jeudi 20 octobre 2022

Marcel PROUST - LA MER


La mer fascinera toujours ceux chez qui le dégoût de la vie et l’attrait du mystère ont devancé les premiers chagrins, comme un pressentiment de l’insuffisance de la réalité à les satisfaire. Ceux-là qui ont besoin de repos avant d’avoir éprouvé encore aucune fatigue, la mer les consolera, les exaltera vaguement. Elle ne porte pas comme la terre les traces des travaux des hommes et de la vie humaine. Rien n’y demeure, rien n’y passe qu’en fuyant, et des barques qui la traversent, combien le sillage est vite évanoui ! De là cette grande pureté de la mer que n’ont pas les choses terrestres. Et cette eau vierge est bien plus délicate que la terre endurcie qu’il faut une pioche pour entamer. Le pas d’un enfant sur l’eau y creuse un sillon profond avec un bruit clair, et les nuances unies de l’eau en sont un moment brisées; puis tout vestige s’efface, et la mer est redevenue calme comme aux premiers jours du monde. Celui qui est las des chemins de la terre ou qui devine, avant de les avoir tentés, combien ils sont âpres et vulgaires, sera séduit par les pâles routes de la mer, plus dangereuses et plus douces, incertaines et désertes. Tout y est plus mystérieux, jusqu’à ces grandes ombres qui flottent parfois paisiblement sur les champs nus de la mer, sans maisons et sans ombrages, et qu’y étendent les nuages, ces hameaux célestes, ces vagues ramures.
La mer a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète une permission de dormir, une promesse que tout ne va pas s’anéantir, comme la veilleuse des petits enfants qui se sentent moins seuls quand elle brille. Elle n’est pas séparée du ciel comme la terre, est toujours en harmonie avec ses couleurs, s’émeut de ses nuances les plus délicates. Elle rayonne sous le soleil et chaque soir semble mourir avec lui. Et quand il a disparu, elle continue à le regretter, à conserver un peu de son lumineux souvenir, en face de la terre uniformément sombre. C’est le moment de ses reflets mélancoliques et si doux qu’on sent son coeur se fondre en les regardant. Quand la nuit est presque venue et que le ciel est sombre sur la terre noircie, elle luit encore faiblement, on ne sait par quel mystère, par quelle brillante relique du jour enfouie sous les flots. Elle rafraîchit notre imagination parce qu’elle ne fait pas penser à la vie des hommes, mais elle réjouit notre âme, parce qu’elle est, comme elle, aspiration infinie et impuissante, élan sans cesse brisé de chutes, plainte éternelle et douce. Elle nous enchante ainsi comme la musique, qui ne porte pas comme le langage la trace des choses, qui ne nous dit rien des hommes, mais qui imite les mouvements de notre âme. Notre coeur en s’élançant avec leurs vagues, en retombant avec elles, oublie ainsi ses propres défaillances, et se console dans une harmonie intime entre sa tristesse et celle de la mer, qui confond sa destinée et celle des choses.
Septembre 1892
Marcel PROUST - Les Plaisirs et les jours, 1896.

lundi 17 octobre 2022

L'espèce humaine Par Robert Antelme 1947

"Rigolade de mon nom, et je réponds" Présent!,. Il m'a frappé l'oreille comme un barbarisme, mais je l'ai reconnu. Un instant, j'ai donc été désigné ici directement, on s'est adressé à moi seul, on m'a sollicité spécialement, moi, irremplaçable! Et je suis apparu. Quelqu'un s'est trouvé pour dire " oui" à ce bruit qui était bien au moins autant mon nom que j'étais moi-même, ici. Et il fallait dire oui pour retourner à la nuit, à la pierre de la figure sans nom. Si je n'avais rien dit, on m'aurait cherché, les autres ne seraient pas partis avant qu'on ne m'ait trouvé. On aurait recompté, on aurait vu qu'il y en avait un qui n'avait pas dit" oui », qui ne voulait pas que lui, ce soit lui. Et, après m'avoir découvert, les SS m'auraient foutu sur la gueule pour me faire reconnaître qu'ici moi c'était bien moi et me faire rentrer cette logique dans le crâne: que moi c'était bien moi et que c'était bien moi ce rien qui portait ce nom qu'on avait lu.

"On se laisse emporter, et le corps bercé se détend. Ça roule, on a l'illusion de vaincre de l'espace. Mais, quand on sera arrivé, on le retrouvera intact, cet espace qui nous sépare de là-bas. On ne remue qu'à l'intérieur de l'Allemagne, et cette distance est neutre, et ce mouvement ne fait que brouiller ce qui, hier, était définitif et le sera demain. On secoue les cadavres".

