposés capables de créer autour de mon visage cette émanation. Je me regardais dans le miroir – le vieux miroir de ma mère au tain si piqueté qu’il semblait couvert de chiures de mouches –, non par coquetterie, mais dans l’espoir de trouver ce que j’appelais le truc des saints. Je savais qu’on ne pouvait l’acquérir par la prière : j’avais suffisamment essayé. Je voyais que l’éclat des yeux était seul comparable, mais comment l’étendre à tout le visage ? Je voulais en ce temps-là devenir une figure. Je ne savais pas ce que voulait dire ce mot. J’avais dû le lire au bas de quelque illustration, et il me plaisait. Je l’associais peut-être à l’expression « sage comme une image » en pensant qui sait ? – que la « figure » était l’aboutissement de cette sagesse, et qu’elle était le stade précédant l’apparition du nimbe. Je préférais ce dernier mot à celui d’auréole parce que ma mère parlait d’auréoles à propos des taches de sueur sous les bras de mes blouses. Je détestais les taches, toutes les taches, et que le même mot pût en désigner une catégorie particulièrement désastreuse en même temps que son contraire me plongeait dans un bizarre vertige. Je creusais moi-même en moi l’abîme à mesure que j’essayais de concevoir l’inconcevable, c’est-à-dire comment un mot peut contenir à la fois deux sens qui l’un et l’autre se repoussent et s’excluent. Je constatais qu’à vouloir les rapprocher je ne faisais qu’augmenter leur écartement, et il me semble – tant je m’y suis essayée – que j’ai fini par me projeter mentalement dans l’espace  de cet écart, au point que l’exercice est devenu un jeu. J’y recours encore dans les moments difficiles, et c’est alors comme si j’avais dans ma tête une bulle-refuge où me voilà soudain à l’abri, le temps de considérer la situation et de m’armer pour la résoudre. Je m’en suis beaucoup servie dans la vie et sur la scène, mais sans jamais compter dessus de telle sorte qu’à chaque fois que je saute dans ma cachette, c’est comme si un mécanisme secret ouvrait pour mon salut une porte inconnue au fond de moi-même. Je me souviens d’une rencontre, devant le buffet du petit déjeuner, dans un hôtel quelconque : il était mathématicien, très solitaire sans doute et de passage dans ce pays, avec un désir depuis longtemps refoulé de parler, rien de plus. J’ai écouté des noms d’escales à venir : Francfort, Vienne, Jérusalem, Hong Kong, Tokyo, Sydney. J’ai rêvé sur ces noms tandis qu’il passait à la géométrie et se présentait comme une sorte d’ingénieur de l’insaisissable tout en poursuivant à propos de machines et de machinerie et de mécanismes enfermés dans une carapace. Je peinais à suivre son anglais jusqu’à cette phrase que je n’ai plus oubliée : Il y a dans toute machine une essence – une essence machinale – et c’est mon travail que de tenter de lui définir une forme dans l’espace de la géométrie… J’ai pensé à ce monsieur qui, autrefois, eût été abstracteur de quintessence, parce qu’il m’a fait entrevoir les dimensions qui s’ouvraient à l’intérieur du mot « auréole » par le travail, pour moi insoluble, de la contradiction. Je me demande si je ne dois pas à un travail semblable le sentiment que j’ai, en jouant, d’exposer ce qui, d’ordinaire, demeure invisible, et que je me représente, non pas comme une essence, mais comme la mise à jour de mes circuits nerveux, de mes plis et replis organiques. Je ne sais plus si j’ai dit au mathématicien que le langage me paraissait plus apte que la géométrie à saisir ce qui était trop aérien pour tenir dans une formule. Je sais en tout cas que je n’ai jamais dit à mon mari célèbre que, depuis qu’il m’avait ouverte au plaisir, j’apercevais certaines pièces de ma machinerie interne, et qu’il m’arrivait même d’avoir le sentiment très net de les donner à voir. Je ne crois pas qu’il aurait apprécié ce réalisme radiographique, lui qui avait tendance à me reprocher mes excès dès qu’ils n’étaient pas au service de sa néo-réalité. Je crois bien d’ailleurs n’avoir jamais été celle qu’il croyait, ni au lit, ni dans la vie quotidienne, ni devant sa caméra, quelle que soit, et je l’apprécie toujours, la perspicacité de son intuition. Je suis responsable, bien sûr, de mes retraits, mais comment expliquer à quelqu’un qui contemple votre nudité, et qui s’en satisfait, que vous n’êtes pas encore vraiment nue ? Je ne sais pas si mes impressions radiographiques relevaient du fantasme ou d’un désir d’exhibition lié à ce besoin d’outrepasser la nudité. J’imagine qu’on traite chez moi d’excès ce qui simplement fait défaut aux autres, non que j’aie rien de plus, il ne leur manque qu’un peu d’appétit ou de révolte. Je vois ma limite, et au lieu d’habiter paisiblement à l’intérieur du talent qu’elle protège ou fortifie, je vais me pencher au bord. J’essaie, sans illusions, de passer par-dessus, mais le talent – tant pis je change d’image – est une peau que l’on ne se retire pas plus qu’on ne saurait s’écorcher de sa propre peau pour s’offrir plus vive. J’ai eu parfois cette illusion, et finalement j’étais encore et toujours enveloppée par cela dont je pensais m’être déshabillée. Je n’y gagnais qu’un peu plus de lucidité décapante, celle qu’on caricature en me qualifiant de louve, de panthère ou de Madame Volcan. Je n’ai de volcanique que la faculté – il faut que j’accepte à la fin de me dire qu’elle est rare –, que la faculté de m’oublier moi-même – passionnément ! Je situe le secret de mon métier, ou son mystère, dans l’oubli de soi, un oubli qui est le couteau du sacrifice indispensable à l’incarnation de ces existants virtuels que sont les personnages. Je pense que, dans mon cas, le sacrifice abolit le paradoxe du comédien. J’avais cinq ou six ans. Je m’allongeais sur mon lit dressé dans un coin sombre. Je regardais le plafond. Je voyais la mer, les vagues jusqu’au ciel, la baleine, les îles, le poisson-scie. Je fermais les yeux. Je me racontais ce que je venais de voir, et cela faisait apparaître les détails : la peau de la baleine, les dents de la scie, le jet d’eau, l’embarcadère avec les palmiers. J’ai raconté ces voyages immobiles à Luchino, quand je le cachais dans la chambre du fond, la chambre noire, parce qu’il était recherché par les Allemands. Je lui ai dit : Fais comme ça, et tu verras la paix ! Je me souviens comme il m’a serré les mains en me disant : Je la vois déjà dans tes yeux ! Je jouais à cette époque-là avec Totò : j’étais comique. Je faisais rire parce que le rire était l’arme populaire contre le fascisme. J’incarnais une chanteuse espagnole qui, je ne sais plus à quel propos, déclarait : Nous voulons la liberté ! Je ne disais pas ces mots en raison des circonstances, mais les circonstances leur donnaient un sens qui soulevait l’enthousiasme. J’ai reçu l’ordre de retirer cette phrase. J’ai fait semblant de ne pas comprendre, puis il y a eu des menaces : une bombe dans le théâtre, qui n’a pas explosé, mais qui en annonçait une autre. Je me demandais ce que j’allais faire. Je me le demandais encore en disant : Nous voulons… et soudain, j’ai crié : l’air pur ! J’ai cru que la salle s’écroulait si grande fut la violence des applaudissements. Je me