mardi 11 octobre 2022

Bibliothèque Fahrenheit 451

 L’ÉTAT RADICALISÉ



La Ve République est un régime autoritaire, façonné par des coups de force militaires, qui octroie aux présidents successifs des pouvoir exorbitants sur les questions de défense nationale. L’armée française, présente de nos jours dans les rues, les Conseils de défense sanitaire et partout dans le monde où les intérêts de Total, Bolloré et autres sont menacés. Les lois liberticides se succèdent et se multiplient, accordant à l’Administration et à la police de plus en plus de pouvoir, hors de tout contrôle démocratique. Claude Serfati, enseignant-chercheur en sciences économiques à l’université de Saint-Quentin-en-Yvelines, analyse la « radicalisation de l’État français » avec la convergence d’un activisme militaire et d’un durcissement sécuritaire qui visent les populations des quartiers populaires et tous ceux qui contestent l’ordre social.


« Toutes les républiques, du Directoire en 1799 à la Quatrième République en 1958, ont été renversées par un coup d'État adossé à l'armée qui a ensuite installé un des siens à la tête du nouveau régime. » La police n'a acquis un rôle politique qu’avec l'étatisation des polices municipales par le régime de Vichy en avril 1941, passant alors de l'autorité des maires au contrôle des préfets. L'auteur définit les institutions de la Cinquième République comme « bonapartistes », en référence à la concentration des pouvoirs de l'exécutif entre les mains de Napoléon III alors que les partis étaient dans l'incapacité de s’accorder au Parlement sur les réponses susceptibles de contrer la république sociale exigées par le peuple en 1848 : « Le bonapartisme compte parmi les quelques termes français qui sont passés dans la langue internationale des chercheurs. Les traits communément acceptés pour le définir sont la marginalisation du rôle du Parlement, la présence d'un homme considéré comme “providentiel“, l'utilisation du suffrage universel à la fois comme levier publicitaire et instruments de dépolitisation des citoyens, et la mobilisation de l'armée dans des guerres à l'étranger ou pour des effets de démonstrations afin de capter une large partie de la population. » En 1958, le projet gaulliste va prendre appui sur l'Administration et l’armée, « deux piliers dont le degré extrême de centralité constitue une singularité de la France parmi les pays occidentaux ». Autant que la répression policière, l’extension du pouvoir réglementaire, avec ses décrets, circulaires et arrêtés, restreint les espaces de libertés collectives et individuelles. Il s’agit, avec un État fort, de débarrasser la nation française de la lutte des classes, comme une forme douce du corporatisme pratiqué par Salazar au Portugal et Franco en Espagne. Si un régime militaire n'a bien sûr pas été instauré au sens strict, « les traces de l'origine putschiste de la Cinquième République sont indélébiles ». L’armée, malgré le discrédit provoqué par son implication dans le régime de Vichy, et sa responsabilité dans les putschs, constitue un des pilier du régime politique actuel. « Il n'est pas contestable que l'armée en tant qu’institution, et pas seulement sa fraction colonialiste, organisa le coup d'État qui porta De Gaulle au pouvoir en mai 1958 et que l'insurrection fut préparée en étroite relation avec les réseaux gaullistes. »  

Sur les questions de défense, le Parlement est « totalement marginalisé ». Claude Serfati montre l'omnipotence présidentielle sur les questions militaires, grâce aux articles 16 de la Constitution, qui instaure une « dictature présidentielle », et 36, qui instaure l’état de siège. Si l'article 35 exige l'autorisation du Parlement pour déclencher une guerre, il peut être contourné lorsqu'il s’agit d’ « interventions militaires », comme il y en a eu une centaine depuis les années 1960. L'auteur explique également les rôles et les prérogatives du chef d'état-major des armées (CEMA) et du chef d'état-major particulier (CEMP). Le recours au Conseil de défense et de sécurité nationale (CDSN), « comme mode de direction politique du pays pendant plus de un an et demi de crise sanitaire, […] informe sur le tropisme militaire de Macron, désireux d’utiliser jusqu’à l’outrance les outils institutionnels qui lui garantissent une présidence toute-puissante ». Utilisé en cas de « crises majeurs » et de menaces contre la « sécurité nationale », notions floues et non définies, ses décisions échappent à tout contrôle parlementaire, ne peuvent être contestées devant le conseil d'État et sont couvertes par le secret-défense pendant cinquante ans. « La démocratie “plébicitaire“ à la française, qui invite tous les cinq ans les citoyen·nes à élire leur président, est de moins en moins apte à asseoir durablement la légitimité de celui ou celle qui est élu·e au second tour grâce à l'addition des voix de ceux qui refusent l'autre candidat·e. Dès lors, l'utilisation outrancière de l'apparat et de la rhétorique militaires compense sa faible légitimité. » L'armée, dans les rues depuis 2015, conforte ainsi mécaniquement, au moins auprès d'une partie de la population, sa prétendue légitimité à faire face seule aux problèmes politiques.

