dimanche 18 décembre 2022

Lignes N° 69: Logiques du conspirationnisme

 Lignes est une collection dirigée par  Michel Surya

Article: Le cul par-dessus tête du conspirationnisme    Par Michel Surya


"Attendait-on la révolution? L'a-t-on faite? Qu'a-t-on fait pour la faire ( et à quoi pour cela renoncé)? On l'aura attendue mais pas faite. Tout au plus, et quand tout le monde savait déjà que le temps en était passé: des bris de vitres des banques vite labellisées Black-blocs, les samedis préfectoralement permis; le déraillement de quelque rare train et en rase campagne, qui aura connu moins de retard que n'importe quel autre sous lequel un malheureux se sera jeté. une misère. Toute cette pauvre littérature qui aurait voulu en découdre, regardant en coin du côté de l'action de la seule Résistance (majuscule), qui se prétendait toute prête à s'y comparer v- qu'on ne peut à la fin comparer à rien."



"Des exemples - aucun besoin que je dise de qui je les tire: je veux bien citer, je ne nommerai pas. Ne serait-ce que parce que la plupart ne se nomment pas eux-mêmes. >Quelques-uns, au contraire, se nomment, font usage d'un nom connu ( de beaucoup moins qu'ils ne le croient en même temps), mais de moi quand même qui les ai lus, auquel je les reconnais, parlant encore, parlant sans cesse, qui ne les reconnais pas pour autant - à moi par eux-mêmes rendus méconnaissables.

Parole? Ventriloque bien plutôt. Ventriloque d'époque. Il n'y a pour ainsi dire plus personne pour parler seul. De toutes les érosions dues à la domination, celle-ci est sans doute la plus manifeste, dont eux-mêmes témoignent malgré eux à remarquablement renoncer aux représentations complexex auxquelles ils s'étaient tenus jusqu'alors, ou l'avaient tenté, pour se jeter corps et âme dans des dichotomies si caricaturales qu'on ne les croit pas capables d'avoir eux-mêmes crues ( pour qui la question n'est déjà sans doute pas davantage de "croire" que de "savoir")".



"Au total, ni plus ni moins qu'un pseudo-prophétisme hystérique. La question n'en étant pas moins, pour moi, pour commencer, et de tous les points de vue, politique il est vrai, mais pas seulement, qui l'est de la langue aussi et à fortiori , n'en étant pas moins; dis-je: pourquoi aura-t-il fallu que je lise un jour cette phrase, qui plus est dans un livre que son auteur - que j'ai connu et estimé- m'a lui-même adressé, et sous sa plume: "transhumaniste deviendra une insulte qui fera passer celle de nazi pour un compliment."

Comme je n'aui pas encore cessé de savoir lire, à défaut d'avoir jamais prétendu déjà prophétiser, je ne manque pas de voir que ce n'est pas, dans cette très courte phrase, le mot "transhumaniste" ( dont nul n'a pourtant encore attesté l'existence) que l'auteur met en évidence ( par l'italique), mais "nazi". Lequel selon luide ces deux mots compte-t-il qu'on tienne pour un compliment? Le second. Enoncé hystérique, au moins, révisionniste de facto."

Pour en finir avec le froid...Partie I

 


 

Dimanche 18 décembre 2022

 

Je commence un journal parce que j’ai froid

Je commence un journal parce que j’ai froid sans qu’il n’y ait aucun espoir que celui-ci cesse de quelque façon que ce soit

Et ce n’est pas en courant ou en marchant dans le froid même couverte que celui-ci va s’arrêter puisqu’il vient de l’intérieur

C’est un froid qui est en moi c’est un froid qui est moi.