souviens mal de cette longue suite d’années vécue sous le fascisme. J’ai l’impression d’avoir eu une jeunesse sale, confinée, privée d’air justement. J’avais cette saleté en moi, je ne faisais pas la part des choses : celle de la misère, du régime politique, celle de la société, car tout cela était naturellement indistinct. Je croisais les chemises brunes dans la rue, je trouvais ces gens-là un peu bouffons, comme tous les porteurs d’uniformes : les curés, les portiers, les carabiniers, il n’y avait que les postiers qui trouvaient grâce à mes yeux. Je pensais que l’uniforme fait de celui qui le porte le gardien d’une chose qu’il garde sous ce couvercle. Je me souviens de ma terreur à l’idée que mon ange gardien pourrait lâcher sur moi son couvercle et m’enfermer à jamais dessous. J’enrageais d’être dotée malgré moi d’un gardien, par-dessus le marché invisible, et qui pouvait tout voir de moi, y compris mes pensées. J’inventais des ruses pour dissimuler mes pensées derrière ma tête, mais je savais bien que cela ne servait à rien. Je voyais l’ange rire et se moquer de mes efforts en brandissant son couverclebouclier : je boxais l’air en vain. Je crois que l’invisible est la pire oppression, c’est un virus, c’est même le virus par excellence. J’aurais voulu savoir me servir de l’invisibilité, d’abord pour jouer quelques bons tours à mes spectateurs, et puis pour protéger efficacement celui qu’il fallait dérober aux Allemands. Je lui ai parlé un jour de ce désir, et il m’a confié : Tu sais, un nom peut en cacher un autre sans dissimuler pour autant le visage, ainsi j’ai les papiers d’identité d’un certain Alfredo Guidi et ma tête est toujours celle de Visconti. J’ai compris la valeur de la confidence sans en comprendre le motif, sinon la confiance – une confiance faite à la femme et non pas à la comédienne que Luchino n’est jamais venu écouter au théâtre. Je lui dois un beau rôle au cinéma, et cependant je lui en ai toujours voulu de ne pas m’avoir découverte. Je ne sais pas qui j’étais pour lui quand je l’hébergeais : une camarade, sans doute, qu’il fallait traiter avec respect. J’évitais de montrer qui j’étais. Je gardais ma rage pour moi – ma rage devant la lenteur de la vie, qui tardait à changer. J’étais heureuse de jouer régulièrement, d’avoir un public, mais ce n’était pas assez. J’étais sortie de la misère, pas de la mesquinerie : petits rôles, petits cachets. Je ne rêvais pas d’être une vedette : je rêvais d’avoir une vraie vie, sans donner un contenu précis à ce « vrai ». J’ai toujours le même rêve : j’en ai parfois croisé la réalité, comme un fumet qui vient du milieu de la table, et si l’on regarde par là, on n’aperçoit en guise d’apparition qu’un plat de spaghettis au basilic. Je pense à Luchino, qui a trouvé parfois le langage de cette vérité en prenant le risque de souffler dans le regard ce mouvement qu’on appelle la beauté : qu’est-ce  qu’une femme, bâtie comme je le suis, a de commun avec la beauté ? Je sais qu’on peut trouver belles ma passion, ma véhémence, mes colères, mes façons de crier, de pleurer, de réclamer l’amour ou l’attention, et quoi ? J’en suis réduite à vivre avec cette agitation, qui la plupart du temps n’est que la moins bancale prothèse de ma douleur ou de mon insatisfaction. Je ne connais de la vraie vie que sa face négative : l’absence. Je me dis que l’humanité se compose de ceux qui peuvent se payer le luxe de manquer de « vraie » vie, et puis de ceux qui se contentent d’avoir une vie – ou plutôt qui s’en contenteraient volontiers s’ils n’en étaient privés par le chômage, le malheur, la maladie. J’admire Luchino d’avoir su promener sa caméra dans les deux mondes, celui de Senso et celui de La terre tremble. Je suis restée en panne entre les deux, en dépit de mon argent, de ma gloire, de ma langue bien pendue et de ma tignasse. Je ne sais où mettre mon cœur parce qu’il avait besoin d’une autre tête, mais que serait-il devenu s’il l’avait eue ? J’ai dit un jour à Fellini : Tu devrais raconter l’histoire d’un corps désaffecté… J’ai vu pétiller autour de ses yeux ses plis de malice : Qu’est-ce qu’un corps désaffecté ? J’ai dit : C’est un bâtiment vide… J’ai frémi à sa réplique : Que fais-tu de la voix humaine ? J’ai soudain entendu ma propre voix retentir dans mon corps. Je ne suis plus qu’une peau en forme de femme, un gant humain. Je me demande comment j’ai pu devenir ce rien qui n’a laissé debout que la peau. Je me reprends. J’ai devant moi Federico et son bon sourire et sa bouche qui m’assure : Je ne pensais pas à ton film, je pensais à ce qui résonne si vivement dans un bâtiment vide. Je n’avais pas, moi non plus, pensé à mon film, le second tourné avec Roberto. Je n’avais pensé à rien de précis, sauf au vide. Je me suis toujours demandé d’où viennent les images, celles qui précèdent les mots, et qui n’ont aucun lien avec le présent de notre pensée. Je vois souvent ma langue flotter derrière les créneaux de mes dents comme une flamme rouge : elle bat au vent d’un orage, reçoit la foudre, la renvoie au ciel. J’aime la tête que j’ai alors, pleine de bruits et de fureur et tout habitée par la tragédie. Je ne sais pas ce qui est en jeu. Je n’ai pas besoin de le savoir. Je suis dans l’élan originel, celui qui donne aux pierres la forme des dieux, et aux hommes la volonté de se tenir debout. Je suis au comble d’une puissance qui met à mes tempes les rayons de lumière que les vieilles images mettent au front de Moïse. Je retombe dans la grisaille du jour et près de moi, rien, pas même les débris des tables de la loi, juste un petit tas de mots dont je pousse la poussière sous le lit. Je donne quelques coups de pied sur le sol pour frapper les trois coups du retour à la réalité, mais où suis-je ? J’ai beaucoup plus de temps pour la solitude depuis que mon visage est devenu la prison d’une conscience muette. Je fais semblant, semblant bien sûr d’être le personnage que chacun croit que je suis. Je me simplifie, me dis-je pour m’y encourager. Je n’en joue que mieux mes rôles parce que je suis protégée contre producteurs et metteurs en scène par celle qu’ils croient que je suis. J’ai seulement peur que celle-là ne se soit incrustée en moi comme une tumeur. Je m’en défends. Je la tiens à petite distance comme on soulève un peu son masque pour respirer sans montrer son visage. J’oublie parfois de me donner ce bol d’air quand je vais au lit avec un homme : c’est qu’il me faut garder la possibilité de m’en débarrasser sur un apparent coup de tête, qui fait partie de l’image qu’on prend pour moi. J’ai de moins en moins besoin de gigoter en compagnie, non que je me suffise à moi-même, mais l’amour qu’on me fait s’adresse rarement à moi. J’aimerais bien pouvoir prier celle que je ne suis pas d’ouvrir ses jambes à ma place puisque c’est elle qu’on veut baiser, malheureusement nous avons les mêmes jambes. Je sais qu’il ne faut pas trop en demander aux doubles si l’on veut qu’ils remplissent exactement leur fonction. Je tâte parfois l’étoffe du mien pour m’étonner de ne rien trouver de palpable. Je devrais dire que je ne me résigne pas à ce qu’un rôle ne soit pas la vie. Je m’engage