dimanche 4 septembre 2022

MONISME n. m. (de monos, seul) encyclopàedie anarchiste de Sébastien Faure

 Doit être dit moniste tout système, matérialiste ou spiritualiste, il n'importe, qui prétend expliquer l'univers à l'aide d'un seul élément. Dès l'origine, les penseurs s'efforcèrent de simplifier l'apparent fouillis que constituent les phénomènes, de ramener le multiple à l'un, le particulier à l'universel. Pour les premiers philosophes grecs, il n'existait qu'une substance fondamentale, la matière, force vague et mal définie qui engendrait tout ensemble et les êtres vivants et les corps inorganiques. Plus tard, la matière supposée passive et inerte fut opposée à l'esprit, essentiellement actif, et l'on aboutit au dualisme cher aux scolastiques, ainsi qu'à Descartes. Dans l'homme se rencontreraient deux principes hétérogènes, l'âme, d'une part, le corps de l'autre ; dans l'univers à côté de la matière coexisterait un esprit éternel, infini, nécessaire : Dieu, qui en fut le créateur ou l'ordonnateur. Mais Spinoza revint à l'idée d'une substance unique. Étendue et pensée, en d'autres termes matière et âme, sont pour lui deux attributs, les seuls que nous connaissions, de la substance divine constitutive de toute réalité. Aussi ancien probablement que la philosophie, puisque nous le retrouvons dans les premiers livres de l'Inde, le panthéisme, aux formes très variables et que le christianisme ne parvint pas à tuer définitivement même en Europe, confond d'ordinaire le monde et dieu en un être unique.

Nombreux furent les penseurs du XIXe siècle qui admirent de même que les substances dites individuelles et contingentes étaient des déterminations, des modalités, d'une substance simple, immuable, infinie. Dieu serait immanent et dans l'ensemble de l'univers et dans chacun des êtres qui le composent ; non seulement il n'existerait pas sans les individus, mais il n'aurait d'être et de réalité que dans et par les individus. Aujourd'hui, le monisme, dont la vogue fut si grande au début du XXème siècle, continue de désigner des systèmes absolument irréductibles. Celui de Haeckel par exemple, tout à fait matérialiste, s'oppose à l'idéalisme moniste des penseurs protestants. Selon Haeckel, matière et énergie sont les deux attributs inséparables d'une substance unique, qui explique la vie et la pensée au même titre que les phénomènes inorganiques. Elle est la raison d'être de notre, univers pris dans sa totalité, comme dans ses détails ; aussi point de science véritable qui ne repose sur l'expérience. Les prétendues révélations divines sont de vaines illusions ; c'est du travail de nos sens et des cellules nerveuses de notre cerveau que résulte la connaissance ; les sciences de l'esprit sont en conséquence un simple chapitre de la biologie. Bien d'autres philosophes, dont les idées varient par ailleurs, voient dans la matière le fond commun d'où tout sort, même la pensée. Et la majorité des savants actuels, de ceux à qui l'intérêt ne ferme pas la bouche, semble s'être ralliée à cette conception radicalement contraire aux fallacieuses suppositions des théologiens catholiques. Mais il existe un monisme spiritualiste, qui fait de la pensée le principe primordial de tout, même de la matière. Le système des monades, soutenu par Leibniz, en fut l'annonciateur dans les temps modernes ; d'autres doctrines sont nées depuis, qui s'inspirent plus ou moins de Pythagore, de Platon, des Alexandrins. Une même pensée animerait l'univers ; et, sous des formes différentes, une intelligence assez forte percevrait un thème identique, et dans le monde sensible, et dans le monde moral, et dans le monde des idées.

Malheureusement, ces traductions en langages différents de l'idée divine, génératrice de l'univers, restent indéchiffrables pour nous ; c'est une sorte d'instinct qui d'ordinaire nous avertit qu'en définitive le multiple se ramène à l'un. Pour le monisme idéaliste, qui fut très florissant dans les universités anglo-saxonnes, le monde n'est pas une collection de faits, mais un grand fait unique, qui renferme tout. Un esprit absolu, Dieu crée les faits particuliers par cela même qu'il les pense, comme le romancier crée les personnages de ses livres, comme le rêveur crée l'objet de ses songes. L'univers et l'absolu sont un seul fait ; les deux se compénètrent, car être, pour une chose finie, consiste à être un objet pour l'absolu, et, pour l'absolu, être c'est penser l'ensemble des objets particuliers, le tout. Une revue de Chicago, The Monist, se donna comme mission de répandre ces idées parmi les protestants : elle avait comme maxime cette pensée, que l'on déclare admirable et qui est simplement absurde : « Imitons le Grand Tout ». Ces rêveries métaphysiques qu'aucune preuve n'étaie, que la science positive contredit à chaque instant, sont à ranger parmi les mythes dépourvus de tout fondement. S'il est moins poétique, le monisme matérialiste apparaît infiniment plus vrai.

À l'opposé du monisme se place le pluralisme qui proscrit la recherche de l'unité et considère chaque fait comme pouvant être seul de son espèce. William James « admet comme possible que la somme totale absolue des choses ne fasse jamais l'objet d'une expérience positive, ou ne se réalise jamais ni en aucune façon sous cette forme, et qu'un aspect de dispersion ou d'incomplète unification soit la seule forme sous laquelle cette réalité s'est constituée jusqu'à présent ». Ce philosophe a mis le pluralisme au service du spiritualisme et de la religion, ce qui explique l'immense succès obtenu par ses écrits. Mais le pluralisme s'accommode aussi du matérialisme et de l'athéisme le plus complet, ainsi que l'ont montré des penseurs de très grand mérite. (Voir pluralisme.)

C'est dans le plan expérimental que doit être placé le problème du monisme, à notre avis ; fantaisies théologiques, chimères métaphysiques peuvent seulement nous divertir. Or, dans toutes les branches du savoir positif, on tend à rattacher les faits à des lois, et les lois particulières à des lois plus générales. De là les grandes théories, celle de l'unité de composition des corps en chimie, les doctrines électromagnétiques et les thèses d'Einstein en physique, etc. Et les découvertes qui résultent de ce besoin d'unité démontrent, semble-t-il, qu'il répond à la réalité des choses, autant qu'à une inclination subjective. Mais si le monisme est admissible au point de départ, c'est le pluralisme qui convient au point d'arrivée. Partie de l'un, la nature aboutit au multiple ; et de même que le modèle l'emporte sur l'image, l'individu l'emporte sur les abstractions idéologiques auxquelles on s'efforce de le rattacher. Excellente pour établir la filiation des causes, la tendance à l'unité deviendrait régression dangereuse si elle voulait interdire l'infinie diversité dont témoignent et la vie et la pensée. « Un sanglant désir d'unité aveugle certains esprits. Il ne comprennent pas que l'harmonie totale doit résulter de la diversité individuelle, non d'une impossible et néfaste uniformité. »

 

- L. B.

BIBLIOGRAPHIE : E. Haeckel : Le Monisme ; les Énigmes de l'Univers,

etc...

MONARCHIE n. f. (latin, monarchia : de monos, seul, et arkhein, commander) encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

 La monarchie, cette vieille souillure de notre planète, date de l'anthropophagie. Elle a pour emblème un oiseau de proie et constitue un recul monstrueux, une honte et une dégradation ignominieuse de l'espèce humaine sur sa propre préhistoire.

