vendredi 3 mars 2023

Ce qui doit devra Par M.A.

 

Chapitre I

 

 

 

Pour entamer quoi que ce soit de nouveau, d’innovant, dans ma conception de vouloir créer quelque chose, je dois partir absolument d’une affirmation.

Une de celle qu’on ne peut jamais remettre en cause puisqu’elle sera la fondation immuable. Comme le point de départ  de l’éternel retour/ le monde des amants de M.S. dans lequel il affirme : «  je cherche à penser que penser peut décider de tout. Non pas peut-être tout toujours, mais toute une fois au moins. S’il y a rien que je puisse vouloir encore, c’est cela. Voilà pourquoi je suis ici. Voilà pourquoi j’ai, pour un moment au moins, tout arrêté. Parce que je veux croire que penser ne compte pas moins, pour celui qui pense, que croire que celui qui croit. »

 

Si on peut partir d’une affirmation de ce genre, je peux partir d’une conversation qui n’a jamais existé, qui n’en est pas une. Même si elle n’existe pas, elle a la valeur de la construction, de la remise à zéro de tout.

 


 

Je ne parlerai plus qu’à toi qui part

 

Discussion imaginaire avec M.               Partie I

 

M., cette discussion, nous ne l’aurons jamais…Elle est née morte dans mon rêve de la tenir…Tu as disparu parce que je t’ai fait disparaitre, j’ai créé la disparition de ma curiosité…

Je voulais te dire, j’aurai voulu te dire, j’aurais souhaité avoir le courage de l’impudeur de te dire : je t’ai connu et je vais être obligé d’arrêter d’écrire. J’en suis obligé car j’ai atteint la fin d’une ligne droite.

Elle a été rapide, directe, intransigeante, éprouvante, exigeante…mais tellement joyeuse.

Elle a été joyeusement captivante, désolante, irritante mais je ne pourrais plus jamais écrire sans penser que tu l’as déjà dit, écrit et tellement mieux.

Je ne vais plus écrire non parce que je n’aime plus écrire, non, au contraire, je ne vais plus écrire puisque tu as écrit mieux ce que j’aurais pu écrire si j’avais eu ton talent.

Je ne vais plus écrire, justement parce que je ne lirais plus ce que j’aurais pu écrire si j’avais eu un jour une parcelle de ta clairvoyance.

Je vais arrêter d’écrire pour arrêter de ne plus lire ce que je cherche mais lire ce que je vais découvrir.

Cette discussion, nous ne l’aurons pas, car tu es déjà parti…

Parti, par ma faute, parti, en tentant de te retourner, honnêtement, peut-être, sincèrement, sans doute, mais parti.

Tu m’es parti car je n’ai pas su te dire de ne pas partir.

Et pour te paraphraser : « Je ne vais plus écrire, non parce que je t’ai rencontré, mais parce que je n’ai plus à écrire que je t’ai rencontré ». 

 

Discussion imaginaire avec M.    Partie II

 

M., tu dis, je le dis aussi parfois, dans ton dernier roman de pensées, lorsque je ne vais pas bien, que la révolution, quelle qu’elle soit, est toujours trahie. Comme une conséquence évidente de son destin, la trahison est le destin de toute révolution. Mais je peux dire aussi, tu ne le dis pas, ou pas vraiment, ou peut-être le penses-tu sans le dire, sans l’écrire, seules les révolutions messianiques sont amenées à être victorieuses.

Pour le malheur de ceux qui n’en veulent pas de celles-là, pour ceux, à long terme, qui n’en veulent plus après les avoir amenées à gouverner.

Alors, peut-on encore en vouloir une ?  Cela reste un rêve que l’on peut avoir. Comme quelque chose qui peut nous aider à tenir, une sorte de béquille. Qui peut encore rêver d’une révolution alors qu’ils en craignent la trahison, qu’ils savent assurément que de toute façon la trahison en sera la conclusion ? Tu dis également, je le pense et je peux l’écrire dorénavant, « la politique est une malédiction et n’est que malédiction ». Je ne le pense pas parce que tu le penses, que tu l’écris ; je le pense également parce que je ne l’ai pas encore écrit mais que je le pense depuis bien longtemps.

M., tu dis que l’on ne peut être que déçu de la révolution car elle n’est jamais ce qu’on espère. Mais toute une population peut-elle vouloir la même révolution, sans croire au messianisme, sans ne plus croire au messianisme religieux ? Peut-on plus croire au messie de la politique qui est une malédiction ? Le messie de la malédiction, peut-il être le guide d’un peuple qui ne rêve plus que du malheur de peur de prendre en main son potentiel bonheur ?

M., tu dis, tu ne le dis jamais assez fort pour que quelqu’un puisse le croire, tu dis que tu fuis la politique, que la politique c’est fini pour toi. Pour ne pas le dire suffisamment fort, elle est dans ton métier, elle traverse tes écrits que tu ne veux plus écrire parce que tu dis ne plus croire en la politique, elle est dans tes relations, celles-là même que tu fuis sans les fuir puisqu’ils sont invités à écrire dans ta collection.

M., cette conversation ne pourra jamais existée, pour n’être que virtuelle. Je suis mon Dargerman, je suis mon M ;, je suis celui qui lis et que tu écris ; tu es celui qui écrit pour celui qui lis mais qui n’écrira plus.

 

Discussion imaginaire avec M. partie III



Cher M.,



Tu me l’as écrit personnellement, et je le lis dans ton roman à penser.
A penser l’avenir ? A penser que la police est partout, même dans des relations qui sont nées, mortes, nées/mortes, sans conséquences, me laisser pantois de bêtise, seule avec ma bêtise.

« J’avais noté ceci à ton attention : le nom n’a rien d’intime puisque sa fonction est sociale. Mais le vérifier relève en principe de la police. »

Tu es tous ceux qui ont fui quelque chose ou quelqu’un.

Peut-être t’ai-je posé cette question parce que moi aussi je fuis ? Je fuis quoi ? Mais moi…Je me fuis depuis que je sais que je ne suis pas celui que je devrais être…Je suis devenu celui que les autres ont fait de moi, ont pensé que je devais être…

M., tu sais, tu le sais toi, que jamais tu n’arriveras à te fuir indéfiniment…Mais tu le sais…C’est pour ça que tu ne peux plus t’arrêter, te poser, et tu regardes tous ces chemins que tu as parcouru…sans te poser…avec la crainte de te poser…de poser tout ça…de te dire : « C’est bon, c’est fini…Je ne peux plus aller plus loin »

Et qu’est-ce qu’il adviendra ce jour-là ? M., feras-tu l’irrémédiable, l’as-tu déjà fait ? L’as-tu déjà préparé ? Tu n’as pas encore donné la date mais ce chemin, c’est celui que connaissent tous ceux qui fuient..

C’est pour cela M. que tu aimes l’horizon de la mer à F., parce qu’un horizon, on ne peut jamais l’atteindre. Alors, on peut le regarder, le scruter et se rassurer car, pour le rejoindre, on sait que la route est longue, inatteignable, comme le but de la fuite..

