samedi 7 septembre 2019

IMITATION n. f. (du latin imitatio) encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure



L'imitation consiste dans la reproduction d'une chose semblable : mouvement, œuvre, etc. Parmi les êtres animés qui avoisinent l'homme, le singe nous donne les exemples les plus parfaits, aux confins de la conscience, de l'imitation humaine susceptible d'éducation. On obtient de curieuses imitations du même ordre avec les animaux les plus divers : chiens, chats, chevaux, oiseaux, otaries, jusqu'aux grenouilles. Chaque catégorie d'animaux a, du reste, ses imitations spécifiques. Mais l'imitation qui nous intéresse le plus ici est celle qui se fait parmi nos semblables… Elle est, pour l'enfant, aux portes mêmes de la vie et parmi les premières effectivités de la connaissance. Avec elle se vainquent les premières timidités et se fait l’apprentissage de l'action, les tâtonnants essais du langage. L'imitation le poursuit d'ailleurs inéluctablement. Jusqu'au terme éducation qui désigne la codification savante de ses influences et renferme le dessein d'amener à imiter. Tout concourt à retenir la jeunesse dans les lisières de l'imitation et l'homme fait ne s'en évade jamais complètement... L'imitation est à l'origine de presque tous nos édifices et c'est une condition de nos habitudes. Les arts mêmes lui doivent leur essor. « L'esprit d'imitation a produit les beaux-arts », rappelle Rousseau. Peinture, sculpture ont conservé cette désignation même « d'arts d'imitation ». Néanmoins, l'art qui, dans ses éléments, ne peut couper les ponts autour de lui, s'élève et s'épure à mesure qu'il se personnalise et conquiert ses propres formes d'expression comme la liberté même de ses sujets. « Trop d'imitation éteint le génie », disait Voltaire. « La faculté d'imitation est tellement inhérente à la nature humaine qu'on la considère généralement comme le résultat d'un mécanisme tout simple. Or il n'en est pas de plus complexe dans la physiologie. C'est une question encore controversée que de savoir, dans telle manifestation d'un individu quelle est la part de l'hérédité et quelle est la part de l'imitation. Beaucoup d'auteurs ont affirmé que les oiseaux, par exemple, chantent et font leur nid par simple instinct héréditaire. Wallace prétend, au contraire, que les jeunes oiseaux apprennent de leurs parents le chant spécifique et la nidification... Quoi qu'il en soit, si l'on ignore encore quelle est la part de l'hérédité dans le chant spécifique des oiseaux, du moins est-il bien certain que beaucoup d'oiseaux peuvent apprendre à chanter comme d'autres oiseaux, quand ils sont assez jeunes. Là, il y a sûrement imitation, comme dans le cas de l'enfant qui apprend à parler la langue qu'on lui enseigne, même si ce n'est pas la langue de ses parents. » (Larousse.) Si féconde, à l'aube, soit l'imitation, il faut savoir, dans la vie individuelle et sociale, s'affranchir de sa paralysie, de sa stagnation. Rien ne mesure la faiblesse d'une époque, d'une race comme l'étendue de sa capacité imitative : « N'attends rien de bon du peuple imitateur », disait La Fontaine. Il entendait ainsi la foule, telle encore que nous la connaissons aujourd'hui, avec ses terribles flux et reflux moutonniers. Le grand nombre a besoin qu'on lui trace un chemin, qu'on lui assigne un but, qu'on l'enserre dans une série de gestes collectifs, qu'on galvanise sa marche par des exemples. L'humanité suiveuse (cette vaste enfance), qui se regarde dans autrui et y cherche le signe de son destin, enferme son horizon aux bornes de la copie. La masse amorphe, crédule et tremblante, encline à s'immobiliser dans les préjugés et l'accoutumance, attachée à dire, à reproduire imitativement plus qu'à modifier, à innover, à révolutionner, n'a guère qu'une vie répéteuse et sensiblement mécanique. Les anarchistes se heurtent, en l'esprit d'imitation, à un des obstacles les plus sérieux dressés devant leur propagande. Penser, agir par soi-même exige des intéressés la mise en œuvre d'une somme d'énergie que la plupart trouve plus commode (loi du moindre effort) d'user en contraintes au jour le jour. L'imitation, si elle a pour rançon la souffrance collective, 1a misère et l'oppression, ne leur demande pas de sortir du troupeau. Elle n'appelle pas un acte volontaire qui est pour eux un véritable arrachement. Elle répond au contraire à leur apathie foncière, à un besoin insurmontable peut-être - du moins insurmonté - d'effacement, de nivellement. Ceux-là qui sortent de la masse en arrivistes ne cessent pas, à leur manière, d'être des imitateurs quoiqu'ils mettent quelque ténacité à resserrer leur zone - une zone admise - d'adaptation. Car l'idée d'émerger vraiment, d'être autre, d'être un, de s'exposer aux feux croisés du sarcasme et de la réprobation, de la répression peut-être, donne à la généralité le vertige. Elle s'étonne d'ailleurs qu'on dépense son courage pour une originalité dont elle n'a pas le goût et dont elle conçoit à peine les joies… Augmenter toujours le nombre de ceux que passionne une vie personnelle, fière et libre, est cependant la tâche à laquelle est lié l'avenir même de l'anarchisme.

