mercredi 22 septembre 2021

Alexandre Marius Jacob - Pourquoi j'ai cambriolé

Retour de l'URSS par André Gide Partie 2

 





III

 

En U.R.S.S. il est admis d'avance et une fois pour toutes que, sur tout et n'importe quoi, il ne saurait y avoir plus d'une opinion. Du reste, les gens ont l'esprit ainsi façonné que ce conformisme leur devient facile, naturel, insensible, au point que je ne pense pas qu'il y entre de l'hypocrisie. Sont-ce vraiment ces gens-là qui ont fait la révolution? Non; ce sont ceux-là qui en profitent. Chaque matin, la Pravda leur enseigne ce qu'il sied de savoir, de penser, de croire. Et il ne fait pas bon sortir de là! De sorte que, chaque fois que l'on converse avec un Russe, c'est comme si l'on conversait avec tous. Non point que chacun obéisse précisément à un mot d'ordre; mais tout est arrangé de manière qu'il ne puisse pas dissembler. Songez que ce façonnement de l'esprit commence dès la plus tendre enfance... De là d'extraordinaires acceptations dont parfois, étranger, tu t'étonnes, et certaines possibilités de bonheur qui te surprennent plus encore.

Tu plains ceux-ci de faire la queue durant des heures; mais eux trouvent tout naturel d'attendre. Le pain, les légumes, les fruits te paraissent mauvais; mais il n'y en a point d'autres. Ces étoffes, ces objets que l'on te présente, tu les trouves laids; mais il n'y a pas le choix. Tout point de comparaison enlevé, sinon avec un passé peu regrettable, tu te contenteras joyeusement de ce qu'on t'offre. L'important ici, c'est de persuader aux gens qu'on est aussi heureux que, en attendant mieux, on peut l'être; de persuader aux gens qu'on est moins heureux qu'eux partout ailleurs. L'on n'y peut arriver qu'en empêchant soigneusement toute communication avec le dehors (j'entends le par-delà les frontières). Grâce à quoi, à conditions de vie égales, ou même sensiblement inférieures, l'ouvrier russe s'estime heureux, est plus heureux, beaucoup plus heureux que l'ouvrier de France. Leur bonheur est fait d'espérance, de confiance et d'ignorance.

Il m'est extrêmement difficile d'apporter de l'ordre dans ces réflexions, tant les problèmes, ici, s'entrecroisent et se chevauchent. Je ne suis pas un technicien et c'est par leur retentissement psychologique que les questions économiques m'intéressent. Je m'explique fort bien, psychologiquement, pourquoi il importe d'opérer en vase clos, de rendre opaques les frontières: jusqu'à nouvel ordre et tant que les choses n'iront pas mieux, il importe au bonheur des habitants de l'U.R.S.S. que ce bonheur reste à l'abri.

Nous admirons en U.R.S.S. un extraordinaire élan vers l'instruction, la culture; mais cette instruction ne renseigne que sur ce qui peut amener l'esprit à se féliciter de l'état de choses présent et à penser: O U.R.S.S... Ave! Spes unica! Cette culture est toute aiguillée dans le même sens; elle n'a rien de désintéressé; elle accumule et l'esprit critique (en dépit du marxisme) y fait à peu près complètement défaut. Je sais bien: on fait grand cas là-bas, de ce qu'on appelle «l'auto-critique». Je l'admirais de loin et pense qu'elle eût pu donner des résultats merveilleux, si sérieusement et sincèrement appliquée. Mais j'ai vite dû comprendre que, en plus des dénonciations et des remontrances (la soupe du réfectoire est mal cuite ou la salle de lecture du club mal balayée) cette critique ne consiste qu'à demander si ceci ou cela est «dans la ligne» ou ne l'est pas. Ce n'est pas elle, la ligne, que l'on discute. Ce que l'on discute, c'est de savoir si telle oeuvre, tel geste ou telle théorie est conforme à cette ligne sacrée. Et malheur à celui qui chercherait à pousser plus loin! Critique en deçà, tant qu'on voudra. La critique au-delà n'est pas permise. Il y a des exemples de cela dans l'histoire.

Et rien, plus que cet état d'esprit, ne met en péril la culture. Je m'en expliquerai plus loin.

Le citoyen soviétique reste dans une extraordinaire ignorance de l'étranger. Bien plus: on l'a persuadé que tout, à l'étranger, et dans tous les domaines, allait beaucoup moins bien qu'en U.R.S.S.. Cette illusion est savamment entretenue; car il importe que chacun, même peu satisfait, se félicite du régime qui le préserve de pires maux.

D'où certain complexe de supériorité, dont je donnerai quelques exemples:

Chaque étudiant est tenu d'apprendre une langue étrangère. Le français est complètement délaissé. C'est l'anglais, c'est l'allemand surtout, qu'ils sont censés connaître. Je m'étonne de les entendre le parler si mal; un élève de seconde année de chez nous en sait davantage.

De l'un d'entre eux que nous interrogeons, nous recevons cette explication (en russe, et Jef Last nous le traduit):

—Il y a quelques années encore l'Allemagne et les Etats-Unis pouvaient, sur quelques points, nous instruire. Mais à présent, nous n'avons plus rien à apprendre des étrangers. Donc à quoi bon parler leur langue?

 

* * * * *

 

Du reste, s'ils s'inquiètent tout de même de ce qui se fait à l'étranger, ils se soucient bien davantage de ce que l'étranger pense d'eux. Ce qui leur importe c'est de savoir si nous les admirons assez. Ce qu'ils craignent, c'est que nous soyons insuffisamment renseignés sur leurs mérites. Ce qu'ils souhaitent de nous, ce n'est point tant qu'on les renseigne, mais qu'on les complimente.

Les petites filles charmantes qui se pressent autour de moi dans ce jardin d'enfants (où du reste tout est à louer, comme tout ce qu'on fait ici pour la jeunesse) me harcèlent de questions. Ce qu'elles voudraient savoir, ce n'est pas si nous avons des jardins d'enfants en France; mais bien si nous savons en France qu'ils ont en U.R.S.S. d'aussi beaux jardins d'enfants.

Les questions que l'on vous pose sont souvent si ahurissantes que j'hésite à les rapporter. On va croire que je les invente: —On sourit avec scepticisme lorsque je dis que Paris a, lui aussi, son métro. Avons-nous seulement des tramways? des omnibus?... L'un demande (et ce ne sont plus des enfants, mais bien des ouvriers instruits) si nous avons aussi des écoles, en France. Un autre, un peu mieux renseigné, hausse les épaules; des écoles, oui, les Français en ont; mais on y bat les enfants; il tient ce renseignement de source sûre. Que tous les ouvriers, chez nous, soient très malheureux, il va sans dire, puisque nous n'avons pas encore «fait la révolution». Pour eux, hors de l'U.R.S.S., c'est la nuit. A part quelques capitalistes éhontés, tout le reste du monde se débat dans les ténèbres.

Des jeunes filles instruites et fort «distinguées» (au camp d'Artek qui n'admet que les sujets hors ligne) s'étonnent beaucoup lorsque, parlant des films russes, je leur dis que Tchapaïev, et Nous de Cronstadt, ont eu à Paris grand succès. On leur avait pourtant bien affirmé que tous les films russes étaient interdits en France. Et, comme ceux qui leur ont dit cela, ce sont leurs maîtres, je vois bien que la parole que ces jeunes filles mettent en doute, c'est la mienne. Les Français sont tellement blagueurs!

Dans une société d'officiers de marine, à bord d'un cuirassé que l'on vient de me faire admirer («complètement fait en U.R.S.S., celui[1]là») je me risque à oser dire que je crains qu'on ne soit moins bien renseigné en U.R.S.S. sur ce qui se fait en France, qu'en France sur ce qui se fait en U.R.S.S., un murmure nettement désapprobateur s'élève: «La Pravda renseigne sur tout suffisamment.» Et, brusquement, quelqu'un, lyrique, se détachant du groupe, s'écrie: «Pour raconter tout ce qui se fait en U.R.S.S. de neuf et de beau et de grand, on ne trouverait pas assez de papier dans le monde.»

Dans ce même camp modèle d'Artek, paradis pour enfants modèles, petits prodiges, médaillés, diplômés—ce qui fait que je lui préfère de beaucoup d'autres camps de pionniers, plus modestes, moins aristocrates—un enfant de treize ans qui, si j'ai bien compris, vient d'Allemagne mais qu'a déjà façonné l'Union, me guide à travers le parc dont il fait valoir les beautés. Il récite:

—Voyez: ici, il n'y avait rien dernièrement encore... Et, tout à coup: cet escalier. Et c'est partout ainsi en U.R.S.S.: hier rien; demain tout. Regardez ces ouvriers, là-bas, comme ils travaillent! Et partout en U.R.S.S. des écoles et des camps semblables. Naturellement, pas tout à fait aussi beaux, parce que ce camp d'Artek n'a pas son pareil au monde. Staline s'y intéresse tout particulièrement. Tous les enfants qui viennent ici sont remarquables. »Vous entendrez tout à l'heure, un enfant de treize ans, qui sera le meilleur violoniste du monde. Son talent a déjà été tellement apprécié chez nous qu'on lui a fait cadeau d'un violon historique, d'un violon d'un fabricant de violons d'autrefois très célèbre. »Et ici:—Regardez cette muraille! Dirait-on qu'elle a été construite en dix jours?» L'enthousiasme de cet enfant paraît si sincère que je me garde de lui faire remarquer que ce mur de soutènement, trop hâtivement dressé, déjà se fissure. Il ne consent à voir, ne peut voir que ce qui flatte son orgueil, et ajoute dans un transport:

—Les enfants même s'en étonnent!

Ces propos enfants (propos dictés, appris peut-être) m'ont paru si topiques que je les ai transcrits le soir même et que je les rapporte ici tout au long.