Pourquoi un journal alors pourquoi un journal

Parce qu’un journal est un chemin vers la fin  il est daté car il va prendre fin un jour un jour je dirais c’est la fin

Je le dirais parce que je parle plus que je n’écris je parle car je suis seule et la compagnie c’est la mienne unique enveloppante terrifiante je n’ai qu’une voix une seule qui ne cesse de m’appartenir elle n’appartient à personne d’autre

Donc je marche et je suis couverte parce que j’ai froid

Celui-ci va durer tant que durera ma vie il ne cessera qu’avec ma vie

Je ne suis plus une animale qui pense qui croit qui n’a pas envie de ne pas croire en la vie je suis humaine donc je crois que j’ai ce pouvoir de mettre un terme à cette souffrance

Depuis quand est-elle là  dans ma chair à me mordre

J’en ai été insensibilisée de par ma volonté humaine de la rendre sourde et parfois supportable

Mais mon humanité ma part humaine a mis à mort ma part animale

 Celle qui aurait fait que je me terrais pour me soigner que je me tairais pour ne pas gêner me cacher pour panser mes plaies  ne pas penser mes plaies

Penser mes plaies pour souffrir encore plus de ce froid

A la limite je ne suis déjà plus cette humaine qui marche dans le froid je suis au-delà de l’humanité j’ai dépassé des bornes infranchissables il y a quelques mois encore

Aujourd’hui j’écris mon journal pour en dater le début mais surtout la fin essentiellement la fin

Déterminer la possibilité d’une fin c’est encore espérer vivre de pouvoir mettre un terme à ce journal sans mettre un terme à la vie à sa vie

Elle marche pour décider qu’elle ne pourra pas mourir

Mais elle en croise d’autres des compagnons de journaux des compagnons de la souffrance intérieure de ces froids infinis que puis-je faire pour eux pour nous quand je ne peux rien pour moi

Nous ne sommes pas ensemble nous sommes les solitudes qui se croisent ne se parlent pas sont dans la volonté de l’ultime anonymat dans la volonté forcenée de ne rien voir et surtout pas les semblables

Je ne suis qu’une pour ne pas être autre je ne suis pas eux car je ne pense être que moi

vendredi 16 décembre 2022

Lignes N°48: Les attentats, la pensée

 Lignes est une collection dirigée par Michel Surya

Article: Une marche blanche   par Jean-Loup Amselle

"D'ailleurs, les réactions venant des milieux postcoloniaux antisémites n'ont pas tardé comme celle du polémiste Dieudonné, dont certains spectacles avaient d'ailleurs déjà fait l'objet d'une interdiction de la part du ministre de l'intérieur, et qui a déclaré : "Je me sens Charlie Coulibaly", amalgame du nom du magazine et de celui du djihadiste ayant commis l'attentat contre l'épicerie cacher. Même si Dieudonné risque une amende de 30 000 euros pour apologie de terrorisme, il n'est pas douteux que cette déclaration a trouvé un écho favorable dans les milieux discriminés black et beur. Et cela, toujours en raison du principe "deux poids - deux mesures" appliqué à la liberté d'expression: pourquoi accuse-t-on Dieudonné de faire de l'humour à propos des récents massacres alors que Charlie Hebdo a publié et continue de publier des caricatures de Mahomet? En fait, à travers la revendication du respect du principe "deux poids- deux mesures", les milieux discriminés réclament précisément une discrimination positive , un traitement de faveur à l'égard d'une religion - l'islam- qui apparait chaque jour davantage comme étant celle des opprimés. Mais le malentendu restera total, tant que les laïques de Charlie Hebdo, du canards enchainé et des milieux libertaires n'auront pas compris que leur revendication universaliste du droit de "bouffer du curé", celui-ci fût-il musulman, ne peut passer auprès de secteurs de l'opinion qui réclament une considération spéciale liée  au statut de religion discriminée qu'est l'islam. Car l'islam est devenu, qu'on le veuille ou non, au même titre que d'autres religions (pentecôtisme) la religion des opprimés, pas seulement des milieux black ou beur mais aussi des français issus de familles non-musulmanes qui y trouvent un substitut à des idéologies universalistes ayant disparu du champ politique et intellectuel". 

jeudi 15 décembre 2022

Lignes N° 42: La pensée critique contre l'éditorialisme

 Lignes est une collection dirigée par Michel Surya

Article: Langage et politique : le pouvoir critique des mots de Bretch à Benjamin  par Serge Mergel