M., un nom, une histoire, celle de EUX, celle que l’on t’a obligé à porter, alors que c'est mort qu'il te "voulait".

Mais M., cher M., ta dernière fuite sera peut-être ton dernier choix...le plus dur…Le plus terrifiant…

Tu ne pourras jamais fuir ceux qui t’aiment, jamais.



Discussion imaginaire avec M. partie IV



M. comme il est curieux, je me dis, que tu veilles à tel point disparaitre que tu ne veuilles que connaitre la vie de ceux qui t’interroge.

Qui interroge ta fuite, nos fuites, et nous les aimons mystère, curiosité non révélée, accrue, ardente, frénésie…

M., ton nom comme une trace indélébile de ton passé. Tu connais les anecdotes des uns et des autres, tu es l’inspecteur de leurs morts, le biographe de leur disparition, tu l’exposes, tu expliques que toi tu ne veux pas que l’on connaisse, que tu refuses que l’on cherche.

M., tu portes fascination à la disparition brutale, comme celle que tu n’as pas faite, que tu n’as pas brutalement infligée, à toi, à ceux qui t’aiment, à ceux qui se posent question.

Tu as choisi la disparition lente de la fuite.

Tu dois l’entendre, je te l’écris, je te le dis, ta disparition est violence pour ceux qui t’aime, que tu n’aimes pas, pas forcément, pas forcément puisque pas de volonté d’attache, ou que tu t'efforces de ne pas aimer.

Tu fuis les attaches, toutes, les familiales, les amicales, celles que tu as choisi, à un moment, qui, aujourd’hui t’encombrent.

M., ta fuite est la vision, la trace, l’absence de ton égotisme. Et, de fait, M. , je te le dis, je te l’écris plus que je ne te le dis, puisque tu as fui ma question de par ma faute, tu m’as fui par mon propre choix de ne plus te voir, de te croiser, tu nous exposes à ce que tu détestes qui n’est pas toi, proche ou lointain.

Autre paradoxe M., pourquoi m’as-tu approché, parlé, jusqu’à la sympathie apparente, réelle ou feinte ? Toi qui fuis toute relation, toute relation amicale, et surtout familiale ?

Tu voulais te prouver (m’infliger) que tu étais encore en capacité de fuir de nouveau…Tu l’as dit, écrit, tu me l’as dit, tu me l’as écrit…

M., j’ai été, vis-à-vis de toi, le Dagerman de M., comme Dagerman réel ou double fut celui de Nietzsche. Tu es Nietzsche et je suis ta Lou ?

Quelle est donc cette construction de l’approche qui n’en était pas une, pas une réelle, une feinte, une approche esquive ?

Je te l’ai écrit, faute de te le dire, je ne connais ni légèreté, ni paix.

Je suis moi qui ait rencontré M., aimé M. et qui, déjà, depuis même le début, même peut-être avant que je te connaisse (reconnaisse ?) regrette M., la disparition de M., le regret peut-être même de t’attendre sans que tu viennes, sans que tu viennes, vraiment. Ou, que tu viennes mais que tu ne me reconnaisses pas, comme un qui aurait pu, qui aurait dû…

Peut-être celui qui aurait pu te faire douter, te faire remettre en cause la fuite, les fuites, toutes les fuites.

M., permets-moi d’avoir cette immodestie puisque nous ne l’avons jamais évoquée, nous ne l’avons jamais espérée, nous n’en avons peut-être jamais eu l’idée.

Je suis celui aussi qui fuit, qui ne veut s’attacher, qui ne s’attache pas, mais à quel prix ?

 

Discussion imaginaire avec M. partie V

M., tu n’es que ce que tu écris ? Tu n’existes que parce que tu penses ? Par ce que tu penses ? Une pensée plus haute que la vie, plus haute que l’existence.

 

Mais M., tu existes déjà par tes fuites constantes, tu existes par tes absences auprès de ceux que tu as fuis, ceux qui, peut-être, espèrent un retour, et même ceux qui ne l’espèrent plus mais le souhaitent. Tu existes par ceux que tu vas bientôt fuir de nouveau, ceux qui désespèrent de t’aimer sans retour, ou alors, faussement, ou alors, ceux que tu aimes mais que tu vas fuir quand même car ton existence est la fuite. Tu l’écris, tu le dis, tu fuis, tu fuis, en désespoir de cause. Tu ne te fuiras jamais assez.

 

Il fut un temps où je ne pouvais plus te parler. Le monde dans lequel tu t’es enfermé pendant ces quelques pages m’asphyxiait. Je ne pouvais articuler une pensée et j’ai même eu le culot de penser que tu te trompais. Il ne pouvait pas être question dans un monde que j’avais désormais décidé de quitter, de fuir, pour le coup, de fuir définitivement pour justement penser te rejoindre mais hélas, te rejoindre, aller vers toi, semble me ramener vers mes démons. M., puis la fenêtre, l’ouverture, la lumière, il y a l’amour, toi qui ne croit plus en rien, qui semble ne plus croire en rien, dis-tu, écris-tu, mais toi qui aime l’amour, qui veut croire en l’amour, qui croit en l’amour mais, écris-tu, pas l’amour vulgaire, non, seulement celui qui rejoint l’universel. M. je pense que tu l’as trouvé, tu sais que tu l’as trouvé, ne l’écris tu pas comme pour conjurer un sort, l’écrire serait le perdre, pour le moins le montrer, le dévoiler, pour le mettre en péril, en lumière qui se ferait agressé. Tout cela se cache, se tait, tu l’écris pour un autre, celui que tu caches être, celui qui est ton double, celui à qui tu dis « tu »…Sans doute le dernier recours après la révolution, après la politique, ces désillusions, dis-tu, écris-tu, jusqu’à dire, sans hésiter, des malédictions, de réelles malédictions, que ce ne sont que ça…au nom de ceux qui en sont morts, ou mortellement affectés en ont-ils fait leurs raisons de suicides ? Ceux que tu as suivis, pas à pas, dans leur déliquescence, jusqu’à disparaitre de leurs vivants dans leurs morts, dans leurs inexistences de morts, ceux que l’on ne découvre que tard, par hasard, ou par erreur, de celles que l’on doit élucider…Cette limite en lame de rasoir que tu sembles enjamber comme pour une marelle endiablée jusqu’au soleil ? Ton soleil vers lequel tu sembles revenir à chaque fois, comme pour te ramener vers la vie, vers la lumière…celle qui te permet d’en apercevoir encore en toi.

M., je t’ai aperçu aujourd’hui, je le devais, c’était écrit, quelque part entre nous, un pacte silencieux et secret et j’ai souri, cet après-midi je souriais en te voyant, vivant, heureux parce que deux, heureux parce deux sans eux, ces ombres, ces nuages, ces obscurités jamais assez lointaines…

Discussion imaginaire avec M. partie VI

 

Ma mère ne s’est jamais absentée de rien, jusqu’à ce qu’elle existe. Qu’elle existe dans le monde qu’elle traverse, le monde dans lequel je ne suis pas, pas plus qu’elle n’est mère.

