jeudi 7 octobre 2021

Bibliothèque Fahrenheit 451

 

MA GUERRE D’ESPAGNE À MOI

« Nous croyions qu'en Espagne pouvait éclater un mouvement semblable à celui de la commune asturienne de 1934 et peut-être même la Révolution, la grande, celle que les communistes n'ont pu ou n'ont pas voulu déclencher en Allemagne quand le nazisme était encore à abattre et le pouvoir à la merci de qui voulait le prendre. » Mika Etcherbéhère (1902-1992) et son mari Hippolyte sont à Madrid en juillet 1936, lorsque « le peuple oublie le gouvernement et organise de ses mains la bataille farouche qui va durer près de trois ans ». Jusqu’en 1938, elle dirigera une colonne du POUM et livre ici ses souvenirs.
Au-delà de la relation sensible et extrêmement personnelle des événements, elle confie ses analyses tant des rapports humains que géopolitiques. Ainsi, après avoir rappelé que « la “nuit des longs couteaux“ tomba sur la classe ouvrière la plus éclairée des années 1930, la plus éprouvée et la mieux armée pour la lutte », elle explique qu’il n’y a pas en Espagne, « heureusement peut-être », de partis politiques ouvriers aussi puissants : « La force décisive appartient à la Confédération nationale du travail, la puissante CNT dont les principes libertaires son jalousement maintenus par la FAI, la Fédération anarchiste ibérique, sorte de chapelle ouverte seulement aux êtres purs, instance suprême de la mère anarchie, éminence rouge et noire. » Pourtant personne ne leur demande rien, bien qu’ils se revendiquent trotskistes, car « par droit révolutionnaire, qui veut se battre mérite d'être armé ». Ils parviennent à Guadalajara, puis à Sigüenza où Hippolyte mourra et d’où elle parviendra à s’échapper peut avant que la ville ne soit prise par les fascistes, avant de rejoindre Madrid qu’elle contribuera activement à défendre.
Sans cesse critique, elle fait part de ses doutes à son mari, devant une église en feu, à propos d’un fusillé pour l’exemple qui passait son temps à piller. Elle accorde aussi une large place à ses préoccupations sur les rapports de genre, rare femme capitaine, à ce titre plus que tout autre soucieuse de justice pour gagner le respect des hommes. Ceux-ci, particulièrement sensibles à l’honneur et au courage, lui sont entièrement dévoués : « Donc je suis pour eux une femme, leur femme, exceptionnelle, pure et dure, à qui l'on pardonne son sexe dans la mesure où elle ne s’en sert pas, qu'on admire autant pour son courage, pour sa chasteté, son attitude, sa conduite. » Pour eux, elle renonce à faire l’amour pour faire la guerre. Attentive à ce qu’ils ne manquent ni de nourriture, ni de vêtements chauds, ni de munitions, elle va jusqu’à leur administrer du sirop pour la toux dans les tranchées. Les décisions sont souvent prises collectivement, après consultation de la compagnie. Inquiète, elle voit se former les Brigades internationales, équipées par l’Union soviétique, « en sautant par-dessus les clauses de la non-intervention », menace pour elle et ses camarades du POUM, formation trotskiste. Le gouvernement qui a tardé à armer le peuple, tourne le dos à la révolution. Peu à peu, les milices sont militarisées et les communistes, qui ne représentaient « presque rien » le 18 juillet, s’installent aux postes clés, avec leur slogan « Avant tout gagner la guerre » : « Avec les armes soviétiques arrivent les méthodes staliniennes, la machine à broyer qui est en train de liquider la vieille garde bolchevique en URSS. »
Profitant de la présence d’instituteurs parmi les miliciens, elle met en place une école dans les tranchées, pour apprendre à lire à ceux qui le souhaitent, et récupère auprès des libraires des romans et des illustrés.

