Discours de Aurélien Coucke de Rainbow'n'Caux
"Au commencement, il y a l’injure", a écrit Didier Eribon dans ses Réflexions sur la question gay.
Nous sommes les enfants de l’injure.
Dans toutes les langues, dans toutes les cultures, l’insulte a été le socle constitutif de notre communauté. On nous a dit que nous étions une anomalie, une déviance au bon ordre du monde. On nous a imposé cette injure comme une seconde peau, une peau de honte et de douleur.
Mais aujourd’hui, nous nous réapproprions ces stigmates.
Queer, pédale, gouine, trans… Ces mots, hier des armes, sont devenus nos étendards.
Se réapproprier l’injure, c’est reprendre le pouvoir. C’est riposter.
Face à l’intensité des assauts réactionnaires, le queer est une puissance de dissidence. Il nous rassemble, il nous permet d’imaginer d’autres horizons, d’autres possibles.
Notre histoire est celle du caché, du non-dicible, du clandestin.
Pendant des siècles, nous avons dû nous construire dans l’officieux, dans l’ombre, réduits à des caricatures dangereuses ou à des personnages psychopathologiques.
Et quand l’un·e des nôtres est assassiné·e, l’intérêt du grand public ne se réveille que si le meurtrier est l’un des nôtres.
Le reste du temps ? Les violences contre les personnes LGBTQIA+, commises à 90% par des hommes cisgenres et hétérosexuels, sombrent dans l’indifférence collective.
Sauf quand nous nous mobilisons.
Sauf quand nous exigeons une minute de silence.
Sauf quand nous hurlons que ces crimes sont homophobes, transphobes, biphobes.
Pourquoi marchons-nous ? Parce que la visibilité est un acte de résistance
La Marche des Fiertés n’est pas née d’une fête. Elle est née d’un refus.
Un refus de l’ombre, un refus du silence, un refus de la honte.
En 1969, à Stonewall, des drag queens, des travestis, des travailleur·euse·s du sexe, des Noir·e·s, des Latinos·as, des personnes trans… ont dit : "Assez !"
Elles ont osé être visibles. Elles ont osé exister.
Aujourd’hui, nous commémorons ce passage de l’ombre à la lumière.
Nous célébrons notre visibilité. Nous célébrons la fin de notre silence.
Mais attention : nos droits ne sont jamais acquis. Ils sont des conquêtes, mais jamais des acquis.
Et nous ne pouvons pas tout attendre du droit.
Sans résistance collective, nous qui avons grandi dans le placard, nous y serons remisés·es à jamais.
Nous le voyons actuellement. Plus que jamais.
La situation en France : une régression alarmante
En 2025, 1 771 cas d’homophobie et de transphobie ont été recensés par SOS Homophobie.
C’est plus qu’en 2024.
Et ce chiffre est largement sous-estimé : la majorité des victimes ne portent pas plainte.
Où a lieu cette violence ?
- 13% dans les lieux publics – là où nous devrions pouvoir circuler librement.
- 11% en ligne – où la modération des réseaux sociaux, souvent soumise à des lois étrangères, se relâche.
- 10% dans la famille – là où nous devrions être en sécurité.
87,7% des agressions physiques sont perpétrées par un ou plusieurs hommes.
Un guet-apens homophobe est signalé tous les 4 jours en France, notamment via des applications comme Grindr.
Et que dire de l’inaction judiciaire et institutionnelle ? Des peines incompréhensibles.
Du suicide de Caroline Grandjean, harcelée jusqu’à la mort au lynchage meurtrier de Noahm. Des lacunes dans les écoles, sur les lieux de travail, dans l’espace public.
Ce n’est pas un accident ou un dysfonctionnement.
C’est un signal envoyé aux victimes : "Votre souffrance ne compte pas."
La France stagne à la 15ème place du classement ILGA Europe.
60% de droits respectés. 10 places perdues en 10 ans. Derrière l’Espagne, l’Islande, la Belgique…
0% pour la protection des personnes intersexes, pourtant La France a été condamnée à plusieurs reprises par la Cour européenne des droits de l’homme.
Combien de morts faut-il encore ?
Combien de Lucas, de Noahm, de Caroline Grandjean ou de Joella faut-il pour que la France se réveille ?
