mercredi 12 octobre 2022

La filouterie N°2: les mots perdus

 La réflexivité historique permet de cartographier les gestes, les rêves, les mystères, les façons et les paroles selon leur circulation collective, sociale, et cela a un sens, car il n'est de cosmogonies individuelles sans les échos et les traces de l'activité des hommes. La nuit est marquée du martèlement de la vie quotidienne.

La considération du lien entre l'expérience poétique individuelle et l'état des relations des hommes entre eux et avec le monde peut amener à vouloir tenir ensemble poésie et révolution. C'est ce qui a occupé plus d'un homme depuis l'entrée en scène dans l'histoire de l'hypothèse révolutionnaire, et la poésie a bel et bien été une force sociale agissante. Soit: un point, une bouche, un corps, point parmi les points du monde, relié organiquement à tous les autres points, de toutes les manières possibles, les plus hideuses et les plus sublimes, les plus subies et les plus choisies, qui créent les reliefs singuliers au sein d'une mappemonde collective, qui la transforment et la déchirent en retour...

Mais, comment comprendre cette flèche décochée, un jour, toujours depuis l'éternité, par un ultime cri subjectif, à l'encontre de toute cartographie sociale, historique, collective? Quelle est cette étrange possibilité qui gît au fond de l'homme de s'arracher à tout lien, de s'envaginer figure d'ombre, jusqu'à sa propre peau, minée sourdement par les puissances destructrices d'un rêve, d'une image, d'une conscience?

Et puis, à l'extrémité d'un désir affirmé, il y a la négation absolue de toute réciprocité, de toute altérité: Sade existe. Sade est une question, le problème de l'éthique qui intéresse la persistance dans la quête poétique.

Et il y a aussi le choix sans concessions de ne pas attendre les autres, d'aller dans la direction d'espaces mentaux qui n'ont pas été partagés du vivant par d'autres hommes - ce qui ne veut néanmoins pas dire qu'ils ne sont par essence pas partageables. Singularités d'éclipse et éternité en un clin d'oeil, existe-t-elle, comment, l'utopie collective où les gouffres énigmatiques de l'individu se mettent à parler, à agir?"

La filouterie : Les mots perdus

 Fragments III


A un certain point de vue la quête poétique est essentiellement le fait d'une singularité qui se creuse, une affaire personnelle.

Pourtant rien ne s'approfondit sans circulation, sans mise en jeu, sans transformation - c'est à dire sans échange d'éléments.

A l'un de ses extrêmes, l'expérience qu'on appelle poésie n'est rien d'autre que ce mouvement de circulation qui se creuse, en permutation permanente avec les éléments du monde, où il devient difficile sinon impossible de cerner des points fixes, de distinguer des pôles stables.

Qui sont les poètes, alors?

Peut-être simplement ceux qui sont engagés consciemment dans un tel mouvement. On leur a donné un nom spécifique parce que, de fait, tous les hommes ne sont pas volontairement engagés dans ce mouvement, tous les hommes n'y prennent pas pied pour pousser cette expérience aussi loin qu'il sierra. Mais la poésie, ce mouvement de circulation sensible et sa concentration elliptique dans une épreuve ( pour autant que la poésie est humaine), n'appartient pas aux poètes: c'est une grande confusion que de penser qu'il existe des spécialistes du rêve ("ce rêveur définitif": c'est bien l'homme , pas le poète)."

Les chants de Maldoror Par Comte de Lautréamont (Isidore Ducasse)

 Chant premier:


"Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au moyen de nobles qualités du coeur que l’imagination invente ou qu’ils peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté ! Délices non passagères, artificielles ; mais, qui ont commencé avec l’homme, finiront avec lui. Le génie ne peut-il pas s’allier avec la cruauté dans les résolutions secrètes de la Providence ? ou, parce qu’on est cruel, ne peut-on pas avoir du génie ? On en verra la preuve dans mes paroles ; il ne tient qu’à vous de m’écouter, si vous le voulez bien… Pardon, il me semblait que mes cheveux s’étaient dressés sur ma tête ; mais, ce n’est rien, car, avec ma main, je suis parvenu facilement à les remettre dans leur première position. Celui qui chante ne prétend pas que ses cavatines soient une chose inconnue ; au contraire, il se loue de ce que les pensées hautaines et méchantes de son héros soient dans tous les hommes".


