mardi 11 octobre 2022

Défense d écrire. Par Michel Surya

 Je me permets cette digression anecdotique, parce qu’elle n’est pas sans rapport : j’ai fait longtemps des petits métiers, des métiers « minables » : peu d’heures, aux heures où les autres ne travaillent pas, vivent au contraire (veilleur de nuit par exemple, des années quand même), comme il arrive à des écrivains d’en faire, rarement à des intellectuels, pas à ma place et à ma place aussi bien (du point de vue aussi de ceux avec qui je les faisais), dans un tout petit monde triste et sale ‒ jeunes étudiants étrangers ou des départements d’outre-mer dont les parents n’avaient pas les moyens de financer les études ; vieux flics mis au ban parce qu’alcooliques, dépressifs, racistes sans doute, pas le moins du monde violents pour autant ‒ tout un panel représentatif d’un monde dont la sociologie prétend parler, qui prétend parler de sa « misère », qu’elle peut certes parfois connaître, mais qu’elle n’aura pas à partager, dont elle n’aura pas à se sentir l’égale, et je ne parle pas des salles d’attente de Pôle emploi où j’ai piétiné plus souvent qu’à mon tour, où il n’y a pas que pour moi qu’il n’y avait pas d’emploi, où il n’y en a pour personne en réalité, et depuis si longtemps que des générations entières sont sans savoir ce qu’est la fierté de travailler, encore moins ce qu’est l’humiliation d’avoir à travailler dans les conditions dans lesquelles il faudrait qu’ils travaillent ‒ qui échangeraient même la première contre la seconde (raison pour laquelle, sans doute, le « chômeur » n’a jamais constitué l’une des catégories de prédilection de la sociologie politique).


Il se peut bien que l’humanité s’accommode de la disparition de la consolation majeure que Dieu lui avait été, la question n’en reste pas moins : comment peut-elle s’accommoder aussi de la disparition de cette autre consolation que lui auront été, après, les promesses de l’émancipation et de l’égalité ? Beaucoup de mon travail a tourné et tourne autour de ça, depuis, que cela se voie ou pas, que j’en parle ou pas : de ce désir qu’on voit tout le monde avoir, qu’on a soi-même, d’être réparé (réparation est en soi un beau mot), justifié et consolé. La question n’est plus de la justice, à laquelle il n’y a plus personne à prétendre, à peine plus à croire, qui sait qu’il n’y recourt pas sans risquer d’être humilié plus. Consolation : le mot, c’est vrai, est vieilli, qui sent la religion ou l’enfance. Le temps, longtemps, a semblé venu qu’on en finisse avec. Qu’on s’en débarrasse. Qu’on en eût fini avec, qu’on s’en fût débarrassé, et le temps aurait commencé qu’on y répondît d’une façon politique. Admirable possibilité, admirable promesse, à laquelle j’entends bien que le mot « communisme » a répondu tout un temps, qu’il a répondu à sa « réalisation » près. L’égalité serait possible quand l’éternité ne l’était pas. L’égalité serait possible qui n’aurait plus nul besoin de l’éternité pour l’établir. Mieux même : on devrait à l’égalité d’être libre, quand on aurait dû à l’éternité de n’être qu’un peu plus asservi. Mieux même encore : on n’y dissocierait pas d’être égal et libre. Tout aurait pu commencer alors, le communisme donc, qui a duré si peu. Qui ne recommencera pas avant longtemps.

