vendredi 19 août 2022

Bibliothèque Fahrenheit 451

 

LA TERRE, LES CORPS, LA MORT

« Existe-t-il un lien entre notre rapport à la mort, les représentations que nous formons de celle-ci et la destruction des conditions de la vie sur Terre ? » Notre difficulté à accepter la mort, trait caractéristique de la pensée occidentale depuis 2 500 ans, qui relève aujourd’hui du déni et culmine avec « les délires du transhumanisme », n’est-elle pas une des sources de notre incapacité à habiter la terre sans la détruire ? Après avoir analysé et retracé la généalogie de cet « invariant anthropologique », Pierre Madelin tente d’élaborer « une conception écologique de la mort ».

La plupart des sociétés ont toujours considéré qu’à l’origine les humains ne mourraient pas et l’être humain est le seul animal à créer des fictions métaphysiques pour se prémunir de la mort. Ce déni s’est le plus souvent accompagné d’un dédoublement de la personne et du réel, entre un pôle somatique et un pôle animiste/somatique, mais sans hiérarchisation. Ainsi, dans le taoïsme, par exemple, la quête de l’immortalité peut s’apparenter à un panbiotisme, les humains se diluant dans la nature. Pourtant, entre -800 et -200, période désignée comme l’âge axial, sous l’influence de nouvelles religions et de nouveaux philosophes ceux-ci ont commencé à définir systématiquement leur identité profonde comme indestructible et étrangère à la Terre. L’hindouisme, par exemple, considère négativement l’existence terrestre et cherche à accéder à une réalité échappant à l’espace et au temps.

Les rapports sociaux, hiérarchiques et violents, impliquant la domination, selon les sociétés, des riches sur les pauvres, des hommes sur les femmes, des humains libres sur leurs esclaves et, au-delà, des humains sur les autres être vivants, sont justifiés par la volonté des ancêtres, de Dieu ou des lois de la nature. Cependant, surtout à l’âge moderne, des critiques dénoncent cette mystification et son caractère idéologique. La philosophie occidentale s’est employée à « naturaliser » les préjugés concernant la survivance après la mort et ces relations de domination. Une logique dualiste fut construite et instituée contribuant à dévaloriser la Terre en partageant la réalité en deux sphères radicalement séparées et en instaurant une hiérarchie entre elles. « En repoussant la Terre hors de soi et de son identité, en niant la dépendance qui le relie à la communauté des vivants, l’humain de l’anthropocentrisme s’efforce in fine de repousser la mort hors de soi. » Pierre Madelin reconstitue cette tradition de pensée depuis Platon, le christianisme et le gnosticisme. Au-delà de la diversité de leurs constructions métaphysiques et théologiques, une obsession commune se manifeste chez chacun par une aspiration à l’immortalité, le « mythe de l’ « indestructibilité » et une dévalorisation de la condition terrestre. Des stoïciens à Alain Badiou, en passant par Spinoza, Schopenhauer, Husserl, « c'est toute ou presque toute la philosophie occidentale qui postule, sous différentes formes et malgré la diversité apparente de ses systèmes, l'existence d'une réalité transcendante, par définition étrangère à la Terre, laquelle se trouve frappée d'une sorte d'irréalité ontologique. » Descartes, en particulier, a vidé la nature de toute qualité spirituelle ou animique pour l'appréhender de façon purement mécanique. « La pensée cartésienne, et sans doute plus encore la pensée de Francis Bacon […] sont symptomatiques de l'émergence d'un imaginaire social de maîtrise rationnelle du monde qui a structuré l'évolution des sociétés occidentales depuis plusieurs siècles avant de s'étendre à la planète entière. » Le dualisme implique en réalité « une triple scission » : entre l'humain et la nature donc, entre certaines catégories d’humains – la nature légitimant idéologiquement la domination des groupes « genrés » et « racisés » –, entre l'essence pensante et le corps de chacun. Descartes cependant fait preuve d'une ambivalence troublante dans son rapport à la mort : avec lui la croyance en l'immortalité commence à vaciller, « laissant s’immiscer dans l'esprit occidental la tentation de poursuivre ici-bas la quête de l’immortalité ». Bacon ira plus loin en affirmant qu'il faut s'employer à abolir la mort.