De nombreuses recherches historiques attestent que l'homme primitif vivait relativement heureux dans la promiscuité sexuelle et la communauté de la cueillette et de la pêche au bord des grands fleuves de la forêt vierge. Mais les intempéries et les attaques des bêtes sauvages, l'insécurité et la pénurie créèrent, stimulées par l'ignorance et la peur : Dieu, le règne de la ruse, de la force et la notion antisociale du tien et du mien qui enfantèrent, avec le prêtre, le guerrier et le trafiquant, l'inique société humaine, basée sur la Religion, la Propriété et la Famille.

La Religion, cela veut dire la croyance en un Dieu de justice, de bonté et de toute-puissance qui, en créant l'homme à « son image », le tire du néant et le condamne férocement à mort en lui donnant la vie. La Religion, c'est encore le dualisme du Corps et de l'Esprit au lieu du monisme de la nature.

La Propriété, cela signifie la division de l'humanité en classes rivales et ennemies, en riches et en pauvres, en exploiteurs et en exploités, en gouvernants et en esclaves travaillant depuis des millénaires, sans répit ni espoir, « à la sueur de leur front » pour engraisser une minorité infime de parasites malfaisants. La Famille, hypocrisie suprême ; c'est la paternité physiologiquement incertaine dont la loi fait le pivot du groupe affectif au lieu de la maternité qui ne saurait être douteuse. C'est l'enfant à tout âge qui doit, d'après le § 371 du Code, respect à ses parents et de la femme, que les § § 212 et 213 du même Code condamnent à obéir à son mari, seigneur et maître, qu'elle doit suivre où bon lui semble. La famille, embryon de monarchie, c'est l'inégalité des sexes, la discorde à domicile et la flétrissure de l'amour libre, qui est seul conforme à la sélection naturelle.

La monarchie est la forme politique la plus cyniquement arbitraire qui ait jamais reflété le tréfonds d'antagonismes et d'iniquités des sociétés humaines. Rien que son caractère héréditaire constitue la consécration de l'esclavage du régime. (V.État, société, etc.)

Mais la monarchie, en dépit de son nom, n'a jamais été, au sens absolu du mot, le gouvernement d'un seul. Partout et toujours le roi absolu partageait le pouvoir avec une hiérarchie restreinte, héréditaire, et aristocratique, gouvernant et exploitant la foule des travailleurs, parias et esclaves, au profit de ses privilèges. Le gouvernement d'un seul, dans le sens exact du mot, n'a jamais été qu'un pieux désir des faibles et des impotents à la recherche d'un homme, incarnation suprême de leur Dieu, qui se chargerait de gouverner la société en comblant de ses bienfaits les bons et en châtiant les méchants.

Même les Républiques historiques qui sont des progrès indéniables –moralement – sur l'abjection monarchiste, comme le Salariat l'est sur l'esclavage antique, ne sont, elles aussi, qu'un moyen de gouverner et d'asservir le peuple producteur, sous le voile hypocrite de la souveraineté nationale, aux élus de la naissance et de la fortune.

L'histoire de l'humanité, a dit Büchner, est un épouvantable cauchemar d'où émergent trois points lumineux : la Grèce antique, la Renaissance et la Grande Révolution Française, c'est-à-dire l'aspiration vers le beau, la prise de possession de la Terre avec la conquête du Ciel, et l'affirmation des Droits de l'Homme, complétée par le Manifeste des Égaux réclamant l'égalité de fait, l'égalité économique.

Le reste de l'histoire humaine appartient, hélas ! aux rois et aux prêtres, à ce cauchemar sinistre dont parle le philosophe matérialiste allemand et qu'éclairent seuls les bûchers des suppliciés. La royauté, l'empire, la monarchie... un long cri d'angoisse répond il cette évocation, à cette horreur des horreurs ! Comme Jéhovah, d'après la Bible, n'a pu trouver un juste à Sodome et Gomorrhe, nous ne voyons pas un monarque, mais pas un seul – Marc Aurèle, l'empereur philosophe y compris –, qui, en bonne justice, n'aurait pas dû être mis à mort en vertu de cette loi d'hygiène et de préservation sociale qui dit que celui qui se met au-dessus de l'humanité doit être extrait du nombre des vivants. Les antiques monarchies de l'Orient, l'égyptienne, l'assyrienne, la mède et la persane étaient des despoties pures. L'assyrienne et la chaldéenne, avec sa somptueuse capitale Babylone, aux jardins suspendus de Sémiramis et aux cent tours, est caractérisée par la légende qui veut que, pendant une orgie qui eu lieu au palais du roi, des lettres de feu apparurent sur les murs formant les mots mane, thecel, phares, c'est-à-dire pesé, compté, divisé... et Babylone fut détruite et rasée. Au pays des Pharaons, la vanité des monarques sacrifiait la vie de milliers d'hommes, de fellahs, pour se faire construire des monuments funéraires, vieux comme la pyramide de Chéops de 6000 ans et atteignant 150 mètres de hauteur.

Pour excuser les Pharaons on a prétendu que les pyramides avaient été édifiées pour

faire des observations astronomiques. Elle y ont été partiellement affectées, mais ce goût des Pharaons constructeurs pour l'astronomie semble tout de même douteux. Les Romains, sur lesquels nous avons pris modèle pour les lois, ont été un grand peuple, mais féroce, le peuple des cirques, du panem et circenses, des combats des gladiateurs et du fameux : Christianos ad leones !

César – ave Cesar morituri te salutant ! – se tenait dans sa loge et donnait le signal du combat et il pouvait, si tel était son bon plaisir, ordonner la mort ou faire grâce au vaincu. Police verso, police recto ! César, le modèle des dictateurs, qui frayait la voie à l'Empire, à Rome avait été « l'amant de toutes les femmes et le mignon de tous les hommes ». Il fut aussi l'amant de la célèbre Cléopâtre qui, après « s'en être servis » jeta ses amants en pâture aux crocodiles.

À ce César nous devons les mots ailés : À son batelier : « Tu portes César et sa destinée ». Au Sénat romain, le message : « Veni, vidi, vici ». (Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu). Et aussi le fameux : Si vis pacem, para bellum. (Si tu veux la paix, prépare la guerre)... et le monde, pendant des siècles, a saigné par tous les pores. Et les successeurs de César, les empereurs romains ? Une collection de sadiques et de monstres, depuis Tibère et Néron en passant par Caracalla jusqu'au chrétien Constantin !

Voici le moyen-âge. Si ce n'est pire, ce n'est guère mieux. Comme levée de rideau sur le moyen-âge, voici d'abord Attila et l'invasion des Huns, « sous les chevaux desquels l'herbe ne repoussait plus » ; puis celle des Normands ; ensuite cette parole consolatrice, pendant le massacre de Béziers : « Dieu reconnaitra les siens ! » Les Croisades, les guerres et les déchirements de l'Allemagne éternellement morcelée par ses princes et ses grands. L'invasion des Mongols, en Russie, Ivan le Terrible. L'Inquisition en Espagne !...

En France, la monarchie élective – dit-on – cède la place à la monarchie héréditaire qui s'établit avec Hugues Capet en 987. Louis VIII fait encore sacrer son fils. Saint Louis en fait autant pour le sien et les rois se maintiennent en équilibre entre la noblesse et la bourgeoisie en lutte.

Mais, avec les Bourbons, commence la royauté absolue : toutes les libertés meurent à la fois, la liberté politique dans les États, la liberté religieuse par la prise de La Rochelle et la liberté littéraire par la création de l'Académie française.