Ceci m’irrite, qu’il faut bien que je dise, pour dire pourquoi il ne recommencera pas avant longtemps : pour établir le communisme, il faudra plus que jamais en passer par la révolution ‒ aucune urne n’accouchera jamais plus d’aucun communisme. Donc, pour faire la révolution, il faudra prendre les armes, en passer par elles, c’est ainsi et c’est aussi simple. Impossible en France, en France par exemple mais pas seulement, même parmi les classes exploitées qui ne sont pas qu’ouvrières, depuis que, après la guerre, le PCF a prêté la main au gouvernement de l’époque, auquel il participait, pour désarmer la classe ouvrière et résistante (les « milices patriotiques »). La belle devise : De la Résistance à la révolution, dès lors avait fait long feu. La Résistance l’avait emporté, la révolution ne l’emporterait pas. Depuis, il n’y a que les militaires et les flics à porter des armes, et à user d’elles. Qui pour le faire aussi, et contre ? Les intellectuels, qui veulent les uns la révolution, les autres le communisme, quelquefois les deux ? C’est ce qui m’irrite, ou me fait rire, c’est selon et selon les jours : pas un pour avoir jamais eu d’arme entre les mains (sinon les plus anciens, au service militaire, quand il existait encore). Pas un pour savoir ce que c’est qu’une arme, à feu surtout, et pour éprouver (poids, froideur du métal) ce que c’est que d’en avoir une, en main justement. Ce n’est pas si facile de tirer, a fortiori sur autrui (sur soi déjà !) Nous sommes devenus pour cela beaucoup trop doux, beaucoup trop délicats, beaucoup trop compatissants. Et pour tirer sur qui, au juste. Les anciennes tyrannies avaient leurs lieux, leurs figures, avec lesquelles une révolution pouvait en finir. Mais quels lieux, quelles figures ont les nouvelles ? Aucuns, qui sont partout, et sont invisibles (seule invisibilité aujourd’hui, où tout le monde s’emploie à se rendre visible). La révolution, donc, communiste si l’on veut en quelque sens que ce soit, ça aura tout au plus été, vingt ans après le désarmement du peuple résistant : mai 1968. Des slogans (beaux, inspirés), des barricades et des pavés d’un côté ; des coups de matraque et des gaz lacrymogènes de l’autre (pas un mort !). C’est beaucoup, et l’on comprend qu’on reste dans cette nostalgie. Mais les accords de Grenelle ont fait que tout le monde a eu tôt fait de rentrer chez soi, fort de la plus grande grève générale depuis la Libération. Je ne cherche pas à dire que ces accords n’étaient rien (au contraire : pour les exploités d’alors, ce fut beaucoup, inespéré peut-être) ; seulement que ce n’était pas la révolution, ce qu’on dit encore pourtant, sans ciller. Ce n’en fut pas une parce que les syndicats, d’accord avec le pouvoir, ont fait ce qu’il fallait pour que ce n’en fût pas une, et parce que les autoproclamés révolutionnaires n’ont rien fait pour que ce pût en devenir une. Quoi depuis ? les Indignés (tout un programme !), l’occupation des places, les ZAD, Nuit debout… À la vérité, et on en est là, les intellectuels qui parlent de la révolution et du communisme, qui parlent même de révolution communiste, qui en appellent à elle, n’ont pour la plupart jamais eu à vivre et travailler avec des pauvres (chômeurs, exploités, précarisés, prolétarisés) pour lesquels ils seraient en effet justifiés de la faire, et ne savent rien des armes qui seules leur permettraient. Pourquoi, me diras-tu alors, avoir publié des livres qui font l’éloge du communisme, en tous les sens que ce mot peut avoir eu et peut avoir ? Eh bien parce que tout est bon à prendre qui menace le système de domination, qui le compromet, qui lui nuit, y compris ce dans quoi je ne me reconnais que d’un peu loin. Je veux dire : je peux avoir à m’expliquer avec ceux qui haïssent ce système avec moi (Badiou, Bensaïd entre beaucoup d’autres, auxquels cette haine me lie), je ne peux rien vouloir avoir affaire avec ceux auxquels ce système paraît le meilleur, qu’ils défendent par tous les moyens, y compris intellectuels (les convertis, entre autres). Et passer donc alliance avec les premiers pour mettre à mal la puissance des seconds.