« Faire marcher la roue de l'histoire à l'envers et s’attaquer aux institutions qui constituent les salariés en classe et aux droits qui les protègent, tel est le contenu de la “guerre civile“ que les classes dominantes organisent sous la bannière du néolibéralisme. Celui-ci s’accommode donc très bien d’un pouvoir d'État autoritaire. » La nature bonapartiste du régime de la Cinquième République, à la différence des démocraties parlementaires, facilite considérablement les attaques contre l'État de droit et l'État social, et déblaie le terrain pour l'avancée de l'État militaro-sécuritaire. Les lois sécuritaires adoptées depuis 2015 organisent un transfert des pouvoirs judiciaires vers le pouvoir administratif et renforcent les pouvoirs de la police. Désormais l’Administration et la police ne sanctionnent pas des actes mais des suspicions de menaces, répriment, bien au-delà des seules menaces terroristes, celles et ceux qui contestent l’ordre social. Comme l'expliquait Gramsci, l'hégémonie politique ne peut s'appuyer uniquement sur la coercition, mais nécessite aussi le consentement. C'est pourquoi les dirigeants politiques s’efforcent de constituer une « sorte de compromis social sur une base ethno-raciale ». Cette violence d'État est justifiée par « l'incrimination multiforme des musulmans au nom du triptyque islam-immigration-terrorisme », et relève de la « fascisation », processus qui résulte de l'accumulation de réponses autoritaires successives aux contestations sociales dans un contexte de crise de légitimité du pouvoir politique.

Cette analyse fine de la « radicalisation de l’État » en cours, de l'avancée de l'État militaro-sécuritaire, depuis ses origines jusqu’aux mesures liberticides imposées à la faveur de la lutte contre le terrorisme et de la crise sanitaire, contribuera à mettre en lumière les véritables ambitions de la start-up nation, d’affirmer l’urgence de s’y opposer et la nécessité de défendre l’alternative au régime de la propriété privée capitaliste.

 