Ces pages de Mika Etcherbéhère, libres et magnifiques, incontournables et essentielles, constituent un témoignage intense, passionnant et précieux sur la réalité du quotidien au front. Indispensable pour qui s’intéresse à la Guerre d’Espagne.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


MA GUERRE D’ESPAGNE À MOI
Une femme à la tête d’une colonne au combat
Mika Etchebéhère
504 pages – 10 euros
Co-édition Milena-Libertalia – Montreuil – Août 2021
www.editionslibertalia.com/catalogue/poche/mika-etchebehere-ma-guerre-d-espagne-a-moi-poche
460 pages – 18 euros
Éditions Libertalia – Montreuil – Mai 2015
Première édition : Denoël 1975


Voir aussi :

LES FILS DE LA NUIT

HOMMAGE À LA CATALOGNE

Bibliothèque Fahrenheit 451

 

YÉKINI, LE ROI DES ARÈNES

Yékini, originaire de Bassoul, petite île de pêcheurs d’où la lutte puise ses racines, champion invaincu, affronte un champion aux allures de rock stars. « Tyson est un des rares lutteurs à avoir décrocher son baccalauréat, ce qui lui a permis de lire les contrats et de les renégocier à la hausse. Grâce à lui, les cachets des lutteurs ont explosé. » En modernisant ses pratiques, il a rendu la lutte encore plus populaire que le football. C'est la rencontre d'une tradition, d'une culture, « celle d'un peuple qui regarde au plus profond de son histoire pour construire son avenir », avec le sport business.
Derrière ce combat, et quelques autres, se cachent une presse avide de sensationnel, une fédération dépassée par une mutation trop rapide pour eux et qui bouleverse tous leurs repères, des sponsors aux aguets et pas prêts à perdre leur investissement, des marabouts influents, spectateurs exigeants,… même les candidats aux élections présidentielles tentent de s’accaparer leur popularité.

 


Si Lisa Lugrin et Clément Xavier affirme avoir réalisé une fiction inspirée d’événements et de personnages réels, l’abondance documentaire témoigne d’un long travail de terrain : reproduction de couvertures de magazines, photographies de murs couverts de slogans et de fresques à la gloire des champions, et de quelques lieux emblématiques du récit, preuves de leur immersion contribuant à rendre véridiques ces personnages théâtraux et burlesques au possible. Admirable immersion dans le monde méconnu de la lutte au Sénégal, agité par des enjeux médiatiques, financiers et politiques, à l’instar de tant d’autres sports.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


YÉKINI, LE ROI DES ARÈNES
Lisa Lugrin et Clément Xavier
386 pages – 20 euros
Éditions Flblb – Poitiers – Février 2014
www.flblb.com/catalogue/yekini-le-roi-des-arenes/


Des mêmes auteurs :

JUJITSUFFRAGETTES - Les amazones de Londres

MÊME LE GRAND SOIR A COMMENCÉ PETIT

mardi 5 octobre 2021

Une minute quarante neuf. Par Riss

 "Mais le spectacle le plus perturbant dont je fus témoin, dans ces salles où chacun réunissait chaque jour ses forces pour apprivoiser son corps brisé, ne concernait pas un mutilé. Il était entier. Il avait ses deux mains, ses deux bras, ses deux pieds, ses deux jambes, ses deux yeux, n’était pas défiguré et son crâne n’avait pas été tranché par un éclat. On lui présenta un questionnaire. C’était simple. Il suffisait de cocher les cases et d’inscrire les bonnes réponses en face des questions. Il se pencha sur la feuille et lut très attentivement les énoncés. Mais à mesure que son regard s’enfonçait dans les lignes du questionnaire, il tordait entre ses doigts son crayon de plus en plus frénétiquement. L’exercice était plus difficile que prévu. Au bout de cinq minutes, il n’avait rien rempli. Son visage s’était refermé, comme une huître qui sent le danger. Une thérapeute revint vers lui, pensant que l’exercice était terminé. Elle comprit qu’il n’avait répondu à aucune des questions. Elle lui donna un petit coup de pouce pour qu’il reprenne confiance en lui : “Quand vous montez dans le bus, qu’est-ce que vous faites ?” Lui ne bronchait pas. Il hésitait mais ne parvenait pas à esquisser une réponse. Elle l’aida à nouveau : “Vous achetez… —Ahoui, un billet ! —Très bien, c’est ça, un billet. Et ensuite qu’est-ce que vous faites dans le bus ?” Le patient s’enfonça de plus belle dans son silence, incapable de dire ce qu’il devait faire pour se rendre d’un point à un autre en bus. Elle l’aida à nouveau : “Vous compostez le… —Ahoui, le ticket… je composte le ticket ! —Très bien, vous compostez le ticket ! Et ensuite, comment faites-vous pour savoir à quelle station vous devrez vous arrêter ?” Il cherchait, cherchait. Se grattait la tête, sans pouvoir fournir la moindre réponse à cette question pourtant simple. Désespéré, il se tourna vers la soignante et lui proposa une réponse qui me glaça le sang : “Je… je demande à ma fille de me dire quand je dois descendre.” Sa fille ! Lui, un homme adulte, militaire de carrière, revenu de théâtres d’opérations lointains et sanglants, ne savait pas comment se déplacer en autobus, et appelait à l’aide sa fille pour le sauver de son naufrage. “Non, là, votre fille n’est pas avec vous. Vous êtes tout seul. Vous devez vous débrouiller tout seul pour trouver votre chemin.”