samedi 8 octobre 2022

L'espèce humaine par Robert Antelme

Avant Propos


 Il y a deux ans, durant les premiers jours qui ont suivi notre retour, nous avons été, tous je pense, en proie à un véritable délire. Nous voulions parler, être entendus enfin. On nous dit que notre apparence physique était assez éloquente à elle seule. Mais nous revenions juste, nous ramenions avec nous notre mémoire, notre expérience toute vivante et nous éprouvions un désir frénétique de la dire telle quelle. Et dès les premiers jours cependant, il nous paraissait impossible de combler la distance que nous découvrions entre le langage dont nous disposions et cette expérience que, pour la Plupart, nous étions encore en train de poursuivre dans notre corps. Comment nous résigner à ne pas tenter d'expliquer comment nous en étions venus là ? Nous y étions encore. Et cependant c'était impossible. A peine commencions-nous à raconter, que nous suffoquions. A nous-mêmes, ce que nous avions à dire commençait alors à nous paraître inimaginable.

Cette disproportion entre l'expérience que nous avions vécue et le récit qu'il était possible d'en faire ne fit que se confirmer par la suite. Nous avions donc bien affaire à l'une de ces réalités qui font dire qu'elles dépassent {'imagination. Il était clair désormais que c'était seulement par le choix, c'est-à-dire encore par l'imagination que nous pouvions essayer d'en dire quelque chose. j'ai essayé de retracer ici la vie d'un kommando (Gandersheim) d'un camp de concentration allemand (Buchenwald). On sait aujourd'hui que, dans les camps de concentration d'Allemagne, tous les degrés possibles de l'oppression ont existé. Sans tenir compte des différents types d'organisation qui existaient entre certains camps, les différentes applications d'une même règle pouvaient augmente ou réduire sans proportion les chances de survie. 

Les dimensions seules de notre kommando entraînaient le contact étroit et permanent entre les détenus et l'appareil directeur SS. Le rôle des intermédiaires était d'avance réduit au minimum. il se trouve qu'à Gandersheim, l'appareil intermédiaire était entièrement constitué par des détenus allemands de droit commun. Nous étions donc cinq cents hommes environ, qui ne pouvions éviter d'être en contact avec les SS, et encadrés non par des politiques, mais par des assassins, des voleurs, des escrocs, des sadiques ou des trafiquants de marché noir. Ceux-ci, sous les ordres des SS, ont été nos maîtres directs et absolus il importe de marquer que la lutte pour le pouvoir entre les détenus politiques et les détenus de droit commun n'a jamais pris le sens d une lutte entre deux factions qui auraient intrigué le pouvoir. C'était la lutte entre des hommes dont le but était d'instaurer une légalité, dans la mesure où une légalité était encore possible dans une société conçue comme infernale, et des hommes dont le but était d'éviter à tout prix l'instauration de cette légalité, parce qu'ils pouvaient seulement fructifier dans une société sans lois. Sous eux ne pouvait régner que la loi SS toute nue. Pour vivre, et même bien vivre, ils ne pouvaient être amenés qu'à aggraver la loi SS. Ils ont joué en ce sens un rôle de provocateurs. Ils ont provoqué et maintenu parmi nous avec un acharnement et une logique remarquables l'état d'anarchie qui leur était nécessaire. Ils jouaient parfaitement le jeu. Non seulement ils s'affirmaient ainsi aux yeux des SS comme différents de nous par nature, ils apparaissaient aussi à leurs yeux comme des auxiliaires indispensables et méritaient effectivement de bien vivre. Affamer un homme pour avoir à le punir ensuite parce qu'il vole des épluchures et, de ce fait, mériter la récompense du SS et, par exemple, obtenir en récompense la soupe supplémentaire qui affamera davantage l'homme, tel était le schéma de leur tactique. Notre situation ne peut donc être assimilée à celle des détenus qui se trouvaient dans des camps ou dans des kommandos ayant pour responsables des politiques. Même lorsque ces responsables politiques, comme il est arrivé, s'étaient laissé corrompre, il était rare qu'ils n'aient pas gardé un certain sens de l'ancienne solidarité et une haine de l'ennemi commun qui les empêchaient d'aller aux extrémités auquelles se livraient sans retenue les droit commun. 