À l’âge moderne, tous les édifices symboliques qui postulaient un triomphe sur la mort sur un autre plan de réalité et permettaient son acceptation dans sa réalité physique, se sont effondrés provoquant un refus qui peut aboutir à un sentiment d’impuissance ou à une volonté de la combattre à l’aide des sciences et technologies, qui s'exprime notamment dans les idéologies transhumanistes, qui se focalisent sur l'amélioration des capacités humaines, et posthumanis, qui prophétisent l'avènement d’identités surhumaines, notamment avec le développement de l'intelligence artificielle. L'auteur perçoit celles-ci comme « l'aboutissement naturel d'une longue histoire sociale et intellectuelle du refoulement de la mort, la forme la plus aboutie de la logique du dualisme », « l’ultime bégaiement du sujet moderne, le dernier coup d’éclat, tapageur et racoleur, d'un brigand qui se sait condamné mais qui se refuse à quitter la scène, qui réclame son dû au milieu des ruines d’un monde qu’il a méthodiquement contribué à dévaster ». Il les inscrit dans la généalogie des idéologies du progrès nées au XIXe siècle, en particulier du darwinisme social, qui légitima l’expansion capitaliste, justifia les ordres sociaux inégalitaires et coercitifs, la colonisation et les classes sociales, et aboutit à l’eugénisme dont la forme la plus exacerbée fut la solution finale. La raréfaction du travail en raison de l’automatisation des tâches accroit la compétition et voit les « échecs » et les « réussites » attribués aux « mérites » de chacun pour dissimuler les évolutions inhérentes au système. « La mort, pour le capitalisme, constitue la dernière frontière, le scandale ultime, car les morts ne produisent ni ne consomment ; ils ne participent pas à l'accumulation de la valeur. » Les partisans du prolongement indéfini de la vie par formatage génétique et médecine régénératrice, sont les héritiers du monothéisme car ils souhaitent préserver leur personne dans son unité. Ceux qui optent pour le téléchargement de la conscience sur un support artificiel autonome, partagent avec le platonisme et le gnosticisme un fantasme de désincarnation. Pour tous, la mort est un problème technologiquement soluble.
Après l'homme antique, animal rationnel, l'homme classique, sujet cartésien, l'homme structural des sciences sociales, selon la distinction opérée par le philosophe Francis Wolff, voici venu le temps de l’homme neuronal, « animal comme les autres ». Désormais ce dernier est donc un objet comme les autres, tout entier disponible et intégralement instrumentalisable, dont l'activité cognitive est réduite au seul cerveau, le vécu psychique singulier à des processus neuronaux et ceux-ci à une puissance calculatoire et informationnelle. « le transhumanisme est la réaction paniquée d'un sujet en crise, d'un sujet privé des attributs pluriséculaires qui lui permettaient d'affirmer sa supériorité, et en définitive d'un sujet qui entend réaffirmer sa vocation à l'immortalité pour continuer à légitimer sa domination », en rétablissant dans l'immanence de la corporéité le dualisme donc il prétendait s’affranchir, en libérant l’essence informationnelle du cerveau de son association contingente avec le cerveau et le reste du corps.
Val Plumwood distinguait quatre étapes dans les processus de colonisation : la justification et la préparation, l'invasion et l’annexion, l’appropriation, l’incorporation de l’autre. La surenchère technologique actuelle, avec la biologie de synthèse et la géo-ingénierie, pourrait constituer des symptômes de ce quatrième stade, ouvrant l’ère de la « colonisation cosmophage » de la Terre, doublée d’une « colonisation anthropophage ». Sortir de ce « récit du maître » fatalement (auto)destructeur, suppose l’acceptation de la Terre comme foyer et de la mort comme horizon indépassable du vivant.

