mercredi 7 mai 2025

Pierre Vinclair : La radicalité intéressante.

" Non pas simple négation de la vie : car c'est du chaos d'exister lui-même, dont il noue les énergies dans une forme qu'il tire un monde.

Si aucune citation d'aucun poème ne suffira cependant à prouver qu'il opère la suspension-création que je prétends, cette impuissance elle-même fait signe : la genèse ne se démontre pas analytiquement. Elle se contemple avec ébahissement. On en reçoit les coups, on l'aime : c'est pourquoi on voudrait n'en finir jamais avec tel poème, ne jamais tourner la page, rester longtemps à son côté. Machine à retenir du temps. Arrêt sur image de big bang . »

Essayer de changer le monde - Ne se contenter ni de le postuler, ni de poser pour en être crédité - par l'opération du texte même,  implique en effet qu'on ne demande pas à  son lecteur une admiration béate et sans condition ( et même sans condition de lecture : qui lit vraiment, jusqu'au bout, les livres d'avant-garde?), mais un véritable "travail" intellectuel : le texte doit se comporter comme une machine à penser, à faire penser, à faire grimace la pensée. Or, pour cela, qu'il le veille ou non, l'écrivain à besoin d'une attention pour laquelle il est en concurrence avec une multitude de médias et supports, au premier rang desquels audiovisuels ( du cinéma aux séries TV en passant par Youtube) qui s'accommode qui plus est parfaitement de la passivité de leur récepteur. La concurrence est rude et les forêts d'honneur n'y suffisent."

"Il n'y a pas de génie, une œuvre n'est pas à admirer. C'est un instrument à penser, à créer le monde,  qui fait être utilisé : et le poète n'est que le prolétaire qui le fabrique. Son travail est pauvre, élémentaire, il a les mains sans le cambouis de la vie : n'importe qui peut accomplir cette tâche, et tout un chacun le devrait pour redevenir, le poème achevé, son propre maître."

"l'expérience de l'écriture" par Serge Margel

 La mort de l'auteur est une invention du lecteur. C'est une vengeance, disait Rousseau. Le lecteur veut de la littérature, il crée la figure du destinataire et impose un devoir de référence. La mort de l'auteur, c'est l'affaire du lecteur, pas de l'auteur. L'esprit vengeur, la haine au corps, avec la peur des mots sur la bouche, le lecteur veut supprimer l'auteur en réduisant l'écriture à la littérature, son expérience à une demande, son silence à une réponse et sa force à une forme. Dans « Écrire » , Marguerite Duras parle de son expérience de l'écriture, quotidienne, solitaire et douloureuse. Elle parle des livres « conformes », des livres « pudibonds », de la censure policière des auteurs, qui jouent le jeu de l'offre et de la demande.


Écrire, c'est faire l'expérience de la nuit, du silence de la solitude. C'est rechercher la solitude. C'est rester dans cette solitude par quoi se fait l'écriture. « La solitude de l'écriture c'est une solitude sans quoi l'écrit ne se produit pas, ou il s'émiette exsangue de chercher quoi écrire encore. » La solitude n'est pas un sujet, mais le lieu d'où émerge l'expérience de l'écriture. Une expérience qui transforme le corps en écrit. « Cette solitude réelle du corps devient celle, inviolable, de l'écrit ». Duras oppose cette expérience au désir de conformité. Ces livres conformes signifient deux choses. D'un côté, ce sont des livres « fabriqués », « organisés », « réglementés ». ce sont des livres sans auteur libre, qui satisfont à une attente, répondent à une demande, qui se réfèrent toujours à quelque chose et qui s'acquittent d'une dette envers autrui. Mais d'un autre côté, ce sont des livres qui cherchent « la bonne forme », claire, inoffensive, et docile, et surtout pudibonde de la littérature est une forme qui toujours se conforme, qui obéit au règlement et se soumet aux précautions de la lecture.

