vendredi 24 juin 2022

MINORITÉ encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

 n. f. (latin minoritas)

 

« La minorité, dans une assemblée, est le petit nombre en opposition avec la majorité. » (Larousse.) (Voir majorité.)

Longtemps, il a été admis que la masse devait obéissance absolue à une minorité qui constituait l'élite. (Chefs temporels : roi ; chefs religieux : prêtres.) La raison était indiscutablement du côté de cette minorité (raison de droit divin, ou raison du plus fort).

Puis, l'échelle des valeurs a changé. À la suite de révolutions et d'évolutions, il a paru tout naturel et très raisonnable que ce soit la minorité qui s'incline devant la majorité : Le Tiers État n'est rien. Que doit il être ? Tout... Le suffrage universel est venu. Les serfs ont été baptisés citoyens. Raison a été donnée – en théorie – au plus grand nombre (voir ce mot).

Dans l'un, comme dans l'autre cas, l'individu – qui est la minorité réduite à sa plus simple expression – est toujours victime, tantôt du bon plaisir des « élites », tantôt de la loi du nombre. Ni ici, ni là, il n'y a place tranquille au soleil, ni pour un Diogène, ni pour un Galilée, ferments du monde. Obéissez au nom de Dieu et du Roi, ou au nom du peuple souverain, mais obéissez !

En fait, la majorité, qui est la foule veule et bête, ne sait rien, ne veut rien, n'impose rien : elle suit, tout simplement. Et malgré les apparences, ce sont les minorités qui font tout. La source des religions, des partis, des sectes, de tout groupement humain est dans une poignée d'individus, souvent en un seul. Et chacun sait comment on crucifie tout novateur qui, nécessairement, bouscule les saintes idoles, chacun sait aussi comment on fabrique l'opinion publique et comment on la triture (voir, exemple entre mille, l'histoire de « l'ennemi héréditaire », en France).

Dans l'exercice du pouvoir, ce sont des minorités incontestables qui s'imposent dans les régimes de dictature déclarée ; ce sont des minorités voilées dans les régimes démocratiques. (Voir : La Douleur universelle, de Sébastien Faure : le suffrage, dit universel, aboutissant, en définitive, par le jeu échelonné des « majorités », à la dictature d'une infime minorité.)

Dans la lutte contre ce même pouvoir, ce sont des minorités également qui finissent par imposer à la masse amorphe et malléable leurs idées d'abord jugées dangereusement subversives. En définitive, c'est le martyr qui a raison.

Les groupements « lutte de classe » n'échappent pas à cette loi. Ils sont « menés » par une minorité agissante. La masse a peut-être, dans ces groupements, l'air de savoir ce qu'elle veut ; au fond, elle s'imprègne de l'idée des animateurs, et elle agit.

L'humanité apparaît donc comme un vaste champ d'expériences où des forces incalculables sommeillent, à l'état latent. Vienne un ferment, un de ces impondérables qui, par sa volonté opiniâtre, traduit les sentiments obscurs de la masse, ou réussit, en lui voilant adroitement le mensonge, à lui persuader qu'elle doit se dresser, et cette masse entre en effervescence. Alors, on crie : Dieu le veut ! ou bien : C'est la volonté nationale ! ou encore : Vive la Révolution ! À ce moment, c'est simplement une minorité qui a fini par imposer son point de vue. Ces constatations ont ceci de réconfortant, c'est que le moindre des efforts n'est jamais perdu, qu'il n'est pas permis de désespérer et qu'au contraire on doit penser que toute idée juste finit par s'imposer un jour tant est grande la force de la vérité et tant est puissant le rôle des minorités qui la propagent.

 

– Ch. BOUSSINOT.

MINISTÈRE encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

 n. m. (latin ministerium, de ministrare : fournir)

Son sens le plus courant est celui de charge, d'emploi, de fonction. Ainsi pour les ministres du culte, et surtout, dans l'organisation politique des États, pour les personnages ayant la charge des affaires de la nation et faisant partie d'un gouvernement.

