dimanche 1 mai 2022

MICROBE encyclopedie anarchiste Par Sébastien Faure

  n. m. (grec mikrobios, de mikros, petit et bios, vie)

 

Le mot microbe, créé par le Dr Sédillot en 1878, fut appliqué, d'abord, à des organismes très différents, bien que tous également invisibles à l'oeil nu. Puis il devint presque synonyme de bactérie. Utilisant des microscopes encore très imparfaits, Leenvenhoeck, au XVIIème siècle, avait découvert un grand nombre de ces vivants minuscules, dans les infusions végétales et les matières en décomposition. En 1773, grâce aux progrès survenus dans la construction des instruments d'optique, Müller donne une étude détaillée sur eux, en les désignant sous le nom d'infusoires. Ehrenberg publie, à leur sujet, en 1833, un ouvrage remarquable ; mais il continue de considérer tous ces êtres microscopiques comme des animaux. Un peu plus tard, Cohn et Noegeli devaient les classer dans le règne végétal. Enfin Pasteur et Tyndall (précédés par Raspail) montrèrent le rôle énorme de ces animalcules, tant au point de vue médical qu'au point de vue industriel. Et, dès lors, l'étude des microbes sera l'une des branches essentielles de la science expérimentale. Pasteur démontra que, dans l'état actuel, la vieille formule de Harvey : omne vivum ex ovo (tout vivant sort d'un oeuf), reste vraie. Non qu'il ait déclaré l'homme radicalement incapable de produire de la matière vivante, comme on le laisse croire d'ordinaire pour l'édification des bien-pensants ; dans une conférence faite à la Société Chimique de Paris, le 22 décembre 1883, il donne à entendre qu'il a tenté cette suprême découverte. Mais il établit que les liquides organiques, même les plus putrescibles, sont incapables de donner directement des êtres vivants ; c'est aux germes, qui abondent dans l'air non calciné, que sont dues les altérations qu'ils subissent d'ordinaire. Un liquide, stérilisé au préalable, se conserve indéfiniment dans l'air privé de germes soit par simple filtration à travers une bourre de coton ou d'amiante, soit par une calcination à 130°, soit de tout autre manière. Il n'existe pas actuellement de génération spontanée. En fut-il toujours de même ? Pasteur n'a pas, ne pouvait pas trancher la question. Beaucoup pensent que les conditions physicochimiques des époques primitives ou primaires ont rendu possible l'apparition d'un protoplasma (voir ce mot) rudimentaire mais vivant, qui n'impliquait point l'existence d'un oeuf antérieur. Plusieurs estiment même qu'aujourd'hui encore la vie sort de l'inorganique et que la faible portée, aussi bien de nos instruments que de nos sens, est la seule cause qui nous empêche de le démontrer clairement. Quant à la théorie déjà ancienne des germes se propageant de planète à planète pour y faire éclore la vie, elle a recruté de nombreux partisans, depuis que l'on a mis en relief l'action propulsive des rayons lumineux sur les poussières cosmiques. L'intérêt philosophique, arbitrairement prêté par les penseurs spiritualistes aux expériences de Pasteur sur la génération spontanée, s'avère donc de médiocre importance. Mais elles conduisirent le célèbre chimiste à l'étude approfondie des ferments, puis des virus. De tout temps on avait rapproché les fermentations des maladies infectieuses ; mais alors que le milieu fermentescible est inerte, modifiable et déterminable à notre gré, l'organisme infecté s'avère vivant et d'une complexité impénétrable. Aussi Pasteur rechercha-t-il d'abord les causes profondes de la fermentation : « Depuis longtemps, a-t-il écrit, j'ai été conduit à envisager les fermentations (voir ce mot) comme des phénomènes chimiques corrélatifs d'action physiologique d'une nature particulière. Non seulement j'ai montré que leurs ferments ne sont point des matières albuminoïdes mortes, mais bien des êtres vivants, mais j'ai provoqué, en outre, la fermentation du sucre, de l'acide lactique, de l'acide tartrique, de la glycérine, dans des milieux exclusivement minéraux, preuve incontestable que la décomposition de la matière fermentescible est corrélative de la vie du ferment et que cette matière constitue un de ses aliments essentiels. Ce qui sépare les phénomènes chimiques des fermentations d'une foule d'autres, et particulièrement des actes de la vie commune, c'est le fait de la décomposition d'un poids de matière fermentescible bien supérieur au poids du ferment en action. Je soupçonne que ce caractère particulier doit être lié à celui de la nutrition en dehors du contact de l'oxygène libre. Les ferments sont des êtres vivants, mais d'une nature spéciale, en ce sens qu'ils jouissent de la propriété d'accomplir tous les actes de leur vie, y compris celui de leur multiplication, sans mettre en oeuvre d'une manière nécessaire l'oxygène de l'air atmosphérique. » Plus tard, Pasteur étendra aux maladies contagieuses les propositions fondamentales établies pour les fermentations. Toutes deux résultent de la multiplication d'être vivants invisibles à l'oeil nu, les microbes ; à chaque maladie infectieuse correspond un virus spécifique, comme à chaque fermentation différente un microorganisme particulier. Parasites capables d'une vie indépendante, les virus peuvent être cultivés hors de l'organisme, dans des milieux artificiels ; ce qui procure un excellent moyen d'investigation. Après des recherches approfondies sur les ferments et la maladie de la bière, Pasteur aborda l'étude du charbon, qui décimait alors les troupeaux, puis de la rage. Ses découvertes mémorables lui valurent une gloire dont nous ne contestons pas la légitimité. Mais s'il eut le mérite d'attirer l'attention sur le rôle des microbes, disons que ses successeurs modifièrent ses méthodes et ses idées sur bien des points. Après une phase de vogue extrême, le pasteurisme médical est fort malmené aujourd'hui ; l'explication microbienne des maladies contagieuses, ainsi que la fixité morphologique des microbes venus du dehors ou exogènes sont battues en brèche. On s'arrête de préférence à l'action des glandes endocrines et de leurs produits, à celle des doses infinitésimales, dont les homéopathes avaient déjà montré l'importance, à l'interprétation chimique des maladies et au rôle des équilibres ou arcs nerveux. Néanmoins l'on aurait tort de sous-estimer la place de la microbiologie ; elle reste et restera essentielle en médecine, en chirurgie et dans maintes branches de l'industrie.

Ainsi que nous l'avons dit précédemment, le terme microbe est devenu presque synonyme de bactérie dans le langage courant ; néanmoins certains champignons, des levures et des moisissures surtout, ainsi que plusieurs protozoaires sont à ranger parmi les microbes. Bien que dépourvues de matière colorante en général, les bactéries sont classées parmi les Cyanophycées ou Algues bleues, à cause de leur mode de reproduction. On distingue, d'après leur forme, les Microcoques, corpuscules arrondis tels que les ferments acétiques, les Bacilles, bâtonnets rectilignes comme les microbes du charbon, les Vibrions, filaments incurvés pareils à ceux du choléra, les Spiriles en forme de baguettes spiralées, les Spirochètes, aux spirales serrées, etc... Il existe des virus filtrants, invisibles même avec les meilleurs microscopes, tant leurs dimensions sont exiguës, et qui traversent les bougies-filtres Chamberland. Les virus de la fièvre jaune, de la rage, de la variole, de la scarlatine rentrent dans cette catégorie ; ce sont des bactéries semblet-il, toutefois celui de la fièvre jaune paraît être un protozoaire. Ajoutons que la forme des microbes change avec le milieu nutritif et les variations de température, ce qui rend malaisé parfois leur détermination spécifique. Dans une solution de peptone, à 36°, les vibrions du choléra se transforment en petits bâtonnets, tandis que les bâtonnets du charbon donnent de longs filaments, quand ils sont cultivés dans un bouillon de poule. Nombre de bactéries possèdent des cils vibratiles qui leur assurent une grande mobilité ; on admet que chacune est composée d'une cellule unique, avec membrane et noyau réduit à des granulations éparses de chromatine, dans certaines espèces. Chez les microcoques, le protoplasme est peu volumineux ; toute la partie centrale semble occupée par un noyau. C'est par étranglements successifs que s'opère la multiplication des bactéries ; chaque cellule se coupe transversalement, et les deux parties ainsi engendrées, après avoir grandi, se sectionnent à leur tour. Si le milieu est favorable, la multiplication peut se faire avec une extrême rapidité ; un bacille rameux en donnera parfois quatre millions en douze heures ; mais elle s'arrête lorsqu'il devient contraire. Dans certaines conditions, des spores apparaissent, corpuscules sphériques entourés d'une membrane fort résistante. Protégées contre le froid ou la dessiccation, ces spores gardent longtemps leur vitalité ; elles germent pour se multiplier à nouveau dès que les circonstances redeviennent favorables. Les microbes aérobies ont un besoin absolu d'oxygène ; ils le puisent directement dans l'atmosphère ou le dégagent de combinaisons peu stables où il entre comme élément. Ainsi les bacilles du charbon décomposent l'oxyhémoglobine du sang pour absorber l'oxygène et provoquent l'asphyxie des tissus. Par contre, les microbes anaérobies cessent de se multiplier dès qu'ils sont en contact avec l'oxygène libre ; c'est le cas du bacille butyrique qui, atteint par l'air, devient immobile et meurt. Mais les anaérobies utilisent l'oxygène en combinaison ; ce qui conduit, en définitive, à des résultats identiques. Entre aérobies et anaérobies il existe d'ailleurs de nombreux intermédiaires ; le bacille de la fièvre typhoïde peut vivre sans air, il se développe mieux cependant au contact de l'oxygène. Pour la majorité des bactéries la température la plus favorable est comprise entre 35 et 40° ; beaucoup sont tuées lorsqu'elle s'élève de 60 à 80°. Mais la résistance de leurs spores est parfois très grande ; celles de la gangrène ne sont tuées qu'à 108°, celles du foin à 120° ; celles du charbon peuvent supporter 123°dans un milieu sec. Une température de 100° n'est donc pas suffisante pour obtenir une stérilisation parfaite ; elle tue néanmoins la majorité des germes. Quant aux basses températures, elles restent sans effet ; le microbe de la rage n'est pas tué à -20°, et celui du charbon continue de vivre après avoir supporté -130° pendant toute une journée. À la longue, l'air exerce une action destructive sur la majorité des bactéries, de même la lumière solaire, grâce aux rayons bleus, violets et surtout ultra-violets ; certaines substances dites antiseptiques sont également microbicides, ainsi le bichlorure de mercure, le permanganate de potasse, le formol, l'acide sulfureux, le lait de chaux, le sulfate de cuivre, le chlorure de chaux, l'acide phénique. Pour étudier les microbes on les cultive dans des milieux nutritifs appropriés : bouillons de viande ou de végétaux, peptones, sérum sanguin, tranches de pommes de terre ou de carottes, fruits, morceaux de gélatine ou de gélose. Ensemencées au préalable, ces substances sont conservées dans des tubes ou des ballons et maintenues à la température de 35°. Les laboratoires bactériologiques arrivent à disposer d'une collection de microbes très variés ; plusieurs toutefois n'ont pu être cultivés de la sorte jusqu'à présent. Veut-on obtenir un milieu liquide, un bouillon de viande par exemple, on commence par faire macérer à froid, dans un litre d'eau, 500 grammes de boeuf ou de veau que l'on a divisé, au préalable, en menus fragments. Après avoir exprimé ce mélange, on ajoute 5 grammes de sel marin, plus 1 gramme de phosphate de soude, au bouillon obtenu, que l'on maintient dix minutes dans un autoclave à 115° et que l'on passe sur un filtre mouillé. Une solution de soude au dixième permet ensuite de neutraliser ; puis le liquide est de nouveau maintenu quinze minutes dans un autoclave à 120°. La liqueur filtrée sera répartie dans des tubes ou des ballons, stérilisés au préalable, et refermés ensuite avec un tampon d'ouate. Pour obtenir un milieu solide à la gélatine, on ajoute 100 grammes de gélatine à 1000 grammes de bouillon ; on porte à l' ébullition et lorsque le mélange est ramené à 50°, on colle au blanc d'oeuf et on alcalinise faiblement. Après quinze minutes d'autoclave à 110°, on filtre et répartit le produit dans des tubes stérilisés que l'on portera de nouveau à 110°, durant dix minutes. Plus tard, à l'aide d'une pipette ou d'une aiguille stérilisée, on introduira, dans le milieu liquide ou solide, une minime portion de substance contenant le microbe à cultiver. Par d'ingénieux procédés, l'on parvient à isoler une espèce de bactéries de toutes les autres qui coexistent avec elle dans le milieu ambiant et l'on arrive à des cultures pures permettant de démontrer, par inoculation, que tel ou tel microbe est l'agent d'une maladie donnée. Le même milieu ne convient pas à toutes les espèces indifféremment ; le bacille tuberculeux qui prospère dans le sang gélosé ou glycériné, ne pourra vivre dans la gélose pure. Ajoutons que la virulence d'un microbe pathogène peut s'accroître ou diminuer, selon les conditions de culture ; elle s'aggrave, pour le microcoque rabique, en passant par l'organisme du lapin ; elle s'atténue à 42° 5, pour le bacille charbonneux qui, inoculé impunément aux animaux, constitue alors un vaccin.