Une minute quarante neuf par Riss

 "Un jour, se présenta à l’infirmerie, pour auscultation, un groupe de bidasses. Les deux protagonistes en faisaient partie. Chacun attendait patiemment d’être appelé par le médecin. Les chaises de la salle d’attente étaient rares et la plupart patientaient debout en s’appuyant contre les murs. Le première classe engagé s’adressa à l’appelé du contingent dont on disait qu’il le martyrisait. “C’est quoi cette position ? Tenez-vous droit, arrêtez de croiser vos bras. Vous êtes pédé ou quoi ? Vous voulez que je vous le répète combien de fois ?” L’appelé n’osait pas lui répondre. Il essayait de se tenir le mieux possible pour que son persécuteur lui épargne ses sarcasmes, mais chaque fois ce dernier trouvait un prétexte pour déverser sur sa tête des seaux de remarques déplaisantes. Personne ne disait rien. Personne n’osait prendre la défense de la victime. Le première classe engagé avait enfin trouvé le bouc émissaire idéal qu’il pouvait piétiner allègrement pour atteindre une hauteur que sa médiocrité lui interdisait. 

Il faut dire qu’il n’était pas aidé. Le capitaine de l’escadron auquel appartenaient à la fois le souffredouleur et son bourreau avait une réputation exécrable. À en croire Radio Bidasse, cet officier convoquait dans son bureau les appelés en fin de service pour les convaincre de contracter une année supplémentaire, comme la loi le permettait. Celui qui refusait cette offre devait supporter les remarques du capitaine, du genre : “Ben quoi, vous êtes pédé ? Vous n’avez pas les couilles de signer ? Vous êtes une gonzesse ?” Si ce capitaine parlait aux appelés avec autant d’élégance, pourquoi le première classe engagé n’auraitil pas fait la même chose ? La victime des injures n’avait aucune chance de s’en sortir, car le règlement imposait aux soldats qui voulaient se plaindre de respecter la voie hiérarchique. Et la seule autorité devant laquelle il aurait pu déposer sa requête était cet odieux capitaine. L’appelé harcelé se retrouvait seul, prisonnier comme un poisson dans un filet où il commençait à étouffer. Un jour, il ne revint pas de permission. Il déserta. Quelques semaines après on retrouva sa trace. Il avait été interné dans le service psychiatrique d’un établissement civil. Je reçus l’ordre d’aller le chercher en ambulance et de le ramener à la caserne pour le transporter ensuite vers l’hôpital militaire qui le réformerait P4. Quand j’arrivai sur place, on me conduisit dans sa chambre. Je le revoyais pour la première fois depuis sa désertion. Il était assis sur son lit, prostré, en position fœtale, comme pour se protéger de tout ce qui l’entourait. Je lui expliquai notre trajet, en précisant que nous ferions halte à la caserne pour remplir des papiers, avant de reprendre la route pour notre destination finale. “NAN, NAN, NAN, J’Y RETOURNERAI PAS, J’Y RETOURNERAI PAS. NAAAANNN !” me hurla-t-il à la figure, secoué de tremblements et de frissons alors que je n’avais pas terminé mes explications. La simple idée de repasser dans la caserne où il avait été traité comme un chien lui fit péter les plombs. Celui que j’avais devant moi n’avait rien à voir avec certains simulateurs qui se faisaient passer pour fous en se pissant dessus au lit, en se mutilant, comme l’un d’eux qui infectait régulièrement un énorme abcès qu’il avait au cul pour qu’il ne se referme jamais et qu’on le réforme. Lui était un vrai P4. Lui qui était venu faire son service national l’esprit sain allait quitter l’institution militaire transformé en loque humaine. Je réussis à le convaincre de me suivre en lui donnant l’assurance qu’il ne retournerait pas dans cette caserne qui le terrifiait. Pendant que j’entrerais à pied dans l’enceinte militaire, lui resterait à l’extérieur, seul dans l’ambulance garée dans la rue. Après avoir