tout entière en chacun, mais sait-on si l’on est pleinement engagé dans la vie tant que la mort ne vous tient pas à la gorge. J’ai peur quand je monte sur la scène, quand je me jette devant la caméra avec une brusquerie qui choque ou qui surprend. Je vis moins bien que je ne joue. J’oublie que je vis dans le regard de la mort. J’ai bêtement mal au ventre au lieu de sentir dans mon ventre la pointe de la faux. Je ne sais pas deviner la pression du doigt de Dieu dans la torsion d’un boyau, comme si Dieu ne pouvait pincer que les parties nobles. J’avais proposé à Pier Paolo de jouer Esaü et de laisser tomber le plat de lentilles pour une bonne soupière de spaghettis. – Non, m’a-t-il répliqué, on va remplacer la multiplication des pains par une tempête de pâtes ! Je le vois agiter ses belles mains maigres pour mimer le miracle. Je crois qu’il aimait tellement les miracles qu’il risquait la mort chez les voyous afin d’offrir au destin la tentation de sa résurrection. Je me demande pourquoi ça n’a pas marché : Dieu, pourtant, lui devait bien ça, mais Dieu est un ingrat qui ne prend même pas la peine d’exister pour répondre au besoin qu’a de lui l’humanité. Je ne vois que Pier Paolo pour raconter cette histoire. J’aurais pu jouer Dieu s’il avait osé : un Dieu qu’on aurait vu tirer de soi la part féminine, comme il avait obligé Adam à le faire, et chacun aurait compris qu’il tirait de soi le mot charnel de sa propre fin. J’imagine la tête du pape obligé de voir le divin trouver son achèvement dans le féminin. Je rêve. Je rêve que ce féminin entre dans la bouche de Pier Paolo, monte sur sa langue et proclame la naissance du sexe unique. Je me demande ce que Federico, à cette vue, aurait fait des tas de viandes qui lui servaient de déesses. Je pense qu’il est temps que la folie vienne danser sur nos cadavres. J’ai peur que ce monde finisse dans les images, et qu’il ne reste à la surface de la Terre qu’un peu de substance trouble où l’on ne distinguera plus le corps de la fumée. J’ai parfois le sentiment des sauvages, qui flèchent l’objectif afin d’éviter que cet œil rond ne dévore leur âme. J’offre cependant la mienne parce que je partage la perversion générale qui fait de nous la marchandise des apparences. Je ne sais pas mourir quand il le faudrait, je sais tout juste faire semblant d’avoir une vie, puis une autre, au gré d’histoires qui ne sont jamais la mienne. J’exagère : on achète justement mes exagérations. J’ai peu de cul quoi qu’on en dise et beaucoup d’exagération. Je suis une boutique, un magasin, un artisanat d’exagérations, et avec succès depuis qu’en 1945 j’ai su lancer ce cri sublime : Francesco ! Francesco ! Je ne sais plus quelle tête avait Francesco. Je pense qu’il en avait deux : la sienne, et celle que je lui faisais en moi, celle de mon amour, celle de Roberto probablement puisqu’il ne m’avait pas encore trahi pour le glaçon venu de Suède. Je sais que personne n’imagine la brûlure du froid. Je donne cette excuse à ce pauvre Roberto qui agita son nom comme un grelot la première fois qu’il me prit dans ses bras. Je ne saurais lui en vouloir à présent de n’avoir été que son propre personnage faute d’être celui que je croyais qu’il était. J’aimais sa manière de noter plans et dialogues sur des boîtes d’allumettes. Je lui ai dit : Tu devrais les numéroter, et lui de répondre : Penses-tu, je les sens venir un à un comme le pouls de mon action ! Je vois son assurance et sa panique en les tirant par poignées de sa musette. J’ai donc crié : Francesco ! Francesco ! avant de me casser la gueule sur les pavés de Rome. Je ne savais pas qu’on pouvait se casser la gueule avec génie puisque je l’ai fait seulement avec mon cœur. J’ai continué de la même façon, et me voilà maintenant avec ce mal au ventre. Je voulais – mais oui, quand le succès est venu et qu’il ne se distinguait pas encore de l’amour –, je voulais devenir transparente comme ces machines dont les mécanismes tournent dans une boîte de verre. J’aurais voulu qu’on voie tout : les battements, les flux, les élans, les angoisses, et même les sucs, les humeurs, et comment ces sécrétions affectent les organes ou les excitent. J’ai encore ce désir absurde : montrer l’invisible, le démasquer, l’exténuer. Je me dis : Tu voudrais voir ce qui travaille ton ventre ! Je ne me disais pas cela avant la douleur. Je croyais que la douleur dans tous les cas était mentale, qu’elle était pareille à la pensée. Je souffrais et je jouais la souffrance avec le même organe, les mêmes nerfs. Je fais maintenant la différence dans mes tripes. Je mens : j’ai toujours su la faire. Je ne mens pas. Je veux savoir. Je veux tirer de moi cette corde qui est la tresse indivisible de mes douleurs de langue et de mes douleurs de corps. J’imagine la tête de Pier Paolo frappée à coups de planche ou de pierres, et puis poussée sous les roues d’une voiture. Je ne peux me retenir de penser que le bruit mat des coups, que le bruit du piétinement de la terre grasse… J’allais dire ce que justement je me retiens de penser de crainte qu’il n’y ait dans mon ventre un brouhaha de bruits semblables, avec des coups, des succions, tout un clapotis de lèvres bestiales. Je crains de ne plus disposer du moindre espace pour prendre un peu de recul, regarder venir, me jeter de côté, bref jouer ce qu’il me reste de vie… Je crie : Allô ! Allô ! comment vas-tu ? Je vois les belles mains de Jean Cocteau qui tiennent l’écouteur comme un dandy tient le revolver qu’il pointe sur sa tempe. Je pense qu’il est mort en tenant de la même manière son dernier souffle. Je voudrais avoir cette élégance et savoir me saisir ainsi de la chose qui me mange le ventre afin de la considérer à contre-jour comme un bel objet. Je me fatigue à penser des pensées de ce genre pour ne plus me laisser penser par la douleur. Je m’oblige à voir une caverne et des ombres : c’est mon quart d’heure philosophique. Je vois, je mémorise, je me promène làdedans, je parle aux buées, je leur dis d’aller se faire foutre, je me sens mieux. Je sors de là en ayant perdu le sens des distances, et même la direction de mon visage. J’ai envie de trouver une pierre, de m’asseoir dessus et de sentir que la terre tourne. Je suis persuadée que si j’arrive à sentir ce mouvement, il me le rendra sous la forme d’une caresse ineffable. J’appelle ce toucher précieux, ce bonheur, puis je retombe dans une viande épaisse et lourde. Je ferme les yeux. Je dresse la main. Je la tends à bout de bras parce qu’elle est aveugle et qu’elle se glissera peut-être, en vertu de cette innocence, dans la fente qui doit bien, quelque part, séparer ce qui est de ce qui n’est pas ou du moins ce qui est moi de ce qui ne l’est pas. Je veux dire qu’il est impensable – oui, qu’il est nécessaire que toute limite soit signalée par une forme : bord, bourrelet, couture, cicatrice ou lèvre que le toucher disjoint de sa jumelle. J’ajoute que ce signe est indispensable dans l’universel tâtonnement qu’est la relation du vivant avec la vie. J’ai en moi une ferraille d’émotions, et mon seul souci est de dégager mon cœur de tous ces piquants pour qu’il puisse battre au large."

