mardi 22 mars 2022

Oppression et liberté. Par Simone Weil

 "On peut distinguer trois manières dont la pensée peut intervenir dans la vie sociale ; elle peut élaborer des spéculations purement théoriques, dont des techniciens appliqueront ensuite les résultats ; elle peut s'exercer dans l'exécution ; elle peut s'exercer dans le commandement et la direction. Dans tous les cas, il ne s'agit que d'un exercice partiel et pour ainsi dire mutilé da pensée, puisque jamais l'esprit n'y embrasse pleinement son objet ; mais c'est assez pour que ceux qui sont obligés de penser lorsqu'ils s'acquittent de leur fonction sociale conservent mieux que les autres la forme humaine. Cela n'est pas vrai seulement des opprimés, mais de tous les degrés de l'échelle sociale. Dans une société fondée sur l'oppression, ce ne sont pas seulement les faibles, mais aussi les plus puissants qui sont asservis aux exigences aveugles de la vie collective, et il y a amoindrissement du cœur et de l'esprit chez les uns comme chez les autres, bien que de manière différente ; or si l'on oppose deux couches sociales oppressives telles que, par exemple, les citoyens d'Athènes et la bureaucratie soviétique, on trouve une distance au moins aussi grande qu'entre un de nos ouvriers qualifiés et un esclave grec."


"En résumé la société la moins mauvaise est celle où le commun des hommes se trouve le plus souvent dans l'obligation de penser en agissant, a les plus grandes possibilités de contrôle sur l'ensemble de la vie collective et possède le plus d'indépendance. Au reste les conditions nécessaires pour diminuer le poids oppressif du mécanisme social se contrarient les unes les autres dès que certaines limites sont dépassées ; ainsi il ne s'agit pas de s'avancer aussi loin que possible dans une direction déterminée, mais, ce qui est beaucoup plus difficile, de trouver un certain équilibre optimum. "


"Même de nos jours, les activités qu'on nomme désintéressées, sport ou même art ou même pensée, n'arrivent peut-être pas à donner l’équivalent de ce que l'on éprouve à se mettre directement aux prises avec le monde par un travail non machinal. Rimbaud se plaignait que « nous ne sommes pas au monde » et que « la vraie vie est absente » ; en ces moments de joie et de plénitude incomparables on sait par éclairs que la vraie vie est là, on éprouve par tout son être que le monde existe et que l'on est au monde. Même la fatigue physique n'arrive pas à diminuer la puissance de ce sentiment, mais plutôt, tant qu'elle n'est pas excessive, elle l'augmente. S'il en peut être ainsi à notre  époque, quelle merveilleuse plénitude de vie ne pourrait-on pas attendre d'une civilisation où le travail serait assez transformé pour exercer pleinement toutes les  facultés, pour constituer l'acte humain par excellence ?  Il devrait alors se trouver au centre même de la culture. Naguère la culture était considérée par beaucoup comme une fin en soi, et de nos jours ceux qui y voient plus qu'une simple distraction y cherchent d'ordinaire un moyen de s'évader de la vie réelle. Sa valeur véritable consisterait au  contraire à  préparer à la vie réelle, à armer l'homme pour qu'il puisse entretenir,  avec cet univers qui est son partage et avec ses frères dont la condition est identique à la sienne, des rapports dignes de la grandeur humaine."