effectué les formalités administratives, et conformément à notre marché, nous reprîmes la route vers l’hôpital militaire qui le déclarerait P4, et le libérerait de son calvaire. Durant les deux cents kilomètres du voyage qu’il passa assis à mes côtés dans l’ambulance, pas un mot ne sortit de sa bouche. Vingt-sept ans après, je me retrouvais dans une ambulance. Cette fois c’était moi qui en étais le patient et qui me demandais si je n’étais pas en train de perdre la raison. Pendant que le véhicule tressautait sur les irrégularités de la chaussée, je parlais sans cesse. Pour rester éveillé car j’étais hanté par la certitude que si je perdais connaissance, je ne reviendrais jamais à la vie. Pour ne pas m’évanouir, j’adressais tout ce qui me passait par la tête aux deux secouristes à mes côtés. L’un d’entre eux, sur ma gauche, était une femme militaire comme l’indiquait son treillis kaki. Je lui parlai de l’école du Service de santé des armées où j’avais été formé pour devenir infirmier dans mon régiment. Ce que je disais n’avait pas d’intérêt sauf celui de combattre le silence de la salle de rédaction qui semblait me poursuivre dans l’ambulance, suivi de près par le spectre de la folie. Je n’avais aucune idée de la gravité de ma blessure et j’étais incapable d’imaginer ma situation, dans un mois, dans six mois, dans un an. Je croyais que les dégâts ne seraient que physiques. Je n’imaginais pas à quel point ils seraient aussi psychologiques. Aussi impitoyablement que par les balles d’une kalachnikov, votre cervelle peut être emportée par la démence. Durant les mois de rééducation qui suivirent, je pénétrai dans l’univers étrange des blessés de guerre. Je me retrouvai dans une pièce, entouré de soldats rescapés du Mali ou d’Afghanistan. Tous faisaient leurs exercices sans poser de questions à leur voisin. Une pudeur silencieuse interdisait de demander aux autres ce qui leur était arrivé. Chacun était seul propriétaire de son histoire. Lui avait un morceau de crâne en moins, qui semblait avoir été découpé soigneusement avec une pelle à gâteau. Un autre courait comme un dératé autour de bancs recouverts de mousse sur lesquels il prenait appui avec une de ses jambes coupée, afin de fortifier son moignon. Celui-ci avait désormais une merguez à la place du visage et le feu avait remplacé ses mains et ses doigts par deux petites saucisses de chair presque identiques aux pinces du Pingouin de Batman. 

Aidé d’une poulie pour soulager mon épaule, j’exécutais consciencieusement mes exercices, pendant qu’à mes côtés, un mutilé faisait de même, mais seulement avec la moitié de son avant-bras. Une ingénieuse prothèse électrique avait été enfilée sur son moignon. Grâce aux contractions des muscles qui lui restaient, il pouvait exercer une pression sur des capteurs fixés à l’intérieur de sa prothèse, ce qui activait de petits moteurs électriques qui ouvraient et fermaient des doigts en plastique. À l’aide de cette fabuleuse main articulée, je le voyais gonfler son bras pour que ses doigts artificiels se referment sur un gobelet posé devant lui. Aussi concentré que pour un jeu d’adresse, il évaluait l’effort juste, puis tentait sa chance, comme dans les fêtes foraines quand on essaye d’attraper un objet au moyen d’une grande pince laborieusement guidée. Il jouait avec ce qui restait de son bras comme s’il était à la foire. Seule la décence des autres estropiés autour de lui le préservait d’être dévisagé comme une attraction. Respectueusement, tous se concentraient sur leurs exercices respectifs. Il tenta sa chance. Il donna une impulsion. Mais trop forte, et ses doigts électriques écrasèrent d’un seul coup le gobelet. Il se mit à rire de sa maladresse pour se convaincre que tout cela n’était qu’un jeu. Puis il reprit courage, et recommença le geste. Encore et encore."

