vendredi 27 avril 2018

Discours : Pourquoi nous ne sommes pas socialistes?


SÉANCE DU MERCREDI 9 JANVIER 1895
A 8 heures et demie du soir, le 9 janvier, une foule considérable se pressait dans la grande salle de l'hôtel des Sociétés Savantes.
Les étudiants en grande majorité avaient répondu à l'appel des organisateurs. La salle étant pleine, les portes ouvertes à tous jusqu'à 8 heures et demie durent être fermées.
Sur l'estrade prirent place les membres du Comité. Aux côtés du Président M. Anatole Leroy-Beaulieu, siégeaient, comme assesseurs, M. Albert Gigot et M. le Dr Rochard.
DISCOURS DE M. ANATOLE LEROY-BEAULIEU
MESSIEURS,
Si je n'avais consulté que mes forces et mon état de santé, je ne me serais pas risqué à prendre la parole, ce soir, devant vous. Mais je n'ai pas voulu me dérober à l'honneur de présider cette première réunion, - ne fût-ce que pour ne point paraître reculer devant les appréhensions, non justifiées, j'espère, des plus timides de nos amis. On nous a dit qu'en vous convoquant à une conférence publique, en ouvrant nos portes à tous, nous étions des téméraires qui ne savions pas à quoi nous nous exposions. (Ah ! ah !) "Vous voulez donc, me disait-on, descendre dans la fosse aux lions ?" (Rires.) Eh bien ! Messieurs, la fosse aux lions, nous y voici ; nous sommes entre les griffes de ce que, de mon temps, on appelait le lion du quartier latin, et, faut-il vous l'avouer ? nous ne craignons pas d'être dévorés. (Rires, murmures et applaudissements.)
Nous avons eu confiance dans la jeunesse, nous avons cru en sa générosité et en son esprit de liberté, et à cette heure même, - en dépit de certaines incitations (Bruit), en dépit des murmures qui s'élèvent sur quelques bancs de cette salle - je reste convaincu que notre foi dans la jeunesse ne sera pas trompée. (Applaudissements.)
Vous n'êtes pas venus ici, Messieurs, pour étouffer notre parole sous des clameurs brutales, ce qui, en vérité, serait peu glorieux pour vous ; vous êtes venus pour nous juger sur notre langage, et non pour nous condamner sans nous avoir entendus. Cela ne serait pas digne de la jeunesse ; et s'il est des hommes qui, par leur passé et par leur libéralisme, aient droit à la liberté de la parole, j'ose dire que nous sommes de ceux-là ; car cette liberté que nous osons réclamer pour nous, nous l'avons, toujours et partout, revendiquée pour les autres, pour nos adversaires aussi bien que pour nos amis. (Exclamations. Applaudissements prolongés.)
Au lieu de m'arrêter à des inquiétudes - outrageantes pour vous - (Très bien ! très bien !), j'aime mieux vous remercier d'avoir répondu en si grand nombre à notre appel. Dans cet empressement de votre part, je ne veux voir qu'une chose, Messieurs : une preuve nouvelle de l'intérêt passionné que la jeunesse porte aux questions sociales. C'est là, croyez-le bien, une chose qui vous fait honneur ; - et c'est là, permettez-moi de vous le dire, un lien entre vous et nous. Nous sommes tous, ici, réunis par un sentiment commun, et cette communauté d'aspiration, je tiens avant tout à le constater. Tous nous sommes passionnés pour la cause du progrès social. Nous pouvons différer sur les moyens, cela est une des tristesses de l'infirmité humaine, - mais, si profondes que puissent être ces divergences, notre but n'en est pas moins commun ; et socialistes ou libéraux, révolutionnaires ou réformateurs, cette communauté du but doit nous inspirer une tolérance réciproque. (Murmures et applaudissements.) Ce que nous voulons tous, et, croyez-le, ce que nous voulons avec autant d'énergie que le plus ardent d'entre vous, c'est la lutte contre le mal social et contre la misère, c'est la diminution de la souffrance humaine, c'est le redressement moral et le relèvement matériel des classes laborieuses ; - et si, par hasard, il se trouvait égaré au milieu de cette vaillante jeunesse, un homme, un jeune homme assez égoïste ou assez frivole, assez étranger aux généreuses préoccupations de notre temps pour ne pas partager ce noble souci du progrès social, je lui dirais hautement : Votre place n'est pas ici ! (Applaudissements répétés.)
S'il suffisait pour nous entendre de la communauté du but, nous serions unanimes ; mais, hélas ! il ne suffit point aux hommes, pour être d'accord, de désirer la même chose. Le but peut être le même, et les moyens différer. Or, les voies et moyens, c'est là le difficile, c'est là l'important et c'est ici qu'il nous faut faire appel à votre esprit de tolérance. (Murmures et applaudissements.)
CE QUE NOUS SOMMES ET CE QUE NOUS NE SOMMES PAS
Nous devons vous dire, Messieurs, ce que nous sommes et ce que nous ne sommes point. Nous venons à vous ouvertement, loyalement, sans masque, ne voulant pas d'équivoque entre nous. Ce que nous sommes, Messieurs ? Nous sommes des Français qui, plus malheureux que vous, avons vu la France envahie et dont le coeur saigne encore des blessures de la patrie (Applaudissements) ; - nous sommes des hommes de liberté qui croyons que la liberté et l'initiative privée demeurent le grand moteur de la civilisation, le grand ressort de tout progrès (Applaudissements) ; - nous sommes des hommes d'études, et, si vous le permettez, des hommes de science qui, dans les questions sociales, comme ailleurs, n'avons foi que dans les méthodes scientifiques. C'est vous dire Messieurs, que nous ne sommes pas socialistes. (Interruptions et applaudissements.) Et si nous ne sommes pas socialistes, je puis l'affirmer bien haut, c'est uniquement parce que nous sommes convaincus que la méthode du socialisme n'est pas une méthode scientifique ; que le socialisme méconnaît les conditions essentielles, les conditions nécessaires du progrès des sociétés humaines ; - que le socialisme enfin est moins fait pour fortifier la patrie que pour l'énerver et la débiliter. (Exclamations, applaudissements répétés, tumulte, longue et bruyante interruption.)