Ernest London

Le bibliothécaire-armurier

Défense d écrire. Par Michel Surya

 Comment prendre ces questions, tes questions, sans entrer trop dans la vie privée (je me répète, j’en suis désolé : j’y suis réticent) ? Tu dis : « dispositions », mais je l’entends comme si ce mot était de nature à qualifier des dons que j’aurais eus (comme on dit d’un enfant qu’il montre des dispositions pour les mathématiques). Ce qu’il faudrait que je fasse entendre, c’est le contraire exactement : tout ce qui m’aura disposé à lire d’abord, à écrire ensuite, c’est ce dont je n’aurai pas disposé, dont j’aurai été privé : que le géniteur par exemple, ne me parlât pas, jamais ‒ et la solitude et la mélancolie sont du coup tout entières constituées, que la lecture n’attise pas moins qu’elle ne l’apaise. La folie était une possibilité, une folie morbide (la morbidité familiale y prêtait terriblement), mais la vérité oblige à dire aussi qu’elle ne s’est constituée que plus tard, dont il faut donc, en partie du moins, innocenter la morbidité familiale (à moins que celle-ci ne m’y ait exposé plus qu’elle n’y aurait exposé un autre). Le temps a passé assez pour que je m’en foute maintenant. En somme, on n’est écrivain qu’à son détriment. On ne l’est que parce que penser et écrire constituent une ligne de fuite, à laquelle on se confie ou s’en remet d’abord comme pouvant en être sauvé ; à laquelle on se résigne ensuite pour que tout n’aille pas pire. Ce n’est pas aussi simple en même temps. Il arrive toujours que l’effet soit double ou mélangé : qu’on s’en trouve mieux et plus mal, tour à tour ou à la fois. Tantôt se sauvant et tantôt se perdant, c’est selon les jours. Mais le fait est, si longtemps après : je m’en suis plutôt trouvé mieux. Ce que la psychanalyse ne pouvait pas pour moi, la littérature l’a pu. Je n’échapperai pas à tout mal, mais ce mal ne me détruirait pas. Il m’aura fallu avoir quarante ans pour écrire Olivet, non seulement pour l’écrire, ce qui n’est pas le plus difficile, mais pour l’assumer (face à ceux qui restaient vivants de la portée, à ce qui y avait survécu). Le Mort-né ? Un peu plus encore. Je n’ai plus rien à apprendre sur le vieux moi qu’il y a encore en moi, sinon comment l’être moins. Beaucoup sont dans ce cas ; il n’y a donc pas lieu d’en tirer quelque plus-value littéraire ? Parce que, sincèrement, je n’aime pas ces livres-là, les livres de cette histoire, qui la disent, qui la ressassent. J’aime par contre ‒ l’un des rares que j’aime ‒ L’Éternel retour, non pas seulement parce que la beauté y domine, et l’amour, mais parce que je suis dans ce livre le même durablement que cette beauté et que cet amour. Au point, c’est ce que ce livre dit, le disant à partir de Nietzsche, que je serais prêt à tout revivre ‒ je mesure ce que je dis là : tout ‒ si c’était le prix pour que cette beauté revienne toujours. Parce que ce livre est celui qui témoigne de ma vie d’après, d’après la fuite folle, de ce que cette fuite ‒ folle en effet ‒ avait dans sa ligne. Humanimalités aussi, qui est plein d’autres, de vies autres, des vies des autres, pauvres et indignées et rebutées, des bêtes et des hommes à la fois et pour les mêmes raisons. Je dois le dire, la littérature seule ne m’aurait pas sauvé, cette littérature surtout : c’était un pari (en partie inconscient). Il y a fallu la chance. La chance s’est donnée, dont même ma littérature a été changée. Alors, quant à ta « curiosité » sur ma vie : mais c’est celle de tout le monde. C’est celle de tout le monde, à ceci près que j’écris. Tant de gens écrivent que ce n’est pas fait pour singulariser la mienne. Que je vive « seul » ? Mais il n’y a pas moins seul que moi. Cette solitude que tu me prêtes, je ne la supporterais pas. Je n’ai pas assez de moi pour me suffire, ni assez de goût pour moi. Tu connais cette phrase de Bataille, que je ne cite ici que pour ceux qui ne la connaissent pas (que j’ai citée un peu déjà, par bribes) ‒ parce qu’elle est magnifique aussi : « Le monde des amants n’est pas moins vrai que celui de la politique. Il absorbe même la totalité de l’existence, ce que la politique ne peut pas faire. » C’est de la totalité de la solitude d’un tel monde (des amants) qu’il faudrait pouvoir parler aussi ‒ mais impossible, par définition. La solitude à laquelle tu penses et que tu évoques est sociale, seulement, et celle-là, je l’ai recherchée : je n’appartiens à rien : famille, institution, association, parti, etc. Que cette vie ait lieu au « loin » (une vieille blague juive demandait : loin d’où ?) ou en retrait ou ce qu’on voudra, soit. Mais c’est ainsi qu’ont vécu la plupart de ceux qui écrivent. Rien là encore de bien remarquable. À la mer ? Je l’ai dit je crois, après avoir vécu à la campagne aussi : depuis 25 ans, c’est ce qui s’est imposé (où l’on entend que « loin de » dit sans le dire : « loin de Paris »). Or j’ai passé sept de ces vingt-cinq dernières années à Paris, on ne peut plus à Paris même. Les pires de ces années. Quelque part, mais je ne l’ai pas su tout de suite, entre Lebovici et Tapie. Dans le monde à la fois insubordonné et mondain, irréductible et affairiste de la littérature parisienne : contre-emploi introuvable, exemplaire presque, drolatique à la fin. Éditeur malgré moi (il me fallait bien gagner de quoi vivre, même si ce n’est pas à n’importe quel prix qu’on le doit, mais le prix m’en a paru bon d’abord, et puis il faut bien continuer ce qu’on a commencé), ayant affaire à tout ce que la capitale compte d’écrivains qui attendent moins de la littérature d’exister que de vivre. L’embarras (le remords) que j’en ressens serait plus grand encore si je n’avais pas passé ces années-là avec Jean-Paul Curnier (avec qui j’ai ri, de tout, de tous, et de nous surtout comme si nous étions nous-mêmes d’un coup devenus nos propres sujets d’observation, donc d’acrimonie) et si nous n’avions pas pu y publier des livres dont j’ai parlé déjà, des livres magnifiques et impossibles : ceux dont j’ai parlé ; d’autres, dont je l’aurais dû : celui sur l’œuvre de David Nebreda par exemple, « montrée » pour la première fois. Et de continuer Lignes. Je ne veux pas dire que cette place que les circonstances ont permis que j’occupe était forcément fausse, seulement que ce n’était pas la mienne, ou, si ça avait dû être la mienne, qu’il y fallait une force que je n’avais pas. Cette période passée, j’ai requitté Paris et suis venu vivre ici, devant la mer donc (vieille représentation d’adolescent, je l’ai dit). Poursuivant le même travail, mais de loin en effet et avec infiniment moins de moyens. 