lundi 4 octobre 2021

Bibliothèque Fahrenheit 451

 

LE PROJET MYRDDINN

En l’an 460 après l’Éclipse, dans le district de Miralonde, la lutte pour le pouvoir fait rage entre les « fouisseurs sécuritaires favorables à la prohibition définitive des escapade de surface » et les conservateurs, partisans du statu quo. L’inquiétude est grande, d’autant que les humains, les « proliférans », semblent avoir mystérieusement disparu de la surface de la terre, en ce mois de mars de l’an 2020 de leur ère. Certains optimistes pensent à un suicide collectif pour sauver la biosphère.
« Les gnohms sont des bipèdes humanoïdes d’un peu moins d’un centimètre de haut qui portent au front de petites antennes qu’ils nomment “tempelles“. » Ils maîtrisent la technologie des tubes neuronaux qui leur permet de se connecter à de nombreux insectes qui leur servent de moyen de locomotion.
En 443, le professeur Djorin avait du fuir avec un groupe d’ « externalistes » , pour pouvoir poursuivre ses hybridations, ses recherches en polygénétique et surtout son projet Myrddinn. Ses expériences semblent avoir donné des résultats… inattendus et surprenants. Un groupe d’adolescents, de sept ans révolus, accède au statut de « rath » et va être initié à l’Extérieur. Leur curiosité va justifier leur admission au Haut Collège Paysan, où elle sera généreusement nourrie mais aussi toujours éveillée davantage, en même temps, pour certains, que la tentation d’aller voir…
Cet apprentissage nous permet de découvrir cette civilisation enfouie et le regard qu’elle porte sur la notre : « Un instinct territorial très développé a toujours poussé le proliférans à éradiquer les espèces concurrentes. Il est considérée comme la cause principale, quoique non exclusive, de la raréfaction ou de la disparition des grands mammifères et des autres races gnohmiennes. Selon les rapports de foilibers compilés par madame Sbernison (A. Sbernison, 524-1, 537, 542 ; v. aussi encycl. d’éthologie proliféransienne, S.9), pour survivre aux déséquilibres nés de la surpopulation, certains groupes proliférans auraient tenté d'éradiquer d'autres groupes de proliférans. Ces tentatives d'autorégulation auraient produit des cataclysmes écologiques tout au long du Ve siècle après l'Éclipse, sans parvenir aux objectifs de régulation fixés. La surpopulation croissante et la lutte jamais interrompue du proliférans contre toute espèce vivante non domestiquée, conduit actuellement à une destruction du biome de surface. L'éradication rapide des insectes en est le signe le plus clair et le plus dramatique. »

Si la satire affleure souvent, Emmanuel Dockès a su la maintenir loin en deçà du récit, résister à la tentation de la laisser prendre le dessus. En filigrane donc, il laisse poindre les éléments d’une critique de l’anthropocentrisme et de ses conséquences, que chacun percevra et développera à sa guise. Le Projet Myrddinn reste avant tout un roman qu’on peine à lâcher une fois entamé et dont on a hâte de découvrir la suite.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


LE PROJET MYRDDINN
Emmanuel Dockès
448 pages – 22,80 euros
Éditions du Détours – Bordeaux – Septembre 2021
editionsdudetour.com/index.php/le-projet-myrddinn/

Bibliothèque Fahrenheit 451

 

POLITIQUES DE LA MÉMOIRE

« Le passé n’en finit pas de ne pas passer. » Face à ce constat, Pierre Tevanian se penche sur quelques « guerres mémorielles » récentes. Il refuse les rappels à l’ordre qui déligitiment tout écart par rapport au « récit national », empêchent de penser la question mémorielle comme une question sociale et politique, et propose de déboulonner quelques « grands hommes ».