"J’ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions : la gloire. En voyant ces spectacles, j’ai voulu rire comme les autres ; mais, cela, étrange imitation, était impossible. J’ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un instant je crus mon but atteint.

Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre volonté ! C’était une erreur ! Le sang qui coulait avec abondance des deux blessures empêchait d’ailleurs de distinguer si c’était là vraiment le rire des autres. Mais, après quelques instants de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des humains, c’est-à-dire que je ne riais pas. J’ai vu les hommes, à la tête laide et aux yeux terribles enfoncés dans l’orbite obscur, surpasser la dureté du roc, la rigidité de l’acier fondu, la cruauté du requin, l’insolence de la jeunesse, la fureur insensée des criminels, les trahisons de l’hypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus cachés au dehors, les plus froids des mondes et du ciel ; lasser les moralistes à découvrir leur coeur, et faire retomber sur eux la colère implacable d’en haut. Je les ai vus tous à la fois, tantôt, le poing le plus robuste dirigé vers le ciel, comme celui d’un enfant déjà pervers contre sa mère, probablement excités par quelque esprit de l’enfer, les yeux chargés d’un remords cuisant en même temps que haineux, dans un silence glacial, n’oser émettre les méditations vastes et ingrates que recélait leur sein, tant elles étaient pleines d’injustice et d’horreur, et attrister de compassion le Dieu de miséricorde ; tantôt, à chaque moment du jour, depuis le commencement de l’enfance jusqu’à la fin de la vieillesse, en répandant des anathèmes incroyables, qui n’avaient pas le sens commun, contre tout ce qui respire, contre eux-mêmes et contre la Providence, prostituer les femmes et les enfants, et déshonorer ainsi les parties du corps consacrées à la pudeur. Alors, les mers soulèvent leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches ; les ouragans, les tremblements de terre renversent les maisons ; la peste, les maladies diverses déciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s’en aperçoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, pâlissant de honte pour leur conduite sur cette terre ; rarement. Tempêtes, soeurs des ouragans ; firmament bleuâtre, dont je n’admets pas la beauté ; mer hypocrite, image de mon coeur ; terre, au sein mystérieux ; habitants des sphères ; univers entier ; Dieu, qui l’as créé avec magnificence, c’est toi que j’invoque : montre-moi un homme qui soit bon !… Mais, que ta grâce décuple mes forces naturelles ; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d’étonnement : on meurt à moins".

La filouterie : Les mots perdus

 Antonin Artaud


La conception avant-gardiste de l'art, si présente au XXème siècle, n'a jamais été une préoccupation d' Artaud. Au contraire, sa révolte, contre toute réduction sodé la vie et des créations possibles, s'insurge contre l'assujetissement de l'esprit individuel à une culture historique qu'il s'agirait d'aménager, de prévoir, d'anticiper. En 1924, dans un court article publié dans La criée , il regrette la position avant-gardiste nouvellement acquise par Picasso, qui se met à peindre "dans l'avenir", bâtissant ses oeuvres "avec le style que le temps leur conférera Artaud y voit la fin de "la force prodigieuse de vie qui crépitait dans les lignes denses"  et de la "réalité inconnue et profonde, où toute l'âme se retrouvait" de ses premiers tableaux cubistes, quand il ne se souciait pas de créer en de définitions et de formes pensées du point de vue de la culture à venir. Artaud remarque la rupture entre une expression vivante - lorsque l'art est le médium d'un esprit singulier - et une oeuvre figée - lorsque l'art n'a plus qu'une signification arrêtée en dehors de la singularité. L'avant-garde pense en effet la possibilité d'occuper singulièrement et intimement des positions ayant une signification entièrement historique, mais la révolte d'Artaud est le refus de tout tempo unique qui serait le rythme de l'histoire. Cette irréductibilité du mouvement de la vie au mouvement général d'une époque qui se cristallise autour de la souffrance dans la "lettre à monsieur le législateur de la loi sur les stupéfiants" (1925): tout jugement général et générique sur la souffrance d'un homme est, en plus d'être fausse, infâme.

"il n'existe pas de sismographe humain qui permette à qui me regarde d'arriver à une évaluation de ma douleur plus précise, que celle, foudroyante, de mon esprit".