Par son accès exclusif à l’intériorité, l’homme de l’âge moderne se distingue de l’univers, alors que, jusqu’au Moyen-Âge, il était relié aux différentes intériorités et physicalités qui composent le monde. Nombre de théoriciens de l'écologie défendent une conception relationnelle de la personne. Si la perspective panbiotique, défendue par Val Plumwood notamment, rend la mort moins angoissante puisque révélant « l’essence écologique, relationnelle et trophique de notre être », membre à part entière de la communauté biotique du vivant, elle ne résout en rien la « finitude radicale » mais nie l’individu dans sa singularité. Il s'agit donc à la fois de relativiser l'importance des humains au sein de la biosphère tout en acceptant la singularité irréductible de chacun. Soit le sujet indestructible continue d'imposer ses normes à l'ensemble des humains et s’autodétruira, entraînant dans sa perte des pans entiers de l'humanité et de la biosphère, soit « il s'efface au profit d'une subjectivité vivante, incarnée et mortelle, susceptible d'assumer jusqu'au bout la fragilité inhérente à sa condition ». Il s'agit d'accepter que la Terre redevienne notre foyer, de renoncer au rêve d'immortalité en affrontant la « vérité ancestrale » que « la Terre est le lieu où nous mourrons et verrons mourir les êtres aimés ».

Pierre Madelin, après avoir traqué dans l’écheveau de l’histoire de la pensée philosophique occidentale la continuité du déni de la mort, à l’origine de la destruction aveugle imposée par l’humanité à son milieu de vie, ébauche une perspective plus sage. Une enquête passionnante qui s’attache à nous réconcilier avec notre condition humaine.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

LA TERRE, LES CORPS, LA MORT
Essai sur la condition terrestre
Pierre Madelin
Préface de Valérie Lecrivain et Geoffroy de Saulieu
210 pages – 18 euros
Éditions Dehors – Bellevaux (74) – Août 2022
editions-dehors.fr/


Du même auteur :

APRÈS LE CAPITALISME - Essai d’écologie politique

FAUT-IL EN FINIR AVEC LA CIVILISATION ? - Primitivisme et effondrement

CARNETS D’ESTIVES - Des Alpes au Chiapas

 

jeudi 18 août 2022

A contre-courant N°140 décembre 2002

 Depuis la création des partis, des syndicats ou de toutes autres corporations, il y a dans l'histoire des scissions entre ceux qui restent sur la ligne directrice de la création et ceux qui décident que cette ligne n'est plus la bonne et que l'on doit évoluer avec les situations et les mouvements autour.

Le problème étant toujours le conflit entre les radicaux d'un côté, ceux qui ne veulent aucun compromis et ceux que l'on nomme les réformistes et qui participent aux évolutions. Ils font de la cogestion. Pour ce qui est du syndicalisme, le réformisme a fait que les salariés perdent tous les acquis sociaux depuis des années: le code du travail, la retraite, les salaires et autres.


 1: Contrairement à ce que l’équipe d’ACC semble affirmer, le syndicalisme révolutionnaire est toujours d’actualité. Il a toujours vocation à rassembler, à animer des luttes collectives, à donner du sens au syndicalisme en proposant une alternative. Je crois me souvenir qu’autrefois, ACC était franchement antisyndicaliste en ne voyant dans les syndicats qu’une espèce de corps social intermédiaire.

Le syndicalisme révolutionnaire a toujours prôné, face au syndicalisme de cogestion ou au syndicalisme purement protestataire, un syndicalisme de lutte et d’auto-organisation, une alternative aux directions «réformistes » et à leurs pratiques.

§ 2 : L’analyse de l’équipe d’ACC me paraît bien peu fournie. Vous expliquez que ce divorce est néfaste (Quel divorce ne l’est pas ?), qu’il affaiblit tout le monde et que nous serions tous frappés par le «déchaînement de la pulsion de mort ».

En même temps, ACC publie un excellent éditorial sur le Brésil dans lequel on explique qu’il est probable que le « Parti des Travailleurs » de Lula se soumettra au diktat du FMI et finira par imposer les réformes » voulues par le patronat. Si une fraction de ce parti refuse cette « évolution réaliste » et que le parti éclate, ce ne sera pas une pulsion de mort, ce sera le constat que les orientations et les pratiques des uns et des autres sont devenues inconciliables.


§ 3 Qu’est-il arrivé à l’Ecole Emancipée ?