Je m'étonne, Messieurs, de l'intolérance de la minorité de cette réunion. En vous déclarant, loyalement, que nous ne sommes pas socialistes, je pensais que s'il se rencontrait ici des socialistes, ils seraient les premiers à nous avoir gré de notre franchise. (Applaudissements.) Si nous combattons le socialisme, nous ne sommes pas de ceux qui, pour lutter avec lui, s'ingénient à lui dérober ses couleurs et à contrefaire son langage, afin de tromper leur public et d'enlever les applaudissements du peuple. Les adhésions ainsi gagnées, les applaudissements ainsi obtenus, nous n'en voulons point. (Oh ! oh ! Très bien ! très bien !) Nous laissons ces procédés aux partis qui, pour capter la faveur populaire, ont chacun leur petit socialisme de poche. (Rires). Nous ne voulons, quant à nous, ni déguisement ni travestissement. Nous pourrions, comme de vulgaires politiciens désireux de tout concilier sous le vague des formules, vous dire que nous voulons, nous aussi, faire du socialisme, du bon socialisme, du socialisme honnête, du socialisme libéral, du socialisme scientifique ; - car, pour faire passer le substantif, il semble qu'il n'y ait qu'à lui accoler un adjectif rassurant. Nous avons, aujourd'hui, toute espèce de petits socialismes édulcorés que les ambitieux de toute sorte distribuent au peuple, comme des friandises aux enfants. (Murmures et applaudissements prolongés.)
Le socialisme en effet, nous ne saurions nous le dissimuler, est à la mode. Autrefois il était mal vu, il était mal porté, il avait mauvaise réputation, il passait pour vulgaire ou pour naïf. Alors peut-être, il pouvait y avoir quelque courage à le vanter. Le préjugé était contre lui ; aujourd'hui, il nous faut bien le constater, le préjugé est pour lui. Il a la vogue ; il est bien reçu dans le monde, on le rencontre jusque dans les salons en gants paille et en souliers vernis. Il a pour lui la jeunesse fin de siècle ; tout ce qui se pique d'être dans le mouvement se réclame de lui. (Rires et murmures.)
C'est ainsi, Messieurs, que, en dehors du collectivisme et du socialisme des socialistes, nous avons toute sorte de petits socialismes plus bénins, plus anodins, plus innocents les uns que les autres : socialisme de lettres qui fleurit dans la serre chaude des petites revues de toute couleur ; socialisme de salon ou de boudoir qui fait sourire les belles dames et trembler les enfants ; socialisme d'église qui vient à nous l'Évangile sous le bras, - sans compter le plus répandu et le plus dangereux peut-être de tous, le socialisme bourgeois, le socialisme qui s'ignore, celui de M. Jourdain qui fait du socialisme comme jadis il faisait de la prose, sans le savoir. (Rires et applaudissements.)
POURQUOI NOUS REPOUSSONS LE NOM DE SOCIALISTES
Eh bien ! Messieurs, dans tout cet assortiment varié, nous ne trouvons rien à notre goût. Non pas que nous ayons peur des mots, mais parce que, pour encore une fois, nous faisons fi des équivoques. (Bravos répétés.) Nous croyons que, dans ce grand débat d'où dépend le sort de la civilisation, il importe que les mots conservent le sens que l'usage leur a donné. Il n'est pas bon, Messieurs, que, dans la mêlée des idées et des partis, les hommes qui veulent détruire la société et ceux qui veulent le défendre, que les adversaires et les partisans de la propriété, de la famille, de la liberté prennent le même nom et se rangent, même en apparence, sous les mêmes étendards. (Applaudissements mêlés de protestations.)
Un des maux de notre époque, et à mon sens l'un des plus inquiétants, c'est la vogue des idées vagues ; c'est que notre atmosphère intellectuelle est formée d'une sorte de brouillard d'idées à travers lequel les intelligences ne perçoivent plus rien de précis, rien de distinct. Ce mal sévit surtout dans les questions sociales, si bien que j'oserais dire que le principal danger de notre société, ce n'est pas le collectivisme révolutionnaire, ce n'est pas le socialisme dogmatique, le socialisme avéré et militant ; c'est le vague et confus socialisme, le socialisme vaporeux dont est imprégnée l'atmosphère ambiante. (Murmures et applaudissements répétés.)
Nous sommes, Messieurs, les ennemis des idées confuses, des notions vaporeuses et nébuleuses, des vocables au sens flottant chers à certains petits cénacles (Rires) ; et c'est encore là une des raisons pour lesquelles nous repoussons le nom comme les doctrines du socialisme, mot lui-même vague, sous lequel tous n'entendent pas la même chose, mot qui doit beaucoup de sa vogue à son vague même. (Protestations et applaudissements.)
J'ai connu autrefois un vieux républicain de 1848 qui voulait que Socialisme fût synonyme de Science sociale et qui prétendait appeler socialistes tous ceux qui s'occupent de science sociale, comme on appelle chimistes tous ceux qui font de la chimie (Rires.) Je regrette que son opinion n'ait pas prévalu, car cela nous eût épargné le terme hybride de sociologie. Nous serions ici tous socialistes, et les plus socialistes se trouveraient être les économistes. (Rires.) Mais vous savez, Messieurs, que tel n'est pas le sens du mot. Il désigne bien moins une science qu'une théorie. Le socialisme, hélas ! n'est pas la science sociale ; et si je ne craignais de blesser quelques-uns d'entre vous, je dirais qu'il n'est que l'alchimie de la science sociale. (Applaudissements, cris, tapage de quelques minutes. Un jeune homme monte sur l'estrade et veut prendre la parole, soutenu par une partie du public des tribunes.)
Messieurs, (reprend le président au milieu du bruit), vous êtes venus ici pour écouter les orateurs inscrits à l'ordre du jour ; vous n'êtes pas venus pour entendre Monsieur ; je ne saurais lui donner la parole et je continue mon discours (Bravos et applaudissements.)
LE SOCIALISME N'EST PAS CONFORME A LA SCIENCE
Si nous repoussons le socialisme, c'est, avant tout, Messieurs, que nous ne croyons pas le socialisme conforme à la science et aux méthodes scientifiques. (Exclamations et applaudissements.) Entre le socialisme et nous, il y a une question de méthode, et vous qui êtes initiés aux études scientifiques, vous savez combien grande est l'importance de la méthode. Quel est l'objet sur lequel prétendent opérer les socialistes ? C'est la société humaine, c'est-à-dire ce qu'il y a au monde de plus complexe et de plus délicat ; par suite, quelle science plus ardue, où il soit plus nécessaire d'avoir une méthode rigoureuse que la science sociale ? (Murmures et applaudissements.)
