lundi 1 juin 2026

"En creux" Par L'Oublié


                         I


                   "Moyen"


Il pose un miroir sur la table. Il s'assoit.


Il est temps de cesser de chercher celui devant lequel je ne cesse de fuir.


Tout ce qui ne brille pas est obligatoirement au fond de ses yeux. 


Il n'aime pas ses yeux.  


Peut-il regarder l'ensemble d'un coup ? Depuis le temps qu'il fuit toute image. Il devient cet inconnu qui refuse de plus en plus de le rester. 


"Laisse lui au moins une chance de te connaître. Il ne veut pas que l'ultime séparation se fasse à deux inconnus".


Il n'aime pas son nez.


Il pense qu'il faut se réconcilier avec quelqu'un avant. C'est donc soit lui-même, soit sa mère.


Il n'aime pas non plus ses oreilles.


L'ensemble est moyen. Il est là le problème. Il n'est ni beau, ni laid. Moyen. Juste moyen. Ou à peine moyen.


                             II


  "Hypothèse d'un vide constitutif"



Il est devenu en creux ce qu'il est. Il est issu du vide alentour et s'y déplace à l'aise. Et surtout, la volonté ferme de le conserver. Il a pris conscience de son importance. Les autres en ont peur. Lui en tire son épaisseur.


L'extériorité est un danger. Une évidence ces derniers jours.


S'il était artiste, il prendrait comme pseudonyme : L'Oublié.


                         III

      

                    "Fissure"


Il a cru longtemps que le vide était stable.


Mais parfois, sans raison identifiable, quelque chose s’y déplace.


Ce n’est pas une présence. Ce n’est pas une voix.

C’est une variation légère de densité.


Comme si l’espace autour de lui n’était plus parfaitement égal à lui-même.


Il ne peut pas dire si cela vient de lui ou de l’extérieur.

C’est précisément ce point qui dérange.


Le vide, jusque-là, ne demandait rien.

Il était constant, disponible, silencieux.


Mais désormais, il semble répondre à des conditions qu’il ne maîtrise pas entièrement.


Alors une question apparaît — non formulée, mais active :


si le vide change, est-ce encore le même vide ?


Et surtout :

si quelque chose varie dans ce qui devait être stable,

est-ce lui qui commence à percevoir autrement… ou le monde qui cesse d’être neutre ?


Il ne rejette pas cette question.

Il la laisse simplement exister.


Pour la première fois, le vide n’est plus uniquement un lieu.

Il devient une hypothèse instable.


                          IV


           "Forteresse intérieure"


Il est devenu son propre vaisseau. Il a rempli les cales d'odeurs, de sensations, de traces.


Des silhouettes impalpables qui tournent, ne s'arrêtent pas. 


Immatérialité. Il y trouve sa paix.


Il est ce corps/forteresse dans lequel est enfoui ce qu'il est véritablement.


Le regard qu'il ne porte pas sur lui-même, qu'il refuse de porter, pour rejeter une apparence, pour dire : ce qui se voit n'est pas ce que je suis.


"Je suis donc je m'impose et je m'expose".


Le rejet qu'il peut subir, ou rechercher, est celui de la douleur. Il n'y a pas de temps à donner aux impressions des autres. 


Lui se concentre sur ce qui compose son être-soi. Son Dasein.


Être absolument, "Autrement qu'être", est sa recherche.  


                             V


              "Ce qui fut choisi"     



L'oubli ne se subit pas, mais se construit.

Les réminiscences ne sont pas des regrets.

C'est le regard sur un parcours.

Des carrefours.

Des embranchements.


Ce sont des choix successifs. Décidés, subis. Ils nous ont amenés là d'où il regarde.


Est-ce de la nostalgie ?


Non.


L'évidence ne se combat pas, mais elle ne s'explique pas plus. 


Elle est là. Douce. 


                         VI


               "Et il creuse" 


Sa bouche n'était pas forcément un baiser.

Une fesse tailladée.

Un sein lourd et laiteux.


Elle était un puzzle. 