"

La 17 octobre 1961: un massacre à Paris

Comme chaque année depuis que j'ai crée ce blog, je pense à cet anniversaire macabre. Pas pour culpabiliser, pas pour que le peuple français d'aujourd'hui s'excuse de quoi que ce soit. Mais, l'oubli qui se multiplie sur toutes ces horreurs ne nous aide pas à avancer. 

La France est sortie grandi de cette histoire lorsque le président Macron a commémoré cette date. Sans trop de cinéma, humblement, il a reconnu les erreurs de la France et n'est ce pas cette volonté de voir la France s'éleva? Alors, bien sûr, encore une fois, l'extrême droite française, dans toutes ses composantes s'ne est donnée à coeur joie. 
Voilà aujourd'hui, nous sommes autres, ils sont autres, et nous devons avancer ensemble.


(cliquez sur le lien)   https://youtu.be/m9jJltIwkv4


Quand à l'histoire même, De Gaulle a mis comme préfet un personnage qui a été plus que sulfureux dans l'histoire de la deuxième guerre mondiale, comment ne pouvait-il pas devenier ce que ce genre de personnage pouvait être capable de faire?

dimanche 16 octobre 2022

L espèce humaine. Par Robert Antelme

 "La mort était ici de plain-pied avec la vie, mais à toutes les secondes. La chemmée du crématoire fumait à côté de celle de la cuisine. Avant que nous soyons là, il Y avait eu des os de morts dans la soupe des vivants, et l'or de la bouche des morts s'échangeait depuis longtemps contre le pain des vivants. La mort était formidablement entraînée dans le circuit de la vie quotidienne. Nous étions des enfants, vraiment. "


"On nous avait comptés plusieurs fois. Toutes les opérations étaient terminées. Ceux qui restaient se tenaient à l'écart de nous, ils semblaient s'être éloignés. La différence entre nous s'affirmait, et en même temps un désir immédiat de se parler. On se faisait des signes par-dessus quelque chose. Ceux qui s'étaient engueulés se criaient: "Bon courage!,. Ceux qui n'avaient jamais échangé que quelques mots se demandaient à la hâte: «Où habites-tu?" Il était trop tard. Trop tard pour se connaître. Il aurait fallu se parler avant; ces inconnus qui se découvraient à la hâte étaient maladroits. Trop tard. Mais c'était donc que nous pouvions encore nouS émouvoir; nous n'étions pas morts. La vie, au contraire, venait de se réveiller du sommeil commençant des camps. Nous étions encore capables d'être tristes en quittant des camarades, encore frais, humains. Cela rassurait. Nous avions déjà besoin d'être rassurés. C'est pourquoi certains y mettaient peut-être quelque complaisance. "


"Nous n'avions pas le temps. Mais il y eut quelques secondes où cela apparut comme un déchirement. C'était bien là, sans doute, le mouvement de l'amour impossible. Eux voulaient nous retenir dans la vie. Tout à l'heure ce serait fini, nous ne serions plus à perdre, nous serions même oubliés. Ils le savaient, et nous le savions. Mais nous nous demandions ensemble, eux et nous, si nous aurions toujours la force de vouloir retenir l'autre dans la vie. Et si, même dans le calme relatif, non traqués, nous en arrivions à ne plus vouloir, à ne plus avoir la force de le vouloir? Alors nous serions sans doute devenus l'homme adulte du camp, le chef de block, une espèce d'homme nouveau. "



samedi 15 octobre 2022

Molière : L’amour médecin

   Acte III scène première

 

 

 

