mardi 18 août 2026

3 textes par L'Oublié

 

Une boîte vide



Sur la table, une boîte vide

Ils auraient pu claquer la porte.

Claquer les volets, fermer tous les rideaux.



Rien de tout ça.

Le silence.
Encore plus bruyant que d'habitude.



Une boîte vide.

Une boîte vide mais qui dit tout.



Rien eu avant.
Rien après, non plus.



Le vide est là.



On la regarde.
On y cherche quelque chose au fond pour croire.



Finalement, il n'y avait même pas de boîte vide.



Je viens juste de la déposer mentalement.



Dis moi qui n'est pas sur la photo,
Je te dirais ce que tu deviendras.


&&&&&&&&&&&&&


Comme une toile de Cézanne.





Le couple s'installe.

Cézanne peint.

La misère jusqu'au bout du mégot.



La femme :



  • Mon mari a un cancer.

Le barman s'éclipse.
Les têtes se baissent.



Cézanne peint la fuite.



Les yeux de la femme, une touche de couleur dans un décor gris sale.



Cézanne les a peints.

La table est tâchée.
Bancale.
La fumée prend à la gorge.
Le comptoir, peu à peu, se dépeuple.



Cézanne a le souci du détail.
Les ballons de rouge.



Elle :



  • Rien ne doit s'arrêter.

Lui :

  • Je vais me battre.



Cézanne a peint dans leurs regards ces deux questions :



Elle :



  • Que vais-je devenir sans lui ?



Lui :

- Connaît-elle la date ?



Cette couleur qui coule dans les verres d'absinthe.

Ils quittent le bar.



Je me suis dit que d'autres prendront leur place.
Mêmes paroles.
Mêmes regards.



Quelles questions me poserais-je ce jour-là ?


&&&&&&&&&&&&&&


Je n'ai pas de haine !



Je suis encore en vie.



Depuis combien de temps suis-je ici ?
Je sens ma couverture mouillée.

Ils en ont encore profité pour y jeter un seau d'eau.



Qu'est-ce qu'il fait froid !



La lumière est floue. J'essuie mes yeux.
Ils me font mal.
Tous les points de mon corps me font mal.
On dirait qu'ils en ont visité chaque centimètre carré.

Il ne m'appartient plus.

Ils me l'ont volé.



Pourquoi parler ?
Pour quel soulagement ?



Mes amis seraient torturés aussi.

Comme moi, pour donner d'autres noms.



Parler pour mettre un terme à quoi ?
À la souffrance ?
À la mienne ?



Se dire que l'on se fout de tout ça ?

Que l'on se place au-delà de ce monde.
Que tout cela ne nous concerne plus.

Bien sûr, les gens comprennent. La torture, il n'a pas tenu. Finalement, on lui en veut un peu. Ça doit être horrible.



Est-ce qu'il y a un temps de résistance minimum à la torture avant de tout lâcher, sans être traité de lâche ?

C'est quoi la lâcheté ?

Est-ce nous qui en donnons une définition ou ce sont ceux qui sont dehors qui en définissent les limites ?

J'ai faim.
Je n'ai pas soif.
Toute cette humidité autour de moi fait que je n'aurai plus soif.
Du moins, le temps qu'il me reste.

J'ai froid.
J'ai dû dépasser les quatre jours puisque je ne pleure plus.
Maintenant, j'attends.



Je sais que je dois attendre qu'ils viennent me chercher.
J'en entends autour de moi qui pleurent encore dans les cellules à côté.
Je souris.



Après, on sait que cela fonctionne autrement.



À nouveau, mon regard se brouille.

Une douleur fulgurante me remonte des boyaux.
Sans doute la javel.



Je m'évanouis.

La porte s'ouvre.

Ils m’attrapent par les bras et me traînent vers le petit bureau à la porte verte.
La porte s'ouvre.


Je peux dessiner cette odeur.
La même obscurité.
Cette lumière aveuglante.
On me pose sur une chaise.



Les yeux fermés, je le reconnais.

  • Ouvrez les yeux quand je vous interroge !

    Je les ouvre.

    - Donnez-moi vos complices !
    - Je ne vois pas de quoi vous parlez. Je suis seul.
    - Vous commettez des actes terroristes, je veux les noms de ceux avec qui vous les faites.

    Il me tend un verre.

    - Buvez !
    - Je n'ai pas soif.
    - Buvez ! Allez, buvez !