Vous savez, Messieurs, que, depuis un demi siècle, nombre de savants et de philosophes se sont appliqués à rattacher, à souder la science sociale, ce qu'ils appellent la sociologie, aux sciences physiques et naturelles. Vous connaissez la fameuse classification des sciences d'Auguste Comte, classification que les positivistes regardent comme un des titres de gloire de leur maître. Et ils ont raison, Messieurs ; car, quelque opinion qu'on ait de la philosophie de Comte, il est malaisé d'imaginer une autre hiérarchie des sciences. Or, quelle est, de toutes les sciences humaines, celle que Comte plaçait au sommet de son échelle, à la cime du savoir humain, comme étant, par l'importance de son objet, par la multiplicité et la complexité même de ses éléments, la reine des sciences, la plus ardue et la plus difficile de toutes ? C'était la science sociale. Et cette science, complexe et malaisée entre toutes, des hommes, des jeunes gens qui se croient des esprits modernes et se disent des esprits positifs s'arrogent le droit d'en raisonner, d'en décider, d'en trancher à la légère, suivant les caprices des foules ou selon le vent de l'opinion, sans même s'être donné la peine d'en étudier les éléments ! (Murmures et bravos répétés.) Et ce qui paraîtrait insensé ou enfantin pour des sciences d'un ordre après tout inférieur, des sciences en tout cas d'une moindre complexité, pour la physique, la chimie, la botanique, cela semblerait légitime, quand il s'agit de la science sociale ! C'est là une tendance contre laquelle, pour notre part, nous ne cesserons de protester, au nom de la science, au nom de la vérité, au nom de la société. (Applaudissements répétés.)
Nous prétendons que les questions sociales doivent être étudiées patiemment, scientifiquement, méthodiquement, et nous nous scandalisons de les voir discutées et résolues entre deux bocks de bière, au cabaret ou à la taverne. (Rires mêlés de protestations.)
Pour nous, Messieurs, la science sociale est une science, et comme telle, elle doit être étudiée conformément à la méthode scientifique. Et quelle est la méthode scientifique ? Vous la connaissez aussi bien que nous, Messieurs, pour l'avoir pratiquée vous-mêmes. Il n'y a, en pareille matière, qu'une méthode scientifique, la méthode d'observation, car, ici, le plus souvent, il n'est guère possible d'ajouter à l'observation l'expérimentation. Je sais que, pour prouver le bien fondé de leurs hypothèses ou pour essayer leurs utopies, les socialistes iraient volontiers jusqu'à traiter une nation comme une grenouille ou un lapin de laboratoire, se livrant sur la patrie à des expériences sociales in anima vili. (Interruptions et applaudissements.) Mais vous n'êtes point, Messieurs- des barbares physiologistes qui oseraient vivisecter la patrie française ; - et s'il est, parmi vous, de jeunes socialistes désireux de pratiquer sur le vif leurs expériences collectivistes, vous seriez des premiers à leur conseiller de chercher en d'autres terres, ou sous d'autres cieux, un champ écarté où faire impunément l'essai de leurs procédés de régénération des sociétés. (Murmures, cris et bravos répétés.)
Il n'y a qu'une méthode pour les études sociales, la méthode d'observation. Est-ce celle que suit d'habitude le socialisme ? Est-ce celle à laquelle il s'en tient toujours, avec le scrupule professionnel des véritables savants ? Non Messieurs, aucun de vous n'ignore que le socialisme procède, d'habitude, par a priori, par formules et par définitions, par théorèmes et corollaires, par déduction en un mot, appliquant aux sciences sociales la méthode géométrique, la méthode déductive, abandonnée par toutes les sciences en dehors des mathématiques. (Applaudissements mêlés de protestations.) Cette méthode surannée, les socialistes, je le sais, l'ont empruntée aux anciens économistes ; mais la plupart des économistes l'ont abandonnée pour revenir à la méthode d'observation, et les socialistes l'ont gardée. Ils procèdent comme autrefois les philosophes, les métaphysiciens qui échafaudaient, laborieusement, dans le vide, des systèmes, aujourd'hui tous écroulés. Ainsi ont fait les maîtres du socialisme prétendu scientifique, les grands docteurs du collectivisme en particulier ; ils nous ont donné, dans leurs lourds traités, une façon de métaphysique sociale, appuyée sur une dialectique toute scolastique. (Exclamations et applaudissements.)
Je sais, Messieurs, qu'à côté du socialisme soi-disant scientifique qui procède par déduction, il y a le socialisme sentimental, le socialisme imaginatif qui met le sentiment ou l'imagination à la place de la raison, s'inspirant uniquement d'un vague humanitarisme et de ce qu'on a nommé la religion de la souffrance humaine. Est-ce la peine de montrer que ce n'est pas là une méthode scientifique ? C'est ce que j'appellerai du mysticisme réaliste (réclamations) ; et si le mysticisme peut être de mise dans les régions abstraites de la philosophie ou de la religion, il est le plus dangereux des guides dans la sphère concrète par excellence, dans les études sociales. (Bruit, cris, applaudissements prolongés.)
LE SOCIALISME REPOSE SUR UNE NOTION ERRONNÉE DE LA SOCIÉTÉ
Ce n'est pas uniquement par la méthode que nous différons des socialistes ; c'est autant par notre conception de la société. Et, ici encore, j'ose dire qu'entre les socialistes et nous, les plus fidèles a la science et à l'esprit scientifique, les plus modernes et, si j'ose ainsi parler, les plus avancés, - ce ne sont pas les socialistes. (Applaudissements mêlés de quelques protestations.)
S'il est une notion aujourd'hui admise par tous les hommes de science, c'est que les sociétés humaines ne sont point, comme on l'imaginait encore au dernier siècle, un mécanisme inerte, une machine que l'on peut démonter et remonter à volonté, rouage par rouage, en supprimant une pièce, en ajoutant une autre. Une société est un organisme, un corps vivant qui croît et se développe à la façon des êtres vivants ; et un organisme ne se laisse pas impunément tailler et découper à plaisir ; un organisme ne se laisse pas refaire à volonté sur un plan préconçu. (Murmures et applaudissements.) C'est là une notion aujourd'hui banale ; mais, si banale qu'elle soit devenue, je vous conjure de remarquer combien elle cadre mal avec les prétentions des socialistes. Qu'ils s'en défendent ou non, ils sont, bon gré mal gré, prisonniers de la théorie mécanique des sociétés. Car leur prétention se résume à refaire la société artificiellement, suivant un plan nouveau, un plan idéal ; et, encore une fois, on ne refait pas, à volonté, un corps vivant, lui enlevant ses organes, pour les remplacer par d'autres ou les ranger dans un ordre nouveau. (Protestations et applaudissements.) Si les sociétés se modifient, si elles grandissent, si elles se transforment, si elles évoluent selon l'expression contemporaine, c'est à la façon des corps vivants, lentement, conformément à leurs fonctions organiques, suivant les lois de la vie et les conditions normales de leur existence. Avoir la présomption de traiter une société comme une matière inerte, comme une argile plastique que l'on pétrit à son gré, s'essayer à la refaire à neuf de toutes pièces, c'est le plus souvent, au lieu de la réformer, la déformer, l'estropier, la mutiler. (Exclamations et applaudissements.) Vous vous rappelez, Messieurs, le procédé de régénération recommandé par les magiciennes mythologiques. Il consistait à prendre un homme, un vieillard, à le couper en morceaux et à le faire bouillir dans la chaudière pour le faire rajeunir. C'est à cela, laissez-moi vous le dire, que ressemble la méthode de la plupart des socialistes ; et vous me permettrez de trouver que c'est là un procédé de rénovation dont on a le droit de se défier. (Cris, applaudissements prolongés, tumulte.)