Au moment de l’éclatement de la FEN, des militants (principalement de la tendance C de la LCR mais pas seulement)  ont fait l’analyse suivante : d’une part, politiquement, ils ont pensé qu’avec l’écroulement de l’URSS, ce qui nous avait séparé des « staliniens » n’était plus aussi important et qu’un rapprochement politique avec les ruines du PC et la tendance « Unité et Action » était possible. Que d’autre part, une partie de l’orientation de l’EE pouvait être « modulée » au nom du réalisme. Ils ont par exemple approuvé la création des emplois jeunes et affadi les revendications sur la titularisation des précaires. Ils ont « oublié » la rotation des tâches, le non-cumul des mandats, le mandatement des élus. Enfin, ils ont estimé que la position traditionnelle de l’EE (militer dans un syndicat « de masse » en y proposant une alternative à la direction) était devenue obsolète et archaïque, qu’il fallait exercer des responsabilités à tous les niveaux, prendre des décharges syndicales en masse et s’intégrer à l’appareil. En fait, ils ont été « avalés » et aujourd’hui, le bilan de cette stratégie est affligeant. Quand la FSU joue avec le feu en publiant un sondage contre le collège unique, la décision de faire un « sondage » plutôt qu’une grève à la rentrée a été prise par une « direction hétérogène » comprenant les permanents de la liste Ecole Emancipée. Tout est fait pour que les militants en désaccord avec cette collusion quittent le syndicat et une partie des militants de Sud-Education vient de la FSU. On nous a dit que cette « stratégie » allait « peser » sur les directions et infléchir le syndicat. En vérité, elle a accentué la dérive corporatiste, la bureaucratie et le syndicalisme de service en affaiblissant et décrédibilisant l’opposition aux directions. Pendant 10 ans, nous avons avalé toutes les couleuvres.

§ 4 La scission

Nous avions prévenu depuis de nombreuses années que l’entrée de l’EE dans l’exécutif du SNES serait un point de rupture. Comment une tendance révolutionnaire peut-elle cautionner ce type de corporatisme ? Il faut quand même savoir que la décision d’entrer coûte que coûte dans cet exécutif a été prise lors d’une réunion du secteur enseignant de la LCR la veille d’un collège national de l’EE. L’histoire bégaie : dans les années 1920, alors que tous les militants de l’EE étaient favorables à la Révolution Russe, l’EE avait rompu avec le PC sur la question de l’indépendance syndicale et des 21 conditions de Lénine. Je pensais que cette question des rapports entre partis et mouvement social ou le vieux clivage Ligue/non-Ligue n’étaient pas fondamentaux. C’est hélas faux et ce qui arrive à l’EE pourrait arriver à Ras-l’Front, Attac, SUD-PTT etc.…

§ 5 La scission de l’EE ne se ramène pas à une simple confrontation entre libertaires et LCR. C’est beaucoup plus compliqué. Des militants de la Ligue désapprouvent ce qu’a fait le secteur enseignant. Ils se battent dans leur organisation mais pas en public. Et ils nous en veulent quelque part d’avoir commis un crime de lèse-majesté en ne cédant pas face à leur parti. La LCR affirme qu’elle n’a aucune influence sur l’engagement syndical de ses membres. Ce qui ne l’empêche pas d’utiliser ses réseaux pour diaboliser la Revue de l’EE et elle n’a publié qu’un seul point de vue dans "Rouge", vous devinez lequel.

§ 6 Pour conclure Les protagonistes de cette affaire ne sont pas des caractériels. La scission repose sur des bases de divergences politiques et de pratiques différentes. L’histoire du mouvement ouvrier ou des associations a déjà connu de semblables évolutions. Si nous avons un tort, c’est celui de na pas avoir accepté la rupture avec le syndicalisme révolutionnaire. On peut s’amuser et nous affubler du sobriquet « canal historique » mais le virage à 180°que les « nouveaux dirigeants » de la FSU qui se réclament de l’EE ont essayé d’imposer, c’était tirer un trait définitif sur une tendance qui n’a pas traversé le XXème siècle par hasard. L’EE, c’est un outil dont nous avons refusé la liquidation. L’EE continue dans sa diversité politique, avec des engagements syndicaux différents. Nous sommes persuadés qu’elle représente une fraction du milieu alors que ceux qui ont choisi d’être les supplétifs des bureaucraties syndicales n’ont pas d’avenir.

§ 7 Les camarades d’ACC feraient bien de réfléchir à tous les mécanismes qui ont conduit à cette scission. Bien sûr, la création d’un grand mouvement unitaire anticapitaliste serait une excellente chose … à condition que cette construction n’instrumentalise pas le mouvement social et n’enterre pas sa radicalité.