Je ne voudrais pourtant pas laisser croire que je n'ai pas remporté d'Artek d'autres souvenirs. Il est vrai: ce camp d'enfants est merveilleux. Dans un site admirable fort ingénieusement aménagé, il s'étage en terrasses et s'achève à la mer. Tout ce que l'on a pu imaginer pour le bien-être des enfants, pour leur hygiène, leur entraînement sportif, leur amusement, leur plaisir, est groupé et ordonné sur ces paliers et le long de ces pentes. Tous les enfants respirent la santé, le bonheur. Ils s'étaient montrés fort déçus lorsque nous leur avons dit que nous ne pourrions rester jusqu'à la nuit: ils avaient préparé le feu de camp traditionnel, orné les arbres du jardin d'en bas de banderoles en notre honneur. Les réjouissances diverses: chants et danses qui devaient avoir lieu le soir, je demandai que tout fût reporté avant cinq heures. La route du retour était longue; j'insistai pour rentrer à Sébastopol avant le soir. Et bien m'en prit, car c'est ce même soir qu'Eugène Dabit, qui m'avait accompagné là-bas, tomba malade. Rien n'annonçait cela pourtant et il put se réjouir pleinement du spectacle que nous offrirent ces enfants; de la danse surtout de l'exquise petite Tadjikstane, qui s'appelle Tamar, je crois: celle même que l'on voyait embrassée par Staline sur toutes les affiches énormes qui couvraient les murs de Moscou. Rien ne dira le charme de cette danse et la grâce de cette enfant. «Un des plus exquis souvenirs de l'U.R.S.S.», me disait Dabit; et je le pensais avec lui. Ce fut sa dernière journée de bonheur.

 

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L'hôtel de Sotchi est des plus plaisants; ses jardins sont fort beaux; sa plage est des plus agréables, mais aussitôt les baigneurs voudraient nous faire avouer que nous n'avons rien de comparable en France. Par décence nous nous retenons de leur dire qu'en France nous avons mieux, beaucoup mieux.

Non: l'admirable ici, c'est que ce demi-luxe, ce confort, soient mis à l'usage du peuple—si tant est pourtant que ceux qui viennent habiter ici ne soient pas trop, de nouveau, des privilégiés. En général, sont favorisés les plus méritants, mais à condition toutefois qu'ils soient conformes, bien «dans la ligne»; et ne bénéficient des avantages que ceux-ci.

L'admirable, à Sotchi, c'est cette quantité de sanatoriums, de maisons de repos, autour de la ville, tous merveilleusement installés. Et que tout cela soit construit pour les travailleurs, c'est parfait. Mais, tout auprès, l'on souffre d'autant plus de voir les ouvriers employés à la construction du nouveau théâtre, si peu payés et parqués dans les campements sordides.

L'admirable, à Sotchi, c'est Ostrovski. (V. appendice.)

 

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Si déjà je louangeais l'hôtel de Sotchi, que dirai-je de celui de Sinop, près de Soukhoum, bien supérieur et tel qu'il supporte la comparaison des meilleurs, des plus beaux, des plus confortables hôtels balnéaires étrangers. Son admirable jardin date de l'ancien régime, mais le bâtiment même de l'hôtel est tout récemment construit; très intelligemment aménagé; de l'aspect extérieur et intérieur le plus heureux; chaque chambre a sa salle de bains, sa terrasse particulière. Les ameublements sont d'un goût parfait; la cuisine y est excellente, une des meilleures que nous ayons goûtée en U.R.S.S.. L'hôtel Sinop paraît un des lieux de ce monde où l'homme se trouve le plus près du bonheur.

A côté de l'hôtel, un sovkhose a été créé en vue d'approvisionner celui-ci. J'y admire une écurie modèle, une étable modèle, une porcherie modèle, et surtout un gigantesque poulailler dernier cri. Chaque poule porte à la patte sa bague numérotée; sa ponte est soigneusement enregistrée; chacune a pour y pondre, son petit box particulier, où on l'enferme et d'où elle ne sort qu'après avoir pondu. (Et je ne m'explique pas qu'avec tant de soins, les oeufs que l'on nous sert à l'hôtel ne soient pas meilleurs.) J'ajoute qu'on ne pénètre dans ces locaux qu'après avoir posé ses pieds sur un tapis imprégné de substance stérilisante pour désinfecter ses souliers. Le bétail, lui, passe à côté; tant pis!

Si l'on traverse un ruisseau qui délimite le sovkhose, un alignement de taudis. On y loge à quatre, dans une pièce de deux mètres cinquante sur deux mètres, louée a raison de deux roubles par personne et par mois. Le repas, au restaurant du sovkhose coûte deux roubles, luxe que ne peuvent se permettre ceux dont le salaire n'est que de soixante-quinze roubles par mois. Ils doivent se contenter, en plus du pain, d'un poisson sec.

 

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Je ne proteste pas contre l'inégalité des salaires; j'accorde qu'elle était nécessaire. Mais il y a des moyens de remédier aux différences de condition; or je crains que ces différences, au lieu de s'atténuer, n'aillent en s'accentuant. Je crains que ne se reforme bientôt une nouvelle sorte de bourgeoisie ouvrière satisfaite (et, partant, conservatrice, parbleu!) trop comparable à la petite bourgeoisie de chez nous

J'en vois partout des symptômes annonciateurs. Et comme nous ne pouvons douter hélas! Que les instincts bourgeois, veules, jouisseurs, insoucieux d'autrui, sommeillent au coeur de bien des hommes en dépit de toute révolution (car la réforme de l'homme ne peut se faire uniquement par le dehors), je m'inquiète beaucoup de voir, dans l'U.R.S.S. d'aujourd'hui, ces instincts bourgeois indirectement flattés, encouragés par de récentes décisions qui reçoivent chez nous des approbations alarmantes. Avec la restauration de la famille, (en tant que «cellule sociale») de l'héritage, et du legs, le goût du lucre, de la possession particulière, reprennent le pas sur le besoin de camaraderie, de partage et de vie commune. Non chez tous, sans doute; mais chez beaucoup. Et l'on voit se reformer des couches de société sinon déjà des classes, une sorte d'aristocratie; je ne parle pas ici de l'aristocratie du mérite et de la valeur personnelle, mais bien de celle du bien-penser, du conformisme, et qui, dans la génération suivante, deviendra celle de l'argent.

Mes craintes sont-elles exagérées? Je le souhaite. Du reste, l'U.R.S.S. nous a montré qu'elle était capable de brusques volte-face. Mais je crains bien que pour couper court à cet embourgeoisement, qu'aujourd'hui les gouvernants approuvent et favorisent, un brusque ressaisissement ne paraisse bientôt nécessaire, qui risque d'être aussi brutal, que celui qui mit fin à la Nep.

Comment n'être pas choqué par le mépris, ou tout au moins l'indifférence que ceux qui sont et qui se sentent «du bon côté», marquent à l'égard des «inférieurs», des domestiques, des manœuvres, des hommes et femmes «de journée», et j'allais dire: des pauvres. Il n'y a plus de classes, en U.R.S.S., c'est entendu. Mais il y a des pauvres. Il y en a trop; beaucoup trop. J'espérais pourtant bien ne plus en voir, ou même plus exactement: c'est pour ne plus en voir que j'étais venu en U.R.S.S..

Ajoutez que la philanthropie n'est plus de mise, ni plus la simple charité. L'Etat s'en charge. Il se charge de tout et l'on n'a plus besoin, c'est entendu, de secourir. De là certaine sécheresse dans les rapports, en dépit de toute camaraderie. Et, naturellement, il ne s'agit pas ici des rapports entre égaux; mais, à l'égard de ces «inférieurs», dont je parlais, le complexe de supériorité joue en plein.

Cet état d'esprit petit-bourgeois qui, je le crains, tend à se développer là-bas, est, à mes yeux, profondément et foncièrement contre[1]révolutionnaire.

Mais ce qu'on appelle «contre-révolutionnaire» en U.R.S.S. aujourd'hui, ce n'est pas du tout cela. C'est même à peu près le contraire.

L'esprit que l'on considère comme «contre-révolutionnaire» aujourd'hui, c'est ce même esprit révolutionnaire, ce ferment qui d'abord fit éclater les douves à demi-pourries du vieux monde tzariste. On aimerait pouvoir penser qu'un débordant amour des hommes, ou tout au moins un impérieux besoin de justice, emplit les coeurs. Mais une fois la révolution accomplie, triomphante, stabilisée, il n'est plus question de cela, et de tels sentiments, qui d'abord animaient les premiers révolutionnaires, deviennent encombrants, gênants, comme ce qui a cessé de servir. Je les compare, ces sentiments, à ces étais grâce auxquels on élève une arche, mais qu'on enlève après que la clef de voûte est posée. Maintenant que la révolution a triomphé, maintenant qu'elle se stabilise, et s'apprivoise; qu'elle pactise, et certains diront: s'assagit, ceux que ce ferment révolutionnaire anime encore et qui considèrent comme compromissions toutes ces concessions successives, ceux-là gênent et sont honnis, supprimés. Alors ne vaudrait-il pas mieux, plutôt que de jouer sur les mots, reconnaître que l'esprit révolutionnaire (et même simplement: l'esprit critique) n'est plus de mise, qu'il n'en faut plus? Ce que l'on demande à présent, c'est l'acceptation, le conformisme. Ce que l'on veut et exige, c'est une approbation de tout ce qui se fait en U.R.S.S.; ce que l'on cherche à obtenir, c'est que cette approbation ne soit pas résignée, mais sincère, mais enthousiaste même. Le plus étonnant, c'est qu'on y parvient. D'autre part, la moindre protestation, la moindre critique est passible des pires peines, et du reste aussitôt étouffée. Et je doute qu'en aucun autre pays aujourd'hui, fût-ce sans l'Allemagne de Hitler, l'esprit soit moins libre, plus courbé, plus craintif (terrorisé), plus vassalisé.