Déjà, dans l'antiquité, on appelait ministres les grands officiers entre les mains desquels les rois se déchargeaient d'une partie de leurs fonctions. À Rome, sous l'Empire, les ministres étaient moins des administrateurs que des officiers. On ne trouve la trace de charges ministérielles chez les Mérovingiens ayant adopté les méthodes de l'administration romaine. Au moyen-âge, en France, les rois eurent des secrétaires d'État investis de l'administration intérieure des provinces. Avec Louis XIV, ces secrétaires devinrent des ministres, La Constituante confia le maniement des fonds d'État à des commissaires relevant de l'Assemblée. Elle rendit les ministres responsables de leur gestion tout en laissant au roi constitutionnel les prérogatives du choix et de la révocation. Après la chute de la royauté, le ministère devint un « Conseil Exécutif » nommé par la Convention qui remplaça les ministres par des commissions exécutives. Mais la Constitution de l'an III rétablit les dix départements ministériels. Premier Empire, Restauration, Second Empire virent des ministres en général trop dépendants du pouvoir pour être réellement responsables... La IIIème République (Constitution de 1875) les rendit « solidairement responsables devant les Chambres » mais il s'agit là d'une responsabilité fictive.

Aucune sanction, nulle amende ne frappent ministres incapables ou criminels. Ils peuvent à loisir se fourvoyer aux dépens du peuple, le traîner dans les aventures ruineuses et sanglantes, trafiquer de leur influence et dilapider les deniers publics... Depuis que le régime parlementaire, sous le contrôle de la finance et des grands détenteurs du capital, s'avère toujours plus corrompu, les ministres s'aventurent sans vergogne dans les entreprises équivoques. Le fait qu'un homme politique a trempé dans quelque scandale – dégradant selon la moralité courante – ne suffit pas à lui interdire les marches du pouvoir. On voit un Clemenceau, un Tardieu s'ériger – malgré leur passé de requins – en chefs cyniques d'une république dégénérée. Qu'un « tripotage » plus impudent oblige la majorité parlementaire à lui donner congé n'implique pas pour le ministre malhonnête l'éloignement définitif des sphères dirigeantes. C'est une retraite temporaire, le temps de se refaire, dans l'oubli si prompt de l'opinion, une virginité et il reparaît à la tête d'une nouvelle équipe, acclamé par quelques centaines de mameluks avides de monnayer leur domesticité.

Depuis quelques années surtout, illusoire est, sur la conduite des ministres, le contrôle des Assemblées d'élection dites populaires, Les ambitieux et les bavards qui, à la faveur d'un suffrage faussé par la presse et assujetti à l'économie, aspirent à régner sur le pays, n'apportent guère à la Chambre que le souci de leurs appétits personnels. Et ils servent les ministères dans la mesure où se satisfont leurs desseins. La complicité servile des partisans, à peine contrariée par une opposition de façade, dont le rêve est d'être à son tour aux honneurs et aux profits, couvre avec éloquence impéritie, gabegie, palinodies et chantages ministériels.

Au début de la guerre de 1914-1918, le ministère a pris – sans consulter les Chambres, passives et effacées devant le prestige de l'État-major, arbitre de l'heure – les plus graves décisions, souvent néfastes pour le pays. Même lorsque, devant l'invasion et les difficultés croissantes, le directoire de fait consentit à convoquer cette caricature de représentation nationale, digne du fameux Parlement-croupion, il n'en persista pas moins, pendant tout le cours de la guerre, à prendre l'initiative de mesures importantes et souvent extra-légales que contresignaient ensuite les Chambres serviles. Plus tard – les nations revenues à cette période de guerre sournoise que l'on persiste à appeler la paix – un Poincaré introduira le recours aux décrets-lois, prolongation des moeurs de l'état de siège. Consultés après coup les Aragouins applaudiront. Le régime des décrets tend d'ailleurs, à l'heure où nous écrivons ces lignes, à devenir courant dans les pays de fascisme latent. Pendant les vacances de nos honorables (un bon tiers de l'année se passe pour eux dans les circonscriptions) les politiciens dirigeants ont toute latitude pour s'exercer à la dictature. Et l'on n'en voit point que l'amour du bien public pousse à s'insurger contre des méthodes qui mènent à l'étranglement des dernières libertés du peuple... Déjà, on a vu aux mots État, Gouvernement, puis bientôt (à Parlement, Politique, etc.), on reverra de quelles illusions les démocraties couvrent les agissements des ploutocrates et combien députés ou sénateurs, et plus encore les hommes installés aux postes directeurs, répartis dans les ministères, y apportent le souci constant d'agir selon les intérêts de la catégorie sociale à laquelle ils appartiennent, de cette bourgeoisie dont ils sont issus ou qui a su les conquérir. Cumulant avec leurs fonctions publiques, celles d'avocats, de membres des conseils d'administration de grandes compagnies et de sociétés financières ils ne cessent de faire, au pouvoir, les affaires de ceux qui sont leurs véritables mandants, et les maîtres réels de l'illusoire démocratie.

