dimanche 26 décembre 2021

L'insurrection qui vient par Comité invisible

 "En France, nos bureaucrates socialistes les plus exaltés ne furent jamais que d'austères noyauteurs d'assemblées, des pisse-froid responsables. Ici, tout concourt plutôt à annihiler la moindre forme d'intensité politique. Ce qui permet que l'on puisse toujours opposer le citoyen au casseur. Et puiser dans un réservoir sans fond d'oppositions factices: usagers contre grévistes, antibloqueurs contre preneur d'otages, braves gens contre racailles. Une opération quasi linguistique qui va de pair avec des mesures quasi militaires. Les émeutes de novembre 2005 et, dans un contexte différent, les mouvements sociaux de l'automne 2007 ont fourni quelques exemples du procédé. L'image des étudiants à mèche de Nanterre applaudissant aux cris de "allez les bleus" l'expulsion de leurs condisciples par la police, ne donne ainsi qu'un mince aperçu de ce que l'avenir nous réserve."

"Certains mots sont comme des champs de bataille, dont le sens est une victoire, révolutionnaire ou réactionnaire, nécessairement arraché de haute lutte. Déserter la politique classique signifie assumer la guerre, qui se situe aussi sur le terrain du langage. Ou plutôt sur la manière dont se lient les mots, les gestes et la vie, indissociablement. Si l'on a mis tant d'efforts à emprisonner pour terrorisme quelques jeunes paysans communistes qui auraient participer à la rédaction de l'insurrection qui vient, ce n'est pas pour un "délit d'opinion", mais bien parce qu'ils pourraient incarner une manière de tenir dans la même existence des actes et de la pensée. Ce qui n'est généralement pas pardonné. Ce dont on accuse ces gens, ce n'est ni d'avoir écrit quelque chose, ni même de s'être attaqués matériellement aux sacro-saints flux qui irriguent la métropole. C'est qu'ils s'en soient possiblement pris à ces flux, avec l'épaisseur d'une pensée et d'une position politique. Qu'un acte, ici, ait pu faire sens selon une autre consistance du monde que celle, désertique, de l'Empire. L'antiterrorisme a prétendu attaquer le devenir possible d'une "association de malfaiteur". Mais ce qui est attaqué en réalité c'est le devenir de la situation. La possibilité que derrière chaque épicier se cachent quelques mauvaises intentions, et derrière chaque pensée les actes qu'elle appelle. La possibilité que se propage une idée du politique, anonyme mais rejoignable, disséminé et incontrôlable, qui ne puisse être rangée dans le cagibi de la liberté d'expression."



L'insurrection qui vient par Comité invisible

""Il faut en outre ajouter que l'on ne pourrait pas traiter l'ensemble de la population française. Il faudra donc faire des choix." C'est ainsi qu'un expert en virologie résume au Monde ce qui adviendrait en cas de pandémie de grippe aviaire, le 7 septembre 2005. "Menaces terroristes", "catastrophes naturelles", "alertes virales", "mouvements sociaux" et "violences urbaines" sont pour les gestionnaires de la société autant de moments d'instabilité où ils assoient leur pouvoir par la sélection de ce qui leur complait et l'anéantissement de ce qui les embarrasse."

"Certes, ces dernières années, les diverses grèves furent principalement des occasions pour le pouvoir et les directions d'entreprises de tester leur capacité à maintenir un "service minimum" toujours plus large, jusqu'à rendre l'arrêt de travail à sa pure dimension symbolique - à peine plus dommageable qu'une chute de neige ou un suicide sur la voie. Mais en bouleversant les pratiques militantes installées par l'occupation systématiques des établissements et le blocage obstiné, les luttes lycéennes de 2005 et contre le CPE ont rappelé la capacité de nuisance et de l'offensive diffuse des grands mouvements."

"Un autre réflexe est, au moindre mouvement, de faire une assemblée générale et de voter. C'est une erreur. Le simple enjeu du vote, de la décision à remporter, suffit à changer l'assemblée en cauchemar, à en faire le théâtre où s'affrontent toutes les prétentions au pouvoir. Nous subissons là le mauvais exemple des parlements bourgeois. l'assemblée n'est pas faite pour la décision mais pour la palabre, pour la parole libre s'exerçant sans but."

"Communication horizontale, proliférante, c'est aussi la meilleure forme de coordination des différentes communes, pour en finir avec l'hégémonie."

"Dans la distance qui nous en sépare, les armes ont acquis ce double caractère de fascination et dégoût que seulleur maniement permet de surmonter. Un authentique pacifisme ne peut pas être refus des armes, seulement de leur usage. Etre pacifiste sans pouvoir faire feu n'est que la théorisation d'une impuissance. Ce pacifisme à priori correspond à une sorte de désarmement préventif, c'est une pure opération policière. En vérité, la question pacifiste ne se pose sérieusement que pour qui a le pouvoir de faire feu. Et dans ce cas, le pacifisme sera au contraire un signe de puissance, car c'est seulement depuis une extrême position de force que l'on est délivré de la nécessité de faire feu."