C'était il y a trente quatre ans. C'était la chute. Un hôpital. Un mariage.

Un quinze août et des larmes.


Des images qui défilent. 

La réalité n'avait, à ce moment, aucune importance. 


L'a-t-elle jamais regardé, vu ? 


Elle passait du lit à la salle de bain sans laisser aucun soupçon de son passage.


Vendredi. Pas dormir. Torturés. Ne pas parler. Et ces trains à ne surtout pas louper. A ce moment, plus de frottement, plus de contact. Fin de l'espoir hebdomadaire. 

Elle l'avait prévenue. Elle ne l'a pas pris en traître. Il avait suffisamment d'amour pour n'en avoir rien à faire. 


Recommencer tout le lundi suivant. 


Chez lui. Il avait dit ne jamais amener personne. Personne. Surtout pas une femme. Cette femme. A vouloir la fuir, il s'est jeté sur elle, comme s'il n'allait jamais y avoir qu'elle.


Ils ne devront mourir qu'amis.


Elle est morte. 

Morte. 

Comme elle l'était déjà à l'époque.

Mais il n'était pas plus vivant.


Paraît-il. 


Pourtant, il la voit bouger. Il la sent, parfois, faire des gestes qu'il reconnaît. Elle n'est plus une, elle est multitude, geste après geste.

Elle n'a jamais ri. 


Il a cru que tout était derrière lui, un passé révolu. 


Et il creuse.



Elle a été une remplaçante. Belle. Il ne l'a pas reconnue comme aimable. 

Il a pu attendre ainsi le retour de l'autre. 


Elle apparaissait nue, sans aucune gêne. Des petits seins. Une odeur. 

Ils se sont fait des dimanches ragoûts. Des courses. 


Il aimait la voir bouger devant lui, nue, sans pudeur. Enfin, cette femme n'avait pas honte. Elle assumait. 

Il l'a rejetée. 

Aujourd'hui, plus de traces. Évanouie.


Et, dans ce qu'il creuse, il reste un goût. 


Encore.


                           VII


"Ils se sont échappés du possible".


Elle n'est plus là. Il regarde l'amie de l'absente. Un verre après le travail. 

Une séquence .


La nuit devient propice. L'alcool peut faire croire. 


Il s'approche d'elle. Il l'embrasse.

Elle sourit, se recule. 


- Elle est mon amie.

- Elle est absente. Etions-nous ensemble ? Elle en était moins sûre que moi. 


Un nouveau baiser. L'espace est comblé. Ils sont heureux. Main dans la main Ils dansent mais ils savent déjà.


Elle se met au lit. Il dormira par terre. Il ne se passera donc rien parce que l'absente a repris possession de tous les espaces.

Ils se regardent.


- Bonne nuit, se disent-ils.


Adieu, entendent-ils. 


                          VIII


         "Une journée un peu moins comme les autres".



Ça a commencé très tôt. Une première bière.

Une deuxième.


Et cette annonce comme un uppercut. 


Elle se mariera le 15 août. Ils resteront amis.


Puis, un chapelet de bières pour faire passer la pilule.

Cela faisait des jours que leurs regards ne se croisaient plus.


La journée passe d'alcool en alcool pour se finir assis à la table de la cuisine. 


Une dispute. Encore. A peine plus forte, à peine.


Elle se lève. Prépare un sac et part en plein Paris, il est trois heures du matin. 

Il décide de la suivre. La porte claque. 

Dans la rue, rien. Disparue. Vite. Trop vite peut-être. Il remonte. Il a oublié ses clefs à l'intérieur. Il regarde la fenêtre du couloir. Se rappelle que celle de la cuisine est ouverte. L'idée lui vient de passer de celle-ci à l'autre. A trois grammes, tout est possible.


Il a plu. Ses mains glissent. Il tombe. Il décide de ne pas crier. On verra en bas ce qui arrivera. Il ne se débat pas. Il atterrit dans un bruit lugubre.


Hôpital. Coma de trois jours. Il est en mauvais état. Mais il vit.

Il pleure, mais il vit. 


                        IX


           "La mère : le vide." 