Primitivement le ministère en France comportait onze portefeuilles (intérieur, finances, justice, guerre, affaires étrangères, etc., pour rappeler les principaux). Mais les appétits de l'après-guerre ont élargi le cercle des convives attablés autour de l'assiette au beurre. Ils sont maintenant jusqu'à 18 ou 20 budgétivores nantis de ministères ou de sous-secrétariats. Et le char de l'État n'en est que mieux embourbé...

 

– LANARQUE.

MINE n. f. encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

Avec le sens de physionomie, prestance, etc., ce mot (dont les langues du Nord offrent des formes similaires) semble avoir des attaches germaniques ; il dériverait d'un verbe signifiant : extérioriser, faire paraître. Mine (bonne, mauvaise mine, faire bonne, ou grise mine, etc.), désigne l'aspect, l'expression du visage regardé comme le reflet de l'état physique ou des dispositions intérieures. La Fontaine nous met en garde contre le penchant – assez fréquent – à établir entre le caractère, les qualités internes et l'allure, les traits, l'apparence des corrélations rigoureuses :

Garde-toi, tant que tu vivras, De juger les gens sur la mine.

 

MINE (de miner : origine controversée, mais qui paraît remonter au latin miniaria (mine de minium), terme qui se serait étendu à toutes les mines) désigne un gîte métallifère ou carbonifère que l'on exploite pour les besoins de l'industrie. Mine (ou mieux trou de mine) s'applique, à une excavation creusée pour déposer un explosif : procédé courant des carriers pour faire sauter des fragments de rochers, des blocs de pierres. Ce sens s'étend aussi aux galeries souterraines, aux travaux d'approche auxquels a recours l'art militaire poursuivant la destruction d'ouvrages ennemis.

C'est à l'ensemble des travaux combinés en vue de l'extraction du charbon ou du minerai aux chantiers souterrains, où peine durement une catégorie particulièrement éprouvée du prolétariat que nous nous arrêterons plus longuement ici. Le charbon et les métaux jouent un tel rôle dans le développement précipité de l'industrie moderne et la prépondérance du capitalisme que la mine est pour nous d'un grand intérêt social.

Une mine est une série de carrières profondes aux quelles accèdent, par des puits verticaux communiquant avec des galeries horizontales, les ouvriers mineurs occupés à extraire à l'intérieur de la terre des minéraux comme la houille ou le sel, et des minerais (fer, cuivre, plomb, etc.).

Après avoir désigné d'abord les minéraux mêmes utiles à l'homme, et triés par lui pour ses besoins (le mot a donné naissance à minéral, minerai, minéralogie), puis le filon de minéraux, l'endroit où gisaient minéraux et minerais, on comprend, aujourd'hui, quand on parle d'une mine, une exploitation complète d'extraction des minéraux comportant des puits par où se fait la descente et la montée des ouvriers (les mineurs), l'évacuation des minéraux extraits, les galeries qui suivent les gîtes ou filon du minéral, galeries parfois assez larges et garnies de rails pour faire circuler les wagonnets, et galeries d'extraction ayant la même dimension que le filon à exploiter. Ces dimensions sont parfois si exiguës que le mineur doit y marcher courbé et replié, et doit se mettre à plat ventre ou sur le dos pour détacher, avec son pic, des blocs de houille ou de minerai. À la mine se rattache extérieurement une vaste cour où s'opère le triage du minerai ou du charbon et les différentes manipulations nécessaires pour le nettoyage du produit extrait : c'est le carreau de la mine. Divers bâtiments, et de nombreuses machines (ascenseurs pour descendre et mon ter les bennes, grues, rails, locomotives, etc) complètent cette importante organisation.

Une mine est une entreprise industrielle considérable. Elle nécessite un gros outillage mécanique et exige, tant pour l'installation que pour le roulage, un capital important. Aussi des compagnies minières, au capital de plusieurs millions, voire de centaines de millions, se sont-elles formées pour l'exploitation des gisements. Depuis quelques années, l'industrie de l'extraction de la houille ou charbon a subi de grandes transformations, grâce à d'importantes découvertes chimiques. La mine de houille s'est augmentée d'industries annexes. Les sous-produits de la houille sont obtenus directement à la sortie même du puits. Et la fabrication de ces sous produits a parfois pris davantage d'importance que le commerce brut du charbon. À titre indicatif, signalons les centrales électriques installées à proximité des mines, envoyant leur courant électrique sur un réseau englobant plusieurs départements. La lumière, la force motrice, le chauffage même sont ainsi transportés d'une façon plus rationnelle et hygiénique que le charbon. S'il n'y avait point les bénéfices abusifs des compagnies à monopole qui imposent des prix du kilowatt à des tarifs prohibitifs, lumière et chauffage électriques pourraient être obtenus à meilleur marché que la combustion directe du charbon dans les poêles. Et quel progrès au point de vue propreté et hygiène pour les habitations. En distillant la houille on obtient d'une part du coke, qui est utilisé dans les