Fermentations et maladies sont deux manifestations particulièrement étudiées de l'activité microbienne. La fermentation alcoolique est provoquée par des champignons, les levures, dont la multiplication s'opère par bourgeonnement et qui vivent, soit au contact de l'air en se comportant comme une plante ordinaire, soit dans un milieu privé d'oxygène libre où elles doivent résister à l'asphyxie. Dans ce dernier cas, la levure de bière secrète l'invertine et la zymase, deux diastases dont la première transforme la saccharose en glucose et la seconde détermine la fermentation du glucose. Levure ellipsoïde et levure apiculée secrètent seulement la zymase. C'est sous l'influence du mycoderma aceti que s'accomplit la fermentation acétique ou transformation de l'alcool éthylique en acide acétique. La bactérie lactique, essentiellement aérobie, utilise les lactoses et les glucoses pour donner l'acide lactique. Quant au ferment butyrique, le bacille amylobacter, très l'épandu dans la nature, il est l'agent habituel de décomposition des tissus végétaux, mais reste sans action sur les tissus lignifiés ou subréfiés, ainsi que sur certaines variétés de cellulose. Il se substitue souvent à la bactérie lactique, quand l'oxygène est épuisé ; à l'état libre, ce dernier gaz le tue rapidement.

La science chirurgicale fit aussi une heureuse application des principes de Pasteur. Peut-être lui procura-t-elle son plus grand triomphe dans l'ordre médical, car on a reconnu que l'obscur travail des infiniment petits n'entre pour aucune part dans l'origine de nombreuses maladies. L'infection des plaies rendait souvent mortelles des opérations considérées présentement comme anodines. On ignorait la cause de cette infection, et les microbes les plus virulents, introduits par l'opérateur, pullulaient bientôt, provoquant des complications fatales. Elles ont à peu près disparu et, avec elles, le principal danger des interventions chirurgicales : septicémie, érysipèle, tétanos, infection purulente sont de lointains souvenirs. Les plaies faites au cours des opérations guérissent seules, maintenant, en quelques jours. Dès 1830, un humble médecin de campagne, Jean Hameau, avait eu l'intuition géniale des méthodes qu'il fallait employer ; Hoeberlé, Le Fort et d'autres attribuaient une énorme importance aux soins de propreté ; Alphonse Guérin, vers la fin de 1870, songeait à préserver les membres amputés du contact de l'air. Mais c'est un chirurgien d'Edimbourg, Lister, qui, s'inspirant des travaux de Pasteur, créa vraiment la méthode antiseptique. Aujourd'hui, nouveau perfectionnement, tous les objets mis en contact avec la plaie sont, au préalable, stérilisés par la chaleur : instruments, aiguilles, agrafes passent dans des étuves sèches ; ouate, fil, objets de pansement dans des autoclaves. L'opérateur porte des gants, un masque, une blouse stérilisés ; malheureusement, malgré les lavages et brossages de la peau à l'endroit que le bistouri doit attaquer, malgré la teinture d'iode dont on la recouvre, des germes peuvent subsister, et l'air des salles d'opération n'est, lui aussi, que bien difficilement purifié des poussières qui voltigent partout. Ces derniers progrès se sont accomplis sous l'impulsion de Terrier qui, à la méthode antiseptique de Lister, substitua la méthode aseptique ; la première luttait contre l'infection des plaies par des moyens chimiques ; la seconde vise à l'éviter par l'emploi généralisé de la stérilisation préalable. On voit quelles prodigieuses répercussions les recherches microbiennes ont eu sur la chirurgie.

En médecine pure, après avoir voulu tout expliquer par les bactéries, on a constaté que bien des maladies étaient d'ordre biologique et soulevaient des difficultés qui ressortissent tant de la haute physique que de la chimie transcendante. Néanmoins, lorsqu'il s'agit de maladies transmissibles, c'est à la microbiologie qu'il faut recourir pour en connaître et les causes et les remèdes.

Tuberculose, syphilis, diphtérie, fièvre typhoïde, choléra, charbon, rage, peste, fièvre jaune, fièvres paludéennes, tétanos, dysenterie, teignes, fièvre récurrente, maladie du sommeil, variole sont du nombre ; et l'on sait que plusieurs de ces affections comptent parmi les pires fléaux du genre humain. Koch découvrît, en 1882, le bacille de la tuberculose, mais ni lui ni aucun chercheur n'a pu trouver, jusqu'à présent, de sérum d'une efficacité indiscutable contre cette maladie si répandue. C'est dans les poumons, dont il détruit les tissus en formant de petits corps grisâtres et durs, les tubercules, qu'il s'installe de préférence ; ces tubercules s'amolliront plus tard et se transformeront en crachats, laissant à leur place des excavations ou cavernes qui s'agrandissent avec les progrès de la maladie. Le bacille de Koch possède cette particularité d'avoir une membrane imprégnée de cire.

Nous dirons peu de chose du tréponème, producteur de la syphilis, dont on parlera ailleurs ; il est très difficile à étudier parce que sa culture est impossible dans nos milieux artificiels, soit liquides, soit solides. On sait les ravages causés en Afrique par la maladie du sommeil qui atteint les animaux domestiques et les hommes ; elle est due, à un protozoaire, le trypanosome, inoculé dans le sang par la piqûre de la mouche tsé-tsé. Contre nombre d'affections microbiennes, le charbon, la rage, la diphtérie, la fièvre typhoïde, la peste, par exemple, on a trouvé des vaccins efficaces. Ce fut le médecin anglais Jenner qui, en 1796, découvrit le premier vaccin ; la variole faisait de grands ravages en Europe ; Jenner avait observé que les personnes ayant eu aux mains la vaccine ou cow-pox, maladie bénigne qui produit des pustules sur le pis des vaches, étaient immunisées contre la variole humaine. Il eut l'idée de pratiquer méthodiquement l'inoculation de la vaccine ; et les résultats obtenus confirmèrent ses suppositions. Depuis les découvertes de Pasteur, la liste des vaccins ne cesse heureusement de s'accroître d'année en année. Si le cancer, ce mal effroyable, était d'origine microbienne, on pourrait espérer qu'un jour un sérum serait découvert contre lui. Mais beaucoup ne l'attribuent point à l'action des infiniment petits ; ses causes véritables seraient d'une toute autre nature, et l'on devrait chercher dans un sens différent pour obtenir sa guérison. Disons qu'à ce sujet, l'on ne peut hasarder aucune affirmation sûre. A côté des microbes pathogènes, il en existe un grand nombre qui n'exercent aucune action nocive sur l'homme ou les animaux ; quelques-uns sont utiles, on le remarque à propos de la digestion. C'est le bacille amylobacter qui, dans notre estomac, décompose la cellulose des végétaux tendres, dans une proportion de 25 à 50 p. 100 ; proportion qui devient plus considérable chez les herbivores.