Messieurs les socialistes, vous avez annoncé l'intention de nous répondre. Si vous voulez nous réfuter, commencez par nous écouter. (Applaudissements.)
La société est un organisme et non un mécanisme. Ce n'est point, Messieurs, que nous croyions les sociétés à jamais figées, à jamais raidies dans des formes immuables et dans des cadres inflexibles. Non, Messieurs, par cela même que nous regardons les sociétés comme des êtres vivants, nous croyons qu'elles sont perfectibles, - et quant à moi, j'oserai dire indéfiniment perfectibles ; mais toujours à condition de respecter, chez elles, les organes essentiels ; et si je ne craignais de paraître pédant, je dirais, à condition de respecter les lois de la biologie sociale. (Approbation.) Car, en dépit d'un préjugé trop répandu autour de nous, le progrès n'est pas chose fatale. Loin de progresser fatalement, par une sorte de nécessité inhérente à la vie sociale, les peuples qui violent les lois de la vie, les nations qui méconnaissent les conditions matérielles et les conditions morales du progrès des sociétés humaines sont condamnées à rétrograder, à déchoir, à périr. (Applaudissements.)
QUE SERA LE XXe SIÈCLE
Une grande, une angoissante question se pose aujourd'hui devant nous, - devant vous surtout, jeunes hommes. Un siècle nouveau va bientôt se lever sur le monde ; que nous apportera ce XXe siècle sur lequel reposent des espérances non moindres que celles mises par nos pères de la Révolution en notre XIXe siècle, chargé à son déclin du poids de tant de déceptions ?
On vous a dit souvent, et je n'y veux pas contredire, que vous verriez de grandes choses, - de terribles choses peut-être ; - et avec la confiance de la jeunesse dans la vie, ces changements qu'on vous prédit, ces révolutions prochaines dont on cherche parfois à vous épouvanter, vous n'en avez pas peur. Vous avez foi dans l'avenir, sentant que cet avenir, c'est vous qui le ferez. Dieu me garde, Messieurs, de railler votre confiance ; j'aime que la jeunesse soit jeune et vaillante ; mais sachez bien que jamais, à aucune époque de l'histoire, génération nouvelle n'a eu, devant elle, une tâche aussi lourde que celle qui va incomber à vos jeunes épaules. De la première moitié du siècle qui vient, dépendra peut-être, pour des centaines et des centaines d'années, l'avenir de notre France, l'avenir de notre race blanche, l'avenir de l'humanité civilisée. Cet avenir, ne le jouez pas à la légère, sur la foi de spécieuses promesses et sur le mirage de brillantes utopies, car ce qui est en cause, ce qui est entre vos mains, - ne l'oubliez pas, - c'est le sort de la civilisation occidentale. (Applaudissements répétés.)
Voulez-vous être des soldats, des pionniers du progrès social ? Choisissez les routes les plus sûres, alors même qu'elles ne vous sembleraient pas les plus séduisantes. Rappelez-vous qu'en dépit de tous nos progrès, en dépit de nos sciences et de notre instruction obligatoire, il reste toujours des barbares au fond de nos sociétés. Rappelez-vous que de grandes nations, de grandes civilisations ont déjà, plus d'une fois, sombré dans l'histoire, au lendemain de ce qui semblait leur apogée. N'ayez pas trop de confiance dans l'homme, dans la bonté humaine, dans la sagesse humaine ; - n'ayez pas trop de foi dans la civilisation, et, si solides que vous en semblent les conquêtes, prenez garde de les compromettre en rejetant, imprudemment, comme vous y invitent les socialistes, tout ce qui a fait, dans le passé, la force morale, la valeur morale de l'humanité. (Protestations et applaudissements prolongés.)
Nous ne sommes pas, Messieurs, de ceux qui s'engagent à vous conduire, à brève échéance, dans l'Eldorado rêvé, dans la terre promise où le lait et le miel couleront partout en abondance, où, avec moins de travail, il n'y aura plus ni souffrance ni misère. Notre ambition, ou mieux, notre présomption est moindre ; nous sommes venus vous convier à travailler, avec nous, à diminuer la somme des maux dont souffre l'humanité, à relever, l'un par l'autre, le bien-être matériel et le niveau moral des classes laborieuses, à combattre les préjugés et les égoïsmes, à rapprocher les hommes et à réconcilier les classes pour le salut de la patrie commune. (Applaudissements.)
Et si, Messieurs, vous nous demandez une devise qui puisse vous guider sur la route malaisée du progrès social, nous vous donnerons la nôtre, celle que nous avons adoptée comme mot de ralliement : PATRIE, DEVOIR, LIBERTÉ. (Bravo ! bravo !) Cette devise, elle est simple, elle est modeste, elle est austère ; elle ne fait pas miroiter devant vos yeux les trésors décevants des paradis terrestres ; elle ne promet que ce qu'elle peut tenir. (Très bien ! très bien !).
PATRIE, DEVOIR, LIBERTÉ.
Ces trois mots, Messieurs, nous ne les avons pas choisis au hasard ; ils sont, pour nous, tout un programme. Ils résument l'action que nous voudrions exercer autour de nous ; ils indiquent par quelle voie nous voulons marcher au progrès social.
Patrie, Devoir, Liberté, - cette triple devise, je voudrais avoir le temps et la force de la commenter devant vous. Mon ami M. Georges Picot va tout à l'heure vous parler de la liberté et du devoir, - deux choses que nous tenons à unir, car, pour nous, elles se complètent ou, si vous aimez mieux, elles se corrigent l'une l'autre. Le devoir dont nous voulons vous entretenir, c'est le devoir nouveau, c'est le devoir présent par excellence, le devoir social - qui, pour nous, ne se borne pas à la charité, qui sans doute ne fait pas fi de la charité, mais qui va au-delà de la charité. Cette expression de "devoir social", encore nouvelle chez nous, M. Georges Picot a été un des premiers à la répandre, à l'acclimater en France. Je pourrais dire qu'il a été un des apôtres de ce devoir social ; il ne s'est pas contenté de le prêcher, il s'est appliqué à en donner l'exemple par son initiative dans plusieurs des questions les plus importantes pour le relèvement des classes populaires. C'est ainsi que son nom a l'honneur d'être lié au grand problème des logements d'ouvriers. (Approbation.)