IMBROGLIO n. m. encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure





Mot italien qui veut dire confusion, embrouillement. Situation confuse et très compliquée. Exemple : le recueil des lois est un véritable imbroglio dans lequel même les légistes se perdent. Tel aussi l'imbroglio, à point renforcé par les intéressés, des responsabilités de la guerre.

IMAGINATION n. f. encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure




Faculté de se représenter les objets par la pensée. Faculté d'inventer, de créer : on vante, par exemple, l'imagination d'un écrivain. Chose imaginée ; idée, conception : l'imagination d'une société anarchiste, c'est-à-dire vivre, par la pensée, une société libertaire. Au sens figuré, le mot imagination veut dire opinion sans fondement. Exemple : croire que de l'autorité peut naitre la liberté, c'est une pure imagination. Dans la vie courante, l'imagination échafaude des faits qui n'ont pas existé et qui, cependant, sont offerts sous les auspices de la véracité. Ici intervient souvent la vanité (la sotte gloriole de faire croire qu'on a vu ou qu'on sait) ou la malfaisance (intention de nuire) parfois même, et d'autant plus souvent que le cas est plus grave, plus saisissant, la suggestion. On a vu, sous son empire, des individus, après avoir vulgarisé des récits de toute fausseté, être pris à leur propre piège et arriver à se tromper eux-mêmes à force d'entrer « dans la peau du personnage ». Parfois la part volontaire de l'imagination disparaît même totalement et, de bonne foi, dominés par la suggestion seule, des gens garantissent l'authenticité des événements qu'ils décrivent, des spectacles dont ils croient avoir été le témoin. La conscience ellemême se trouve ainsi abusée et le mensonge des faits imaginés se déroule dans la plus complète irresponsabilité. Dans maintes causes célèbres, les tribunaux ont été influencés par des dépositions de cet ordre et il n'est pas rare que des innocents, enveloppés à la fois dans le réseau des imaginations calomnieuses et les dénonciations sincères de la suggestion, aient payé de leur liberté ou de leur vie la légèreté d'accueil des professionnels du jugement. L'impressionnabilité des névropathes, la coalition malsaine et moutonnière du voisinage hostile ont donné prestige d'évidence à des apparences ou des coïncidences malencontreuses. Et des tracés fictifs, des précisions d'ordre imaginatif ont trouvé, dans l'insouciance sereine des « machines à condamner » ou dans le bloc influençable d'un jury qui vient, lui aussi, « de la rue », les conditions et l'atmosphère d'un nouveau crime… Les faibles d'esprit sont, plus que d'autres, à la merci des divagations de « la folle du logis ». Ils se créent, par son jeu, des périls et des maux imaginaires… La superstition - élément de la thaumaturgie et alliée naturelle des religions - rend, par les voies du miracle et du surnaturel (apparitions, confidences, prophéties, simples déclarations) des visites intéressées à la crédulité. Et les fantaisies de l'imagination, en l'occurrence, (relations tendancieuses du passé, mensonges enrôlés, présent altéré, « accommodé », propos et attitudes falsifiés, agencements et hypothèses post-mortem, etc.), les combinaisons fantasques et incontrôlées des règnes, des ambitions et des sectes quittent les sphères de l'invention particulière pour celles de la « certitude » générale. Et la fable, à travers les religions et les religiosités, portée par l'ignorance et la passivité des masses, devient l'histoire… En philosophie, on appelle imagination (ou imaginative : faculté d'imaginer) la faculté de se représenter mentalement des choses absentes. C'est la propriété de l'esprit qui permet le rappel de l'image et la capacité de dissocier les éléments des sensations conservées pour échafauder des constructions purement fictives, ordonner des conceptions sans correspondant réel et, par la suite, plus ou moins concrétisées. L'imagination