La langue d Anna. De Bernard Noël. Partie 1

" ...... Je ne suis pas celle que vous croyez. Je ne sais pas pour autant qui je suis, et si je le savais serais-je vraiment celle-là ? Je ne manque pourtant pas d’identité : elle me déborde, elle me jette hors de moi. J’en ai trop fait peutêtre afin d’avoir un visage tout à moi. Je crois que ce travail a pris mon temps. Je n’y pensais pas bien sûr : je veux dire que je ne pensais pas que mon temps et mon visage avaient un lien. Je crois que les choses sont poussées vers nous par l’appétit que nous avons d’elles. Je ne me suis jamais trompée de désir, sans doute parce que le désir me tient lieu de certitude, et par conséquent de volonté. J’hésite ici, non que je doute de la justesse de cette affirmation : je crains seulement de ne pas m’expliquer assez alors même que cela me suffit. J’ai beaucoup parlé avec les mots des autres, c’est pourquoi on m’a donné la tête de ces mots-là. Je les parlais si bien. Je prenais soin d’ailleurs de les épouser entièrement. Je n’aurais pas été sans cela convaincante à ce point. J’avais le goût d’être identique à leur sens. Je jouissais de cette pénétration verbale parce qu’elle était en moi bien plus vive que l’autre. Je me demande si le fait d’avoir chanté d’abord a favorisé cette sensation intime, mais il ne s’agit pas de la voix, ni même du chemin particulier qu’elle fait vibrer dans le corps, il s’agit bien du sens que je sentais circuler comme on a des bouffées de chaleur. Je le sens toujours. Je le sens à condition – m’en étais-je aperçue ? – à condition que les mots ne soient pas les miens. Je veux dire à condition de ne pas parler en mon nom mais au nom du nom que je me suis fait. J’avance en faisant cette distinction vers quelque chose qui va me déchirer. Je vais peut-être retrouver en moi celle que j’en ai chassée. J’ai voulu être la Diva et je tremble à présent à la pensée de n’être plus qu’elle. Je regrette le temps où la très belle m’échappait devant le miroir en laissant mon visage à la laide, à l’ingrate, à la vulgaire, qui se jetait sur moi en poussant la porte de ma peau. Je la regardais faire, puis ne le voyais plus parce qu’elle venait de se glisser en moi derrière l’étendue qui, de haut en bas, me sert de face. J’ai longtemps ressenti dans ce glissement, qui signifiait l’arrêt du combat, l’arrivée de l’abandon et du repos. Je m’endormais là-dessus en attendant le jour, qui me précipitait dans mon personnage. J’ai tort d’employer ce mot puisque rien ne me paraissait plus naturel que d’être qui j’avais voulu être et de vivre enfin sous des traits aimables. J’aurais dû observer le mouvement qui me remettait sous le bon visage, et faire mien le trajet de la laide à la belle, mais non, dès que j’avais le point de vue de la Divine, je m’y tenais si exactement qu’il n’y avait plus aucune autre place en moi. Je me vois marcher dans une rue, c’est dans un pays étranger et des gens sont assis à même la terre nue, la terre pauvre qui souille et qui, par la souillure, est le signe de la misère. Je marche là dans l’inconscience du lieu et comme si j’étais environnée de spectateurs. Je marche tout à coup dans un regard. Je ne l’ai pas senti se lever : il a pris la suite de l’espace et voici qu’il a remplacé l’air autour de moi. J’ai l’habitude d’être regardée, mais cette fois je ne suis pas regardée : je suis plongée dans un élément qui à la fois m’enveloppe et m’imbibe. Je sors très vite de ces yeux-là. Je n’ai vu ni leur visage ni leur couleur. Je rentre dans ma loge où la maquilleuse m’attend. Je vois qu’elle n’arrive plus à me toucher tant je suis devenue aérienne. J’avoue que ce souvenir ne cesse de me rattraper. Je l’appelle « souvenir » afin de le réduire : ce n’est pas un souvenir, c’est un morceau de présent insoluble dans le temps. Je tire à moi ce morceau plus solide qu’aucune des choses dans lesquelles j’ai cru pouvoir fixer ma demeure. Je voudrais qu’il devienne ma face et qu’il soit aussi mon âme. J’entre sur une scène et je me retrouve dans ma tête. Je regarde par mes yeux, et je vois qu’il n’y a plus rien qui vaille la peine d’être regardé. Je ferme donc mes yeux et j’entre dans un rêve, qui est ma vie. Je ne suis pas celle que vous croyez. J’ai eu le désir puis la compréhension. J’ai eu la solitude : j’ai fait semblant de la détruire afin de la préserver. Je sais que chacun fait confiance aux apparences parce que cela simplifie la relation. J’habite à présent derrière un visage enviable : il a suffisamment de gueule pour me faire une beauté. J’aimerais mieux parler du talent qu’il représente, mais qu’est-ce que le talent ? J’ai bien vu qu’on le juge à son effet plutôt qu’à son mérite : il faudrait sinon reconnaître une valeur à ce qui n’en a pas. J’ai usurpé une couronne : j’en suis fière, mais je n’en tire aucune satisfaction. J’aurais voulu qu’on m’aime de n’être pas aimable, et non pas que l’on me rende en quelque sorte justice. Je suis encore environnée de trop de sourires condescendants : le passé est une corde à mon cou sur laquelle quelqu’un peut toujours tirer. Je voudrais dire de quoi est fait mon visage – de quelle manière très composite et de quel mélange sensible dans cet envers où se poursuit ma vie, celle qui n’est pas visible. Je suis entrée dans le regard dont j’ai parlé : il m’a décomposée par sa douceur, moi qui ne connaissais que la violence. Je crois bien que cette résistance m’avait endurcie dans le présent. J’évitais de me retourner. J’allais comme les bêtes, le nez au sol, en vérité muselée par tous ces mots auxquels je prête ma vie bien davantage que ma voix. J’imagine à présent que je les arrache – oui, il arrive que je m’entrevoie penchée au bord de ma bouche. J’accouche par en haut d’un tas d’organes qui sont des intestins cervicaux, et c’est une façon d’extraire de moi je ne sais quel maléfice qui a soumis le ventre à la tête. Je fais cela dans la douleur, les mains cramponnées à ma mâchoire basse et les yeux remplis, non pas de larmes, mais d’images coulant depuis le fond – le fond d’une mémoire qu’aucune déclamation n’a jamais pu vider de son trop-plein. Je ne suis plus alors qu’un orifice du temps : j’ai ce trou au milieu du visage et je comprends tout à coup que me voilà enfin dotée de l’organe tragique, le même sans doute qui poussait au corps de la pythie quand elle étreignait son chaudron, mais moi, c’est toute la périphérie de mon propre corps que j’embrasse pour qu’il ne se répande pas comme un baquet de sang. Je voulais, chaque fois que je montais sur la scène, je voulais prophétiser une chose qui s’arrêtait dans ma gorge pour laisser passer les mots appris. J’espérais que tout cet appris provoquerait à la fin un entraînement, un jaillissement, l’expulsion de ce tampon de la misère humaine qui, en chacun de nous, est la bonde refoulant la pauvreté ou la déréliction. J’aurais dû jouer autre chose que le réalisme pour venir à bout de la réalité. Je suis une victime de mon époque et de ses directeurs, qui nous mettent un message sur la langue comme les Croisés nous bouclaient sur les reins une ceinture de chasteté. Je revois toutes les trahisons : Ça n’est rien, toi, tu as le génie ! me reprochait je ne sais quel double, qui chuchotait contre ma nuque entre deux sanglots. Je n’ai jamais eu que le génie de ma rage et l’énergie de ma colère. Je me montrais les dents : mon miroir me servait ce défi à défaut de me servir un visage rassurant. Je n’ai jamais regardé une bouche dans le désir du baiser mais dans l’attente de la morsure. Je savais qu’une attente pareille détruisait d’avance la relation, aussi m’en servais-je pour lui donner à chaque fois un tour passionnel, qui m’assurait l’avantage et métamorphosait l’échec en preuve de tempérament. J’ai su exploiter mon propre malheur comme une fortune, ce qui pourrait servir de base à une morale révolutionnaire si l’expérience était communicable en dépit de la faiblesse du langage. J’ai apprécié l’aisance de mes rivales, sans doute parce que je ne l’attribuais ni à leur fonction ni à leur gloire, mais à leur seule nature. J’ai d’autant plus de respect pour le naturel que le mien est fabriqué de toutes pièces, mais quand je pense à la nature de mes rivales, c’est au sens qu’à la campagne on donne à ce mot, et il y sert à désigner la fleur de chair qu’on aperçoit sous la queue des truies. Je n’ai pas besoin de préciser que la vision de cette chose entre des cuisses détestées m’aidait à franchir l’insupportable. J’aurais dû choisir le vice. Je n’y avais aucun penchant sans doute parce que je me forçais déjà suffisamment pour me faire un visage. Je pense à l’homme qui m’a déclaré une nuit : Il y a les femmes que je suce, et puis les autres ! Je faisais partie des autres. Je l’ai jeté dehors mais cette violence ne m’a pas soulagée de l’obsession acquise cette nuit-là d’avoir au milieu de moi une plaie puante. J’ai exigé de tous mes amants que leur langue commence par rendre hommage à cet endroit. J’avais moins le goût de cette caresse que la volonté d’imposer une épreuve, tout en sachant qu’elle relevait d’un fantasme venu de mon enfance, et non pas de cet amant de passage, qui l’avait seulement ranimé. Je me suis contrainte à rendre le même hommage à quelques femmes. Je me souviens avec plaisir de l’odeur de chacune, et j’oublie que je fus payée de retour comme j’oublie tout ce qui, dans ma personne, pourrait me paraître agréable. J’ai dû me pénétrer de l’idée que, pour moi, l’excellence passait par la