Sous Louis XIII, Richelieu achève la consolidation monarchiste de la France et Louis XIV, le « roi soleil », ose dire en 1661 « L'État c'est moi ! », mot qui a trouvé son pendant dans la parole qu'un courtisan adressait à Louis XV, en lui désignant la foule : « Sire, tout ce peuple est à vous ! »...

Sur le tout, se brochent des guerres de succession et des guerres religieuses, jusqu'au jour où le couperet de la guillotine met fin à l'effrayante mascarade royaliste... Mais, hélas ; pour un temps seulement. Car le jeu sinistre a recommencé de plus belle avec le grand assassin, Napoléon 1er, restaurateur de l'esclavage des Noirs et de la marque infamante et qui disait cyniquement, après la bataille d'Austerlitz : « Ce n'est rien, une nuit de Paris réparera tout cela ! »...

Contrairement à ce qui s'est passé en France dans la seconde moitié du moyen-âge, où la royauté tenait la balance entre la noblesse et la bourgeoisie, en Angleterre la royauté absolue fut vaincue, parce que nobles et bourgeois firent cause commune contre elle...

À l'heure où nous sommes, en l'an de grâce 1931, la royauté, après avoir passe par toutes les variantes de l'hypocrisie « constitutionnaliste », semble définitivement vaincue, mais le fascisme, qui n'est qu'un bonapartisme vêtu à la moderne, guette la Révolution au premier tournant de l'histoire qui se présentera. Cela ne saurait faire le moindre doute. La situation mondiale est périlleuse, angoissante au premier chef. La vieille société décomposée né veut pas mourir et la nouvelle ne sait pas naître. Il n'y a plus de parti monarchiste proprement dit parce qu'il n'y a plus de mouvement foncièrement républicain égalitaire et libertaire. Droite et Gauche, discréditées toutes les deux, se confondent – tout en se combattant, – dans la défense de l'ordre social actuel.

Les partis révolutionnaires (socialistes de gauche, communistes et anarchistes) sont chaotiques et manquent de plate-forme nette, précise pour le combat révolutionnaire. Et cependant cette plate-forme, qui rallierait toutes les bonnes volontés révolutionnaires, serait facile à trouver.

Le Droit n'est rien sans la Possibilité de s'en servir. La République politique, pour aussi radicale qu'on la suppose, n'est rien si elle n'est doublée de la République économique.

SOCIALISER LA PRODUCTION À LA RUSSE SANS SUPPRIMER LE SALARIAT ET SANS ÉTABLIR LE DROIT ÉGALITAIRE DE CHACUN SUR LE RENDEMENT SOCIAL N'EST QU'UNE DEMI-MESURE.

Laissons dire ceux qui prétendent que le progrès ne peut s'accomplir que par étapes. Compter là-dessus, c'est se condamner à tourner éternellement sur place. Ce n'est qu'en brisant la chrysalide que le papillon prend son vol. Ce n'est qu'en renversant l'État et en tuant le régime de la propriété que nous pourrons établir la République Sociale, la société sans Dieu ni maîtres dans laquelle tous les hommes et toutes les femmes seront économiquement égaux, intellectuellement affranchis et moralement solidaires.

 

– Frédéric STACKELBERG.

MOLÉCULE n. f. (du latin fictif molecula, diminutif de moles, masse) encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

 Signifie donc petite masse, petite particule de matière. Cette définition prête à confusion : on pourrait, en l'adoptant, être conduit à confondre atomes et molécules, qui seraient ainsi pris indifféremment les uns et les autres pour désigner les parties constituantes de la matière. Le véritable sens précis auquel s'est arrêté la chimie oderne est le suivant : La molécule est la limite de la divisibilité de la matière.

Choisissons un exemple.

Prenons un morceau de cristal de roche (quartz) ; à l'aide d'un marteau divisons-le en fragments de plus en plus petits. Chacun des dits fragments continuera à présenter les propriétés physiques et chimiques du quartz : ses facettes feront entre elles des angles dièdres invariables qui se rencontreront dans le plus petit fragment. Quand il ne nous sera plus possible de pousser la division du cristal de roche envisagé, jusqu'à en obtenir une particule qui ne pourrait plus être décomposée en éléments quartz, nous aurons obtenu une molécule de quartz. La molécule est ainsi la plus petite quantité d'un corps qui puisse exister à l'état libre. C'est donc, ici, la plus petite quantité de quartz qui puisse exister. Si, au cours de modifications nouvelles, une molécule de quartz change, ce n'est plus une molécule de quartz. La substance formée est aussi dissemblable du quartz qu'elle peut l'être.

La science moderne nous a révélé que les molécules sont elles-mêmes composées d'éléments plus petits encore appelés atomes (voir ce mot) lesquels seraient  eux-mêmes divisibles en particules plus ténues encore : ions et électrons. Les atomes restent la plus petite quantité d'un élément qui puisse exister dans la molécule.

La matière de tous les corps, et par conséquent la matière universelle, est formée par l'agrégat des molécules, elles-mêmes constituées d'atomes. Lorsque tous les atomes d'une molécule sont les mêmes, nous nous trouvons en présence des corps « simples » ou éléments tels que le fer, l'oxygène, etc. Quand les atomes entrant dans la constitution des molécules sont différents, nous avons des corps « composés » : amidon, sulfate de cuivre, albumine, pyrite de fer, etc. Entre les molécules d'un corps existent des espaces intermoléculaires dont les dimensions sont plus grandes que celles des molécules, tout comme il y a, dans les molécules, des espaces inter-atomiques. Tous ces espaces sont occupés par l'éther. Dans la masse de la matière, les molécules et dans celle des molécules, les atomes sont animés d'un mouvement extrêmement rapide, échappant à nos sens et sans lequel la matière n'existerait pas. On a l'image de cet état de choses dans le Cosmos, où les astres sont – toutes proportions gardées – comme les molécules d'un corps et maintenus dans l'espace par leur mouvement perpétuel. L'agitation des molécules échappe à notre perception directe ; mais elles sont animées de mouvements très vifs et désordonnés. Ce mouvement incessant des molécules, particulier à toute la matière, auquel on a donné le nom de mouvement « Brownien » ne s'arrête jamais.

Il est éternel et spontané. Il nous est pour ainsi dire impossible de connaître le poids absolu et la grandeur des molécules. On ne peut saisir entre elles que des rapports de poids et de volume. Ces rapports constituant la connaissance des poids et des volumes moléculaires sont rapportés à une unité constante : le poids d'un atome d'hydrogène. Les molécules des différents corps pèseront donc plus ou moins que l'atome d'hydrogène, lequel pèse notablement moins « que le milliardième de milliardième de milligramme ». (J,. Perrin : les Atomes.)

Il nous est difficile de nous faire une idée de la petitesse des atomes constitutifs des molécules – deux atomes au moins devant être réunis pour constituer une molécule. – Dans une tête d'épingle ordinaire, il y aurait 8 sextillions d'atomes (8000 milliards de milliards). Un millimètre cube d'hydrogène contiendrait 36 millions de milliards de molécules. Et un millimètre cube d'éther renferme d'après Clausius et Maxwell, 7716 x (10 élevé à la 54ème puissance) d'atomes ou 7716 suivi de 53 zéros !

La vitesse avec laquelle se meuvent les molécules a été évaluée a 1698 mètres par seconde pour l'hydrogène, tandis que pour les gaz plus lourds, elle varie avec le poids tout en diminuant d'une façon notable.