revêt plusieurs formes ou caractères (classification spéculative, bien entendu, sériation d'étude) selon la nature et l'étendue de ses opérations. Elle est tour à tour reproductrice, destructrice, combinatrice ou créatrice. Dans le premier cas (reproductrice) elle est dite aussi passive et se confond pour ainsi dire avec la mémoire (voir ce mot) dont elle est un des aspects. On ne pourrait d'ailleurs sans subtilité la distinguer que par la vivacité de l'image, en laissant à la mémoire le privilège de la localisation, du rejet dans le temps. L'imagination reproductrice (ou mémoire imaginative) ne fait que rappeler en son intégralité - le rappel incomplet n'est ici qu'un vice, une faiblesse de la faculté imaginative - la sensation première, et non seulement des formes et des couleurs, mais encore des sons, des contacts et même des saveurs et des odeurs, etc., ainsi que les événements psychiques passés. C'est l'image telle que nous l'avons emmagasinée lorsque l'objet nous est apparu ou que les faits nous ont frappés. Telle l'image complète d'un cheval… L'image, violente au point de se confondre avec la sensation initiale et d'être prise pour elle s'appelle hallucination. La succession des images dans le sommeil constitue le rêve (voir ce mot). Dans l'état de veille, les images (traces des sensations anciennes) peuvent se mêler aux sensations présentes et former un tout actualiste plus ou moins conscient : nous avons alors les illusions ; les rêveries, l'extase, etc. L'imagination est davantage active (ces dénominations d'active et de passive conservent un sens relatif, mais facilitent l'exposé) dans les trois autres cas qui sont l'imagination proprement dite. L'imagination destructrice ou analytique décompose les images réelles en leurs différentes parties. Elle distinguera par exemple le buste humain et le corps du cheval. L'imagination combinatrice assemble dans un ordre quelconque, et non nécessairement harmonieux, les éléments fournis par l'imagination destructrice. Ces deux opérations sont le plus souvent mêlées au point de nous apparaître comme simultanées. On obtiendra ainsi, en unissant le corps du cheval au buste humain, l'image du Centaure. On combine de même la chimère, la sirène, l'aigle bicéphale, etc. En un certain sens, le rêve est un résultat de l'imagination combinatrice mais dont l'action, toute automatique, se déroule dans l'inconscient, ou du moins dans le subconscient. L'imagination combinatrice d'exercice volontaire est apte aux manifestations de l'art, mais elle demeure une transposition fragmentaire du réel, la coordination fantaisiste d'éléments exacts reconnaissables… L'imagination créatrice (où l'esthétisme a son domaine le plus étendu) est une forme intensifiée, et souvent idéalisée, de l'imagination combinatrice. Elle a en celle-ci ses bases et sa naissance, mais elle s'enrichit d'un facteur nouveau. Elle groupe, elle aussi, après dissociation préalable des réserves imagées, les éléments de la réalité, mais à un tel degré, parfois, qu'elle en rend impossible l'identification. Et elle opère d'après une ordonnance rationnelle (raison propre à l'individu créateur, à l'artiste) et dans un dessein esthétique. Le tout imaginé - orienté par une idée directrice - comporte son harmonie, ou au moins sa recherche, sa tendance. Il doit exprimer une idée, traduire un sentiment, éveiller, du sensuel au cérébral, les vibrations les plus variées, faire naître l'émotion, la joie, l'enthousiasme, suggérer aussi l'inhabituel, etc. L'œuvre d'art devient ainsi un symbole, car un signe matériel représentant une idée immatérielle (sit syrnbolum translucens) ce n'est plus une combinaison, un « jeu de patience » en quelque sorte, l'ingéniosité sans boussole de quelque arlequinade, c'est une harmonie dans le sens platonicien, un arrangement dont la raison accuse la maîtrise et balance et fixe la ligne… La poésie, le roman, les arts picturaux et plastiques, la