Ta question maintenant sur la vie, les rituels, le jour, la nuit, etc. Pas de règle, ou peu, pas de protocoles, ou peu, un zeste de fétichisme quand même (répétition d’une musique, ou d’un son : si un texte a commencé dessus, il faut qu’il continue avec ; dans le cas de ce dialogue, Ligeti et Schnittke). La question essentielle est tout au plus celle de l’état propice. Or un état propice, ça s’établit, mentalement et physiquement. Ce que j’appelle pour moi et un peu pour rire : état de haute intensité. Haute intensité du soir, s’il s’agit de littérature, mais qu’ont préparé les états de basse intensité du jour (de très basse même), latents ou de latence en quelque sorte. Il ne s’y écrit pas forcément quelque chose, mais quelque chose s’en retrouverait dans ce qui s’écrira dans les états de haute intensité. Pour dire vrai, toute situation est bonne sitôt que quelque chose s’est enclenché. Sitôt que quelque chose s’est enclenché, rien ne l’arrête. Ni les trains, les cafés, la rue, le bruit, les autres, du moins pour l’essentiel. Si l’essentiel est juste ‒ ce qu’il revient au soir de vérifier ‒, qui se sera écrit n’importe où, n’importe comment, sur des carnets, des papiers volants, la mise au net, à la table, à l’écran, le soir venu, est rapide et bénie. Mise au net qui reprend et saisit l’acquis, et l’augmente aussitôt et très vite, s’en remettant alors aux possibilités incalculables de l’improvisation. C’est très vite que j’ai écrit certains de mes livres « politiques » comme j’ai toujours écrit très vite mes livres « littéraires », sans plan, m’en remettant à la chance. De l’argent, c’est son cas. Capitalisme et djihadisme aussi, que j’ai écrit partout, beaucoup debout même, dans la rue, à Paris où j’étais alors encore un peu. J’ai toujours eu cette confiance : longtemps il n’y a rien, puis quelque chose. Même ce que j’y sais logique, je ne le déduis de rien que j’aurais longtemps concerté. Au total, je travaille peu : longs mûrissements sans note, ressassements même (avec la basse intensité de la bêtise possible), notes ensuite, en accéléré, difficilement lisibles souvent, même pour moi et, dans la foulée, le soir, si le soir qui suit y prête (mais je fais en sorte que le plus de soirs possible y prêtent), mises au net et improvisations superlatives ‒ le travail du soir a cet effet de superlation, plutôt que d’euphémisation : je ne pense pas là qu’aux récits, à la littérature, ce qu’on pardonnerait sans doute, mais aux essais aussi, à certains d’entre eux, à L’Autre Blanchot, par exemple, ce qu’on pardonnera moins, parce qu’il n’y a que le soir, silence, solitude, que les choses ne font enfin plus de doute, en tout cas qu’il faut trancher, de quelque prix qu’il faille le payer. Les rendre irréversibles en somme, quitte à choquer plus (les intermittents du spectacle, les blanchotiens de stricte obédience…), non pas pour choquer (par provocation ou par jeu), mais pour atteindre, pour toucher du moins, à quelque chose de la vérité, laquelle, comme l’action selon Freud, n’existe qu’en petite quantité. La littérature, la pensée sont les seuls endroits où cela reste possible. Où être libre, autrement dit, reste possible qui ne l’est presque plus nulle part. Je veux faire en sorte que le temps qui me reste, je puisse me montrer plus libre encore. Si j’ai choisi ce titre ‒ Défense d’écrire ‒, puisqu’il en fallait un et qu’aucun ne s’imposait vraiment, c’est songeant à cet étonnement que j’avais quand j’étais enfant et que je lisais sur les murs de la ville où je vivais : « Défense d’afficher ». J’en ai bien sûr compris et mesuré tout de suite l’interdit qu’ils prononçaient. Encore qu’en partie d’abord. Parce que j’étais troublé en même temps par ce que ce mot, par ce que cet impératif ‒ « Défense » ‒ pouvait avoir en soi d’ambivalent ; dont je mesurais bien qu’il disait autre chose aussi, pas seulement autre chose au juste, mais le contraire exactement. Je précise : avant de vouloir être écrivain, en même temps que j’ai voulu être musicien (mais musicien j’ai toujours voulu l’être, je le veux même encore depuis si longtemps que je sais que le temps est définitivement passé que je le sois), j’ai voulu être avocat. J’ai vérifié : « Défense d’afficher » est l’effet ‒ bizarre et paradoxal ‒ de la loi du 29 juillet 1881, portant sur la liberté de la presse, dont l’article 1 dit : « L’imprimerie et la librairie sont libres. » Liberté qu’il fallait « défendre » dès lors, quoique j’aie moi-même compris le contraire, qu’elle devait être surveillée, empêchée. Liberté qu’il fallait sans cesse, à toute force même, augmenter. Ce qu’il n’y a en effet que l’imprimerie et la librairie à pouvoir faire. Autrement dit, l’écriture. L’écriture, par le fait, serait une forme d’« avocature », où j’ai entendu, plus tard, exactement ce par quoi l’on a commencé, commençant par la « vocation », par laquelle tu disais que l’écrivain était en quelque sorte appelé » (à laquelle il était voué), dont je disais que je n’avais certes pas le sentiment de l’avoir été (objectant que l’écrivain s’appelle, qu’il ne l’est pas). Eh bien je m’y reconnais en cela du moins : advocare, dont est né « avocat », l’avocat que j’aurai voulu être, a donné : avouer. Je m’y reconnais pour finir en ceci que j’aurai en effet écrit une littérature de l’aveu. Aveu toujours par nature insuffisant : des êtres, des faits, des choses. Pas pour quelque culpabilité que ce soit. Au contraire, pour leur innocence. Et pour celle de la littérature, pour commencer et par principe.