La chimie moderne ne saurait se passer actuellement de la théorie atomique ; sans elle toutes les conceptions qu'elle renferme s'écrouleraient. Ce n'est cependant qu'une hypothèse ; nous n'avons aucune idée réelle de ce qu'est un atome. Nous ne savons rien de sa constitution, de sa forme, de son poids réel, de sa position, de sa couleur. Mais, venue de l'Antiquité jusqu'à nos jours, toujours perfectionnée, et vivante, confirmée et renouvelée par les travaux modernes sur la radioactivité, elle a l'avantage énorme d'être un instrument fécond dont les fruits et les applications sont nombreuses et bienfaisantes et c'est grâce à elle que le problème de la matière a cessé d'être un problème métaphysique, pour devenir de plus en plus un problème d'ordre expérimental et positif.

 

– Ch. ALEXANDRE.

MOINE n. m. (latin monacus, grec monakhos, de monos, seul) encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

 Religieux qui vit dans un couvent ; membre d'une communauté religieuse d'hommes. La vie monastique suppose le renoncement au monde et la pratique de la pénitence. Conséquence logique de la croyance aux vérités révélées, de la religion, à savoir : que l'âme seule a chez l'individu une vie réelle, une existence libre et immortelle, que le corps n'est qu'un phénomène, un accident, par conséquent une chose absolument négligeable. Le corps n'est qu'un moyen pour l'âme de mériter ou de démériter, de gagner l'infini des jouissances ou de sombrer dans les souffrances éternelles : le ciel ou l'enfer. Les tendances du corps sont comme lui-même, nécessairement matérielles, limitées, finies, et celles de l'âme, comme elle-même : spirituelles, illimitées, infinies. Les premières éloignent de Dieu, de sa loi, tandis que les seconds rapprochent de l'Être suprême. Il faut donc soumettre les tendances du corps (passions), aux tendances de l'âme (foi). On devra ainsi, pour faire son salut, éviter les occasions de pécher, sauvegarder le corps de tout ce qui peut éveiller ou exacerber les désirs et les passions, d'où cet éloignement du monde, cette retraite au désert ou dans les couvents. Et quand, malgré tout, le corps se rebelle et que grondent ses appels, il faut diminuer son emprise, l'affaiblir, le punir – d'où la pratique de la pénitence, de la macération, de l'ascétisme – afin de le rendre plus souple, plus docile à la volonté de l'âme... Le grand ennemi des religions, c'est la vie. Toute doctrine religieuse qui enseigne un au-delà de la vie, est une doctrine de mort.

Il est assez difficile d'indiquer à quelle époque les moines firent leur apparition ; toutefois on en trouve trace vers la moitié du troisième siècle de l'ère chrétienne, en Orient ; sous le nom d'ermites ou anachorètes, ils vivaient dans des cabanes solitaires. Il fut donné, en effet, au christianisme de produire cette espèce d'individus qui se faisaient une gloire de la vermine et de la crasse de leur corps, qui exaltaient la mort et maudissaient la vie.

Mais, pour une pareille existence, une foi robuste était indispensable ; nul doute ni sur la réalité de la Révélation, sur celle de l'existence d'un ciel et d'un enfer, ni d'un Dieu, ne devait effleurer l'esprit du moine. L'ignorance y devait pourvoir. Mais vinrent les siècles de doute ; la règle fut examinée, la vie reconquit en partie ses droits. Seuls les peuples continuèrent à accepter la loi de renoncement aux joies et aux richesses ; leurs conducteurs, reprenant la tradition païenne, s'essayèrent à faire de leur vie une perpétuelle jouissance. Les moines avaient été rassemblés en communautés par Saint-Pacôme qui, en 340, institua les premiers cénobites. Sa soeur, vers la même époque, ouvrait aux femmes les premiers couvents de nonnes.

Au IVème siècle, saint Basile, évêque de Césarée, avait composé la fameuse règle qui régit encore aujourd'hui les moines orientaux. Au VIème siècle, saint Benoît de Nursie, abbé du Mont Cassin, légiféra pour les moines de l'Occident. Sa règle forma les moines Bénédictins qui donnèrent naissance aux Camaldules, aux Chartreux, aux ordres de Citeaux et de Clairveaux.

Tant que dura la foi, les monastères furent de sévères retraites, de saints lieux de prières, de mortifications et de labeur. Mais les moines ne tardèrent pas à subir l'attrait du grand courant qui entraînait les princes et le pape lui-même vers les fêtes et les plaisirs. Dès lors, très souvent, le couvent est transformé en une vaste maison de débauche. Le travail y est délaissé, la « mortification » consiste à bien manger, boire et paillarder.

Cependant, l'Église a su répandre, dans le monde, une légende peu controversée qui consiste à nous présenter les monastères comme des maisons de science à qui nous devons la transmission de tous les trésors de l'antiquité. On cite les Bénédictins comme des modèles d'application, de patience et de savoir. Or, à de très rares exceptions près, la vérité est toute autre. La patience et l'application des moines copistes a été des plus néfastes. Certes, ils nous ont légué dés manuscrits parfaitement écrits et aux enluminures merveilleuses ; mais on y cherche en vain les oeuvres profanes de la Grèce et de la Rome antiques. Mieux, les quelques œuvres qui sont parvenues jusqu'à nous et qui nous ont révélé le degré de civilisation atteint par ces ancêtres, ont subi de tels outrages – résultats de la patience et de l'application des moines altérateurs – qu'on a dû les soumettre à l'analyse chimique et critique, afin de séparer le faux du vrai, magistralement embrouillés pour les intérêts de la cause chrétienne.

Et quand on leur reproche ces faux ignobles que, grâce à la science, ils ne peuvent plus nier, voici comment ils se défendent, par la voix du grand catholique Joseph de Maistre : « De ce vague qui régnait dans les signes cursifs, ainsi que du défaut de morale et de délicatesse sur le respect dû aux écritures, naissait une immense facilité et, par conséquent, une immense tentation de falsifier les écritures ; et cette facilité était portée au comble par le matériel même de l'écriture ; car, si l'on écrivait sur la peau, in membranis, c'était pire encore, tant il était aisé de ratisser et d'effacer ».

C'est principalement au moyen-âge, et spécialement au VIIème siècle, que les moines, manquant de papier à l'heure où les chicanes religieuses battaient leur plein, et ne pouvant plus compter sur les fabriques d'Égypte détruites par Omar, se ruèrent sur les manuscrits que l'on avait enfermé dans les monastères pendant les invasions des barbares, les grattèrent, les lavèrent et y couchèrent leurs élucubrations. « Le papyrus, dit G. Itasse dan son étude sur les « faux » (C. Delagrave, 1898), même malgré son peu d'épaisseur, n'échappa point à cette exécution. Véritable armée de destructeurs, enrégimentés sous les ordres de docteurs irascibles et vindicatifs, les moines saccagèrent toutes les richesses bibliographiques des temps anciens, et ne laissèrent échapper à l'étreinte de leurs doigts crasseux et repoussants que quelques débris d'une littérature qu'ils ignoraient ou qu'ils considéraient comme néfaste... Un ou deux fragments d'un véritable intérêt littéraire ont été surpris de la sorte sous l'écriture plus récente de quelques ouvrages de piété ou de controverse. Les recherches d'une érudition patiente, aidées du secours de la chimie, sont parvenus à rétablir des morceaux, même d'une certaine étendue, comme, par exemple, la République de Cicéron, retrouvée en grande partie par M. A. Maï. »