 

Ma mère, à jamais ne la voir vraiment, elle n’a jamais perçu que la peur de ne pas comprendre ce que je suis et ce que je pense.

 

Ma mère, de ne pas vouloir aimer avant de comprendre, n’a jamais eu la force, la volonté, la force de la volonté, ou la volonté d’avoir la force d’aimer avant de comprendre, aimer pour comprendre.

 

Tu peux le comprendre, M., dans le monde des « Morts nés/eux », ce que tu décris est ce refus d’amour sans qu’il n’ait besoin de raison. Peut-on nommer ce qui ne ressemble à rien de ce peut ressentir un être humain pour un autre, étranger de par la volonté, étranger car sans volonté de chercher à aimer, aimer c’est s’encombrer, c’est alourdir le voyage auquel nous n’avons jamais eu le droit de participer. Nous ne faisions même pas office de bagages encombrants.

 

M. nous imitons si bien la vie qu’on arrive à se prendre au jeu.

 

 

Discussion imaginaire avec M. partie VII

 

Si nous pouvions revenir à la première discussion qui n’aura pas lieu, qui n’a jamais eu lieu, que jamais je ne pensais que tu aurais pu être celui qui m’écoutera, comme tu écoutes, physiquement, complétement, dont il ne sera plus possible qu’elle existât un jour ou l’autre, je te lis. Je te lis comme si rien d’autre ne pourra être lu par moi, comme s’il m’était dorénavant interdit de lire, d’écrire, de penser même. Je te lis, M., comme la fin de la recherche, de ma recherche, sans vraiment chercher mais en l’espérant, le souhaitant. Je n’ai plus à rechercher, j’ai trouvé. Sans savoir qu’on le cherchait, on sait, on sent qu’on l’a trouvé, comme une plénitude. Mais y ai-je trouvé la paix ? Un apaisement même momentané ? Et de savoir que je ne devrais plus avoir à écrire, allait-ce être l’enfer ? Un désespoir insurmontable ? Comme une mission que je m’étais imposé que je n’aurais plus à subir, à m’imposer, comme l’on s’impose parfois des plaisirs malsains, sains, heureux, perturbants, savamment perturbants.

Non, j’étais apaisé, heureux que cela existât même si je n’en étais pas l’auteur, heureux peut-être parce que je n’en étais justement pas l’auteur.

Mais vas-tu aussi disparaitre M. ? Vas-tu aussi vouloir tout détruire comme Kafka ou ou ce fameux mystérieux Adler, qui a disparu au point de ne pas avoir existé, vraiment existé, que l’on doute qu’il existât tellement il disparut, comme le prétexte de ce que tu cherches à nous imposer, un jour, à un moment que tu choisiras ? Car tu es, malheureusement pour ceux qui veulent t’aimer en toute indiscrétion, comme un artiste qui peut penser, qui a le droit de penser, que rien ne doit lui survivre au-delà de notre affligeante présence. Comme tu dis, mourir entièrement, complétement, plus qu’assez, en tout cas. Rien ne fut, tout passe qui ne laisse pas d’empreinte.

Il y a des livres que l’on n’a pas envie de finir, pas le droit de finir, qui sont pleins, libres, aérés, denses. Des livres qui nous complètent, qui nous enveloppent, qui parcourent nos vies sans nous lâcher.

Discussion imaginaire avec M.       Partie VIII

 

 

Tu sais M., cet après-midi, j’ai pleuré.

 

J’ai pleuré en passant devant le rideau fermé.

 

Définitivement fermé ? En tout cas pour moi, il l’est. De par ma seule volonté, de par ma seule erreur. De cette insurmontable erreur que j’endosse comme un costume trop serré qui m’étouffe, qui bloque mes mouvements, mes déplacements ; qui laissent des empreintes sur mes pensées, mes errances littéraires, poétiques ou insomniaques.

 

M., tu es parti, sans me laisser l’espoir de te revoir. Je pense que je ne te reverrais même plus.

Ne plus t’apercevoir marchant à côté de celle qui te côtoie, qui ne te pose plus de questions, (T’en a –t-elle déjà posé ?), de ne pas te connaitre, de ne pas chercher à te connaitre pour être encore à tes côtés, pour prévenir une fuite, la dernière avec elle, donc elle marche, en silence, non dans la confidence, elle t’aime donc elle n’ose plus te connaitre, ne te questionne pas, elle, elle aime dans l’ignorance comme tout être qui aime vraiment sincèrement.

 

Ne t’ai-je pas aimé ?

 

Non, je t’ai admiré, comme un fan, comme un groupie qui voulait faire croire à de l’intimité. Mais non M., ce rideau, ne s’ouvre pas, même ouvert.

 

Alors, simplement, sans m’y attendre, sans que l’instant soit issue d’une réflexion ou d’un chemin de réflexions dont la destination était cette pensée ; non, elle s’est imposée, une évidence, une fulgurance : et que vais-je devenir de ne plus te voir ? Que vais-je devenir de ne plus t’apercevoir dans cette petite ville F., devenue selon tes dires : « qui change trop et devient de plus en plus une sorte de parc d’attractions pour une population de touristes infantilisés ».

 

Et puis, l’instant d’après, lors d’un moment de paix et de silence, j’ai repris la lecture d’un de tes ouvrages qui ne parle que de disparition, mais pas forcément la mort, la disparition dans sa globalité : œuvre, histoire, nom et physique. La mort assez. On ne meurt jamais assez.

 

 

J’ai aussi cette envie que rien ne subsiste de moi, rien.

Mais, doit-on l’imposer à une famille que l’on s’est construite ? Doit-on ? Si cette famille l’accepte, peut-être. Mais encore faut-il avoir la vraie conscience d’un être qui disparait totalement, ce qu’il laisse comme empreinte de sa plus d’existence. Je vis, personnellement, depuis ma naissance, presque, avec un être qui a disparu, avec la construction matérielle de sa disparition : dans le langage, dans les preuves de son existence. De ne pas vouloir imposer les questions de la non existence, je m’en suis imposé un traumatisme, celui que je n’ai pas voulu imposer à ceux qui ont vécu cette disparition.

 

Pour conclure M., cet échange, que j’écris, car, de le dire, je n’en aurais pas le courage, ou le temps de trouver le courage de te le lire, de te l’imposer comme aujourd’hui, tu t’es imposé à moi, comme une partie de ma vie. De mon esprit.

 

M. , tu n’aurais jamais eu à parler de toi, puisque, de toi, je ressens ce que je veux de toi, et surement pas la vérité

 

 

Discussion imaginaire avec M.       Partie IX

 

Mon cher M., que fut cette scène que nous vécûmes cet après-midi ? Cette étrange gêne de deux individus qui veulent s’éviter ; l’un peut être véritablement comme parce qu’il a accepté la décision de l’autre tout en tentant vainement de la contrer, d’y mettre un terme, de rassurer, d’exhorter à surseoir à cette décision, qui n’en n’était peut-être pas une, juste l’erreur d’un instant de tristesse infinie de s’être senti comme les autres personnes, celles que l’on méprise, qui jugent, qui enquêtent, ceux qui ne cessent de mettre des étiquettes, qui perforent les individualités, et qui s’immiscent dans les intimités.