Alors, certains nous disent : "Oh il y a bien pire ailleurs…"
Oui, par exemple, au Sénégal, qui a durci ses lois depuis quelques mois pour les personnes
homosexuelles, avec une brutalité sans nom, 221 personnes ont été arrêtées dont 9 femmes, certainement davantage depuis mai. Des lynchages ont lieu. Des agressions. Des
dénonciations. Des viols dits « correctifs ». Des thérapies de conversion et autre
désenvoûtement. La violence se déchaîne.
Nous avons une pensée pour nos sœurs et frères sénégalais.e.s .
Et nous demandons à la France d’agir en conséquence et de permettre aux personnes LGBT
Sénégalaises qui le souhaitent et le peuvent d’être accueillies dignement sur notre territoire.
Oui, dans le monde, nos sœurs et frères subissent l’enfer :
- Aux États-Unis, où les droits des personnes trans sont remisés en question et l’histoire effacée.
- En Russie, en Iran, en Arabie Saoudite, où l’homosexualité est punie de prison, de torture, de mort.
- En Grande-Bretagne, où les droits des personnes trans reculent terriblement avec l’appui financier de J.K.Rowling.
- En Chine, en Biélorussie, en Tchétchénie, où les atrocités pleuvent. 65 pays dans le monde condamnent à la prison et/où à la mort les personnes LGBTQIA+
Mais peut-on fermer les yeux sur ce qui se passe en France pour autant ?
Peut-on établir une pyramide des souffrances ? Non.
Toute domination, toute souffrance, tout crime doit être regardé en face, dénoncé, combattu.
Ici comme ailleurs.
Pourtant, dans ce magma nauséabond, des bras se lèvent, des drapeaux flottent.
Comme à Amiens ou à Montivilliers et dans beaucoup d’autres villes de France et du monde.
Partout où la haine veut s’imposer, nous résistons. Notre résistance c’est l’universel contre la tyrannie !
Comme le disait Léopold Sédar Senghor, poète, écrivain et ancien président du Sénégal :
"Les civilisations doivent s’enrichir de leurs différences pour converger vers l’universel."
Notre lutte est universelle. C’est pourquoi nous sommes là. Pour repousser l’ignorance.
Pour défendre les droits fondamentaux.
Avec nous aujourd’hui :
- Amnesty International, Le Refuge, AATLA, avec un magnifique portrait de Caroline Grandjean réalisé par Christine Authouart, ENISPE…
Nous œuvrons chaque jour :
- Dans nos rencontres, nos interventions, nos actions.
- Dans nos théâtres-forums.
- Dans le retour du CeGIDD dès septembre pour du dépistage et de la prévention.
- Dans de nouveaux partenariats avec l’Agglo de Fécamp, le RTPS, l’AHAPS.
Ainsi qu’avec la municipalité, Monsieur le Maire et son équipe ainsi que l’opposition de gauche, que nous remercions pour leur soutien appuyé.
Et, c’est la dernière marche avant un moment électoral crucial qui est la présidentielle de 2027. Je tenais à dire une chose : Ne nous trompons pas d’ennemis !
Et à certain.e.s dans la communauté : Se distancer ne protège pas. S’adapter aux normes dominantes n’a jamais permis d’échapper aux discriminations.
L’éveil des citoyen·ne·s grandit.
Il fera taire les voix réactionnaires et leurs insultes.
Et n’oublions jamais cette phrase de Wole Soyinka, écrivain Nigérian :
"L’homme meurt en tous ceux qui gardent le silence face à la tyrannie."
Et ces mots sont là, de par ces auteurs Africains, pour dire à tou.tes que oui, l’Afrique est entrée dans l’histoire, mais qu’elle a juste un peu oublié la sienne, effacée par des lois et des codes pénaux et moraux et religieux et coloniaux de nos pays.
Alors aujourd’hui, dans cette marche et partout ailleurs, pour tou.te.s nos sœurs et frères du monde entier et particulièrement à toi, mon cher ami Fadly, qui souffre d’être toi-même en Afrique et qui doit se cacher, elle est aussi pour toi cette marche.
Faites du bruit contre les tyrannies !
Faites du bruit pour la justice !
Faites du bruit pour la dignité !
Parce que nos droits ne sont jamais acquis.
Parce que notre visibilité est une résistance.
Parce que notre fierté est une révolution.
Merci à toutes et à tous. Vive la Pride ! Vive la résistance !
Aurélien
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire