jeudi 10 décembre 2020

LEGALITE encyclopedie anarchiste de sébastien Faure

 

Des lois, souvent mal connues mais inéluctables et contraignantes, président à l'écoulement des phénomènes soit physiques soit vitaux ; une nécessité interne relie, dans un ordre fatal, les causes et les effets. Pour commander à la nature, l'homme commence par lui obéir ; le réseau serré d'un déterminisme inflexible retient l'universalité des faits étudiés par le savant. A + 100 degrés l'eau bout, à - 1 elle se congèle sous la pression et dans les conditions ordinaires ; tout corps abandonné à lui-même tombe ; l'inoculation du microbe diphtérique provoque des effets connus. Dans les prétendus miracles que les religions diverses, du catholicisme à la théosophie, invoquent, il faut voir des phénomènes rares mais parfaitement naturels ; quand n ne s'agit point de pures supercheries. Ainsi des règles fixées selon un ordre toujours identique à vouloirs se brisent commandent dans le monde physique en dernier ressort. L'association, qu'elle soit humaine ou même simplement animale, est-elle soumise pareillement à des lois inéluctables engendrées par la nature et qui contraignent du dedans? Certains le pensent, d'autres le nient ; la sociologie commence seulement à balbutier son alphabet et chacun peut encore la faire parler comme il veut. Pour Schæffle et Spencer les sociétés sont des organismes véritables soumis à toutes les lois biologiques. Tarde, au contraire, ne voit dans les événements sociaux que des phénomènes psychologiques commandés par la loi mentale d'imitation ; Dürkheim insiste sur ce fait que l'homme vivant en société possède des manières de penser, de sentir, d'agir, qu'il n'aurait pas s'il restait isolé. Préoccupés de garantir les intérêts des chefs et de l'aristocratie, nombre de sociologues visent, consciemment ou non, à légitimer l'état de chose actuel, à soutenir les prétentions des capitalistes et de l'autorité, à présenter comme naturels des faits qui résultent de l'arbitraire humain, à déclarer fatales les plus artificielles créations des privilégiés. Au premier rang des faits sociaux, qui dépendent de vouloirs humains, se place l'ensemble des prescriptions promulguées par les gouvernants. Imitation grossière de ce qu'offre la nature, la loi décrétée par les chefs relie arbitrairement une manière d'être ou d'agir à des conséquences qu'elle ne comporte pas naturellement : au délit elle associera l'amende, la prison ; au crime la réclusion, le bagne, la mort. Et l'intérêt des grands sert de norme souveraine lorsqu'on dresse le catalogue des peines infligées aux contrevenants! Rien ici de la fatalité interne des lois physiques ; la contrainte s'exerce du dehors, par le soin du gendarme et des agents de l'autorité ; elle disparaît dès qu'ils sont absents. Mais, pour en imposer à la naïveté populaire, les juristes identifient volontiers loi scientifique et loi sociale. « Lato sensu, écrit Baudry-Lacantinerie, le mot loi désigne toute règle qui s'impose. La matière a ses lois, les animaux ont leurs lois, l'homme a ses lois. Dans l'ordre des relations juridiques, la loi, en ce sens est large et synonyme de règle de droit. Les lois sont les règles de conduite obligatoires, dont l'ensemble constitue le droit ». Le même, il est vrai, a dû reconnaître, peu avant, que le droit « est l'ensemble des règles, dont l'observation est assurée par voie de contrainte extérieure à un moment et dans un pays donnés ». N'est-ce pas avouer que les lois promulguées par nos législateurs n'ont que le nom de commun avec les lois scientifiques? N'est-ce pas reconnaître aussi leur caractère artificiel, puisqu'elles existent seulement en vertu d'une contrainte exercée par d'autres hommes? Un coup d'œil sur l'histoire des législations, chez les divers peuples, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, suffirait à nous en convaincre. Ici on récompense ce qu'on punit ailleurs ; ce qui fut bien hier devient mal aujourd'hui. Et les institutions les plus fondamentales des états modernes : famille, propriété, impôt, armée, choix des chefs, n'échappent ni à ces changements ni à ces contradictions. De même que l'on modifie à volonté les règles du jeu de cartes, de même les autorités