Voici ce que nous dit Michelet, à ce sujet : « S'il est vrai, comme s'efforcent de nous le persuader les écrivains prévenus en faveur du monarchisme, que les rescriptions aient sauvé quelques ouvrages importants, il est bien plus certain que le grattage en a fait périr un nombre qui ne se peut calculer. Plût au Ciel que les Bénédictins n'eussent jamais su ni lire ni écrire ! Mais ils eurent la rage d'écrire et de substituer d'ignobles grimoires aux chefs-d'oeuvre sublimes qu'ils ne comprenaient point. Sans eux, la fureur des barbares et des dévots eût été à peu près stérile. La fatale patience des moines fit plus que l'incendie d'Omar, plus que celui des cent bibliothèques d'Espagne et de tous les bûchers de l'Inquisition. Les couvents où l'on visite avec tant de vénération les manuscrits palimpsestes, ce sont ceux où s'accomplirent ces idiotes Saint-Barthélémy des chefs-d'oeuvre de l'antiquité. »

Vers le XIIIème siècle, fleurissent les ordres mendiants. On ne se cache plus ; la règle consiste à accomplir le voeu de pauvreté et à ne vivre que d'aumônes. Il y avait quatre ordres de moines mendiants : les franciscains, les dominicains, les carmes et les augustins, chacun de ces groupes donnant naissance à d'autres catégories. On comptait :

1° Les frères mineurs ou franciscains ;

2° Le second ordre ou les clarisses, instituées par sainte Claire, en l'année 1212 ;

3° Le tiersordre ou les tertiaires, à qui le même fondateur donna une règle en 1221 ; 4° Les capucins, l'un des ordres les plus nombreux de l'Église ;

5° Les minimes, fondés par saint François-de-Paul ;

6° Les frères prêcheurs ou dominicains, établis vers 1216, sous les auspices et la conduite de saint Dominique de Guzman ; les religieux de cet ordre furent appelés Jacobins en France ;

7° Les carmes, venus de la terre sainte, en Occident, pendant le XIIIème siècle ;

8° Les ermites de saint Augustin, dont l'Institut fut mis au nombre des ordres mendiants par le pape Pie IV, en 1567 ;

9° Les servites ou ermites de saint Paul, les hiérolymites, les cellites, etc... ;

10° Enfin l'ordre du Sauveur et celui de la pénitence de la Madeleine.

Les ordres et les monastères se multiplièrent. Le nombre des moines s'accroissait avec une rapidité inouïe. On comprend facilement que dans les pays de la chrétienté, tous pauvres, les paysans immensément miséreux, proie inoffensive des seigneurs, victimes des guerres ininterrompues, ne faisaient pas volontairement l'aumône suffisant à satisfaire toute cette racaille d'inutiles, d'oisifs, ayant bonne gueule et le reste. Il y eut des moines pillards, quand les menaces de l'enfer ne produisaient pas l'effet attendu. Potter rapporte que : « lors de l'enquête faite par ordre du Parlement de Paris, et à la demande des syndics et consuls de la ville d'Aurillac (22 avril 1555), plus de 80 témoins déposèrent que les moines et les religieuses des deux couvents de la ville se livraient à tous les excès de la débauche.

Chaque moine avait une ou plusieurs maîtresses, filles enlevées ou débauchées leurs parents, femmes ravies à leurs maris ; 70 bâtards étaient nourris, avec leurs mères et les moines, dans le couvent, des offrandes des fidèles. Les moines s'emparaient des filles et des femmes qu'ils trouvaient à leur convenance, en plein jour, au vu et au su de tout le monde, et les chassaient devant eux à grands coups de poings et de pieds jusqu'à leur repaire. Les plaintes continuelles des bourgeois et surtout les violences que les moines commettaient à leur égard, et les assassinats même dont ils s'étaient rendus coupables, firent séculariser le couvent. Dans la maison abbatiale, on découvrit un cabinet chargé de peintures obscènes et qui était appelé le lupanar de M. d'Aurillac.»

« Presque toujours, nous dit le Lachâtre, les moines ont mérité la réprobation qui les a frappés, notamment au XVIème siècle, quand Rabelais et toute la pléiade des écrivains leur faisaient une si rude guerre d'esprit et de bon sens. Voici le portrait du moine, d'après H Estienne :

Pour nombrer les vertus d'un moine, Il faut qu'il soit ord (sale) et gourmand, Paresseux, paillard, mal-idoine (malpropre), Fol, lourd, yvrogne et peu sçavant ; Qu'il se crève à table en buvant Et en mangeant comme un pourceau. Pour peu qu'il sache un peu de chant, C'est assez, il est bon et beau...

 

D'un autre côté, un abbé, Bois-Robert, décrit ainsi les moines de son abbaye : Mes moines sont cinq pauvres diables, Portraits d'animaux raisonnables; Mais qui n'ont, pas plus de raison Qu'en pourrait avoir un oison. Mais ils ont grosse et large panse, Et par leur ventre je connoy Qu'ils ont moins de souci que moy. Sans livre, ils chantent  par routine Un jargon qu'à peine on devine. On connait moins dans leur canton Le latin que le bas-breton. Mais ils boivent, comme il, me semble, Mieux que tous les cantons ensemble.

 

Voici comment Sanlesque peint ceux de son époque :

Les moines, dirait-il, ont d'étranges défauts ; Ceux qui ne sont qu'oisifs sont les bons de Clairvaux. Dès qu'un Célestin tousse, il lui faut de la viande ; La jambe du Feuillant sent la pâte d'amende. Le Capucin voyage un mois pour un sermon ; Le Fontevrault s'occupe à tripler son menton ; Le Carme est devenu marchand de scapulaire. Parmi les Jacobins, point de foi qu'au rosaire ; La guêtre au Récollet donne un air cavalier ; Le Cordelier, enfin, est toujours cordelier.

 

Rabelais plaisante ainsi les moines de son temps : « Semblablement ung moine ne laboure, comme le paysan ; ne guarde le pays, comme l'homme de guerre ; ne guarit les malades comme le médecin ; ne presche ny endoctrine le monde, comme le bon docteur evangelicque et pédagoge ; ne porte les commoditez et choses nécessaires à la républicque, comme le marchant. C'est la cause pourquoy de tout sont huez et abhorryz. Il n'y ha rien si vray que le froc et la cagoule tire à soy les opprobes, injures et malédictions du monde, tout ainsi comme le vent dict Cecias attire les nues. La raison péremptoire est parce qu'ils mangent la merde du monde, c'est-à-dire les péchez... Si entendez pourquoi un cinge en une famille est toujours mocqué et harcelé, vous entendez pourquoy les moynes sont de tous refuys et des vieulx et des jeunes. Le cinge ne garde point la maison, comme ung chien ; il ne tire pas l'aroy (charrue), comme le boeuf ; il ne produit ny lait, ny laine, comme la brebis ; il ne porte pas le faix, comme le cheval. Ce qu'il faict est tout conchier et de guaster, qui, est la cause pourquoi de tous receoipt mocqueries et bastonnades. »

 

Toutes les productions de l'époque nous présentent le moine gros, gras, franc licheur et trousseur de servantes. En vain quelques papes voulurent endiguer le flot qui soulevait tant de railleries, de dégoûts, de haines, les moines furent plus forts que les papes.