Juger un état limite commun à tous les hommes, c'est limiter ces derniers, et les méconnaitre; c'est enclore toute vie dans les bornes d'un acceptable immuable, en pensant par états, étapes, positions définies résumant toutes les vies. La poésie cherche au contraire à exprimer ce qui fait vaciller toute ultime cloison, et c'est justement la certitude de l'irréductible singularité qui porte une tension réellement universelle".

mardi 11 octobre 2022

Bibliothèque farhenheit 451

 TOUT HOMME A DROIT AU BANQUET DE LA VIE »


Alexandre Jacob (1879-1954), à la tête des Travailleurs de la nuit, écuma la France pendant trois ans, cambriolant les riches pour financer notamment des oeuvre libertaires et soutenir les familles d’amis emprisonnés ou déportés au bagne. Dans un texte fameux, rédigé pendant son procès en mars 1905 et paru dans Germinal, il revendique et assume haut et fort ce dont on l’accuse. Un choix de lettres complète ce volume et raconte la suite de son existence.


« Plus un homme travail, moins il gagne ; moins il produit, plus il bénéficie. Le mérite n'est donc pas considéré. Les audacieux seuls s'emparent du pouvoir et s'empressent de légaliser leurs rapines. Du haut en bas de l'échelle sociale, tout n'est que friponnerie d’une part et idiotie de l’autre. » « Ceux qui produisent tout n'ont rien, et ceux qui ne produisent rien ont tout. Un tel état de choses ne peut que produire l'antagonisme entre les classes laborieuses et la classe possédante, c'est-à-dire fainéante. » Après une rapide critique de la société capitaliste, il justifie son choix : « La société ne m’accordait que trois moyens d’existence : le travail, la mendicité, le vol. Le travail, loin de me répugner, me plaît. […] Ce qui m'a répugné, c'est de suer sang et eau pour l'aumône d'un salaire, c'est de créer des richesses dont j'aurais été frustré. En un mot, il m’a répugné de me livrer à la prostitution du travail. La mendicité, c'est l'avilissement, la négation de toute dignité. Tout homme a droit au banquet de la vie. Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend. Le vol, c'est la restitution, la reprise de possession. Plutôt que d'être cloîtré dans une usine, comme dans un bagne ; plutôt que de mendier ce à quoi j'avais droit, j'ai préféré m'insurger et combattre pied à pied mes ennemis en faisant la guerre aux riches, en attaquant leurs biens. » Ces aveux ne correspondent certes pas à ceux qu’attendait le tribunal d’Amiens : « Je ne coupe pas dans votre prétendue morale, je prône le respect de la propriété comme une vertu, alors qu'en réalité il n'y a de pires voleurs que les propriétaires. » À la société, représentée par le juge, il adresse une violente mise en garde, en forme de menaces : « Le peuple évolue tous les jours. Vous voyez qu'instruits de ses vérités, conscients de leurs droits, tous les meurt-de-faim, tous les gueux, en un mot, toutes vos victimes, s’armant d'une pince-monseigneur, aillent livrer l'assaut à vos demeures pour reprendre leurs richesses, qu'ils ont créées et que vous leur avez volées. » Magnanime cependant, il se fend d'un conseil : « Pour détruire un effet, il faut au préalable en détruire la cause. S'il y a vol, ce n'est que parce qu'il y a abondance d'une part et disette de l’autre, que parce que tout n'appartient qu'à quelques-uns. La lutte ne disparaîtra que lorsque les hommes mettrons en commun leurs joie et leurs peines, leurs travaux et leurs richesses ; que lorsque tout appartiendra à tous. »

Condamné aux travaux forcés à perpétuité, il écrit à sa mère et à Rose, sa compagne, depuis la prison d’Orléans, leur racontant ses conditions de détention et dissertant sur « l'égalité devant la loi » : « En mécanique, il y a des forces chimiques, physiques, musculaires ; la force centrifuge, la force centripète, la force d’inertie ; en justice, il n'y a qu'une seule force, la force de l’argent. » « La loi n'est pas une justice, c'est une tumeur. Tu aurais beau protester, crier, te plaindre, tu as eu tort de te laisser arrêter. Tu es la plus faible et le droit d'appartient qu’aux forts. » « Si la loi était juste, [le juge] n'aurait pas besoin de tout son attirail de gendarmes, de policiers, de soldats armés de fusils, de sabres et de revolvers pour la faire observer : tous les hommes s’y soumettraient sans contrainte, comme l'on se soumet aux lois naturelles. Ai-je besoin d'un gendarme me dise de ne pas mettre la main dans le feu, de ne pas marcher sur l’eau, de ne pas manger du poison ? »