M. Filerin :

N'avez-vous point de honte, Messieurs, de montrer si peu de prudence, pour des gens de votre âge, et de vous être querellés comme de jeunes étourdis ? Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous font parmi le monde ? Et n'est-ce pas assez que les savants voient les contrariétés, et les dissensions qui sont entre nos auteurs et nos anciens maîtres, sans découvrir encore au peuple, par nos débats et nos querelles, la forfanterie de notre art ? Pour moi, je ne comprends rien du tout à cette méchante politique de quelques-uns de nos gens. Et il faut confesser, que toutes ces contestations nous ont décriés, depuis peu, d'une étrange manière, et que, si nous n'y prenons garde, nous allons nous ruiner nous-mêmes. Je n'en parle pas pour mon intérêt. Car, Dieu merci, j'ai déjà établi mes petites affaires. Qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il grêle, ceux qui sont morts sont morts, et j'ai de quoi me passer des vivants. Mais enfin, toutes ces disputes ne valent rien pour la médecine. Puisque le Ciel nous fait la grâce, que depuis tant de siècles, on demeure infatué de nous, ne désabusons point les hommes avec nos cabales extravagantes, et profitons de leur sottise le plus doucement que nous pourrons. Nous ne sommes pas les seuls, comme vous savez, qui tâchons à nous prévaloir de la faiblesse humaine. C'est là que va l'étude de la plupart du monde, et chacun s'efforce de prendre les hommes par leur faible, pour en tirer quelque profit. Les flatteurs, par exemple, cherchent à profiter de l'amour que les hommes ont pour les louanges, en leur donnant tout le vain encens qu'ils souhaitent : et c'est un art où l'on fait, comme on voit, des fortunes considérables. Les alchimistes tâchent à profiter de la passion qu'on a pour les richesses, en promettant des montagnes d'or à ceux qui les écoutent. Et les diseurs d'horoscopes, par leurs prédictions trompeuses profitent de la vanité et de l'ambition des crédules esprits : mais le plus grand faible des hommes, c'est l'amour qu'ils ont pour la vie, et nous en profitons nous autres, par notre pompeux galimatias ; et savons prendre nos avantages de cette vénération, que la peur de mourir leur donne pour notre métier. Conservons-nous donc dans le degré d'estime où leur faiblesse nous a mis, et soyons de concert auprès des malades, pour nous attribuer les heureux succès de la maladie, et rejeter sur la nature toutes les bévues de notre art. N'allons point, dis-je, détruire sottement les heureuses préventions d'une erreur qui donne du pain à tant de personnes (et, de l’argent de ceux que nous mettons en terre, nous fait élever de tous côtés de si beaux héritages.)

jeudi 13 octobre 2022

La filouterie N° 2: les mots perdus

 "Lorsqu'un être s'adonne à la recherche poétique, il donne sa sensibilité à l'autel du monde, quitte à y sacrifier tout ce qu'il y avait de stable dans un certain état d'accoutumance à l'atrophie des sens. Le poète ouvre ses sens à la possibilité de quelque chose comme une conscience ou une empathie quasi illimitées, c'est pourquoi il est peut-être plus lié qu'un autre à l'entente de tout ce qui meurtrit chaque jour la vie humaine. La poésie est "l'éthique d'une sensibilité en éveil" (Louis Janover). La poésie d'un homme juge de facto son comportement, car l'éthique de la poésie tend à ne jamais s'accommoder de la division entre les actes et les pensées, mais cherche au contraire à fusionner l'oeuvre et la vie".

La Filouterie N°2: les mots perdus

 Fragments IV


La spécialisation des fonctions sociales, qui entretient une division des puissances sensibles, a créé un domaine délégué aux dites "productions de l'esprit", l'art. Ainsi la poésie peut-elle passer pour un sous-courant de la littérature, une dissection de l'âme sans conséquences pour le rapport de l'homme au monde; ainsi les poètes peuvent-ils se figer dans la pierre d'une trajectoire exceptionnelle, c'est-à-dire, ici, un: CECI EST,MAIS PAS POUR TOI. Chaque chose à sa place, et une place pour chaque chose.

Mais pour autant qu'elle passe à travers toutes les strates du monde, à la fois connaissance, expérience et liberté, la poésie échappe aux classifications, aux encadenassements; et ainsi des poètes, qui se sont liés à cette exigence totale.

Novalis, Hölderlin, Nerval, Artaud, Gilbert-Lecomte, Daumal, sont de ceux-là qui se sont entêtés dans une exigence semblable. Ce qu'ils en ont fait remet en cause, à un certain point, toute l'histoire humaine. "Après cet incident - certainement très grave- le corps du sieur fantomatique, tond comme un zéro satisfait, devint un trou, un trou sans contour, messieurs, à la surface du vide. Un trou qu'un jour, messieurs, il vous faudra bien mesurer afin d'en faire une triple preuve de la dimension exacte de votre néant. Le reste se perd dans la nuit des temps." (Jean-Pierre Duprey). Avec une caresse ou avec un pied-de-biche, les poètes sont venus fendre l'âme de ceux qui seront disposés à se fissurer pour laisser l'être entier venir hurler en eux; et pour si effrayante que puisse être une telle fracture, sa simple existence bouleverse l'insupportable simplicité de ce qui a cours, celle-là même qui voudrait oublier son double-fond et son ambivalence.

Mais à l'inverse l'existence d'un domaine spécialisé de l'âme ( l'art), autorise en retour les "artistes" à toutes les compromissions vis-à-vis des exigences formulées en poésie. En sorte que les principes énoncés dans la poésie peuvent fort bien, du fait même que l'organisation sociale de l'art la réserve à un pan restreint de l'existence, ne pas se présenter comme s'imposant légitimement au reste de la vie."