LE SOCIALISME ET LA CONTRAINTE
A côté du devoir social, nous plaçons la liberté, parce que nous voyons, dans la liberté et dans la libre initiative privée, le premier moteur de tout progrès social. C'est un des points par où nous différons des socialistes de toutes les écoles. Le socialisme, Messieurs, aboutit à la contrainte ; il ne pourrait s'établir, il ne pourrait durer que par la contrainte. Qu'il le veuille ou non, le socialisme, le collectivisme serait la contrainte organisée. (Non ! non ! Oui, oui ! Bruyantes protestations et applaudissements prolongés.)
A cet égard encore, permettez-moi de vous le dire, le socialisme est une conception rétrograde. Il ne s'inspire point de l'esprit moderne. Il n'est point dans la grande voie de l'évolution des sociétés humaines ; il veut les faire revenir en arrière sur les conquêtes des grands siècles de l'histoire. A la contrainte militaire, à la contrainte théocratique, à la contrainte féodale, si durement reprochées aux époques anciennes, il prétend substituer une contrainte nouvelle qui risque d'être autrement tyrannique, parce qu'elle s'étendrait à toute la vie publique et privée, la contrainte sociale. (Applaudissements.) Le joug qu'il ferait peser sur la société et sur l'individu serait si lourd que je ne m'étonne point, quant à moi des révoltes que provoque, chez les anarchistes, la perspective de la servitude collectiviste. (Applaudissements mêlés de protestations.)
LE SOCIALISME ET L'IDÉE DE PATRIE
Au devoir social et à la liberté, nous associons l'idée de patrie. (Murmures.) Quelques-uns d'entre vous, paraît-il, trouvent cela suranné : - La patrie - c'est bien vieux ! disent-ils sans doute ; la patrie, cela a fait son temps. Pour nous, Messieurs, la patrie est une chose toujours vivante, toujours jeune ; plus les enfants d'un même pays nous semblent divisés, plus nous croyons nécessaire de raffermir dans les âmes ce sentiment de la patrie qui, lui aussi, est un lien social et je dirai le plus solide comme le plus doux des liens sociaux. Prenez garde à ceux qui veulent le briser, et demandez-leur par quoi ils comptent le remplacer. (Applaudissements redoublés.)
Certains voudraient substituer à la patrie l'humanité. L'humanité, Messieurs, c'est une grande et noble chose, mais l'humanité c'est bien vague, et je doute que le cosmopolitisme possède, de longtemps, la vertu du patriotisme, et qu'il sache jamais inspirer les mêmes dévouements. (Applaudissements.) Mais est-ce bien l'amour de l'humanité que les socialistes et les internationalistes opposent à l'amour de la patrie ? Regardez au fond des doctrines et scrutez les actes ; écartez les mots et les formules, et vous trouverez autre chose. Au sentiment de la patrie, à la solidarité nationale, ce que veulent en réalité substituer les socialistes, c'est un nouvel esprit de caste, c'est la solidarité ouvrière, ou comme ils disent, la solidarité prolétarienne internationale. Or, Messieurs, qui ne voit la différence et qui peut dire que ce soit là un progrès ? A un principe d'union, on cherche à substituer un principe de division. L'amour de la patrie était un lien entre tous les habitants d'un même pays ; le sentiment de classe, la jalousie de classe est une cause d'égoïsme et de désaffection ; et s'il venait à l'emporter, cet esprit de division aboutirait à remplacer les rivalités nationales par les haines de classes et les démêlés avec l'étranger par les luttes intestines et les guerres civiles. (Applaudissements prolongés mêlés de protestations.)
Tel est le fait, Messieurs ; les dénégations des socialistes n'y peuvent rien changer, et je terminerai en vous conjurant de réfléchir à cette vérité, hélas ! trop manifeste. Alors même qu'il réussirait à se disculper de tout internationalisme, - par le seul fait qu'il fomente les haines de classes, le socialisme est, qu'il le veuille ou non, l'ennemi né de la cohésion nationale ; le socialisme est, pour les nations modernes, un agent de dissolution,un agent de désagrégation. (Cris, Oui ! oui ! Non, non ; Vive la France ! A bas les sans-patrie, applaudissements répétés.)
L'on se demande souvent avec anxiété, en face de notre Europe transformée en camp retranché, devant les compétitions nationales déchaînées ou aggravées par l'ère bismarckienne, quel sera le vainqueur, pacifique ou militaire, de la course entre les nations ? Pour moi, Messieurs, j'ose le dire en toute franchise, le vainqueur sera le peuple qui se laissera le moins entamer par le socialisme. (Oui ! oui ! Applaudissements mêlés de protestations.)
Le socialisme est le grand dissolvant des nations modernes. Et, si vous en doutez, je me permettrai de vous inviter à rentrer en vous-mêmes et à vous poser, chacun, en silence, cette question : Le socialisme est-il, pour la patrie française, une faiblesse ou une force ? Ou mieux, Messieurs, comme on a peine à se juger soi-même, je vous engagerai à jeter un instant les yeux sur l'étranger, sur nos voisins de l'Est, notamment. Franchissez en esprit les sommets des Vosges, où veille la sentinelle prussienne ; traversez le large fleuve dont les eaux ont cessé de refléter les couleurs françaises, et arrêtez vos regards sur l'Allemagne unifiée. Là, dans le nouvel empire, les socialistes sont en nombre ; ils forment un parti puissant, et leurs imitateurs, leurs disciples, les socialistes français, nous les donnent volontiers en exemple. Demandez-vous, Messieurs, - ou, si vous le préférez, demandez à Berlin, demandez à l'Europe, si le socialisme est pour l'Allemagne une faiblesse ou une force ; - si ce sont les amis ou les adversaires du germanisme qui doivent se féliciter des progrès de la démocratie sociale ? (Applaudissements.) Et maintenant, repassez le Rhin et les Vosges, rentrez dans notre France mutilée, et posez-vous, de nouveau, pour nous Français, la même question. Sont-ce les amis ou les adversaires de la France qui doivent se réjouir des progrès du socialisme en terre française ? (Applaudissements prolongés mêlés de bruyantes protestations.)
Je laisse, Messieurs, à votre intelligence, à votre conscience de répondre. - Pour moi, je ne vous dirai point, en parodiant un mot fameux : Le socialisme voilà l'ennemi ; - nous ne saurions, quant à nous, voir d'ennemis parmi les Français ; je vous dirai simplement, à vous, jeunes gens qui serez la France du XXe siècle, - à vous qui ferez la France du XXe siècle : Le socialisme, voilà le péril ! (Triple salve d'applaudissements.)