Sa mère qui n’a jamais été autant sa mère que depuis qu’elle est disparue et qu'il peut lui attribuer le rôle de mère qu’elle n’a jamais eu.


Toute leur vie commune à distance circonstanciée, il l’a maudite de le maudire. 

Dire maman à une mère maudite, c’est comme dire : 

«je t’aime" à un furoncle qui t’arrache les entrailles. 

Il pourrait mentir et dire qu'il l’a aimée. 

Il ne peut plus fuir sa haine. 

Au-dessus de sa tombe, il s’entend lui dire : 


« il était temps ». 


Il aimerait ne plus jamais à avoir souhaiter sa mort.

Une totale indifférence.


Faire le chemin à l’envers et retrouver le jour de sa démission, le jour où elle a dit :


« tu ne dois ta vie qu’à celui qui est parti; il n’est plus, tu ne dois donc plus être »

 

Disparaître au point de n'avoir jamais existé.


Il est celui qui survit à la mort de l’autre.


                            X


        "Le père : absent excusé" 


Qu’allait-il pouvoir lire ? Il tombe sur « lettre au père » de Kafka.  


Pour haïr quelqu’un encore faut-il qu’il ait été présent, 

qu’il existe ou qu’il ait existé.

Suffisamment pour laisser une empreinte indéfectiblement haïssable. 

Son père n’a vécu que le temps de s’incruster, dans ses veines, dans sa perception.

De son père mort, il n’a haï que son absence, le fait qu'il n’a jamais eu ses bras autour de son corps, ses mains sur son visage. 

Le baiser du soir. 

Une nuit, il l’apaise, 

un matin, il le bouscule.


L'absence de sa voix, 

l’absence de son tout.


Le haïr pour l’attente de toute une vie, le rejoindre dans sa mort. L'impatience d'un message qui ne vient pas. 

Qui ne viendra jamais.


Alors ce Kafka qui parle de son père, à son père, même si ce n’est pas de vive voix, si ce n’est que par lettre interposée, il l’a en face de lui, autour de lui de sa présence qui lui nuit. 

De sa disparition souhaitée.


Il aurait aimé que le sien lui impose celle de son insupportable présence. Il ne l’idéalise que parce qu’il n’a jamais existé autour de lui. Il aime les anecdotes qu'on lui raconte. Mais cela ne raconte pas l'homme dans sa complexité.  

Il aurait souhaité échanger une vie de sa mère pour une heure en présence de son père. 

Pour le regretter ensuite. 

Pour vouloir le regretter ensuite. Pour, peut-être, espérer le regretter ensuite.


                            XI


      "Le beau-père : l'intérimaire"

 

Puis il y eut l’intérimaire, celui que l'on a forcé à ne pas aimer, 

à haïr, 

à maudire, 


Pour le détruire. 


La haine a déconstruit l'individu.

Celui qu'il n'a rencontré que tardivement. 

Celui qu'on a mis hors de chez lui.


Il l’a vu souffrir,

il l’a entendu souffrir.


Cet intérimaire a pris une femme avec un enfant, 

défiant le temps et les convenances, 

les dogmes et les certitudes meurtrières. 

Et elle l’a remercié de sa haine.


Lui, il l’a aimé, et il l’aime.

Ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre, 

sans pudeur, 

sans gêne, 

l’amour submergeant, 

l’amour sublimant, 

l’amour emmerdant ceux qui détestent, ceux qui haïssent tout et tous. 

Et il est parti, dans un râle, 

dans un souffle, 

dans la peur, seul, malgré sa présence, sans son fils de sang. 

Et "merde" a-t-il dit; et "merde" est tombé dans son dernier souffle.


Et des yeux qui ne se ferment pas espérant, 

attendant...

Il ne vient pas, 

Il ne vient pas.


                         XII

   

                    "Il n'empêche"


Il posait son miroir et regardait son visage. Il ne s'aimait pas.


Aujourd'hui, le reflet renvoyé est celui qui partage sa vie.


Il n'a plus besoin de miroir, il constitue le vide dont il est issu.






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