A Gandersheim, nos responsables étaient nos ennemis. L'appareil administratif étant donc l'instrument, encore aiguisé, de l'oppression SS, la lutte collective était vouée à l'échec. L'échec, c'était le lent assassinat par les SS et les kapos réunis. Toutes les tentatives que certains d'entre nous entreprirent furent vaines.

En face de cette coalition toute-puissante, notre objectif devenait le plus humble. C'était seulement de survivre. Notre combat, les meilleurs d'entre nous n'ont pu le mener que de façon individuelle. La solidarité même était devenue affaire individuelle.

Je rapporte ici ce que j'ai vécu. L'horreur n y est pas gigantesque. Il n y avait à Gandersheim ni chambre à gaz, ni crématoire. L'horreur y est obscurité, manque absolu de repère, solitude, oppression incessante, anéantissement lent. Le ressort de notre lutte n'aura été que la revendication forcenée, et presque toujours elle-même solitaire, de rester, jusqu'au bout, des hommes. Les héros que nous connaissons, de l'histoire ou des littératures, qu'ils aient crié l'amour, la solitude, l'angoisse de l'être ou du non être, la vengeance, qu'ils se soient dressés contre l'injustice, l'humiliation, nous ne croyons pas qu'ils aient jamais été amenés à exprimer comme seule et dernière revendication, un sentiment ultime d'appartenance â l'espèce.

Dire que l'on se sentait alors contesté comme homme, comme membre de l'espèce, peut apparaître comme un sentiment rétrospectif, une explication après coup. C'est cela cependant qui fut le Plus immédiatement et constamment sensible et vécu, et c'est cela d'ailleurs, exactement cela, qui fut voulu par les autres. La mise en question de la qualité d 'homme provoque une revendication presque biologique d'appartenance à l'espèce humaine. Elle sert ensuite à méditer sur les limites de cette espèce, sur sa distance à la "nature» et sa relation avec elle, sur une certaine solitude de l'espèce donc, et pour finir, surtout à concevoir une vue claire de son unité indivisible.

1947.

dimanche 2 octobre 2022

Défense d’écrire Par Michel Surya

 « S’agissant de Proust, sujet pour moi difficile, je veux bien tenter de parler pour te répondre. Des mères d’abord, que Proust selon moi, dis-tu, sauverait. La question n’est pas que de lui, d’abord, elle l’est de beaucoup, parmi lesquels se trouvent sans doute ceux qui l’admirent le plus. Les écrivains ne manquent pas qui n’épargnent pas les pères, qui épargnent tout de même les mères. Les mères qu’ils ont et les mères qu’ils font. Conséquence stricte de ce que je pense ( que je ne pense que pour moi) : pas davantage de descendance que d’ascendance. Ne pas faire des femmes des mères, ne pas faire de soi un père. Ne rien reproduire, surtout pas soi ».

samedi 1 octobre 2022

L'origine de la tragédie Par Friedrich Nietzsche


 "Figurons-nous une génération grandissant avec cette intrépidité du regard, avec cette impulsion héroïque vers le monstrueux, l’extraordinaire ; imaginons l’allure hardie de ce tueur de dragons, l’orgueilleuse témérité avec laquelle ces êtres tournent le dos aux enseignements débiles de l’optimisme, pour « vivre résolument » d’une vie pleine et complète : ne devait-il pas arriver nécessairement que l’expérience volontaire de l’énergie et de la terreur amenât l’homme tragique de cette civilisation à souhaiter un art nouveau, l’art de la consolation métaphysique, la tragédie, comme une Hélène à laquelle il avait droit, et à s’écrier avec Faust :

Et ne devais-je pas, avec une violence passionnée,

Faire naître à la vie la forme la plus divine ? »


L origine de la tragédie. Par Friedrich Nietzsche

 "Déjà, dans la préface à Richard Wagner, c’est l’art, — et non la morale, — qui est présenté comme l’activité essentiellement métaphysique de l’homme ; au cours de ce livre se reproduit à différentes reprises cette singulière proposition, que l’existence du monde ne peut se justifier que comme phénomène esthétique. En effet, ce livre ne reconnaît, au fond de tout ce qui fut, qu’une pensée et arrière-pensée d’artiste, — un « Dieu », si l’on veut, mais, à coup sûr, un Dieu purement artiste, absolument dénué de scrupule et de morale, pour qui la création ou la destruction, le bien ou le mal sont des manifestations de son caprice indifférent et de sa toute-puissance ; qui se débarrasse, en fabriquant des mondes, du tourment de sa plénitude et de sa pléthore, qui se délivre de la souffrance des contrastes accumulés en lui-même. Le monde, l’objectivation libératrice de Dieu, perpétuellement et à tout instant consommée, en tant que vision éternellement changeante, éternellement nouvelle de celui qui porte en soi les plus grandes souffrances, les plus irréductibles conflits, les plus extrêmes contrastes, et qui ne peut s’en affranchir et se libérer que dans l’apparence ; toute cette métaphysique d’artiste peut être traitée d’arbitraire, de vaine, de fantaisiste, — l’essentiel est qu’elle trahit dès l’abord un esprit qui, à tout événement, décida de se mettre en garde contre l’interprétation et la portée morales de l’existence. Ici est proclamé, pour la première fois peut-être, un pessimisme « par-delà le bien et le mal » ; ici cette « perversité du sentiment », contre laquelle Schopenhauer ne se lassa pas de lancer à l’avance ses imprécations et ses foudres, trouve son langage et sa formule, — une philosophie qui ose classer la morale elle-même dans le monde des apparences, qui ose la déclasser, et cela non seulement parmi les « apparences » (dans le sens de l’idéaliste terminus technicus), mais encore parmi les « illusions », comme simulacre, conjecture, préjugé, interprétation, parure, art. Peut-être la profondeur de cette tendance anti-morale peut-elle se mesurer le mieux au silence circonspect et hostile que l’on constate dans tout ce livre à l’égard du christianisme, — du christianisme, comme la plus extravagante variation sur le thème moral qu’il ait été donné à l’humanité d’entendre jusqu’à présent. En vérité, rien n’est plus complètement opposé à l’interprétation, à la justification purement esthétique du monde exposée ici, que la doctrine chrétienne, qui n’est et ne veut être que morale, et, avec ses principes absolus, par exemple avec sa véracité de Dieu, relègue l’art, tout art, dans l’empire du mensonge, c’est-à-dire le nie, le condamne, le maudit. Derrière une semblable façon de penser et d’apprécier qui, pour peu qu’elle soit sincère et logique, doit être fatalement hostile à l’art, je perçus aussi de tout temps l’hostilité à la vie, la répugnance rageuse et vindicative pour la vie même : car toute vie repose sur apparence, art, illusion, optique, nécessité de perspective et d’erreur. Le christianisme fut, dès l’origine, essentiellement et radicalement, satiété et dégoût de la vie pour la vie, qui se dissimulent, se déguisent seulement sous le travesti de la foi en une « autre » vie, en une vie « meilleure ». La haine du « monde », l’anathème aux passions, la peur de la beauté et de la volupté, un au-delà futur inventé pour mieux dénigrer le présent, au fond un désir de néant, de mort, de repos, jusqu’au « sabbat des sabbats », — tout cela, aussi bien que la prétention absolue du christianisme à ne tenir compte que des valeurs morales, me parut toujours la forme la plus dangereuse, la plus inquiétante d’une « volonté d’anéantissement », tout au moins un signe de lassitude morbide, de découragement d’épuisement, profond, d’appauvrissement de la vie, — car, au nom de la morale (en particulier de la morale chrétienne, c’està-dire absolue), nous devons toujours et inéluctablement donner tort à la vie, parce que la vie est quelque chose d’essentiellement immoral, — nous devons enfin étouffer la vie sous le poids du mépris et de l’éternelle négation, comme indigne d’être désirée et dénuée en soi de la valeur d’être vécue. La morale elle-même — quoi ? la morale ne serait-elle pas une « volonté de négation de la vie », un secret instinct d’anéantissement, un principe de ruine, de déchéance, de dénigrement, un commencement de fin ? et par conséquent le danger des dangers ?… C’est contre la morale que, dans ce livre, mon instinct se reconnut comme défenseur de la vie, et qu’il se créa une doctrine et une théorie de la vie absolument contraires, une conception purement artistique, antichrétienne. Comment la nommer ? Comme philologue et ouvrier dans l’art d’exprimer, je la baptisai, non sans quelque liberté, — qui pourrait dire le vrai nom de l’Antéchrist ? — du nom d’un dieu grec : je la nommai dionysienne."