hauts-fourneaux de la métallurgie, et du gaz d'éclairage qui, traité spécialement, fournit une grande quantité de sous-produits : le goudron, pour les routes et autres usages et entretiens, pour ses matières colorantes, telle l'aniline ; l'ammoniaque utilisé dans les usines et appareils frigorifiques ; des engrais chimiques pour l'agriculture, etc.

À la mine de houille s'est agglomérée toute une série d'industries annexes, ce qui donne à certaines exploitations minières modernisées, l'aspect d'une industrie complexe et gigantesque.

De même, les mines où l'on' extrait des minerais métalliques sont étroitement liées – souvent sous la gestion de la même firme industrielle – à l'industrie métallurgique. Le minerai de fer est traité à la sortie de la mine dans les hauts fourneaux, transformé en fonte, puis en fer et en acier, et cette dernière industrie prend de plus en plus d'importance, au fur et à mesure du progrès de la mécanique.

Si la mine de houille est devenue le grand centre des industries chimiques, la mine de fer est le coeur de l'industrie métallurgique. Les régions où git le fer, comme celles où s'extrait la houille, sont des pays de production industrielle très intense, couverts d'usines de toutes sortes, qui groupent une population très dense. Ces régions, on le conçoit aisément, sont âprement convoitées par les grosses firmes industrielles, les groupements financiers, lesquels, agissant sur les gouvernements à leur dévotion, provoquent au besoin les guerres pour mettre la main sur les concessions de telle contrée minière. Les convoitises allumées autour du bassin de Briey appartiennent à l'histoire de la dernière guerre. On sait qu'il était – à portée du feu de l'artillerie et des avions français – la réserve où l'industrie allemande, gênée par le blocus maritime, trouva jusqu'au bout un aliment pour ses fabrications militaires, mais qu'on évita de le bombarder afin de ménager le précieux avantage de le retrouver intact à la « victoire ». Ce sont des appétits de cette nature qui ont conduit à l'occupation de la Ruhr, lamentable fiasco de « récupération nationale », mais filon fructueux pour quelques affairistes...

Les expéditions et les conquêtes coloniales ont eu – et ont encore – presque toujours pour objet la main mise sur les richesses minières. Les indigènes n'extraient ni la houille, ni le fer, ni le cuivre, ni les autres minerais, ou l'extraient mal. Dès que des explorateurs ont prospecté ces ressources enfouies dans le sous-sol, on commence la campagne, on provoque ou l'on invente des incidents, et, le prétexte trouvé, c'est la conquête. Sitôt celle-ci terminée et le pays « pacifié » à coups de fusil, les concessions des mines sont octroyées aux financiers avides. La propriété du sous-sol est devenue un monopole formidable, qui a permis à de nombreuses fortunes de s'échafauder. Le monde industriel actuel ne peut plus vivre sans les mines devenues une des parties fondamentales de l'activité humaine. Aussi la propriété des mines constitue-t-elle un monopole d'exploitation qui rapporte de fabuleux profits à ceux qui en sont les détenteurs. On cite telle compagnie de mines dont les actions émises à mille francs, il y a un demi-siècle, lors de l'octroi de la concession, se négocient en bourse à des cotes atteignant plusieurs centaines de milliers de francs et dont les dividendes annuels représentent cent ou deux cents fois le capital initial versé. C'est la main mise éhontée grâce à la complicité de l'État (lequel laisse aujourd'hui accaparer de même la « houille blanche ») sur une incommensurable richesse naturelle, par une poignée de capitalistes bénéficiaires.