Défense d écrire. Par Michel Surya

 Je me permets cette digression anecdotique, parce qu’elle n’est pas sans rapport : j’ai fait longtemps des petits métiers, des métiers « minables » : peu d’heures, aux heures où les autres ne travaillent pas, vivent au contraire (veilleur de nuit par exemple, des années quand même), comme il arrive à des écrivains d’en faire, rarement à des intellectuels, pas à ma place et à ma place aussi bien (du point de vue aussi de ceux avec qui je les faisais), dans un tout petit monde triste et sale ‒ jeunes étudiants étrangers ou des départements d’outre-mer dont les parents n’avaient pas les moyens de financer les études ; vieux flics mis au ban parce qu’alcooliques, dépressifs, racistes sans doute, pas le moins du monde violents pour autant ‒ tout un panel représentatif d’un monde dont la sociologie prétend parler, qui prétend parler de sa « misère », qu’elle peut certes parfois connaître, mais qu’elle n’aura pas à partager, dont elle n’aura pas à se sentir l’égale, et je ne parle pas des salles d’attente de Pôle emploi où j’ai piétiné plus souvent qu’à mon tour, où il n’y a pas que pour moi qu’il n’y avait pas d’emploi, où il n’y en a pour personne en réalité, et depuis si longtemps que des générations entières sont sans savoir ce qu’est la fierté de travailler, encore moins ce qu’est l’humiliation d’avoir à travailler dans les conditions dans lesquelles il faudrait qu’ils travaillent ‒ qui échangeraient même la première contre la seconde (raison pour laquelle, sans doute, le « chômeur » n’a jamais constitué l’une des catégories de prédilection de la sociologie politique).


Il se peut bien que l’humanité s’accommode de la disparition de la consolation majeure que Dieu lui avait été, la question n’en reste pas moins : comment peut-elle s’accommoder aussi de la disparition de cette autre consolation que lui auront été, après, les promesses de l’émancipation et de l’égalité ? Beaucoup de mon travail a tourné et tourne autour de ça, depuis, que cela se voie ou pas, que j’en parle ou pas : de ce désir qu’on voit tout le monde avoir, qu’on a soi-même, d’être réparé (réparation est en soi un beau mot), justifié et consolé. La question n’est plus de la justice, à laquelle il n’y a plus personne à prétendre, à peine plus à croire, qui sait qu’il n’y recourt pas sans risquer d’être humilié plus. Consolation : le mot, c’est vrai, est vieilli, qui sent la religion ou l’enfance. Le temps, longtemps, a semblé venu qu’on en finisse avec. Qu’on s’en débarrasse. Qu’on en eût fini avec, qu’on s’en fût débarrassé, et le temps aurait commencé qu’on y répondît d’une façon politique. Admirable possibilité, admirable promesse, à laquelle j’entends bien que le mot « communisme » a répondu tout un temps, qu’il a répondu à sa « réalisation » près. L’égalité serait possible quand l’éternité ne l’était pas. L’égalité serait possible qui n’aurait plus nul besoin de l’éternité pour l’établir. Mieux même : on devrait à l’égalité d’être libre, quand on aurait dû à l’éternité de n’être qu’un peu plus asservi. Mieux même encore : on n’y dissocierait pas d’être égal et libre. Tout aurait pu commencer alors, le communisme donc, qui a duré si peu. Qui ne recommencera pas avant longtemps.