Oppression et liberté. Par Simone Weil

 " Et même, à y bien regarder, c'est a proprement parler le seul facteur de servitude ; l'homme seul peut asservir l'homme. Les primitifs mêmes ne seraient pas esclaves de la nature s'ils n'y logeaient des êtres imaginaires analogues à l'homme, et dont les volontés sont d'ailleurs interprétées par des hommes. En ce cas comme dans tous les autres, c'est le monde extérieur qui est la source de la puissance ; mais si derrière les forces infinies de la nature il n'y avait pas, soit par fiction, soit en réalité, des volontés divines ou humaines, la nature pourrait briser l'homme et non pas l'humilier. La matière peut démentir les prévisions et ruiner les efforts, elle n'en demeure pas moins inerte, faite pour être conçue et maniée du dehors ; mais on ne peut jamais ni pénétrer ni manier du dehors la pensée humaine. Dans la mesure où le sort d'un homme dépend d'autres hommes, sa propre vie échappe non seulement à ses mains, mais aussi à son intelligence ; le jugement et la résolution n'ont  plus rien à quoi s'appliquer ; au lieu de combiner et d'agir, il faut  s'abaisser à supplier ou a menacer ; et l'âme tombe dans des gouffres sans fond de désir et de crainte, car il n'y a pas de limites aux satisfactions et aux souffrances qu'un homme peut recevoir des autres hommes. Cette dépendance avilissante n'est pas le fait des opprimés seuls, mais au même titre quoique de manières différentes, des opprimés et des puissants. Comme l'homme puissant ne vit que de ses esclaves, l'existence d'un monde inflexible lui échappe presque entièrement ; ses ordres lui paraissent contenir en eux-mêmes une efficacité mystérieuse ; il n'est jamais capable à proprement parler de vouloir, mais est en proie à des désirs auxquels jamais la vue claire de la nécessité ne vient apporter une limite. Comme il ne conçoit pas d'autre méthode d'action que de commander, quand il lui arrive, comme cela est inévitable, de commander en vain, il passe tout d'un coup du sentiment d'une puissance absolue au sentiment d'une impuissance radicale, ainsi qu'il arrive souvent dans les rêves ; et les craintes sont alors d'autant plus accablantes qu'il sent continuellement sur lui la menace de ses rivaux. Quant aux esclaves, ils sont, eux, continuellement aux prises avec la matière ; seulement leur sort dépend non de cette matière qu'ils brassent, mais de maîtres aux caprices desquels on ne peut assigner ni lois ni limites. "





lundi 21 mars 2022

Les vies d'Alexandre Jacob Par Bernard Thomas

 Lettre de Jacob pour réclamer son dû:

"Juillet 1954

Monsieur le Procureur,

Le 18 janvier 1954, j'adressai à votre subordonné, le greffier en chef du tribunal civil, une demande d'extrait de mon casier judiciaire en y ajoutant un mandat-lettre de cent quatre-vingt francs, ainsi qu'un timbre de quinze francs pour affranchissement de l'envoi. Et le 22 du même mois, je reçus la pièce demandée. Or, ce document s'évalue lui-même, en caractères imprimés, à la somme de cent quarante francs...Aussi bien, j'estime qu'en bonne justice votre subordonné aurait du me faire retour de ce trop-perçu, trop-perçu qui, du fait de la présente réclamation, se trouve élevé à la somme de soixante-dix francs.

Tout jeune, le virus de la justice m'a été inoculé et cela m'a valu bien des désagréments. Aujourd'hui encore, au déclin de ma vie, la moindre injustice me heurte et réveille en moi le Don Quichotte de mes jeunes printemps. Tandis que chez vous, monsieur le procureur, qui êtes, si j'ose dire, un homme du bâtiment, les réactions doivent être bien différentes. Vous devez estimer ridicule une réclamation pour une somme aussi modique; vous devez penser et croire que je suis un emmerdeur uniquement préoccupé de chercher noise aux serviteurs de l'état. Erreur. Je cherche à comprendre. Je fouille et j'exhume les motifs qui ont pu déterminer un mercenaire du Prince, cependant bien nanti d'honoraires supérieurs à ceux alloués aux lampistes, à escamoter mes cinquante-cinq francs...

Dans votre corporation, monsieur le Procureur, il y a les pète-sec, les durs, ceux qui interprètent plutôt la lettre que l'esprit., ceux dont le rire n'a jamais tracé une ride sur le visage. Les juges de la sainte inquisition, noirs ou rouges, étaient et sont encore de cette trempe. Il y a ceux, plus cultivés, de caractère moins rigide, plus aptes à apprécier humainement, à comprendre, donc à éxécuter plutôt qu'à sévir.

Comme il me plairait de pouvoir vous classer dans cette dernière lignée, je vous prie, monsieur le procureur, de bien vouloir faire bon accueil à ma demande en me faisant restituer la somme qui m'est due, et vous prie d'agréer mes civilités.

Marius Alexandre Jacob

Cambrioleur en retraite".