ont donné force de lois aux prescriptions les plus opposées, ne respectant pas toujours la nature. On croit rêver à la lecture des monstruosités admises par les codes, tant anciens que modernes, et religieusement pratiquées par des millions d'hommes. Mais comment prit naissance cette légalité, faux pastiche du déterminisme physique? Ses débuts coïncident avec l'avènement de la ruse, de l'habileté si l'on préfère, comme maîtresse du monde. « Aux premiers temps de l'humanité, ai-je écrit dans Pour l'Ere du Cœur, l'énergie corporelle fut souveraine ; certaines sociétés animales, asservies aux caprices du plus vigoureux, en fournissent des exemples. Les tarpans, chevaux sauvages d'Asie, vivent par groupes de plusieurs centaines, sous la conduite d'un mâle qui expulse impitoyablement les gêneurs. Dans des troupeaux de bovidés, on a vu des jeunes chasser le maître devenu vieux, puis surpris à leur tour et tués. Chez les peuples arriérés, et même chez nous, une stature dépassant la normale, une musculature puissante, la souplesse des mouvements, l'endurance à la fatigue continuent de désigner un homme à l'admiration générale. Mais presque partout le cerveau a vaincu le muscle, l'adresse a domestiqué la force. De bonne heure, hiérophantes et magiciens fabriquèrent, à l'usage des masses crédules, des mythes sacrés, des conventions sociales, capables d'assurer le pouvoir à un homme, à une famille, à une caste ». La légalité fut un des moyens essentiels utilisés par les maîtres habiles afin d'asseoir définitivement leur domination. D'origine théocratique, elle apparaît au début comme une émanation directe de la volonté divine. A Rome, la loi des Douze Tables enveloppe le droit dans un ensemble de formules sacramentelles, de rites immuables ; c'est un recueil mystérieux dont les patriciens, postérité des dieux, ont seuls le secret et qu'ils peuvent seuls interpréter. Comme les obligations religieuses le droit (fatum) résulte de prescriptions célestes ; Dieu même intervient par l'entremise du magistrat, le tribunal est un temple, le supplice une immolation. D'où le caractère de fatalité inéluctable, de destin irrémissible que présente la loi romaine primitive. Avec des variantes résultant du milieu, la législation des Hébreux et celles de tous les peuples anciens offre le même aspect théocratique. Si Moïse n'est que l'envoyé du Très- Haut, dans bien des cas le maître, créateur ou interprète du droit, fut dieu personnellement. Le Pharaon en Egypte, l'Empereur à Rome, l'Inca au Pérou, le Roi au Mexique étaient des dieux vivants, comme le Mikado l'est encore au Japon. Plus tard, surtout après le triomphe du christianisme en Occident, beaucoup de souverains perdirent leur divinité pour devenir les représentants officiels et patentés du Père Tout-Puissant. Une vertu céleste continua d'habiter en eux ; et Louis XIV, orgueilleux autant que médiocre, croyait encore participer à la connaissance et à la puissance divines, encouragé, il faut le dire, par Bossuet, cet aigle aux ailes aujourd'hui mitées, dont les interminables phrases masquent mal l'absence de raisonnement profond. De la sorte les ordres du roi, tout en émanant d'un homme, ne cessaient pas d'être des commandements divins ; obéir aux chefs, c'était, comme autrefois, se soumettre au Maître des cieux. Depuis, le pape a poussé l'audace jusqu'à se prétendre infaillible ; s'il n'est pas une incarnation nouvelle du Verbe, du moins le Saint-Esprit parle directement par sa bouche. Mais, devant la marée montante de l'incrédulité, le droit démocratique se substitue un peu partout au droit divin. Les chefs ne disent plus : « Tel est la volonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ », ni même : « Tel est notre bon plaisir », mais ils parlent au nom de l'intérêt national dont ils s'affirment les représentants. La patrie, le devoir, l'honneur et vingt autres dieux, d'allure populaire, voire républicaine, ont remplacé le vieux Jahveh défunt. C'est d'eux, assure-t-on, et de la volonté des électeurs que s'inspire la légalité moderne. Si l'on vous brime et vous condamne, aujourd'hui, c'est au nom du peuple souverain ; si une injuste loi attente à votre liberté, c'est qu'ainsi l'a voulu la sacrosainte majorité. Il