Retour de l'URSS par André Gide

 

« L'hymne homérique à Déméter raconte que la grande déesse, dans sa course errante à la recherche de sa fille, vint à la Cour de Kéléos. Là, nul ne reconnaissait, sous les traits empruntés d'une niania, la déesse; la garde d'un enfant dernier-né lui fut confiée par la reine Métaneire, du petit Démophoôn qui devint plus tard Triptolème, l'initiateur des travaux des champs. Toutes portes closes, le soir et tandis que la maison dormait, Déméter prenait Démophoôn, l'enlevait de son berceau douillet et, avec une apparente cruauté, mais en réalité guidée par un immense amour et désireuse d'amener jusqu'à la divinité l'enfant, l'étendait nu sur un ardent lit de braises. J'imagine la grande Déméter penchée, comme sur l'humanité future, sur ce nourrisson radieux. Il supporte l'ardeur des charbons, et cette épreuve le fortifie. En lui, je ne sais quoi de surhumain se prépare, de robuste et d'inespérément glorieux. Ah! Que ne put Démeter poursuivre jusqu'au bout sa tentative hardie et mener à bien son défi! Mais Métaneire inquiète, raconte la légende, fit irruption dans la chambre de l'expérience, faussement guidée par une maternelle crainte, repoussa la déesse et tout le surhumain qui se forgeait, écarta les braises et, pour sauver l'enfant, perdit le dieu. »

 

Avant-propos

 

J'ai déclaré, il y a trois ans, mon admiration pour l'U.R.S.S., et mon amour. Là-bas une expérience sans précédents était tentée qui nous gonflait le cœur d'espérance et d'où nous attendions un immense progrès, un élan capable d'entraîner l'humanité tout entière. Pour assister à ce renouveau, certes il vaut la peine de vivre, pensais-je, et de donner sa vie pour y aider. Dans nos cœurs et dans nos esprits nous attachions résolument au glorieux destin de l'U.R.S.S. l'avenir même de la culture; nous l'avons maintes fois répété. Nous voudrions pouvoir le dire encore. Déjà, avant d'y aller voir, de récentes décisions qui semblaient dénoté un changement d'orientation ne laissaient pas de nous inquiéter.

J'écrivais alors (Octobre 1935):

«C'est aussi, c'est beaucoup la bêtise et la malhonnêteté des attaques contre l'U.R.S.S. qui font qu'aujourd'hui nous mettons quelque obstination à la défendre. Eux, les aboyeurs, vont commencer à l'approuver lorsque précisément nous cesserons de le faire; car ce qu'ils approuveront ce seront ses compromissions, ses transigeances et qui feront dire aux autres: «Vous voyez bien!» mais par où elle s'écartera du but que d'abord elle poursuivait. Puisse notre regard, en restant fixé sur ce but, ne point être amené, par là même, à se détourner de l'U.R.S.S.» (N. R. F. Mars 1936.)

Pourtant, jusqu'à plus ample informé m'entêtant dans la confiance et préférant douter de mon propre jugement, quatre jours après mon arrivée à Moscou je déclarais encore dans mon discours sur la Place Rouge, à l'occasion des funérailles de Gorki: «Le sort de la culture est lié dans nos esprits au destin même de l'U.R.S.S. Nous la défendrons.»

J'ai toujours professé que le désir de demeurer constant avec soi-même comportait trop souvent un risque d'insincérité; et j'estime que s'il importe d'être sincère c'est bien lorsque la foi d'un grand nombre, avec la nôtre propre, est engagée.

Si je me suis trompé d'abord, le mieux est de reconnaître au plus tôt mon erreur; car je suis responsable, ici, de ceux que cette erreur entraîne. Il n'y a pas, en ce cas, amour-propre qui tienne; et du reste j'en ai fort peu. Il y a des choses plus importantes à mes yeux que moi-même; plus importantes que l'U.R.S.S.: c'est l'humanité, c'est son destin, c'est sa culture.

Mais m'étais-je trompé tout d'abord? Ceux qui ont suivi l'évolution de l'U.R.S.S. depuis à peine un peu plus d'un an, diront si c'est moi qui ai changé ou si ce n'est pas l'U.R.S.S. Et par: l'U.R.S.S. j'entends celui qui la dirige.

D'autres plus compétents que moi, diront si ce changement d'orientation n'est peut-être qu'apparent et si ce qui nous apparaît comme une dérogation n'est pas une conséquence fatale de certaines dispositions antérieures.

L'U.R.S.S. est «en construction», il importe de se le redire sans cesse. Et de là l'exceptionnel intérêt d'un séjour sur cette immense terre en gésine: il semble qu'on y assiste à la parturition du futur.

Il y a là-bas du bon et du mauvais; je devrais dire: de l'excellent et du pire. L'excellent fut obtenu au prix, souvent, d'un immense effort. L'effort n'a pas toujours et partout obtenu ce qu'il prétendait obtenir. Parfois l'on peut penser: pas encore. Parfois le pire accompagne et double le meilleur; on dirait presque qu'il en est la conséquence. Et l'on passe du plus lumineux au plus sombre avec une brusquerie déconcertante. Il arrive souvent que le voyageur, selon des convictions préétablies, ne soit sensible qu'à l'un ou qu'à l'autre. Il arrive trop souvent que les amis de l'U.R.S.S. se refusent à voir le mauvais, ou du moins à le reconnaître; de sorte que, trop souvent, la vérité sur l'U.R.S.S. est dite avec haine, et le mensonge avec amour.

Or, mon esprit est ainsi fait que son plus de sévérité s'adresse à ceux que je voudrais pouvoir approuver toujours. C'est témoigner mal son amour que le borner à la louange et je pense rendre plus grand service à l'U.R.S.S. même et à la cause que pour nous elle représente, en parlant sans feinte et sans ménagement. C'est en raison même de mon admiration pour l'U.R.S.S. et pour les prodiges accomplis par elle déjà, que vont s'élever mes critiques; en raison aussi de ce que nous attendons encore d'elle; en raison surtout de ce qu'elle nous permettait d'espérer.

Qui dira ce que l'U.R.S.S. a été pour nous? Plus qu'une patrie d'élection: un exemple, un guide. Ce que nous rêvions, que nous osions à peine espérer mais à quoi tendaient nos volontés, nos forces, avait eu lieu là-bas. Il était donc une terre où l'utopie était en passe de devenir réalité. D'immenses accomplissements déjà nous emplissaient le cœur d'exigence. Le plus difficile était fait déjà, semblait-il, et nous nous aventurions joyeusement dans cette sorte d'engagement pris avec elle au nom de tous les peuples souffrants.

Jusqu'à quel point, dans une faillite, nous sentirions-nous de même engagés? Mais la seule idée d'une faillite est inadmissible.

Si certaines promesses tacites n'étaient pas tenues que fallait-il incriminer? En fallait-il tenir pour responsables les premières directives, ou plutôt les écarts mêmes, les infractions, les accommodements si motivés qu'ils fussent?...

Je livre ici mes réflexions personnelles sur ce que l'U.R.S.S. prend plaisir et légitime orgueil à montrer et sur ce que, à côté de cela, j'ai pu voir. Les réalisations de l'U.R.S.S. sont, le plus souvent, admirables. Dans des contrées entières elle présente l'aspect déjà riant du bonheur. Ceux qui m'approuvaient de chercher, au Congo, quittant l'auto des gouverneurs, à entrer avec tous et n'importe qui en contact direct pour m'instruire, me reprocheront-ils d'avoir apporté en U.R.S.S, un semblable, souci et de ne me laisser point éblouir?

Je ne me dissimule pas l'apparent avantage que les partis ennemis—ceux pour qui «l'amour de l'ordre se confond avec le goût des tyrans »—vont prétendre tirer de mon livre. Et voici qui m'eût retenu de le publier, de l'écrire même, si ma conviction ne restait intacte, inébranlée, que d'une part l'U.R.S.S. finira bien par triompher des graves erreurs que je signale; d'autre part, et ceci est plus important, que les erreurs particulières d'un pays ne peuvent suffire à compromettre la vérité d'une cause internationale, universelle. Le mensonge, fût-ce celui du silence, peut paraître opportun, et opportune la persévérance dans le mensonge, mais il fait à l'ennemi trop beau jeu, et la vérité, fût-elle douloureuse, ne peut blesser que pour guérir.

 

I

En contact direct avec un peuple de travailleurs, sur les chantiers, dans les usines ou dans les maisons de repos, dans les jardins, les «parcs de culture», j'ai pu goûter des instants de joie profonde. J'ai senti parmi ces camarades nouveaux une fraternité subite s'établir, mon coeur se dilater, s'épanouir. C'est aussi pourquoi les photographies de moi que l'on a prises là-bas me montrent plus souriant, plus riant même, que je ne puis l'être souvent en France. Et que de fois, là-bas, les larmes me sont venues aux yeux, par excès de joie, larmes de tendresse et d'amour: par exemple, à cette maison de repos des ouvriers mineurs de Dombas aux environs immédiats de Sotchi... Non, non! il n'y avait là rien de convenu, d'apprêté; j'étais arrivé brusquement, un soir, sans être annoncé; mais aussitôt j'avais senti près d'eux la confiance.

Et cette visite inopinée dans ce campement d'enfants, près de Borjom, tout modeste, humble presque, mais où les enfants, rayonnants de bonheur, de santé, semblaient vouloir m'offrir leur joie. Que raconter? Les mots sont impuissants à se saisir d'une émotion si profonde et si simple... Mais pourquoi parler de ceux-ci plutôt que de tant d'autres? Poètes de Géorgie, intellectuels, étudiants, ouvriers surtout, je me suis épris pour nombre d'entre eux d'une affection vive, et sans cesse je déplorais de ne connaître point leur langue. Mais déjà se lisait tant d'éloquence affectueuse dans les sourires, dans les regards, que je doutais alors si des paroles y eussent pu beaucoup ajouter. Il faut dire que j'étais présenté partout là-bas comme un ami: ce qu'exprimaient encore les regards de tous, c'est une sorte de reconnaissance. Je voudrais la mériter plus encore; et cela aussi me pousse à parler.