"Dauns une société du spectral, où les sujets se fantomalisent, les évènements se virtualisent, le langage devient univoque, et les consommateurs ne consomment plus que des consommations, la seule chance du discours critique, d'une politique de la langue, de l'art et de la littérature, c'est de reconstituer indéfiniment des univers de rupture. Il faut repenser la rupture comme principe -politique, esthétique, historique. Il faut repenser le principe performatif de la rupture comme ce pouvoir critique des mots, donc comme nouvelle condition de possibilité d'une politique du langage, ou d'une langue comme arme politique et artistique. Bretch et Benjamin, une fois de plus, nous donnent les moyens de rendre intelligibles ce qui se joue de spectral, ou ce qui se joue de "nous" comme illusion, dans l'actualité de nos sociétés contemporaines. Au bord du désespoir, ils nous rappellent que l'on ne peut se contenter de prendre part à la sphère collective de la société, mais qu'il faut occuper une place critique et stratégique dans le processus de production de cette sphère elle-même. Il faut construire des langages, inventer des pratiques, développer des tactiques ou des ruses, qui opèrent sur le lieu même où se produisent les fantômes, sur ces nouveaux lieux virtuels de l'évènement où les individus se vient interpellés comme les sujets d'une illusion, les objets d'une mise en scène, ou d'un théâtre de spectres sans nom."

Lignes N°42: La pensée critique contre l'éditorialisme

 Lignes collection dirigée par Miche Surya

Article: Langage et politique: le pouvoir critique des mots, de Bretch à Benjamin   Par Serge Margel


"Ces nouveaux rapports de production, de division ou de rupture entre politique et société, démantèlent en quelque sorte tout principe de subjectivation et toute politisation de la société. De plus en plus fantomalisés, reproduits par des évènements déjà interprétés, diffusés, fictionnés, et consommés, les individus n'ont plus accès à leur propre subjectivité, n'ont plus de véritable autonomie, ni davantage les moyens d'engager collectivement une politique du langage. La spectralisation des rapports sociaux constitue donc les "sujets" en autant d'objets d'un discours sans sujet -d'une vision sans regard, d'une visée sans intention, d'une interpellation sans adresse, ou d'un langage sans parole. Un langage anonyme et univoque en tout cas , qui n'a de légitimité qu'à pouvoir garantir l'efficacité d'une illusion collective en maintenant les "sujets" dans leurs inaccessibles conditions d'existence, donc en privant leur discours de toute capacité critique et de toute émancipation sociale. Une situation d'actualité qui nouds pousse à reposer la question des liens entre politique et langage, et donc à redéfinir les conditions d'une nouvelle critique, ou d'une nouvelle politique du langage, de la littérature et de l'art, à l'ère des sociétés du spectral".


"C'est ce que souligne et analyse Benjamin, dans ses Essais sur bretch , et en particulier dans "l'auteur comme producteur", prononcé à paris en 1934 à l'institut pour l'étude du fascisme. ?Le pouvoir idéologique de la presse non seulement nivelle les discours, les neutralise, les appauvrit, les affaiblit, les rend uniformes et univoques, passant "par dessus les différenciations conventionnelle entre les genres ,entre l'écrivain et le poète, entre le chercheur et le vulgarisateur", mais il va surtout brouiller, voire effacer ou nier " la séparation entre auteur et lecteur" . Le pouvoir de la presse, c'est d'enrailler ce qui oppose la production et la consommation, en produisant non plus des objets à consommer, mais des objets déjà consommer. Elle nous montre des évènements déjà vus, nous soumet des faits déjà interprétés, elle annonce des situations déjà classés et fabrique des documents déjà archivés, mais sans jamais dire ou énoncer ce qu'elle fait ni montrer les moyens par lesquels elle fait ce qu'elle fait. Ce pouvoir est donc performatif, en ce sens qu'il fait de l'évènement ce qu'il en dit, mais ce pouvoir relève surtout de l'idéologie, en ceci qu'il nie le mécanisme performatif de son propre discours."