Ceci m’irrite, qu’il faut bien que je dise, pour dire pourquoi il ne recommencera pas avant longtemps : pour établir le communisme, il faudra plus que jamais en passer par la révolution ‒ aucune urne n’accouchera jamais plus d’aucun communisme. Donc, pour faire la révolution, il faudra prendre les armes, en passer par elles, c’est ainsi et c’est aussi simple. Impossible en France, en France par exemple mais pas seulement, même parmi les classes exploitées qui ne sont pas qu’ouvrières, depuis que, après la guerre, le PCF a prêté la main au gouvernement de l’époque, auquel il participait, pour désarmer la classe ouvrière et résistante (les « milices patriotiques »). La belle devise : De la Résistance à la révolution, dès lors avait fait long feu. La Résistance l’avait emporté, la révolution ne l’emporterait pas. Depuis, il n’y a que les militaires et les flics à porter des armes, et à user d’elles. Qui pour le faire aussi, et contre ? Les intellectuels, qui veulent les uns la révolution, les autres le communisme, quelquefois les deux ? C’est ce qui m’irrite, ou me fait rire, c’est selon et selon les jours : pas un pour avoir jamais eu d’arme entre les mains (sinon les plus anciens, au service militaire, quand il existait encore). Pas un pour savoir ce que c’est qu’une arme, à feu surtout, et pour éprouver (poids, froideur du métal) ce que c’est que d’en avoir une, en main justement. Ce n’est pas si facile de tirer, a fortiori sur autrui (sur soi déjà !) Nous sommes devenus pour cela beaucoup trop doux, beaucoup trop délicats, beaucoup trop compatissants. Et pour tirer sur qui, au juste. Les anciennes tyrannies avaient leurs lieux, leurs figures, avec lesquelles une révolution pouvait en finir. Mais quels lieux, quelles figures ont les nouvelles ? Aucuns, qui sont partout, et sont invisibles (seule invisibilité aujourd’hui, où tout le monde s’emploie à se rendre visible). La révolution, donc, communiste si l’on veut en quelque sens que ce soit, ça aura tout au plus été, vingt ans après le désarmement du peuple résistant : mai 1968. Des slogans (beaux, inspirés), des barricades et des pavés d’un côté ; des coups de matraque et des gaz lacrymogènes de l’autre (pas un mort !). C’est beaucoup, et l’on comprend qu’on reste dans cette nostalgie. Mais les accords de Grenelle ont fait que tout le monde a eu tôt fait de rentrer chez soi, fort de la plus grande grève générale depuis la Libération. Je ne cherche pas à dire que ces accords n’étaient rien (au contraire : pour les exploités d’alors, ce fut beaucoup, inespéré peut-être) ; seulement que ce n’était pas la révolution, ce qu’on dit encore pourtant, sans ciller. Ce n’en fut pas une parce que les syndicats, d’accord avec le pouvoir, ont fait ce qu’il fallait pour que ce n’en fût pas une, et parce que les autoproclamés révolutionnaires n’ont rien fait pour que ce pût en devenir une. Quoi depuis ? les Indignés (tout un programme !), l’occupation des places, les ZAD, Nuit debout… À la vérité, et on en est là, les intellectuels qui parlent de la révolution et du communisme, qui parlent même de révolution communiste, qui en appellent à elle, n’ont pour la plupart jamais eu à vivre et travailler avec des pauvres (chômeurs, exploités, précarisés, prolétarisés) pour lesquels ils seraient en effet justifiés de la faire, et ne savent rien des armes qui seules leur permettraient. Pourquoi, me diras-tu alors, avoir publié des livres qui font l’éloge du communisme, en tous les sens que ce mot peut avoir eu et peut avoir ? Eh bien parce que tout est bon à prendre qui menace le système de domination, qui le compromet, qui lui nuit, y compris ce dans quoi je ne me reconnais que d’un peu loin. Je veux dire : je peux avoir à m’expliquer avec ceux qui haïssent ce système avec moi (Badiou, Bensaïd entre beaucoup d’autres, auxquels cette haine me lie), je ne peux rien vouloir avoir affaire avec ceux auxquels ce système paraît le meilleur, qu’ils défendent par tous les moyens, y compris intellectuels (les convertis, entre autres). Et passer donc alliance avec les premiers pour mettre à mal la puissance des seconds.

samedi 8 octobre 2022

L'espèce humaine par Robert Antelme

Avant Propos


 Il y a deux ans, durant les premiers jours qui ont suivi notre retour, nous avons été, tous je pense, en proie à un véritable délire. Nous voulions parler, être entendus enfin. On nous dit que notre apparence physique était assez éloquente à elle seule. Mais nous revenions juste, nous ramenions avec nous notre mémoire, notre expérience toute vivante et nous éprouvions un désir frénétique de la dire telle quelle. Et dès les premiers jours cependant, il nous paraissait impossible de combler la distance que nous découvrions entre le langage dont nous disposions et cette expérience que, pour la Plupart, nous étions encore en train de poursuivre dans notre corps. Comment nous résigner à ne pas tenter d'expliquer comment nous en étions venus là ? Nous y étions encore. Et cependant c'était impossible. A peine commencions-nous à raconter, que nous suffoquions. A nous-mêmes, ce que nous avions à dire commençait alors à nous paraître inimaginable.

Cette disproportion entre l'expérience que nous avions vécue et le récit qu'il était possible d'en faire ne fit que se confirmer par la suite. Nous avions donc bien affaire à l'une de ces réalités qui font dire qu'elles dépassent {'imagination. Il était clair désormais que c'était seulement par le choix, c'est-à-dire encore par l'imagination que nous pouvions essayer d'en dire quelque chose. j'ai essayé de retracer ici la vie d'un kommando (Gandersheim) d'un camp de concentration allemand (Buchenwald). On sait aujourd'hui que, dans les camps de concentration d'Allemagne, tous les degrés possibles de l'oppression ont existé. Sans tenir compte des différents types d'organisation qui existaient entre certains camps, les différentes applications d'une même règle pouvaient augmente ou réduire sans proportion les chances de survie. 