Il montre comment, contrairement au génocide des Juifs immédiatement et unanimement condamné, les mises doute de celui des Arméniens, du caractère intrinsèquement criminel de la colonisation ou bien de la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, ne provoquent pratiquement pas de remous et seraient donc des négationnismes « respectables ». Il prend les exemples de Dieudonné qui accuse les Juifs d’être responsable de l’occultation du tort fait aux Noirs avec « l'unicité de la Shoah », de Max Gallo qui a plusieurs fois relativisé le rétablissement de l'esclavage par Napoléon. Cette inégalité de traitement entre les différentes oppressions et les différentes mémoires s'explique par l’identité des coupables aussi bien que par celles des victimes : il est plus facile de s'en prendre un fasciste qu’à un républicain, et si l'antisémitisme a beaucoup été analysé, « la décolonisation des esprits est beaucoup moins avancée ». Il démontre que « l'origine du problème est qu'une hiérarchie instituée, un système politique qui repose sur un ordre symbolique et une division sociale objectivement racistes, et par ailleurs sexistes, organisés autour d'un étalon majoritaire qui est le bourgeois français blanc de sexe masculin et de “culture chrétienne“ ».
De la même façon que les injonctions à tourner la page au nom de l'unité et de la cohésion nationale, à oublier les offenses subies ne vaut que pour le passé colonial et esclavagiste, tandis que l'importance du passé est sans cesse rappelée aux juif·ve·s et aux Arménien·ne·s. Les « revendications mémorielles » ne visent qu'une reconnaissance officielle des faits. Refuser celle-ci constitue une « violence symbolique inouïe », excluant des populations considérées comme indignes de figurer dans l’Histoire. Les jeunes noir·e·s ou arabes qui héritent d’un stigmate générant des humiliations et des discriminations, sont mis sur le même plan que les dominés qui héritent d’un privilège, et deviennent « responsables de l’ethnicisation » lorsqu'ils s'élèvent contre la stigmatisation subie en raison de leur origine ethnique. Il s’agit par ce discours caricatural de disqualifier la question de « l’héritage politique, c’est-à-dire de la transmission des représentations racistes et de la reproduction des mécanismes discriminatoires ». « Il y a donc bien une “responsabilité blanche“ : non pas à l'égard du passé, qui ne dépend pas de nous, mais à l'égard du présent. Les français·e·s blanc·he·s ne sauraient être tenus responsables de ce qu'ont fait leurs ancêtres ou leurs dirigeants dans le passé, mais ils sont responsables de ce qu'ils font ou laissent faire au présent. »
À la violence de cette séparation passé/présent s’ajoute la violence de l’opposition histoire/mémoire, ces débats étant implicitement surdéterminés par la dichotomie entre « eux » et « nous », autre nom du racisme.
Pierre Tevanian prend l’exemple du génocide des arménien·ne·s reconnu par le Parlement français en 2001 seulement, laissant des générations de descendant·e·s de survivant·e·s grandir dans un silence, une amnésie et un déni absolus. Il se sert de l’exemple du refus par la Bulgarie occupée de collaborer à la déportation de sa population juive, pour contrer les arguments utilisés pour excuser les complicités, notamment en France, qu’on ne pouvait rien faire et que l’époque était confuse. Ce fut le cas avec l’annonce par Emmanuel Macron en 2018 de la restauration de la maison de Pierre Loti, lors de laquelle il excusa, avec une « insondable mauvaise foi », à côté de « pages magnifiques » « des propos qui seraient condamnables s’ils étaient tenus dans le débat public contemporain », à savoir : une justification de l’extermination d’un crime de masse en Arménie. « Cela porte un nom : relativisme moral. Et cela produit des effets : politique de la mémoire qui s’affranchit de toute exigence éthique, au profit d'une célébration aussi niaise (en surface) que violente et excluante (en profondeur) du patrimoine national. »
Si l’auteur n’accepte pas toutes les comparaisons, notamment les plus outrancières, il défend celles qui sont justifiées par la peur : établir une analogie entre deux époques n’est pas forcément l’instrumentalisation d’une mémoire mais parfois le signe d’une inquiétude, d’une peur de la reproduction. « Il est en somme des circonstances dans lesquelles l’extrapolation est infiniment moins fautive que l’ergotage, l’euphorisation, la dénégation et l’inaction. L’appel à la nuance et au discernement révèlent parfois moins la rigueur et la haute intellectualité que la perte de toute décence commune. » De même, il dénonce les indignations à géométrie variable.
Poussé par une actualité brulante, Emmanuel Macron a condamné, dans son allocution du 15 juin 2020, très abstraitement « le racisme », tout en rendant un hommage interminable à la police française et en rappelant à l’ordre avec une « stupéfiante agressivité », contre le péril du « communautarisme » et du « séparatisme », des manifestants qui réclamaient au contraire une inclusion à part entière et d'autres qui envisageaient de déboulonner des statues. Ainsi, « des personnes qui s'en prennent à certains lieux de mémoire précisément parce qu'elles connaissent l'histoire sont présentées comme des faussaires, voire des négationnistes, alors que ce sont précisément elles qui souffrent d’un “récit national“menteur par omission, c'est-à-dire d'une forme de négationnisme qui dure depuis des siècles. » Car « une statue est un objet mémoriel et non historique, dont la vocation est de célébrer un personnage et non de livrer une connaissance objective et exhaustive sur le passé. L’histoire s'inscrit dans des livres, et non dans des monuments ou des noms de rue. »