Après vingt ans de bagne, il est incarcéré à Rennes, Melun, Fresnes et s’installe dans l'Indre, à sa libération fin 1928. Il correspond avec Jean Maitron, historien des mouvements ouvrier et anarchiste, à qui il raconte son enfance, son initiation précoce, entre 13 et 14 ans, à la doctrine anarchiste, sa première arrestation puis sa révolte « contre l'ordre social » par l'application de son programme de « reprise individuelle chez tout parasite social : prêtres, militaires, juges, etc ».


Suivent quelques lettres à un couple de jeunes instituteurs amis, Robert et Josette Passas, issues d'une correspondance qu'on devine régulière. Dans les dernières, il organise, dans les moindres détails, son suicide tranquille, ses funérailles et la succession de ses biens.


Belle brochure soigneusement éditée et judicieuse sélection de textes qui permet de suivre et comprendre le parcours, les principes et les revendications d’Alexandre Marius Jacob.


Ernest London

Le bibliothécaire-armurier



Bibliothèque Fahrenheit 451

 L’ÉTAT RADICALISÉ



La Ve République est un régime autoritaire, façonné par des coups de force militaires, qui octroie aux présidents successifs des pouvoir exorbitants sur les questions de défense nationale. L’armée française, présente de nos jours dans les rues, les Conseils de défense sanitaire et partout dans le monde où les intérêts de Total, Bolloré et autres sont menacés. Les lois liberticides se succèdent et se multiplient, accordant à l’Administration et à la police de plus en plus de pouvoir, hors de tout contrôle démocratique. Claude Serfati, enseignant-chercheur en sciences économiques à l’université de Saint-Quentin-en-Yvelines, analyse la « radicalisation de l’État français » avec la convergence d’un activisme militaire et d’un durcissement sécuritaire qui visent les populations des quartiers populaires et tous ceux qui contestent l’ordre social.


« Toutes les républiques, du Directoire en 1799 à la Quatrième République en 1958, ont été renversées par un coup d'État adossé à l'armée qui a ensuite installé un des siens à la tête du nouveau régime. » La police n'a acquis un rôle politique qu’avec l'étatisation des polices municipales par le régime de Vichy en avril 1941, passant alors de l'autorité des maires au contrôle des préfets. L'auteur définit les institutions de la Cinquième République comme « bonapartistes », en référence à la concentration des pouvoirs de l'exécutif entre les mains de Napoléon III alors que les partis étaient dans l'incapacité de s’accorder au Parlement sur les réponses susceptibles de contrer la république sociale exigées par le peuple en 1848 : « Le bonapartisme compte parmi les quelques termes français qui sont passés dans la langue internationale des chercheurs. Les traits communément acceptés pour le définir sont la marginalisation du rôle du Parlement, la présence d'un homme considéré comme “providentiel“, l'utilisation du suffrage universel à la fois comme levier publicitaire et instruments de dépolitisation des citoyens, et la mobilisation de l'armée dans des guerres à l'étranger ou pour des effets de démonstrations afin de capter une large partie de la population. » En 1958, le projet gaulliste va prendre appui sur l'Administration et l’armée, « deux piliers dont le degré extrême de centralité constitue une singularité de la France parmi les pays occidentaux ». Autant que la répression policière, l’extension du pouvoir réglementaire, avec ses décrets, circulaires et arrêtés, restreint les espaces de libertés collectives et individuelles. Il s’agit, avec un État fort, de débarrasser la nation française de la lutte des classes, comme une forme douce du corporatisme pratiqué par Salazar au Portugal et Franco en Espagne. Si un régime militaire n'a bien sûr pas été instauré au sens strict, « les traces de l'origine putschiste de la Cinquième République sont indélébiles ». L’armée, malgré le discrédit provoqué par son implication dans le régime de Vichy, et sa responsabilité dans les putschs, constitue un des pilier du régime politique actuel. « Il n'est pas contestable que l'armée en tant qu’institution, et pas seulement sa fraction colonialiste, organisa le coup d'État qui porta De Gaulle au pouvoir en mai 1958 et que l'insurrection fut préparée en étroite relation avec les réseaux gaullistes. »  