"L'intellectuel doit donc occuper la place où se forme et se joue l'idéologie du discours médiatique de la presse. Il doit inscrire son regard critique, développer un langage propre, là où se construit l'illusion du regard. Il doit agencer une une pratique innovante, là où les évènements se produisent dans leur virtualité, les sujets se voient interpellés ,non plus par d'autres sujets, ou des objets communs, mais bien par la médiatisation des évènements - leur codification, leur diffusion, leur consommation. A la manière de Bretch et de Benjamin, il faut repenser le "principe d'interruption", qui dévoile les nouveaux rapports de pouvoir entre langage et politique, ou qui se révèle aujourd'hui la virtualité des rapports de production comme le lieu surdéterminé d'un rapport de consommation. C'est ce que j'ai nommé le déplacement de la cosiété du spectacle -où les rapports sociaux entre personnes sont médiatisés par des images- à la société du spectral, définie comme un ensemble de rapports sociaux entre des sujets interpellés par la production médiatique des évènements. les nouveaux rapports de production, que représente le pouvoir du discours médiatique, non seulement débordent les médias, la presse et la radio, mais structurent surtout et déterminent les conditions performatives de tout acte de langage, de tout rapport entre le langage et l'évènement, entre le mot et les choses, entre les mots et les mots. Dans une société du spectral, ce n'est plus le sujet qui utilise le langage pour parler, pour dire quelque chose à quelqu'un, pour faire des choses avec des mots ou pour faire parler le langage lui-même, mais c'est bien plutôt la construction médiatique des choses et la reproduction des évènements qui "nous" parlent, depuis ce lieu anonyme du pouvoir, ce fantôme de l'idéologie, ou de sa propre illusion. Et quand je dis qu'elles nous "parlent", j'entends par là justement le double horizon spectral du discours: il s'adresse à nous, nous invoque, nous convoque, nous interpelle, mais en même temps il fait de nous un objet, un contenu discursif entièrement construit, produit et interprété, par la médiatisation des évènements".

la société du spectacle Par Guy Debord

 94. L’illusion entretenue plus ou moins explicitement dans l’anarchisme authentique est l’imminence permanente d’une révolution qui devra donner raison à l’idéologie, et au mode d’organisation pratique dérivé de l’idéologie, en s’accomplissant instantanément. L’anarchisme a réellement conduit, en 1936, une révolution sociale et l’ébauche, la plus avancée qui fut jamais, d’un pouvoir prolétarien. Dans cette circonstance encore il faut noter, d’une part, que le signal d’une insurrection générale avait été imposé par le pronunciamiento de l’armée. D’autre part, dans la mesure où cette révolution n’avait pas été achevée dans les premiers jours, du fait de l’existence d’un pouvoir franquiste dans la moitié du pays, appuyé fortement par l’étranger alors que le reste du mouvement prolétarien international était déjà vaincu, et du fait de la survivance de forces bourgeoises ou d’autres partis ouvriers étatistes dans le camp de la République, le mouvement anarchiste organisé s’est montré incapable d’étendre les demivictoires de la révolution, et même seulement de les défendre. Ses chefs reconnus sont devenus ministres, et otages de l’État bourgeois qui détruisait la révolution pour perdre la guerre civile. "


96. L’idéologie de l’organisation social-démocrate la mettait au pouvoir des professeurs qui éduquaient la classe ouvrière, et la forme d’organisation adoptée était la forme adéquate à cet apprentissage passif. La participation des socialistes de la II° Internationale aux luttes politiques et économiques était certes concrète, mais profondément non critique. Elle était menée, au nom de l’illusion

 révolutionnaire, selon une pratique manifestement réformiste. Ainsi l’idéologie révolutionnaire devait être brisée par le succès même de ceux qui la portaient. La séparation des députés et des journalistes dans le mouvement entraînait vers le mode de vie bourgeois ceux qui déjà étaient recrutés parmi les intellectuels bourgeois. La bureaucratie syndicale constituait en courtiers de la force de travail, à vendre comme marchandise à son juste prix, ceux mêmes qui étaient recrutés à partir des luttes des ouvriers industriels, et extraits d’eux. Pour que leur activité à tous gardât quelque chose de révolutionnaire, il eût fallu que le capitalisme se trouvât opportunément incapable de s u p p o r t e r économiquement ce réformisme qu’il tolérait politiquement dans leur agitation légaliste. C’est une telle incompatibilité que leur science garantissait ; et que l’histoire démentait à tout instant. "