L'atténuation de la virulence, lorsque le microbe pathogène est soumis à certaines conditions, a permis la création de vaccins artificiels. Maintenue huit jours à 42° 5, une culture de bacille charbonneux devient inoffensive. Elle est, de plus, capable de conférer l'immunité, comme le démontrèrent les expériences faites par Pasteur, le 5 mai 1881, à la ferme de Pouilly-le-Fort, près de Melun. L'immunité que confère l'inoculation résulte d'une réaction humorale de l'organisme, productrice d'anticorps qui agglutinent et dissolvent les corps étrangers. Chez le cobaye, vacciné au préalable contre le choléra, l'on constate après une injection du bacille virgule, cause de la maladie, que le liquide péritonal agglutine les microbes en amas granuleux puis les dissout. De délicates expériences ont même prouvé que cette action dissolvante est due à deux substances : une substance sensibilisatrice développée par le sérum (elle est spécifique et n'agit que sur les microbes de l'espèce injectée) ; une substance complémentaire existant dans le sang normal et qui agit sur les microbes les plus divers. Quand certaines espèces animales jouissent d'une immunité naturelle, qui les protège contre des maladies microbiennes déterminées, c'est qu'elles renferment normalement, dans leurs humeurs, les anticorps qui lutteront contre les germes de ces maladies. Le sérodiagnostic utilise la formation de sensibilisatrices spécifiques pour se prononcer sur l'existence ou non de telle ou telle affection. On peut, d'ailleurs, conférer l'immunité avec des toxines microbiennes atténuées. Si l'on filtre un bouillon de bacille diphtérique, le liquide obtenu sera privé de microbes, mais contiendra toujours les toxines que secrétèrent ces derniers ; toxines fort dangereuses et dont l'inoculation, à des doses infinitésimales, provoquera les accidents paralytiques de la diphtérie ordinaire. Or, atténuées par une chauffe à 37°, pendant trois semaines, en présence d'une petite quantité de formol, ces toxines n'ont pas d'effet nocif et prémunissent contre la maladie. De plus, l'entraînement développe l'immunité ; grâce à des injections graduées et successives, un cheval arrive à jouir d'une super-immunité. Pour obtenir le sérum qui sauvera l'enfant atteint de diphtérie pure, il suffira dès lors de saigner ce cheval, et de mettre en réserve, dans des flacons stérilisés, le sérum recueilli après coagulation. Vaccins et sérums sauvent les patients grâce à des antitoxines ; mais la vaccination conduit l'organisme à les produire lui-même et confère ainsi une immunité durable, tandis que le sérum les introduit du dehors et ne provoque qu'une immunité passagère : le premier est préventif, le second curatif. Le nombre des sérums ne cesse de croître comme celui des vaccins ; il en existe contre le tétanos, le choléra, le charbon, et la sérothérapie est devenue une branche importante de la médecine.

Mais l'introduction, dans l'organisme, de colloïdes microbiens vivants ou non vivants n'a pas toujours pour effet de le rendre réfractaire à la maladie ; parfois, au contraire, elle le rend plus sensible à une atteinte ultérieure. Ce phénomène est appelé anaphylaxie ; il oblige à des précautions dans l'emploi des sérums curatifs. Personne ne peut soupçonner quelles découvertes futures nous réservent les recherches micro-biologiques ; nous avons assez parlé de celles qui sont acquises aujourd'hui, pour montrer combien utile, et aussi combien complexe, est l'étude des infiniment petits.

 

– L. BARBEDETTE.

MÉTRIQUE encyclopedie anarchiste par Sébastien Faure

 (SYSTÈME) n. m. (du latin, metricus ; en grec, métrikos)

 

Le système métrique est l'ensemble des mesures qui ont le mètre pour base. Le système métrique est décimal, parce que les multiples et les sous-multiples des diverses unités varient comme les puissances de dix. Ce système est établi sur les bases suivantes :

a) Pour chaque espèce de grandeurs, les différentes unités sont des multiples ou des sous-multiples décimaux de l'unité principale ;

b) Toutes les unités principales dérivent d'une mesure unique : le mètre, l'unité principale de longueur ;

c) Le rapport liant les unités principales des différentes espèces de grandeurs est également décimal.

Antérieurement à la réforme du système des poids et mesures, les systèmes en vigueur présentaient de graves inconvénients. Ils étaient loin d'être simples et uniformes. Les subdivisions des diverses unités se déduisaient mal les unes des autres ; des mesures portant le même nom variaient d'une région à l'autre. Il en résultait des difficultés extrêmes pour les calculs. C'est ainsi que nous rencontrons parmi les anciennes mesures qui avaient généralement cours avant l'établissement du système actuel :

la toise, valant environ 1 m. 94 ;

le pied, qui valait le 1/6 de la toise, soit environ 0 m. 323 ;

le pouce, représentant le 1/12 du pied et valant 0 m.027 ;

la ligne, représentant le 1/12 du pouce et valant 0 m. 002.

 

Déjà, différents rois de France avaient songé à remédier aux inconvénients des anciens systèmes de mesures. L'Assemblée Constituante réalisa cette pensée et un décret du 8 mai 1790 décida l'uniformité des poids et mesures pour l'étendue de la France. Pour donner à ce système une base invariable, on eut la pensée de la prendre dans les dimensions du globe. Une commission de savants, parmi lesquels figuraient Laplace, Monge et Lagrange, proposa de fonder le nouveau système sur une unité de mesure fondamentale naturelle qui devait être invariable et facile à trouver. En même temps elle décida de donner à tout le système la forme décimale, ce qui est sans conteste le plus grand progrès accompli dans le domaine des poids et mesures (voir ce mot), et elle établit que pour toutes les mesures de longueurs, de contenu et de poids, une unité déterminée de longueur : le mètre, servirait d'étalon.

Pour établir l'unité fondamentale du nouveau système métrique, il fallut exécuter, avec des méthodes perfectionnées, d'observation et de calcul, des mesures de degrés aussi exactes que possible sur un méridien, c'est-à-dire sur un arc d'ellipse perpendiculaire à l'équateur et passant par les deux pôles, de l'axe de la terre (voir Méridien). Les astronomes Méchain et Delambre mesurèrent le grand arc méridien entre Dunkerque, sur la côte septentrionale de la France, et Barcelone, sur la côte nord de l'Espagne. Ce méridien fut ensuite prolongé, pendant les premières années du XIXème siècle, en 1806, jusqu'à l'île de Fermentera, à l'ouest des îles Baléares, par les astronomes Biet et Arago, qui furent chargés de collaborer aux mesures entreprises par Méchain et Delambre afin d'en activer l'achèvement. Ils terminèrent donc la mesure de l'arc de méridien en question et calculèrent qu'un méridien entier devait contenir 20.522.960 toises et que la longueur du 1/4 du méridien, c'est-à-dire la distance du pôle à l'équateur, était égale à 5.130.740 toises. Cette longueur a été divisée par dix millions et on a trouvé pour la longueur du mètre 0 toise 513.074 ou 443.296 lignes de Paris, ou encore 3 pieds, 11 lignes 296 millièmes, On construisit alors trois barres de platine ayant cette longueur, qui furent déposées aux Archives Nationales et, ce fut la longueur d'une de ces barres, prise à la température de zéro degré centigrade, qui constitua le mètre. Avec le temps ces mètres étalons s'usèrent considérablement par suite des nombreuses comparaisons pour lesquelles on les utilisa et à cause de la résistance insuffisante du platine. On décida donc, en 1872, de reconstruire de nouveaux prototypes du mètre avec un alliage de métaux particulièrement résistant et en leur donnant une forme spéciale. C'est donc cette unité qui est devenue la base du système métrique des mesures, dont les principaux avantages sont de ramener le calcul des grandeurs rapportées aux mesures métriques au calcul des nombres entiers et décimaux, et de faire dépendre le poids d'un corps de son volume et de son poids spécifique.

Un décret du 2 novembre 1801 avait rendu le système métrique obligatoire, mais à la suite de vives protestations, le gouvernement autorisa la fabrication de mesures, dites usuelles, qui portaient le nom des anciennes, mais qui étaient en rapport exact avec les nouvelles ; ainsi il y eut un pied égal au tiers du mètre, une toise de deux mètres, etc.

Ce n'est que depuis la loi du 4 juillet 1837, exécutoire à partir du 1er janvier 1840, que le nouveau système a été rendu officiellement exclusif, qu'il a été accepté effectivement par les masses. Un grand nombre de nations ont adopté le système métrique, qui comprend les unités de longueur, de surface, de volume, de capacité et de poids.

Mais la base fondamentale du système métrique n'est rien moins qu'invariable. En effet, le rapport du mètre à la circonférence de la terre est arbitraire difficile à obtenir et n'est mesurable qu'avec inexactitude. Cette opération est toujours susceptible d'un perfectionnement ultérieur avec les progrès de la science. Les mesures exactes d'arcs de méridien qui ont eu lieu au cours du XIXème siècle, établissent qu'aujourd'hui le mètre étalon se trouve être trop court d'environ 2/10 de millimètre (exactement 19/100e de mm.). Les savants ont estimé qu'il était inutile de recommencer, pour un écart si faible, les longues et minutieuses expériences qui ont servi à établir l'étalon prototype. Le mètre est donc, comme les autres unités anciennes, une mesure conventionnelle ; il ne représente donc plus, actuellement, exactement la dix millionième partie du quart du méridien terrestre, et il convient de le définir comme suit : le mètre est la longueur, à la température de zéro degré centigrade, d'une barre de platine iridié – prototype international – en forme d'X, déposée au bureau international des poids et mesures, au pavillon de Breteuil, à Sèvres, près de Paris.

Notre système métrique comprend six espèces d'unités qui sont : le mètre pour les mesures de longueurs ; le mètre carré pour les mesures de surface ; le mètre cube pour les mesures de volume ; le litre pour les mesures de capacité ; le gramme pour les mesures de poids ; le franc pour les monnaies. Pour évaluer avec plus de facilité les diverses grandeurs on emploie avec les unités principales, des multiples et des sous-multiples décimaux de ces unités. Les multiples se forment à l'aide des mots grecs suivants placés devant le nom de l'unité principale : Déca qui signifie dix ; hecto qui signifie cent ; kilo qui signifie mille ; myria qui veut dire dix mille. Les sous-multiples s'expriment à l'aide des mots latins suivants que l'on place comme les précédents, devant l'unité principale : déci qui veut dire dixième ; centi qui veut dire centième ; milli signifiant millième.