Sur les questions de défense, le Parlement est « totalement marginalisé ». Claude Serfati montre l'omnipotence présidentielle sur les questions militaires, grâce aux articles 16 de la Constitution, qui instaure une « dictature présidentielle », et 36, qui instaure l’état de siège. Si l'article 35 exige l'autorisation du Parlement pour déclencher une guerre, il peut être contourné lorsqu'il s’agit d’ « interventions militaires », comme il y en a eu une centaine depuis les années 1960. L'auteur explique également les rôles et les prérogatives du chef d'état-major des armées (CEMA) et du chef d'état-major particulier (CEMP). Le recours au Conseil de défense et de sécurité nationale (CDSN), « comme mode de direction politique du pays pendant plus de un an et demi de crise sanitaire, […] informe sur le tropisme militaire de Macron, désireux d’utiliser jusqu’à l’outrance les outils institutionnels qui lui garantissent une présidence toute-puissante ». Utilisé en cas de « crises majeurs » et de menaces contre la « sécurité nationale », notions floues et non définies, ses décisions échappent à tout contrôle parlementaire, ne peuvent être contestées devant le conseil d'État et sont couvertes par le secret-défense pendant cinquante ans. « La démocratie “plébicitaire“ à la française, qui invite tous les cinq ans les citoyen·nes à élire leur président, est de moins en moins apte à asseoir durablement la légitimité de celui ou celle qui est élu·e au second tour grâce à l'addition des voix de ceux qui refusent l'autre candidat·e. Dès lors, l'utilisation outrancière de l'apparat et de la rhétorique militaires compense sa faible légitimité. » L'armée, dans les rues depuis 2015, conforte ainsi mécaniquement, au moins auprès d'une partie de la population, sa prétendue légitimité à faire face seule aux problèmes politiques.

« Faire marcher la roue de l'histoire à l'envers et s’attaquer aux institutions qui constituent les salariés en classe et aux droits qui les protègent, tel est le contenu de la “guerre civile“ que les classes dominantes organisent sous la bannière du néolibéralisme. Celui-ci s’accommode donc très bien d’un pouvoir d'État autoritaire. » La nature bonapartiste du régime de la Cinquième République, à la différence des démocraties parlementaires, facilite considérablement les attaques contre l'État de droit et l'État social, et déblaie le terrain pour l'avancée de l'État militaro-sécuritaire. Les lois sécuritaires adoptées depuis 2015 organisent un transfert des pouvoirs judiciaires vers le pouvoir administratif et renforcent les pouvoirs de la police. Désormais l’Administration et la police ne sanctionnent pas des actes mais des suspicions de menaces, répriment, bien au-delà des seules menaces terroristes, celles et ceux qui contestent l’ordre social. Comme l'expliquait Gramsci, l'hégémonie politique ne peut s'appuyer uniquement sur la coercition, mais nécessite aussi le consentement. C'est pourquoi les dirigeants politiques s’efforcent de constituer une « sorte de compromis social sur une base ethno-raciale ». Cette violence d'État est justifiée par « l'incrimination multiforme des musulmans au nom du triptyque islam-immigration-terrorisme », et relève de la « fascisation », processus qui résulte de l'accumulation de réponses autoritaires successives aux contestations sociales dans un contexte de crise de légitimité du pouvoir politique.

Cette analyse fine de la « radicalisation de l’État » en cours, de l'avancée de l'État militaro-sécuritaire, depuis ses origines jusqu’aux mesures liberticides imposées à la faveur de la lutte contre le terrorisme et de la crise sanitaire, contribuera à mettre en lumière les véritables ambitions de la start-up nation, d’affirmer l’urgence de s’y opposer et la nécessité de défendre l’alternative au régime de la propriété privée capitaliste.