"Il faut envisager deux types de réactions étatique. L'une d'une hostilité franche, l'autre plus sournoise, démocratique. La première appelant la destruction sans phrase, la seconde, une hostilité subtile mais implacable: elle n'attend que de nous enrôler. On peut être défait par la dictature comme par le fait d'être réduit à ne plus s'opposer qu'à la dictature. La défaite consiste autant à perdre une guerre qu'à perdre le choix de la guerre à mener. Les deux sont du reste possibles, comme le prouve l'Espagne de 1936: par le fascisme, par la république, les révolutionnaires y furent doublement défaits." 

samedi 25 décembre 2021

Si c'est un homme Par Primo Levi

"Ce sont justement les privations, les coups, le froid, la soif qui nous ont empêchés de sombrer dans un désespoir sans fond, pendant et après le voyage. Il n'y avait là de notre part ni volonté de vivre ni résignation consciente: rares sont les hommes de cette trempe, et nous n'étions que des spécimens d'humanité bien ordinaires." 


"Nous savons aussi que même ce semblant de critère dans la discrimination entre ceux qui étaient reconnus aptes et ceux qui ne l'étaient pas ne fut pas toujours appliqué, et qu'un système plus expéditif fut adopté par la suite: on ouvrait les portières des wagons des deux côtés en même temps, sans avertir les nouveaux venus ni leur dire ce qu'il fallait faire. Ceux que le hasard faisait descendre du bon côté entraient dans le camp; les autres finissaient à la chambre à gaz."

Notre heritage oriental par Will Durant

 





Notre héritage oriental: Tome 1: Les origines Sumer, L'Egypte, La Babylonie, L'Assyrie


"La civilisation n'est, considérée dans on ensemble, que la création culturelle rendue possible et stimulée par l'ordre social. On peut y distinguer quatre éléments essentiels: la prévoyance appliquée à l'économie, l'organisation politique, les traditions morales et la recherche de la connaissance et du développement artistique. Elle ne peut prendre naissance que là où finissent le chaos et l'insécurité. Car ce n'est que lorsque la crainte a disparu que la curiosité et le besoin de création peuvent se donner libre cours et que l'homme peut se livrer à l'instinct qui le pousse naturellement à s'instruire et à embellir son existence."


Joyeux Noel à tous ! La maison Borniol

vendredi 24 décembre 2021

Charlotte de Corday d'Armont par Chéron de Villiers

 Texte de Charlotte de Corday d'Armont:


"Adresse aux français

Amis des loix et de la paix.

"Jusqu'à quand, ô malheureux Français, vous plairé-vous dans le trouble et les divisions? Assés et trop long-temps des factieux et des scélérats ont mis l'intérest de leur ambition à la place de l'intérest générale; pourquoi, ô infortunés victime de leur fureur, pourquoi vous égorger, vous anéantir vous-même pour établir l'édifice de leur tyrannie sur les ruines de la France désolée?

"Les factions éclatent de toutes parts; la Montagne triomphe par le crime et l'oppression; quelques monstres, abreuvés de votre sang, conduisent ses détestables complots et nous mènent au précipice par mille chemins divers.

"Nous travaillons à notre propre perte avec plus d'énergie que l'on n'en mit jamais à conquérir la liberté ! O Français! encore un peu de temps, et il ne restera de vous que le souvenir de votre existence!

"Déjà les départements indignés marchent sur Paris; déjà le feu de la Discorde et de la guerre civile embrase la moitié de ce vaste empire; il est encore un moyen de l'éteindre; mais ce moyen doit être prompt. Déjà le plus vil des scélérats, Marat, dont le nom seul présente l'image de tous les crimes, en tombant sous le fer vengeur, ébranle la Montagne et fait pâlir Danton et Robespierre, les autres brigands assis sur ce trône sanglant, environnés de la foudre, que les Dieux vengeurs de l'humanité ne suspendent sans doute que pour rendre leur chute plus éclatante, et pour effrayer tous ceux qui seraient tentés d'établir leur fortune sur les ruines des peuples abusés!

"Français! vous connaissés vos ennemis, levés-vous! marchés! que la Montagne anéantie ne laisse plus que des frères et des amis! J'ignore si le ciel nous réserve un gouvernement républicain; mais il ne peut nous donner un Montagnard pour maître que dans l'excès de ses vengeances...

"O France! ton repos dépend de l'exécution de la loi; je n'y porte point atteinte en tuant Marat, condamné par l'univers, il est hors la loi...Quel tribunal me jugera? Si je suis coupable, Alcide l'était donc lorsqu'il détruisit les monstres; mais en rencontra-t-il de si odieux? O amis de l'humanité, vous ne regretterés point une bête féroce engraissés de votre sang! Et vous, tristes aristocrates que la révolution n'a pas assés ménagés, vous le regretterés pas non plus , vous n'avez rien de commun avec lui.