Est pudibond celui qui répond à la question qu'on lui pose : pourquoi écrire, pour qui écrire ? Les pudibonds de la littérature sont ceux qui croient devoir justifier l’expérience de l'écriture, s'inscrire dans une économie morale de la demande. Il faut affirmer la contradiction, accuser le conflit des expériences : l'expérience de l'écriture, l'auteur, la solitude, tout ce qui a trait à la désolation, à la perdition de soi, et l'expérience de la lecture, le lecteur, le public, tout ce qui tourne autour d'une esthétique de la réception. Il faut poser l'expérience de l'écriture comme une expérience singulière, sans cause ni motif, sans adresse assignable, sans intention déterminée. La lecture est un accident, une occasion hypothétique secondaire et superflue, qui n'amène rien, ne produit rien, qui n'a aucun effet sur l'écriture. La lecture agit sur les lecteurs, parle du public, fait la morale aux auteurs. Le lecteur reproche à l'auteur de ne pas s'occuper des lecteurs, de ne pas utiliser un langage approprié, une forme convenable, une phrase décente, un vocabulaire correct. Le lecteur veut la mort de l'auteur, son effondrement moral, mais en lui-même, il n'entretient aucun rapport avec l'expérience de l'écriture. Comme dans les « Rêveries » de Rousseau, le lecteur est un menteur. Il est masqué, trompeur et imposteur. Il est toujours frustré de ne pouvoir s'approprier cette expérience ou de ne pas la partager. C'est pourquoi il se venge sur l'auteur en imposant des règles d'interprétation, des protocoles de lecture, des esthétiques de la réception. Par delà bien et mal, l'expérience de l'écriture vient avant l'instauration d'une règle, avant la faute, avant l'erreur, avant la distinction du juste et de l'injuste. Rousseau dit clairement qu'il ne suffit pas d'être juste pour être innocent. La faute prétendue de l'auteur, c'est l’œuvre du lecteur, c'est son projet, son désir, sa manigance. Le lecteur invente l'auteur comme une conscience morale, pour jalousement le sortir de sa propre innocence. Sa victoire est donc purement morale, pudibonde et puritaine. Elle culpabilise l'auteur, le ronge, le ruine, et parfois, dirait Artaud, elle le conduit au suicide.


L'auteur devient auteur, un vrai auteur, un auteur libre et innocent, lorsqu'il ignore le lecteur, lorsqu'il n'accorde aucune attention aux soucis du lecteur ni aucun intérêt à l'idée de l'auteur, ce sujet responsable, dont parle le lecteur. En ce sens, c'est le lecteur qui invente les figures antonymes de l'auteur et du lecteur. Il y a donc deux « auteurs ». L'un qui n'existe pas – mais qui serait le seul « vrai »auteur - , et l'autre qui n'existe que dans l'esprit vengeur du lecteur. L’expérience de l'écriture, C'est l'expérience par quoi l'auteur se libère du lecteur. C'est à la fois une expérience solitaire, unique, non partagée, et une expérience de la solitude elle-même, radicale, sans dialectique ni économie possible. Duras dit qu'elle est "le deuil noir de toute vie.". On n écrit pas pour raconter cette expérience, la transmettre au lecteur, l exposer au public, mais pour "faire" ce deuil, pour éprouver l envahissement quotidien de la nuit.


Le deuil, la solitude, la nuit, la mort aussi et le suicide ne sont pas des objets d expérience, des sujets d ecriture, mais représentent des lieux où cette expérience prends corps. Ce sont des lieux d envahissement, des instances de perdition, par quoi commence l écriture. Dans "écrire" quelques pages sont consacrées à la mort d une mouche, que Marguerite Duras pense comme une expérience d'écriture,. Dire "le deuil noir de toute vie", c'est assister à une mort ordinaire.


Dans ce récit, quelque chose s écrit au sujet d une louche, de son agonie et de sa mort. Ce n est peut être pas sa mort comme telle, qui s écrit, son combat ou son infatigable lutte contre la mort, à la façon d un récit légendaire ou héroïque, mais bien le fait d'être seul avec elle jusqu'au bout. C est le fait d avoir assisté, d avoir été témoin des "dernières minutes de la vie d une mouche ordinaire". Écrire, c est témoigner d un dernier instant de vie, de cette glace qui lentement pénétré dans le corps. C'est avoir été présent à l évènement, c est pouvoir dire, j ai vu, j ai entendu mourir la mouche. L évènement de cette présence est empathique. Non seulement, je partage avec la mouche son combat contre la mort, mais de plus je vis le même espoir que la mouche : "je suis encore restée là à la regarder, dans l espoir qu'elle allait recommencer à espérer, à vivre". Qu'en est il de l écriture dans l expérience empathique de la mort d une mouche? "La mort d une mouche, c est la mort. C est la mort en marche vers une certaine fin du monde." Cette fin du monde qui arrive dans la mort d une mouche, voilà en quoi consiste l'expérience de l'écriture.