    Je bois.
    Ça me déchire la gorge et les boyaux.
    Je me tords,

    je tombe de la chaise.

    Je sens encore le verre.



Voilà, je ne vais pas tarder à m'évanouir encore.



  • Si vous ne parlez pas, j'abats cette femme avec son enfant.

    Je cherche des yeux un peu d'air.

    Je vais bientôt m'asphyxier avec mon sang.

    Je ne peux plus déglutir.

    - Laissez-les ! Ça ne sert à rien, je ne sais rien.

    La femme serre son enfant contre elle.

    - Parlez ! hurle-t-elle. Parlez, je vous en supplie !

    Si je peux lui dire que cela dépasse nos simples êtres.
    Que c'est l'histoire qui se construit au-dessus de nous.
    Que nous ne devons plus faire cas de nos corps, de nos êtres et de nos proches.

    Je la regarde dans les yeux.
    Droit dans les yeux.

    Elle a compris.

    Elle serre un peu plus son enfant.

    Lorsqu'elles s'écroulent devant moi, je décide de m'évanouir afin d'aller les pleurer, tranquillement, sur mon matelas mouillé.

    Sa douleur, avec la mienne, dans une même lutte désespérée.

    Je n'ai pas de regrets.

    Aucun.

    Je n'en veux à personne.

    Ça a toujours été mon choix. Celui qui m'a amené ici.


    Parmi ces morts, tous ces morts.

    Même ceux qui nous torturent sont déjà des morts.
    Nous n'avons pas à les envier.

Un matin, ils m'emmènent à la lumière naturelle.



Quelle douleur de bonheur!



Enfin, je vais être libre.



Je ne peux plus les haïr,

je ne peux plus.





samedi 8 août 2026

"La maison" par L’Oublié

            Chapitre : La maison


                        I


La barrière franchie, le bruit du gravier lui revient en mémoire. 


Il est toujours autant impressionné par la maison massive.


Il hésite devant la porte. La clé d'entrée a un scotch vert.


À peine ouvert, l'air lourd lui saute à la gorge. L'obscurité le stoppe. Puis, peu à peu, il s'habitue.


La première chose qu'il regarde : la porte face à lui.


Cette fois, il ne doit pas avoir peur.


Cette porte.


Longtemps, elle a été, à la fois, un enjeu et une source d'appréhension.


Il la regardait avec fascination, surtout depuis qu'un adulte lui avait interdit de l'ouvrir.


— Il est interdit d'y aller, sous aucun prétexte. Tu entends ?


Il entendait des bruits. Surtout depuis cette interdiction formelle.


Aujourd'hui, il restera maître de la situation.


Sur la clé, un morceau de scotch rouge.


Toujours ce courant d'air froid qui passe sous la porte. En toute saison.


Un tour, puis deux. La porte grince. Des toiles d'araignée dans les coins du chambranle.


Le vieil escalier. La cinquième marche grince affreusement.


Il a déjà ouvert la porte. Il avait même commencé à monter, lentement, le plus silencieusement possible. Jusqu'à cette cinquième marche.


— Qu'est-ce que tu fais là ? Je t'avais bien interdit d'entrer, non ?


Elle semblait terrifiée. 


La main courante est descellée. Il faudra la ressouder. Un après-midi de travail, à peine.


Sur le palier, une porte blindée. 


Pourquoi ? 

Qui ne doit pas sortir ?


C'est la clé au scotch noir.


Sa main tremble un peu. Personne n'est entré là depuis des années. 


Lorsqu'il entre, une odeur mélangée d'urine et de médicaments lui monte au nez.


Près d'un lit, une table de chevet avec un vieux repas qui a dépassé le stade de la moisissure.


Des sangles sur le lit. Coupées. 

Des draps tachés. 


Adossée contre l'un des murs, une vieille armoire aux portes d'un rouge sombre, peinte en vert à l'intérieur.


Dedans, une chaise, un seau de commodité non vidé.

Des mouches mortes dedans.


Une fenêtre avec des barreaux. Un rideau opaque d'une saleté repoussante qui laisse passer un filet de lumière qui tombe sur une table.


Dans ce halo, une enveloppe, récente. Étrangement propre. En s'approchant, il voit une écriture nerveuse. Écrasée.  


Soudain, son œil est attiré par le papier peint proche de l'armoire. Il s'approche. 

Sous plusieurs couches, des écritures apparaissent. 

La même que sur l'enveloppe.

Écrasée. Nerveuse. 


Lentement, il en arrache de larges bandes. Une phrase apparaît. 