"O ma patrie! tes infortunes déchirent mon coeur; je ne puis t'offrir que ma vie, et je rends grâce au ciel de la liberté que j'ai d'en disposer; personne ne perdra par ma mort; je n'imiterai point Pâris en me tuant; je veux que mon dernier soupir soit utile à mes concitoyens; que ma tête, portée dans Paris, soit un signe de ralliement pour otus les amis des loix, et que la Montagne chancelante voye sa perte écrite avec mon sang; que je sois leur dernière vixtime, et que l'univers vengé déclare que j'ai bien mérité de l'humanité. Au reste, si l'on voyait ma conduite d'un autre oeil, je m'en inquiète peu.

"Mes parents et amis ne doivent point être inquiétés; personne ne savait mes projets. Je joins mon extrait de baptême à cette adresse pour montrer ce que la plus faible main conduite par un entier dévouement. Si je ne réussis pas dans mon entreprise, Français, je vous ai montré le chemin; vous connaissés vos ennemis, levés-vous, marchés et frappés."

L'insurrection qui vient Par Comité invisible

 "Pour la méthode, retenons du sabotage le principe suivant: un minimum de risque dans l'action, un minimum de temps de risque dans l'action, un minimum de dommages. Pour la stratégie, on se souviendra qu'un obstacle renversé mais non submergé - un espace libéré mais non habité - est aisément remplacé par un autre obstacle, plus résistant et moins attaquable.

Inutile de s'appesantir sur les trois types de sabotage ouvrier: ralentir le travail, du "va-y-mollo", à la grève du zèle; casser les machines ou en entraver la marche; ébruiter les secrets de l'entreprise. Elargies aux dimensions de l'usine sociale, les principes du sabotage se généralisent de la production à la circulation. L'infrastructure technique de la métropole est vulnérable: ses flux ne sont pas seulement transports de personnes et de marchandises, informations et énergie circulent à travers les réseaux de fils, de fibres et de canalisations, qu'il est possible d'attaquer. Saboter avec quelque conséquence la machine sociale implique aujourd'hui de reconquérir et réinventer les moyens d'interrompre ses réseaux. Comment rendre inutilisable une ligne TGV, un réseau électrique? Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran?

Quant aux obstacles sérieux, il est faux de réputer impossible toute destruction. Ce qu'il y a de prométhéen là-dedans tient et se résume à une certaine appropriation du feu, hors tout volontarisme aveugle. En 356 av.J.C., Erostrate brûle le temple d'Artémis, l'une des sept merveilles du monde. En nos temps de décadence achevée les temples n'ont d'imposant que cette vérité funèbre qu'ils sont déjà des ruines.

Anéantir ce néant n'a rien d'une triste besogne. L'agir y retrouve une nouvelle jeunesse. Tout prend sens, tout s'ordonne soudain, espace, temps, amitié. On y fait flèche de tout bois, on y retrouve l'usage - on n'est que flèche. Dans la misère des temps, "tout niquer" fait peut-être office - non sans raison, il faut bien l'avouer - de dernière séduction collective.

Fuir la visibilité. Tourner l'anonymat en position offensive.


Dans une manifestation, une syndicaliste arrache le masque d'un anonyme, qui vient de casser une vitrine: " assume ce que tu fais, plutôt que de te cacher". Etre visible, c'est être à découvert, c'est-à-dire avant tout vulnérable. Quand les gauchistes de tous pays ne cessent de "visibiliser" leur cause - qui celle des clochards, qui celle des femmes, qui celle des sans-papiers- dans l'espoir qu'elle soit prise en charge, ils font l'exact contraire de ce qu'il faudrait faire. Nos pas se rendre visible mais tourner à notre avantage l'anonymat où nous avons été relégués et, par la conspiration, l'action nocturne ou cagoulée, en faire une inattaquable position d'attaque. L'incendie de novembre 2005 en offre le modèle. Pas de leader, pas de revendication, pas d'organisation, mais des paroles, des gestes, des complicités. N'être socialement rien n'est pas une condition humiliante, la source d'un tragique manque de reconnaissance - être reconnu: par qui? - mais au contraire la condition d'une liberté d'action maximale. Ne pas signer ses méfaits, n'afficher que des sigles fantoches - on se souvient de l'éphémère BAFT ( brigade anti-flic des Tartarêts) - est une façon de préserver cette liberté. De toute évidence, constituer un sujet " banlieue" qui serait l'auteur des "émeutes de novembre 2005" aura été l'une des premières manœuvres défensives du régime. Voir la gueule de ceux qui sont quelqu'un dans cette société peut aider à comprendre la joie de n'y être personne.

La visibilité est à fuir. Mais une force qui s'agrège dans l'ombre ne peut l'esquiver à jamais. Il s'agit de repousser notre apparition en tant que force jusqu'au moment opportun. Car plus tard la visibilité nous découvre, plus forts elle nous trouve. Et une fois entré dans la visibilité, notre temps est compté. Soit nous sommes en état de pulvériser son règne à brève échéance, soit c'est lui qui sans tarder nous écrase."