religion, la sociologie, etc., ont recours aux artifices imaginatifs. Les agglomérations, les agrégations nouvelles, imprévues, originales et en même temps expressives et, en principe, sensées de l'artiste ou du théoricien sont parfois de véritables anticipations. Les sources scientifiques ou les données rationnelles des « imaginations » d'un Jules Verne, d'un Bellamy, d'un Wells, laissent une porte ouverte à l’improbabilité. Et la féerie - sans être prescience - peut se trouver d'accord avec l'avenir… Malgré la parenté originelle de l'imagination et de la mémoire, et bien que l'imagination soit, à proprement parler, la faculté des images, et que ce terme soit emprunté au sens de la vue, on peut dire qu'il y a une imagination de tous les sens. Il y a une imagination des notions auditives, comme de la gamme chromatique. On se rappelle mentalement les airs que l'on a entendus et un musicien compose de tête. L'art musical de la composition arrive à s'affranchir de la présence du son… Il y a même une imagination du tact. L'aveugle reconnait les lettres au toucher ; l'aveugle de naissance peut être géomètre, il a une géométrie tangible, comme nous avons une géométrie visible. Sans doute on évoque difficilement une saveur, une odeur. Cependant le dégustateur, au moment où il goûte un vin, se représente le bouquet d'autres vins et compare la sensation actuelle à la sensation antérieure retenue par la mémoire imaginative… Ce serait trop nous étendre ici que d'analyser l'imagination, d'en scruter minutieusement la matière et le mécanisme. Retenons que partout elle est, comme les Grecs le disaient des Muses, « fille de Mnémosyne ». Plus riche sera notre magasin sensoriel, plus nous aurons entreposé d'images, et plus sera aisée et féconde l'activité de « la reine de la fantaisie »… Elle étend ses matériaux du physique au mental, de l'extérieur à l'interne. Elle met à contribution le sentiment, comme la raison. L'intelligence la seconde, qui l'épure et en ordonne le champ. L'habitude en assouplit l'usage… Outre qu'elle est toute-puissante dans l'art, l'imagination favorise aussi l'essor des sciences abstraites comme celui des sciences de la nature. Elle manie l'hypothèse, comme l'expérience. Elle est la mère des plus délicates comme des pires inventions. Elle est, avec l'art, sur le chemin des préhensions sensibles qui élargissent et tonifient nos connaissances. Elle vient en aide, dans la vie, aux bâtisseurs d'utopie, ces réalités de demain. Car elle est, au premier chef, la faculté de l'idéal… Le savoir véritable en restreint les dangers, en discipline les écarts, met un frein de vérité à ses vagabondages erronés. « Moins l'esprit comprend, dit Spinoza, plus grande est la faculté qu'il a de feindre ; et plus il comprend, plus cette faculté diminue ». L'imagination demeure, pour l'homme sain, le vaste monde inexploré, la zone sans borne des jouissances affinées. Elle est, pour l'homme enchaîné, la région où l'acharnement même des bourreaux ne peut se saisir de sa liberté. Jusqu'au sein des prisons l'homme, dans la vie imaginative, trouve le refuge suprême qui souvent lui conserve la vie... Et pourtant, si nous lui devons « la parole ailée », l'imagination a servi la découverte de ces horreurs destructives que sont les « gaz asphyxiants », triomphe des hécatombes prochaines. Et cependant, quand nous nous penchons sur l'environ résigné et que nous voyons, prostrés en cohortes innombrables, les malheureux dont les religions, les politiques ont, comme disait Fournière, « chloroformé leur douleur de vivre » par la promesse de demains apaisants et d'au-delà compensateurs, nous ne pouvons nous empêcher de penser que si elles n'avaient pu, - ces victimes - , par l'illusion imaginative, s'échapper parfois de la souffrance et de la médiocrité où elles languissent, elles en auraient depuis longtemps tari les causes. Et la révolte elle-même, leur salut pourtant, n'aurait plus d'objet...
- S. M. S.