- Je dois tuer Anthony.  


Puis une autre :


- Noémie doit tuer Anthony.


Ces deux phrases sont écrites en alternance, de toutes les couleurs. De plus en plus illisibles. Les derniers mots ne sont plus que des traits.


Nerveusement, il s'attaque à tous les murs et partout les mêmes messages :


- Noémie doit tuer Anthony. 

- Je dois tuer Anthony.


Il se recule au milieu de la pièce. 


Noémie...Ce prénom résonne au fond de ses souvenirs.



Un bac à sable.


La jeune fille remplit son seau puis jette le contenu sur le garçon. 


Puis, la jeune fille assise à côté de la mère. 


- Pourquoi ? hurle la jeune fille.


Le jeune garçon les voit se disputer. Il se bouche les oreilles. 


De retour à la maison, Anthony ne retrouve plus Noémie. 


Ses parents, dans la salle, porte fermée. 


Des bribes lui parviennent : décision, besoin de nous, Anthony, secret, à moins que..


Dès qu'il entre, silence.


Elle a disparu pendant des jours.


Un matin, les petits déjeuners sont servis. 

Un chocolat fume.


Tout s'est-il passé de cette manière ?


Les phrases tournent dans sa tête.

 

Il fixe l'enveloppe.


Il ne peut pas l'ouvrir. Il est paralysé.


Il ressort. 


                      II                   


Il redescend d'un étage.


Trois chambres. Celles des parents, la sienne. Et la dernière, il ne se rappelle plus qui l'occupait.


La chambre d'une jeune fille. Les couleurs sont douces. 

Par endroits, le papier peint est lacéré. 

Au contraire des autres, celle-ci est entièrement vidée.


Au sol, les traces d'un meuble déplacé. Sur le mur, il peut lire :


- Noémie n'aime plus papa, maman. A cause de lui, tout est cassé. Il faut que je répare. 


La même odeur de médicaments que là-haut.


Il sort à reculons. 


Pourquoi ne se souvient-il de rien ? Qui est cette Noémie ?


Dans sa chambre, il se couche en boule. La couette au-dessus de la tête. 


                          III


L'enveloppe est encore là.

Au dos, cette phrase à peine lisible : 


- Noémie doit tuer Anthony.


Il l'ouvre. L'en-tête le glace.


Un "Acte d'adoption" au nom d'Anthony Bertin.


Il vacille.

Les murs autour de lui l'oppressent.

 

Une lettre est avec.


"À cause de lui, je suis enfermée ici.

Maman et papa m'ont enfermée et je ne suis plus leur fille.


S'il meurt, ils m'aimeront de nouveau. 

S'il meurt...


Ou alors, je deviendrai orpheline..."


Il retourne dans sa chambre qui semble être la seule pièce accueillante.


                           IV


Après une nuit agitée, il décide de prendre un temps pour réfléchir au calme. Il prend sa voiture et part droit devant lui. 


Dans le rétroviseur, la maison ne semble pas s'éloigner.


Il roule sans s'arrêter une bonne partie de la journée pour arriver devant la mer. 


Il ne peut pas aller plus loin. Il faudra bien qu'il revienne.


Noémie. 


Derrière lui, il y aura toujours Noémie. 


Il entre dans un hôtel. 


- Une chambre s'il vous plaît.


Il ouvre sa fenêtre. 

La mer est calme.

Le ciel est gris et bas.

Un léger crachin.


Il sourit.


A l'accueil, il sonne.


- Où puis-je manger ? 


L'homme lui indique un restaurant.


A table, le froissement de l'acte d'adoption dans sa poche devient obsédant.


Où cela a-t-il été signé ? 


Nerveusement, il déplie le document.


A force, il le connaît par cœur.


Aux premières heures, il paie sa chambre, il rentre chez lui afin de se rendre chez le notaire.


- J'aimerais que Maître Loiseau me reçoive aujourd'hui, c'est important.

- Il est en rendez-vous toute la journée.

- Je vous en prie.


Elle hésite.


- Allez vous asseoir, je vais voir.


Pendant l'attente, il relit encore et encore le document. Ce ne sont plus les mots qui l'intéressent, c'est le geste de prendre le document dans ses mains. C'est prendre en main ce qui semble être sa vie oubliée. 


La secrétaire revient.


- Il finit ce rendez-vous et il va vous recevoir.


L'attente est une douleur.


- Veuillez me suivre, Monsieur.