mercredi 25 avril 2018

Journal de la Commune de Paris


Paris, le 21 Mars 1871.

PARIS EST DANS LE DROIT

Le droit, la souveraineté du peuple sont-ils à Versailles ou à Paris ?
Poser cette question, c’est la résoudre.
L’assemblée, siégeant d’abord à Bordeaux et actuellement à Versailles, a été nommée dans des circonstances particulières et chargée d’une mission déterminée à l’avance, d’une sorte de mandat impératif restreint.
Elue à la veille d’une capitulation, pendant l’occupation du territoire par l’ennemi, les élections de ses membres ont nécessairement et forcément subi la pression de l’étranger et des baïonnettes prussiennes ; une partie au moins des députés, ceux des départements envahis, n’ont pu être nommés librement.
Aujourd’hui que les préliminaires de paix, cédant deux provinces à la Prusse, sont signés, les représentants de l’Alsace et de la Lorraine ne pouvaient plus siéger à l’Assemblée : ils l’ont compris eux-mêmes, c’est pourquoi ils ont donné leur démission.
Un grand nombre d’autres représentants, pour des motifs divers, ont imité cet exemple.
L’Assemblée est donc incomplète, et l’élection d’une partie de ses membres a été entachée et viciée par l’occupation et la pression étrangères.
Cette Assemblée ne représente donc pas d’une manière complète, incontestable, la libre souveraineté populaire.
D’un autre côté, par son vote de défiance et de haine contre Paris, où elle a refusé de venir siéger, l’Assemblée de Bordeaux et de Versailles a méconnu les services rendus par Paris et l’esprit si généreux et si dévoué de sa population. Elle n’est plus digne de siéger dans la capitale.
Par l’esprit profondément réactionnaire dont elle a fait preuve, par son étroitesse de vues, son caractère exclusif et rural, par l’intolérance dont elle s’est rendue coupable envers les plus illustres et les plus dévoués citoyens, cette assemblée provinciale a prouvé qu’elle n’était pas à la hauteur des événements actuels, et qu’elle était incapable de prendre et de faire exécuter les résolutions énergiques indispensables au salut de la patrie.
Il y a qu’une assemblée librement élue, en dehors de toute pression étrangère et de toute influence officielle réactionnaire et siégeant à Paris, à qui la France entière puisse reconnaître le caractère de souveraineté nationale et déléguer le pouvoir législatif ou constituant.
Hors de l’indépendance et de la liberté des élections, et en dehors de Paris, il ne peut exister que des faux-semblants de représentation nationale et d’assemblée souveraine.
Que l’Assemblée actuelle se hâte donc d’achever la triste besogne qui lui a été confiée : celle de résoudre la question de la paix ou de la guerre, et qu’elle disparaisse au plus vite. Elle n’a reçu qu’un mandat limité et ne peut, sans violer la souveraineté du peuple, s’octroyer le droit d’élaborer les lois organiques.
C’est à Paris qu’incombe le devoir de faire respecter la souveraineté du peuple et d’exiger qu’il ne soit point porté atteinte à ses droits.
Paris ne peut se séparer de la province, ni souffrir qu’on la détache de lui.
Paris a été, est encore et doit rester définitivement la capitale de la France, la tête et le cœur de la République démocratique, une et indivisible.
Il a donc le droit incontestable de procéder aux élections d’un conseil communal, de s’administrer lui-même, ainsi que cela convient à toute cité démocratique, et de veiller à la liberté et au repos publics à l’aide de la garde nationale, composée de tous les citoyens élisant directement leurs chefs par le suffrage universel.
Le comité central de la garde nationale, en prenant les mesures nécessaires pour assurer l’établissement du conseil communal de Paris et l’élection de tous les chefs de la garde nationale, a donc pris des mesures très sages, indispensables et de première nécessité.
C’est aux électeurs et aux gardes nationaux qu’il appartient maintenant de soutenir les décisions du gouvernement, et d’assurer par leurs votes, en nommant des républicains convaincus et dévoués, le salut de la France et l’avenir de la République.
Demain ils tiendront leurs destinées dans leurs mains, et nous sommes persuadés à l’avance qu’ils feront bon usage de leurs droits.
Que Paris délivre la France et sauve la République.