L'inutilité, la vilenie, l'inconduite, les crimes des moines facilitèrent beaucoup l'éclosion, puis le développement du protestantisme. Soumis dès lors à une sorte d'examen public, obligés de se défendre contre les attaques qui leur venaient de toute part, parfois désavoués par Rome qui sentait la domination lui échapper, les moines furent soumis à une règle extérieure un peu plus sévère. Beaucoup émigrèrent aux pays nouveaux, où ils apportèrent leurs vices et y furent souvent d'une âpreté et d'une férocité inouïes. Ils furent dans les pays latins les inquisiteurs qui ont inscrit dans l'histoire les pages les plus sombres.

Incapables d'enrayer le vaste mouvement d'émancipation spirituelle, intellectuelle et politique qui, du protestantisme, allait au siècle des encyclopédistes, de la Révolution d'Angleterre à la Révolution française, ils durent s'adapter pour ne pas disparaître. Et il faut avouer qu'ils y ont réussi pleinement. L'aumône et la vente des indulgences nourrissant peu les moines, ils se firent marchands, commerçants, industriels. Ils se formèrent en congrégations (voir ce mot) et raflèrent de par le monde des fortunes considérables. Tous les moyens leur furent et leur sont bons : captations d'héritage, comme exploitation d'usines ou de commerces.

Sous sa forme originelle, le monachisme était une folie, sous sa forme actuelle, il est une ignominie, ce que Diderot, avec son grand talent, a ainsi exposé : « Les monastères sont-ils donc si essentiels à la constitution d'un État ? Jésus-Christ a-t-il institué des moines et des religieuses ? L'Église ne peut-elle absolument s'en passer ? Ne sentira-t-on jamais la nécessité de rétrécir l'ouverture de ces gouffres où les races futures vont se perdre ? Toutes les prières de routine qui se font là valent elles une obole que la commisération donne au pauvre ? Dieu, qui a créé l'homme sociable, approuve-t-il qu'il se renferme ? Dieu, qui l'a créé si inconstant, si fragile, peut-il autoriser la témérité de ses voeux ? Toutes ces cérémonies lugubres qu'on observe à la prise d'habit et à la profession, quand on consacre un homme ou une femme à la vie monastique et au malheur, suspendent-elles les fonctions animales ?

Au contraire, ne se réveillent-elles pas dans le silence, la contrainte et l'oisiveté, avec une violence inconnue aux gens du monde, qu'une foule de distractions emporte ? Où est-ce qu'on voit des têtes obsédées par des spectres impurs qui les suivent et qui les agitions emporte ? Où est ce qu'on voit des têtes obsédées pâleur, cette maigreur, tous ces symptômes de la nature qui languit et se consume ? Où les nuits sont-elles troublées par des gémissements, les jours trempés de larmes versées sans cause et précédées d'une mélancolie qu'on ne sait à quoi attribuer ? Où est-ce que la nature, révoltée d'une contrainte pour laquelle elle n'est point faite, brise les obstacles qu'on lui oppose, devient furieuse, jette l'économie animale dans un désordre auquel il n'y a plus de remède ? En quel endroit le chagrin et l'humeur ont-ils anéanti toutes les qualités sociales ? Où est-ce qu'il n'y a ni père, ni frère, ni soeur, ni parent, ni ami ? Où est le séjour de la haine, du dégoût, des vapeurs ? Où est le lieu de la servitude et du despotisme ? Où sont les haines qui ne s'éteignent point ? Où sont les passions couvées dans le silence ? Où est le séjour de la cruauté et de la curiosité ?... Faire voeu de pauvreté, c'est s'engager par serment à être paresseux et voleur ; faire voeu de chasteté, c'est promettre à Dieu l'infraction constante de la plus sage et de la plus importante de ses lois ; faire vœu d'obéissance, c'est renoncer à la prérogative inaliénable de l'homme, la liberté. Si l'on observe ces voeux, on est criminel ; si on ne les observe pas, on est parjure. La vie claustrale est d'un fanatique ou d'un hypocrite. »

En France, les voeux ne sont pas reconnus par les lois, ils ont été supprimés par l'Assemblée Constituante le 13 février 1790 ; cependant le christianisme sait provoquer les vocations et quand l'expérience paraît mauvaise, bien peu osent s'affranchir. Dans une société où la vie est sans cesse diminuée, appauvrie, limitée à quelques manifestations strictement codifiées ; où tous les généreux élans sont brisés, il est normal que des individus insatisfaits, par réaction, parce qu'ils n'ont pas le courage de vivre quand même, contre ou hors les lois, trouvent un goût étrange, agréable même, à cette mort partielle qui, pensent-ils, les délivrera des laideurs de la vie. Les réveils de la chair sont parfois terribles et les disciplines n'ont d'autre effet que de développer les passions anormales.

Les lois ne peuvent rien contre cet état déplorable ; seule une organisation sociale meilleure y apportera remède en redonnant tout son sens à la vie.

 

– A. LAPEYRE.

vendredi 2 septembre 2022

Journal Par Franz Kafka

 "Hier soir, j'avais déjà un pressentiment en retirant ma couverture de mon lit, je me suis couché et j'ai de nouveau pris conscience de toutes mes capacités comme si je les avais tenues dans une seule main; elles me contractaient la poitrine, m'enflammaient la tête; afin de me consoler de ce que je ne me levais pas pour travailler, je répétai pendant un bon moment: " cela ne peut pas être bon, cela ne peut pas être bon", et, avec une préméditation presque visible, j'essayai de rabattre le sommeil par-dessus ma tête. Je pensais sans cesse à une casquette sans visière que j'aurais baissée d'une main puissante sur mon front pour le protéger. Que de choses ai-je perdues hier, comme le sang se pressait dans ma tête étroite, dans ma tête capable de tout et retenue uniquement par des forces qui, indispensables à ma simple existence, se gaspillent à la retenir".

"Il est certain que tout ce que j'ai conçu à l'avance, et même quand je suis dans une bonne disposition d'esprit, que je l'ai inventé mot pour mot ou même accidentellement mais dans un langage expressément formé, apparait sec, faux, figé, embarrassant pour tout mon entourage, et surtout, plein de lacunes, dès que je me mets à ma table pour essayer de le transcrire et bien que rien de la conception originale n'ait été oublié. Cela tient naturellement en grande partie à ce que je ne créé quelque chose de valable que dans les moments d'exaltation où je suis délivré du papier, moments que je crains plus que je ne les désire, si fort que je les désire aussi d'autre part; mais alors, l'abondance est si grande que je suis obligé d'y renoncer et je puise aveuglement dans le courant, prenant à pleines mains ce qui se présente au hasard, de sorte que lorsque je veux la mettre tranquillement par écrit, mon acquisition n'est rien en comparaison de l'abondance dans laquelle elle vivait; incapable de recréer cette abondance, elle est mauvaise et gênante, puisqu'elle me séduit en vain".

"Cet après-midi, avant de m'endormir - mais je n'ai pas dormi du tout - , j'ai eu le buste d'une femme de cire couché sur moi. Son visage était rejeté en arrière au-dessus du mien, son avant-bras gauche me comprimait la poitrine".

Journal Par Franz Kafka

 "Cet après-midi, au moment de m'endormir. Comme si le solide couvercle qui enveloppe mon crâne indolore s'était enfoncé plus profondément à l'intérieur, laissant une partie du cerveau dehors, dans le libre jeu des lumières et des muscles".