Mesures de longueur : Mesures servant à évaluer l'étendue considérée sous une seule dimension : la longueur. Le mètre en est l'unité principale. Les multiples du mètre sont le décamètre, l'hectomètre, le kilomètre et le myriamètre valant respectivement 10, 100, 1.000 et 10.000 mètres. Le mégamètre, utilisé en géodésie, vaut 1 million de mètres. Les astronomes emploient fréquemment l'unité astronomique, représentant la distance de la Terre au Soleil, soit 149.400.000 kilomètres. L'année lumière qui est la distance parcourue en un an par la lumière qui voyage à raison de 300.000 kilomètres à la seconde, soit 9 trillions 467 milliards de kilomètres, et le parsec (dérivé du parallaxe-seconde) qui vaut 3 1/4 année lumière, soit 31 trillons de kilomètres, sont des unités également employées en astronomie.

Les sous-multiples du mètre sont le décimètre, le centimètre, le millimètre valant respectivement le 1/10, le 1/100, le 1/1.000 du mètre. Les microbiologistes et les physiciens ont adopté des unités plus petites encore : le micron, millionième partie du mètre ; la millionième partie du millimètre et le tenth-mètre ou dixmillionième partie du millimètre.

Mesures de surface : Mesures servant à évaluer l'étendue considérée sous deux dimensions : longueur et largeur. L'unité principale est le mètre carré ou le carré qui a un mètre de côté. Les multiples du mètre carré sont le décamètre carré, l'hectomètre carré, le kilomètre carré valant respectivement 100, 10.000 ; un million de mètres carrés. Les sous-multiples sont le décimètre carré qui vaut le centième du mètre carré ; le centimètre carré qui vaut le dix-millième du mètre carré et le millimètre carré valant le millionième du mètre carré. Les multiples et les sous multiples du mètre carré forment une suite d'unités qui sont de cent en cent fois plus grandes ou plus petites. Les mesures agraires qui servent à évaluer des terrains de peu détendue ont une unité principale : l'are, valant un décamètre carré ; l'hectare, son seul multiple, égale cent ares ou un hectomètre carré ; le centiare ou mètre carré est le seul sous multiple de l'are.

Mesures de volumes : Mesures servant à évaluer l'étendue considérée sous trois dimensions : longueur, largeur et épaisseur ou hauteur. L'unité principale est le mètre cube. Les multiples de ce dernier sont peu usités, ce sont le décamètre, l'hectomètre, le kilomètre et le myriamètre cubes. Les sous-multiples sont : le décimètre cube, le centimètre cube, le millimètre cube valant respectivement le millième, le millionième et le milliardième du mètre cube. Les multiples et les sousmultiples du mètre cube forment une suite d'unités qui sont de 1.000 en 1.000 fois plus grandes ou plus petites.

Le stère est l'unité principale employée pour évaluer le volume du bois de chauffage. Il vaut exactement un mètre cube et n'a qu'un multiple et un sousmultiple: le décastère valant dix stères et le décistère qui vaut la dixième partie du stère.

Les mesures de capacité sont celles que l'on emploie pour mesurer le liquide et les matières sèches. L'unité principale de capacité est le litre, dont la contenance égale un décimètre cube. Les multiples du litre, ainsi que ses sous-multiples s'expriment de la même façon que ceux du mètre et forment une suite d'unités de dix en dix fois plus grandes ou plus petites. Le litre est le volume d'un kilogramme d'eau pure prise à son maximum de densité et pesée dans le vide, (Définition théorique.)

Mesures de poids : Mesures dont on se sert pour peser. L'unité principale de poids est le gramme, qui représente le poids dans le vide d'un centimètre cube d'eau distillée prise à son maximum de densité, c'est-à-dire à la température de 4 degrés centigrades. (Définition théorique.)

Les multiples du gramme s'expriment comme ceux du mètre et du litre ; ils forment eux aussi une suite d'unités de dix en dix fois plus grandes. Dans le commerce et l'industrie, où souvent on a besoin de fortes pesées, on se sert du quintal qui vaut 100 kilos et de la tonne qui en vaut 1.000. Les sous-multiples du gramme expriment des unités de dix en dix fois plus petites que l'on obtient aisément en faisant précéder le mot gramme des termes latins que nous avons nommés.

Les monnaies se rattachent au système décimal, par le franc qui pèse cinq grammes et qui doit être formé de neuf parties d'argent et d'une partie de cuivre. Inutile d'ajouter qu'aujourd'hui cette convention est loin d'être respectée ; nos monnaies sont remplacées en majeure partie par des billets de banque et les rares pièces de monnaies encore en circulation sont loin d'être conformes à la définition primitive. Nous n'insisterons pas plus longtemps sur cette partie du système métrique.

La lecture de ce qui précède renseignera, mieux qu'une longue dissertation, sur les avantages du système actuel des poids et mesures. Un nombre déjà important de pays les ont compris et ont rendu le système métrique obligatoire sur leur territoire et dans leurs colonies, au moins pour les transactions officielles et publiques : Ce sont l'Allemagne, la République Argentine, le Chili, l'Autriche, la Belgique, la Bulgarie, le Brésil, la Colombie, le Danemark, l'Espagne, la France, les Pays-Bas, l'Équateur, la Grèce, la Hongrie, l'Italie, le Mexique, la Norvège, le Pérou, le Portugal, la Russie, la Roumanie, la Serbie, la Suède, le Vénézuela, la Suisse. D'autres en admettent seulement l'usage facultatif. Tels les États-Unis, la Grande-Bretagne et ses dépendances, l'Égypte, etc...

On comprend mal l'esprit particulariste, la routine ou l'amour-propre qui retiennent ces nations à des mesures incommodes et aux calculs compliqués, incomprises au dehors. Si, entre autres, les pays de langue anglaise entraient dans le groupe des nations ralliées au système métrique, un pas décisif serait fait vers la généralisation de ce système, car il deviendrait pratiquement mondial. Cette unification apporterait aux échanges internationaux, paralysés par des restrictions et des obstacles de tout ordre, des facilités profitables à tous les peuples.

 

– CHARLES ALEXANDRE.

MÉTIER encyclopedie anarchiste de Sebastien Faure

 

 n. m. (anciennement : mestier ; du latin populaire misterium, altération de ministerium, office, service)

 

Le mot métier désigne certaines machines ; il peut s'appliquer à une profession quelconque ; surtout il est synonyme d'art manuel. En ce qui concerne la technique des métiers, le machinisme industriel, la socialisation des instruments de production, l'orientation professionnelle, etc..., nous renvoyons aux articles spéciaux. Ici nous étudierons la raison d'être des métiers, le sens de leur évolution, la parenté originelle et durable qui permet d'associer l'habileté manuelle au savoir et à la beauté. Inférieur par la force ou l'adresse à nombre d'espèces animales, faible et presque désarmé, lorsqu'il est réduit à la seule puissance de ses jambes et de ses bras, l'homme possède, par contre, cette supériorité incomparable de savoir se servir d'outils. Lancer des pierres, frapper avec un bâton, déchirer à l'aide d'un éclat de silex, ces actions, si simples en apparences et qui réclamaient si peu de réflexion, marquèrent pour l'activité humaine le début d'une ère nouvelle. Utiliser la matière inerte pour décupler ses forces organiques, contraindre la nature à le servir, le chelléen savait le faire et probablement aussi ses ancêtres très lointains dont la préhistoire (voir ce mot) parle encore à peine. Les premiers métiers de nous connus consistèrent à tirer, de morceaux de silex : haches, couteaux, racloirs et instruments divers. Pour aboutir là, les efforts de bien des générations furent indispensables, car la pierre n'est point matière docile ; à l'époque de la pierre taillée, la psychologie du sculpteur reste rudimentaire, mais son adresse manuelle est considérable déjà. En affirmant, de l'homme, qu'il a une intelligence parce qu'il a une main (voir ce mot), Anaxagore était plus proche de la vérité qu'on ne le croit d'ordinaire. C'est au cours de sa lutte contre la matière que l'esprit s'est développé ; la main est aujourd'hui l'instrument docile de la pensée, mais la pensée fut éduquée par le travail de la main, à l'origine. Parce qu'il a façonné bois et pierre, afin de les utiliser comme instruments, l'homme s'est éloigné du gorille pour devenir l'être raisonnable qui commande en maître aux éléments. Entre les métiers assurant la fabrication des haches de silex, puis, plus tard, des objets en ivoire ou en bois de renne, et les métiers modernes, les différences s'avèrent prodigieuses ; néanmoins, les seconds dérivent des premiers. L'histoire de leurs perfectionnements successifs se confond avec l'histoire même du progrès humain. Ajoutons que technique manuelle, art et science restèrent longtemps confondus. C'est afin de mieux régler les travaux des champs que le laboureur désira connaître le cycle exact des saisons, c'est afin ne de pas s'écarter de la bonne route que le pilote s'intéressa aux mouvements sidéraux ; il n'est pas jusqu'aux mathématiques qui ne se confondent, à l'origine, avec l'art de l'architecte et de l'arpenteur. Bien plus tard seulement la connaissance scientifique cessa d'être associée à la pratique d'un métier pour devenir spéculative et désintéressée. Même aujourd'hui, certaines professions manuelles exigent un savoir théorique de haute qualité. Quant à l'art, il resta durant des millénaires, intimement uni à l'exercice des métiers. Sculpter, peindre, etc..., supposent, il est vrai, des qualités mentales qu'on ne saurait confondre avec la dextérité manuelle ; mais c'est à des objets d'utilité pratique que l'homme appliqua d'abord ses talents d'artiste. Le décorateur, l'architecte furent longtemps de simples constructeurs ; le potier devint rapidement peintre et dessinateur ; le fondeur, ouvrier d'art. Si nous passons, de l'époque préhistorique, à celle mieux connue déjà de l'Égypte ancienne, nous trouvons l'artisan ravalé au niveau de la bête par les puissants de ce temps-là. « J'ai vu le forgeron à la gueule du four, lit-on sur certains papyrus ; ses doigts sont rugueux, comme des objets en peau de crocodile ; il est puant plus qu'un oeuf de poisson. Les bras du tailleur de pierres sont usés... ses genoux et son échine sont rompus. Les bras du maçon s'usent au travail ; il se ronge lui-même, ses doigts lui sont des pains ; il se fait humble pour plaire ; quand il a son pain, il rentre à la maison et bat ses enfants. Le tisserand est plus malheureux qu'une femme ; il ne goûte pas l'air libre. Si, un seul jour, il manque à fabriquer la quantité d'étoffe réglementaire, il est lié, comme le lotus des marais. C'est seulement en gagnant par des dons de pain les gardiens des portes qu'il parvient à voir la lumière du jour. Le teinturier, ses doigts puent l'odeur des poissons pourris ; ses yeux sont battus de fatigue ; sa main ne s'arrête pas ; il passe son temps à couper des haillons ; c'est son horreur que les vêtements. Le cordonnier est très malheureux ; il mendie éternellement ; sa santé est celle d'un poisson crevé ; il ronge le cuir pour se nourrir. » Ainsi l'artisan égyptien travaillait sous la surveillance de gardiens féroces qui n'épargnaient ni le vieillard, ni le malade. Temples, palais, pyramides, etc..., furent construits grâce aux corvées que chefs et prêtres imposaient aux classes laborieuses ; et, pour toute récompense, l'on distribuait aux travailleurs une ration de vivres généralement insuffisante.