 

Ernest London

Le bibliothécaire-armurier

Défense d écrire. Par Michel Surya

 Comment prendre ces questions, tes questions, sans entrer trop dans la vie privée (je me répète, j’en suis désolé : j’y suis réticent) ? Tu dis : « dispositions », mais je l’entends comme si ce mot était de nature à qualifier des dons que j’aurais eus (comme on dit d’un enfant qu’il montre des dispositions pour les mathématiques). Ce qu’il faudrait que je fasse entendre, c’est le contraire exactement : tout ce qui m’aura disposé à lire d’abord, à écrire ensuite, c’est ce dont je n’aurai pas disposé, dont j’aurai été privé : que le géniteur par exemple, ne me parlât pas, jamais ‒ et la solitude et la mélancolie sont du coup tout entières constituées, que la lecture n’attise pas moins qu’elle ne l’apaise. La folie était une possibilité, une folie morbide (la morbidité familiale y prêtait terriblement), mais la vérité oblige à dire aussi qu’elle ne s’est constituée que plus tard, dont il faut donc, en partie du moins, innocenter la morbidité familiale (à moins que celle-ci ne m’y ait exposé plus qu’elle n’y aurait exposé un autre). Le temps a passé assez pour que je m’en foute maintenant. En somme, on n’est écrivain qu’à son détriment. On ne l’est que parce que penser et écrire constituent une ligne de fuite, à laquelle on se confie ou s’en remet d’abord comme pouvant en être sauvé ; à laquelle on se résigne ensuite pour que tout n’aille pas pire. Ce n’est pas aussi simple en même temps. Il arrive toujours que l’effet soit double ou mélangé : qu’on s’en trouve mieux et plus mal, tour à tour ou à la fois. Tantôt se sauvant et tantôt se perdant, c’est selon les jours. Mais le fait est, si longtemps après : je m’en suis plutôt trouvé mieux. Ce que la psychanalyse ne pouvait pas pour moi, la littérature l’a pu. Je n’échapperai pas à tout mal, mais ce mal ne me détruirait pas. Il m’aura fallu avoir quarante ans pour écrire Olivet, non seulement pour l’écrire, ce qui n’est pas le plus difficile, mais pour l’assumer (face à ceux qui restaient vivants de la portée, à ce qui y avait survécu). Le Mort-né ? Un peu plus encore. Je n’ai plus rien à apprendre sur le vieux moi qu’il y a encore en moi, sinon comment l’être moins. Beaucoup sont dans ce cas ; il n’y a donc pas lieu d’en tirer quelque plus-value littéraire ? Parce que, sincèrement, je n’aime pas ces livres-là, les livres de cette histoire, qui la disent, qui la ressassent. J’aime par contre ‒ l’un des rares que j’aime ‒ L’Éternel retour, non pas seulement parce que la beauté y domine, et l’amour, mais parce que je suis dans ce livre le même durablement que cette beauté et que cet amour. Au point, c’est ce que ce livre dit, le disant à partir de Nietzsche, que je serais prêt à tout revivre ‒ je mesure ce que je dis là : tout ‒ si c’était le prix pour que cette beauté revienne toujours. Parce que ce livre est celui qui témoigne de ma vie d’après, d’après la fuite folle, de ce que cette fuite ‒ folle en effet ‒ avait dans sa ligne. Humanimalités aussi, qui est plein d’autres, de vies autres, des vies des autres, pauvres et indignées et rebutées, des bêtes et des hommes à la fois et pour les mêmes raisons. Je dois le dire, la littérature seule ne m’aurait pas sauvé, cette littérature surtout : c’était