Le délégué au JOURNAL OFFICIEL.

Journal de la Commune de Paris


CHAMBRE SYNDICALE DES OUVRIERS TAILLEURS ET SCIEURS DE PIERRES
Citoyens,
A l’appel de la patrie en danger, nous avons pris les armes, là était notre devoir, aujourd’hui, la misère et le lèpre nous ont atteints. Ce n’est que par un sublime effort que nous pourrons améliorer notre avenir.
L’époque difficile que nous traversons doit nous avoir amenés à des réflexions sérieuses au sujet de notre position sociale comme travailleurs. Nous devons nous demander si nous, producteurs, nous devons continuer à faire vivre grassement ceux qui ne produisent rien ; si le système que l’on a suivi jusqu’ici est destiné à exister toujours, alors même qu’il nous est complètement opposé. Prouvons par notre attachement à la sainte cause de la démocratie que nous sommes dignes de tous les égards qui nous sont dus.
Donc, travailleurs, à l’ouvrage ! car nos patrons ne songent en ce moment qu’à profiter de notre misère pour nous exploiter encore davantage, si cela est possible ; et, si nous savons nous entendre, nous mettrons un frein à leurs basses rapacités.
À cet effet, nous convoquons les ouvriers tailleurs et scieurs de pierres à une réunion qui aura lieu jeudi, 23 mars 1871, à midi, place de la Corderie-du-Temple, 6 (salle Montier).
Pour la chambre syndicale des tailleurs et scieurs de pierres.
ALAIN, LOUIS BALLIÈRE, EMILE BANDIER,
BONNEFEMPE, BRÈS, CHANTELOUP,
LOUIS FAGES, GÉRAULT, GUITTON,
IBOS, JOUSSELIN, LACROIX, LAVERNIAT,
LEROUGET, RIBERON, VALLET.

Comment la Terre d'Israel fut inventée Shlomo Sand Partie 3






« Le sionisme laïc, dès le début de son entreprise de colonisation, a eu besoin d'un costume d'apparat religieux pour préserver et renforcer les lignes de démarcation de l'ethnos, mais aussi pour identifier l'emplacement et les frontières de la « terre des ancêtres ». Avec l'élargissement territorial et la disparition de l'idée socialiste nationale, ce costume d'apparat est devenu d'autant plus nécessaire et vital, renforçant considérablement, vers la fin du XXe siècle, le statut des courants ethno-religieux, tant dans le champ public que dans ceux du pouvoir et de l'appareil militaire. »

« Ce processus tardif ne doit pas nous induire en erreur : la nationalisation de Dieu (plutôt que sa mort) a ôté le voile sacré de la terre, transformée en sable sur lequel la nouvelle nation s'est mise à piétiner et à vouloir bâtir des châteaux. Le judaïsme voit la fin de l'exil métaphysique essentiellement dans le salut messianique entretenant, certes, un lien spirituel avec le lieu, mais sans y jeter un dévolu à caractère national, tandis que, pour le sionisme, la fin de l'exil imaginaire s'incarne dans la rédemption virile de la terre, et dans la création d'une patrie terrestre moderne qui, du fait de son mythe fondateur, se trouve encore sans frontières définies et fixes, avec tous les dangers dont cette situation est porteuse. »

Citation de Hardrey :
« Si nous dépendons de notre enclos, de notre sol ou de la souveraineté de notre pays, nous obéissons à des tendances non moins innées, non moins indéracinables que celles des animaux inférieurs. Lorsque votre chien aboie en voyant passer un étranger devant votre clôture, en quoi son mobile diffère-t-il de celui qui vous a incité à la construire? »



dimanche 22 avril 2018

Journal Officiel de la Commune


Voici un ordre émané du Gouvernement de la défense nationale, qui fut donné à un chef d’escadron de gendarmerie lors des derniers événements de la Villette.
Nous le livrons à l’opinion publique sans aucun commentaire.

ORDRE.

Pour l’exécution de l’ordre ci-joint, M. le commandant de Humbert partira avec huit compagnies, à trois heures trois quarts précises, de la caserne de la Cité pour se rendre rue Mathis, à la Villette, suivant un itinéraire qui lui sera indiqué par des inspecteurs de police qui partiront avec la colonne.
Arrivée devant l’école Colbert, le commissaire de police de la villette se joindra à la colonne, et donnera au commandant tous les renseignements nécessaires pour l’opération qu’il s’agit d’effectuer.
Dans le but d’assurer le retour de la colonne, on occupera la rue d’Aubervilliers avec une compagnie placée à la hauteur de la rue du Maroc. Une autre compagnie occupera de même la rue Riquet jusqu’à la rue Curiale ; enfin, pour le cas où le bataillon ne serait pas en force, le chef d’escadron ferait prévenir le commandant d’un bataillon de gendarmerie qui stationnera sur le boulevard, près du pont du chemin de fer, en face de la rue d’Aubervilliers.
La colonne marchera rapidement et sans bruit pour se rendre rue Mathis, où étant arrivée, elle procédera vivement, et au besoin par force, à l’enlèvement des deux Prussiens séquestrés, et si cela est possible, se saisira des auteurs principaux de cette séquestration, conformément à l’ordre de M. le préfet.


Tous les journaux réactionnaires publient des récits plus ou moins dramatiques sur ce qu’ils appellent « l’assassinat » des généraux Lecomte et Clément Thomas.
Sans doute ces actes sont regrettables.
Mais il importe, pour être impartial, de constater deux faits :
1° Que le général Lecomte avait commandé à quatre reprises, sur la place Pigalle, de charger une foule inoffensive de femmes et d’enfants ;
2° Que le général thomas a été arrêté au moment où il levait, en vêtements civils, un plan des barricades de Montmartre.
Ces deux hommes ont donc subi la loi de la guerre, qui n’admet ni l’assassinat des femmes ni l’espionnage.
On nous raconte que l’exécution du général Lecomte a été opérée par des soldats de la ligne et celle du soldat Clément Thomas par des gardes nationaux.
Il est faux que ces exécutions aient eu lieu sous les yeux et par les ordres du comité central de la garde nationale. Le comité central siégeait avant-hier rue Onfroy, près de la bastille, jusqu’à l’heure où il a pris possession de l’Hôtel-de-Ville ; et il a appris en même temps l’arrestation et la mort des deux victimes de la justice populaire.
Ajoutons qu’il a ordonné une enquête immédiate sur ces faits.