Les vies d'Alexandre Jacob par Bernard Thomas

 Rousseau, nouveau médecin des iles:

"Les bagnes de la Guyane sont essentiellement des charniers où, s'alliant à la syphilis et à la tuberculose, tous les parasites tropicaux - hématozoaires du paludisme, ankylostomes, amibes de dysenterie, bacilles de Hansen etc- deviennent les auxiliaires les plus sûrs d'une administration dont le rôle est de regarder fondre les effectifs qui lui sont confiés. les plus farouches théoriciens de l'"élimination" peuvent être satisfaits...

En fait, le condamné n'a qu'un droit, celui de se taire. Frustré dans tous les domaines, vêtements, habitation, hygiène corporelle, aussi bien que la nourriture, il ne se plaint pas, pour éviter les rigueurs d'une commission disciplinaire devant laquelle le plaignant est obligatoirement convoqué et qui, par système, refuse toute créance à sa parole.

Pour nos voisins hollandais, anglais et vénézuéliens, c'est un scandale de voir échouer plusieurs fois par an sur leur littoral ces radeaux de fortune chargés d'évadés affamés qui, bravant les risques de la mer, ont tout tenté pour échapper à la mort lente, fatale au pénitencier.

Quant aux méthodes de relèvement, c'est ici chose inconnue. Et que dire du traitement des récidivistes, pour la plupart psychopathes, sous le soleil des tropiques? En vérité, les bagnes de la Guyane sont la négation de la prophylaxie criminelle, des méthodes de rééducation médicale et pédagogique, de la psychiatrie, de la biocriminologie - en un mot, du bon sens".

"Quant à l'anarchie, elle a été réduite en poudre par octobre 1917. En Russie, les bolcheviks ont déporté les dernières hordes de babouniniens en Sibérie; ils en ont exécuté d'autres, ils ont massacré en Ukraine les partisans de Makhno - qui les avaient pourtant sauvés des troupes du général Wrangel. Ils ont maté la révolte de Cronstadt. Dans le monde entiers, "les autoritaires" ont conquis le prestige absolu chez les intellectuels et dans les masses. En France même, les bandits tragiques de la "bande à Bonnot" ont provoqué une confusion fâcheuse dans les esprits entre le gangstérisme et l'anarchisme. Les modes d'action collective l'ont emporté sur l'individualisme. les syndicats ont pénétré le prolétariat et la C.G.T. s'est débarassée de ses derniers relents libertaires pour passer sous la coupe marxiste.

beaucoup d'anciens compagnons se sont laissé prendre, comme Pierre Monatte (qui en est revenu en 1924), à la fascination de la victoire de Lénine. Aux yeux des rarissimes purs, ce sont des renégats. La cassure définitive a eu lieu lors d'un meeting à la Grange-aux-belles, en janvier 1924, quand les bolcheviks ont tiré sur les libertaires et tué deux d'entre eux.

May Picqueray, haute comme trois pépins de pomme, l'éternelle collaboratrice de Louis Lecoin avant de devenir conscience du Réfractaire et correctrice au canard enchainé, racontait souvent la scène. Elle la relate dans ses souvenirs.

Du podium, les balles partent et nous sifflent aux oreilles.

Dans la salle, c'est la panique, les gens fuient vers la sortie, ou se piétinent, les sièges sont brisés, les vitres aussi. Ce n'est pas beau à voir...

Dans notre coin, nous nous comptons. Une quinzaine environ. Certains copains sont allongés sur le sol. Tout à coup, Poucet, que nous appelions "le plombier", s'écroule près de moi, le long du mur. Je lui tapote la joue, croyant à un malaise.

-Mais May, je suis touché...

Je ne vois rien. J'ouvre sa veste; au dessous de la ceinture, le sang coule...Il a deux balles dans le ventre. Puis il tombe sur le côté...

"Clot, ce grand garçon à casquette, qui se trouvait près de moi pendant la bagarre, s'était élancé vers la tribune, d'où partaient les coups de feu. Arrivé au pied de celle-ci, il s'écroule à son tour, tué d'une balle tirée de haut en bas qui lui traverse la casquette et le crâne...D'autres camarades sont blessés...

Les bolchéviks n'assassinent pas qu'en Russie..."