nécessité d’une reconstruction complète de mon caractère et – pourquoi pas ? – de mon corps. Je me souviens de mon professeur : il me prenait à part, il me répétait plusieurs fois : Comme tu es douée, toi ! et sa voix s’éteignait en même temps que lui passait l’envie de me mettre la main au cul. J’aurais pu la prendre et l’y mettre moi-même, mais j’espérais que mon fameux don finirait par le décider. J’ai eu ma vengeance quand la célébrité m’a parée d’un charme irrésistible aux yeux de ce monsieur, mais je ne l’ai pas exploitée. Je lui ai seulement dit que le cinéma avait fait de moi une image, et qu’on ne baise pas les images : elles manquent de l’indispensable. J’aime les situations qui font battre le cœur, et le silence qui permet alors d’entendre ce battement. J’espère toujours l’occasion d’un moment de rage, qui me jettera définitivement hors de moi. Je pense au visage de ma mère, à ses yeux égarés, à sa langue agitée sans cesse par la même répétition. Je me dis : Tu aurais dans ta tête son hanneton tournant si tu ne t’étais pas servie de la misère commune pour faire de toi une autre. Je vois l’urine couler le long de la jambe et répandre alentour l’odeur de la vieillesse. Je sens alors son haleine de mère sur ma nuque, et la tendresse perdue. Je me raidis. Je vais devant la glace et retrousse mes lèvres pour qu’apparaissent les dents. Je peux l’instant d’après m’en servir pour sourire ou pour menacer, et il arrive que l’extrême proximité de ces deux signes opposés m’enchante. Je comprends alors pourquoi j’ai pu jouer la comédie aussi bien que la tragédie, c’est qu’elles s’avancent l’une vers l’autre sur le champ d’une même bataille. J’attends le face à face qui va tout révéler, mais il ne vient qu’un coup de vent – un coup de vent en tête pareil à celui qui, sur la scène, emporte tout à coup la mémoire, et on ne comprend rien à ce que vous soufflent les camarades parce que la réalité, soudain, a déchiré votre rôle. Je sais que je me contredis : je ne suis pas celle que vous croyez, et je la suis, et je ne la suis pas dans la mesure où je me vois l’être, et tant pis si j’ai l’air d’embrouiller l’écheveau que je me proposais de démêler. J’ai du mal à fixer le moment où j’explose et où les spectateurs s’accordent à me trouver du génie. Je me demande ce que les possédés savent de la possession dans l’instant où elle les chevauche, et qu’ils vont à son allure. Je sais quel plaisir cela fait sans être sûre que la comparaison sexuelle soit adéquate. Je n’ai jamais cherché à me maîtriser tout en souhaitant disposer de cette maîtrise qui me rassurerait – non ! ce fut toujours un risque à courir, et souvent la chute dans un trou. Je suppose que le trou est impressionnant puisqu’il n’a jamais suscité les sifflets : c’est qu’il doit faire vibrer les nerfs d’une jouissance plus saisissante que l’envolée. Je me soupçonne d’avoir désiré faire paraître ce trou plutôt que mes rôles. Je me revois allant au rendez-vous que m’avait fixé une célébrissime et très belle, qui voulait m’honorer d’être son égale, et j’arrive là si défaite qu’elle croit voir la mort ou la folie. Je la regarde me tourner le dos, et je suis Médée coupant la gorge de ses enfants, et je suis la plus forte, celle dont un regard peut glacer le cœur le plus chaud. Je crie, je pleure, je pars : on m’admire et on me plaint parce que la pitié rend plus supportable l’admiration. Je n’aime pas la vie : elle est trop lente ; je n’aime pas ma gloire parce qu’elle est acquise. Je me suis jetée à la tête de ma laideur comme Nietzsche à la tête des chevaux, mais lui, par ce geste réel, signe la perte de la réalité tandis que moi, par mon geste mental, je retrouve la réalité. J’aimerais attacher Nietzsche à mon petit chariot comme fit la Salomé, sauf qu’en le fouettant pour de bon je le garderais de ce côté du monde. J’ai beaucoup de corps, c’est-à-dire une viande assez lourde pour supporter le labour du délire. Je garde pour moi l’aigu, le trop vif, en vérité je les engloutis dans cette profondeur charnelle qui fait aussi bien mon désespoir que ma chance – une chance que je n’accepte pas tout en reconnaissant l’aide qu’elle m’apporte. Je me fais maigre, j’enrage de cette coquetterie ; je bois, je mange, j’enrage de ce laisser-aller. J’accepte un nouveau rôle, j’enrage d’être à cause de lui privée d’un autre. Je prends maintenant la main qu’on hésite à lancer à l’assaut de mon cul, et je lui fais toucher la crème de mon désir. J’enrage de cette vulgarité. J’enrage qu’elle ne puisse d’un coup racheter tous les viols, les tortures, les inégalités, les oppressions, les tracas, le racisme, l’injustice. Je monte sur la scène pour être un piège, une trappe, et je le suis parce que je n’ai pas peur de m’y prendre moi-même afin d’être le leurre et la proie qu’il faut être pour captiver la méfiance de l’adversaire. Je me tuerais là, devant tous, si cela pouvait changer la qualité de la représentation et racheter à jamais le théâtre de n’être pas la réalité : les gens le sentent, et ils m’aiment d’être excessive assez pour braver le bon goût et me porter jusqu’où nul n’ose aller. Je le sais. Je gesticule derrière cette carotte mortelle. Je la promène sous le nez du spectateur qui n’en revient pas de sentir pour de bon passer l’odeur du danger. Je force encore un peu, et voilà que défilent les ombres sur la paroi de la caverne cardiaque, et qu’elles font monter vers le cerveau des tremblements chamaniques. Je pourrais aller plus loin. Je le pourrais quand ces mêmes présences fumeuses s’agitent au milieu des sonorités verbales et plantent sur mes lèvres leur déraisonnable défilé. Je sens leur foulée froide, un léger flocon qui touche et disparaît. Je voudrais passer de même sur toutes les bouches dont je suis le murmure au lieu de tomber dans les cœurs. J’aime que l’on m’aime mais je n’aime pas les raisons de cet amour, aussi m’arrivet-il de planter mes ongles dans mon front et de tirer. J’ai mal et cela me fait penser au crétin qui m’assurait qu’au cinéma le talent ne compte pas, seulement la photogénie. J’ai eu l’Oscar, à Hollywood, au mépris de la photogénie. Je me souviens qu’Orson Welles m’a téléphoné : Tu es si grande que même avec une barbe, ils t’auraient trouvée très féminine ! Je crois que c’était un compliment. J’avais dans la bouche la poussière de mes vingt ans. J’écoutais le bruit des trois coups qui, chaque soir, cognaient pour la première fois. Je me disais : Qui suis-je ? dans le patois de ma banlieue, et ça n’était pas une interrogation philosophique mais une exclamation d’étonnement. Je vais jouer, ajoutais-je tout bas en contemplant l’envers mité du rideau, qui s’ouvrait en tressautant. Je jouais des histoires de passions contrariées, d’adultères honteux, de midinettes débiles et, dans le même temps, j’apprenais à vivre. Je jouais ce qu’à l’époque j’aurais pu vivre mais dont j’ai fait l’économie en le jouant : cela m’a préservée de la bêtise et de la sentimentalité. J’ai reçu en échange une maturité sans âge, qui est venue me doubler d’une sorte de savoir instinctif. J’ai trop de nez, trop de seins, trop de hanches, trop pour un monde où compte seulement la peau, mais c’est avec ce nez, ces seins et ces hanches que je construis un corps assez souple pour se glisser dans toutes les têtes. Je crois que la beauté n’est pas une chose belle. Je ne crois pas ce que je viens de dire. Je le rends crédible dès que ce n’est pas moi qui le dis mais ma bouche, et cette langue qui bande au milieu pour faire jouir la foule. Je pense au regard dont l’air m’a remplie de douceur, làbas, dans je ne sais quelle rue indienne. J’ai toujours été la furieuse, la braillarde, l’excessive pour faire rire ou pour faire pleurer. Je ne suis pas une diva, je suis une harpie, un corps plein de griffes et de dents emballé dans de la belle graisse humaine, celle qui fond si bien dans les fours et fait monter vers le ciel la fumée noire qui rassure les dieux. J’ai un tel appétit de vie que je n’aurais jamais pu me suffire à moi-même en n’étant que moi. Je l’ai compris dès mes débuts en poussant la chansonnette : ça plaisait mais c’était trop petit. Je n’ai probablement rien compris du tout : j’ai senti, j’ai poussé d’autres portes qui étaient dans ma gorge ou dans mon cœur ou dans mes yeux. J’avais pour bâtons des hommes que je confonds à présent les uns avec les autres, d’ailleurs qu’importe si je mets la tête de Massimo sur les épaules de Roberto ou l’inverse puisqu’il s’agit de fantômes. Je pense qu’à l’âge qui est le mien, je devrais jouer ma propre vie. Je suis prise d’effroi en y pensant, cela prouverait que je ne suis pas plus celle que vous croyez que celle que je crois être. J’ai peur tout à coup de voir venir une revenante, et je tremblerais devant elle parce qu’elle ne serait ni l’enfant, ni la femme, ni l’amante, mais une espèce d’hydre agitant les mille têtes qui furent d’autant plus les miennes qu’aucune ne l’était vraiment : je les essayais une à une, voilà tout, et elles m’allaient aussi bien l’une que l’autre. Je me vois au sommet d’un grand escalier, le cou posé sur un billot et mille fois décapitée de têtes qui, l’une après l’autre, roulent vers le bas. Je me demande qui peut s’apercevoir que la dernière est bien la mienne, et tout ce sang répandu mon propre sang. J’ai tant rêvé, soir après soir, d’entrer dans le définitif, et qu’il condense enfin l’évaporation de mon énergie dans une belle statue de sel. J’imaginais le dernier soleil tombant