"Se réveiller par un froid matin d'automne, dans une lumière jaunâtre. Passer à travers la fenêtre presque fermée et, alors qu'on est encore devant les vitres, avant de tomber, planer les bras étendus, le ventre bombé, les jambes repliées en arrière comme les figures de proue sur les vaisseaux de jadis".

"Avant de m'endormir.

Il semble que ce soit affreux d'être célibataire et, en vieillard gardant à grand peine sa dignité, de demander accueil aux autres quand on veut passer une soirée en compagnie, de porter soi-même son diner chez soi dans une main, de n'avoir personne à attendre en flânant avec une tranquille assurance, de ne pouvoir faire de cadeaux à quelqu'un qu'avec effort ou dépit, de dire au revoir devant la porte des maisons, de n'être jamais jamais à même de grimper les escaliers aux côtés de sa femme, d'être malade et de n'avoir pour consolation que ce qu'on aperçoit de la fenêtre si l'on peut s'assoir sur le lit, de n'avoir dans sa chambre que des portes de communication s'ouvrant sur les appartements des autres, de se sentir étranger aux membres de sa famille avec lesquels on ne peut conserver des liens que grâce au mariage, au mariage de vos propres parents d'abord, puis au vôtre quand l'effet de celui-ci commence à faiblir, d'être obligé d'admirer les enfants des autres sans avoir le droit de répéter sans cesse: je n'en ai pas, d'éprouver un sentiment immuable de son âge, parce qu'il n'y a pas de famille qui croisse en même temps que vous, de se composer une apparence et un maintien calqués sur un ou deux célibataires surgis de nos souvenirs de jeunesse. Tout cela est vrai, mais nous porte facilement à commettre l'erreur d'étaler si loin devant nous les souffrances futures, que le regard est obligé de les dépasser largement et ne revient pas en arrière, alors qu'en réalité on sera là, tant aujourd'hui que plus tard, avec un corps et une tête réelle, par conséquent aussi avec un front pour cogner dessus avec la main".

Je ne vais parler qu’à celui qui est déjà parti Par M.A.


 

Discussion imaginaire avec M.               Partie I

 

M., cette discussion, nous ne l’aurons jamais…Elle est née morte dans mon rêve de la tenir…Tu as disparu parce que je t’ai fait disparaitre, j’ai créé la disparition de ma curiosité…

Je voulais te dire, j’aurai voulu te dire, j’aurais souhaité avoir le courage te l’impudeur de te dire : je t’ai connu et je vais être obligé d’arrêter d’écrire. J’en suis obligé car j’ai atteint la fin d’une ligne droite.

Elle a été rapide, directe, intransigeante, éprouvante, exigeante…mais tellement joyeuse.

Elle a été joyeusement captivante, désolante, irritante mais je ne pourrais plus jamais écrire sans penser que tu l’as déjà dit, écrit et tellement mieux.

Je ne vais plus écrire non parce que je n’aime plus écrire, non, au contraire, je ne vais plus écrire puisque tu as écrit mieux ce que j’aurais pu écrire si j’avais eu ton talent.

Je ne vais plus écrire, justement parce que je ne lirais plus ce que j’aurais pu écrire si j’avais eu un jour une parcelle de ta clairvoyance.

Je vais arrêter d’écrire pour arrêter de ne plus lire ce que je cherche mais lire ce que je vais découvrir.

Cette discussion, nous ne l’aurons pas, car tu es déjà parti…

Parti, par ma faute, parti, en tentant de te retourner, honnêtement, peut-être, sincèrement, sans doute, mais parti.

Tu m’es parti car je n’ai pas su te dire de ne pas partir.

Et pour te paraphraser : « Je ne vais plus écrire, non parce que je t’ai rencontré, mais parce que je n’ai plus à écrire que je t’ai rencontré ». 

M.A. 21/08/22



Discussion imaginaire avec M.    Partie II

 

M., tu dis, je le dis aussi parfois,  dans ton dernier roman de pensées, lorsque je ne vais pas bien, que la révolution, quelle qu’elle soit, est toujours trahie. Comme une conséquence évidente de son destin, la trahison est le destin de toute révolution. Mais je peux dire aussi, tu ne le dis pas, ou pas vraiment, ou peut-être le penses-tu sans le dire, sans l’écrire, seules les révolutions messianiques sont amenées à être victorieuses.

Pour le malheur de ceux qui n’en veulent pas de celles-là, pour ceux, à long terme, qui n’en veulent plus après les avoir amenées à gouverner.

Alors, peut-on encore en vouloir une ?  Cela reste un rêve que l’on peut avoir. Comme quelque chose qui peut nous aider à tenir, une sorte de béquille. Qui peut encore rêver d’une révolution alors qu’ils en craignent la trahison, qu’ils savent assurément que de toute façon la trahison en sera la conclusion ? Tu dis également, je le pense et je peux l’écrire dorénavant, « la politique est une malédiction et n’est que malédiction ». Je ne le pense pas parce que tu le penses, que tu l’écris ; je le pense également parce que je ne l’ai pas encore écrit mais que je le pense depuis bien longtemps.

M., tu dis que l’on ne peut être que déçu de la révolution car elle n’est jamais ce qu’on espère. Mais toute une population peut-elle vouloir la même révolution, sans croire au messianisme, sans ne plus croire au messianisme religieux ? Peut-on plus croire au messie de la politique qui est une malédiction ? Le messie de la malédiction, peut-il être le guide d’un peuple qui ne rêve plus que du malheur de peur de prendre en main son potentiel bonheur ?

M., tu dis, tu ne le dis jamais assez fort pour que quelqu’un puisse le croire, tu dis que tu fuis la politique, que la politique c’est fini pour toi. Pour ne pas le dire suffisamment fort, elle est dans ton métier, elle traverse tes écrits que tu ne veux plus écrire parce que tu dis ne plus croire en la politique, elle est dans tes relations, celles-là même que tu fuis sans les fuir puisqu’ils sont invités à écrire dans ta collection.

M., cette conversation ne pourra jamais existée, pour n’être que virtuelle. Je suis mon Dargerman, je suis mon M ;, je suis celui qui lis et que tu écris ; tu es celui qui écrit pour celui qui lis mais qui n’écrira plus.

 

M.A.  22/08/22


 

Discussion imaginaire avec M. partie III



Cher M.,



Tu me l’as écrit personnellement, et je le lis dans ton roman à penser.
A penser l’avenir ? A penser que la police est partout, même dans des relations qui sont nées, mortes, nées/mortes, sans conséquences, me laisser pantois de bêtise, seule avec ma bêtise.

« J’avais noté ceci à ton attention : le nom n’a rien d’intime puisque sa fonction est sociale. Mais le vérifier relève en principe de la police. »

Tu es tous ceux qui ont fui quelque chose ou quelqu’un.

Peut-être t’ai-je posé cette question parce que moi aussi je fuis ? Je fuis quoi ? Mais moi…Je me fuis depuis que je sais que je ne suis pas celui que je devrais être…Je suis devenu celui que les autres ont fait de moi, ont pensé que je devais être…

M., tu sais, tu le sais toi, que jamais tu n’arriveras à te fuir indéfiniment…Mais tu le sais…C’est pour ça que tu ne peux plus t’arrêter, te poser, et tu regardes tous ces chemins que tu as parcouru…sans te poser…avec la crainte de te poser…de poser tout ça…de te dire : « C’est bon, c’est fini…Je ne peux plus aller plus loin »

Et qu’est-ce qu’il adviendra ce jour-là ? M., feras-tu l’irrémédiable, l’as-tu déjà fait ? L’as-tu déjà préparé ? Tu n’as pas encore donné la date mais ce chemin, c’est celui que connaissent tous ceux qui fuient..