Oui, tu fus celui-là, le temps d’une question. Mais tu l’as rejetée, sans attendre une réponse, sans attendre la sentence de ta punition, sans attendre un instant plus propice pour tenter de t’excuser, t’excuser de toi-même, cherchant dans quelques réponses celle qui te permettra de croire qu’il ne s’est rien passé. Mais il s’était passé cette chose étrange lors de laquelle tu t’es cru autorisé à poser cette question en forme de couperet.

Et l’autre, l’autre, qui a tenté vainement de marcher vers lui, ne sachant plus, n’espérant plus, n’y croyant plus et prenant de pleine face cette décision qui fut la tienne : celle de changer de route. N’as-tu pas profité que nos yeux se sont perdus pour faire ce choix, qui n’en était peut-être pas un à ce moment-là mais plus une instinctive décision, celle de respecter, de ne pas laisser de chance, de ne pas être celui qui revient, peut-être à tort en passant au-dessus de la décision de l’autre de ne plus se voir.

Mais tout s’est joué en quelques secondes, les seules secondes nécessaires pour faire ce choix, qui n’en fut peut-être même pas un puisque cette situation n’avait sans doute jamais été évoquée ni par l’un ni par l’autre : que ferais-je si nos chemins devaient se croiser dans cette ville ? Sans doute n’y avons-nous pas réfléchi car nous savions que nous déciderions sur l’instant. Ce fut ta décision, tu as été le seul à la prendre.

Mais qu’en a pensé C. ? Soumise, complice, elle t’a suivie. T’a-t-elle conseillée de ne pas faire ça et cette décision fut l’objet de la discussion qui suivie cette rencontre. Sans doute, M. as-tu su lui expliquer pourquoi il ne fallait jamais laisser de chance lorsqu’une personne blesse, se croit blesser, se sent rejeter. Ne l’as-tu pas été tant et tant qu’aujourd’hui, il est hors de question, ne serait-ce qu’une seconde, que ce soit toi qui soit rejeté une nouvelle fois. Chaque fois maintenant, tu rejetteras, ou tu fuiras. Mais le rejet est en soi une fuite.

 

M., lorsque je t’ai vu venir vers moi, j’ai reçu un double choc. Tu étais encore présent dans cette ville que tu voulais fuir de ne plus t’apporter le confort de l’anonymat, la sécurité de l’inexistence. Car, en fait, M., tu fuis la vie. Tu fuis tout ce qui constitue la vie. Tu marches, errance sans but, tu devises, face à un silence docile, tu ne peux pas t’arrêter, ne jamais s’arrêter.

Puis, moi, qui ne savait que faire, qui était presque à accepter de te reparler, c’est-à-dire, revenir lâchement sur ma décision, sans me préoccuper de ce que tu voulais toi, sans penser à ce que tu pourrais penser de moi, de ma lâcheté, de ma volonté de bafouer une décision prise. Presque heureux de ne pas tenir parole, cet engagement que j’ai pris avec moi-même, en t’excluant comme celui qui sollicite. Tu ne sollicites jamais, M., ou alors, si peu de temps, que tu ne laisses à l’autre aucune possibilité de revenir sur ce qui fut un mouvement d’humeur, de honte.

 

Tu as tourné dans la rue la plus proche pour que nos chemins ne se croisent pas. Ne se croisent plus.

M., cette fois-là, j’ai véritablement pris ma punition en pleine face. Avant, ce n’était moi-même qui me l’étais infligée, sans t’inclure. Mais, aujourd’hui, c’est toi qui me l’as infligé, en m’excluant.

Ce détour, me l’as-tu infligé car tu voulais respecter ce que je t’avais dit ? Te heurtant, tout en me heurtant ? As-tu fait ce choix car tu ne veux plus toi me voir ?
M., finalement, aujourd’hui, je sais que te voir me voir sans te parler, sans me parler, est une douleur que je ne peux que difficilement supporter. T’apercevoir à la dérobée, est une petite joie toute sensible mais te voir m’éviter volontairement m’est une agression que j’ai moi-même orchestrée sans vraiment en avoir conscience, au moment de la décision, de toutes les conséquences.

Peut-être que toi partant, toi parti, ces rues vont-elles redevenir ce qu’elles sont en vérité, des artères vides, ou presque vides puisque sans humanité.

Mais toi partant, parti, c’est savoir concrètement que, à ce moment-là, à ces instants où je ne t’apercevrais plus, ce sera ce définitif qui fait mal.

 

 

Discussion imaginaire avec M.       Partie X

 

Je suis toujours dans la déshérence.

Je cherche à t’apercevoir sur les artères que je suppose que tu serais apte à arpenter. Celles qui te procureraient le moindre mal, qui t’éviteraient de croiser ces êtres qui t’insignifient. Qui te heurtent. Qui nous heurtent ; dont l’existence nous insupporte.

Pas leurs discours, pas leurs regards, non, plus ample, plus amplifié : leur simple existence, leur simple encombrement des espaces. De tous les espaces. Ils insupportent l’air, les paysages.

M., en te cherchant, je me disais, je l’écris, reconnaitrais-je C. si elle était seule à se promener ?

D’ailleurs, la laisses-tu seule dans ses rues, croiser ces personnes qui t’insupportent de par leur simple existence, l’occupation de quelque espace qu’ils utilisent de leurs présences ? Je ne te vois pas la laisser seule traverser cette ville quand tu penses ce que tu penses de l’amour.

Elle aime parler, elle veut être celle que l’on écoute, enfin, définitivement. Elle veut être celle qui sera au centre des discours, des pensées, elle veut être C..

Comment je peux la définir ?

Comment je me la représente ?

Comment je veux qu’elle soit ?

Comment elle peut être pour pouvoir vivre à tes côtés ?

Comment je pense qu’elle devrait être pour être un minimum heureuse à tes côtés, dans ton ombre, dans tes pas ?

La vie près de toi, dans ton espace, dans celui que tu peux lui accorder pour qu’elle ne bloque pas une fuite, qu’elle ne puisse bloquer une pensée ? Sans qu’elle puisse te déranger ?

Peut-elle exister hors de ce que tu as envie qu’elle représente pour toi ?

N’existe-t-elle que lorsque tu as besoin d’elle, de son amour, de son oreille ? Qu’elle acquiesce à ce que tu dis. Qu’elle ne soit plus que celle qui t’admire, qui te comprenne.

Mais est-elle d’accord avec tout ce que tu dis ? Tout ce que tu penses ?

Tout ce que tu lui imposes. Et ces fuites, va-t-elle toutes les subir ? Va-t-elle être toujours à tes côtés ou cherches-tu à la dégoûter afin qu’elle parte, qu’elle te quitte pour te permettre enfin de dire : « elle ne m’aimait pas », pour qu’elle te justifie dans ce que tu penses être la vérité ?.

Et si un jour, elle te disait ce qu’elle pense réellement ?

M., as-tu toujours raison ?