au bout du dernier vers et son dernier rayon m’épinglant sur place pour toujours. J’aimais cette image. J’ai proposé à Fellini de la réaliser, mais il s’est contenté de me faire passer dans une ruelle déserte et de me planter là, devant une grande porte de bois. Je le soupçonne d’avoir projeté de me clouer sur cette porte comme une chouette. Je l’ai même provoqué : Vas-y, crucifie-moi, j’ouvre les bras ! J’ai fait le geste, et il a eu ce rire obscène qui change la substance des images en poudre charnelle. Je lui faisais peur : il aimait ça – de loin. Je l’entends : Tu devrais te peigner quelquefois. Je réplique : Avec mon nez, sans doute ! Je vois qu’il est choqué parce qu’il a peur que je me mette à jouer avec des morceaux de mon corps : il m’en détourne en me jetant : Je ne peux pas te mettre dans mes images, tu les ferais déborder ! Je me dis que sa petite vengeance est aussi un compliment, et nous allons boire un verre dans un bouge de plâtre et de carton qu’il vient de dessiner. Je crois que je représentais pour lui une tentation ambiguë parce que mon corps allait dans le sens de ses fantasmes alors que ma langue les dissipait. J’aurais voulu mon portrait en marchande des quatre saisons qu’il fit ce soir-là – il l’a déchiré en déclarant : C’est trop ressemblant ! Je n’ai pas osé prendre sa main coupable pour lui faire toucher ce qu’il laissait chez moi parfaitement sec. Je crois qu’il m’aurait murmuré : Ça ne sert donc à rien d’avoir du génie ! J’ai gloussé doucement à cette pensée, et il s’est plaint : Pourquoi tu ris dans ta barbe ? Je ne sais plus ce que nous buvions. Je faisais semblant de n’aimer que le champagne, sans doute pour chasser de moi la marchande, ses légumes et son accent. J’ai vu tous ses films, il n’y manque que moi, mais c’est évident : j’y aurais été en trop si j’y avais été davantage que la passante d’une scène furtive. Je comprends qu’il m’a traitée là comme une morte, comme une revenante, comme le spectre de sa pensée. J’ai hésité entre « pensée » et « désir ». J’étais bien plutôt le spectre de son désir, mais ce mot m’a fait reculer devant la soudaine conscience qu’il était aussi le spectre du mien. Je suppose que les deux spectres se sont repoussés faute de s’être donné rendez-vous sur l’espace scénique qui convenait à leurs ébats. Je ne m’en étais jamais rendu compte alors que lui avec son intelligence perverse – une intelligence qui était la perversion de la sensibilité – a dû bien vite s’en apercevoir et s’amuser chez moi d’une ignorance qui m’empêchait de comprendre la raison de ses caprices à mon égard. Je l’entends se moquer : Ton truc, à toi, c’est de faire battre les cœurs assez fort pour qu’on les entende, mais ça ne sert à rien au cinéma. J’ai détesté le rire qu’il a eu là-dessus, un rire qui n’en finissait pas de casser de la vaisselle. J’aimerais jouer son rôle quand il sera mort afin de lui arracher son masque de bonhomie : on verrait alors la grimace tragique du type invité chaque soir à dîner avec le Commandeur. Je ne sais pas écrire. J’ai essayé sans conviction parce que ma langue n’est pas faite pour le papier. Je suis trop directe en ce sens que j’ai besoin de la réplique pour faire avancer ma parole. J’ai toujours beaucoup de bruit en moi, des cris, un brouhaha, une rumeur, et tout cela, qui monte spontanément vers ma bouche, ne saurait descendre vers ma main. Je n’apprends pas un rôle, je le retrouve parmi toutes les voix enfouies dans ce bruit, et j’en fais monter le ton afin de l’identifier puis de le tirer de là comme on tire d’un écheveau embrouillé le fil choisi. Je ne sais pas le texte : je sens chaque soir le filet de sa voix particulière devenir la sonorité de la mienne, et c’est un plaisir sans pareil que cette copulation vocale dont les mouvements sont aussi bien des pulsions de sens que des flux de vie. Je ne fais pas battre les cœurs avec du talent : je le fais en m’abandonnant si bien à l’Autre qu’il apparaît en moi. Je deviens sa présence réelle – non ! ce n’est pas assez, je ne suis pas, sur la scène, celle que vous croyez : je suis sa victime ! Je ne lui offre pas que ma voix : je lui offre toute la masse viandeuse avec mes nerfs, mes impulsions, mes circuits d’air et de sang pour qu’il la métamorphose et fasse paraître à la vue de tous un insupportable : Ceci est mon corps ! Je veux ce silence et je veux que le sacrifice y soit visible assez pour que l’apparition triomphante de l’Autre ne dissimule pas que mon corps, sous lui, agonise de plaisir par l’effet de la possession à laquelle il se livre. Je ne suis pas sûre que les spectateurs aperçoivent jamais le fond de l’affaire parce que les mots sont le feuillage bruissant où se dissimule la jouissance, qui doit demeurer mon secret. Je ne suis pas pour la divulgation, et rien d’ailleurs n’est mieux caché qu’au milieu du regard ou dans le vent du nom. Je crie souvent pour que le son sonne l’alerte et annonce que, tout comme Dieu tira Ève du flanc d’Adam, je tire des mots une forme. Je ris de la confusion entre la côte et le côté en regardant ces images, toujours naïves, où l’on voit l’homme accoucher de la femme, celle-ci encore engagée jusqu’à mi-cuisse dans le corps originel, dont le sommeil préserve l’inconscience. Je cherche en vain pour moi-même l’explication du secret que j’agite sous le nez des gens : il est ma force dans la mesure où il m’échappe ; c’est autour de moi une chevelure de sens qu’aucune Dalila ne pourra couper parce qu’elle est invisible. Je sais que le spectateur voit l’invisible mais il ne le sait pas : il ne voit que ma colère ou mon amour ou ma révolte sans savoir davantage qu’ils sont en lui quand il croit les regarder en moi. Je n’ose dire que le spectateur est ma marionnette parce qu’il faudrait alors récrire le paradoxe en l’attribuant cette fois au spectateur. Je pense à mon premier mari – non, ce n’était pas le premier mais le premier qui soit célèbre et qui m’ait fait jouir. Je n’avais pas jusqu’ici aligné côte à côte ces deux considérations. Je crains tout à coup d’avoir à les rapprocher, d’avoir à me dire, à oser me dire, qu’il m’a fait jouir parce qu’il était célèbre. J’avais un corps étroitement serré sur soi-même à cause de la misère et de ses conséquences. Je voulais ne plus jamais retomber dans cet état, mais un petit succès n’avait pas aboli la possibilité de cette retombée. Je me voyais à tout instant lâcher la rampe et glisser vers le bas. J’avais quelques petites économies, une petite vie et des amours petites : j’avais peur du pas à franchir pour avoir plus parce que j’y voyais aussi bien le risque d’avoir moins. Je continuais à sentir ce que j’appelais la « cuisine », et qui était la salade d’odeurs que composent le rance, l’aigre, l’humide, le moisi, le renfermé. J’imaginais que cela venait de mon sexe, que j’avais là, au plus intime, une sueur mauvaise et qui se répandait. Je ne m’interrogeais pas sur la nature de cette chose répugnante parce qu’elle me paraissait l’épanchement normal d’une puanteur accumulée dans quelque poche interne. J’avais peur de me représenter cette poche que l’angoisse gonflait souvent, et il m’en venait des images épouvantables de main tendue, de prostitution sous les porches, et c’était ma robe de gamine qu’on souillait là-bas dans le noir tout en me déchirant le ventre. J’éprouvais alors le cuisant de la plaie et l’horreur – l’horreur de l’humain qui toujours finit par basculer dans la sauvagerie, le geste crapuleux, le rire méchant. J’avais envie de me cacher sous le lit, et il m’est arrivé de le faire pour fuir la dimension ordinaire du monde et me plier là-dessous le menton aux genoux comme un fœtus qu’on a jeté dans la poussière. Je hurlais sous ma peau et ce cri rentré faisait coulisser dans ma gorge un bout de viande que je prenais pour ma langue intérieure la langue de la bête silencieuse qui dévore en moi les épouvantes et les douleurs, puis qui en expulse les restes sanglants entre mes cuisses. Je voyais tout cela dans le miroir, cette circulation et cette patience, par le moyen d’une immobilité folle qui faisait doucement frissonner ma peau et lui communiquait une transparence surnaturelle. Je restais là, toute fixe, tétanisée sans doute et plantée dans l’épaisseur de la glace comme si, m’étant avancée hors de moi par la porte des yeux, j’étais devenue la créature de mon propre regard. J’ai rencontré mon mari célèbre parce qu’il chassait d’un théâtre à l’autre le personnage qu’il avait en tête. J’étais ce personnage, et quand l’homme s’est jeté sur moi, je n’ai entendu dans ses explications que le désir violent de m’arracher mon visage. J’ai regardé ses lèvres : deux petites bêtes affamées qui grignotaient l’espace et allaient venir manger à mes yeux. J’ai cessé d’écouter, j’avais peur, et lui, tout à la joie d’avoir trouvé, tout à l’élan de son pouvoir irrésistible, ne voyait rien. J’ai levé les mains, et elles m’ont fait deux grandes paupières, et le noir qui tombait dans ma tête m’a donné le courage de fuir à toutes jambes cet individu qui voulait me prendre. J’ai bousculé des gens, couru avec le bruit du sang dans les oreilles. Je ne savais pas qu’il s’était lancé derrière moi : j’avais qui me talonnaient, non pas un homme, mais toutes les peurs de mon enfance, toutes les fumées par qui les braillements de mes ancêtres étaient montés vainement vers le ciel. Je sentais pendre en moi cette grande loque minable qui, chez les pauvres, sera toujours la moitié de leur pensée. "