un pari (en partie inconscient). Il y a fallu la chance. La chance s’est donnée, dont même ma littérature a été changée. Alors, quant à ta « curiosité » sur ma vie : mais c’est celle de tout le monde. C’est celle de tout le monde, à ceci près que j’écris. Tant de gens écrivent que ce n’est pas fait pour singulariser la mienne. Que je vive « seul » ? Mais il n’y a pas moins seul que moi. Cette solitude que tu me prêtes, je ne la supporterais pas. Je n’ai pas assez de moi pour me suffire, ni assez de goût pour moi. Tu connais cette phrase de Bataille, que je ne cite ici que pour ceux qui ne la connaissent pas (que j’ai citée un peu déjà, par bribes) ‒ parce qu’elle est magnifique aussi : « Le monde des amants n’est pas moins vrai que celui de la politique. Il absorbe même la totalité de l’existence, ce que la politique ne peut pas faire. » C’est de la totalité de la solitude d’un tel monde (des amants) qu’il faudrait pouvoir parler aussi ‒ mais impossible, par définition. La solitude à laquelle tu penses et que tu évoques est sociale, seulement, et celle-là, je l’ai recherchée : je n’appartiens à rien : famille, institution, association, parti, etc. Que cette vie ait lieu au « loin » (une vieille blague juive demandait : loin d’où ?) ou en retrait ou ce qu’on voudra, soit. Mais c’est ainsi qu’ont vécu la plupart de ceux qui écrivent. Rien là encore de bien remarquable. À la mer ? Je l’ai dit je crois, après avoir vécu à la campagne aussi : depuis 25 ans, c’est ce qui s’est imposé (où l’on entend que « loin de » dit sans le dire : « loin de Paris »). Or j’ai passé sept de ces vingt-cinq dernières années à Paris, on ne peut plus à Paris même. Les pires de ces années. Quelque part, mais je ne l’ai pas su tout de suite, entre Lebovici et Tapie. Dans le monde à la fois insubordonné et mondain, irréductible et affairiste de la littérature parisienne : contre-emploi introuvable, exemplaire presque, drolatique à la fin. Éditeur malgré moi (il me fallait bien gagner de quoi vivre, même si ce n’est pas à n’importe quel prix qu’on le doit, mais le prix m’en a paru bon d’abord, et puis il faut bien continuer ce qu’on a commencé), ayant affaire à tout ce que la capitale compte d’écrivains qui attendent moins de la littérature d’exister que de vivre. L’embarras (le remords) que j’en ressens serait plus grand encore si je n’avais pas passé ces années-là avec Jean-Paul Curnier (avec qui j’ai ri, de tout, de tous, et de nous surtout comme si nous étions nous-mêmes d’un coup devenus nos propres sujets d’observation, donc d’acrimonie) et si nous n’avions pas pu y publier des livres dont j’ai parlé déjà, des livres magnifiques et impossibles : ceux dont j’ai parlé ; d’autres, dont je l’aurais dû : celui sur l’œuvre de David Nebreda par exemple, « montrée » pour la première fois. Et de continuer Lignes. Je ne veux pas dire que cette place que les circonstances ont permis que j’occupe était forcément fausse, seulement que ce n’était pas la mienne, ou, si ça avait dû être la mienne, qu’il y fallait une force que je n’avais pas. Cette période passée, j’ai requitté Paris et suis venu vivre ici, devant la mer donc (vieille représentation d’adolescent, je l’ai dit). Poursuivant le même travail, mais de loin en effet et avec infiniment moins de moyens. 