Le bureau est austère. 


- Ma secrétaire me dit que vous souhaitez me voir d'urgence ?

- En effet.


Avant de s'asseoir, le notaire range un vieux registre.


Anthony tend le document, quelque peu froissé. Il en prend connaissance. Son visage se transforme.


- En effet, j'ai bien eu à gérer ce dossier. Il est actuellement archivé au département, il faut que je le fasse revenir. Je n'ai plus en mémoire les détails de cette affaire très complexe. Laissez vos coordonnées à ma secrétaire et je vous recontacterai rapidement. Je vous raccompagne.


Anthony se retrouve sur le trottoir.

Le village est silencieux. 

Une cloche se fait entendre au loin. Les quelques personnes sur la place l'observent. 


Eux se souviennent.


Il retourne à la maison et s'y enferme. 

Il réinvestit sa petite chambre. 

Il ferme la porte à clé. Les quelques affaires encore présentes sont rassurantes. Du moins, les accepte-t-il comme tel. 

Son lit fait, il s'y allonge.

Brisé par le voyage et les émotions, il s'endort.



           Chapitre : La spéléologie des souvenirs


                             I


Un café pris debout. 

Il s'est levé tôt afin de faire enfin le tour complet de la maison.


La cuisine est propre. Il ouvre le tiroir fourre tout. Seule, une pile est encore présente.

La vaisselle a disparu. L'électroménager également.  


Il n'y a plus d'odeur de cuisine. L'atmosphère est neutre. 


La table autour de laquelle sont rangées les chaises est débarrassée. 


Une seule n'est pas rangée.  


"Celle du père. Assis le dernier, levé toujours premier pour partir au travail. Un au revoir bref et la porte se refermait. Après ses départs, maman se transformait. Elle devenait nerveuse."


Enfant déjà, il la remettait en place.


Dans la salle, deux fauteuils tournés vers la place de la télé.  

Celui de gauche, du père.

Quand il n'était pas là, il aimait s'assoir dedans. 

Celui de droite, la mère.

Jamais dans celui de sa mère. 


Sous ce fauteuil, Anthony récupère une aiguille à tricoter. 

Sur le siège de l'autre, un vieux journal. Un cendrier est encore au sol. Le tabac froid embaume l'espace.


Il ramasse le cendrier et le vide. 


Tout le reste a disparu.


La clé de la porte du sous-sol a le scotch marron.  

Lorsqu'il ouvrait la porte, il récupérait sa blouse sur le porte-manteau. 

Elle était tâchée. 


Au sous sol, il y avait un atelier. C'était interdit. 


"Ne dérange pas ton père. Tu es toujours dans ses pattes."


L'escalier est raide avec des marches qui sont peu larges. 


Un interrupteur.


Son père est de dos. 


"Tu n'arriveras jamais à me surprendre. Approche"


Intimidé, il s'approchait en silence. Son père tendait son bras vers lui et il le posait sur ses épaules. 


"Tu vois, Anthony, j'ai toujours quelque chose à faire. Lorsque je ne serai plus là, tu prendras ma place."


Il ne touche pas l'établi. 

Tous les outils sont alignés, propres.

Tout le reste est dans des cartons étiquettés. 


Il finit sa visite par la chambre des parents. 

Cela ne l'avait pas choqué mais il s'agissait pas d'un lit double, mais de deux lits jumeaux. Mis côte à côte. Sans qu'ils se touchent. 


Dans la salle de bain, deux emplacements bien distincts. Rien n'est en commun. 



II


Il est remonté dans la chambre secrète. 


Il reste sur le seuil de la porte.

Deux choses lui sautent aux yeux.


Sur la table, une autre enveloppe.

Accrochée à une poutre de la charpente, une corde neuve pend.


Pour aller à l'enveloppe, il la contourne. Il la frôle.


Un vertige.


Il ouvre l'enveloppe. La même écriture. 


"Ce n'est pas l'histoire d'Anthony. Il s'agit de l'histoire de Noémie. 


Anthony n'aurait jamais dû exister.


Ne perds plus de temps.

Fais ce que tu dois faire."


En sortant, il frôle de nouveau la corde. Un frisson lui parcourt l'échine.


Il lui faut prendre l'air. Une fois dehors, il prend de grande bouffées d'air.


Il reste le garage à visiter. 


Vide. En avançant, il aperçoit par la fenêtre une cabane en partie cachée.

Elle est petite. Une fenêtre occultée par une planche de contre-plaqué. 