Jadis, les mines étaient propriété du souverain, et leurs revenus allaient à lui exclusivement. Mais le régime capitaliste s'étant développé, les hommes d'argent ont fini par faire glisser entre leurs mains cette richesse devenus inestimable avec le développement de l'industrie moderne. Les métiers mécaniques, la machine à vapeur, le chemin de fer, toute la métallurgie grosse ou petite, ont considérablement enrichi les propriétaires de mines. Fait très significatif et très important dans l'histoire économique et politique, c'est à l'époque précise où l'industrie prenait naissance, au début de son essor, aux premières années du XIXème siècle, que les capitalistes ont mis la main sur l'industrie minière. La loi du 21 avril 1810 a consacré cette substitution, ou plutôt cette prise de possession. Elle créait deux sortes de propriété, celle de la surface de la terre – propriété foncière – et celle du sous-sol, propriété minière, et elle donnait au gouvernement le pouvoir de concéder la propriété minière à qui lui plairait. Mais le gouvernement ne pouvait exploiter directement une mine qu'en vertu d'une loi spéciale. En fait, il n'a jamais exploité que de misérables concessions de mines de sel gemme. L'extraction du fer et de la houille, a été partout abandonnée à des compagnies financières, montées la plupart par actions. L'État prélève un impôt sur les bénéfices, c'est-à-dire partage une part – la plus petite – du profit ; tout le reste va aux actionnaires et aux administrateurs. L'histoire des mines est certainement la plus scandaleuse des escroqueries faites à la collectivité par le capitalisme, dominant les pouvoirs politiques. Ce résultat tangible de l'ère dite républicaine et démocratique n'est guère à son honneur.

Après avoir parlé des propriétaires, voyons le sort des ouvriers mineurs. Le travail de la mine est, certes, un des plus fatigants, des plus malsains et des plus dangereux qui existent. Le mineur doit rester huit heures dans son trou, à peine éclairé par une lampe, respirant un air méphitique. La chaleur augmente au fur et à mesure que l'on s'enfonce dans les entrailles de la terre. L'ouvrier mineur, couvert de sueur et de poussière de charbon, ou de poussière de minerai, presque nu, suant, haletant dans une atmosphère lourde – l'aération, malgré les progrès apportés, est souvent défectueuse, c'est toute une science pour l'ingénieur en mines d'aérer suffisamment, et les compagnies lésinent sur les crédits et les travaux – travaille, en outre, bien souvent, dans des postures torturée, plié, courbé, sur le ventre, sur le dos, agenouillé, enveloppé de poussière, recevant de l'eau boueuse qui suinte à travers la terre, et qui provoque parfois l'inondation des galeries lorsque la couche qui sert de fond à une nappe d'eau souterraine a été crevée. C'est un des métiers les plus pénibles. Et aussi un des plus dangereux. On reconnait, au premier coup d'oeil, l'ouvrier mineur de houille ; il porte à la face, sur le corps, les mains, des sortes de tatouages bleuâtres, ce sont les blessures occasionnées par la chute des blocs : le charbon, pénétrant dans la chair, y a laissé des marques indélébiles. De cette masse de houille amoncelée sous terre se dégage sournoisement un gaz carbonique, incolore, qui s'accumule et emplit l'atmosphère, et qui s'allume, explose au premier contact avec une flamme quelconque. C'est le coup de grisou. C'est par milliers que des mineurs ont été les victimes du terrible gaz. On connaît la catastrophe, en France, de Courrières, en 1906, où périt un millier de mineurs, et, plus près de nous, en Allemagne, celle d'Alsdorf qui a fait 282 victimes. Il n'est pour ainsi dire pas de semaine où, de l'Europe à l'Amérique, et de l'Afrique du Sud à l'Orient colonisé, la mine n'alimente de quelque hécatombe tragique la chronique des journaux à sensation. Combien d'ensevelis, murés dans les boyaux souterrains, qui ont connu les affres d'interminables agonies... Ailleurs, ce sont les poussières de charbon condensées qui déflagrent, c'est l'inondation, les éboulements, l'effondrement du plafond des galeries, le wagonnet qui vous coince et vous broie dans le passage étroit, le câble de la cage de descente qu'on « oublie » d'entretenir et qui se rompt, etc., etc. La mine offre le plus fort pourcentage d'accidentés du travail.

On pourrait, certes, améliorer les conditions de travail du mineur, et réduire considérablement les causes d'accidents. Mais il faudrait, pour cela, engager des dépenses, ne plus exiger un rendement aussi intensif, transformer l'aération, boiser à mesure et plus consciencieusement les galeries, etc... Mais l'on conçoit que cela ne fait pas l'affaire des exploitants. Qu'importe la santé ou la vie des ouvriers, ce qui compte, avant tout, c'est le profit des propriétaires !

