jeudi 10 novembre 2022

Le corps utopique par Michel Foucault

 

« Mais tous les matins, même présence, même blessure ; sous mes yeux se dessine l’inévitable image qu’impose le miroir : visage maigre, épaules voûtées, regard myope, plus de cheveux, vraiment pas beau. Et c’est dans cette vilaine coquille de ma tête, dans cette cage que je n’aime pas, qu’il va falloir me montrer et me promener ; à travers cette grille qu’il faudra parler, regarder, être regardé ; sous cette peau, croupir. Mon corps, c’est le lieu sans recours auquel je suis condamné. Je pense, après tout, que c’est contre lui et comme pour l’effacer qu’on a fait naitre toutes ces utopies. »

 

« Toutes ces utopies par lesquelles j’esquivais mon corps, elles avaient tout simplement leur modèle et leur point premier d’application, elles avaient leur lieu d’origine dans mon corps lui-même. J’avais bien tort, tout à l’heure, de dire que les utopies étaient tournées contre le corps et destinées à l’effacer : elles sont nées du corps lui-même et se sont peut-être ensuite retournées contre lui ».

 

« Peut-être faudrait-il dire aussi que faire l’amour, c’est sentir son corps se refermer sur soi, c’est enfin exister hors de toute utopie, avec toute sa densité, entre les mains de l’autre. Sous les doigts de l’autre qui vous parcourent, toutes les parts invisibles de votre corps se mettent à exister, contre les lèvres de l’autre les vôtres deviennent sensibles, devant ses yeux mi-clos votre visage acquiert une certitude, il y a un regard enfin pour voir vos paupières fermées. L’amour, lui aussi, comme le miroir et comme la mort, apaise l’utopie de votre corps, il la fait taire, il la calme, il l’enferme comme dans une boîte, il la clôt et il la scelle. C’est pourquoi il est si proche parent de l’illusion du miroir et de la menace de la mort ; et si malgré ces deux figures périlleuses qui l’entourent, on aime tant faire l’amour, c’est parce que dans l’amour le corps est ici ».

Histoire du socialisme et du communisme en France par Alexandre Zévaés

Le travail des socialistes lors de la législature de 1893-1898 est ressenti par la « réaction » dans la pensée d’un député de la droite M. De Vogué :

« La chambre actuelle doit les traits les plus caractéristiques de sa physionomie à la formation d’un nouveau parti parlementaire, le parti socialiste. Au point de vue de l’art, c’est une admirable opposition. L’observateur impartial a pu croire, à certains jours, que nos collègues socialistes menaient la chambre. Leur pesée est constante, violente : on la subit en s’indignant, mais on la subit. L’activité forcenée de ce groupe, son entrain à l’attaque, sa cohésion jusqu’à présent parfaite, lui font donc dans nos débats une place hors de proportion avec sa force numérique. »

Lignes N° 48: Les attentats, la pensée

 Lignes est une collection dirigée par Michel Surya


Article : Manifeste contre la guerre identitaire   par Christian Ferrié


C'est un fait: partout en Europe, de jeunes musulmans se rendent en terre d'islam pour y devenir "djihadistes' et certains d'entre eux reviennent dans leur pays d'origine pour y préparer des attentats. Comme ils sont souvent nés et et ont été éduqués dans un pays européen dont ils ont la nationalité, il s'agit d'une maladie du corps socialk qu'il conviendrait de diagnostiquer. Lorsqu'une communauté politique se déchire violemment au point que deux groupes ennemis s'y opposent les armes à la main, on a affaire à ce qu'on appelle une guerre civile. La France étant en guerre sur divers champs d'opération (Irak, Mali, etc), la question est de savoir si cette guerre extérieure se double d'une guerre intérieure.

La dénégation idéologique de la guerre est la stratégie de communication des autorités: c'est la position officielle qui domine le milieu médiatico-politicien. Tout comme les guerres du golfe qui ont ouvert en 1990 la séquence du conflit multiforme dans lequel nous sommes pris actuellement, les interventions militaires de la France à l'étranger sont présentées comme des opérations de police internationale sans que la guerre ne soit déclarée en bonne et due forme. A la demande du gouvernement, la parlement a pourtant voté la poursuite des frappes françaises en Irak contre Daesh le 13 janvier. Quelques jours après les crimes de guerre de janvier, la classe politique reconnait donc le lien entre ces attentats "terroristes" et la guerre menée en Irak contre les "terroristes". Aucune déclaration de guerre officielle ne sanctionne pourtant cet état de fait. Le problème juridico-politique de la guerre d'Algérie se pose à nouveau: la guerre ne peut être déclarée puisque l'ennemi, qui s'est auto-proclamé Etat islamique à la suite de ses conquêtes militaires, est considéré comme une organisation "terroriste" et non comme un état.