C’est pour cela M. que tu aimes l’horizon de la mer à F., parce qu’un horizon, on ne peut jamais l’atteindre. Alors, on peut le regarder, le scruter et se rassurer car, pour le rejoindre, on sait que la route est longue, inatteignable, comme le but de la fuite..

M., un nom, une histoire, celle de EUX, celle que l’on t’a obligé à porter, alors que c'est mort qu'il te "voulait".

Mais M., cher M., ta dernière fuite sera peut-être ton dernier choix...le plus dur…Le plus terrifiant…

Tu ne pourras jamais fuir ceux qui t’aiment, jamais.


M.A. 23/08/22


Discussion imaginaire avec M. partie IV



M. comme il est curieux, je me dis, que tu veilles à tel point disparaitre que tu ne veuilles que connaitre la vie de ceux qui t’interroge.

Qui interrogent ta fuite, nos fuites, et nous les aimons mystère, curiosité non révélée, accrue, ardente, frénésie…

M., ton nom comme une trace indélébile de ton passé. Tu connais les anecdotes des uns et des autres, tu es l’inspecteur de leurs morts, le biographe de leur disparition, tu l’exposes, tu expliques que toi tu ne veux pas que l’on connaisse, que tu refuses que l’on cherche.

M., tu portes fascination à la disparition brutale, comme celle que tu n’as pas faite, que tu n’as pas brutalement infligée, à toi, à ceux qui t’aiment, à ceux qui se posent question.

Tu as choisi la disparition lente de la fuite.

Tu dois l’entendre, je te l’écris, je te le dis, ta disparition est violence pour ceux qui t’aime, que tu n’aimes pas, pas forcément, pas forcément puisque pas de volonté d’attache, ou que tu t'efforces de ne pas aimer.

Tu fuis les attaches, toutes, les familiales, les amicales, celles que tu as choisi, à un moment, qui, aujourd’hui t’encombrent.

M., ta fuite est la vision, la trace, l’absence de ton égotisme. Et, de fait, M. , je te le dis, je te l’écris plus que je ne te le dis, puisque tu as fui ma question de par ma faute, tu m’as fui par mon propre choix de ne plus te voir, de te croiser, tu nous exposes à ce que tu détestes qui n’est pas toi, proche ou lointain.

Autre paradoxe M., pourquoi m’as-tu approché, parlé, jusqu’à la sympathie apparente, réelle ou feinte ? Toi qui fuis toute relation, toute relation amicale, et surtout familiale ?

Tu voulais te prouver (m’infliger) que tu étais encore en capacité de fuir de nouveau…Tu l’as dit, écrit, tu me l’as dit, tu me l’as écrit…

M., j’ai été, vis-à-vis de toi, le Dagerman de M., comme Dagerman réel ou double fut celui de Nietzsche. Tu es Nietzsche et je suis ta Lou ?

Quelle est donc cette construction de l’approche qui n’en était pas une, pas une réelle, une feinte, une approche esquive ?

Je te l’ai écrit, faute de te le dire, je ne connais ni légèreté, ni paix.

Je suis moi qui ait rencontré M., aimé M. et qui, déjà, depuis même le début, même peut-être avant que je te connaisse (reconnaisse ?) regrette M., la disparition de M., le regret peut-être même de t’attendre sans que tu viennes, sans que tu viennes, vraiment. Ou, que tu viennes mais que tu ne me reconnaisses pas, comme un qui aurait pu, qui aurait dû…

Peut-être celui qui aurait pu te faire douter, te faire remettre en cause la fuite, les fuites, toutes les fuites.

M., permets-moi d’avoir cette immodestie puisque nous ne l’avons jamais évoqué, nous ne l’avons jamais espéré, nous n’en avons peut-être jamais eu l’idée.

Je suis celui aussi qui fuit, qui ne veut s’attacher, qui ne s’attache pas, mais à quel prix ?

M.A. 24/08/22

Discussion imaginaire avec M. partie V

M., tu n’es que ce que tu écris ? Tu n’existes que parce que tu penses ? Par ce que tu penses ? Une pensée plus haute que la vie, plus haute que l’existence.
Mais M., tu existes déjà par tes fuites constantes, tu existes par tes absences auprès de ceux que tu as fuis, ceux qui, peut-être, espèrent un retour, et même ceux qui ne l’espèrent plus mais le souhaitent. Tu existes par ceux que tu vas bientôt fuir de nouveau, ceux qui désespèrent de t’aimer sans retour, ou alors, faussement, ou alors, ceux que tu aimes mais que tu vas fuir quand même car ton existence est la fuite. Tu l’écris, tu le dis, tu fuis, tu fuis, en désespoir de cause. Tu ne te fuiras jamais assez.
Il fut un temps où je ne pouvais plus te parler. Le monde dans lequel tu t’es enfermé pendant ces quelques pages m’asphyxiait. Je ne pouvais articuler une pensée et j’ai même eu le culot de penser que tu te trompais. Il ne pouvait pas être question dans un monde que j’avais désormais décidé de quitter, de fuir, pour le coup, de fuir définitivement pour justement penser te rejoindre mais hélas, te rejoindre, aller vers toi, semble me ramener vers mes démons. M., puis la fenêtre, l’ouverture, la lumière, il y a l’amour, toi qui ne croit plus en rien, qui semble ne plus croire en rien, dis-tu, écris-tu, mais toi qui aime l’amour, qui veut croire en l’amour, qui croit en l’amour mais, écris-tu, pas l’amour vulgaire, non, seulement celui qui rejoint l’universel. M. je pense que tu l’as trouvé, tu sais que tu l’as trouvé, ne l’écris tu pas comme pour conjurer un sort, l’écrire serait le perdre, pour le moins le montrer, le dévoiler, pour le mettre en péril, en lumière qui se ferait agressé. Tout cela se cache, se tait, tu l’écris pour un autre, celui que tu caches être, celui qui est ton double, celui à qui tu dis « tu »…Sans doute le dernier recours après la révolution, après la politique, ces désillusions, dis-tu, écris-tu, jusqu’à dire, sans hésiter, des malédictions, de réelles malédictions, que ce ne sont que ça…au nom de ceux qui en sont morts, ou mortellement affectés en ont-ils fait leurs raisons de suicides ? Ceux que tu as suivis, pas à pas, dans leur déliquescence, jusqu’à disparaitre de leurs vivants dans leurs morts, dans leurs inexistences de morts, ceux que l’on ne découvre que tard, par hasard, ou par erreur, de celles que l’on doit élucider…Cette limite en lame de rasoir que tu sembles enjamber comme pour une marelle endiablée jusqu’au soleil ? Ton soleil vers lequel tu sembles revenir à chaque fois, comme pour te ramener vers la vie, vers la lumière…celle qui te permet d’en apercevoir encore en toi.
M., je t’ai aperçu aujourd’hui, je le devais, c’était écrit, quelque part entre nous, un pacte silencieux et secret et j’ai souri, cet après-midi je souriais en te voyant, vivant, heureux parce que deux, heureux parce deux sans eux, ces ombres, ces nuages, ces obscurités jamais assez lointaines…
M.A. 02/09/22