"Au début de 1929, je me trouvais au siège du libertaire, quand un homme trapu, sans âge, se présenta comme étant Marius Jacob, condamné au bagne à perpétuité en 1905, pour une centaine de cambriolages.

Ses yeux noirs, expressifs, plongeaient dans les vôtres comme au fond du coeur; son visage était buriné: trace des souffrances qu'il avait subies pendant les vingt-trois ans d'enfer qu'il venait de "vivre".

Je connaissais l'histoire de cet artiste de la cambriole qui avait inspiré le personnage d'Arsène Lupin et tout ce que je savais sur lui me le rendait sympathique. je le serrai dans mes bras et l'embrassai très fort. Nous lui fîmes fête; il était comme un enfant , ébahi par les changements survenus pendant sa longue absence: le métro, les tramways au lieu des voitures à chevaux. La plupart de ses camarades de jeunesse avaient disparu. La répression policière était passée par là...

Avec deux ou trois copains, nous l'emmenâmes déjeuner et, peu prolixe - on le comprend- il nous dit combien il était heureux d'en être sorti et de retrouver sa mère qui l'avait défendu et soutenu pendant son séjour en enfer".



Les vies d'Alexandre Jacob par Bernard Thomas

 Lettre de la mère de Jacob à un ministre:

"Monsieur le Ministre,

C'est une pauvre mère qui vient vous implorer pour son enfant, car mon plus ardent désir dserait de le voir à côté de ses frères combattre pour le droit et la justice contre la barbarie...Ayez, je vous en prie, un mot de pardon pour mon pauvre petit qui est d'une nature droite, courageuse et énerique: ne le laissez pas mourir inutilement...

Il y a déjà onze ans qu'il est détenu, dont neuf à la GUyanne, aux iles du salut. Vous le savez, il ne peut y vivre encore de longues années. Le régime et le climat sont mortels. C'est un révolté, mais quand on est jeune, on est ardent et fougueux, et bien souvent certaine lecture fausse les idées. Mon fils n'a pas tué; pourtant il a été condamné à la prison perpétuelle.

Vous, monsieur le ministre, que je crois juste et bon, en lisant son dossier, bien erroné en certains endroits, je vous supplie d'effacer la haine de partis: car mon fils, prisonnier de droit commun, a bien souvent été regardé comme politique. On n'en a jamais tenu compte. Comme il était au premier jour, il y a onze ans, il est encore: aucune amélioration à son sort, pas même un changement de classe, rien. Il est pourtant resté le temps voulu pour l'obtenir, mais pour lui, rien, jamais aucune clémence. 

On reproche peut-être à mon fils de ne s'être pas laissé emporter par le courant qui existe dans le milieu du bagne: l'entière soumission qui font un forçat. Je ne puis m'expliquer, ce serait trop long; mais quand on est un homme, dans quelque milieu qu'on se trouve, même au bagne, on garde sa dignité d'homme et c'est pourquoi - je sais qu'à cela mon fils n'a jamais manqué - je viens vous dire, monsieur le ministre, sans aucune prétention, que mon fils est un homme. Et dans cette heure sombre et pourtant pleine d'une lueur d'espérance, la France a besoin de toutes ses énergies. Je jette un dernier cri d'espoir et vous prie, monsieur le ministre, de penser à mon pauvre enfant qui meurt lentement. S'il doit mourir en combattant, que ce soit pour la justice et pour le plus sacré des droits: la liberté".


Bibliothèque Fahrenheit 451

 

