samedi 4 janvier 2025

0nze voies de fait: par Bernard Noël ( travail tiré de textes de Georges Bataille)

 Tableau 6 : Monologue


...nous avions, c'est vrai, du plasir à tuer mais ce plaisir n'était pas celui des tortionnaires, qui satisfont leurs vices sans courir le moindre risque...Nous avions - comme dit l'expression qui ne sait pas ce qu'elle dit - fait le sacrifice de notre vie. Et ledit sacrifice nous avait mis dans la position de ceux qui, revenus de la mort, doivent à ce retour quelque peu anormal un apaisement. Non, nous étions à la fois fiévreux et apaisés...Non, cette dualité a dû venir plus tard. Elle estr venue du fait que je ne suis pas mort, et que cette survie a eu pour conséquence que le sacrifice, le mien, n'a pas eu lieu, me laissant orphelin de l'expiation...Nous étions fiévreux d'être constamment au contact de la fin, celle que nous infligions et qui ne cessait de nous représenter la nôtre...Je sais que j'appartiens à une compagnie détestable, et qu'il vous est impossible de me dévisager sans l'apercevoir : la compagnie des criminels légaux...Les actes de ces gens-là sont couverts par l'ordre et l'autorité : ils ne sont désavoués qu'à contretemps quand ils le sont; toujours trop tard pour que le désaveu entraine une sanction...Je vous dis cela pour prendre mes distances, et cependant que je les prends, une voix proteste en moi car en ce temps-là - au temps que j'évoque - il ne me déplaisait pas d'être confondu avec les brutes que leur férocité privait de l'intelligence de leur destin. Je savais que notre cruauté violait toutes les lois qui permettent de vivre en société, mais je savais aussi qu'elle ressemblait au droit divin, qui peut se dérégler librement. Le pouvoir de ce dérèglement est extrême : il permet, dans les actes qu'il inspire, que le corps et l'esprit s'unissent enfin. Et tant pis si le mal est plus propice que le bien à cette union... Ou tant mieux ! Cela devient inconcevable à distance, mais rien ne saurait pareillement permettre d'épouser l'insensé, qui est le soubassement de la vie... Permettre de l'épouser virilement...Ce dernier mot, sachez que je l'avance avec dédain : je n'ai recours à lui que pour sa justesse dans la situation, et non pour la superbe qu'il affiche...J'avais le sentiment de baiser l'insensé, oui, de baiser la condition humaine, et de le faire avec tout mon moi, tout mon entier, sans restriction. La cruauté, enfin, nous délivrait de la représentation, elle nous portait au-delà du langage dans une sorte d'expression absolue...Je ne m'exalte pas. Je mets les mots de la hauteur sur la chose basse pour la raison qu'eux seuls lui conviennent. Imaginez la lame qui frappe, qui pénètre. Imaginez la chair qui se fend. Imaginez l'instant infini durant lequel cette fente s'ouvre avant que le sang ne jaillisse : c'est une bouche qui va dire la vérité sur la vie, mais le sang, aussitôt, noie cette vérité si bien qu'elle ne sera jamais prononcée...Ma propre blessure, la blessure fatale, est la seule qui aurait dit clairement cette vérité. L'aurait dite pour moi, mais en survivant j'ai perdu la chance d'éclaircie qu'eût été le sacrifice de ma vie. Comprenez que je tuais pour être tué dans l'espoir de l'échange le plus radical, et, somme toute, le plus durement fraternel. Comprenez que, désormais, il n'y a plus de sens, qu'il ne peut plus y en avoir, car le sens va vers l'épanchement de la vie dans la mort, tandis qu'en retournant contre moi sa dureté le non-sens m'a fait revenir de la mort vers la vie...

0nze voies de fait: par Bernard Noël ( travail tiré de textes de Georges Bataille)

 Tableau 5 : Deux personnages


A : Savez-vous pourquoi les gens sont si timorés de nos jours ?

B : Les gens ! Qui sont les gens ? On généralise à partir de deux ou trois voisins comme s'ils étaient l'humanité. La bonne question ne serait-elle pas plutôt : pourquoi chacun de nous, aujourd'hui, est-il si isolé ?

A : On le dit, mais il n'a jamais été aussi facile de voyager, de rencontrer des individus de toute sorte, de toute langue...