mercredi 9 novembre 2022

Lignes N° 69: Logique du conspirationnisme

 "Lignes"  est une collection dirigée par Michel Surya

Article: "Pire qu'une croyance, le complotisme"   par Franck Chouraqui



"Voici un exemple instructif. Dans le contexte de la théorie du complot plus large selon laquelle l'élection présidentielle américaine de 2020 a été " volée", Sidney Powell, l'une des avoocates de Donald Trump, avait déclaré que les machines à voter de la marque Dominion avaient contribué à la falsification des résultats. Elle affirmait que la société Dominion avait "sur les instructions" de Hugo Chavez créé un programme informatique falsificateur et en avait fait usage en faveur de Chavez au Vénézuela et de Biden en 2020, et que Dominion avait des liens avec la fondation Clinton et l'organisation de Georges Soros ( deux favoris des complotistes d'extrême droite). Comme on le sait peut-être, Dominion avait réagi de manière très robuste en assignant Powell et d'autres en justice pour diffamation (plusieurs cas sont encore en cours). La ligne de défense choisie par les avocats de Powell mérite notre attention. Elle consiste à exploiter la distinction que je viens de formuler entre mensonge et post-vérité, de manière à suggérer qu'un discours post-vérité n'est pas soumis aux règles de la diffamation parce qu'il n'est pas soumis aux règles du vrai. La défense de Powell argue - de manière frappante- qu'"aucune personne raisonnable pourrait conclure que les déclarations [de Powell] étaient véritablement factuelles. et de se référer à une décision de justice antérieure selon laquelle "il y a de bonnes chances que des déclarations potentiellement diffamatoires présentées comme factuelles, quand elles sont prononcées dans le contexte d'un débat politique agressif, devront être comprises comme une sorte d'opinion rhétorique"

L'argument légal est évidemment spécieux pour nombre de raisons, mais la distinction sur laquelle il repose est, à mon sens, valide et doit être pris au sérieux. Il semblerait que les praticiens de la politique post-vérité ( comme Powell et son maitre Trump) se considèrent comme formulant des "opinion rhétorique",  c'est une déclaration que l'on fait pour qu'elle produise un effet, et cet effet est escompté que la déclaration en question soit crue ou non. L'épistémologie subtile à laquelle les avocats de Powell pensent pouvoir faire appel - qu'ils pensent plausible non seulement pour des philosophes, mais pour un juge - est donc celle-ci: on peut obtenir des citoyens une série de comportements politiques grâce à des discours sans pour cela escompter que ceux-ci croiront dans la vérité de tels discours.

Les discours motivent les actes, qu'ils soient crus ou non."


"Deuxièmement, et en conséquence, il faudrait se rendre à la triste évidence que le problème de la post-vérité, parce qu'il est plus aigu que celui du mensonge, se joue à un niveau qui met l'esprit même de la démocratie en défaut. L'idéologie démocratique présuppose un horizon d'accord entre les sujets rationnels parce que leurs esprits sont tournés vers le vrai ( qui est un ) , et que, dans la mesure où l'on entend vivre selon le vrai, notre coexistence sociale a une chance d'être harmoniée. La démocratie présuppose que les citoyens, comme êtres rationnels, soumettront naturellement, et spontanement, leurs décisions à la valeur du vrai. Dans la post-vérité au contraire, c'est la valeur du vrai elle-même qui est mise en cause: démontrer qu'une croyance est fausse ne suffit plus à décourager les comportements qui l'accompagnent, parce que cela présupposerait qu'on s'intéresse à la vérité. Comment persuader quelqu'un qui ne se soucie pas du vrai? Il semble que l'esprit démocratique a préjugé de cette orientation comme d'un fait anthropologique inaliénable, alors que le phénomène massif de la post-vérité nous montre qu'ils s'agit plutôt d'une habitude culturelle et idéologique historique. Or, ce que l'histoire a donné, elle peut le reprendre. C'est ce qu'elle semble faire à présent."


"Devant l'absurdité de la plupart des théories du complot, l'on est abasourdi: "comment peuvent-ils croire de telles absurdités?", semble être la première réaction des gens 'raisonnables" face aux complotismes. La réponse donnée à cette question par toutes les théories qui dominent le débat à l'heure actuelle, c'est qu'un complotiste croit à une théorie parce qu'il y trouve un intérêt (cela peut être un plaisir narcissique, l'intérêt politique, l'évasion de la culpabilité, le besoin de sens, d'ordre, etc...). Autrement dit, un conspirationniste croit à un complot non parce que sa croyance est soutenue par des raisons mais parce qu'elle est motivée par des causes. La plupart des théories du complotisme font derechef appel à un phénomène qui du reste est très douteux, celui de l'auto-tromperie".