Ta question maintenant sur la vie, les rituels, le jour, la nuit, etc. Pas de règle, ou peu, pas de protocoles, ou peu, un zeste de fétichisme quand même (répétition d’une musique, ou d’un son : si un texte a commencé dessus, il faut qu’il continue avec ; dans le cas de ce dialogue, Ligeti et Schnittke). La question essentielle est tout au plus celle de l’état propice. Or un état propice, ça s’établit, mentalement et physiquement. Ce que j’appelle pour moi et un peu pour rire : état de haute intensité. Haute intensité du soir, s’il s’agit de littérature, mais qu’ont préparé les états de basse intensité du jour (de très basse même), latents ou de latence en quelque sorte. Il ne s’y écrit pas forcément quelque chose, mais quelque chose s’en retrouverait dans ce qui s’écrira dans les états de haute intensité. Pour dire vrai, toute situation est bonne sitôt que quelque chose s’est enclenché. Sitôt que quelque chose s’est enclenché, rien ne l’arrête. Ni les trains, les cafés, la rue, le bruit, les autres, du moins pour l’essentiel. Si l’essentiel est juste ‒ ce qu’il revient au soir de vérifier ‒, qui se sera écrit n’importe où, n’importe comment, sur des carnets, des papiers volants, la mise au net, à la table, à l’écran, le soir venu, est rapide et bénie. Mise au net qui reprend et saisit l’acquis, et l’augmente aussitôt et très vite, s’en remettant alors aux possibilités incalculables de l’improvisation. C’est très vite que j’ai écrit certains de mes livres « politiques » comme j’ai toujours écrit très vite mes livres « littéraires », sans plan, m’en remettant à la chance. De l’argent, c’est son cas. Capitalisme et djihadisme aussi, que j’ai écrit partout, beaucoup debout même, dans la rue, à Paris où j’étais alors encore un peu. J’ai toujours eu cette confiance : longtemps il n’y a rien, puis quelque chose. Même ce que j’y sais logique, je ne le déduis de rien que j’aurais longtemps concerté. Au total, je travaille peu : longs mûrissements sans note, ressassements même (avec la basse intensité de la bêtise possible), notes ensuite, en accéléré, difficilement lisibles souvent, même pour moi et, dans la foulée, le soir, si le soir qui suit y prête (mais je fais en sorte que le plus de soirs possible y prêtent), mises au net et improvisations superlatives ‒ le travail du soir a cet effet de superlation, plutôt que d’euphémisation : je ne pense pas là qu’aux récits, à la littérature, ce qu’on pardonnerait sans doute, mais aux essais aussi, à certains d’entre eux, à L’Autre Blanchot, par exemple, ce qu’on pardonnera moins, parce qu’il n’y a que le soir, silence, solitude, que les choses ne font enfin plus de doute, en tout cas qu’il faut trancher, de quelque prix qu’il faille le payer. Les rendre irréversibles en somme, quitte à choquer plus (les intermittents du spectacle, les blanchotiens de stricte obédience…), non pas pour choquer (par provocation ou par jeu), mais pour atteindre, pour toucher du moins, à quelque chose de la vérité, laquelle, comme l’action selon Freud, n’existe qu’en petite quantité. La littérature, la pensée sont les seuls endroits où cela reste possible. Où être libre, autrement dit, reste possible qui ne l’est presque plus nulle part. Je veux faire en sorte que le temps qui me reste, je puisse me montrer plus libre encore. Si j’ai choisi ce titre ‒ Défense d’écrire ‒, puisqu’il en fallait un et qu’aucun ne s’imposait vraiment, c’est songeant à cet étonnement que j’avais quand j’étais enfant et que je lisais sur les murs de la ville où je vivais : « Défense d’afficher ». J’en ai bien sûr compris et mesuré tout de suite l’interdit qu’ils prononçaient. Encore qu’en partie d’abord. Parce que j’étais troublé en même temps par ce que ce mot, par ce que cet impératif ‒ « Défense » ‒ pouvait avoir en soi d’ambivalent ; dont je mesurais bien qu’il disait autre chose aussi, pas seulement autre chose au juste, mais le contraire exactement. Je précise : avant de vouloir être écrivain, en même temps que j’ai voulu être musicien (mais musicien j’ai toujours voulu l’être, je le veux même encore depuis si longtemps que je sais que le temps est définitivement passé que je le sois), j’ai voulu être avocat. J’ai vérifié : « Défense d’afficher » est l’effet ‒ bizarre et paradoxal ‒ de la loi du 29 juillet 1881, portant sur la liberté de la presse, dont l’article 1 dit : « L’imprimerie et la librairie sont libres. » Liberté qu’il fallait « défendre » dès lors, quoique j’aie moi-même compris le contraire, qu’elle devait être surveillée, empêchée. Liberté qu’il fallait sans cesse, à toute force même, augmenter. Ce qu’il n’y a en effet que l’imprimerie et la librairie à pouvoir faire. Autrement dit, l’écriture. L’écriture, par le fait, serait une forme d’« avocature », où j’ai entendu, plus tard, exactement ce par quoi l’on a commencé, commençant par la « vocation », par laquelle tu disais que l’écrivain était en quelque sorte appelé » (à laquelle il était voué), dont je disais que je n’avais certes pas le sentiment de l’avoir été (objectant que l’écrivain s’appelle, qu’il ne l’est pas). Eh bien je m’y reconnais en cela du moins : advocare, dont est né « avocat », l’avocat que j’aurai voulu être, a donné : avouer. Je m’y reconnais pour finir en ceci que j’aurai en effet écrit une littérature de l’aveu. Aveu toujours par nature insuffisant : des êtres, des faits, des choses. Pas pour quelque culpabilité que ce soit. Au contraire, pour leur innocence. Et pour celle de la littérature, pour commencer et par principe.