L’ENSAUVAGEMENT DU CAPITAL

L’historienne Ludivine Bantigny s’emploie à retourner le stigmate traditionnellement adressé aux contestations sociales ou populaires, aux victimes du capitalisme. Brossant des portraits particulièrement crus de quelques unes, c’est surtout celui de la mondialisation et du néolibéralisme qu’elle dessine. Car le constat de l’esclave de Surinam cité par Voltaire dans Candide, est non seulement toujours valide mais il se décline à propos de tous nos biens de consommation : « C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. »
De la chambre froide du Lidl où un salarié qui faisait seul le travail de trois personnes s’est pendu, aux usines de Shanghai qui ont dû installer des filets pour empêcher les employés de se suicider, (en oubliant les barreaux aux fenêtres des bureaux de France Télécom, mais les exemples sont tellement nombreux…), la recherche de rentabilité à tout prix laisse des traces difficiles à cacher, surtout lorsqu’on les rassemble et constate leur relation systémique. Et pourtant, « les Pandora Papers ont révélé 13 000 milliards d'évasion fiscale : la justice s’en soucie-t-elle ? Il vaut mieux traquer les chômeurs et les chapardeurs d’APL. » Par un retournement pernicieux, sont disqualifiées, par exemple, les conventions collectives, conquêtes sociales négociées pour compenser les inégalités et la dureté du travail, et renommées « régimes spéciaux ». « Impossible de laisser dire, comme l’a fait Richard Ferrand, que les grèves voudraient “conserver des inégalités“ (Ferrand qui parle tranquillement sous le coup d'une mise en examen pour prise illégale d’intérêt…). » « La hargne à s'en prendre au service public et à qui y travaille, les attaques permanentes contre les fonctionnaires, les chômeurs, les précaires, contre celles et ceux qui se battent aussi pour des conditions de vie dignes, c'est le monde renversé, mis à terre : le monde à l’envers. »
Au bout de dix-huit pages, sentant venir chez une partie de ses lecteurs, l’anathème recuit, résultat de décennies de propagande pour imposer l’équation : communisme = goulag, elle laisse la place dans son propos à une photographie de Raïssa Samouïlovna Botchen, victime des procès de Moscou. Elle rappelle à ceux qui auraient mal étudié l'histoire que la démocratie des conseils avait disparu quand naquît l’URSS, qui n'a donc jamais rien eu de « soviétique ». La « véritable démocratie » n'avait durée qu’un peu plus que la Commune de Paris.
Si elle trouve déjà le terme d’ensauvagement chez Césaire, pour décrire la colonisation qui « décivilise » le colonisateur, il peut tout aussi bien désigner la surenchère qui cause des ravages irréversibles et que Marx appelait « Plusmacherei » (« faire du plus ») : « il faut valoriser la valeur, happer la plus-value pour entretenir l’accumulation, faire de l’argent avec l’argent, tout mettre en oeuvre pour qu’il rende. » Pour que tout se transforme en marchandise, les capitalistes se mènent entre eux une guerre acharnée qu’ils nous imposent aussi. Ils se targuent de n'avoir pas de morale, parce que l’économie, comme toute science, en serait dépourvue, mais toute manière d'organiser la production, les échanges et la distribution des richesses, peut en vérité reposer au moins sur une éthique, des principes de justesse et de justice. Ludivine Bantigny n’a alors que l'embarras du choix : financement d'instituts « climatosceptiques » par l'industrie gazière et pétrolière dès des années 1970, divers calculs coût/bénéfices dans lesquels la rationalité économique intégre une « valeur de vie statistique », etc. Elle prend l'exemple du « capitalisme dentaire, vorace et féroce » : enfant mort d’une surinfection faute de couverture sociale, cabinet liquidé après avoir escroqué et martyrisé 3000 patients, etc.
Elle raconte les trois heures de discussion avec le secrétaire général d’un syndicat de police pour le film de David Dufresne Un pays qui soutient sage, et la perte d'assurance progressive de celui qui assure défendre « l'ordre, la République, l’État », lorsqu'elle lui rappelle la violence sociale que dénonce les manifestants. Elle évoque l'arrestation pour « outrage » de celui qui osa chanter Hécatombe de Brassens, et Pia Klemp, capitaine de bateaux de sauvetage en Méditerranée, poursuivie par la justice italienne et qui risque vingt ans de prison et 15 000 euros d’amende par personne sauvée, etc. Tandis que Domenico Lucano, le maire d'un village de Calabre qui a accueilli des réfugiés, a été a condamné à la prison, à Calais les forces de l'ordre déchirent les tentes des migrants. « Notre niveau d'humanité est tombé très très bas ; le seuil de tolérance aussi. » Comme disait Maxime Lisbonne « “Liberté, égalité, fraternité“ : c'est beau comme devise ; dommage qu'elle soit platonique. »
Comme on le voit, le réquisitoire est sans appel. Si l'auteur ne conteste pas l'allégement du travail domestique par les machines, par exemple, ces « bienfaits » ne font guère le poids, sans parler de leur obsolescence programmée bien sûr. Elle ébauche rapidement quelles pistes pour « un monde fondé sur la justice et l’équité : non pas l'égalité absolue, arasée, mais l’égal accès aux biens et aux moyens d'une vie bonne »: abolition de « la trop sacrée propriété privée des moyens de production », refondation de la démocratie, etc.