Les dimensions seules de notre kommando entraînaient le contact étroit et permanent entre les détenus et l'appareil directeur SS. Le rôle des intermédiaires était d'avance réduit au minimum. il se trouve qu'à Gandersheim, l'appareil intermédiaire était entièrement constitué par des détenus allemands de droit commun. Nous étions donc cinq cents hommes environ, qui ne pouvions éviter d'être en contact avec les SS, et encadrés non par des politiques, mais par des assassins, des voleurs, des escrocs, des sadiques ou des trafiquants de marché noir. Ceux-ci, sous les ordres des SS, ont été nos maîtres directs et absolus il importe de marquer que la lutte pour le pouvoir entre les détenus politiques et les détenus de droit commun n'a jamais pris le sens d une lutte entre deux factions qui auraient intrigué le pouvoir. C'était la lutte entre des hommes dont le but était d'instaurer une légalité, dans la mesure où une légalité était encore possible dans une société conçue comme infernale, et des hommes dont le but était d'éviter à tout prix l'instauration de cette légalité, parce qu'ils pouvaient seulement fructifier dans une société sans lois. Sous eux ne pouvait régner que la loi SS toute nue. Pour vivre, et même bien vivre, ils ne pouvaient être amenés qu'à aggraver la loi SS. Ils ont joué en ce sens un rôle de provocateurs. Ils ont provoqué et maintenu parmi nous avec un acharnement et une logique remarquables l'état d'anarchie qui leur était nécessaire. Ils jouaient parfaitement le jeu. Non seulement ils s'affirmaient ainsi aux yeux des SS comme différents de nous par nature, ils apparaissaient aussi à leurs yeux comme des auxiliaires indispensables et méritaient effectivement de bien vivre. Affamer un homme pour avoir à le punir ensuite parce qu'il vole des épluchures et, de ce fait, mériter la récompense du SS et, par exemple, obtenir en récompense la soupe supplémentaire qui affamera davantage l'homme, tel était le schéma de leur tactique. Notre situation ne peut donc être assimilée à celle des détenus qui se trouvaient dans des camps ou dans des kommandos ayant pour responsables des politiques. Même lorsque ces responsables politiques, comme il est arrivé, s'étaient laissé corrompre, il était rare qu'ils n'aient pas gardé un certain sens de l'ancienne solidarité et une haine de l'ennemi commun qui les empêchaient d'aller aux extrémités auquelles se livraient sans retenue les droit commun. 

A Gandersheim, nos responsables étaient nos ennemis. L'appareil administratif étant donc l'instrument, encore aiguisé, de l'oppression SS, la lutte collective était vouée à l'échec. L'échec, c'était le lent assassinat par les SS et les kapos réunis. Toutes les tentatives que certains d'entre nous entreprirent furent vaines.

En face de cette coalition toute-puissante, notre objectif devenait le plus humble. C'était seulement de survivre. Notre combat, les meilleurs d'entre nous n'ont pu le mener que de façon individuelle. La solidarité même était devenue affaire individuelle.

Je rapporte ici ce que j'ai vécu. L'horreur n y est pas gigantesque. Il n y avait à Gandersheim ni chambre à gaz, ni crématoire. L'horreur y est obscurité, manque absolu de repère, solitude, oppression incessante, anéantissement lent. Le ressort de notre lutte n'aura été que la revendication forcenée, et presque toujours elle-même solitaire, de rester, jusqu'au bout, des hommes. Les héros que nous connaissons, de l'histoire ou des littératures, qu'ils aient crié l'amour, la solitude, l'angoisse de l'être ou du non être, la vengeance, qu'ils se soient dressés contre l'injustice, l'humiliation, nous ne croyons pas qu'ils aient jamais été amenés à exprimer comme seule et dernière revendication, un sentiment ultime d'appartenance â l'espèce.

Dire que l'on se sentait alors contesté comme homme, comme membre de l'espèce, peut apparaître comme un sentiment rétrospectif, une explication après coup. C'est cela cependant qui fut le Plus immédiatement et constamment sensible et vécu, et c'est cela d'ailleurs, exactement cela, qui fut voulu par les autres. La mise en question de la qualité d 'homme provoque une revendication presque biologique d'appartenance à l'espèce humaine. Elle sert ensuite à méditer sur les limites de cette espèce, sur sa distance à la "nature» et sa relation avec elle, sur une certaine solitude de l'espèce donc, et pour finir, surtout à concevoir une vue claire de son unité indivisible.

1947.

dimanche 2 octobre 2022

Défense d’écrire Par Michel Surya

 « S’agissant de Proust, sujet pour moi difficile, je veux bien tenter de parler pour te répondre. Des mères d’abord, que Proust selon moi, dis-tu, sauverait. La question n’est pas que de lui, d’abord, elle l’est de beaucoup, parmi lesquels se trouvent sans doute ceux qui l’admirent le plus. Les écrivains ne manquent pas qui n’épargnent pas les pères, qui épargnent tout de même les mères. Les mères qu’ils ont et les mères qu’ils font. Conséquence stricte de ce que je pense ( que je ne pense que pour moi) : pas davantage de descendance que d’ascendance. Ne pas faire des femmes des mères, ne pas faire de soi un père. Ne rien reproduire, surtout pas soi ».

samedi 1 octobre 2022

L'origine de la tragédie Par Friedrich Nietzsche


 "Figurons-nous une génération grandissant avec cette intrépidité du regard, avec cette impulsion héroïque vers le monstrueux, l’extraordinaire ; imaginons l’allure hardie de ce tueur de dragons, l’orgueilleuse témérité avec laquelle ces êtres tournent le dos aux enseignements débiles de l’optimisme, pour « vivre résolument » d’une vie pleine et complète : ne devait-il pas arriver nécessairement que l’expérience volontaire de l’énergie et de la terreur amenât l’homme tragique de cette civilisation à souhaiter un art nouveau, l’art de la consolation métaphysique, la tragédie, comme une Hélène à laquelle il avait droit, et à s’écrier avec Faust :