 

* * * * *

Ce que l'on vous montre le plus volontiers, ce sont les plus belles réussites; il va sans dire et cela est tout naturel; mais il nous est arrivé maintes fois, d'entrer à l'improviste dans des écoles de village, des jardins d'enfants, des clubs, que l'on ne songeait point à nous montrer et qui sans doute ne se distinguaient en rien de beaucoup d'autres. Et ce sont ceux que j'ai le plus admirés, précisément parce que rien n'y était préparé pour la montre.

 

* * * * *

Les enfants, dans tous les campements de pionniers que j'ai vus, sont beaux, bien nourris (cinq repas par jour), bien soignés, choyés même, joyeux. Leur regard est clair, confiant; leurs rires sont sans malignité, sans malice; on pourrait, en tant qu'étranger, leur paraître un peu ridicule: pas un instant je n'ai surpris, chez aucun d'eux, la moindre trace de moquerie.

Cette même expression de bonheur épanoui, nous la retrouverons souvent chez les aînés, également beaux, vigoureux. Les «parcs de culture» où ils s'assemblent au soir, la journée de travail achevée, sont d'incontestables réussites; entre tous, celui de Moscou.

J'y suis retourné souvent. C'est un endroit où l'on s'amuse; comparable à un Luna-Park qui serait immense. Aussitôt la porte franchie on se sent tout dépaysé. Dans cette foule de jeunes gens, hommes et femmes, partout le sérieux, la décence; pas le moindre soupçon de rigolade bête ou vulgaire, de gaudriole, de grivoiserie, ni même de flirt. On respire partout une sorte de ferveur joyeuse. Ici, des jeux sont organisés; là, des danses; d'ordinaire un animateur ou une animatrice y préside et les règle, et tout se passe avec un ordre parfait. D'immenses rondes se forment où chacun pourrait prendre part; mais les spectateurs sont toujours beaucoup plus nombreux que les danseurs. Puis ce sont des danses et des chants populaires, soutenus et accompagnés le plus souvent par un simple accordéon. Ici, dans cet espace enclos et pourtant d'accès libre, des amateurs s'exercent à diverses acrobaties; un entraîneur surveille les «sauts périlleux», conseille et guide; plus loin, des appareils de gymnastique, des agrès; l'on attend patiemment son tour; l'on s'entraîne. Un grand espace est réservé aux terrains de volley-ball; et je ne me lasse pas de contempler la robustesse, la grâce et la beauté des joueurs. Plus loin ce sont les jeux tranquilles: échecs, dames et quantité de menus jeux d'adresse ou de patience, dont certains que je ne connaissais pas, extrêmement ingénieux; comme aussi quantité de jeux exerçant la force, la souplesse ou l'agilité, que je n'avais vus nulle part et que je ne puis chercher à décrire, mais dont quelques-uns auraient certainement grand succès chez nous. De quoi vous occuper pendant des heures. Il y en a pour les adultes, d'autres pour les enfants. Les tout petits ont leur domaine à part, où ils trouvent de petites maisons, de petits trains, de petits bateaux, de petites automobiles et quantité de menus instruments à leur taille. Dans une grande allée et faisant suite aux jeux tranquilles (qui toujours ont tant d'amateurs qu'il faut parfois attendre longtemps pour trouver, à son tour, une table libre), sur des panneaux de bois, des tableaux proposent rébus, énigmes et devinettes. Tout cela, je le répète, sans la moindre vulgarité; et toute cette foule immense, d'une tenue parfaite, respire l'honnêteté, la dignité, la décence; sans contrainte aucune d'ailleurs et tout naturellement. Le public, en plus des enfants, est presque uniquement composé d'ouvriers qui viennent là s'entraîner aux sports, se reposer, s'amuser ou s'instruire (car il y a aussi des salles de lecture, de conférences, des cinémas, des bibliothèques, etc...). Sur la Moskowa, des piscines. Et, de-ci, de-là, dans cet immense parc, de minuscules estrades où pérore un professeur improvisé; ce sont des leçons de choses, d'histoire ou de géographie avec tableaux à l'appui; ou même de médecine pratique, de physiologie, avec grand renfort de planches anatomiques, etc. On écoute avec un grand sérieux. Je l'ai dit, je n'ai surpris nulle part le moindre essai de moquerie.

Mais voici mieux : un petit théâtre en plein air; dans la salle ouverte, quelque cinq cents auditeurs, entassés (pas une place vide) écoutent, dans un silence religieux, un acteur réciter du Pouchkine (un chant d'Eugène Onéguine). Dans un coin du parc, près de l'entrée, le quartier des parachutistes. C'est un sport fort goûté là-bas. Toutes les deux minutes, un des trois parachutes, détaché du haut d'une tour de quarante mètres, dépose un peu brutalement sur le sol un nouvel amateur. Allons! Qui s'y risque? On s'empresse; on attend son tour; on fait queue. Et je ne parle pas du grand théâtre de verdure où, pour certains spectacles, s'assemblent près de vingt mille spectateurs.

Le parc de culture de Moscou est le plus vaste et le mieux fourni d'attractions diverses; celui de Léningrad, le plus beau. Mais chaque ville en U.R.S.S., à présent, possède son parc de culture, en plus de ses jardins d'enfants.

J'ai également visité, il va sans dire, plusieurs usines. Je sais et me répète que, de leur bon fonctionnement dépend l'aisance générale et la joie. Mais je n'en pourrais parler avec compétence. D'autres s'en sont chargés; je m'en rapporte à leurs louanges. Les questions psychologiques seules sont de mon ressort; c'est d'elles, surtout et presque uniquement, que je veux ici m'occuper. Si j'aborde de biais les questions sociales, c'est encore au point de vue psychologique que je me placerai.

 

* * * * *

L'âge venant, je me sens moins de curiosité pour les paysages, beaucoup moins, et si beaux qu'ils soient; mais de plus en plus pour les hommes. En U.R.S.S. le peuple est admirable; celui de Géorgie, de Kakhétie, d'Abkhasie, d'Ukraine (je ne parle que de ce que j'ai vu), et plus encore, à mon goût, celui de Léningrad et de la Crimée.

J'ai assisté aux fêtes de la jeunesse de Moscou, sur la Place Rouge. Les bâtiments qui font face au Kremlin dissimulaient leur laideur sous un masque de banderoles et de verdure. Tout était splendide, et même (je me hâte de le dire ici, car je ne pourrai le dire toujours), d'un goût parfait. Venue du nord et du sud, de l'est et de l'ouest, une jeunesse admirable paradait. Le défilé dura des heures. Je n'imaginais pas un spectacle aussi magnifique. Evidemment, ces êtres parfaits avaient été entraînés, préparés, choisis entre tous; mais comment n'admirer point un pays et un régime capables de les produire?

J'avais vu la Place Rouge, quelques jours auparavant, lors des funérailles de Gorki. J'avais vu ce même peuple, le même peuple et pourtant tout différent, et ressemblant plutôt, j'imagine, au peuple russe du temps des tzars, défiler longuement, interminablement, dans la grande Salle des Colonnes, devant le catafalque. Cette fois ce n'était pas les plus beaux, les plus forts, les plus joyeux représentants de ces peuples soviétiques, mais un «tout venant» douloureux, comprenant femmes, enfants surtout, vieillards parfois, presque tous mal vêtus et paraissant parfois très misérables. Un défilé silencieux, morne, recueilli, qui semblait venir du passé et qui, dans un ordre parfait, dura certainement beaucoup plus longtemps que l'autre, que le défilé glorieux. Je restai moi-même très longtemps à le contempler. Qu'était Gorki pour tous ces gens? Je ne sais trop: un maître? Un camarade? Un frère?... C'était, en tout cas, quelqu'un de mort. Et sur tous les visages, même ceux des plus jeunes enfants, se lisait une sorte de stupeur attristée, mais aussi, mais surtout une force de sympathie rayonnante. Il ne s'agissait plus ici de beauté physique, mais un très grand nombre de pauvres gens que je voyais passer offraient à mes regards quelque chose de plus admirable encore que la beauté; et combien d'entre eux j'eusse voulu presser sur mon coeur!

Aussi bien nulle part autant qu'en U.R.S.S, le contact avec tous et n'importe qui, ne s'établit plus aisément, immédiat, profond, chaleureux. Il se tisse aussitôt—parfois un regard y suffit—des liens de sympathie violente. Oui, je ne pense pas que nulle part, autant qu'en U.R.S.S., l'on puisse éprouver aussi profondément et aussi fort le sentiment de l'humanité. En dépit des différences de langue, je ne m'étais jamais encore et nulle part senti aussi abondamment camarade et frère; et je donnerais les plus beaux paysages du monde pour cela.

Des paysages, je parlerai pourtant; mais je raconterai d'abord notre premier contact avec une bande de «Komsomols».

* * * * *

 

C'était dans le train qui nous menait de Moscou à Ordjonékidzé (l'ancien Vladikaucase). Le trajet est long. Au nom de l'Union des Ecrivains Soviétiques, Michel Koltzov, avait mis à notre disposition un très confortable wagon spécial. Nous y étions inespérément bien installés tous les six : Jef Last, Guilloux, Herbart, Schiffrin, Dabit et moi; avec notre interprète-compagne, la fidèle camarade Bola. En plus de nos compartiments à couchettes, nous disposions d'un salon où l'on nous servait nos repas. On ne peut mieux. Mais ce qui ne nous plaisait guère, ce n’était de ne pouvoir communiquer avec le reste du train. Aux premiers arrêts, nous étions descendus sur le quai pour nous convaincre qu'une compagnie particulièrement plaisante occupait le wagon voisin. C'était une bande de Komsomols en vacances, partis pour le Caucase avec l'espoir d'escalader le mont Kasbeck. Nous obtînmes enfin que les portes de séparation fussent ouvertes, et, sitôt après, nous prîmes contact avec nos charmants voisins. J'avais emporté de Paris quantité de petits jeux d'adresse, très différents de ceux que l'on connaît en U.R.S.S.. Ils me servent occasionnellement à entrer en relations avec ceux dont je ne comprends pas la langue. Ces petits jeux passèrent de main en main. Jeunes gens et jeunes filles s'y exercèrent et n'eurent de cesse qu'ils n'eussent triomphé de toutes les difficultés proposées. «Un Komsomol ne se tient jamais pour battu», nous disaient-ils en riant. Leur wagon était fort étroit; il faisait particulièrement chaud ce jour-là; tous entassés les uns contre les autres, on étouffait; c'était charmant.