À Rome, les divers métiers furent exercés, soit par des esclaves, soit par des gens de la plèbe, des humiliores. Vers la fin de l'Empire, chaque ville possédait des corps de métier, sortes d'associations industrielles qui groupaient les artisans d'une même profession. Elles avaient un lieu de réunion, des fêtes religieuses, des chefs librement élus ; Alexandre Sévère les autorisa à recevoir des legs et dons. Mais les membres de ces sociétés étaient réduits à une quasi-servitude, et leurs fils étaient contraints de continuer le métier de leur père. Ce fut l'origine des corporations (Voir ce mot) du moyen âge. Ces dernières ne furent pas sans avantage pour l'ouvrier, qu'elles garantissaient contre la concurrence, le chômage et la misère. De plus, elles assuraient une meilleure fabrication des produits, les peines édictées contre les fraudeurs étant d'une sévérité extrême. En 1456, la falsification du vin était punie de mort à Nuremberg ; et c'est à l'étroite surveillance exercée sur les brasseurs que la bière bavaroise dut sa réputation. Mais les inconvénients de cette règlementation outrée l'emportèrent sur les avantages ; ce fut bientôt la disparition complète de la liberté, ce bien de tous le plus précieux. Pour entrer dans un métier, il fallait un apprentissage dont la durée variait de trois à douze ans, selon les cas. Puis d'apprenti on devenait compagnon, c'est-à-dire ouvrier pouvant vivre chez soi, mais sans avoir le droit de travailler hors de l'atelier du patron. Quelques-uns seulement obtenaient la maîtrise, après des épreuves consistant dans la fabrication d'une pièce difficile, d'un chef-d'oeuvre ; c'étaient, en général, des fils de patrons ou des ouvriers riches. Solennellement reçus par les jurés ou chefs de la corporation, ils pouvaient alors tenir boutique. Les conditions du travail étaient de même réglementées de la façon la plus minutieuse, et des prud'hommes veillaient à la stricte application des statuts. On aboutit de la sorte, à la stagnation, à la routine, à une méfiance instinctive contre tout progrès. L'absence de concurrence permit de faire payer à la clientèle des prix exorbitants. Enfin la parenté et la richesse comptèrent beaucoup plus que le talent et le mérite aux yeux des jurés chargés d'examiner les candidats à la maîtrise. La tyrannie imposée par les corporations était devenue si intolérable, les maux qu'elles engendraient si patents que leur disparition, pendant la Révolution française, fut saluée avec joie par l'ensemble. Ajoutons que les artisans, trop peu nombreux, deux millions ou deux millions et demi, ne jouèrent qu'un rôle de comparses en 1789 et dans les années suivantes.

Le développement du machinisme (voir ce mot), au XIXème siècle devait modifier complètement la situation des travailleurs manuels. Vapeur, électricité, inventions mécaniques, chimiques, physiques, qui se sont succédées depuis plus d'un siècle sans interruption, ont complètement modifié la technique industrielle.

Une infinité de machines effectuent, avec précision et rapidité, des travaux qui exigeaient l'effort prolongé de nombreux spécialistes ou dépassaient même la limite des forces humaines. De plus en plus, la nature, devenue docile grâce à la science, se soumet aux ordres de la raison. Voilà l'aspect brillant du progrès industriel et de la transformation des métiers anciens. Mais ce progrès a eu des conséquences d'un autre ordre. Il a rendu possible la concentration des capitaux, le développement formidable des grandes usines, des grandes compagnies de transport, des grandes banques. À l'atelier, où le patron travaillait lui-même avec quelques ouvriers, s'est substitué l'usine qui groupe des centaines, parfois des milliers d'hommes, sous la direction de contre-maîtres et d'ingénieurs. De pareilles entreprises requièrent des millions ; et la distance est aujourd'hui infiniment plus grande qu'autrefois entre le travailleur manuel et le patron. La facilité croissante des transports a permis, par ailleurs, une concentration des industries elles-mêmes, dans certaines régions, autour des mines et des ports en particulier. Et les petites et moyennes entreprises disparaissent, absorbées par de puissantes sociétés nationales et internationales, par des cartels géants. Ainsi est née la question ouvrière ; nous renvoyons, pour son  étude, aux articles concernant le capitalisme et les syndicats.

Le progrès du machinisme et la division du travail, division poussée si loin dans les entreprises où règne la taylorisation, ont achevé aussi d'enlever tout caractère artistique et même tout caractère réfléchi au travail de l'ouvrier. Interminablement le même individu répétera un geste identique, reproduira un mouvement fixé une fois pour toutes. Nul besoin d'intelligence pour effectuer une pareille besogne ; l'usine devient un milieu abrutissant, un bagne en miniature ; et l'on ne s'étonnera pas qu'idiots et Crétins soient particulièrement prisés par de grands patrons américains. Voilà où aboutissent les merveilles d'une « rationalisation » (voir ce mot) qui ne deviendrait légitime que si elle assurait à l'ouvrier, non seulement le confort, mais des loisirs quotidiens pour qu'il puisse cultiver son esprit. Entre l'ingénieur qui coordonne les efforts de l'ensemble et l'ouvrier manuel réduit au rôle de machine, on a ainsi creusé un abîme. De continuels et regrettables malentendus surgissent entre ceux qui travaillent de leur cerveau et ceux qui travaillent de leurs doigts. On sait jusqu'où certains disciples de Karl Marx ont poussé la haine des intellectuels et comment les politiciens exploitent la sourde rancune des masses contre les hommes dont les efforts restent inaperçus parce qu'ils ne sont pas musculaires. D'autre part, les intellectuels n'ont point le droit de mépriser les travailleurs manuels (voir intellectuel, manuel), leurs frères, qui s'élèvent parfois à une hauteur de pensée qu'eux-mêmes n'atteignent pas. Puis la routine est plus dangereuse quand elle envahit l'esprit que lorsqu'elle concerne uniquement les bras ; et la grande majorité des intellectuels, c'est chose triste à dire,  semble composée de larbins de la plume, de tâcherons de la pensée, bien inférieurs en dignité, comme en mérite, aux manuels qu'ils prétendent dédaigner. Seuls les créateurs, ceux qui sortent de l'ornière commune et ne sont point esclaves du métier, témoignent d'une supériorité vraie, que ce soit dans le domaine pratique ou dans celui de la spéculation. Terminons en remarquant que la séparation actuelle entre la science, l'art et l'habileté manuelle ne semble ni nécessaire, ni définitive. Certains métiers ont résisté à l'ambiance commune, ils continuent d'associer à une technique modernisée l'amour du beau et du vrai. Inconscience et machinisme ne représentent point la dernière phase du progrès ; les instruments mécaniques valent comme moyens seulement, ne l'oublions pas.

 

– L. BARBEDETTE.

Chroniques politiques de 1931 – 1940 Par Maurice Blanchot

 « Les Années tournantes »

 

Dans un livre récent qui a éveillé beaucoup d’esprits, M. Daniel-Rops a montré que nous retournions avec tranquillité à la barbarie et que nous vivions sans désespoir dans un monde sans âme 1. Mais les événements sont pressants. Le désordre, après avoir agi en secret, devient discernable. Sensible d’abord dans ses effets, il montre ses faux principes, il trouble les apparences, il dérange les illusions. Il témoigne contre lui-même par des signes et des symptômes très clairs. C’est à ces signes que M. Daniel-Rops vient de consacrer une nouvelle série d’études. Réunies sous ce titre significatif : Les Années tournantes 2, elles visent à définir un aspect du temps présent et, comme l’écrit l’auteur, elles forment un témoignage. Témoignage qu’une grande intelligence critique rend très précieux et que soutient une attention patiente à des graves événements.