Penses-tu toujours avoir raison ?

Veux-tu toujours avoir raison ?

As-tu toujours envie d’avoir raison ?

Pourtant peux-tu avoir toujours envie d’avoir raison ?

M., cette question que je ne te pose pas, que je ne te poserais pas, pas comme celle que je t’ai posée qui pourrait être plus importante que celle qui nous a séparé : aimes-tu C. ?

Je veux dire sincèrement, franchement, indéfiniment, comme je pense qu’elle t’aime, comme elle te prouve qu’elle t’aime.

Pourrais-tu lui prouver, si elle te demandait d’arrêter, de vivre, de ne plus fuir. Es-tu prêt à t’arrêter, à écouter, à l’écouter ?

 

 

Discussion imaginaire avec M.       Partie XI

 

Il est étrange, je l’écris, il est étrange que tu ne sois plus que cet inconnu qui s’éloigne, celui que j’aperçois brièvement de dos. Aujourd’hui, comme pour me contredire, comme pour me rejeter, une fois de plus, tu tiens la main de C.. Et puis, tu ne la lâches pas malgré les embuches du quai.


Je me suis dit, cet après-midi, vais-je être l’accélérateur de ton départ ? Jusqu’à quel point, je peux en être le prétexte ?


Si oui, aurais-je été si important que ce soit, de quelque importance ai-je été. Qu’est-ce que mon contact aura déclenché en toi que la fuite ne soit plus non une décision, mais une opportunité ?

Ces instants, si courts, si fugaces, sont des traces indélébiles pour moi, uniquement pour moi. Pour toi, je n’ai été qu’un encombrement que tu peux contourner aisément, mentalement, physiquement, dorénavant. Ce que je n’arrive pas à me dire, à me convaincre, et pourtant je sais que je suis le seul responsable, que je ne suis pas que le seul responsable. Que tu étais en attente d’une opportunité, d’une faille qui te permette de te glisser dedans, un interstice dans lequel tu peux encore te faufiler pour t’extraire de ma vue, de ma vie, de toutes celles qui pourraient chercher à croiser la tienne, de toutes celles qui t’empêcheraient de marcher seul, toujours seul.

Et, encore, une fois, je me pose la question de savoir si C. partage toutes tes idées, toutes tes envies ? Et cette main que tu tiens, il me semble que c’est la première fois que je te vois ainsi, est-ce pour la retenir car elle veut s’éloigner, un peu, ou se retourner, ou prendre un élan ?

Parce que cette main tenue était de celle qui fait mal, qui ne semble pas une volonté mais une nécessité. Tu n’en a pas le choix. L’empêcher de pouvoir faire une fuite de tes fuites.

 

Discussion imaginaire avec M.       Partie XII

 

Part !  Part M. !!

Je t’exhorte à partir le plus vite possible, ne reste pas là. A chaque moment si court, si limité, si fugace, la plaie s’ouvre, celle qui ne se ferme pas car le scalpel n’est jamais très loin, à portée de plaie sanguinolente.

Ce matin, je t’ai vu la regarder et dans tes yeux, il y avait l’amour, il y avait un sourire, il y avait la joie de la regarder sans rien espérer, sans rien attendre, juste la regarder car elle est regardable, aimable, belle encore, peut-être. Donc, de fait, tu étais beau également, fatigue partie, visage reposé. Je le dis autrement : la beauté que tu continues à voir chez elle se reflétait nécessairement, inévitablement sur ton visage.

Enfin, elle était l’intérêt, le centre de ton intérêt, à ce moment précis, puisqu’elle venait de souffrir, puisqu’elle sortait des mains d’un autre, de l’attention d’un autre qui aurait pu voir cette beauté, reconnaitre celle-ci, que peut-être tu vois moins car proche, si proche, que tu ne la regarde pas.

Tu la regardais pour la récupérer, pour la reprendre, si elle avait cette envie de partir, de s’éloigner, de déplacer son centre d’intérêt, mais peux-tu comprendre qu’elle n’en avait pas nécessairement envie.

Ce visage souriant, ce sourire sur un visage qui ne sourit jamais, jamais.

 

Je te demande de partir, M.

Aujourd’hui, je mets fin à ce monologue, je ne te chercherais plus, je ne te verrais plus. Tu es parti. J’attends que tu partes, je veux que tu partes. Mais il a fallu un moment que tu sois là pour que je te rencontre, que je te découvre, que tu m’influences.

Je te souffrirais loin mieux que si je t’aperçois de loin en loin, de savoir que tu es là, ta présence invisible m’oppresse, me stresse. Peut-être est-elle cette source vive nécessaire à mes inspirations. Ta disparition va-t-elle la tarir ?

Je te dis adieu physiquement alors qu’intellectuellement, tu es en moi, ancré viscéralement. Tu es, pour le moment, l’ancrage de mes inspirations, de mes circonvolutions, je ne peux plus t’échapper. Je ne le cherche pas forcément.

Mais écrire, souffrir et ne plus respirer ; ne plus écrire, ne plus souffrir et respirer. De tout cela, qu’est ce qui m’est le plus vital ?

 

 

Post-scriptum

Je me disais cet après-midi, cette histoire qui n’est pas fini qui est interrompue qui est suspendue plutôt ce temps que l’on s’est accordé ou plutôt que l’un a imposé à l’autre mais que celui-ci a accepté comme une évidence sans vraiment rechigner cette histoire qui est in-fini va se poursuivre dans la non existence de la rencontre de cette parole qui s’échange de l’un a l’autre de l’un descendant vers l’autre

En fait c’est ce temps suspendu qui crée ce lien invisible entre nous qui fait que cette histoire n’est pas fini et peut-être ne se finira jamais et restera suspendu comme un acte non fini peut-être que nous avons souhaité tous les deux peut-être que nous avons exigé ce lien invisible non fini suspendu jusqu’à peut-être un jour se retrouver et mettre un terme à tout cela mais en a-t-on envie de mettre un terme de créer une nouvelle relation dans l’espace et dans le temps sans contact sans mot sans écriture sans parole un lien de rien un lien de presque rien un lien d’infiniment rien c’est ce rien qui est ce lien qui n’a pas fini qui n’a pas réellement une existence nécessaire pour exister cela existe parce que ce n’est la volonté que d’un on n’a pas besoin d’un autre

Ce n’est qu’un jeu intellectuel qui me permet de tenir la souffrance éloigné de la plaie avec lequel je joue pour me sentir plus fort avec lequel je joue pour avoir la force de ne pas venir frapper chez lui et de lui demander pardon et de lui dire parlons-nous encore longtemps oublie oublie tout ce que je t’ai dit ce que je ne t’ai pas dit ce que je ne t’ai pas écrit que je ne t’écrirai jamais car pleurer n’est pas un effort inhumain ni une exigence de ce que je ne connais pas jusqu’à que tu partes partiras partiras pas nécessairement tu devras partir

Et je me dis qu’elle serait ta réaction devant cette attitude serait-il déçu de se dire encore un qui ne tient pas ce qu’il dit désillusion qui vient surenchérir les autres comme une déception qui n’en serait pas une puisqu’elle serait attendue souhaitée même pour justifier ou alors serait- il heureux pour sa propre gloriole de se dire que quelqu’un ne peut se passer de sa présence mais il a C pour se le dire il a C. comme prétexte comme excuse comme personne qui résonne ses réflexions a-t-il besoin de quelqu’un d’autre mais en est-il là

 

 

 

Voilà, je pars de ce constat violent mais exact que cette conversation n’a pas existé. Qu’elle n’a aucune chance d’exister.