Je dois ajouter que, pour nombre d'entre eux, je n'étais pas un inconnu. Certains avaient lu de mes livres (le plus souvent c'était le Voyage au Congo) et comme, à la suite de mon discours sur la Place Rouge à l'occasion des funérailles de Gorki, tous les journaux avaient publié mon portrait, ils m'avaient aussitôt reconnu et se montraient extrêmement sensibles à l'attention que je leur portais; mais pas plus que je ne l'étais moi-même aux témoignages de leur sympathie. Bientôt une grande discussion s'engagea. Jef Last, qui comprend fort bien le russe et le parle, nous expliqua que les petits jeux introduits par moi leur paraissaient charmants, mais qu'ils se demandaient s'il était bien séant qu'André Gide lui-même s'en amusât. Jef Last dut arguer que ce petit divertissement servait à lui reposer les méninges. Car un vrai Komsomol, toujours tendu vers le service, juge tout d'après son utilité. Oh! Sans pédanterie, du reste, et cette discussion même, coupée de rires, était un jeu. Mais, comme l'air respirable manquait un peu dans leur wagon, nous invitâmes une dizaine d'entre eux à passer dans le nôtre, où la soirée se prolongea dans des chants et même des danses populaires que la dimension du salon permettait. Cette soirée restera pour mes compagnons et pour moi l'un des meilleurs souvenirs du voyage. Et nous doutions si dans quelque autre pays on peut connaître une aussi brusque et naturelle cordialité, si dans aucun autre pays la jeunesse est aussi charmante.

J'ai dit que je m'intéressais moins aux paysages... J'aurais voulu raconter pourtant les admirables forêts du Caucase, celle à l'entrée de la Kakhétie, celle des environs de Batoum, celle surtout de Bakouriani au-dessus de Borjom; je n'en connaissais pas, je n'en imagine pas, de plus belles: aucun bois taillis n'y cache les fûts des grands arbres; forêts coupées de clairières mystérieuses où le soir tombe avant la fin du jour, et l'on imagine le petit Poucet s'y perdant. Nous avions traversé cette forêt merveilleuse en nous rendant à un lac de montagne et l'on nous fit l'honneur de nous affirmer que jamais aucun étranger encore n'y était venu. Point n'était besoin de cela pour me le faire trouver admirable. Sur ses bords sans arbres, un étrange petit village (Tabatzkouri) enseveli neuf mois de l'année sous la neige et que j'aurais pris plaisir à décrire... Ah! Que n'étais-je venu simplement en touriste! Ou en naturaliste ravi de découvrir là-bas quantité de plantes nouvelles, de reconnaître sur les hauts plateaux la «scabieuse du Caucase» de mon jardin... Mais ce n'est point-là ce que je suis venu chercher en U.R.S.S.. Ce qui m'y importe c'est l'homme, les hommes, et ce qu'on en peut faire, et ce qu'on en a fait. La forêt qui m'y attire, affreusement touffue et où je me perds, c'est celle des questions sociales. En U.R.S.S. elles vous sollicitent, et vous pressent, et vous oppressent de toutes parts.

 

 

II

 

De Léningrad j'ai peu vu les quartiers nouveaux. Ce que j'admire en Léningrad, c'est Saint-Pétersbourg. Je ne connais pas de ville plus belle; pas de plus harmonieuses fiançailles de la pierre, du métal et de l'eau. On la dirait rêvée par Pouchkine ou par Baudelaire. Parfois, aussi elle rappelle des peintures de Chirico. Les monuments y sont de proportions parfaites, comme les thèmes dans une symphonie de Mozart. «Là tout n'est qu'ordre et beauté». L'esprit s'y meut avec aisance et joie.

Je ne suis guère en humeur de parler du prodigieux musée de l'Ermitage; tout ce que j'en pourrais dire me paraîtrait insuffisant. Pourtant, je voudrais louer en passant le zèle intelligent qui, chaque fois qu'il se pouvait, groupe autour d'un tableau tout ce qui, du même maître, peut nous instruire: études, esquisses, croquis, ce qui explique la lente formation de l'oeuvre.

En revenant de Léningrad, la disgrâce de Moscou frappe plus encore. Même elle exerce son action opprimante et déprimante sur l'esprit. Les bâtiments, à quelques rares exceptions près, sont laids (pas seulement les plus modernes), et ne tiennent aucun compte les uns des autres. Je sais bien que Moscou se transforme de mois en mois; c'est une ville en formation; tout l'atteste et l'on y respire partout le devenir. Mais je crains qu'on ne soit mal parti. On taille, on défonce, on sape, on supprime, l'on reconstruit, et tout cela comme au hasard. Et Moscou reste, malgré sa laideur, une ville attachante entre toutes: elle vit puissamment. Cessons de regarder les maisons: ce qui m'intéresse ici, c'est la foule.

Durant les mois d'été presque tout le monde est en blanc. Chacun ressemble à tous. Nulle part, autant que dans les rues de Moscou, n'est sensible le résultat du nivellement social: une société sans classes, dont chaque membre paraît avoir les mêmes besoins. J'exagère un peu; mais à peine. Une extraordinaire uniformité règne dans les mises; sans doute elle paraîtrait également dans les esprits, si seulement on pouvait les voir. Et c'est aussi ce qui permet à chacun d'être et de paraître joyeux. (On a si longuement manqué de tout qu'on est content de peu de chose. Quand le voisin n'a pas davantage on se contente de ce qu'on a.) Ce n'est qu'après mûr examen qu'apparaissent les différences. A première vue l'individu se fond ici dans la masse, est si peu particularisé qu'il semble qu'on devrait, pour parler des gens, user d'un partitif et dire non point: des hommes, mais: de l'homme.

Dans cette foule, je me plonge; je prends un bain d'humanité.

* * * * *

Que font ces gens, devant ce magasin? Ils font la queue; une queue qui s'étend jusqu'à la rue prochaine. Ils sont là de deux à trois cents, très calmes, patients, qui attendent. Il est encore tôt; le magasin n'a pas ouvert ses portes. Trois quarts d'heure plus tard, je repasse: la même foule est encore là. Je m'étonne: que sert d'arriver à l'avance? Qu'y gagne-t-on?

—Comment, ce qu'on y gagne?... Les premiers sont les seuls servis.

Et l'on m'explique que les journaux ont annoncé un grand arrivage de... je ne sais quoi (je crois que ce jour-là, c'étaient des coussins). Il y a peut-être quatre ou cinq cents objets, pour lesquels se présenteront huit cents, mille ou quinze cents amateurs. Bien avant le soir, il n'en restera plus un seul. Les besoins sont si grands et le public est si nombreux, que la demande, durant longtemps encore, l'emportera sur l'offre, et l'emportera de beaucoup. On ne parvient pas à suffire.

Quelques heures plus tard, je pénètre dans le magasin. Il est énorme. Dedans c'est une incroyable cohue. Les vendeurs, du reste, ne s'affolent pas, car, autour d'eux, pas le moindre signe d'impatience; chacun attend son tour, assis ou debout, parfois avec un enfant sur les bras, sans numéro d'ordre et pourtant sans aucun désordre. On passera là, s'il le faut, sa matinée, sa journée; dans un air qui, pour celui qui vient du dehors, paraît d'abord irrespirable; puis on s'y fait, comme on se fait à tout. J'allais écrire: on se résigne. Mais le Russe est bien mieux que résigné: il semble prendre plaisir à attendre, et vous fait attendre à plaisir. ;

Fendant la foule ou porté par elle, j'ai visité du haut en bas, de long en large, le magasin. Les marchandises sont, à bien peu près, rebutantes. On pourrait croire, même, que, pour modérer les appétits, étoffes, objets, etc..., se fassent inattrayants au possible, de sorte qu'on achèterait par grand besoin mais non jamais par gourmandise. J'aurais voulu rapporter quelques «souvenirs» à des amis; tout est affreux. Pourtant, depuis quelques mois, me dit-on, un grand effort a été tenté; un effort vers la qualité; et l'on parvient, en cherchant bien et en y consacrant le temps nécessaire, à découvrir de-ci, de-là, de récentes fournitures fort plaisantes et rassurantes pour l'avenir. Mais pour s'occuper de la qualité il faut d'abord que la quantité suffise; et durant longtemps elle ne suffisait pas; elle y parvient enfin, mais à peine. Du reste les peuples de l'U.R.S.S. semblent s'éprendre de toutes les nouveautés proposées, même de celles qui paraissent laides à nos yeux d'Occidentaux. L'intensification de la production permettra bientôt, je l'espère, la sélection, le choix, la persistance du meilleur et la progressive élimination des produits de qualité inférieure.

Cet effort vers la qualité porte surtout sur la nourriture. Il reste encore dans ce domaine fort à faire. Mais, lorsque nous déplorons la mauvaise qualité de certaines denrées, Jef Last qui en est à son quatrième voyage en U.R.S.S., et dont le précédent séjour là-bas remonte à deux ans, s'émerveille au contraire des prodigieux progrès récemment accomplis. Les légumes et les fruits en particulier, sont encore, sinon mauvais du moins médiocres à quelques rares exceptions près. Ici, comme partout, l'exquis cède à l'ordinaire c'est-à-dire au plus abondant. Une prodigieuse quantité de melons; mais sans saveur. L'impertinent proverbe persan, que je n'ai entendu citer, et ne veux citer, qu'en anglais : «Women for duty, boys for pleasure, melons for delight», ici porte à faux. Le vin est souvent bon (je me souviens en particulier, des crus exquis de Tzinandali, en Kakhétie); la bière passable. Certains poissons fumés (à Léningrad) sont excellents, mais ne supportent pas le transport.