La législation du travail a bien créé le corps des délégués mineurs, élus par les ouvriers. Mais comme ils sont, d'une part, des fonctionnaires dépendant plus ou moins du préfet et, d'autre part, que leur élection est presque toujours une manifestation politique, ce remède n'a pas apporté grande amélioration. D'ailleurs, qui tient compte de leurs avertissements ? La catastrophe de Courrières et l'impuissance du délégué Simon nous en a fourni un exemple typique.

Les premiers ouvriers de la mine furent des forçats, au sens réel du mot.

Dans la Grèce antique et à Rome, les esclaves qui avaient déplu à leurs maîtres, ou commis quelque grave délit, rébellion ou désobéissance, étaient condamnés aux mines. Après la peine de mort, c'était la plus grave condamnation qui venait frapper la plus basse des castes sociales. De même, aujourd'hui, les travaux forcés viennent immédiatement après la guillotine ou la chaise électrique. La peine des mines est devenue, plus tard, la peine des galères ou des travaux forcés. Mineur, galérien, forçat, telle fut l'évolution. La Russie des Tsars a conservé la peine des mines jusqu'à la Révolution. Les forçats allaient travailler dans les mines de Sibérie. Est-ce cette origine qui a pesé, de tout le poids d'un passé séculaire, sur la condition des mineurs ? Certes, la profession de mineur a suivi l'évolution générale. Le mineur est, lui aussi, théoriquement, un homme libre. Mais, en fait, les Compagnies, à qui l'on avait concédé le sous-sol, ont réalisé, on le conçoit, assez de bénéfices pour acheter le sol. Les sociétés minières, partout, détiennent le terrain ; l'ouvrier loge dans les maisons de la compagnie, dans l'alignée morne des « corons », s'approvisionne à ses économats va à son cinéma ou à son église. Des enquêtes suggestives ont montré cette dépendance. C'est le régime de la féodalité moderne qui contrôle jusqu'aux échappées intermittentes d'une illusoire activité politique.

On n'a pas oublié les longues et parfois violentes révoltes des esclaves de la mine, leurs sursauts courageux et comme désespérés, les grèves acharnées et tenaces. C'est le choc d'un prolétariat surexploité, dominé, surveillé, ligoté contre une lies plus formidables puissances d'argent soutenue par les forces du pouvoir politique.

À notre époque de vie industrielle intense, la mine est indispensable au fonctionnement économique de la société. La captation des forces hydrauliques peut diminuer la nécessité des mines de houille, mais les autres mines conservent, pour l'instant, leur indispensabilité sociale.

Or, l'exploitation des mines exige, comme personnel et connue matériel, une organisation industrielle étendue et compliquée. À moins de revenir en arrière de plusieurs siècles et de renoncer à ses bienfaits, il faudra, de toute nécessité, sous n'importe quel régime social, conserver l'organisation industrielle de la mine. Et son fonctionnement n'est possible que par la formation de grands groupements collectifs de travailleurs, remplaçant les compagnies minières.

L'individualisme économique ne peut faire fonctionner la mine. Seul, le communisme libertaire, mettant à la place des exploitants l'organisation des producteurs associés, sur une très large échelle, peut continuer la production minière, sans laquelle la civilisation ne peut vivre.

La mine aux mineurs ! Ou plutôt le travail de la mine organisé par les mineurs associés, traitant sur les bases fédéralistes avec les autres corporations, adoucissant ensemble, au maximum, les conditions de travail : voilà le mot de libération que nous devons lancer continuellement aux forçats qui peinent dans leurs sombres galeries.

 

 

– Georges BASTIEN.ARDAIRE n. m.RE n. m.

MILLIARDAIRE n. m. encyclopedie anarchiste par Sébastien Faure

 Personne qui possède un ou plusieurs milliards. Ce terme est devenu l'appellation, dans la langue courante, d'une personne immensément riche, d une sorte de nabab de l'argent et des affaires.

S'il y a quelque chose qui démontre l'iniquité du régime social actuel, c'est bien la possibilité, pour un individu d'accumuler une fortune allant jusqu'à un milliard ou le dépassant. Un ouvrier relativement bien payé – salaires pris dans l'ensemble du pays – peut gagner 10 000 francs par an. Il lui faudrait donc travailler 83 333 années pour avoir cette somme, en admettant qu'il ne dépense rien pour sa nourriture, logement, habillement, etc... Un technicien intellectuel, ingénieur, etc., qui touche 50 000 francs par an est considéré comme ayant une bonne place. Il lui faudrait 20 000 ans pour gagner un milliard.