Nous avons le sentiment d’être dans une période d’années tournantes. C’est un fait. Beaucoup redoutent les changements qu’ils prévoient et qui leur font craindre de violentes catastrophes. Quelques-uns les espèrent. Mais presque tout le monde est d’accord pour les attendre. Le sentiment de ce malaise a pris des formes très diverses. L’incertitude de l’avenir rend déraisonnable tout long dessein et toute activité qui fait crédit aux événements. Le présent qui ne suffisait jadis qu’aux esprits légers est devenu le refuge des sages. L’impossibilité de prévoir sans risques de périlleuses aventures réhabilite l’imprévoyance et lui donne l’aspect vertueux de la résignation. Mais, en même temps, les conditions de vie actuelles, difficiles, et pour un trop grand nombre désastreuses, tendent à chasser ceux qui en souffrent de ce présent qui leur est dur : elles encouragent les rêves de l’instinct, elles préparent la revanche désordonnée de l’égoïsme ; les grandes entreprises que le monde réel ne permet plus se poursuivent dans un monde illusoire où s’accréditent toutes les illusions et toutes les promesses. L’idéalisme politique et social propose ses plans chimériques. Tout est prêt pour qu’au désordre des événements l’esprit ajoutent son désordre et précipite la ruine. Mais d’autres contradictions plus profondes montrent que les choses ne sont, à aucun degré, responsables du bouleversement qu’elles font paraître. La crise matérielle n’échappe pas aux hommes et porte la marque de leurs erreurs et de leurs faux calculs. La fatalité ne peut leur offrir de pathétique excuse. Les techniciens se sont trompés ; les financiers, les économistes ont cru que les pouvoirs démesurés de la production moderne devaient les affranchir des anciens systèmes, des méthodes classiques ; ils ont lâché sur le monde une force qu’ils n’ont pu maîtriser. Mais, s’ils se sont trompés, ils n’ont fait eux-mêmes que suivre les aspirations de leur époque, qui a rêvé sans mesure aux satisfactions matérielles, qui a eu l’obsession du bonheur physique et du confort. C’est l’esprit qui est en cause et ses défaites répétées. On a fait le procès du machinisme, on a voulu montrer comment le progrès de l’outillage avait déréglé la production. Mais le machinisme a donné seulement des moyens prodigieux à la furie constructive qui a saisi le monde : c’est le désir effréné de satisfaction qui l’a inspirée. La crise accuse donc l’homme de plus en plus profondément. Après ses erreurs de jugement, après l’oubli de ses vertus de mesure et d’équilibre, elle découvre son impuissance spirituelle que trahissent aussi une certaine bassesse et un goût terrible de la médiocrité.

Le désordre du monde moderne, par conséquent, exprime la défaite presque définitive de l’ordre véritable. Il n’est ni accidentel, ni transitoire. Il développe avec une logique dévorante ses conséquences qui font peser sur nous une menace universelle et que l’activité politique accueille merveilleusement. On ne doit espérer pouvoir s’en délivrer ni par quelque manoeuvre locale ni par une habileté momentanée. Dans ces conditions, que faire ? M. Daniel-Rops constate – et c’est une constatation extrêmement grave – que beaucoup de jeunes hommes aujourd’hui et même des esprits plus mûrs, soucieux de rétablir l’ordre, refusent de le fonder sur les principes de la société actuelle et rejettent le monde « tel qu’il va ». Plutôt que d’accepter l’apparente stabilité, d’ailleurs bien compromise, et l’anarchie véritable que ce monde leur propose, ils n’hésiteront pas à prendre une attitude de refus, puis de révolte, et à faire, au nom de l’esprit, une révolution que l’esprit inspirera.

Ces dispositions peuvent paraître inquiétantes et propres surtout à compromettre la cause qui est à défendre. M. Daniel-Rops note cependant qu’on peut trouver des raisons pour justifier une telle attitude. La pire révolution n’est point toujours celle dont les violences sont manifestes. La plus néfaste ne quitte pas les apparences de la légalité et détruit les valeurs essentielles, parfois avec l’aide de ceux qu’elle ruine. L’imposture alors s’ajoute à l’anarchie. C’est notre histoire. La minorité qui nous conduit et qui est dirigée elle-même par une doctrine subversive, ne cesse de nous imposer des décisions révolutionnaires que nous acceptons ; chaque jour, dans le cadre du régime, nous assistons à de nouvelles violences auxquelles nous ne savons pas nous soustraire. Il faut admettre que notre soumission apparaît comme la soumission au désordre ; elle ne représente que le consentement à notre ruine. Dans notre monde, monde sans âme, monde barbare, les plus conformistes, par suite de leur conformisme même, acceptent chaque jour des événements la révolution qu’ils craignent par-dessus tout de recevoir des hommes.

Telle est la conclusion qui tente aujourd’hui de nombreux esprits et à laquelle M. Daniel-Rops donne à son tour beaucoup de rigueur et de force. Ces préoccupations sont assez générales et assez réfléchies pour avoir la valeur d’un témoignage. Elles soulignent l’inquiétude de notre temps devant le spectacle d’un monde qui s’abandonne ; mais elles montrent les générations nouvelles espérant en des volontés fortes capables de le redresser.

 

Journal des débats 21 mars 1933, à la Une

Chroniques politiques de 1931 - 1940 Par Maurice Blanchot

 

« Le marxisme contre la révolution »

 Un certain nombre de jeunes écrivains ayant constaté que le monde actuel est uni avec force à son désordre et qu’il entraînera notre ruine si nous ne préparons pas sa destruction 2, quelques esprits ont manifesté leur désapprobation et leur inquiétude. Ils ne veulent pas croire que le mal soit si profond qu’il faille renoncer au corps qui le nourrit. Réaction attendue. La violence, la force même est déconcertante. Qu’elle soit dirigée par l’État contre la révolte illégitime de quelques-unes de ses parties, ou contre un État malfaisant par une juste révolte, elle est toujours à la limite de l’ordre et de la confusion, elle participe de la nature du désordre contre lequel elle s’exerce, elle suppose un état de choses difficile où beaucoup de biens sont abandonnés : l’équilibre, l’harmonie, plusieurs vertus très louables et presque toutes les commodités de la civilisation. Il faut alors, pour sauver l’homme, sacrifier ce qui n’est pas essentiel, tout un luxe d’humanité, justement ce superflu qui nous semble le plus nécessaire : nous n’aimons pas être humains au plus juste.

Il y a aussi d’autres raisons pour hésiter à parler de révolution et de refus. Elles paraissent si fortes à quelques-uns qu’après avoir rejeté par un refus supérieur ce refus insuffisant, ils se déclarent avec décision pour le consentement et pour l’acceptation. C’est en particulier le cas de R. Garric qui vient de consacrer à ce sujet un article de La Revue des Jeunes 3. C’est aussi le sentiment de ceux qui ne pensent pas que le monde soit aujourd’hui troublé si profondément ou qui pensent que la violence ne peut s’opposer à l’anarchie dont elle est une idole. Raisons tellement fortes et tellement vaines qu’elles suppriment toute raison de s’y opposer et toute envie de les débattre, car il manquerait à la discussion ce petit nombre d’idées communes qui viennent de besoins communs et sans lesquelles le discours le plus simple a l’air d’un mystère ou d’une injure. Ce qui rend remarquable l’article de M. Garric, c’est qu’il se prive précisément de ces facilités et qu’il n’objecte rien qui soit soutenu par des principes étrangers ou arbitraires. Il ne pose pas la question préalable. Il adopte le point de vue de ceux qu’il réfute. Refusant de donner son adhésion à une doctrine révolutionnaire, il maintient ou croit maintenir la plupart des intentions que cette doctrine représente. Il ne rejette pas les institutions, la civilisation où nous vivons, mais il reconnaît qu’elle nous force à vivre « au rebours de la vie et au rebours de l’esprit ». Il accepte le monde qu’il rejette. Il souhaite les effets de la révolution qu’il repousse. Il se met dans la position la plus faible et, s’il parvient à s’y tenir, la plus forte, pour établir que le meilleur moyen de nous sauver d’un monde perverti, c’est de le servir.

Nous ne croyons pas que M. Garric y ait réussi. Il nous semble même qu’il eût mieux préservé le paradoxe de sa pensée, s’il en avait plus délibérément resserré les termes et s’il avait pris plus nettement conscience des embarras qu’il proposait à la simple logique et qu’il se proposait à lui-même. Mais l’intérêt de cet article n’est point tout à fait là. Il vient plutôt du sens, non pas nouveau, mais particulier dans lequel le point de vue de M. Garric l’oblige à prendre le mot de révolution. Quand on prouve que la révolte est moins capable encore de changer le monde que le consentement, il faut bien qu’on ait une vue spéciale de la rébellion et du monde. Pourquoi nous acceptons, écrit-il. Il est assez curieux de rechercher sous quelle forme la révolution apparaît aujourd’hui à ceux qui acceptent de n’y point recourir.

D’abord, M. Garric, qui aime l’action, ne trouverait pas dans une action révolutionnaire de quoi satisfaire son goût des choses. L’intelligence du rebelle qui veut changer le monde lui paraît étrangement détachée des faits. Avec désinvolture, elle prescrit des bouleversements, elle ordonne des transformations, elle ne connaît guère que son dessein. Même si elle est prête à inspirer une action, elle ne peut préparer qu’un échec. Elle a besoin qu’on lui rappelle deux ou trois vérités très simples que M. Garric énonce ainsi : le « monde est terriblement noué, rebelle au changement […] Les choses sont ce qu’elles sont, elles ne sont pas ce que nous les voudrions : la seule chance d’agir sur elles est de les accepter telles qu’elles sont […] Les faits sont nos maîtres […] (Il faut) admettre la vie, l’action, ce compromis ». Voilà donc les vérités de sens commun

dont on s’exclut, lorsqu’on pense avec un peu trop de suite à renverser violemment le faux ordre des choses. Il en résulte pour la notion même de révolution un certain nombre de conséquences déconcertantes qui ne sont pas formulées dans l’article de La Revue des Jeunes, mais qui sont très fermement supposées.

La révolution est contraire aux faits, puisqu’elle les contrarie.

Elle est opposée à toute action, puisqu’elle a pour objet de repousser un certain état de choses et qu’on ne peut « agir sur les choses qu’en les acceptant telles qu’elles sont ».

La révolution est contraire à la vie, puisque la vie est un compromis et que la révolution est essentiellement la position d’un absolu. C’est donc une vue de l’esprit. C’est par conséquent aussi une aspiration d’intellectuels peu capables d’agir, le rêve d’idéalistes incapables d’aménager le réel, qui trouvent plus commode de le redresser par un coup de force.