Pierre Tevanian défend le principe de l’action directe contre certaines statues, selon lui légitime et salutaire « tant au nom de l’histoire qu’au nom de la mémoire » : Il ne s’agit pas d’effacer l’histoire mais un « récit national ». « En vandalisant un monument, qui lui-même vandalise, depuis des décennies parfois, depuis des siècles souvent, la mémoire des vaincu·e·s, je veux dire la mémoire des génocidé·e·s, des colonisé·e·s, des esclavagisé·e·s, de tou·te·s les exclu·e·s de la mémoire nationale étatisée, lesdit·e·s exclu·e·s de la mémoire se donnent leurs propres espaces et leurs propres temps de commémoration, leurs propres monuments et leurs propres cérémonies – bref : les coordonnées existentielles indispensables pour tenir debout malgré un passé traumatique, vivre le présent et se tourner vers l'avenir. En l'absence de journées fériées et de cérémonies officielles conséquentes, on s'invente des monuments de “cérémonies populaires“comme le déboulonnage, qui défraie la chronique et interpelle une collectivité nationale amnésique, ignorante ou indifférente. »
Avec une minutie intransigeante, Pierre Tevanian décortique les discours dominants, des éditoriaux de Laurent Joffrin aux déclarations ministérielles ou présidentielles, pour mettre à nue, derrière une rhétorique redoutable, le racisme et le déni savamment entretenu de celui-ci. Avec Colbert, Jules Ferry et Washington, il montre la nécessité  de « garantir au maximum l'absence, dans l'espace public, de tout reste d’hommage aux bourreaux, ou de complaisance pour leur idéologie ».
Il revient rapidement sur le retour des cours d’instruction civique et morale : « non seulement l’heure est a la réaffirmation de l'autorité et à la criminalisation de la pensée critique, mais le risque est plutôt, avec le retour du moralisme républicain le plus dogmatique et le plus autoritaire, de voir réapparaître, sous couvert de “civisme“et de “laïcité“, un catéchisme qu'il n'a jamais appris qu'à obéir et mépriser. »

Commémorer c’est « célébrer des héros ou honorer de victimes » et donc promouvoir des valeurs selon un impératif politique. À ce titre, la commémoration de Napoléon est un exemple de négationnisme historique et aussi de relativisme morale, c’est-à-dire « refuse de s'engager clairement, éthiquement, politiquement, on s'abritant derrière la relativité – culturelle, géographique, historique – de toute valeur et de tout jugement de valeur ». Pour contrer cette rhétorique réactionnaire qui cherche à réhabiliter jusqu’à Maurras et Pétain, Pierre Tevanian propose un moralisme et un manichéisme assumés, « un manichéisme positif, raisonné, qui est l'autre nom de la commune décence ». Il revendique la conflictualité, « la lutte pour l'égalité mémorielle ».