La langue d Anna de Bernard Noël

 "J’ai trop de nez, trop de seins, trop de hanches, trop pour un monde où compte seulement la peau, mais c’est avec ce nez, ces seins et ces hanches que je construis un corps assez souple pour se glisser dans toutes les têtes. Je crois que la beauté n’est pas une chose belle."


 "J’ai un tel appétit de vie que je n’aurais jamais pu me suffire à moi-même en n’étant que moi".


"Je pense qu’à l’âge qui est le mien, je devrais jouer ma propre vie. Je suis prise d’effroi en y pensant, cela prouverait que je ne suis pas plus celle que vous croyez que celle que je crois être. J’ai peur tout à coup de voir venir une revenante, et je tremblerais devant elle parce qu’elle ne serait ni l’enfant, ni la femme, ni l’amante, mais une espèce d’hydre agitant les mille têtes qui furent d’autant plus les miennes qu’aucune ne l’était vraiment : je les essayais une à une, voilà tout, et elles m’allaient aussi bien l’une que l’autre."



"J’imaginais le dernier soleil tombant au bout du dernier vers et son dernier rayon m’épinglant sur place pour toujours. J’aimais cette image. J’ai proposé à Fellini de la réaliser, mais il s’est contenté de me faire passer dans une ruelle déserte et de me planter là, devant une grande porte de bois. Je le soupçonne d’avoir projeté de me clouer sur cette porte comme une chouette. Je l’ai même provoqué : Vas-y, crucifie-moi, j’ouvre les bras ! J’ai fait le geste, et il a eu ce rire obscène qui change la substance des images en poudre charnelle."


"Je sais que le spectateur voit l’invisible mais il ne le sait pas : il ne voit que ma colère ou mon amour ou ma révolte sans savoir davantage qu’ils sont en lui quand il croit les regarder en moi. Je n’ose dire que le spectateur est ma marionnette parce qu’il faudrait alors récrire le paradoxe en l’attribuant cette fois au spectateur. Je pense à mon premier mari – non, ce n’était pas le premier mais le premier qui soit célèbre et qui m’ait fait jouir. Je n’avais pas jusqu’ici aligné côte à côte ces deux considérations. Je crains tout à coup d’avoir à les rapprocher, d’avoir à me dire, à oser me dire, qu’il m’a fait jouir parce qu’il était célèbre."



lundi 1 mai 2023

La maladie de la chair de Bernard Noël

 "Vous savez que je ne pourrai, et c’est tout le problème, me contenter de figurer dans l’une de ces représentations qui, depuis toujours, occupent la place de la vie, mais sentez à quel point je peine à me situer sur un autre versant du corps humain, et très exactement dans le fil de cette activité mystérieuse de la chair qu’on expédie sous le nom de « pensée ». Vous devez encore regarder du côté de mon père, qu’il s’agisse de celui qui a mouru sa vie dans la petite ville d’Auvergne que vous connaissez, ou bien de celui qui aura vécu interminablement sa mort dans ce lieu incertain et cependant repérable qu’est ma tête."