ILLUSION n. f. (du latin illusio ; de illudere, tromper) encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure




Erreur des sens ou de l'esprit qui fait prendre l'apparence pour la réalité. Pensée chimérique. Le cerveau humain est un véritable laboratoire d'illusions - l'homme aime à se forger des mensonges avec lesquels il garnit son existence. On dirait qu'il a peur de contempler la vie sous son véritable jour. Il y a des illusions collectives qui sont bien les plus néfastes et les plus préjudiciables au progrès social. Telle est l'illusion parlementaire (voir les mots : abstention, élection, parlement, etc.) qui fait que des nations entières, malgré qu'elles aient été trompées, bafouées, dupées, exploitées, saignées plusieurs fois par les hommes en qui elles avaient eu confiance, croient encore pouvoir par les élections transformer leur sort et l'améliorer. C'est particulièrement dans le peuple que cette illusion est néfaste - car elle est le frein qui l'empêche de se révolter. FAIRE ILLUSION A QUELQU'UN : le tromper. Exemple : les politiciens d'extrême-gauche font illusion à la classe ouvrière en se présentant comme des révolutionnaires qui cherchent à assurer le bonheur du prolétariat, alors qu'ils ne rêvent qu'à décrocher des mandats législatifs et les portefeuilles ministériels. Perdre ses illusions à l'égard de quelqu'un : reconnaître que tel qu'on croyait intègre ou bon n'est qu'une crapule ou un méchant. Beaucoup de gens désabusés ou enrichis qui, jadis, par snobisme ou jeunesse militaient, et qui, après position faite, se sont retirés, disent : « Oh! j'ai perdu mes illusions ». Le mot illusion a, dans cette phrase, le sens de combativité, espoir, conviction - car l'homme qui parle ainsi ne veut que fournir une raison à sa désertion de la lutte ou à la disparition de sa foi dans l'idéal. Mais cet homme ne fait illusion à personne, car l'on sait très bien que ses « illusions » ne furent jamais ancrées bien solidement en lui et que son égoïsme est la seule cause de sa béatitude ou de son indifférence présentes. « Avoir perdu ses illusions » dans ce sens, c'est avoir acquis une mentalité de résigné… ou de jouisseur.

mercredi 4 septembre 2019

Introduction à l'ouvrage "Le mythe Bolchévik" de Alexandre Berkman

"Kronstadt a été écrasée aussi impitoyablement que Thiers et Galliffet ont massacré les Communards à Paris - et en même temps que Kronstadt, le pays tout entier et son dernier espoir."  La comparaison pèche sur un point crucial : ni Thiers, ni Galliffet ne se réclamaient d'un quelconque communisme , au contraire, alors que Trotski et Zinoviev sont les représentants d'un état qui prétend défendre les idéaux de ceux qu'il écrase et dont il usurpe le nom."

"Les paroles de Berkman nous permettent de mesurer la dimension humaine de cette prise de conscience:"Un sentiment de découragement m'envahit face à l'animosité amère qu'éprouvent les communistes à l'égard des autres éléments révolutionnaires. Ils se montrent même plus impitoyables dans leur volonté de réprimer l'opposition de gauche que celle de droite.""

"Inestimable et sans doute unique, en effet, ce témoignage sur une période où le pouvoir bolchévik consolide son assise sociale et politique sans être encore arrivé à ses fins se lit comme une mise à plat au jour le jour des méthodes du régime stalinien , alors que Staline n'exerce encore aucune des fonctions qui donneront naissance au stalinisme , preuve que le stalinisme existait avant Staline et lui survivra., tous les régimes du socialisme réellement existant étant voués au même rôle, l'exploitation de la force de travail."