Elle n’a de valeur que parce qu’elle apaise des absences, plus ou moins longues. Plus ou moins tenaces. Elle a cette évidente utilité de pallier à une disparition. Elle m’invite à sourire sur un souvenir. Elle est le présage de ce que va désormais être ma conscience littéraire.

Comme je le dis, dans cette conversation, ce lien de rien qui nous unit dans la non-existence de cette relation. On ne peut fuir finalement que ce qui existe. On ne construit pas ce qui peut nous apporter nuisance. Seule la peur peut construire une fuite irrationnelle. Il est évident que la peur de cette disparition a construit ce lien si ténu mais si prégnant. Cette disparition sera brutale, rapide mais silencieuse. Je retomberais dans ce qui n’a pas existé sur ma ville, sur ce qui ne pourra jamais existé sur cette ville.

Je suis celui qui parle avec celui qui part et qui ne va pas se retourner. Je suis définitivement celui qui continuera à tourner dans cette ville à la recherche d’une silhouette.

Le mot silhouette est beau. Il est cette traine blanche et nébuleuse qui se déplace dans les courants d’air. Sans poids, sans réelle existence, elle est ce que l’œil voit quand rien n’existe. Voilà, je suis celui qui se rappelle de souvenirs de ce que le rien peut produire de plus efficace.

Il n’existera rien d’autre que le souvenir de cette silhouette que j’ai aperçu parfois et qui m’a donné un sourire. Un bien-être. Cette impression de vivre quelque chose que personne ne connait. Je suis celui qui a rencontré celui qui se terre. Qui se cache. Celui que peu connaisse et qui fuit la notoriété. J’ai rencontré le passager clandestin.

Chroniques politiques de 1931 - 1939 par Maurice Blanchot

 « On demande des dissidents»


Il semble qu’il y ait depuis quelque temps beaucoup de dissidents dans les partis. On a vu ce dernier mois la vénérable Ligue des droits de l’homme ébranlée par des infidèles. On a vu une toute jeune formation comme celle de M. Bergery éprouvée par des départs inattendus. On a même discerné chez d’anciens dissidents comme le furent les néo-socialistes et les groupements analogues un désir d’être dissidents à l’égard d’eux-mêmes, en revenant au parti qu’ils avaient quitté. Dans les partis de droite on constate également parmi des querelles retentissantes d’heureux signes de trahison. Il y a chez les mieux disciplinés un système de tension, de suspicion, de précaution, un malaise toujours accru, quantité de situations explosives qui sont bien remarquables. L’avenir semble être aux renégats. À première vue on éprouve peu de mélancolie à noter que les partis soucieux ne jouissent plus d’une splendide saison. Les dissidents, si l’on ne compte pas les animateurs de combinaisons et les passionnés du profit, représentent une attitude intéressante. Ils ont au moins le mérite d’avoir résisté à la chose enseignée. À un moment donné ils se sont reconquis sur les idées toutes faites et sur les formules complaisantes. Ils ont proposé une extrême pensée. Ils ont refusé ce qu’il y avait de facile dans la discipline et d’accueillant dans un programme.

Ils ont soudain ajouté leur personne à une formation impersonnelle. Et ils se sont trouvés forcés de décider contre tout un groupe. Il y a dans la dissidence une forme de l’apologie de soi qui est comme la gloire de l’anarchie. Mais il y a aussi une tentative pour réintroduire la conscience et la réflexion dans cette usine à réflexes qu’est un parti. La dissidence marque généralement une chance momentanée pour une révolution qui fermente. Mais elle marque aussi une issue par une révolution qui avorte. Et elle fournit un exutoire commode pour ceux qui veulent faire avorter une révolution. Car si en tant qu’attitude la dissidence apparaît d’une certaine manière comme une recherche de la pureté, par ses motifs et par ses résultats elle semble s’accommoder surtout d’un perfectionnement de l’opportunisme. C’est une règle assez étrange. Les esprits qui se libèrent finissent par une annexion plus complète. Les dissidents qui en quittant leur parti résistent à ce que ce parti avait d’insuffisant courent des risques, une fois dehors, d’accepter quelque chose de pire. C’est que la plupart du temps, ils ne prennent pas conscience des vraies raisons qui les inspirent. Ils croient à un désaccord sur la tactique, sur la méthode. Ils veulent réussir plus vite. Ils prétendent à une action et à un succès immédiats. Les voilà tout près des compromis. Pour triompher ils renoncent à ce qu’ils devaient conduire au triomphe. Comme il est toujours plus facile de faire réussir des personnes que de faire réussir des idées, ils tendent secrètement à des succès personnels. S’ils réussissent vraiment, ils n’apparaissent plus que comme des profiteurs sans importance. S’ils échouent, ils disparaissent ou ils reviennent au parti qu’ils ont abandonné. Telle est l’histoire si remarquable des néosocialistes. Telle sera probablement celle de M. Georges Izard. Ce sont là des cas extrêmes. Mais de toutes manières on se rend compte que la dissidence est un mouvement très difficile à accomplir. La plupart de ceux qui se séparent d’un parti ne l’abandonnent qu’en apparence, qu’ils adhèrent à un autre parti déjà constitué ou qu’ils constituent un parti nouveau, ils restent fidèles à ce composé d’impuissance et d’agitation, à ce rassemblement d’idées superficielles et d’intérêts particuliers qu’est un parti. Si importante que soit l’amplitude de leur mouvement, ils ne font guère que passer du même au même. Ils restent sur le plan de l’action illusoire. Ils se privent de toute innovation véritable. Ils s’échangent éternellement contre eux-mêmes dans un chassé-croisé qui ressemble à la réflexion brillante d’une même image dans une suite indéfinie de miroirs. On les appelle des dissidents. Mais ce sont des prodiges de constance. Ils adhèrent, ils ne savent qu’adhérer. Et tous les doutes qu’ils ont eus sur tel parti déterminé s’abolissent par cette fidélité indéfectible qu’ils montrent à la notion de parti en général. On peut affirmer qu’il y a incompatibilité entre la notion de parti et celle de dissidence. C’est en s’éveillant à l’inquiétude des principes que le vrai dissident commence à résister à son parti. Mais si cette inquiétude le conduit de nouveau à un parti, formation dont la caractéristique est d’avoir au mieux un programme, c’est-à-dire une doctrine sans principes, il est évident qu’il n’aura rien fait que revenir à son point de départ. Il aura annulé lui-même par son changement les raisons de changement. Il ne sera plus qu’un migrateur saisonnier. Ce qui mérite donc d’être considéré dans les échanges actuels, ce ne sont pas les tentations qui entraînent les hommes d’un parti à l’autre, c’est l’exigence qui peut les amener à s’opposer à tous les partis. Cette opposition n’a évidemment rien de commun avec l’attitude de propagande qui consiste à se déclarer audessus de tous les partis. Car se prétendre au-dessus de tous les partis signifie généralement être de tous les partis et plus précisément ne rien faire pour ne contrarier aucun parti. C’est la formule même de l’inertie et du néant politiques. En réalité, ce qui compte, ce n’est pas d’être au-dessus des partis, c’est d’être contre eux. Ce n’est pas de reprendre le vulgaire mot d’ordre : ni droite, ni gauche, mais d’être réellement contre la droite et contre la gauche. On s’apercevra dans ces conditions que la vraie forme de dissidence est celle qui abandonne une position sans cesser d’observer la même hostilité à l’égard de la position contraire ou plutôt qui l’abandonne pour accentuer cette hostilité. Le vrai dissident communiste est celui qui quitte le communisme, non pas pour se rapprocher des croyances capitalistes, mais pour définir les vraies conditions de la lutte contre le capitalisme. De même le vrai dissident nationaliste est celui qui néglige les formules traditionnelles du nationalisme, non pas pour se rapprocher de l’internationalisme, mais pour combattre l’internationalisme sous toutes ses formes parmi lesquelles se trouve l’économie de la nation même. Ces deux spécimens de dissidence nous semblent aussi utiles l’un que l’autre. Mais ils nous semblent également rares. On demande des dissidents. 


