dimanche 25 octobre 2026

Le Monde diplomatique de septembre 2026

 Interpol et la répression politique

Tadjikistan, Turkménistan et Ouzbékistan n’hésitent plus à poursuivre à l’étranger leurs ressortissants exilés, y compris dans des pays européens. Cette répression transnationale s’appuie notamment sur l’émission d’informations qui présentent certains demandeurs d’asile comme des terroristes ou des criminels. En dépit de réformes annoncées, les expulsions se poursuivent.

La répression transnationale désigne l’ensemble des techniques qu’un État déploie pour traquer des opposants au-delà de ses frontières : assassinats ciblés, enlèvements, violences contre des proches restés au pays. Les régimes autoritaires s’appuient aussi sur le détournement d’instruments juridiques, tels que des demandes d’extradition. Selon le Parlement européen, dix pays concentrent à eux seuls 80 % des cas de répression transnationale : la Chine, la Turquie, le Tadjikistan, la Russie, l’Égypte, le Cambodge, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, l’Iran et la Biélorussie. Parmi eux, on compte donc trois États d’Asie centrale, aux troisième, septième et huitième rangs du classement (1).


Dans cette région, les libertés publiques connaissent globalement une régression, dans une relative indifférence des États européens. En témoigne le cas de M. Abdoullohi Chamsiddin. En janvier 2023, Berlin a reconduit à la frontière ce militant lié au Parti de la Renaissance islamique du Tadjikistan (PRIT), formation d’opposition. À son retour, il a écopé d’une peine d’emprisonnement de sept ans, tout comme M. Dilmourod Ergachev, membre du mouvement anticorruption Groupe 24, qui purge une peine de huit ans après avoir été expulsé en novembre 2024. L’Autriche a quant à elle accepté de renvoyer M. Hizbullo Chovalizoda vers Douchanbé, après avoir refusé sa demande d’asile en mars 2020. La Cour suprême du pays a reconnu par la suite l’extradition illégale, estimant que la décision s’appuyait « sur des informations obsolètes concernant la situation au Tadjikistan ». De son côté, la France a expulsé un demandeur d’asile ouzbek en novembre 2023 en passant outre une décision de la Cour européenne des droits de l’homme. L’individu a été arrêté dès son arrivée à Tachkent (2).


Explosion des « notices rouges »

En Asie centrale, des accusations de terrorisme ou d’extrémisme servent à traquer des personnes dont les autorités jugent la pratique religieuse trop rigoriste ou des opposants — qu’il s’agisse de militants anticorruption ou d’utilisateurs imprudents des réseaux sociaux. Certaines minorités ethniques s’avèrent particulièrement ciblées, et encore plus durement depuis qu’elles se sont soulevées en 2022 : c’est le cas des Karakalpaks, concentrés dans une république autonome, dans l’ouest de l’Ouzbékistan, contre un projet de modification constitutionnelle, ainsi que celui de la minorité pamirie de la région autonome du Haut-Badakhchan, au Tadjikistan, en réaction au harcèlement des autorités. Depuis, leurs représentants sont arrêtés, souvent torturés et jetés en prison, tandis que ceux qui ont fui sont persécutés à l’étranger.


Conscient que les accusations de terrorisme islamiste mettent en alerte les pays européens, et exploitant le fait que certains de ses citoyens sont à blâmer dans des attaques (comme celle du Crocus City Hall dans la banlieue de Moscou en 2024), le Tadjikistan s’appuie sur Interpol pour traquer des ressortissants indésirables — n’hésitant pas à émettre des demandes d’extradition contre l’ensemble d’une famille. Créée en 1923 sous le nom de Commission internationale de police criminelle, renommée Interpol en 1946, l’organisation compte aujourd’hui 196 États membres et a pour but de favoriser la coopération des polices à l’échelle internationale contre le crime organisé, le terrorisme ou le trafic de drogue. Elle voit ses fonctions détournées par certains régimes autoritaires. De tels abus expliquent en partie l’explosion des « notices rouges » : bien qu’il ne compte que dix millions d’habitants, le Tadjikistan était le troisième émetteur de notices en cours de validité en 2024 (3), après la Russie et le Pérou. Ces avis de recherche sont adressés par un membre de l’organisation à l’ensemble des autres pour demander la localisation et l’arrestation d’une personne recherchée en vue de son extradition.


En dix ans, le volume d’alertes émises a quasiment doublé, passant de 10 904 en 2015 à 19 568 en 2025 (4). La base comprend désormais plus de 86 000 profils identifiés. Le secrétariat général d’Interpol est censé vérifier que la procédure n’est pas utilisée pour un motif politique, militaire, religieux ou racial, mais les États ont également la possibilité d’émettre des « diffusions », qui sont des avis de recherche adressés directement aux pays de leur choix, utilisant un mécanisme de surveillance moins rigoureux. En 2025, on en comptait 10 123 en cours de validité (5). Les notices comme les diffusions sont publiées sans que les personnes intéressées en soient informées ; elles le découvrent parfois par hasard, lorsqu’elles veulent quitter un pays. Même lorsqu’elles ne débouchent pas sur une extradition, ces procédures peuvent, dans l’intervalle, altérer considérablement les conditions de vie d’un individu, entraînant des restrictions de sa liberté de circuler, des difficultés à ouvrir un compte bancaire ou à trouver du travail (6). Et, quand Interpol finit par admettre un abus et par supprimer une notice de sa base, certains opposants continuent à être arrêtés par erreur à l’étranger, en raison de leur fichage sur d’autres listes de criminels ou de délinquants.


Interpol a réagi en mettant en place un groupe consacré à l’examen des notices rouges, qui doit permettre de distinguer les abus des cas légitimes. Le règlement interne prévoit également qu’un individu ayant obtenu l’asile ne peut pas être visé par une telle procédure. L’organisation a aussi institué une liste de pays sous « mesures correctives », c’est-à-dire sujets à un contrôle renforcé. Ainsi, le nombre d’annulations de notices pour usage abusif a lui aussi atteint un pic (près de 2 550 annulations en 2025, soit une augmentation de 60 % en deux ans) (7).


Pourtant, tous les régimes autoritaires ne semblent pas soumis à la même vigilance. Si la Russie, première émettrice de notices rouges, a bien été placée sur la liste des pays nécessitant un contrôle renforcé en mars 2022, après l’invasion de l’Ukraine — avant de voir ce contrôle allégé sans explication (8) —, le Tadjikistan, lui, n’a jamais été soumis à ce régime plus strict. Ainsi, les cas d’expulsion de Russes demeurent rares. Et, quand ils ont lieu, ils concernent davantage des personnes originaires du Caucase russe, comme les Tchétchènes, sur lesquels pèse une suspicion de terrorisme : pour eux comme pour les dissidents centre-asiatiques, les autorités européennes ne prennent pas toujours la peine de distinguer les véritables djihadistes des objecteurs de conscience et autres personnes cherchant refuge pour des raisons politiques.


Judith Robert


Journaliste.

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