Ce portrait du capitalisme brossé par Ludivine Bantigny est si sombre et indéfendable, qu’il pourrait être proposé en sujet d’entrée dans les écoles de commerce, par exemple, avec consigne de proposer un contre-argumentaire, histoire de mesurer le degré de cynisme des postulants.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


 

L’ENSAUVAGEMENT DU CAPITAL
Ludivine Bantigny
72 pages – 4,50 euros
Éditions du Seuil – Collection « Libelle » – Paris – Janvier 2022
www.seuil.com/ouvrage/l-ensauvagement-du-capital-ludivine-bantigny/9782021497434

dimanche 20 mars 2022

Les vies d'Alexandre Jacob par Bernard Thomas

 "Les prolétaires de tous les pays s'entre-tuent bientôt pour le plus grand bénéfice des marchands de canons, sous les applaudissements de la plupart des dirigeants socialistes. Lecoin, au fond de ses prisons, est désespéré.

Marie, elle, s'enflamme contre la férocité teutonne. Elle envoie des missives exaltées à son fils. Mais les souffrances, les lectures, l'effroyable solitude, le combat perpétuel pour survivre, à mener contre l'administration aussi bien que contre les malfrats qui, mélangés aux anarchistes, peuplent saint-joseph ( "tu ne peux pas croire ce qu'ils sont méchants et lâches, la plupart de ces Marseillais qu'on appelle apaches. Ils forment une sorte de mafia et n'ont de respect que pour les coups de trique") tout cela a amené Jacob à un détachement progressif par rapport aux idéologies, quelles qu'elles soient. Changer le monde? Il y a cru à vingt ans. Il en a à présent trente-cinq, dont dix passés au bagne. Il ne renie rien de ce qu'il a fait. Il est prêt à l'assumer jusqu'à la mort, intégralement. Mais il ne recommencerait plus. Plus de la même manière. Lentement, il a évolué. L'individualisme de Stirner, et de Nietzsche a remplacé le socialisme de Hugo et le messianisme libertaire. Changer le monde? Faire la révolution? Créer une société sans exploiteurs ni exploités? C'est la nature humaine qu'il faudrait s=d'abord changer. Toutes les causes s'équivalent, y compris ce qu'il appelait la Cause. Les valeurs ont leur fondement dans le Moi individuel. Contre tous les désespoirs, il possède un remède. Une potion secrète dont l'administration se méfie sans y pouvoir grand-chose: la lecture. Il lit à croupetons, Allongé. Dans la vermine, parmi les cris. Tout ce que peut lui envoyer Marie et que ne lui happe pas, au passage, le mufle de l'autorité: Nietzsche par exemple. Pas de cette littérature licencieuse évidemment, où tant d'autres brûlent leur sève. Ses lectures, en six mois de 1915, Chamfort, La Rochefoucauld, Montaigne, Helvétius. Puis la Théologie morale d'Escobar, casuiste de la compagnie de Jésus dont les restrictions mentales révulsaient Pascal. L'éthique de Spinoza, le crime et la société chez Flammarion trois francs cinquante, les entretiens sur la pluralité des mondes d'un certain Fontenelle: quels mondes, et qu'est ce qui se cache derrière ces embrouilles? Quels messages en tapinois, quels biscornus complots, quelles graines sournoises d'évasion?

Après ces plains-chants captés du fond de sa bauge noire, quelles monnaies de singe pourraient l'aguicher encore? Le patriotisme que lui chante Marie se dissout en farine: une foutaise parmi d'autres. Pourquoi épouserait-il les haines de la France contre les Germains quand c'est la France qui l'a conduit là? Il ne se sent d'aucun pays, d'aucune nation. Il est Alexandre Jacob. Un être doué de conscience avec les fers aux pieds. Et qui ne songe toujours qu'à la belle".