Combat, no 20, décembre 1937

Bibliothèque Fahrenheit 451


1312 RAISONS D’ABOLIR LA POLICE



À quoi sert la police si elle ne nous protège pas ? Comment dépasser sa simple critique pour en finir avec elle ? Gwenola Ricordeau, enseignante en criminologie à la California State University, présente et commente cette anthologie de textes de militant·e·s et d’universitaires francophones et anglophones qui dessinent une généalogie des mouvements contemporains pour l’abolition de la police, explore leurs propositions stratégiques, leurs expériences et les débats qui les traversent.


En introduction, elle ne mâche pas ses mots pour en finir une bonne fois avec l’approche critique de la police : « Dans une société capitaliste, raciste et patriarcale, choisir le camp des opprimé·e·s, des exploité·e·s et des tyrannisé·e·s, c’est compter la police parmi ses ennemis. » La dangerosité prétendue de leur métier est « sans commune mesure avec celle des métiers ouvriers » et même, au vu du nombre de personnes qu’ils tuent, « les policiers sont de véritables “dangers publics“ ». Aux États-Unis, une enquête avance que 40% des policiers seraient abusifs avec leur partenaire ou leur enfant et que les violences domestiques seraient 15 fois plus fréquentes dans leurs foyer que chez le reste de la population ! La pratique policière raciste du profilage ethnique et le racisme policier en général, au-delà des explications sociologiques (socialisation professionnelle, recrutement, etc) s’inscrivent dans le racisme structurel, ne sont pas du tout des pratiques accidentelles et inappropriées qui pourraient être corrigées. Elles confirment la centralisé de l’esclavage et de l’impérialisme dans l’histoire du maintien de l’ordre aux États-Unis et du colonialisme en France. « Les homicides policiers sont, de loin, le plus fréquent type de meurtres d’État en Occident. » Si les critiques de la police progressent, leur réduction au seul champ de la violence tend cependant à éclipser « l’ampleur des nuisances causées par son existence ». L’impunité dont elle bénéficie est abondamment documentée et dénoncée. La privatisation croissante de la sécurité démontre que loin d’être un « service public », les forces de l’ordre publiques comme privées sont surtout profitables au capitalisme. Quant à sa militarisation, elle est loin d’être nouvelle. L’histoire des institutions militaires et policières est faite d’échanges constants, notamment sur le plan technique. Gwenola Ricordeau met à mal le mythe selon lequel les policiers sont chargés de notre sécurité, alimenté par nombre de productions culturelles, désigné en anglais par le terme copaganda. Aux États-Unis, moins de 3% des appels concernent la criminalité et ils ne lui consacreraient que 10 à 17% de leur temps de travail. « La police n’empêche pas la criminalité », laquelle a des causes sociales, et faillit souvent à sa mission d’investigation. En France en 2019, la résolution des taux d’homicides s’élevait à 72% au bout d’un an, à 56% pour les violences sexuelles et 8% pour les cambriolages.

Si la diffusion des images de violences policières contribue à nourrir des mobilisations, elles sont souvent « neutralisées au gré de cycles politicomédiatiques aujourd’hui bien connus », par la mise en place de réformes dont les effets sont limités.

L’augmentation phénoménale des budgets de la police, s’est accompagnée de la diminution de ceux de la santé, de l’éducation et du social, avec le « tournant punitif des années 1970-1980 ».

« La police incarne l'État et elle sert donc à le protéger et à maintenir son autorité. Mais si on considère le rôle de l'État dans le maintien de l'ordre social, la fonction de la police apparaît plus précisément être la défense de la propriété privée et de la structure sociale, notamment la structure de classe. »

Les luttes visant explicitement l'abolition de la police émergent aux États-Unis à partir des années 2010, mais leurs racines remontent au milieu des années 1960 avec les analyses et les tactiques conçues par le Black Panther Party. La politique anti immigré·e·s de Donald Trump a entraîné une radicalisation des mobilisations, tout comme la dynamique politique de Black Lives Matter. L'abolitionnisme de la police et l'abolitionnisme pénal en général considèrent les institutions pénales comme des nuisances répondant mal à certains besoins individuels et collectifs. « En procédant à “une critique de la critique“, l'abolitionnisme rompt avec l’angle des dysfonctionnements (comme les violences policières) sous lequel elles [les institutions] sont souvent appréhendées. Il soutient qu'elles fonctionnent très bien compte tenu de ce qui est attendu d’elles, et qu'elles constituent en soi le problème. » Il dénonce l’illusion selon laquelle la police serait « perfectible » et « réformable ».


Robyn Maynard et Kristian Williams échangent sur les similarités et les différences entre les luttes abolitionnistes au Canada et aux États-Unis. Ils s’accordent tout d’abord sur une définition de l’abolition : « l'élimination des institutions de surveillance, de contrôle et d'enfermement, autrement dit la police et les prisons », ce qui nécessite de se demander comment répondre

à la violence et aux préjudices en général, sans reproduire les logiques de ces institutions. Ce mouvement milite pour une redirection des fonds alloués à la police, pour une réduction des espaces où celle-ci est présente, notamment les écoles.


ROMPRE AVEC LE RÉFORMISME

Les propositions progressistes d’une supervision de la police, méconnaissent la nature réelle du maintien de l’ordre, tout comme la limitation de l'usage de la force ignore combien celui-ci « relève du fonctionnement ordinaire de la police dans un système capitaliste, raciste et patriarcal » , le « dialogue » avec la population par la police de proximité, constitue une technique de contre-insurrection et les luttes judiciaires entérinent le mythe d'une police perfectible.