Journal Officiel de la Commune


PROCLAMATION DE BLANQUI


Citoyens,
Le 4 septembre, un groupe d’individus qui, sous l’Empire, s’étaient créé une popularité facile, s’était emparé du pouvoir. A la faveur de l’indignation générale, ils s’étaient substitués au gouvernement pourri qui venait de tomber à Sedan. Ces hommes étaient pour la plupart les bourreaux de la république de 1848. Cependant, à la faveur du premier moment de surprise, ils se sacrèrent arbitres de la destinée de la France. Les vrais républicains, ceux qui sous tous les gouvernements avaient souffert pour leurs croyances, virent avec douleur cette usurpation des droits de la nation.
Pourtant, le temps pressait, l’ennemi approchait ; pour ne pas diviser la nation, chacun se mit de toutes ses forces à l’oeuvre de salut. Espérant que l’expérience avait appris quelque chose à ceux qui avaient été pour ainsi dire les créateurs de l’Empire, les républicains les plus purs acceptèrent sans murmurer de servir sous eux, au nom de la République.
Qu’arriva-t-il ? Après avoir distribué à leurs amis toutes les places où ils ne conservaient pas les bonapartistes, ces hommes ses croisèrent les bras et crurent avoir sauvé la France. En même temps, l’ennemi enserrait Paris d’une façon de plus en plus inexorable, et c’était par de fausses dépêches, par de fallacieuses promesses que le gouvernement répondait à toutes les demandes d’éclaircissement.
L’ennemi continuait à élever ses batteries et ses travaux de toute sorte, et à Paris, 300 000 citoyens restaient sans armes et sans ouvrage, et bientôt sans pain, sur le pavé de la capitale.
Le péril était imminent, il fallait le conjurer. Or, au gouvernement issu d’une surprise, il fallait substituer la Commune, issue du suffrage universel. De là le mouvement du 31 octobre. Plus honnêtes que ceux qui ont eu l’audace de se faire appeler le gouvernement des honnêtes gens, les républicains n’avaient pas ce jour là l’intention d’usurper le pouvoir. C’est au peuple, réuni librement devant les urnes électorales, qu’ils en appelaient du gouvernement incapable, lâche et traître.

Au gouvernement issu de la surprise et de l’émotion populaire, ils voulaient substituer le gouvernement issu du suffrage universel.

Citoyens,
C’est là notre crime. Et ceux qui n’ont pas craint de livrer Paris à l’ennemi avec sa garnison intacte, ses forts debout, ses murailles sans brèche, ont trouvé des hommes pour nous condamner à la peine capitale.
On ne meurt pas toujours de pareilles sentences. Souvent on sort de ces épreuves plus grand et plus pur. Si l’on meurt, l’histoire impartiale vous met tôt ou tard au-dessus des bourreaux qui, en atteignant l’homme, n’ont cherché qu’à tuer le principe.

Citoyens,
Les hommes ne sont rien, les principes seuls sont immortels. Confiant dans la grandeur et dans la justice de notre cause, nous en appelons du jugement qui nous frappe au jugement du monde entier et de la postérité. C’est lui qui, si nous succombons, fera, comme toujours, un piédestal glorieux aux martyrs de l’échafaud infamant élevé par le despotisme ou la réaction.

Vive la République !

Blanqui

Journal Officiel de la Commune


LES ÉLECTIONS COMMUNALES


Le comité central de la garde nationale a convoqué pour mercredi prochain, 22 du courant, les électeurs des vingt arrondissements dans leurs comices, afin de nommer le conseil communal de Paris.
Tous les citoyens comprendront l’utilité et l’importance de ces élections, qui assureront d’une manière régulière tous les servies publics et l’administration de la capitale, dont le besoin est si urgent dans les graves circonstances présentes. En votant pour des républicains socialistes connus, dévoués, intelligents, probes et courageux, les électeurs parisiens assureront non seulement le salut de la capitale et de la République, mais encore celui de la France.
Jamais occasion aussi solennelle et aussi décisive ne s’est présentée pour le peuple de Paris ; il tient son salut dans ses mains ; du vote de mercredi prochain dépend son avenir.
S’il suit le conseil que nous lui donnons il est sauvé ; s’il vote pour des réactionnaires, il est perdu.
Il ne peut donc hésiter ; il donnera une nouvelle preuve d’intelligence et de dévouement en consolidant à jamais par son vote la République démocratique.
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Les mesures sages et prévoyantes prises par le comité central de la garde nationale ont complètement calmé l’effervescence de la population parisienne.
Sur les boulevards et dans les rues, la circulation est aussi active que d’habitude. Bien que les événements accomplis ces derniers jours soient commentés avec animation, les citoyens acceptent franchement le nouvel état de choses, garanti du reste par l’aide et le concours de la garde nationale tout entière.

La troupe régulière a, de son côté, compris que ses chefs ne pouvaient plus lui commander le feu sur les Français après les avoir fait fuir devant les Prussiens. Les auteurs de tous les maux ont quitté Paris sans emporter le moindre regret. Et maintenant, soldats, mobiles et gardes nationaux sont unis par la même pensée, le même désir, le même but : nous voulons tous l’union et la paix.
Plus d’émeutes dans les rues ! Assez de sang versé pour les tyrans !
Que les ambitieux ou les traîtres se le tiennent pour dit.
Vous, commerçants qui voulez la stabilité dans les affaires ; vous, boutiquiers qui demandez le va-et-vient favorables à la consommation ; vous, ouvriers qui avez besoin d’utiliser vos bras pour assurer l’existence de vos familles ; vous tous enfin qui, après tant de calamités, aspirez à jouir de la sécurité indispensable au bonheur d’un grand peuple, rejetez les conseils funestes qui tendent à nous mettre de nouveau entre des mains royales ou impériales.
Pour renverser notre république sacro-sainte, cimentée hier encore par l’oeuvre commune, il faudrait supporter l’horreur d’une nouvelle lutte fratricide, et passer sur nombre de cadavres républicains.
Sacrifions toutes nos jalousies, toutes nos rancunes sur l’autel de la Patrie, et que de toutes les poitrines françaises parte ce cri grand et sublime :
Vive à jamais la république !