"La falsification sémantique , dont Berkman souligne la présence , a atteint un tel degré qu'il eut put mettre en exergue de son récit  la réponse de Babeuf confronté au premier Thermidor conscient: " Et cependant encore, parce que nous voulons effectivement la refaire ( la révolution) , ils nous traitent d'anarchistes, de factieux, de désorganisateurs . Mais c'est par une de ces contradictions toutes semblables à celle qui leur fait appeler révolution la contre-révolution...Mais tel est le dictionnaire des palais, des châteaux et des hôtels , que les mêmes expressions offrent presque toujours l'inverse de signification qu'on leur reconnait dans les cabanes. A Versailles et aux Tuileries , de 90 à 92, les termes anarchistes, factieux, et désorganisateurs étaient infiniment usités , et ceux qui les appliquaient étaient les seuls et vrais désorganisateurs."


lundi 2 septembre 2019

Introduction à l'ouvrage de Alexandre Berkman: " Le mythe Bolchévik"

"Ici encore, le tableau du bolchévisme brossé par Berkman nous ramène à la grande interrogation: comment un tel régime a-t-il pu prendre racine et prospérer au nom du communisme , et avec l'appui des anarchistes, au moins dans la période cruciale de sa consolidation , alors que rien encore ne paraissait définitif?"

"Une femme ralliée à Makhno le lui dira crûment:" Le bolchévisme, c'est la domination du parti communiste , qu'on appelle à tort la dictature du prolétariat. Il est très éloigné de la conception que nous avons de la révolution. C'est le règne d'une caste , de l'intelligentsia socialiste qui a imposé ses théories aux travailleurs. Leur but est le communisme d'Etat, dans lequel les ouvriers et les fermiers de l'ensemble du pays servent d'employés au seul maitre puissant qu'est le gouvernement . Il en résulte l'esclavage le plus abject, laz répression et la révolte, comme on le voit partout."

"Je savais, dit Berkman, que les bolchéviks étaient marxistes et croyaient en un état centralisé que moi, anarchiste , je rejette par principe. Mais je plaçais la révolution au dessus des théories , ce qui était le cas également , me semblait-il des blochéviks. Bien que marxistes , ils avaient contribué à faire advenir une révolution qui était totalement non marxiste , qui même défiait le dogme et la prophétie marxiste."
Cette apparente contradiction ne pose-t-elle pas, au delà du marxisme et de l'anarchisme, le problème de la révolution qu'avaient advenir les blochéviks , et dont ils contrôlaient le développement, étant donné que tous les éléments dans lesquels Berkman voit "la négation de son origine"  étaient en fait présents dès le départ , par "essence" et par "nature" ainsi que le prouve chaque page de son témoignage?"

"La fonctionnalité historique des bolchéviks qui explique leur victoire et leur chute finale, on en trouve la raison dans cette méthode d'accumulation primitive , qui fait de la force concentrée et et organisée de l'état un agent économique: déracinement des structures anciennes , développement accéléré des forces productives , avec, pour corollaire , une contrainte au surtravail sans limites. Alors que Marx voit dans cette étape une des phases de transition du capitalisme, les bolchéviks la baptiseront "transition vers le socialisme" , manipulation langagière dont Berkman fait ressortir avec éclat la fonction idéologique.
Marx ne souligne-t-il pas dans le capital que "la bourgeoisie naissante ne saurait se passer de l'intervention constante de l'état" ? Puisque Lénine lui-même n'a jamais nié le fait que la condition première d'une révolution socialiste n'existait pas en Russie , les bolchéviks ont assumé le rôle de la bourgeoisie défaillante , érigé la violence d'état en critère révolutionnaire et soumis les masses opprimées à leur plan de production, synonime d'exploitation, tout en légitimant leur politique par la référence aux idéaux de la révolution et du marxisme. "