Ce n est pas un objet, ni un sujet ni même un thème. Cette fin du monde de la mouche, c est le lieu où la solitude du corps -seul devant la mouche - devient la solitude l'écrit -qui dit la mort d'une mouche. Marguerite Duras dit qu'elle veut voir cette mort. Elle dit qu'en voyant cette mort elle verra d'où vient la mort, et qu'en voyant ce lieu de la mort, elle verra d'où vient la mort, et qu'en voyant ce lieu de la mort elle fera l'expérience de l'écriture. Elle verra cette mort comme un "déplacement de la littérature ", comme le passage de la mouche dans l'éternité. 

Dans cette expérience, la présence du corps est insistante. Elle consiste en deux choses, relatives à l'écriture. D'un côté, elle cherche à voir l'envahissement progressif de la mort. Elle observe le mouvement de la mort, les effets, les signes, les marques qu'elle produit sur le corps de la mouche. Elle veut contempler la mort à l'œuvre, à son point culminant de non-retour. D'un autre côté, elle cherche à voir d'où vient cette mort. Un lieu en "dehors" de tout lieu, de tout espace délimité, un lieu qui n'existe pas, un lieu où je ne puis aller, demeurer, m'y reposer, mais où je suis comme conduit à passer - dans l'éternité. Un lieu peut-être très proche de moi, innommable, comme le néant ou la nuit, cette nuit même et silencieuse d'où surgit l'écriture. Le lieu d'où provient l'envahissement de la mort, c'est le lieu de l'écriture. ce qui veut dire, pour Duras, que l'écriture est envahie par ce mouvement progressif de la mort, et en même temps qu'elle envahit elle-même ou conduit inévitablement à la mort. Devant cette mort à l'oeuvre, Duras parle d'une écriture de la mouche.

Poser la question de l'écriture, c'est se demander d'où vient l'écriture, mais c'est aussi chercher les lieux où se produit l'écriture. les lieux de l'écriture, ce sont tout à la fois des lieux de surgissement et des lieux de production. L'écriture surgit de cet envahissement de la mort, de la nuit, du néant, et se produit tout autour de nous. Ca écrit partout, innocemment, sans jamais se demander pourquoi, sans jamais savoir pour quoi, ni pour qui. L'écriture de la mouche est sans pourquoi mais peut-être pas sans raison. Duras dit que la mouche sait qu'elle va mourir. Plus exactement, elle sait que le froid glacial qui est en train de l'envahir, c'est sa propre mort. Elle sait qu'elle vit ici et maintenant sur le mur ses derniers instants. L'expérience empathique de Duras, c'est de savoir que la mouche sait.

Ce savoir au second degré ne porte pas sur la mort de la mouche, mais sur son écriture. Non seulement la mouche sait déjà qu'elle est en train de mourir, elle sait depuis toujours qu'elle va mourir, mais maintenant elle sait que sa "mort est en marche vers une certaine fin du monde".  Et c'est ça l'écriture de la mouche, l'expérience de l'écriture. La mouche sait que la fin du monde est en train d'arriver par sa mort. L'expérience de Duras, c'est de savoir qu'elle le sait. Et c'est pourquoi la mouche écrit partout. A tout instant et en tout lieu où elle passe, c'est sa mort qui passe, c'est la fin du monde qui passe par sa mort. Et dire que la mouche le sait, ce n'est pas seulement - même si c'est déjà beaucoup - lui attribuer une conscience de la mort, un principe d'existence, une capacité d'être au monde ou d'avoir un monde, mais c'est surtout affirmer qu'elle peut écrire sa mort ou qu'elle peut faire de sa mort un lieu d'écriture. partout où elle passe, la mouche écrit sa mort. Elle écrit que sa mort à elle, sa mort propre est le lieu de la fin du monde.