La société du spectacle Par Guy Debord

 91     Les premiers succès de la lutte de l’Internationale la menaient à s’affranchir des influences confuses de l’idéologie dominante qui subsistaient en elle. Mais la défaite et la répression qu’elle rencontra bientôt firent passer au premier plan un conflit entre deux conceptions de la révolution prolétarienne, qui toutes deux contiennent une dimension a u t o r i t a i r e par laquelle l’autoémancipation consciente de la classe est abandonnée. En effet, la querelle devenue irréconciliable entre les marxistes et les bakouninistes était double, portant à la fois sur le pouvoir dans la société révolutionnaire et sur l’organisation présente du mouvement, et en passant de l’un à l’autre de ces aspects, les positions des adversaires se renversent. Bakounine combattait l’illusion d’une abolition des classes par l’usage autoritaire du pouvoir étatique, prévoyant la reconstitution d’une classe dominante bureaucratique et la dictature des plus savants, ou de ceux qui seront réputés tels. Marx, qui croyait qu’un mûrissement inséparable des contradictions économiques et de l’éducation démocratique des ouvriers réduirait le rôle d’un État prolétarien à une simple phase de légalisation de nouveaux rapports sociaux s’imposant objectivement, dénonçait chez Bakounine et ses partisans l’autoritarisme d’une élite conspirative qui s’était délibérément placée au-dessus de l’Internationale, et formait le dessein extravagant d’imposer à la société la dictature irresponsable des plus révolutionnaires, ou de ceux qui se seront eux-mêmes désignés comme tels. Bakounine effectivement recrutait ses partisans sur une telle perspective : « Pilotes invisibles au milieu de la tempête populaire, nous devons la diriger, non par un pouvoir ostensible, mais par la dictature collective de tous les alliés. Dictature sans écharpe, sans titre, sans droit officiel, et d’autant plus puissante qu’elle n’aura aucune des apparences du pouvoir. » Ainsi se sont opposées deux idéologies de la révolution ouvrière contenant chacune une critique partiellement vraie, mais perdant l’unité de la pensée de l’histoire, et s’instituant elles-mêmes en autorités idéologiques. Des organisations puissantes, comme la social-démocratie allemande et la Fédération Anarchiste Ibérique, ont fidèlement servi l’une ou l’autre de ces idéologies ; et partout le résultat a été grandement différent de ce qui était voulu."


92. Le fait de regarder le but de la révolution prolétarienne comme immédiatement présent constitue à la fois la grandeur et la faiblesse de la lutte anarchiste réelle (car dans ses variantes individualistes, les prétentions de l’anarchisme restent dérisoires). De la pensée historique des luttes de classes modernes, l’anarchisme collectiviste retient uniquement la conclusion, et son exigence absolue de cette conclusion se traduit également dans son mépris délibéré de la méthode. Ainsi sa critique de la lutte politique est restée abstraite, tandis que son choix de la lutte économique n’est lui-même affirmé qu’en fonction de l’illusion d’une solution définitive arrachée d’un seul coup sur ce terrain, au jour de la grève générale ou de l’insurrection. Les anarchistes ont à réaliser un idéal. L’anarchisme est la négation encore idéologique de l’État et des classes, c’est-à-dire des conditions sociales mêmes de l’idéologie séparée. C’est l’i d é o l o g i e  d e  l a  p u r e  li b e r t é qui égalise tout et qui écarte toute idée du mal historique. Ce point de vue de la fusion de toutes les exigences partielles a donné à l’anarchisme le mérite de représenter le refus des conditions existantes pour l’ensemble de la vie, et non autour d’une spécialisation critique privilégiée ; mais cette fusion étant considérée dans l’absolu, selon le caprice individuel, avant sa réalisation effective, a condamné aussi l’anarchisme à une incohérence trop aisément constatable. L’anarchisme n’a qu’à redire, et remettre en jeu dans chaque lutte sa même simple conclusion totale, parce que cette première conclusion était dès l’origine identifiée à l’aboutissement intégral du mouvement. Bakounine pouvait donc écrire en 1873, en quittant la Fédération Jurassienne : « Dans les neuf dernières années on a développé au sein de l’Internationale plus d’idées qu’il n’en faudrait pour sauver le monde, si les idées seules pouvaient le sauver, et je défie qui que ce soit d’en inventer une nouvelle. Le temps n’est plus aux idées, il est aux faits et aux actes ». Sans doute, cette conception conserve de la pensée historique du prolétariat cette certitude que les idées doivent devenir pratiques, mais elle quitte le terrain historique en supposant que les formes adéquates de ce passage à la pratique sont déjà trouvées et ne varieront plus. "