"Ce n"est ni l'état ni le gouvernement mais la reconstruction sociale systématique et coordonnée par les travailleurs qui est nécessaire pour construire une nouvelle société. Ce n'est pas l'état et ses méthodes policières mais la coopération solidaire de tous les éléments qui travaillent - le prolétariat, la paysannerie, l'intelligensia révolutionnaire - qui , en s'aidant mutuellement de par leur association volontaire , nous émanciperont de la superstition étatique et permettront la passage de l'ancienne civilisation abolie à un communisme libre."  Vu le caractère de cette profession de foi anarchiste , qui pouvait ne pas y souscrire! Et, certes, les bolchéviks ne diront pas autre chose , invoquant la contre-révolution et la nécessité de défendre coûte que coûte les acquis d'Octobre pour justifier leurs mesures coercitives. Mais ce que fait apparaître ce voyage dans les profondeurs de la société, c'est que l'état et ses méthodes policières ne faisaient qu'un avec le parti unique, et que la "négation de son origine" étaient en fait présente dès l'origine de cette révolution, dès lors qu'on la ramène à la prise du pouvoir par les bolchéviks et non par les soviets dont ils détournent le nom."

"Pour Berkman, les bolchéviks se sont servis des idéaux de la révolution pour mettre en place les instruments de la contre-révolution destinés à étouffer dans l’œuf toutes les initiatives prises par les défenseurs de ces idéaux."

"A sa suggestion de tenter une conciliation entre les positions des anarchistes et celle des bolcheviks , un ami répond à Berkman que la chose est impossible: les bolchéviks ont chaque fois rompu leurs promesses et ils ont exploité nos accords dans le seul but de démoraliser nos rangs: "Tu dois comprendre que le parti communiste est devenu un gouvernement à part entière, qui cherche à imposer sa loi au peuple et qui le fait avec les méthodes les plus drastiques. Il n'y a plus d'espoir de ramener les bolchéviks dans les voies révolutionnaires . Aujourd'hui , ils sont les pires ennemis de la révolution, beaucoup plus dangereux que les Denikine et les Wrangel , que les paysans connaissent comme tels. Le seul espoir de la Russie réside dans le renversement des communistes par la force grâce à un nouveau soulèvement du peuple ." 

"Un historien du bolchévisme , après avoir déclaré que "les bolchéviks avaient vaincu les thermidoriens" , à savoir les insurgés de Kronstadt , en rend un bilan qui rend thermidor à ses véritables instigateurs et bénéficiaires: "Avec l'insurrection et la répression de Cronstadt se terminait aussi le rêve de Mühsam et d'autres, l'unification des révolutionnaires marxistes et libertaires . Après l'échec de la médiation des anarchistes américains Emma Goldman et Alexandre Berkman , Cronstadt sera le symbole de de l'hostilité désormais irréconciliable entre ces deux courants du mouvement ouvrier.""

Massacre de Cronstadt:
"Ce jour-là, j'ai finalement , et irrévocablement, rompu avec les communistes . Il était devenu clair pour moi que jamais, en aucune circonstance, je ne pourrais accepter cette dégradation de la personne humaine et de la liberté, ce chauvinisme de parti et cet absolutisme d'état qui étaient devenus l'essence de la dictature communiste. J'ai enfin compris que l'idéalisme bolchévik n'était qu'un mythe, une illusion dangereuse, fatale à la liberté et au progrès."

dimanche 1 septembre 2019

Introduction à l'ouvrage Le mythe bolchevique de Alexandre Berkman


« A lire A. Berkman , on pourrait rendre compte du bolchevisme comme le glissement d'une formule immortalisée par le livre de Lénine « L'état et la révolution » à une toute autre formule l'état est la révolution. Autant la première ouvre un espace de confrontation , voire d'affrontement polémique, dialectique , où s'opposent les contradictions entre les deux instances, l'état d'un côté, la révolution de l'autre , autant la seconde tourne le dos à cette confrontation dialectique , à la construction d'un champ de tensions, dans la mesure où elle substitue à un espace d'antagonisme un espace d'identification d'où sont évacuées du même coup les contradictions entre la logique de l'état et la logique de la révolution.
L'état est la révolution , la révolution c'est l'état réciproquement . Le glissement d'une formule à l'autre , glissement néfaste, funeste, dévastateur, entraîne aussitôt une série de mouvements irrésistibles. Si l'état est la révolution, cela veut dire qu'un immense lit de Procuste de l'état recouvre le corps polymorphe de la Révolution , et la mutile dans tous les sens pour la rendre identique à la machine étatique, pour aligner la logique de la révolution sur la logique de l'état, pour soumettre la révolution à l'état. »