B : Votre argument va contre votre position et non pas contre la mienne : les peureux ne voyagent pas ! Et puis, rencontrer, comme vous le dites, des individus de toute sorte ne saurait entamer la solitude, tout au plus l'enfumer de quelques illusions très provisoires.

A : D'accord pour la solitude : elle rend plus timoré, plus craintif !

B : Et voilà comment on tourne en rond ! Il suffit de raccorder deux pistes pour que leur divergence, tout à coup, se transforme en chemin de ronde. Au lieu d'argumenter en vain, acceptons que ma question devienne une bonne réponse à la vôtre, et nous voilà tranquillement à l'abri dans l'immobilité.

A : Le monde n'allait-il pas mieux quand il restait stable durant des siècles et des siècles ? Pensez à l'Egypte, à la Chine...

B : Vous rêvez d'une grande muraille et, derrière elle, d'une vie immortellement protégée, mais imaginez le même présent à perpétuité...

A : Avouez qu'avoir un chez soi temporel ne doit pas être si désagréable ! 

B : Habiter dans un temps précis, avons-nous le choix de faire autrement ?

A : Quand vous nagez, vos mouvements ne sont-ils pas facilités par la profondeur et n'éprouvez-vous pas une espèce d'exaltation à sentir qu'elle vous porte ? 

B : C'est bien possible, mais...

A : Eh bien, j'éprouverais une exaltation comparable à sentir que mon présent repose sur une profondeur...immuable. A sentir qu'il est, en moi, le point émergé d'une épaisseur temporelle sans discontinuité.

B : Mais il ne tient qu'à vous éprouver que vous voilà à la limite supérieure du flot !

A : Quelque chose me l'interdit, quelque chose comme un détraquement, j'allais dire une flexibilité. La notion d'humanité est devenue très flexible.

B : Toute l'actualité nous pousse à penser le contraire car on ne saurait mondialiser l'humain sans faire disparaitre les particularités, les nuances, bref ce qu'il y avait de flexible dans le concept.

A : La flexibilité qui s'installe aujourd'hui n'a rien de commun avec les particularités ni avec le sens des limites.

B : En vous entendant parler de nage, d'exaltation, je me suis demandé si votre plaisir ne serait pas lié au sentiment de caresser l'extrémité provisoire du temps, et peut-être de votre propre limite...

A : Et dire que je ne songeais qu'exprimer ma nostalgie d'une demeure à jamais fixe dans le temps ! 

B : Avec comme horizon l'étendue paisible de l'avenir ?

A : J'étais encore un enfant quand est survenu Hiroshima...J'ai su pourtant alors que l'avenir ne serait plus jamais le même, qu'il ne viendrait plus jamais s'étendre paisiblement dans la continuité.

B : A quoi bon, dans ce cas, la nostalgie qui, en somme, n'est qu'une faiblesse au croisement de la mémoire et de l'imaginaire ?

A : Permettez-moi de la vivre plutôt comme un sanglot poussé par ma limite trop brutalement pincée par l'avenir. Tant pis si mon image est d'un goût douteux : ce sanglot me convient pour dire que j'ai au bout de moi l'inhabitable, et que je le sais par le désir conscient de son contraire. L'avenir enfonce un couteau dans mon présent, et j'en ressens une bienheureuse blessure...

B : Pourquoi bienheureuse ?

A : Pour la raison que cette blessure me représente ce que je ne saurais vivre déjà sans mourir et que, ce faisant, elle métamorphose l'instant redoutable en fiction...

0nze voies de fait: par Bernard Noël ( travail tiré de textes de Georges Bataille)