Pierre Stambul (*) (*) qui lit ACC avec plaisir et intérêt depuis des années et n’a pas apprécié que la liste qu’il a conduite soit qualifiée de fractionniste.

A contre courant N° 140 journal d'information syndicale et politique décembre 2002

 Dans les années 70, dans le prolongement de ce que fut le mouvement de mai-juin 1968 en France, partout en Europe, il y eut des groupes contestataires. Certains prirent les armes pour se revendiquer révolutionnaires.

La situation italiennes fut particulières puisque le gouvernement s'allia avec les services secrets et les mouvements d'extrême droite pour lutter contre ces groupes. Les arrestations arbitraires se multiplièrent provoquant les demandes d'asile vers la France d'un grand nombre de ces militants. Beaucoup furent refusées mais  certaines furent en échange d'une promesse formelle: l'abandon totale de la révolte armée sur le territoire français. Promesse tenue de la part de tous les personnes arrivées sur le sol français.

Lorsque Berlusconi arriva au pouvoir, l'extrême droite italienne, soutien à l'élection de Berlusconi, lui demanda de régler de vieux comptes. C'est à dire faire revenir les réfugiés italiens afin d'y subir de faux procès. Tous les gouvernements français successifs depuis Mitterrand refusèrent les demandes d'extradition. Sarkozy arriva au pouvoir et répondit favorablement aux demandes et les réfugiés furent renvoyés en Italie et enfermés.

Entretemps, Berlusconi a vidé les prisons italiennes de tous les militants d'extrême droite même qui furent coupables de l'attentat de la gare de Bologne qui avait fait près de 80 morts.



"Arrestations

Nous écrivons du Service de sociologie et de sciences politiques à l’université de Calabre. Deux de nos amis et collègues, Antonino Campennì, enseignant en Sociologie et Anna Curcio, doctorante en Sociologie des mouvements politiques, viennent d’y être arrêtés tandis que d’autres parmi nous font l’objet d’enquêtes et de menaces.

Au milieu de la nuit, le 15 novembre à deux heures du matin, un groupe de police spéciale, le visage cagoulé, a fait irruption à leur domicile pour les emmener dans des prisons spéciales. Tout d’abord, cependant, ils les ont traînés à leur bureau à l’Université, où ils ont confisqué leurs ordinateurs et tous leurs documents de recherche.

Nos camarades et collègues sont accuses de “subversion”, d’avoir “attaqué l’ordre politique et économique de l’état italien”, d’être des individus violents et de représenter une menace pour l’ordre social.

Depuis le jour de cette répression brutale, nous organisons assemblées et des manifestations. Nous avons tenu un grand rassemblement avec des organisateurs du Forum social et une assemblée nationale était programmée pour le vendredi 22 novembre.

Nous souhaitons avant tout que nos camarades soient libérés dès que possible. Mais nous sommes également préoccupés par les nombreuses enquêtes en cours et craignons une deuxième vague d’arrestations. Aussi nous avons un urgent besoin de soutien international.

Dans les heures qui viennent nous allons vous envoyer un texte à contre-signer par autant de personnes et d’associations que possible. Entre temps, n’hésitez pas à inventer de nouvelles formes de protestation et de participation. 

Le Service de Sociologie et de Sciences Politiques Université de Calabre Cubo 21 Via Pietro Bucci

87036-Arcavacata di Rende (CS) -Italie +39(0)984492514

lundi 15 août 2022

L entretien infini. Par Maurice Blanchot

 "Solution donc parfaite. Il faut pourtant se demander pourquoi, dès qu’on écarte d’elle les alibis de bonne conscience qu’elle nous procure, cette solution du dialogue reste insuffisante et pourquoi Admète aurait eu tort d’y voir une réplique juste à la malédiction du dieu. C’est que le dialogue est fondé sur la réciprocité des paroles et l’égalité des parlants ; seuls deux « Je » peuvent établir une relation dialogale ; chacun reconnaît au second le même pouvoir de parler qu’à soi, chacun se dit égal à l’autre et ne voit dans l’autre rien d’autre qu’un autre « Moi ». C’est le paradis de l’idéalisme bienséant. Mais, d’un côté, nous savons qu’il n’y a presque aucune sorte d’égalité dans nos sociétés. (Il suffit, dans quelque régime que ce soit, d’avoir entendu le « dialogue » entre un homme préjugé innocent et le magistrat qui l’interroge pour savoir ce que signifie cette égalité de parole à partir d’une inégalité de culture, de condition, de puissance, de bonheur ; or, à tout moment, chacun de nous est un juge ou bien se trouve en présence d’un juge ; toute parole est commandement, terreur, séduction, ressentiment, flatterie, entreprise ; toute parole est violence – et prétendre l’ignorer en prétendant dialoguer, c’est ajouter l’hypocrisie libérale à l’optimisme dialectique pour lequel la guerre n’est encore qu’une forme de dialogue.) Mais il faut dire plus. Même si parler également était possible, même si parler assurait cette égalité, travaillait à cette identité, quelque chose d’essentiel n’en manquerait pas moins à la parole. "