Pas de clé sur le trousseau. 


Un cadenas. Pas de code. Il lui faudra revenir avec un coupe-boulon.


III


La nuit a été longue. Il l'a passée à regarder la cabane.

Il est déjà habillé.

Un bon café pour tenir jusqu'à l'ouverture des magasins. Ne pas perdre la moindre minute.


A peine revenu, il fonce vers la cabane. Le cadenas saute. Il lâche le coupe-boulon. 


Avec le pied de biche, il fait sauter le contre-plaqué de la fenêtre. 


Il tient la porte et reste un instant immobile. 


A peine entré, il se cogne à des cartons étiquettés. La même écriture que sur celles de l'atelier, la même façon de ranger.


Il arrivait que la mère pose des questions.


— Je ne comprends pas... Où sont passées ses affaires ?


Et le père qui détournait la conversation.


Il en reverse un. 

Des vêtements de jeune fille. Une étiquette : Noémie.

Toute la chambre semble être là. 


Des jouets. Des cahiers d'école. Elle était une bonne élève.  


Soudain, un carton se renverse. Des poupées en sortent. Elles sont atrocement mutilées. 


En ressortant, le constat s'impose : rangé dans des cartons, le passé de Noémie est toujours là. 


De lui, que reste-t-il ?



Chapitre : le passé commence à répondre.



Vivre ici lui sera impossible. Ses souvenirs d'enfance sont morcelés. Il n'y a que dans son petit lit qu'il se sent en sécurité. 


Le téléphone sonne. 


- Monsieur Bertin, Maître Loiseau a maintenant tous les éléments pour vous recevoir et vous apporter des réponses. 

- Quand puis-je venir ?

- En fin d'après-midi, si cela vous convient. 


La journée s'étire à n'en plus finir. Il déambule dans les pièces vides. Son pas est lourd.

Il repousse un fauteuil. 


Il se ressert un café. Il va fumer dehors. 


17 heures. C'est l'heure qu'il s'était fixé.

Un stop à peine marqué. Il arrive devant l'étude.


- Je vous en prie, Monsieur Bertin. Maître Loiseau va vous recevoir.


Celui-ci l'accueille derrière son bureau. 

Un dossier épais est posé devant lui.

Il se cale au fond de son fauteuil.



- Vous vous appelez Anthony Bertin. Vous êtes né en 1984, vous êtes âgé de 42 ans. Vous avez été adopté, une adoption simple à l'âge de 6 ans, c'est-à-dire en 1990. 


Anthony ne réagit pas.


- Vous avez été adopté par la famille Beauchamp, Marcel et Gisèle Beauchamp. Ils avaient une fille Noémie, âgée 10 ans quand vous êtes entré dans la famille. Elle est donc née en 1980. 


Noémie a donc été dans sa vie.


- À l'age de 13 ans, Noémie a disparu sans laisser de trace en 1993.


Si peu de temps finalement.


- En 1998, madame Beauchamp découvre le corps de son mari qui s'est pendu dans le grenier. Grenier qui semble avoir été aménagé en chambre pour isoler la jeune fille, sujette à de graves crises comportementales. 


De nouveau, un frisson le parcourt. 


- Jamais les parents n'ont reconnu cette version. A la suite de ces événements tragiques, madame Beauchamp perd définitivement la raison et est internée.


La maison vidée, il ne doit rien rester.


- Le dossier de succession a traîné pour deux raisons : la première c'est que la mère vient de décéder, on vient de me faire parvenir un avis de décès. La deuxième est que la gendarmerie vient de déclarer officiellement la mort de Noémie. 


Il avait donc eu une soeur. 


- Je précise qu'à ce jour, ils n'ont jamais découvert le corps. Je vais vous donner le nom et l'adresse du gendarme qui s'est occupé de l'enquête et qui est à la retraite.


Sans corps, il restait un doute.


- Quant aux testaments, il y en a eu plusieurs. Un avant votre arrivée dans la famille, un après, un à la disparition de Noémie et je précise que celui-ci interroge puisque la mort de Noémie n'avait pas été officialisée. Et le dernier, rédigé quelques jours avant le décès du père. Avez-vous des questions ? 


Des questions, il en a. 

La maison.


- Oui, quelques-unes. Vous avez récupéré toutes les clés ?

- Oui, trois trousseaux. J'en ai deux dans le coffre et le dernier, celui que je vous ai envoyé. Je vous informe que l'on m'avait bien précisé de vous envoyer celui-ci.