Enfin, pour toutes ces raisons, – et pour cette raison supplémentaire que la France a terminé ses expériences et n’en fera pas de nouvelle (c’est ce qu’avait déjà dit Fr. Sieburg 4) – la révolution est impossible. Cette impossibilité de la révolution, si fermement établie, jointe à l’obstination des révolutionnaires qui continuent à la croire possible, explique l’inquiétude de M. Garric pour ceux qui parlent aujourd’hui de refus. De son étude se déduit une image fâcheuse du révolutionnaire, tel que nous sommes invités à le concevoir. Farouche et désolé, capable d’un grand orgueil, tourmenté par une pensée dont il veut sauver la pureté, il est tenu hors du monde et quelquefois hors de lui-même (car il ne se refuse pas aux sacrifices) par la force de son ambition. C’est ce qu’on appelle un idéaliste. Homme très dangereux et très faible, il a fait ses calculs une fois pour toutes : il a mesuré son dessein, il a pesé les idées qu’il lui semblait nécessaire de préserver ou d’accomplir, il a d’abord pris contact en lui-même avec ce qui devait être, pensant naïvement ou audacieusement qu’il lui fallait avant tout fixer le programme minimum de ses revendications et de ses espoirs au-dessous duquel son action ne serait plus payée. Par une aberration merveilleuse, il a recherché ce qui était nécessaire, non point ce qui était possible, il a compté, plutôt que ses chances de réussir, tout ce qui exigeait qu’il réussît. Il connaît donc très mal l’ordre des événements et des choses. Il semble même qu’il se soit mis à jamais hors d’état de les connaître ; « connaître, dit M. Garric, c’est sympathiser, c’est aimer » ; or il est trop sûr qu’il n’aime point le monde dont il veut se séparer par la violence ; sa révolte le rend aveugle à ce qu’il rejette : elle l’empêche de prendre appui contre l’ensemble des choses qu’il s’est donné pour tâche de repousser. Cet éloignement du réel le condamne à ne pas sortir d’un idéal tout abstrait. Le révolutionnaire est toujours par quelque côté étranger à son pays et à sa race, même s’il est révolutionnaire par patriotisme ; il n’en respecte pas certaines formes, il en sacrifie délibérément certaines traditions, il pousse le désordre jusqu’à ne pas aimer dans ce qui s’est conservé ce qui détruit ce qui est. Un Français prêt à renverser la République et à rejeter la civilisation matérialiste, s’exclut de toute une partie de l’histoire de la France et lui devient étranger. Nous croyons que M. Garric ne pense point cela ; mais cela est très certainement impliqué dans sa pensée.

Enfin, dernière disgrâce, le révolutionnaire n’aboutit jamais. Il manque son entreprise et il manque sa vie. Par le refus qu’il a décidé d’abord, il se condamne à sauver le monde ou à ne rien faire. S’il échoue ou si d’autres ne réussissent pas, il n’est plus capable que de scepticisme et de désespoir ; « la fidélité au service quotidien » lui paraît inutile dans un univers où tout est perverti : il s’abstient, indifférent aux valeurs courantes. Admettons pourtant qu’il ne renonce pas tout à fait à son rôle ; il devra se contenter d’annoncer à chacun sa misère, d’accumuler des désespoirs, de faire en vain la critique d’une civilisation d’où il sait qu’il ne peut point sortir. Réformateur qui a défini en plusieurs livres toutes les conditions du monde nouveau, il n’est qu’un prophète sans pouvoir. C’est ce qu’on appelle un intellectuel.

Tel est le révolutionnaire. Ce n’est pas, on le voit, un personnage très attirant et l’on comprend que, dans ces conditions, M. Garric ne se sente aucun goût pour la révolte. On comprend moins pourquoi il en trace une figure aussi arbitraire, aussi difficile à soutenir. Il ne peut même pas dire que nous ayons forcé ses conclusions, en appliquant aux vrais révolutionnaires des traits destinés aux jeunes hommes d’aujourd’hui qui n’ont fait encore la révolution qu’en pensée. Entre les uns et les autres, aucune différence dans la force d’intention, dans la volonté d’engagement et – nous voulons le croire – dans l’aptitude au sacrifice. Rien qui les distingue, s’il s’agit de cette violence de l’esprit sans laquelle la révolution n’est qu’une révolte, et – nous voulons le croire – rien qui les distingue, s’il s’agit de ce consentement à la violence matérielle sans laquelle le refus n’est que démission. Tout bien pesé, seule les sépare l’épreuve de l’action, la justification de l’impossible par sa réussite. Mais à la vérité c’est à cette critique suprême et irréfutable que se ramènent toutes les réserves de M. Garric. Il lui semble difficile de croire en ces jeunes esprits qui n’ont été capables jusqu’ici que de refus théoriques et qui n’ont point de contact avec le peuple ; séparés des choses, rêvant à des tentatives qui ne peuvent avoir de points d’application, puisqu’elles ne se fondent pas sur des masses révolutionnaires (comme le faisait remarquer P. Nizan au nom du marxisme 5), ils se contentent d’un travail de critique, travail de laboratoire, ils ne défont que des idées et ne construisent que des systèmes. Ce sont bien des intellectuels pour qui le destin n’est jamais circonscrit par le possible et qui bornent leur action à quelque acte de pensée.

Rien à répondre à une pareille critique. Karl Marx s’y est exposé pendant de longues années (les révolutionnaires français l’accusaient d’être un métaphysicien de l’économie politique), Lénine aussi, Trotski aussi. Tous trois déduisant leurs résolutions de ce qu’il y a de moins réel dans la pensée : un mouvement dialectique, consumant d’abord leur pouvoir d’agir en toutes sortes de symboles abstraits, vraiment séparés du réel par une longue chaîne d’idées pures. Mais, comme à l’origine de presque toutes les révolutions on trouve de ces hommes de pensée qui ne paraissent aptes à fonder de loi qu’en eux-mêmes, c’est donc en définitive à la proposition suivante que M. Garric nous engage à souscrire : Tant qu’un révolutionnaire fait un travail de critique révolutionnaire et n’est pas descendu dans la rue, c’est un intellectuel qui n’a rien à faire avec la révolution.

De même qu’au sujet de la révolution il est conduit tout droit à cet axiome : Tant qu’une révolution n’a pas réussi, elle est impossible.  Conclusion embarrassante. Le plus surprenant, c’est qu’elle implique en effet  une définition exacte de tout mouvement révolutionnaire. Car la révolution ajoute à ce qui est une existence supplémentaire qui est absurde et incroyable ; dans la mesure où elle doit bouleverser une société qui semble encore intacte, elle reste incompréhensible ; elle s’exprime tout entière dans le fait d’abolir un monde : tant que ce monde subsiste, elle est difficile à concevoir et il est presque impossible de la considérer comme réelle ; la réalité des choses dont la

destruction est toute sa réalité l’assure en quelque sorte de son impossibilité indéfinie ; il faut être révolutionnaire, c’est-à-dire participer déjà, par l’espérance ou par une accommodation supérieure de l’esprit, à une société différente pour l’imaginer à l’avance comme un événement. Pour croire à la révolution, il faut presque croire en elle. Ce qui explique que l’aveuglement des hommes en face de toute insurrection soit de plus en plus grand, à mesure que leurs intérêts et leur idéal se rattachent plus étroitement à la forme existante de la société.

Mais aussi cette impossibilité de la révolution dont seul le succès la rachète vient de ce qu’elle n’est jamais nécessaire. Si elle l’était, elle serait inutile. Contraire à l’ensemble des choses (non point, il est vrai, à leur totalité) qu’elle se propose de remplacer, elle est exclue de leur pente même. Elle a besoin d’une intervention étrangère, de la création gratuite de quelques événements, de l’extermination soudaine de certaines habitudes historiques. Elle est, au regard de tout le reste, inventée. Fruit cueilli avant sa maturité et toujours forcé par un arbitraire plein de réflexion, elle représente avec éclat l’aptitude de l’homme à se destituer d’une partie de lui-même, le pouvoir qu’il a de développer brusquement tout ce qu’un enchaînement rigoureux de faits et d’habitudes renferme de chances de rupture, de germes de liberté. Et il est sûr qu’aucun événement en histoire ne semble plus fragile, allégé par plus de contingence. C’est un jeu pour les historiens de lui prouver qu’elle n’est pas venue à terme, de découvrir plusieurs années auparavant des possibilités qui ont été perdues, de la convaincre tour à tour de négligence et de mensonge. Même faite, il semble encore qu’elle n’eût pas dû s’accomplir ou qu’elle se soit accomplie dans un instant de distraction des événements ; nous continuons à croire que l’histoire aurait pu en faire l’économie : quelques réformes au bon endroit – et le révolutionnaire restait un intellectuel dérisoire. Ce n’est qu’après un assez long temps, lorsqu’apparaissent les produits de sa durée, après le développement complet de la petite invention initiale, qu’elle montre sa nécessité, qu’elle défie rétrospectivement l’histoire de la remplacer par rien et de la rendre inutile. D’improvisée qu’elle était, furtivement introduite dans le réel, faible intervalle dans la suite rigoureuse des combinaisons établies, elle devient la réalité la plus dure, présence inaliénable et incoercible ; elle tire de son origine contingente un maximum admirable d’existence définitive, prouvant sans cesse à ceux qui l’ont niée qu’elle est le passage brusque de l’impossible au nécessaire. Il suit de là avec évidence que la conception marxiste affaiblit jusqu’à la ruiner la notion et la réalité même de la révolution 6. On n’a pas besoin de rappeler comment, suivant Marx et, malgré le désaveu de l’expérience, suivant Lénine et suivant Trotski, la révolution n’est que le coup de pouce insignifiant grâce auquel le monde capitaliste, arrivé au plus haut point de son évolution, change de signe et devient le monde socialiste. La révolution se déduit rigoureusement du mouvement de tous les faits qu’elle doit contredire. De la longue suite des actes d’acceptation, de consentement qui permet la réalisation de l’économie capitaliste dépend, par une nécessité quasi fonctionnelle, le dernier acte de refus qui doit la renverser ; la révolte est assujettie étroitement à la soumission et ne tient que d’elle son pouvoir, sa réalité et même l’ordre et le moment d’être. Elle reçoit du régime qu’elle menace comme la permission suprême de le ruiner. Mais elle reçoit bien davantage encore, dépouillée par lui de presque toute existence, destituée de toute signification. Le capitalisme, par le progrès de sa construction, donne au prolétariat autre chose que la possibilité et l’occasion de détruire. Il ne se borne pas à l’acculer à l’insurrection et à lui fournir les moyens de rendre cette insurrection efficace. Il fait vraiment lui-même la révolution, il en est le principal acteur, au point que le meilleur capitaliste est aussi le meilleur révolutionnaire. C’est là un moment très important dans la conception marxiste. Le capitalisme ne détermine pas seulement sa propre destruction, il engendre le monde nouveau qui est enveloppé en lui, qu’il nourrit de sa prospérité et qui, un jour, arrivé à maturité, l’absorbe, l’anéantit et prend naissance, par un échange