est vrai que l'aristocratie capitaliste est experte dans l'art de faire parler à sa guise cette prétendue majorité et que la sottise populaire ne semble pas avoir sensiblement diminué depuis que tout citoyen est électeur. A l'heure actuelle la légalité s'avère le moyen préféré des forts pour satisfaire impunément, au détriment des faibles, leur volonté de jouissance et de puissance. En coulant les individus dans un moule identique, elle a rendu possible la centralisation étatiste dont nous sommes victimes sous la république comme nos pères l'étaient sous les rois. Seuls comptent en France les bureaux parisiens ; grâce à un travail d'asservissement déjà fort avancé sous Richelieu, complété par la Révolution, puis par Bonaparte, le reste du pays n'est qu'un fief, une vache à lait que l'on veut traire jusqu'à épuisement. En inspirant programmes et méthodes scolaires la même légalité conduit l'éducateur à tuer l'individualité créatrice chez les enfants qu'on lui confie. De tout fonctionnaire elle tend, d'ailleurs, à faire un rouage dépourvu de conscience, une simple pièce de la machine gouvernementale, docile à l'impulsion venue d'en haut, impitoyable pour les subordonnés d'en bas. C'est elle encore qui met la force armée à la disposition du patron mécontent de ses ouvriers. Forgée par les riches elle livre toutes les ressources économiques à la bourgeoisie ; sous le nom de profit commercial elle légitime les vols quotidiens du financier, de l'industriel, du négociant. En vertu du droit d'héritage elle permet à des paresseux de vivre dans un luxe inouï sans faire œuvre utile de leurs dix doigts ; mais elle condamne à mourir de faim le malheureux tâcheron qui ne travaille pas pour cause de vieillesse ou de maladie. Enfin c'est elle qui vous oblige à tuer vos semblables quand il plaît au chef d'Etat de déclarer la guerre. Il faudrait des volumes pour énumérer les crimes commis, chaque jour, au nom de la légalité. Le citoyen moderne lui doit d'être habituellement une marionnette, taillée sur un modèle uniforme, et dont les exploiteurs tirent à volonté les ficelles. Pourtant les partis avancés rêvent, en général, de renforcer l'étatisme et de forger un réseau de lois qui ligotent encore plus étroitement l'individu. Avec Auguste Comte ils semblent admettre que l'homme compte seulement en tant que membre d'une collectivité, qu'il n'a aucun droit par lui-même mais de nombreux devoirs, et que ses droits découlent exclusivement de la fonction sociale qu'il remplit. Ils ne songent à détruire la légalité ancienne que pour en établir une autre « plus juste » qui soit au service de la classe laborieuse ; d'où l'idée de dictature prolétarienne chère au communisme, d'où la tendance ordinaire des socialistes à fortifier l'autorité. Pour eux la révolte n'est qu'un moyen ; plusieurs mêmes, les réformistes, voudraient une continuité évolutive, non une brusque coupure, entre la législation capitaliste et la législation ouvrière. Bolchévisme à rebours, orienté vers la conservation sociale, le fascisme veut lui aussi mettre l'individu en tutelle au profit de l'Etat. Lénine mérite d'être admiré ; et la Révolution Russe, malgré ses fautes, marquera une étape importante de l'éternel devenir humain. Pas plus qu'aucune autre elle n'est définitive ; l'instinct de liberté demandera satisfaction à son tour. « Assurer à chacun le plein épanouissement de sa personnalité, dans l’ensemble harmonieux d'une cité devenue fraternelle pour tous », voilà ce que je réclamais dans La Cité Fraternelle. De même que le bonheur me semble la norme suprême de l'activité individuelle, de même la fraternité me paraît le vrai fondement de l'association. Mais une fraternité qui ne soit ni faiblesse ni duperie comme fut celle des prêtres, comme est encore celle de nos républicains hypocrites, une fraternité qui implique disparition des hiérarchies sociales et liberté. « Trop de profiteurs sans scrupules ont caché sous un masque d'hypocrite charité leurs usurières exploitations ; il est temps, pour le bien général, que l'on cesse d'associer la sottise et la bonté ». Naturellement cela répugne à ceux qui n'ont le mot fraternité à la bouche que pour mieux tromper le public imbécile. - L. BARBEDETTE.