La maladie de la chair. Par Bernard Noël

 "Vous croyez que tout est stratégie chez moi, et que le désir ne sert d’aiguillon qu’à mes yeux. Vous me créditez d’une maîtrise, qui fut toujours la part inaccessible, moi qui souffre de l’obscurité dont s’enveloppe obstinément la vie. Vous auriez dû noter cela depuis longtemps puisque je n’essaie même pas de donner le change, mais vous êtes comme chacun sourde à l’évidence de l’autre, et vous faites de cette évidence un secret, ainsi pouvez-vous raisonnablement vous ranger du côté de l’inattention générale des hommes pour leurs semblables, attitude dont le seul avantage est de nous préparer à la solitude finale. Vous m’épargnerez l’accusation de complaisance si j’en reviens à l’infirme que ma mère arrache à son fauteuil et qu’elle appuie contre moi le temps de lui retirer son pantalon d’où monte une odeur épouvantable. Vous imaginez le débris accroché à mon cou et bavant sur moi pendant que ma mère dégage et nettoie son fondement merdeux. Vous n’arrivez pas à former cette image alors qu’elle est pour moi si quotidienne que je la vois tout naturellement posée sur chaque jour de mon enfance : vous n’arrivez pas à la voir parce que rien n’assaille vos sens à l’instant, et que votre mémoire ne vous représente, et pour cause, rien de semblable. Vous devriez extraire de mon cœur le souvenir de moi les bras serrés, les jambes fléchies pour soutenir le poids, l’oreille tendue pour suivre la progression des bruits de la toilette, mais tout cela n’est pas plus un souvenir qu’une plaie vive n’est le souvenir de la blessure. Vous sentez, je l’espère, que c’est mon corps qui parle ici, et non pas ma mémoire… Vous me pardonnerez de ne pas m’en tenir là même si les mots ne peuvent contenir la chose qui, pourtant, a eu besoin d’eux pour venir à ma conscience : une chose qui tient à l’influence de cette horreur, ou à sa contagion, et qui s’est greffée sur mon sexe. Vous devinez que cette pourriture vivante ne pouvait être mon lot journalier sans infecter en moi la partie dont les va-et-vient sont inséparables des mouvements de la vie. Vous savez que les gens comme ma mère logent là le mal, et que l’état de mon père semblait lui donner raison : voilà ce qui m’a fait chrétien, et voilà ce qui m’a empêché de l’être dès que je me suis mis à aimer le sexe, non pour jouir de lui, mais pour jouir du mal qu’il représentait."

La maladie de la chair. De Bernard Noël

 "Vous penchez probablement pour plus tard, et je n’ai aucune preuve du contraire, étant bien incapable de détacher de moi pour vous l’offrir cette commotion que le temps n’affaiblit pas, et qui mêle au trajet brutal de mon geste la conscience brusque d’un soulagement infini. Vous en apercevez peut-être la lumière dans mes yeux à la seconde où j’en retrouve l’éclat, ou plus exactement l’éclair dans mes ténèbres. Vous saurez cependant que, dès cet instant, je ne suis plus le même, bien que cette transformation ne m’apparaisse pas encore parce qu’elle a besoin de toute une vie pour s’affirmer à travers mon comportement. Vous avez devant vous l’homme en qui cet instant se perpétue et se prolonge, et qui le sait chaque fois qu’il retrouve en lui-même, et c’est souvent, le coup de foudre déclenché par ce geste autrement dérisoire si je dis que ma main pénètre alors sous la culotte et touche. Vous devez entendre que le geste par lequel chacun est supposé perdre son innocence réalise chez moi l’inverse si bien qu’à l’instant je la retrouve. Vous accepterez que je ne sache pas établir une gradation dans un événement qui me foudroie : j’y contemple parfois ce qu’aucun homme ne peut apercevoir de sa propre vie, et qui en est l’origine. Vous concevrez qu’à l’occasion cela puisse me donner un sentiment de puissance folle et qu’en même temps je puisse en rire aux larmes en pensant que cette puissance a pour commencement ma main dans une culotte. Vous devez appuyer cette image sur l’arrière-pays que lui font les yeux morts de mon père vers lesquels je m’avance dès que ma mère a claqué la porte en laissant la lumière – vers lesquels je m’avance sans lâcher ce qui palpite jusque dans mon cœur. Vous voyez que cette posture est difficile à tenir, et que cette difficulté nous protège de la terreur parce que, notre équilibre y étant menacé, elle nous porte au jeu : voilà du moins ce que j’éprouve et que je communique à mon amie alors qu’elle n’éprouverait sans doute que le vertige de l’horreur devant le visage renversé, la bouche ouverte sur les dents, les yeux révulsés. Vous partagez peut-être son effroi et le mouvement qui s’ensuit et qui, en la jetant contre moi, facilite la chose sexuelle et la transforme en chose tendre, en apaisement naturel de la déchirure terrible et de son inconnu. Vous ne saurez jamais, faute d’avoir partagé mon enfance, qu’il y a bien pire que la mort, laquelle brise net le bord de l’abîme, c’est la mort vivante qui, jour après jour, vous inflige ravages et putréfaction en les mêlant à la trame de votre existence quotidienne de telle sorte que, nulle part, vous ne trouviez un lieu où vous reposer de la pourriture. Vous n’imaginez pas la fatigue du contact permanent avec le fumier de la vie, qui n’est pas qu’une crudité insupportable, qui est l’étalage sans cesse renouvelé d’une vomissure… Vous voyez ce qu’affronte à l’instant ma petite compagne, et ce qui s’enfonce dans sa mémoire en même temps que j’introduis ma main, bien qu’elle ne sache pas encore quelle double pénétration est en train d’envenimer la conscience qui, désormais, sera la sienne et fera d’elle ma semblable. Vous n’avez pas besoin d’un grand effort de représentation pour comprendre à quel point ses yeux sont ici plus ouverts que son sexe, ni combien elle se trouve davantage foutue par le haut que par le bas, cependant que le vieux débris se met à râler comme s’il partageait notre excitation. Vous ressentez notre surprise – une surprise effroyable, devant ces va-et-vient de langue et de salive, qui reflètent au cœur de notre vue l’obscur remue-ménage dont l’intérieur de notre corps est secoué : il me semble qu’alors nous sommes suspendus au bord de cette bouche, mais la séparons-nous du reste de la face qu’elle abîme ?"

Tombeaux pour cinq cent mille soldats. De Pierre Guyotat

 "Les militaires, vaincus militairement dans une precedente guerre coloniale, se voyant A lnamenae vainqueurs, -et sans gloire -sur le terrain, s'obstinent a croire qu'ils le sont aussi du coeur des populations. Alors, tres vite, ils dissimulent leur inaptitude au droit et a la conscience sous le prétexte du martyre et de l'abandon de l'État. Dans les couloirs des palaces, lee généraux d'état-major et de Renseignements se félicitent, complotent, mêlent leurs parfums, se placent dans les rayons du soleil pour faire briller leurs décorations, cassent avec leurs doigts les feuilles des plantes vertes réflexe de demolisseurs -et, ne pouvant casser du fel, ils tourmentent les serveurs. Ces hommes pour la plupart, ont le visage bouffi, boursouflé des pillards, des maquereaux. Ils sont combles d'honneurs et de privilèges et ceci est juste : ils ont fait le sacrifice de leur intelligence".