Le Gai-savoir Par Friedrich Nietzsche

 30. Comédie des hommes célèbres.


Les hommes célèbres qui ont besoin de leur gloire, comme par exemple tous les politiciens, ne choisissent plus leurs amis et leurs alliés sans arrière pensée : de celui-ci ils veulent un peu de l’éclat et du reflet de sa vertu, de celui-là la crainte qu’inspirent certaines qualités douteuses que chacun lui connaît. À un autre ils volent sa réputation de paresseux, de fainéant, puisqu’il est utile à leur but de passer par moments pour inattentif et indolent : — ils cachent ainsi qu’ils sont aux aguets ; tantôt ils ont besoin auprès d’eux du fantaisiste, tantôt du chercheur, tantôt du pédant, en quelque sorte comme la présence de leur propre personne, mais il arrive tout aussi souvent qu’ils n’ont plus besoin de tous ceux là ! Et ainsi dépérissent sans cesse leurs entourages et leurs aspects extérieurs, tandis que tout semble vouloir se pousser dans cet entourage et vouloir lui donner du « caractère » ; en cela ils ressemblent aux grandes villes. Leur réputation se transforme sans cesse tout comme leur caractère, car leurs moyens changeants exigent ce changement et poussent en avant tantôt l’une tantôt l’autre de leurs qualités réelles ou supposées, pour les mettre en scène : leurs amis et leurs alliés font partie de ces qualités de scène. Par contre il faut que ce qu’ils veulent demeure d’autant plus ferme, comme édifié en bronze et rayonnant au loin, — et cela aussi a parfois besoin de sa comédie et de son jeu de scène.

L'entretien infini Par Maurice Blanchot

 A propos de la foi de Simone Weil:

"Jamais nous ne mettrons assez de distance entre nous et ce que nous aimons. Penser que Dieu est, c'est encore le penser présent, c'est une pensée à notre mesure, seulement destinée à notre consolation. Il est bien plus juste de penser que Dieu n'est pas, de même qu'il faut l'aimer assez purement pour qu'il puisse nous être indifférent qu'il ne soit pas. C'est pour cette raison que l'athée est plus près de Dieu que le croyant. L'athée ne croit pas en Dieu; c'est le premier degré de vérité, à condition qu'il ne croie en aucune sorte de dieux; si cela est, s'il n'est en aucune manière idolâtre, il croira absolument en Dieu, même en l'ignorant et par la grâce pure de cette ignorance. Ne pas "croire" en Dieu. Ne rien savoir de Dieu. Et n'aimer en Dieu que son absence, afin que l'amour, étant en nous renoncement à Dieu même, soit amour absolument pur et soit " ce vide qui est plénitude".