I
Dans ce parc, il s'assoit, regarde le bassin et murmure :
"Ça ne peut pas se finir ainsi".
Autour de lui, il y a tous les enfants des autres qui jouent. Ils disent :
"Tu n'auras jamais d'enfant."
C'est à peine s'il bouge. C'est à peine si ce ne sont pas les pigeons qui lui jettent des miettes.
Tout à l'heure, à la gare, comme un con, il lui a fait un signe d'au revoir et elle ne s'est pas retournée. Il est resté planté au milieu du quai, des valises, pas les siennes, celles des autres. Ceux qui ont femmes enfants et du soleil dans les veines.
Elle ne s'est pas retournée.
Un mot tourne en boucle :
"Adieu"
Que n'avait-t-il pas compris dans ce mot ?"
II
Ce matin, ciel nuageux et bas. Le parc est presque vide. Ils sont encore là, elle et la poussette.
En face, un homme est entouré de pigeons. Le spectacle est comique, pour qui l'observe.
Contre son banc, elle a laissé sa poussette. L'enfant joue près de l'eau. Il peut tomber à tout moment.
Elle semble ne rien voir.
Elle pense au père éphémère. Les larmes coulent depuis. L'enfant grandit.
Seul.
Elle regarde encore son téléphone. La messagerie est vide.
Son emploi du temps aussi.
La liste des contacts a fondu.
Les heures passent. Alentour, les couples s'enlacent.
Au bout de quelques heures, elle se lève, appelle l'enfant.
Il ne répond pas, il joue.
Elle crie, il pleure.
Il faut rentrer faire à manger. L'enfant regardera une niaiserie à la télé.
Elle lui dit de se laver les mains, il maugrée.
Elle crie, il pleure en se les lavant.
Il n'aime pas.
" Mange. Sinon tu vas au lit sans manger,"
Il a le choix.
Seule, elle finit son assiette.
Demain, on recommence.
III
Il s'apprête à ouvrir la porte. Un long soupir. Ce sera sa dernière inspection.
Le ciel est nuageux et bas. Il ne devrait pas pleuvoir.
L'homme part sur la droite du bassin.
- Il va finir par tomber ce gosse. J'ai beau le dire à la mère, elle n'a aucune réaction. Jusqu'au jour...
Il va pour lui parler. Mais il se ravise. Il appuie sur sa pince pour ramasser les détritus. Il traîne les pieds.
- il y en a toujours autant. Ça leur coûterait quoi de mettre directement dans la poubelle. Elles sont toutes vides, tout est par terre.
Il ne comprend pas sa tenue orange avec des bandes florescentes. Il ne travaille pas la nuit.
Le mégot va s'éteindre. Il le jette à terre et le ramasse.
Près d'un bosquet, un lot d'emballages de sandwiches. Des ouvriers ou des étudiants.
Il s'arrête et regarde l'étui du violoniste.
- Toujours rien. Je lui mettrais bien un billet mais comment je mange ce soir?
Il a bientôt fini sa dernière inspection.
L'homme sur le banc est entouré de pigeons. Il semble ne pas y faire attention.
- Je le soupçonne de les nourrir et dès que je le regarde il fait ce regard triste. Il va voir quand je le surprendrais.
Il était maintenant cinq heures, il repose son uniforme sur le cintre.
Il est maintenant en civil. Les pigeons s'envolent.
L'homme regarde en souriant la marchande glace.
La femme remet l'enfant dans la poussette. Elle pleure, l'enfant aussi.
Au bout, la fin de semaine.
IV
A l'entrée du parc, il regarde ce que va être son auditoire.
Une femme sur le banc. Un enfant au bord de l'eau.
Un homme en tenue orange qui fait un écart vers l'enfant avant de se raviser.
Un homme entouré de pigeons.
Il est temps d'y aller. Il connait d'avance son emplacement. Un peu en retrait, un banc sous un arbre. Au cas où il pleuve.
Le ciel est nuageux et bas. Menaçant.
Il ouvre son étui et prend son violon délicatement. Quelques notes pour accorder.
Ici, les oiseaux lui répondent, mais l'argent est rare.
Dans le métro, c'est l'inverse : pas d'oiseaux mais de l'argent.
Son but : pouvoir changer de chaussures, manger un bol de soupe et trouver un refuge pour la nuit.
L'après-midi est passé.
Il lui reste à trouver un porche pour la nuit.
V
Elle a installé son stand un peu à l'écart.
Les enfants tournent autour. Les commandes s'enchainent vanille/ chocolat, chocolat/pistache.
Innovation du jour : les glaces à l'italienne.
Le son du violon l'emmène loin de la grisaille. Elle entend les oiseaux piailler.
Elle confie une mission à un des enfants.
Celui-ci arrive près du violoniste, tend la glace fruits de la passion. Le jeune homme cherche du regard le stand.
Il ne sourit pas. Il a mal.
A dix-sept heures, elle commence à fermer. Elle passe à côté de lui, tente un regard et accélère.
Il y aura sûrement une autre occasion.
VI
A la fenêtre, Marcel cherche le banc.
Ce jour là, il faisait le même temps. Elle était assise près de l'eau. Ses cheveux blonds volaient doucement.
Il a fallu qu'il contourne l'étang pour lui parler. De longues minutes.
Elle souriait en le voyant avancer. Elle attendait.
Finalement ce jour là, il était passé à côté sans lui parler. Elle lui en a voulu.
Il sourit. Le lendemain, il avait réussi à passer l'épreuve. Ils ne se sont jamais quittés.
Monique.
Aujourd'hui, il est seul. Elle n'est plus nulle part.
Le soir tombe. La grille grince en se refermant. Les pas des uns et des autres résonnent dans la rue.
Le froid est entré dans la pièce, il ferme la fenêtre.
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