En ces temps de confusion savamment entretenue, Pierre Tevanian nous fournit des outils critiques extrêmement précieux.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


POLITIQUES DE LA MÉMOIRE
Pierre Tevanian
182 pages – 12 euros
Éditions Amsterdam – Paris – Mai 2021
www.editionsamsterdam.fr/politiques-de-la-memoire/

Une minute quarante neuf. Par Riss

" Revenir parmi les vivants, c’est faire le choix de se taire. Parler ne servirait à rien. Ils ne comprendront rien, nous regarderont comme des fous et nous tiendront à l’écart. Il ne faut pas effrayer les vivants. Les vivants sont vivants et n’aiment pas qu’on leur parle de la mort. Il ne faut donc pas tout leur dire. Pour être accepté des vivants, il faut leur ressembler. Apprendre à les singer. Il faut les observer et leur faire plaisir, car rien ne serait pire que les décevoir et qu’ils vous abandonnent. Instinctivement, les survivants deviennent des animaux de compagnie qui espèrent retrouver leur place aux côtés des vivants en les apitoyant. “Pauvre bête, je ne vais quand même pas la laisser tomber.” Condamnés à émouvoir s’ils veulent qu’on les garde encore. Tant qu’ils sauront tirer des larmes, ils n’auront rien à craindre. Mais si l’un d’eux proteste et mord, à la fourrière on le jettera sans hésiter. Ne revendique rien d’autre que la miséricorde, survis et ferme ta gueule. S’il veut être écouté, le survivant n’a d’autre choix que de se tourner vers ses semblables. Vers les autres bêtes apeurées de son chenil. Ce n’est qu’entre eux qu’ils se sentent bien car ensemble ils sont sûrs de n’importuner personne. Dans leur niche à survivants."

"Dans les années 1990, alors qu’en Algérie les islamistes égorgeaient quotidiennement, Charlie Hebdo publia toutes les semaines une rubrique intitulée “Embauchez un intellectuel algérien” avec la notice suivante : “Si vous lui trouvez du boulot, il pourra rester en France. Sinon, la préfecture le renverra se faire tuer en Algérie.” L’idée était d’accueillir un Algérien menacé par les islamistes. En créant cette rubrique teintée d’humour noir, les membres de la rédaction n’imaginaient pas que, vingt ans après, ce serait Charlie Hebdo tout entier qui demanderait asile au journal Libération. D’abord en 2011, après l’incendie des locaux, puis une deuxième fois en 2015, après l’attentat du 7 janvier. Durant la même période, le Front national prenait de plus en plus de place dans la vie politique française. Pour contrer l’ascension apparemment inexorable de ce parti d’extrême droite, Charlie Hebdo lança en 1995 une pétition qui réclamait sa dissolution. Nous estimions que les valeurs du Front national étaient incompatibles avec celles de la République et qu’il était suicidaire de le laisser impunément diffuser ses discours racistes et xénophobes. Avec générosité et naïveté, la démocratie donnait des droits à un parti qui, selon nous, avait pour seul objectif de la faire disparaître. 168 196 lecteurs signèrent cette pétition."


"Dessiner ou écrire dans Charlie Hebdo a toujours été un acte politique, et si leurs dessins peuvent déclencher les rires, les dessinateurs du journal ne sont ni des comiques ni des humoristes. Chacun de leurs dessins est l’affirmation de leurs convictions et la violence de leur trait n’est que l’écho de celle du monde qui les entoure. Car contrairement à ce que beaucoup s’imaginent sans jamais l’avoir ouvert, Charlie Hebdo n’est pas un journal de “blagues”. L’humour est un moyen, pas un but. Un moyen pour emmener le lecteur là où il n’aurait pas eu l’idée d’aller seul. “Peut-on rire de tout ?” est une question stupide. On ne peut pas rire de “tout” pour une raison simple : qui peut prétendre connaître “tout” pour ensuite décider d’en rire. À part Dieu puisqu’il est le créateur de ce “tout” ? Lui seul est donc capable de rire de “tout”. Mais quand on constate à quel point les religions exècrent le rire, l’existence de Dieu redevient, une fois encore, une hypothèse bien fragile."