samedi 13 août 2022

Cavanna: "Les yeux plus grands que le ventre" suivi de "Maria"

 



François Cavanna :  Les yeux plus grands que le ventre

 

Un homme qui tente de faire passer un adultère commun pour la souffrance d’un homme qui ne sait pas choisir, qui ne peut choisir. Qui dit qu’il aime l’une et l’autre de la même manière, de la même force.

Il n’a pas pu vivre les instants avec l’une, ni avec l’autre ; imposant à l’une et à l’autre sa vie absence : absence physique pour l’une lorsqu’il était avec l’autre ; et l’absence mentale lorsqu’il était avec l’une, sans pour autant penser à l’autre, sans culpabiliser de penser ne serait-ce qu’un instant à celle avec qui il n’était pas.

3 souffrances, 3 vies souffrantes de non-vie car non entières. Des vies parcellaires pour des souffrances complètes, des souffrances multipliées par trois de la vie des uns et des autres, de ces absences qui se sont superposées.

Et la nôtre de souffrance, en a-t-il pris compte ? De la souffrance qu’il impose à Gabrielle ? A Tina ?

Et nous culpabilisons de penser à celle de Cavanna qui, pourtant, des trois, est sûrement le plus heureux ? Le plus torturé heureux ? Celui qui ne serait heureux que torturé ? Sommes-nous coupable de ne pas le maudire ? Pourtant, nous n’avons de cesse de lui hurler mais choisi, libère l’autre de ta lâcheté.

Et puis, arrive le cinquième livre qui nous laisse espérer qu’enfin ils vont de nouveau être réunis, ceux qui n’ont cessé de s’aimer. Nous le supposons. Nous l’espérons. Il ne peut penser à elle sans qu’elle-même n’en fasse autant. Tous ces kilomètres parcourus à sa recherche ont dû laisser autant d’empreinte sur le chemin de Maria, des traces rapportées à Maria. Mais qu’en a-t-elle fait ?  Cavanna n’a cessé d’aimer Maria, comme celle que l’on cherche toute une vie, que l’on trouve et alors, que l’on ne veut pas perdre. Sauf circonstances particulièrement dramatiques. Au moins une guerre mondiale.




Lorsque nous voyons le titre « Maria », nous repensons aux Russkoffs et leurs chants, ces chants qui foutent « culs par-dessus têtes » nous clament le jeune François. D’ailleurs, ce livre n’est qu’un chant, sur fond de guerre mondiale, mais elle n’est pas pour eux. Ils la traversent, elle n’est que prétexte. Pour devenir drame.

Une autobiographie-fiction, nous prévient-il, dans la préface de Maria.

Mais de quel droit ne nous laisse-t-il pas croire en ces retrouvailles ? Pourquoi nous prévient-il que de tels amoureux peuvent ne pas se retrouver ? Ne se retrouver que dans les pensées d’un homme vieillissant ? Seul ? Désespéré d’en avoir perdu deux pour en retrouver une ? La seule, l’unique. Puis, finalement, ce n’est pas vrai.

Et derrière, nous repensons également à cette pauvre Liliane (« Bête et méchant »), femme torturée, femme torturée car femme, sujet, femme sans autre humanité que celui de procréer.

Donc, je vais commencer Maria, mais parce que cela va être un long parcours jusqu’à la déception, je vais souffrir tout au long malgré l’écriture, les mots et la verve. Maria, restera à jamais la fraiche paysanne Russe des Russkoffs. A jamais.