Ce trousseau précisément lui était adressé. 


- Pouvons-nous vendre ?


Le visage du notaire se ferme. Anthony ne le quitte pas des yeux.


- Une clause très précise à été ajoutée afin que la maison reste en votre possession. 


Il était prisonnier. Il se lève pour partir.


- Ma secrétaire va vous donner les coordonnées du gendarme. Étant à la retraite, sans doute pourra-t-il être plus loquace. 


Anthony tient la clenche et se retourne.


- Peut-elle être encore en vie ?


Le notaire referme la porte pour toute réponse.



Chapitre : il peut enfin dire la vérité 



Anthony se gare devant chez le gendarme.

La pelouse n'est pas tondue. La barrière est cassée avec la peinture écaillée. Un volet pend, accroché par la dernière charnière. 

Ici aussi, une maison attendait.


- Le notaire m'avait prévenu de votre visite. 


Dans la salle, il y a un grand désordre.


- À la retraite, je vais pouvoir m'occuper de tout ça. 


Sur le buffet, une photo est couchée. Un carton de dossiers est à terre au pied du fauteuil.


- Malheureusement, ma femme n'a pas été patiente. Une bière ?


Anthony s'assoit. Un blouson de gendarme est encore accroché au porte-manteau.


- Maître Loiseau m'a dit que vous pourriez me parler de la famille Beauchamp. 


Anthony hésite.


- De ma famille. 


Le gendarme le fixe un temps.


- C'est une affaire qui a choqué un peu le village.


Il lui tend la bière.


- En fait, ce qui nous a surpris, c'est que les parents ne sont venus nous voir que deux jours après la disparition. Normalement, les parents viennent seulement après quelques heures de disparition.


Le gendarme réfléchit. 


- Vous êtes revenus pourquoi ?


Anthony prend une gorgée. 


- Je ne me rappelle pas de la disparition de Noémie. Vous trouvez ça normal que je n'ai aucun souvenir d'une telle tragédie ?


Le gendarme se ravise.


- Je me souviens être venu chez vous vous interroger. Je me rappelle ce que vous m'avez répondu lorsque je vous ai demandé où était Noémie. Vous m'avez répondu : qui est Noémie ? 


La question est encore actuelle.


- Après la plainte, nous sommes venus visiter la maison. La chambre de Noémie était intacte. Des poupées cassées gisaient au sol. Les parents nous ont expliqué qu'elle avait déjà fugué plusieurs fois et qu'elle finissait toujours par rentrer.


Il avait l'impression de l'avoir aussi cherchée très souvent. 


- On a passé des semaines à la chercher. 


Le gendarme a le regard qui se perd un instant.


Il revoit les bottes s'enfoncer dans les fougères. Les appels. Les chiens. Les lampes qui balayaient les sous-bois.


- Mes collègues et moi n'avons jamais compris le comportement de vos parents. 


Il hésite. 


- Finalement, les semaines sont passées et le dossier a été mis de côté. Pas classé mais mis de côté. 


Anthony se rappelle que le prénom de Noémie n'était plus prononcé. 


- Vous en voulez une autre ?


Anthony fait un signe pour répondre. 


- Et puis, on est revenu lorsque votre père s'est pendu. 


Anthony est choqué par l'expression.

Son père s'est pendu.


- Ce qui nous a choqué, outre le pendu, bien sûr...


Il revoit la pièce.


- C'est le décor de la pièce.  

Un lit.

Des sangles. 

Une armoire. 

Une chaise

Un pot.  


Anthony ressent de nouveau les odeurs de la pièce. 


- Et puis, le pendu. Nous n'avons trouvé aucune explication. Pas de lettre.

- La cause peut-elle être la disparition de Noémie ?

- Sans doute, même si honnêtement, ils n'ont jamais montré qu'ils étaient affectés par celle-ci. 


Anthony posa sa canette sur la table. 


- La gendarmerie vient d'officialiser la mort de Noémie sans aucun corps ?

- Au bout d'un certain temps, c'est ce que l'on fait pour les papiers, les testaments. 

- Vous pensez qu'elle peut être encore en vie ?


Le gendarme se lève pour le raccompagner. 


- C'est tout ce que je peux vous dire. 

- Vous ne me répondez pas.

- Ce qui a déclenché la classification du dossier, c'est que l'on a retrouvé un corps de jeune fille dans un bois qui pourrait avoir l'âge de Noémie lors de sa disparition. Pas de traces ADN utilisables.