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dimanche 6 novembre 2022

L'espèce humaine Par Robert Antelme

" Là-bas, la vie n'apparaît pas comme une lutte incessante contre la mort. Chacun travaille et mange, se sachant mortel, mais le morceau de pain n'est pas immédiatement ce qui fait reculer la mort, la tient à distance; le temps n'est pas exclusivement ce qui rapproche la mort, il porte les œuvres des hommes. La mort est fatale, acceptée, mais chacun agit en dépit d'elle. Nous sommes tous, au contraire, ici pour mourir. C'est l'objectif que les SS ont choisi pour nous. Ils ne nous ont ni fusillés ni pendus mais chacun, rationnellement privé de nourriture, doit devenir le mort prévu, dans un temps variable. Le seul but de chacun est donc de s'empêcher de mourir. Le pain qu'on mange est bon parce qu'on a faim, mais s'il calme la faim, on sait et on sent aussi qu'avec lui la vie se défend dans le corps. Le froid est douloureux, mais les SS veulent que nous mourions par le froid, il faut s'en protéger parce que c'est la mort qui est dans le froid. Le travail est vidant - pour nous, absurde - mais il use, et les SS veulent que nous mourions par le travail; aussi faut-il s'économiser dans le travail parce que la mort est dedans. Et il y a le temps: les SS pensent qu'à force de ne pas manger et de travailler, nous finirons par mourir; les SS pensent qu'ils nous auront à la fatigue c'est-à dire par le temps, la mort est dans le temps. "


"Militer, ici, c'est lutter raisonnablement contre la mort. Et la plupart des chrétiens la refusent ici avec autant d'acharnement que les autres. Elle perd à leurs yeux son sens habituel. Ce n'est pas de cette vie avec le SS, mais de l'autre là-bas, que l'au-delà est visible et peut-être rassurant. Ici, la tentation n'est pas de jouir, mais de vivre. Et si le chrétien se comporte comme si s'acharner à vivre était une tâche sainte, c'est que la créature n'a jamais été aussi près de se considérer elle-même comme une valeur sacrée. Elle peut s'acharner à refuser la mort, se préférer de façon éclatante: la mort est devenue mal absolu, a cessé d'être le débouché possible vers Dieu. Cette libération que le chrétien pouvait penser trouver là-bas dans la mort, il ne peut la trouver ici que dans la délivrance matérielle de son corps prisonnier. C'est-à-dire dans le retour à la vie du péché, qui lui permettra de revenir à son Dieu, d'accepter la mort dans la règle du jeu. Ainsi, le chrétien substitue ici la créature à Dieu jusqu'au moment où, libre, avec de la chair sur les os, il pourra retrouver sa sujétion. C'est donc rasé, lisse, nié comme homme par le SS que 1 'homme dans le chrétien aura trouvé à prendre en importance la place de Dieu. Mais, plus tard, lorsque son sang lui refabriquera sa culpabilité, il ne reconnaîtra pas la révélation de la créature régnante qui s'impose à lui chaque jour ici. Il sera prêt à la subordonner toujours - il acceptera, par exemple, qu'on lui dise que la faim est basse - pour se faire pardonner, y compris rétrospectivement, le temps où il avait pris la place de Dieu." 

 

 

samedi 5 novembre 2022

"L'entretien infini" par Maurice Blanchot

 "Naturellement, ce jugement, lui aussi, est très simplifié. Mais il est vrai que Nietzsche a été victime de l'intérêt excessif que nous portons aux œuvres mises en notre possession, non par la vie, mais par la mort de leur auteur. Comme il est étrange que les plus grandes gloires littéraires de notre temps soient nées d'oeuvres entièrement posthumes: Kafka, Simone Weil, Hopkins, ou partiellement comme Holderlin, Rimbaud, Lautréamont, Traki, Musil, et en un sens plus cruel: Nietzsche. On aimerait recommander aux écrivains: ne laissez rien derrière vous, détruisez vous-même tout ce que vous désirez voir disparaitre , ne soyez pas faibles, ne vous fiez à personne; vous serez nécessairement trahis un jour. Dans le cas de Nietzsche, la folie qui l'a brusquement livré aux autres et a fait entrer dans la nuit une masse d'écrits de toutes sortes, a justement donné une valeur surprenante et un faux eclat nocturne à ses paroles survivantes et comme si elles avaient contenu le secret même et la vérité pour laquelle il était devenu fou. On voit que des préjugés tout différents se sont unis pour faire triompher en Nietzsche le Nietzsche qu'il ne nous avait pas légué: d'abord l'idée qu'il avait réussi à donner à sa pensée l'expression dogmatique, capable de la rendre influente; puis l'idée que c'est par dela la clairvoyance et la raison, avec l'autorité prophétique d'une voix sortie du tombeau, que cette philosophie nous parlait, au nom du destin."


Lignes N° 42: la pensée critique contre l'éditorialisme

 Lignes est une collection dirigée par Michel Surya


Introduction:


"Le processus qui mène au langage obsessionnel, c'est-à-dire en fin de compte à la suppression du sens des mots, a quelque chose de fascinant, d'ensorcelant; dans ce surgissement d'un non-langage, il y a comme la promesse d'une nouvelle façon d'être, laquelle, tel le vide, attire et fait chuter; si affreux que cela puisse paraitre, nous irions jusqu'à dire qu'à des millions et des millions d'hommes, cette biblique extermination du langage peut paraitre  comme un repos inespéré, comme la Terre promise; le silence totalitaire, parfaitement réalisé sous forme de fausse parole imposée à toutes les lèvres, a ses chances de réussir hypnotiser une humanité harassée; un tel silence est promesse, non plus de mort au sens que les religions ont donné à ce terme mais d'une mort encore innomée où chaque homme serait mué en objet glacé [...] (Armand Robin, La fausse parole.)