de mort et de vie nouvelle où tout se retrouve intégralement et sans qu’il y ait d’autre changement qu’un transfert de pouvoir. Comme l’écrit Léon Trotski dans le premier livre de son Histoire de la Révolution russe dont la traduction vient de paraître, « le mécanisme politique de la révolution consiste dans le passage du pouvoir d’une classe à une autre », remarque qui est complétée par ce témoignage (Notre Révolution 1906, repris dans La Révolution permanente 7) : « Le prolétariat croît et se fortifie au fur et à mesure que se développe le capitalisme. Considéré dans ce sens, le développement du capitalisme devient l’évolution du prolétariat vers la dictature. » D’où il résulte que la formation d’une classe révolutionnaire fait partie de la fonction même du régime capitaliste, machine vraiment merveilleuse – merveilleusement montée par Marx – qui produit à la fois les hommes, les richesses et jusqu’à l’idéal du régime nouveau. Dans ces conditions, il serait injuste de ne pas reconnaître que le socialisme continue directement le capitalisme qui en est un beau commencement.

On voit par là quelle faible place est laissée dans le marxisme à la conception même du refus. On voit aussi que les marxistes ont peu de titres à revendiquer le monopole d’une révolution dont ils abolissent l’oeuvre réelle et qu’ils rejettent de sa véritable signification. Que reste-t-il d’elle après une dénonciation aussi constante ? Contrainte à naître par le mécanisme bien réglé de forces qui lui sont contraires, formée par l’ingénieux et absurde pouvoir du régime qu’elle doit supprimer, héritant de lui ses moyens d’action, ses ressources et l’idée même de sa nouveauté, elle est expropriée de son avènement, de l’organisation de son progrès et du plus intime et du plus profond de son action. Révolte contre le monde capitaliste – et qui aboutit à emprunter au capitalisme ses forces de production et à leur donner une forme extrême. Insurrection qui a pour dernier objet d’assurer une conformité plus parfaite aux exigences de la civilisation industrielle. Refus qui conduit à l’asservissement le plus dur dans une société où out refus est inconcevable. Voilà la révolution socialiste, épuisée par une doctrine inhumaine, reniée par l’expérience, contredite par ceux mêmes qui l’ont faite, resserrée enfin entre le matérialisme historique qui la réduit à être le terme d’une évolution nécessaire et le matérialisme économique qui la change en servitude.

On peut donc, contre l’opinion habituelle, conclure fermement que l’idéal marxiste est très éloigné de l’idéal révolutionnaire et, comme première suite de cette observation, que l’idéal révolutionnaire n’est point conciliable avec n’importe quelle doctrine politique et sociale. À moins de désigner la simple technique d’une insurrection, la révolution dans son sens juste est un champ de forces réelles où seules certaines espérances peuvent approcher. Une absurdité initiale lui fait chercher, pour s’en guérir, à quelles raisons ou plutôt quels sentiments souverains de l’être elle répond ; elle appelle du fond de son concept encore confus tout ce qui peut la dérober au désordre de la contradiction et de l’anarchie ; elle a le besoin le plus grand d’être justifiée, délivrée du monstre qu’elle pourrait devenir. Ainsi l’ordre de son usage raisonnable et de son complet fonctionnement est circonscrit aux seules revendications aptes à lui garder un sens.

Le refus, qui aboutit presque nécessairement à la violence (cela va de soi, le moyen de refuser telle organisation du monde, ce n’est pas de la mépriser, c’est de l’abattre), exprime ce qu’il y a de plus pur et de plus menacé dans la révolution. Issu de quelque fureur profonde qui porte tout l’être à s’opposer, ce mouvement n’indique point par soi quelle est sa loi et s’il triomphera jamais de son apparent désordre. Assurant dès son origine la vie et la conscience d’un premier succès, faisant sortir l’homme de la petite mort de ses pensées habituées, il est tout prêt aussi à le jeter dans une mort véritable et tout à fait hors de lui-même.

En apparence, il peut servir également bien tous les dieux, avec une prédilection menaçante pour les idoles. Mais cette impartialité est fausse. Le refus n’est subordonné à aucune condition, sauf à celle-ci de ne point se renier. Ce qui arrive nécessairement dans l’anarchie, dans tout acte de pure démission, lequel n’est pas seulement renoncement à autre chose, mais renoncement à soi-même et à toute raison de renoncer ; le refus indéfini d’être quoi que ce soit a pour dernière conséquence de supprimer le refus et conduit très vite au parfait conformisme qui est de n’être rien ou (ce qui est le même) d’être tout sauf soi.

On peut aller plus loin. Le refus est absolument étranger à toute négation véritable, à toute absence, à tout rien. L’acte de s’opposer et de détruire qui le représente, représente aussi, à son point de force le plus haut, quelque affirmation désespérée. Repoussant toutes les négations du consentement, les contraintes de l’acceptation, rejetant ce qui l’abolit et même une partie de soi, l’esprit rebelle cherche obstinément, au milieu de ces défaites et de ces morts, quelque chose qui lui soit propre et qui l’exprime. Il se découvre et se conçoit comme chargé d’un pouvoir merveilleux au regard duquel le monde qui l’accable est peu de chose ; il rencontre une présence obscure et forte qui a résisté la dernière et qui l’éveille ; il s’appuie sur soi, il prend contact avec lui-même, non comme avec une conscience nue, mais comme avec une harmonie concrète, l’univers le plus réel réduit à un point. Maintenant, il tient d’une même prise ce qui doit le défendre et ce qu’il lui faut défendre. Son refus fait tomber de lui tout ce qui n’est pas sa personne, le manifeste comme une existence personnelle 8 dont l’accomplissement est l’objet dernier et la sauvegarde du refus même. Et par là toute la révolution est saisie, sous sa forme nécessaire de violence qui n’est que l’expression matérielle du refus aussi bien que dans son caractère essentiel et le but qu’elle se propose. De sa manifestation extérieure à  sa signification profonde, elle se construit tout entière elle-même, progressant par la seule nécessité de ne point se nier. Révolution matérielle, elle est conduite, pour ne pas s’annuler, à être en même temps une révolution spirituelle, non qu’elle ne s’accomplisse qu’en esprit, mais parce qu’elle s’accomplit au nom de l’esprit et suivant ses résolutions et ses dures exigences. Symbole des forces de destruction, elle n’est presque faite que pour construire ; elle n’est pas seulement un ensemble d’opérations, le lieu indifférent des protestations et des révoltes les plus diverses : elle s’engendre, elle se développe, comme une réalité complète. Et de ses puissances naît un monde où l’homme est rendu à lui-même. Nous semblons nous être égaré fort loin de M. Garric. Mais nous touchons à l’origine de ses doutes. M. Garric juge instinctivement la révolution dangereuse, parce qu’il la distingue malaisément du régime de la Russie soviétique ; il juge la révolution spirituelle utopique et impossible, parce que, postulat inconscient, il n’y a pour lui qu’une révolution véritable : la révolution communiste. L’idéal révolutionnaire et l’idéal marxiste ne font qu’un, ils échoueront ensemble ou ensemble se réaliseront. Dans ces conditions, toute autre tentative ne peut être qu’un songe confus d’idéaliste, tout autre mouvement, une imagination d’intellectuel et le refus n’est plus qu’un sentiment de mépris sans force. Attitude dérisoire « facile et inefficace », dit-il. C’est ce que disent aussi les communistes, M. Garric est communiste en ce point, et l’on peut affirmer que son refus de la révolution est, dans une large mesure, l’oeuvre de Marx. Preuve nouvelle que le marxisme sert très mal la révolution.

 

La Revue française, no 4, 25 avril 1933

Bibliothèque Fahrenheit 451

 POINTS DE NON-RETOUR [DIAGONALE DU VIDE]


Toujours sur les traces de sa propre mémoire familiale, la réalisatrice Nora interroge trois anciens pensionnaires d’un foyer de la « diagonale du vide ». Elle enquête sur le « déplacement » d’enfants réunionnais, au début des années 1960, enlevés à leur famille et « transplantés » pour repeupler les départements français victimes de l’exode rurale. Dernier texte de la trilogie des Points de non-retour avec laquelle Alexandra Badea a entreprit d’explorer quelques trous de mémoire de l’histoire coloniale.

« Comment on se reconstruit après ça. », tel est l’object du projet de Nora. Elle écoute leur colère. Car ils n’ont plus que ça, une colère que certains tentent de transformer en puissance, en pouvoir : « Je n'ai pas à avoir honte. Ça fait pas longtemps que je l'ai compris, et je l'ai bien intégré cette fois-ci. On ne vient pas tous au monde dans les mêmes conditions. C'est la première discrimination qu'on subit. Et je ne parle pas d'argent ou de milieu social. Je parle d’amour. On ne nous donne pas la même quantité d'amour au début de nos vies et ça vient de là, la déchirure. »


Alexandra Badea confirme sa capacité à scruter les consciences, à rendre intelligibles les traumatismes de certaines destinées tragiques, à tirer de l’ombre et de l’oubli les pages sombres de l’histoire coloniale, à rendre la parole aux victimes de celle-ci.


Ernest London

Le bibliothécaire-armurier



 

POINTS DE NON-RETOUR [DIAGONALE DU VIDE]

Alexandra Badea

112 pages – 13 euros

Éditions de L’Arche – Paris – Janvier 2022

www.arche-editeur.com/livre/points-de-non-retour-diagonale-du-vide-715