Anthony s'approche de la sortie.


- Ce que je vous demande, c'est votre conviction ?


— Ce n'est plus une réponse de gendarme que vous attendez.


Il ouvrit la porte.


— Continuez à chercher.



Chapitre : Origines


Qui est-il ?


Il reste dans sa voiture et se regarde dans le rétroviseur. 


Rien dans la maison, ni les dépendances. 

Pas même un vieux jouet cassé, un vélo, ou un short.

Rien.


Il avait disparu de toutes les histoires. La sienne, celle de ses parents adoptifs. Celle de Noémie. 


Il n'avait rien gardé. 


Il lui fallait remonter encore plus loin pour se trouver. 


Blois.


Anthony se dirige vers l'hôpital. C'est ici que tout a commencé, que tout s'est brisé dés le début.


- Comment faire pour obtenir des informations sur ma naissance ? 


La femme relève la tête. 


- Écoutez, je vais demander comment faire et si c'est possible. Laissez moi votre nom et revenez d'ici quelques jours que je me renseigne.

- Anthony Bertin.


Quelques jours de plus. Il avait appris à attendre. 


Il se dirige vers le centre ville afin de trouver un hôtel. 

Pas une nuit de plus dans la maison familiale. 


De sa chambre, il a vue sur le parc. Rien. 

Qu'est-ce ce que ce décor raconte de son passé ? 

Rien.


Cela devient difficile d'avancer sans lumière. 


De retour à l'hôpital. 


- Je viens voir si vous avez trouvé quelque chose.

- Venez. Nous allons nous installer dans ce bureau.


Elle tient dans la main peut-être des réponses. Enfin.


- Je vous en prie.


Le dossier est sur la table. Pas très épais. Combien ça pèse un passé ?


- Ce que je suis autorisé à vous dire, c'est que votre mère a accouché dans cet hôpital. Elle était alcoolique. Elle a sombré dans l'alcool suite à sa séparation d'avec votre père génétique. 


Encore une disparition. Une désertion. 


- Elle a accouché et elle a décidé de vous abandonner. 


Ai-je été un jour désiré ?


- Ce que je peux encore vous dire, c'est qu'un responsable de l'ASE vous a donné votre nom et votre prénom. Votre mère a refusé de nous communiquer le sien.


Il n'a jamais eu de vie propre. Il portait un nom qui n'était pas né avec lui.


- C'est tout ce que je suis autorisé à vous dire.


Ni la maison, ni Blois n'a connu celui qui se nomme Anthony. 


Rentré à l'hôtel, il s'assoit.


Longtemps.


Anthony est vidé.



Chapitre : Noémie 


Il arrive enfin à se lever. 


Il est temps de revenir là où rien n'a survécu.


La route est longue.


Depuis son retour, il a perdu une sœur.


Un père.


Une mère.


Son nom.


Il ne lui reste plus qu'une question : Noémie.


La barrière franchie, le bruit du gravier lui revient en mémoire. 


Mais tout a changé.


Il va directement dans la pièce au scotch noir.

Il enlève la corde. Il jette les sangles. Enlève le seau de commodité, sort la chaise de l'armoire qu'il referme.


Avant de sortir, il se retourne et voit une chambre rangée. 


Il lui faut tout le reste de la journée pour monter les cartons de la cabane. Le rangement occupé une bonne partie de la nuit. 


Au matin, tout est prêt pour son retour. 


Devant la tasse qui fume, il écrit une lettre. 

Une enveloppe.


Il remonte dans la chambre au scotch noir. Dépose la lettre où l'on peut lire : A Noémie.


Il pose les trois trousseaux de clés.


Le bruit du gravier n'est plus souvenir.


Anthony Bertin vient de naître.





jeudi 6 août 2026

Extraits du "Dictionnaire de la Commune" par Bernard Noël

 

Fédération des artistes. Appel de Gustave Courbet.