« Mais le sans-précédent du bolchevisme est que cette contre-révolution s'exerce contre une inventivité révolutionnaire nouvelle -et non plus incohative -, contre des formes institutionnelles inédites, à savoir les conseils ouvriers et les conseils de paysans, les societs qui se constituent délibérément , consciemment , contre l'état et ses organes , contre la logique de l'état, logique hiérarchique, verticale, autoritaire, en donnant naissance à une logique autonome, horizontale, destinée à remplacer les organes, les institutions de l'état. Historiquement la particularité du bolchevisme est d'être contemporain de la forme institutionnelle qui le nie – les soviets contre l'état qui prétend à tort s'identifier à la Révolution. »

« Berkman permet de remonter jusqu'aux origines et de comprendre hors de toute idéologie comment l'historiographie qui s'est greffée sur le bolchevisme peut encore parler de cette expérience comme relevant volonté d'émancipation. Vous avez dit révolution ? Mais tout ce qui est ici présenté inscrit en lettres sanglantes une histoire qui pourrait être celle de la contre-révolution. Communisme ? Mais la finalité des transformations dont Berkman nous décrit les retombées dans la société ne se distingue par de celle d'un capitalisme qui au stade de l'accumulation primitive fait appel à la force de l'état pour accomplir son œuvre. Et, plus encore, il ramène à la juste réalité de la vie quotidienne du peuple russe tous les modes d'interprétation destinés à en présenter un tableau conforme à ce qu'on veut faire dire à cette histoire. »

Berkman écrit : « Déjà dans les premiers jours de la révolution, au début de 1918, orsque Lénine a annoncé au monde son programme socio-économique dans ses moindres détails, les rôles du peuple et du parti dans la reconstruction révolutionnaire étaient strictement séparés définitivement assignés. D'un côté, un troupeau socialiste d'une soumission absolue, un peuple muet ; de l'autre , un parti politique omniscient qui contrôle tout. Ce qui reste impénétrable à tout un chacun est pour lui un livre ouvert. Il n'existe qu'une source de vérité indiscutable : l'état . Mais l'état communiste, dans sa nature et sa pratique, est la dictature de son comité central. Chaque citoyen doit d'abord et avant tout être le serviteur de l'état , un fonctionnaire obéissant qui exécute la volonté du maître sans poser de questions. Toute libre initiative , qu'elle soit individuelle ou collective, est éliminée de la vision de l'état. Les soviets du peuple sont transformés en sections du parti dirigeant, les institutions soviétiques deviennent des bureaux sans âme, de simples transmetteurs de la volonté du centre vers la périphérie. Tout ce qui exprime l'activité de l'état doit être visé du sceau d'approbation du communisme tel que l'interprète la faction au pouvoir. Tout le reste est considéré superflu, inutile et dangereux.
Comme les masses sont inconscientes de leur propre intérêt, elles doivent être libérées « par la force. Pour les éduquer à la liberté il ne faut pas hésiter à employer la contrainte et de la violence. » , chose d'autant plus facile que les décrets «  lient l'ouvrier à l'usine, comme autrefois les paysans étaient enchaînes à la terre. » . Le paysan pauvre , principal intéressé de cette révolution prolétarienne , tirera la leçon de l'histoire : « avant , on nous traitait , comme du bétail, dit un paysan blond aux yeux bleus, et c'était au nom du petit père. Maintenant, ils nous parlent au nom du parti et du prolétariat , mais on continue à être traités comme du bétail, comme avant . On s'apercevra vite que le bétail pouvait avoir une autre fonction , et c'est à Ida Mett qu'il convient de se référer pour prendre la mesure du sort que la révolution russe a réservé à la paysannerie, épuisée par le « communisme de guerre » et qui , après la Nep, passera «  de la collectivisation à la famine ».