Le travail abolitionniste anticolonial, présenté par le collectif Free Land Free People, attribue « une fonction génocidaire au système de “justice“canadien », lequel contrevient au droit fondamental à l'autodétermination des peuples autochtones, va à l'encontre de leur forme de justice non carcérale qui privilégie la responsabilisation par le souci de l'autre et la relationalité, et contribue à la poursuite et à l'expansion du colonialisme de peuplement. « Le maintien de l'ordre au soi-disant Canada vise non seulement à éliminer toute résistance sociale, légale et politique autochtone contre les ravages continus du colonialisme, mais aussi à mettre en péril la survie des peuples eux-mêmes. » Les liens entre la prison et le système des pensionnats, dont l'objectif est de « tuer l’indien dans l’enfant », sont mis en évidence. Les personnes autochtones représentent 5 % de la population totale mais 30 % de celle des prisons fédérales, et entre 75 et 90% à certains endroits, preuve que le système protège les intérêts et la propriété des Blancs. En juin 2020, le gouvernement provinciale de l'Alberta a adopté un projet de loi pour punir les défenseurs des terre qui bloquent ou endommagent des pipelines ou d'autres infrastructures.

Yannick Marshall explique pourquoi et comment l’injonction « La police doit rendre des comptes » est surtout « un instrument de maintien de l'ordre fort utile ».

Rémy-Paulin Twahirwa montre comment la frontière a cessé d’être « une fiction (discursive, politique, économique) sur le territoire issu de la fabrique à nations », pour s’étendre à l'extérieur et à l'intérieur des territoires, jusque dans le quotidien des migrants. La crimimmigration relève davantage du spectacle populiste que d'une manière efficace de répondre au problème que l'État prétend résoudre : en considérant la traversée « régulière » des frontières comme un crime, les autorités nourrissent les obsessions et les fantasmes racistes. Même les humanitaires sont criminalisés pour « délits de solidarité ». « La résistance à la police doit rompre avec le citoyennisme, c'est-à-dire les approches centrées sur les droits des citoyen·ne·s, précisément parce que ses droits sont fondés sur l'exclusion des non-citoyen·ne·s. » Les mouvements de population sont un phénomène plus ancien que les institutions frontalières qui sert une vision du monde forgée par des intérêts capitalistes, coloniaux et impériaux.

Mad Résistance rappelle que « les origines du maintien de l'ordre sont inextricablement liées aux patrouilles de chasse aux esclaves et au Ku Kux Klan (KKK), et les meurtres actuels par la police s'inscrivent dans la continuité des pratiques de lynchage et du génocide des peuples autochtones. » Il s'attache à décrire l'incarcération massive et la violence de l'État que subissent les personnes folles, handies et leurs communautés. « Le système de santé mentale fonctionne selon une logique carcérale. » L'approche biomédicale de la « maladie mentale » était, dans les années 1950, « un outil du patriarcat blanc dont l'utilisation était surtout réservée aux femmes au foyer désobéissantes », puis à partir de 1968, un moyen d'associer la colère de dissidents politiques à une pathologie : la schizophrénie est alors dépistée chez un nombre disproportionné d’hommes noirs. Un rapport des Nations unies a noté en 2020 que, incapables de cerner les causes profondes de la détresse, ces méthodes apportent des « réponses humaines à des facteurs sociaux sous-jacents et nuisibles (les inégalités, la discrimination, la violence, etc.) considérés comme autant de “troubles“ exigeant un traitement ».

Les violences faites aux femmes sont un des premiers motifs invoqués pour justifier la police et le système pénal, lesquels seraient également destinés à protéger de la violence et de l'exploitation les travailleuses du sexe, argument qui permet de justifier en réalité la répression de leurs activités et de leurs corps, comme l’expliquent Adore Goldman et Melina May.


CONSTRUIRE L’ABOLITION

Gwenola Ricordeau distingue trois stratégies abolitionnistes : la destruction, associée aux courants insurrectionnalistes, l'autonomie qui privilégie les ressources et les liens communautaires pour rendre la police inutile ou obsolète, et le démontage par le définancement et la réallocation des budgets vers d'autres secteurs, l'opposition à la construction d'écoles de police.

Considérant que le maintien de l'ordre aux États-Unis est devenu l’unique réponse au problème relevant de l'assistance ou de la santé publique, Alex S. Vitale préconise de faire appel à des spécialistes en santé mentale et des travailleurs sociaux pour apaiser les situations tendues, des interventions communautaires ciblées pour désamorcer les conflits et prévenir la violence par arme à feu, de faire intervenir des patrouilles non armées lors de problèmes de circulation, de conflits conjugaux ou de voisinage, et dans les transports, etc.

Cameron Rasmussen et Kirk « Jae » James estiment que les services sociaux se sont alignés sur les systèmes et les structures du pouvoir, en acceptant de situer la source des problèmes sociaux et de la « criminalité » dans l’individu. Selon eux, la promotion d'un travail social abolitionniste exige d'arracher jusqu'à la racine les idéologies (suprémacisme blanc, racisme antinoir, colonialisme, cis-hétéro-patriarcat) sur lesquelles sont fondées les pratiques des systèmes carcéraux et qui imprègnent la philosophie du travail social.

Pour sa part, Dylan Rodriguez explique comment « par le biais d'injonctions dogmatiques et simplistes à la “non-violence“, au gradualisme et à l’obéissance, le réformisme diffère, élude, voire criminalise, les efforts mis en œuvre par des gens pour susciter des changements substantiels à un ordre établi. » « La réforme constitue au mieux un mode de gestion des victimes ; le réformisme, quant à lui, s'apparente à une contre insurrection visant les personnes qui osent imaginer, instaurer et expérimenter des formes abolitionnistes de communauté, de puissance collective et de futurité. »


LUTTER CONTRE LA POLICE

La ville de Camden est souvent citée, jusque par Obama, comme modèle de pacification mais Brendan McQuade démontre qu’il vise avant tout « à éviter toute véritable reconnaissance des échecs de la police et du capitalisme » et mise sur la surveillance de masse pour servir les intérêts du monde des affaires. Tasasha Henderson documente le mouvement pour des écoles sans police et Kristian Williams le copwatching, tout en montrant que celui-ci demeure trop souvent insuffisant et que l'emploi de la force s’avère nécessaire.


Gwenola Ricordeau conclu qu’« étant donné la fonction de la police, penser son abolition séparément de celle du système qu'elle protège et auquel elle contribue est illusoire. Il ne peut pas y avoir une abolition de la police sans abolition de la propriété privée et de la société de classes qui résulte du capitalisme, du racisme et du patriarcat. L'abolitionnisme doit donc être révolutionnaire et, en ce sens, s'affirmer aussi comme anticolonial, anti-impérialiste, internationaliste et écologiste. » En donnant aux non-anglophones accès aux réflexions et aux mobilisations actuelles pour l'abolition de la police en Amérique du Nord, Gwenola Ricordeau ouvre un débat tabou et limité à la marge de la marge des milieux militants.


Ernest London

Le bibliothécaire-armurier