Ces deux exemples nous montrent toute l'iniquité d'une organisation dans laquelle il est permis à un homme, par des opérations de finances, des spéculations plus ou moins malpropres, de rafler, en quelques années, ce que le produit, même bien rétribué, du travail utile, ne permettrait pas, à mille ouvriers habiles ou à 400 techniciens capables, de gagner en toute une vie de cinquante années de labeur. Rien ne prouve mieux que ce qu'on dénomme la propriété n'est pas le produit du travail, n'est que la conséquence de tractations, combinaisons et opérations de toute nature, étrangères pour la plupart à l'effort productif. Dans notre société contemporaine, le nombre des milliardaires et des archimillionnaires s'accroît continuellement. C'est une des marques les plus frappantes de la situation économique actuelle, que cette concentration des capitaux en quelques mains favorisées. Le travail, la production, sont relégués au second plan,c'est en dehors d'eux et à leur détriment que s'édifient de rapides et colossales fortunes.

Un homme peut arriver à mettre en exploitation toute une industrie, ou un commerce, ou une branche de l'activité humaine. Les milliardaires – dont l'Amérique est le berceau de prédilection : elle a les Rockfeller, les Pierpont, Morgan, etc... – se désignent souvent par les noms retentissants et bien suggestifs de : roi du pétrole, roi de l'acier, roi de l'automobile, etc...

Et c'est, en effet, une véritable royauté, une souveraineté tyrannique que ces potentats de l'or étendent sur les branches capitales de l'économie sociale : ils accaparent les sources, commandent la mise en valeur et les transactions ; leurs trusts (voir ce mot), contrôlent les marchés mondiaux et la majeure partie des profits affluent vers leurs coffres-forts.

L'argent est devenu le magique talisman. On l'adore comme une divinité et ses grands prêtres, millionnaires et milliardaires exercent, sous ses auspices, un pouvoir incontesté. Les États, les gouvernements, les formations politiques avec leurs pavillons bariolés et leurs apparentes oppositions, ne sont que des trompeuses façades derrière lesquelles les milliardaires – princes de finance – manient les personnages d'un théâtre de fantoches.

Ce sera pour les siècles futurs, un bien curieux tableau et un déconcertant contraste que l'ascension parfois précipitée de ces magnats du capital, échafaudant dans l'agiotage, la spéculation et l'escroquerie des concentrations scandaleuses, tandis que les multitudes – sous le sceptre reconnu et souvent admiré du veau d'or – s'épuisent à la poursuite du salaire et s'étiolent de privations devant les fruits amoncelés de leur travail.

 

– G. BASTIEN.

jeudi 23 juin 2022

Marx est-il devenu muet? par Moishe Postone

 "Derrida observe que le droit et la loi sont issus de la vengeance: comme tels, ils sont l'expression d'un systèmes d'équivalences qui ne peut que reproduire le présent. Se pose alors la question ( qui se fait implicitement jour dans le concept de spectralité) de la possibilité d'une justice au-delà du droit, d'une justice enfin soustraite à la fatalité de la vengeance."


"Derrida affirme que, face au nouvel ordre mondial, comprendre les leçons dont sont porteurs les grands ouvrages de Marx est devenu une tâche particulièrement urgente. En même temps, étant donné l'effondrement du communisme européen et la dissolution des appareils idéologiques marxistes, l'appropriation d'un certain esprit de Marx est rendue plus facile. Dans ce contexte, la négligence à l'égard de Marx se révèle une faiblesse de la responsabilité théorique, philosophique et politique".


"Derrida considère ce livre comme exemplaire des nouveaux discours idéologiques dominants, qui proclament la victoire du capitalisme et qui congédient Marx et la possibilité d'une transformation radicale de la société - ce qu'ils font, selon lui, pour nier le caractère menaçant et menacé du nouvel ordre mondial. la thèse fondamentale de Fukuyama, tirée de l'interprétation que Kojève a donnée de Hegel, est que le récent effondrement mondial des dictatures annonce que le processus cohérent et orienté de l'histoire humaine a atteint son but: un état homogène et universel fondé sur le libre marché et la démocratie libérale".

dimanche 19 juin 2022

Histoire du socialisme et du communisme en France. Par Alexandre Zevaes

Un congrès de "syndicalistes" se réunissent a Paris et se soumettent aux règles des bourgeois.