Et ne devais-je pas, avec une violence passionnée,

Faire naître à la vie la forme la plus divine ? »


L origine de la tragédie. Par Friedrich Nietzsche

 "Déjà, dans la préface à Richard Wagner, c’est l’art, — et non la morale, — qui est présenté comme l’activité essentiellement métaphysique de l’homme ; au cours de ce livre se reproduit à différentes reprises cette singulière proposition, que l’existence du monde ne peut se justifier que comme phénomène esthétique. En effet, ce livre ne reconnaît, au fond de tout ce qui fut, qu’une pensée et arrière-pensée d’artiste, — un « Dieu », si l’on veut, mais, à coup sûr, un Dieu purement artiste, absolument dénué de scrupule et de morale, pour qui la création ou la destruction, le bien ou le mal sont des manifestations de son caprice indifférent et de sa toute-puissance ; qui se débarrasse, en fabriquant des mondes, du tourment de sa plénitude et de sa pléthore, qui se délivre de la souffrance des contrastes accumulés en lui-même. Le monde, l’objectivation libératrice de Dieu, perpétuellement et à tout instant consommée, en tant que vision éternellement changeante, éternellement nouvelle de celui qui porte en soi les plus grandes souffrances, les plus irréductibles conflits, les plus extrêmes contrastes, et qui ne peut s’en affranchir et se libérer que dans l’apparence ; toute cette métaphysique d’artiste peut être traitée d’arbitraire, de vaine, de fantaisiste, — l’essentiel est qu’elle trahit dès l’abord un esprit qui, à tout événement, décida de se mettre en garde contre l’interprétation et la portée morales de l’existence. Ici est proclamé, pour la première fois peut-être, un pessimisme « par-delà le bien et le mal » ; ici cette « perversité du sentiment », contre laquelle Schopenhauer ne se lassa pas de lancer à l’avance ses imprécations et ses foudres, trouve son langage et sa formule, — une philosophie qui ose classer la morale elle-même dans le monde des apparences, qui ose la déclasser, et cela non seulement parmi les « apparences » (dans le sens de l’idéaliste terminus technicus), mais encore parmi les « illusions », comme simulacre, conjecture, préjugé, interprétation, parure, art. Peut-être la profondeur de cette tendance anti-morale peut-elle se mesurer le mieux au silence circonspect et hostile que l’on constate dans tout ce livre à l’égard du christianisme, — du christianisme, comme la plus extravagante variation sur le thème moral qu’il ait été donné à l’humanité d’entendre jusqu’à présent. En vérité, rien n’est plus complètement opposé à l’interprétation, à la justification purement esthétique du monde exposée ici, que la doctrine chrétienne, qui n’est et ne veut être que morale, et, avec ses principes absolus, par exemple avec sa véracité de Dieu, relègue l’art, tout art, dans l’empire du mensonge, c’est-à-dire le nie, le condamne, le maudit. Derrière une semblable façon de penser et d’apprécier qui, pour peu qu’elle soit sincère et logique, doit être fatalement hostile à l’art, je perçus aussi de tout temps l’hostilité à la vie, la répugnance rageuse et vindicative pour la vie même : car toute vie repose sur apparence, art, illusion, optique, nécessité de perspective et d’erreur. Le christianisme fut, dès l’origine, essentiellement et radicalement, satiété et dégoût de la vie pour la vie, qui se dissimulent, se déguisent seulement sous le travesti de la foi en une « autre » vie, en une vie « meilleure ». La haine du « monde », l’anathème aux passions, la peur de la beauté et de la volupté, un au-delà futur inventé pour mieux dénigrer le présent, au fond un désir de néant, de mort, de repos, jusqu’au « sabbat des sabbats », — tout cela, aussi bien que la prétention absolue du christianisme à ne tenir compte que des valeurs morales, me parut toujours la forme la plus dangereuse, la plus inquiétante d’une « volonté d’anéantissement », tout au moins un signe de lassitude morbide, de découragement d’épuisement, profond, d’appauvrissement de la vie, — car, au nom de la morale (en particulier de la morale chrétienne, c’està-dire absolue), nous devons toujours et inéluctablement donner tort à la vie, parce que la vie est quelque chose d’essentiellement immoral, — nous devons enfin étouffer la vie sous le poids du mépris et de l’éternelle négation, comme indigne d’être désirée et dénuée en soi de la valeur d’être vécue. La morale elle-même — quoi ? la morale ne serait-elle pas une « volonté de négation de la vie », un secret instinct d’anéantissement, un principe de ruine, de déchéance, de dénigrement, un commencement de fin ? et par conséquent le danger des dangers ?… C’est contre la morale que, dans ce livre, mon instinct se reconnut comme défenseur de la vie, et qu’il se créa une doctrine et une théorie de la vie absolument contraires, une conception purement artistique, antichrétienne. Comment la nommer ? Comme philologue et ouvrier dans l’art d’exprimer, je la baptisai, non sans quelque liberté, — qui pourrait dire le vrai nom de l’Antéchrist ? — du nom d’un dieu grec : je la nommai dionysienne."