 

* * * * *

Tant que l'on n'avait pas le nécessaire, on ne pouvait s'occuper raisonnablement du superflu. Si l'on n'a pas fait plus, en U.R.S.S. pour la gourmandise, ou pas plus tôt, c'est que trop d'appétits n'étaient pas encore rassasiés.

Le goût du reste ne s'affine que si la comparaison est permise; et il n'y avait pas à choisir. Pas de «X habille mieux». Force est ici de préférer ce que l'on vous offre; c'est à prendre ou à laisser. Du moment que l'Etat est à la fois fabricant, acheteur et vendeur, le progrès de la qualité reste en raison du progrès de la culture.

Alors, je pense (en dépit de mon anticapitalisme) à tous ceux de chez nous qui, du grand industriel au petit commerçant, se tourmentent et s'ingénient: qu'inventer qui flatterait le goût du public? Avec quelle subtile astuce chacun d'eux cherche à découvrir par quel raffinement il pourra supplanter un rival! De tout cela, l'Etat n'a cure, car l'Etat n'a pas de rival. La qualité? —«A quoi bon, s'il n'y a pas de concurrence», nous a-t-on dit. Et c'est ainsi que l'on explique trop aisément la mauvaise qualité de tout, en U.R.S.S. et l'absence de goût du public. Eut-il «du goût» il ne pourrait le satisfaire. Non; ce n'est plus d'une rivalité mais bien d'une exigence à venir, développée progressivement par la culture, que dépend ici le progrès. En France, tout irait sans doute plus vite, car l'exigence existe déjà.

Pourtant, ceci encore: Chaque Etat soviétique avait son art populaire; qu'est-il devenu? Une grande tendance égalitaire refusa durant longtemps d'en tenir compte. Mais ces arts régionaux reviennent en faveur et maintenant on les protège, on les restaure, on semble comprendre leur irremplaçable valeur. N'appartiendrait-il pas à une direction intelligente de se ressaisir d'anciens modèles, pour l'impression de tissus par exemple, et de les imposer, de les offrir du moins, au public. Rien de plus bêtement bourgeois, petit[1]bourgeois, que les productions d'aujourd'hui. Les étalages aux devantures des magasins de Moscou sont consternants. Tandis que les toiles d'autrefois, imprimées au pochoir, étaient très belles. Et c'était de l'art populaire; mais c'était de l'artisanat.

 

* * * * *

Je reviens au peuple de Moscou. Ce qui frappe d'abord c'est son extraordinaire indolence. Paresse serait sans doute trop dire... Mais le «stakhanovisme» a été merveilleusement inventé pour secouer le non-chaloir (on avait le knout autrefois). Le stakhanovisme serait inutile dans un pays où tous les ouvriers travaillent. Mais là-bas, dès qu'on les abandonne à eux-mêmes, les gens, pour la plupart, se relâchent. Et c'est merveille que malgré cela tout se fasse. Au prix de quel effort des dirigeants, c'est ce que l'on ne saurait trop dire. Pour bien se rendre compte de l'énormité de cet effort, il faut avoir pu d'abord apprécier le peu de «rendement» naturel du peuple russe.

Dans une des usines que nous visitons, qui fonctionne à merveille (je n'y entends rien; j'admire de confiance les machines; mais m'extasie sans arrière-pensée devant le réfectoire, le club des ouvriers, leurs logements, tout ce que l'on a fait pour leur bien-être, leur instruction, leur plaisir), on me présente un stakhanoviste, dont j'avais vu le portrait énorme affiché sur un mur. Il est parvenu, me dit-on, à faire en cinq heures le travail de huit jours (à moins que ce ne soit en huit heures, le travail de cinq jours; je ne sais plus). Je me hasarde à demander si cela ne revient pas à dire que, d'abord, il mettait huit jours à faire le travail de cinq heures? Mais ma question est assez mal prise et l'on préfère ne pas y répondre.

Je me suis laissé raconter qu'une équipe de mineurs français, voyageant en U.R.S.S. et visitant une mine, a demandé, par camaraderie, à relayer une équipe de mineurs soviétiques et qu'aussitôt, sans autrement se fouler, sans s'en douter, ils ont fait du stakhanovisme.

Et l'on en vient à se demander ce que, avec le tempérament français, le zèle, la conscience et l'éducation de nos travailleurs le régime soviétique n'arriverait pas à donner.

Il n'est que juste d'ajouter, sur ce fond de grisaille, en plus des stakhanovistes, toute une jeunesse fervente, keen at work, levain joyeux et propre à faire lever la pâte.

Cette inertie de la masse me paraît avoir été, être encore, une des plus importantes, des plus graves données du problème que Staline avait à résoudre. De là, les «ouvriers de choc» (Udarniks); de là, le stakhanovisme. Le rétablissement de l'inégalité des salaires y trouve également son explication.

Nous visitons aux environs de Soukhoum, un kolkhoze modèle. Il est vieux de six ans. Après avoir péniblement végété les premiers temps, c'est aujourd'hui l'un des plus prospères. On l'appelle «le millionnaire». Tout y respire la félicité. Ce kolkhoze s'étend sur un très vaste espace. Le climat aidant, la végétation y est luxuriante. Chaque habitation, construite en bois, montée sur échasses qui l'écartent du sol, est pittoresque, charmante; un assez grand jardin l'entoure, empli d'arbres fruitiers, de légumes, de fleurs. Ce kolkhoze a pu réaliser, l'an dernier, des bénéfices extraordinaires, lesquels ont permis d'importantes réserves; ont permis d'élever à seize roubles cinquante le taux de la journée de travail. Comment ce chiffre est-il fixé? Exactement par le même calcul qui, si le kolkhoze était une entreprise agricole capitaliste, dicterait le montant des dividendes à distribuer aux actionnaires. Car ceci reste acquis: il n'y a plus en U.R.S.S. l'exploitation d'un grand nombre pour le profit de quelques-uns. C'est énorme. Ici nous n'avons plus d'actionnaires; ce sont les ouvriers eux-mêmes (ceux du kolkhoze il va sans dire) qui se partagent les bénéfices, sans aucune redevance à l'Etat. Cela serait parfait s'il n'y avait pas d'autres kolkhozes, pauvres ceux-là, et qui ne parviennent pas à joindre les deux bouts. Car, si j'ai bien compris, chaque kolkhoze a son autonomie, et il n'est point question d'entraide. Je me trompe peut-être? Je souhaite de m'être trompé.

J'ai visité plusieurs des habitations de ce kolkhoze très prospère... Je voudrais exprimer la bizarre et attristante impression qui se dégage de chacun de ces «intérieurs»: celle d'une complète dépersonnalisation. Dans chacun d'eux les mêmes vilains meubles, le même portrait de Staline, et absolument rien d'autre; pas le moindre objet, le moindre souvenir personnel. Chaque demeure est interchangeable; au point que les kolkhoziens, interchangeables eux-mêmes semble-t-il, déménageraient de l'une à l'autre sans même s'en apercevoir. Le bonheur est ainsi plus facilement obtenu certes! C'est aussi, me dira-t-on, que le kolkhosien prend tous ses plaisirs en commun. Sa chambre n'est plus qu'un gîte pour y dormir; tout l'intérêt de sa vie a passé dans le club, dans le parc de culture, dans tous les lieux de réunion. Que peut-on souhaiter de mieux? Le bonheur de tous ne s'obtient qu'en désindividualisant chacun. Le bonheur de tous ne s'obtient qu'aux dépens de chacun. Pour être heureux, soyez conformes.

Une culture du viol à la française par Valérie Rey-Robert

 



« Et aussi : que nous n’avons pas le temps. Nous les femmes. Nous n’avons pas l’éternité devant nous. […] Nous sommes tout près de la mort. Toutes les femmes le sont. Et nous sommes tout près du viol et nous sommes tout près des coups. […] Cela se passe pour une simple raison. Rien de complexe ou de difficile à comprendre : les hommes le font, en raison du type de pouvoir que les hommes ont sur les femmes. Ce pouvoir est réel, concret, exercé à partir d’un corps sur un autre corps, exercé par quelqu’un qui considère avoir le droit de l’exercer, de l’exercer en public et de l’exercer en privé. C’est le résumé et l’essentiel de l’oppression des femmes. » Andrea Dworkin 

UN DEMI-MILLION 

Un demi-million, le nombre de femmes majeures victimes de violences sexuelles de toute nature en France métropolitaine chaque année. Nous avons construit l’image d’un violeur qui serait forcément un psychopathe, laid et contrefait, forcément malade mental ou monstre de contes de fées. La réalité n’y correspond évidemment pas. Les violeurs sont des Messieurs Tout-le-Monde ; nos pères, nos cousins, nos frères, nos collègues ou nos maris. Les victimes ce sont nous, nos amies, nos sœurs, nos enfants, nos tantes ou nos mères. Les victimes de violences sexuelles sont nombreuses à témoigner des violences qu’elles ont subies… après les faits. Violences subies de la part de leurs proches, leur famille, leurs amis, leurs collègues, l’institution policière, médicale ou judiciaire, par la société tout entière. Interrogées sur leur tenue, leur attitude, leur sourire, leur comportement, elles en viennent quasi inévitablement à se sentir coupables d’un crime dont une seule personne est pourtant responsable : celle qui l’a commis. 