A l'issue de ce congrès, nous publions deux réactions: celle des blanquistes, réfugiés a Londres suite à la répression de la commune et celle des révolutionnaires de la Fédération jurassienne de l Internationale.


La première intitulé les syndicaux et leur congrès:

"Dans la ville de la Révolution, cinq ans après la lutte de la Commune, sur la tombe des massacrés, devant le bagne de Nouméa, devant les prisons pleines, il semble monstrueux que des hommes aient pu se trouver , osant prendre le caractère de représentants du prolétariat, pour venir en son nom, faire amende honorable à la bourgeoisie, admirer la Révolution, renier la Commune. Ces hommes se sont rencontrés : ce sont les syndicaux, ils viennent de tenir leur congrès.

Par cela même que pour eux la Révolution est une lutte incessante sur tous les points où elle peut être portée, les Communeux ne nient pas la nécessité et la valeur du mouvement qui produit chambres syndicales, caisses et sociétés de résistance, grèves, union de métiers, etc ...Loin de là: ils y voient les armes défensives du travail opprimé dans ma lutte de chaque jour; ils y voient ma manifestation de la conscience grandissante que le travailleur à de son existence comme classe, de son oppression, de sa volonté de délivrance. Mais quand les initiateurs de ce mouvement viennent proposer comme but, comme solution, ce qui n est qu une nécessité, un premier pas, un point de départ, on est en droit de leur demander d pu ils viennent, ce qu ils font, ce qu ils veulent, et c est un devoir de les démasquer...

 Pour nous, Communeux, nous n avons qu à nous féliciter que ces hommes aient ainsi produit au grand jour leurs idées révolutionnaires. Par la même, ils ont cessé d être un danger. Ils pourront trouver quelques complices ; ils ne trouveront ni dupes, ni partisans dans ce prolétariat qu ils voudraient arracher a la Révolution pour l égarer a leur suite dans le labyrinthe de leurs vaines réformes et de leurs intrigues..."


La deuxième : 

"Quand on se dit -ecrit leur bulletin- qu il y a eu des congrès de l Internationale dont les débats ont retenti dans le monde entier et ou les questions sociales ont été étudiées, si a ces congrès de l Internationale a jadis assisté l élite du prolétariat parisien et ou on voit maintenant patauger à l aveugle les parleurs du congrès de la rue d Arras, on est forcé de s avouer que la réaction a bien fait son œuvre, qu en écrasant l insurrection du 18 mars elle a véritablement décapité le prolétariat Français et qu il faudra plusieurs années encore avant que les ouvriers du Paris actuel arrivent a comprendre la question sociale et à juger la situation de leur classe comme le faisaient les ouvriers socialistes de la fin de l'empire.

Néanmoins, le congrès de Paris reste un fait important et réjouissant, non, certes, a cause des choses qui y sont faites ( car ace point de vue il n a rien ou presque rien produit de bon) , mais parce qu en lui-même et indépendamment de tout le reste, le fait seul d avoir réuni des ouvriers en congrès à Paris est une bonne chose." 

Histoire du socialisme et du communisme en France. Par Alexandre Zevaes

 "La commune a été vaincue. Et toutes les horreurs de la répression ont accompagné sa défaite: les exécutions par erreur, mes dénonciations par jalousie, et par vengeance, les fusillades sommaires de les massacres furieux, mes communeux tues au nombre de 35000, Paris transformé en un immense charnier, mis en état de siège et terrorise il les convois interminables de prisonniers, les cloaques de l Orangerie et de Versailles, les poteaux de Satory, les pontons, les navires bondés de déportés, les logis déserts, les femmes veuves, mes enfants abandonnés, le désespoir dans toutes les familles ouvrières. Le socialisme paraît a jamais écrasé, anéanti, noyé dans le sang; Taine, qui avait jusqu alors figure de philosophe d extrême gauche, mais a qui la commune a cause une peur effroyable, annonce pedantesquement l ensevelissement du socialisme, pour un demi-siècle au moins, dans ma terre du Père-Lachaise.

Il est même défendu d évoquer l insurrection à moins que ce ne soit pour flétrir ses combattants et dénaturer leurs actes. Pour avoir écrit les lettres d un bon rouge à la commune de Paris, Gromier est condamné à 2 ans de prison et 500 francs d amende. Le vieux socialiste de 1848, F.V. Raspail, ayant dans son " almanach" pris la défense de la commune, est déféré a la cour d assises et condamné à 2 ans de emprisonnement, tandis que son fils, son complice, se voit infliger six mois de la meme peine etc etc..."