"La revanche est prise. Paris a sauvé la France du déshonneur et de l'abaissement. Paris a compris dans son génie qu'on ne pouvait combattre un ennemi attardé avec ses propres armes. Paris s'est mis sur son terrain et l'ennemi sera vaincu comme il n'a pu nous vaincre. Aujourd'hui, Paris est libre et s'appartient. Aujourd'hui, j'en appelle aux artistes. J'en appelle à leur intelligence, à leur sentiment, à leur reconnaissance. Paris les a nourri comme une mère et leur a donné leur génie. Les artistes, à cette heure, doivent partout faire leurs efforts, c'est une dette d'honneur, concourir à leur reconstitution de son état moral et au rétablissement des arts qui sont sa fortune. Par conséquent, il est de toute urgence de rouvrir les musées et de songer sérieusement à une exposition prochaine. Que chacun dès à présent se met à l'œuvre et les artistes amis répondront à l'appel. Aujourd'hui je le répète que chacun se met à l'œuvre avec désintéressement. C'est le devoir que nous avons tous vis-à-vis de nos frères soldats. Ces héros qui meurent pour nous, oui, chacun se livrant à son génie sans entrave, Paris doublera son importance et la ville internationale européenne pourra offrir aux arts, à l'industrie, au commerce, aux transactions de toutes sortes, aux visiteurs de tous pays, un ordre impérissable, l'ordre par ses citoyens."


Citation de Victor Hugo dans son ouvrage "Depuis l'exil" à propos des femmes: 

"il est douloureux de le dire dans la civilisation actuelle il y a une esclave. La loi a des euphémismes. Ce que j'appelle une esclave, elle l'appelle une mineure. Cette mineure, selon la loi, cette esclave selon la réalité, c'est la femme. L'homme a chargé également les deux plateaux du code dont l'équilibre importe à la conscience humaine; l'homme a fait verser tous les droits de son côté et tous les devoirs du côté de la femme. De là, un trouble profond, de là, la servitude de la femme dans notre législation, telle qu'elle est, la femme ne possède pas, elle n'est pas en justice, elle ne va pas, elle ne compte pas, elle n'est pas. Il y a des citoyens et il n'y a pas de citoyennes, c'est là un état violent, il faut qu'il cesse."



Jules vallès note : 


"Des femmes partout. Grand signe. Quand les femmes s'en mêlent, quand la ménagère pousse son homme, quand elles arrachent le drapeau noir qui flotte sur la marmite pour le planter entre deux pavés, c'est que le Soleil se lèvera sur une ville en révolte."



Citation de Benoît Malon : 


"Un fait important entre tout ce qu'a mis en lumière la révolution de Paris, c'est l'entrée des femmes dans la politique. Sous la pression des circonstances. Par la diffusion des idées socialistes, par la propagande des clubs. Elles ont senti que le concours de la femme est indispensable au triomphe de la révolution sociale, arrivée à sa période de combats. Que la femme et le prolétaire. Ces derniers opprimés de l'or ancien ne peuvent espérer leur affranchissement qu'en s'unissant fortement contre toutes les forces du passé.'


Au procès de Ferry: 


"Membre de la commune je suis entre les mains de ces vainqueurs. Ils veulent ma tête qu'ils la prennent. Jamais je ne sauverai ma vie par la lâcheté. Libre, j'ai vécu j'entends mourir de même. Je n'ajoute plus qu'un mot. La fortune est capricieuse. Je confie à l'avenir le soin de ma mémoire et de ma vengeance."


Citation de Henri Lefèbvre : 


"Le peuple se complait dans sa propre fête et la change en spectacle, il lui arrive de s'abuser et de se tromper, car le spectacle qu'il se donne à lui-même le détourne de lui-même. Alors comment toutefois véritable s'annonce et s'avance le drame à l'état pur ? La fête populaire change apparemment de caractère en vérité, elle continue, elle s'enfonce dans la douleur. Nous savons que la tragédie et le drame sont des fêtes sanglantes, au cours desquelles s'accomplit l'échec, le sacrifice et la mort du héros surhumain qui a défié le destin. Le malheur s'y change. Ils laissent une leçon de force et d'espoir dans le cœur purifié de ses lâches craintes. Ceux qui ont combattu au cri de la liberté ou la mort préférèrent la mort à la capitulation et à la certitude de l'asservissement. Ils se battent encore désespérément follement avec un courage sans borne puis ils allument de leur propre main le bûcher sur lequel ils veulent se consumer y disparaître. La tragédie se termine dans un embrasement et un désastre digne d'elle. Poursuivant jusqu'au bout et menant à ces dernières conséquences. Le peuple de Paris envisage la phare de Paris et veut mourir avec ce qui est pour lui plus qu'un décor et plus qu'un cadre. Sa ville, son corps ainsi la fête deviendra mes tragédies, tragédies absolues, drames prométhéens, jouer sans traces de jeu frivoles, tragédie ou le protagoniste, le chœur et le public coïncident de façon unique."