 Tableau 4 : Monologue


...donc, nous inventions quelque de neuf dans chaque village histoire de faire grandir la peur. Nous savions - ce que chacun sait depuis toujours, que la terreur sacralise ceux qui l'exercent à condition qu'ils soient sans pitié...Nous avions commencé banalement par des fusillades, des pendaisons, des incendies. Tout cela fabriquait des martyrs à trop bon compte...Cet inhumain, comprenez-moi, était trop humain. Il y manquait la dimension de l'irrémédiable. Pas de remède pour un type à qui on coupe les doigts, puis les mains puis les bras avec une régularité sans hésitation...Cette boucherie impressionne moins que le geste inexorable et mécanique du hacheur...Evidemment, avant que la cérémonie ne commence, on a rassemblé tout le village, les enfants compris, et à peine a-t-on tranché menu le premier bonhomme qu'on en saisit un autre au hasard - vraiment au hasard, ni suspect ni arrogant...Les membres, à eux seuls, suffisent à fournir un beau tas de viande car on ne hache pas le buste. On coupe tout juste la tête si l'individu remue encore...Ensuite on appelle les chiens pour nettoyer la place. Les chines, généralement, reniflent puis s'enfuient. Alors on convoque les cochons, et ils bâfrent à tous les coups, si bien que nous avons fini par répertorier ce supplice sous la rubrique "la vengeance des porcs"...La cérémonie se déroulait dans le silence, un silence scandé par des coups. La victime, au bout de trois ou quatre mutilations, était bâillonnée par la douleur et s'évanouissait...Après les coups de plus en plus sonores dans l'état de suspension provoqué par la terreur, c'était le bruit des mâchoires, mais la meilleure trouvaille fut l'hélico. On en pendait un ou deux, par les mains ou par les pieds, sous chacun de nos trois hélicoptères...Ils prenaient de la hauteur puis jouaient à se poursuivre en rasant les arbres. Au bout d'un petit quart d'heure, il ne restait pas grand-chose des pendus...Des haillons de viande, du sang dans les branches, ça faisait beaucoup d'effet...Pourtant, rien ne saurait adoucir la déception finale du bourreau quand il constate, une fois de plus, que la victime s'obstine à ne mourir qu'une seule fois...

L'expérience intérieure de Georges Bataille

 J'exige - autour de moi, s'étend le vide, l'obscurité du monde "réel" - j'exige, je demeure aveugle, dans l'angoisse : chacun des autres est tout autre que moi, je ne sens rien de ce qu'il sent. Si j'envisage ma venue au monde - liée à la naissance puis à la conjonction d'un homme et d'une femme, et même, à l'instant de la conjonction - une chance unique décida de la possibilité de ce "moi" que je suis : en dernier ressort l'improbabilité folle du seul être sans lequel, "pour moi', rien ne serait. La plus petite différence dans la suite dont je suis le terme : au lieu de "moi" avide d'être moi, il n'y aurait quat à "moi" que le néant, comme si j'étais mort.

Cette improbabilité infinie d'où je viens est au-dessous de moi comme un vide : ma présence, au-dessus de ce vide, est comme l'exercice d'un fragile pouvoir, comme si ce vide exigeait le défi que le porte "moi", moi c'est à dire l'improbabilité infinie, douloureuse, d'un être irremplaçable que je suis.

Dans l'abandon où je suis perdu, la connaissance empirique de ma similitude avec d'autres est indifférente, car l'essence du moi tient à ceci que rien jamais ne le pourra remplacer ; le sentiment de mon improbabilité fondamentale me situe dans le monde où je demeure comme lui étant étranger, étranger absolument.

A plus forte raison, l'origine historique du "moi" (regardé par ce "moi" lui-même comme une partie de tout ce qui est objet de connaissance), ou encore l'étude explicative de ses manières d'être ne sont qu'autant de leurres insignifiants. Misère de toute explication devant une exigence inépuisable. Même dans une cellule de condamné, ce "moi" que mon angoisse oppose à tout le reste apercevrait ce qui le précéda et ce qui l'entoure comme un vide soumis à son pouvoir. ["une telle façon de voir rend la détresse d'un condamné étouffante : il s'en moque, toutefois doit souffrir, car il ne l'abandonner.]

Dans ces conditions pourquoi me soucierais-je d'autres points de vue, si raisonnables soient-ils? L'expérience du "moi", de son improbabilité, de sa folle exigence n'en existe pas moins?

vendredi 3 janvier 2025

Denis Lavant lit et interprete Fiches de Kafka

 En fait ce sont des extraits de textes ou du Journal 

L interpretation, puis la mise en scène choisie, ne mettent pas en avant les écrits mais les masquent et ne nous permettent d en avoir que le seul ressenti de l'artiste ou du metteur en scène. Très déçu mais ce n'est que mon avis.

En même,il s'agit de mon blog alors...





Les chrmins de la philosophie. Georges Batzille 4/4