UN MONSTRE 

Si nous réalisions un micro-trottoir dans la rue à propos du viol, les mots ne seraient pas assez forts pour en parler. On évoquerait ce « crime abominable », qui « détruit la vie des femmes » et dont « elles ne peuvent jamais se remettre ». Le violeur serait qualifié de « monstre », d’« être inhumain », qu’il faut « enfermer à vie », voire « tuer » ou « castrer ». Si nous parlions de viol sur des mineurs, les réactions seraient encore plus virulentes. Mais si l’homme est connu, apprécié (et un homme est toujours au moins connu et apprécié de ses proches), voire adulé, on essaie de repousser loin l’inimaginable ; c’est faux, elle a menti, il a dérapé, il a des soucis personnels, il a tant de talent. Si nous nous interrogions sur ce qu’est un viol, la définition serait sans doute, pour beaucoup, la suivante : « Une jolie jeune femme court vêtue rentrant chez elle tard le soir, violée par un inconnu dérangé mentalement et armé d’un couteau. » Ces représentations sont fausses, ce sont des idées reçues mais elles ont profondément imprégné nos mentalités. Il est extrêmement difficile de se sortir de l’esprit cette image pour se rappeler que le viol a davantage lieu dans un espace privé et est commis par une connaissance. Pourtant nous sommes à peu près toutes et tous convaincus que si nous ne condamnons pas tous les viols, nous condamnons les plus terribles, les plus violents, les plus atroces. Nous nous pensions impitoyables face à ce que nous appelons parfois « de vrais viols » ; les viols sur mineurs, la pédocriminalité, les viols sous la menace d’une arme ou les incestes. Nous nous pensions impitoyables face aux viols d’enfants par des hommes lourdement armés. Nous nous pensions impitoyables face au viol d’une fille par son père durant une dizaine d’années. Nous nous disions fermement que droguer une adolescente pour la violer était un comportement extrêmement répréhensible. Il n’en est rien. Ces exemples, qui sont tous issus d’affaires médiatisées de ces dernières années et qu’on pourrait multiplier à l’infini, montrent combien collectivement nous sommes au fond très tolérants face aux violences sexuelles, puisque, dans tous les cas, nous trouverons toujours des excuses aux violeurs et toujours des responsabilités aux victimes quelle que soit la gravité du viol. Il serait aisé de se dire que nous ne sommes pas concernés ; que ce sont d’autres gens qui pensent ainsi mais que nous, nous les condamnons. Mais si tous et toutes nous réagissons ainsi, si tous et toutes nous continuons à nous dire que l’impunité face aux violences sexuelles n’existe pas, que nous n’avons aucune tolérance face au viol, alors les viols continueront dans la plus grande indifférence. Nous avons beau jeu de condamner les viols commis par l’État islamique, nos mots ne sont pas assez forts pour dénoncer ces « barbares » qu’il faudrait « exécuter ». Mais pourquoi nos perceptions changent-elles quand nous sommes concernés ? Pourquoi ne sommes-nous pas aussi prompts à juger lorsque des cas fort similaires arrivent en Occident ? La vérité – aussi culpabilisante soit-elle – est que les violences sexuelles ne sont pas vraiment un problème pour nous. La vérité est que nous nous en accommoderons toujours, quitte à déformer la vérité. Les positions de principe, à agiter les bras en tous sens en hurlant que le viol c’est mal, ont fait long feu. 

UN VIOL TOUTES LES HUIT MINUTES 

Nous condamnons fermement le viol… jusqu’au moment où nous nous rendons compte que le violeur correspond peu à l’image mentale que nous nous étions construite. Il n’est pas difforme ou malade, il n’a pas attaqué une innocente enfant qui allait porter un petit pot de beurre à sa grand-mère. Il a un métier, des loisirs similaires aux nôtres. Il est inséré dans la société, a une femme et des enfants. Il a du charme et un joli sourire. Il nous ressemble, il pourrait être un collègue, un ami ou nous-même. Il a la carrure d’un futur chef d’État. C’est un voisin charmant. Il est apprécié de ses collègues. Il a réalisé des chefs-d’œuvre. C’est un homme extrêmement pieux. Alors, peu à peu nous cherchons des explications à ce crime si monstrueux. Explications dans la nature masculine, explications dans l’attitude des victimes. Explications qui, quasi invariablement, vont excuser le coupable et culpabiliser la victime. 

— Pourquoi étais-tu habillée comme cela ? 

— Pourquoi avais-tu bu ? 

— Mais tu avais déjà couché avec lui ! 

— C’est ton mari, voyons !

— C’est ton père, on ne dit pas cela de son père ! 

— Tu es quand même un peu trop souriante, aussi. 

— Mais tu as eu combien de petits amis ? 

— Violé ? Mais tu es un homme ! 

— Oui enfin ça va il n’a pas été très violent…

 — Un violeur ? Mais il est tellement beau ! 

— Avoue, tu l’accuses juste parce que tu lui en veux ? 

— Tout cela n’est qu’une simple incompréhension entre vous. 

— Les hommes sont tous des obsédés, tu le sais bien. 

— Je le connais, il n’est pas comme cela. 

— Mais tu sais bien qu’il est juste un peu lourd.

MOINS DE 10 % DES VICTIMES PORTENT PLAINTE 

Nous n’avons plus le temps. Plus le temps de soigner les ego de ceux qui se sentent davantage blessés par ce que nous disons que par la réalité des violences sexuelles. Plus le temps que la honte change de camp. Plus le temps que les victimes continuent à se reconstruire seules dans leur coin. Plus le temps qu’elles épongent une culpabilité qu’elles ne devraient jamais ressentir. Plus le temps que les violences sexuelles passent de la rubrique « faits divers » à « politique ». Plus le temps d’attendre. Plus le temps de rassurer les hommes. Plus le temps de leur caresser la misère sexuelle. Plus le temps d’être importunées. Nous vivons dans une société où il y a énormément de violences sexuelles, et dont les auteurs sont, dans leur immense majorité, impunis. Nous vivons dans une société où pourtant nous sommes persuadés que les femmes passent leur temps à sonner aux portes des commissariats en inventant des viols dans le but de s’amasser un pécule pour leurs vieux jours. Nous devons lutter contre les évidences ; évidence des hommes obnubilés par le sexe au point de violer, évidence des Ève tentatrices et sournoises. C’est pourquoi nous parlons de « culture du viol ». Terme qui choquera, j’en suis bien certaine, tant il semble incongru d’associer deux termes apparemment antinomiques. Culture du viol pour expliquer qu’il existe, dans la plupart des sociétés, des idées reçues, des préjugés au sujet du viol, des violeurs et des violées. Préjugés qui conduisent inexorablement à entretenir une atmosphère où les coupables se sentent victimes et les victimes coupables. Préjugés qui ne permettent pas de lutter efficacement contre les violences sexuelles. Préjugés qui contribuent à une atmosphère dans laquelle les viols ne peuvent baisser. C’est pourquoi je parlerai de « culture du viol à la française », terme qui choquera davantage parce que beaucoup n’accepteront pas qu’il y ait une spécificité française à nier les violences sexuelles en invoquant qui le « troussage de domestique », qui « la liberté d’importuner », qui la grivoiserie si typiquement française, qui le pays qui a inventé l’amour. La lutte contre les violences sexuelles est possible si nous acceptons de revoir un peu nos idées reçues sur le viol. Essayons ensemble. 


* * * Avertissement : si j’ai fait le choix d’utiliser l’écriture inclusive dans ce livre, en accordant par exemple systématiquement le genre avec les fonctions, professions et titres, je n’ai pas utilisé le point médian que je m’efforce par ailleurs d’employer davantage. Je souhaite que ce livre sorte des sphères féministes pour être lu par des personnes qui ne sont a priori pas sensibilisées au sujet, et je sais que cette concession était nécessaire. Pour autant rappelons-nous tout de même que l’écriture inclusive n’est pas que ce fameux point ou tiret qui cristallise tant les tensions, mais également la féminisation des noms de métier, ou l’emploi du « tous et toutes » par exemple, plutôt que le simple « tous ».

mardi 21 septembre 2021

BIBLIOTHÈQUE FAHRENHEIT 451

 

DÉFAIRE LA POLICE

Alors que deviennent de plus en plus visibles les violences policières et qu’est désormais admis que, loin d’être au service du public, la police est surtout « la garante d’un certain ordre, d’un certain régime de domination », réfléchir encore à des réformes semble moins pertinent que de se demander comment la rendre illégitime et la neutraliser, comment s’en passer, y compris dans les résolution de conflits.

Avec une plaisante truculence, Serge Quadruppani et Jérôme Floch ne cachent pas leur joie et exultent en apportant leur part à la critique, avec une ironie jubilatoire. « Indubitablement le mot d'ordre qui de loin dépasse en popularité et en universalité n'importe quelle expression d'amour pour la patrie, n'importe quel slogan publicitaire, c'est celui qui proclame que tous les flics sont des bâtards. » Leurs explications sémantiques rappellent qu’appartenant aux couches populaires, la plupart des policiers renient cette origine et défendent « l’ordre du monde, de l’économie, de la bourgeoisie, des dominants ». Ils sont donc tous des bâtards dans le mesure où ils servent le pouvoir bien que leur légitimité soit censée être populaire. « La police n'est pas seulement le bras armé de l'État et du gouvernement, elle est la garantie que chacun reste à la place qui lui incombe. » Pas plus que la justice, elle n’empêchera jamais aucun viol et ne fera pas reculer la culture qui les produit. Elle est le premier facteur de la « radicalisation “anti-flic“ comme disent ses partisans » et de la détestation qu’elle inspire. « En première et en dernière instance, la police ne défend ni le faible, ni la veuve, ni l’orphelin, pas plus que la femme battue. La police défend par la brutalité le monde de l'économie et sa condition sine qua non : l’accaparement par quelques-uns du territoire et des efforts de toutes et chacun. Le besoin de police est une mystification, son existence une usurpation. » Notre acceptation de la police repose essentiellement sur notre « désir » d’être protégés, élevés dans l’idée d’une menace et d’un danger permanents, dont elle seule saurait nous préserver.
« Si l’on a coutume de définir l’État comme l’institution détentrice du monopole de la violence publique légitime, cela signifie qu’en charge de cette violence, il y a la police et l’armée. Dès lors, tout État est fondamentalement policier. La seule marge qu’il lui reste est de parvenir à masquer plus ou moins efficacement la violence qui l’a toujours constitué, en faisant vivre les fictions démocratiques que l’on connaît. À mesure que ces fictions s’effilochent ou perdent en crédibilité, l’appareil répressif se révèle. » C’est pourquoi Serge Quadruppani et Jérôme Floch voient dans « l’événement COVID », avec ses confinements et restrictions, « un exercice d’autodiscipline librement consenti mais comme un moment punitif dont il s'agirait de sortir au plus vite pour retrouver la normalité, c'est à dire l'aliénation ordinaire », de peur que l’arrêt de la machine économique ne fasse apparaître des comportements ingouvernables. Aussi, plutôt que de tomber dans le piège de la « symétrie », ils proposent de rendre plus visible encore « le mépris dans lequel ils et elles se sentent tenus », de « leur foutre la honte », citant l’exemple de Christophe Dettinger qui a su leur montrer qu’était de son côté les vertus dont ils se targuent : le courage et le sang-froid, l’usage raisonné de la violence au service de la protection des plus faibles. On vous l’accorde, la proposition peinera sans doute à convaincre. S’ils suggèrent aussi de faire exister des lieux où la police n’aurait plus sa place, ils laissent à d’autres le soin de développer, selon le principe d’un ouvrage collectif.