Ecrire, c'est voir un autre mourir. Ecrire, c'est savoir que l'autre sait qu'il va mourir, qu'il est déjà en train de faire le deuil de sa vie, ou "le deuil noir de toute vie". mais ce savoir n'est pas une connaissance, que l'on peut transmettre ou qu'un lecteur peut partager. Il s'agit plutôt d'une expérience, et de plus empathique. je sais que je suis en train de vivre la fin du monde lorsque je vois une mouche qui sait qu'elle va mourir, dans un instant. Cet instant aura duré "entre cinq et dix minutes". C'est le temps de l'expérience, le temps de l'agonie, qui conduit à dater la mort d'une mouche. Elle est morte à "trois heures vingt de l'après midi et des poussières". L'écriture permet de dater cette mort-là, de dater aussi la fin du monde qui surgit dans cette mort, de dater surtout ce qui lui arrive et nous arrive, l'épouvante d'écrire.

S'il n'y a pas de réponse à la question de l'écriture, il y a de bonnes raisons d'écrire. Dater la mort d'une mouche, le faire savoir, la rendre au monde, en faire "les funéraires secrètes". A plusieurs reprises, Duras rappelle que cette expérience de la mort aura été pour elle l'expérience même de l'écriture. Chaque fois qu'elle écrit, elle cherche à retrouver cet état d'agonie, cette durée, cette lenteur, cette "peur atroce" de la mouche. Ecrire c'est entrer dans cet état de glace, faire l'épreuve de la fin du monde dans la mort d'une mouche ordinaire. C'est dire, cette fin a eu lieu, ici et maintenant. j'étais présent, et elle m'est arrivée. Mais je n'ai rien partagé. Je n'ai rien donné à lire, je n'ai rien fait connaitre, je n'ai rien promis. Je n'ai rien dit de juste ni d'injuste. Je n'ai aucun projet, je n'ai pas de désir, je n'ai pas voulu être là. Et pourtant j'étais là. J'étais seul avec la mouche, sans relation, sans réciprocité. Sans demande ni attente. Cette solitude essentielle n'a pas encore de lecteur, n'aura jamais de public. Dans cette solitude, où commence l'écriture, nous ne sommes pas encore dans la littérature, à proprement parler. Il n'y a pas encore de récit, de personnage, ni même de phrase, de syntaxe, de rhétorique, de lexique. Aucune règle de lecture ne peut s'ériger, aucun herméneutique n'est possible. Aucune forme n'est là, déjà construite et disposée, disponible dans le répertoire des formes littéraires. mais cette expérience solitaire de l'écriture invente une forme, qui la transforme de l'écriture de la mouche, à l'instant de sa mort. C'est une métamorphose, sans sujet, sans auteur ni lecteur, sans projet ni adresse, on pourrait dire sans altérité. Juste une métamorphose, de la nuit qui devient forme, comme "cette solitude réelle du corps devient delle, inviolable, de l'écrit". Dans l'expérience de l'écriture, la forme est une force de transformation, jamais achevée, qui se détache et se libère sans cesse d'elle-même, et reste en proie à sa désolation et à sa propre épouvante.



dimanche 4 mai 2025

"Ne passe pas sur les chaînes infos. Par M.A.



"Nous sommes les futurs espoirs de ceux qui sont déjà morts.


Nous sommes les cobayes des recherches futures dont on n à aucune idée aujourd'hui.


L'histoire que l'on étudiera demain pour savoir comment ne pas mourir en masse ou détruire le vivre ensemble est la desconstruction d'aujourd'hui, c'est-à-dire notre quotidien.


Nous sommes en attente du microscope futur qui plongera dans nos cellules ou nos cerveaux afin de savoir à partir de quand nous avons merdé.


La société ne fabrique pas les monstres. Par contre, les hommes fabriquent les sociétés qui leur permettent de monstruositer les relations.


L'histoire est constituée de multiples sauts, d'oublis en dénis, afin de parfaire une idée que l'on ne juge jamais.