La police bénéficie d’une importante « aura de légitimité ». Aussi le collectif Matsuda commence par défaire l'évidence selon laquelle elle serait indispensable pour garantir la vie en société, révèle les conditions de son invention moderne et son historicité afin de dévoiler ses effets actuels.
Aux États-Unis, la police est née au XVIIIe siècle de la professionnalisation des milices d'hommes blancs chargées de surveiller la population noire, les slave patrols. Elle s'inspirait aussi du modèle britannique, porté sur la surveillance et la répression des ouvriers et des immigrés. « Que les polices américaines fassent la guerre aux pauvres et aux diverses figures de l'ennemi intérieur (esclaves, vagabond, ouvriers, etc.) ne relève donc pas d'un accident de parcours : elles ont été créés pour ça. » La surreprésentation des noirs dans les prisons témoigne de l’héritage des plantations et de l’esclavage, des lois ségrégationnistes. Le mouvement pour l’abolition du système carcéral résonne en écho à l’abolition de l’esclavage. Les soulèvements survenus après la mort de George Floyd, inventifs et multiples, ont balayé les propositions de réformes de l’institution policière, qui ont toujours débouché sur le renforcement des forces de l’ordre. Au lieu de diminuer leur violence sur le terrain, les formations destinées aux agents de police (contre le contrôle de faciès, pour la désescalade, etc.) leur donnent au contraire « l'assurance d’agresser, de mutiler ou de tuer “dans le respect des procédures et des règles de déontologie en vigueur“ ». Derek Chauvin avait ainsi lui-même formé ses collègues qui l’ont assisté dans la mise à mort de Georges Floyd. Non seulement la perspective de l'abolition de la police apparait dès lors réaliste, mais également indispensable. Il s'agit d'attaquer ses ressources économiques pour diminuer son champ d’intervention, d'inventer des usages pour se défaire de sa nécessité, d'aborder les conflits ou les torts comme des 
« situations-problèmes » plutôt que des infractions pénales ou des fautes morales, de développer des approches de « justice transformatrice » inspiré de la justice réparatrice pratiquée dans les communautés autochtones.

« Une large part de la classe politique tente de désamorcer cette interpellation assourdissante en parlant de “haine de la police“, justifiant la chasse aux indésirables (“séparatistes“, décoloniaux, féministes, militant·e·s d’ ultra-gauche, intersectionnels, syndicalistes, illégalistes, écologistes radicaux, etc.) pour mieux promouvoir une République définitivement sécuritaire, un régime maximalement sécurisé. » Elsa Dorlin réfute « l'opinion fictionnaliste » qui confond le récit du contrat républicain avec la réalité sociale, qui substitue l’histoire idéelle des institutions à l’effectivité de leur fonctionnement ordinaire. Alors que la police est pratiquement la seule incarnation de ce qu'il reste du service public, les victimes de ses violences seraient des « non-citoyenn·es » qui auraient rompu le contrat, menaceraient « notre » sécurité, les institutions démocratiques et la démocratie. Si elle a longtemps bénéficié d'un désir d'ordre et de hiérarchie, son arbitraire de plus en plus visible avec la radicalisation répressive, « nouvel art patriarcal gouverner », la rend de plus plus en plus détestable. « Historiquement, beaucoup ont appris depuis des années, des décennies, voire des siècles, à éviter la police, à la redouter, à la fuir, à se passer d'elle et à se défendre contre elle. En appeler à réformer la police ou à sanctionner les “abus“, les “excès“, les “dérapages“racistes, sexistes, les “bavures“, les viols, c'est l'expression d'une mélancolie démocratique complaisante parce qu'elle voile, nie, déréalise ce qu'est la police, sa fonction sociale et idéologique, ainsi que son action mortifère pour un pan entier de la société civile. »
Dans la perspective patriarcale de l'État contemporain, les violences policières sont « l'expression paradigmatique d'un gouvernement viriliste du peuple, peuple qu’il assimile à une entité infantilisée, féminisée, animalisée qu’il faut battre, discipliner, mater, violer, subjuguer pas l'inculcation du désir du maître, de chef, par la loi du Père ». « La police n'a pas tant pour vocation de maintenir l'ordre social en régulant la conflictualité (en pacifiant la violence civile et sociale par la loi et donc par les tribunaux) : elle sert plutôt à garantir la sécurité du Capital (et donc de l'État, de l'Empire, du marché et de la famille hétéropatriarcale). » Les critiques de l'institution policière constituent « une bibliothèque d'autodéfense intellectuelle », alors que l'abolition de la police devient une revendication cardinale à l'échelle mondiale. Pourtant, « du fait de la difficulté à renoncer à l'idée d’État, nous considérons souvent comme acquis que seule la forme-État est en mesure de pacifier la vie en commun. Pourtant, la possibilité de vivre sans police ne signifie pas vivre sans institution régulatrice du conflit, et n'équivaut certainement pas à vivre sans règle, sans norme. »

Irène relève que nombre de revendications féministes sont adressés à l’État, en contradiction avec le mot d’ordre d’ « émancipation ». Or, « l'État et le Patriarcat ne font qu'un. La domination masculine n'est que la continuation de l'oppression d’État. » Les demandes d’aide sont le plus souvent adressées à la police, « une des plus importantes représentations de la virilité toxique », « un boys club financé par nos impôts encourageant la masculinité hégémonique », comme si la prison était « la solution pour lutter contre les préjudices que les hommes font subir aux personnes sexisées ». L'existence du « système policier, judiciaire et carcéral raciste, classiste, validiste et patriarcal » est justifié par la perpétuation d'agressions sexuelles. La plupart des agresseurs sexuels sont en liberté et les menaces de sanctions pénales ne dissuadent pas les hommes de commettre des crimes. Aussi juge-t-elle plus utopiste de réformer une institution par essence oppressive que de « réfléchir à des alternatives autonomes et autogérées » pour apporter des réponses efficaces aux agressions tout en s'émancipant de l’État.

Guy Lerouge, chercheur et membre du collectif Technopolice et de La Quadrature du Net propose un état des lieux des déploiements technologiques dans la police, notamment en terme de « police prédictive », qu’il a contribué à documenter et à dénoncer, et qui semblaient se limiter à la Chine il y a encore peu puis se sont très rapidement banalisés en Europe. « En ces temps de néolibéralisme autoritaire débridé et face aux contestations qui enflent, la priorité est bien de raffermir la “main droite de l’État“. La prolifération des technologies de surveillance s'inscrit en effet dans un pragmatique multiséculaire du pouvoir consistant à protéger l'État d'un corps-à-corps avec la populace. » il ne s'agit plus de mettre « l'accent sur l'explicabilité et l'intentionnalité des actions d’autrui », mais en rupture avec l'histoire de la police, de « gérer le désordre ». Si l’adoption de nouvelles technologies doit prétendument contribuer à rendre la police plus objective, plus transparente, plus rigoureuse dans l'application des règles, plus juste, plus respectueuse des droits, elle contribue à incorporer dans les pratiques policières des instruments du champ militaire et de celui du renseignement, domaines centraux de la violence d'État et de l'exception à la loi.

Enfin, Jérôme Baschet présente la mise en pratique d'une conception de la justice (et de la police) réintégrée dans le tissu d'une vie communale auto-organisée, visant la médiation plutôt que la punition carcérale, dans les territoires zapatistes. « Outre sa complète gratuité et l'absence de corruption, la justice autonome repose sur des logiques radicalement différentes de celles de la justice constitutionnelle : il s'agit d'une justice de médiation. »

Textes profondément inspirants, ne serait-ce que pour dépasser le présupposé qu’il est impossible de se passer de police, puis pour nourrir et prolonger les critiques que celle-ci génère, pour envisager et bâtir un monde sans elle.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


DÉFAIRE LA POLICE
Jérôme Bachet, Elsa Dorlin, Irène, Guy Lerouge, Collectif Matsuda et Serge Quadruppani
138 pages – 13 euros
Éditions Divergences – Paris – Septembre 2021
www.editionsdivergences.com/livre/defaire-la-police


Voir aussi :

COEUR DE BOXEUR - Le Vrai combat de Christophe Dettinger

CAPITALISME CARCÉRAL




De Serge Quadruppani :

LE MONDE DES GRANDS PROJETS ET SES ENNEMIS

SUR L’ÎLE DE LUCIFER

+ contributions à : 

BANDITS ET BRIGANDS

GÊNES : 19-20-21 JUILLET 2001 - Multitudes en marche contre l’Empire

LUNDIMATIN PAPIER #1 - Septembre 2016/Juillet 2017



D’Elsa Dorlin :

SE DÉFENDRE - Une Philosophie de la violence

+ préface de :

JUJITSUFFRAGETTES - Les amazones de Londres



De Jérôme Baschet :

LA RÉBELLION ZAPATISTE

ADIEUX AU CAPITALISME Autonomie, société du bien être et multiplicité des mondes

UNE JUSTE COLÈRE - Interrompre la destruction du monde

BASCULEMENTS - Mondes émergents, possibles désirables

ENSEIGNEMENT D’UNE RÉBELLION : La Petite école zapatiste