La fascisme, la nazisme, le poutisme, le trumpisme sont les noms des nouvelles ères du capitalisme, comme les eres glaciaires furent celles de la planète.


L'usure mortifere d'un côté et l'évolution de l'autre.


La construction et la perpétuation des premières se font au détriment de la seconde.


Au milieu, il y a les espèces, humaines ou animales, qui disparaissent sans bruit, sans éclat, sans révolte."


M.A. 04/05/25

jeudi 1 mai 2025

"Le coupable" de Georges Bataille

 Extrait :

"Que signifie : "J'aurais pu être un tel..."; un peu moins fou : "si j'étais Dieu"? Une répartition définitive des êtres, garantie par Dieu, lui-même distinct des autres, n'est pas moins terrifiante que le vide, au moment où mon corps pourrait s'y jeter. Impossible à Dieu de passer l'éponge, d'effacer des différences de rêve ! à lui qui, d'évidence, en est la négation ! Dieu serait à l'abri de la répartition. Dieu n'est pas moi; cette proposition me fait rire à tel point que, dans la solitude de la nuit, je m'arrête : un rire si franc rend ma solitude déchirante. "Pourquoi ne suis-je pas Dieu?" Ma réponse puérile! "Je suis moi" Mais "pourquoi suis-je moi?" "Si je n'étais pas moi, ne serai-je pas Dieu? Ma terreur est grande; je ne sais rien, me retenant à une poignée de tiroir, je la serre entre les os des doigts. Si Dieu se disait lui-même à son tour :"pourquoi suis-je moi?" ou "pourquoi n'être pas cet homme qui écrit?" ou "n'importe qui?" Dois-je conclure :"Dieu est un être sans questions, Dieu est un moi connaissant la raison pour laquelle il doit être ce qu'il est"? Je lui ressemble si je suis bête. Au point où j'en suis, combien ma terreur serait grande, si j'étais lui. Seul mon humilité rend tolérable mon impuissance. Si j'étais tout-puissant..."

La Sociale: Bibliothèque Fahrenheit 451 : HAYMARKET

La Sociale: Bibliothèque Fahrenheit 451 : HAYMARKET:   Chicago, mai 1886. Une bombe explose lors d’un rassemblement pour l’obtention de la journée de huit heures, à l’angle de Crane’s Alley, un...

Extrait de "Madame Edwarda" de Georges Bataille

 "(Continuer? Je le voulais mais je m'en moque. L'intérêt n'est là. Je dis ce qui m'oppresse au moment d'écrire : tout serait-il absurde? ou y aurait-il un sens? je me rends malade d'y penser. Je m'éveille le matin - de même que des millions - de filles et de garçons, de bébés, de vieillards - sommeils à jamais dissipés...Moi-même et ces millions, notre éveil aurait-il un sens? Un sens caché? évidemment caché ! Mais si rien n'a de sens, j'ai beau faire ; je reculerai, m'aidant de supercheries. je devrai lâcher prise et me vendre au non-sens : pour moi, c'est le bourreau, qui me torture et qui me tue, pas une ombre d'espoir. Mais s'il est un sens ? Je l'ignore aujourd'hui. Demain? Que sais-je? Je ne puis concevoir de sens qui ne soit "mon" supplice, quand à cela je le sais bien. Et pour l'instant : non-sens ! Monsieur Non-Sens écrit, il comprend qu'il est fou : c'est affreux. Mais sa folie, ce non-sens - comme il est, tout à coup, devenu "sérieux" : - serait-ce là justement "le sens" ? ( Non, Hegel n'a rien à voir avec l' "apothéose" d'une folle...) Ma vie n'a de sens qu'à la condition que j'en manque; que je sois fou : comprenne qui peut, comprenne qui meurt...; ainsi l'être est là, ne sachant pourquoi, de froid demeuré tremblant...; l'immensité, la nuit l'environnent et, tout exprès, il est là pour..."ne pas savoir". Mais DIEU? qu'en dire, messieurs Disert, messieurs Croyant? - Dieu, du moins, saurait-il ? DIEU, s'il "savait", serait un porc. Seigneur (j'en appelle, dans ma détresse, à "mon cœur") délivrez-moi, aveuglez-les ! Le récit, le continuerai-je ?)"