LEGALITE n. f. (latin legalitas de legalis, rad. lex : loi) encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

 

 Ce mot désigne la qualité de ce qui est conforme aux lois, précise le caractère d'un acte d'une mesure d'une intervention de la justice ou du pouvoir. Quand les lois répressives leur apparaissent insuffisantes et ne leur fournissent plus les armes appropriées à la défense des intérêts propres aux bénéficiaires de l'Etat les gouvernants, toujours si prompts à invoquer la légalité qui les sert, ne se font aucun scrupule de verser dans l'illégalité et d'y puiser leurs instruments de protection et de réaction. Le halo légaliste qui flotte autour des actes publics et remplace, pour la plupart des gens, la moralité des lois naturelles, mises au point par la raison, est dispersé, à cette occasion, comme une bulle importune par les gardiens de la religion de la Loi Inconséquence dangereuse, cependant, car elle ruine peu à peu le prestige des croyances sur lesquelles s'appuie l'autorité des maîtres, désagrège l'armature regardée jusque-là comme la « justification » du régime et tend à faire apparaître comme légitimes les ripostes adverses lorsqu'elles frappent à leur tour la légalité. A travers l'assemblage du légalisme capitaliste, la mobilisation, par un Briand, des cheminots grévistes, les décrets-lois d'un Poincaré, la suspension, au préjudice des partis et des mouvements d'avant-garde, des garanties consacrées en matière de presse et de réunion sont des déchirures de coup d'Etat et, par la brèche, tôt ou tard, si ne s'installe à leur faveur une dictature au reste passagère, pénétrera la révolution... Empruntons au Larousse quelques rappels historiques sur l'essence et le caractère d'une légalité honnie, à travers les âges, par tous les esprits libres et notons des jugements peu suspects de partialité : « La légalité est une formule souvent arbitraire, destinée à régler les rapports des citoyens entre eux. Elle se distingue à la fois de la loi naturelle, donnée de la conscience et du droit positif, en ce qu'au point de vue politique on n'a pas pour l'établir à discuter le droit en luimême, mais à démontrer qu'il est formulé de telle ou telle manière dans la législation en vigueur. Dans tous les siècles la légalité a été en butte aux invectives des philosophes. Au fait, la légalité officielle a toujours été l'écho des passions, des préjugés, des intérêts et des partis. Ce sont d'ordinaire les puissants qui règlent les actes de la communauté et ils obéissent généralement à des mobiles personnels. Voltaire fait parler en ces termes le Dieu dont la légalité exprime la volonté : « J'ordonne aux nègres et aux Cafres d'aller tout nus et de manger des insectes. J'ordonne aux Samoyèdes de se nourrir de peaux de rangifères et d'en manger la chair, tout insipide qu'elle est, avec du poisson séché et puant, le tout sans sel. Les Tartares du Tibet croiront tout ce que leur dira le dalaï-lama et les Japonais croiront tout ce que leur dira le daïri. Les Arabes ne mangeront point de cochon et les Westphaliens ne se nourriront que de cochon. Je vais tirer une ligne du mont Caucase à l'Egypte et de l'Egypte au mont Atlas : tous ceux qui habiteront à l'Orient de cette ligne pourront épouser plusieurs femmes ; ceux qui seront à l'Occident n'en auront qu'une. Si, vers le golfe Adriatique, depuis Zara jusque vers les marais du Rhin et de la Meuse, ou vers le mont Jura, ou même dans l'île d'Albion, ou chez les Sarmates ou les Scandinaves, quelqu'un s'avise de vouloir rendre un seul homme despotique ou de prétendre lui-même à l'être, qu'on lui coupe le cou au plus vite, en attendant que la destinée et moi, nous en ayons autrement ordonné. Si quelqu'un a l'insolence et la démence de vouloir rétablir une grande assemblée d'hommes libres sur le Manzanares ou sur le Propontide, qu'il soit empalé ou tiré à quatre chevaux. Quiconque produira ses comptes suivant une certaine règle d'arithmétique, à Constantinople, au grand Caire, à Tafilelt, à Delhi, à Andrinople, sera sur-le-champ empalé sans forme de procès ; et quiconque osera compter suivant une autre règle à Rome, à Lisbonne, à Madrid, en Champagne, en Picardie et vers le Danube, depuis Ulm jusqu'à Belgrade, sera brûlé dévotement pendant qu'on lui chantera des miserere. Ce qui sera juste le long de la Loire sera injuste sur le bord de la Tamise ; car mes lois sont universelles, etc. ». Le tableau est malheureusement exact. « Nous avons dit plus haut que la légalité est surtout l'expression des passions et des préjugés de chaque siècle. L'intérêt de ces passions et de ces préjugés peut seul justifier cet état de choses qui parait devoir être indéfini. Il se rapporte à l'état particulier des mœurs de chaque pays, où il est un élément de nationalité. Si toutes les nations avaient les mêmes mœurs et les mêmes lois positives, la terre ne serait qu'une vaste république. Pufendorf cherche à expliquer la dissemblance profonde de la légalité dans chaque région et dans chaque siècle : « Ce sont, dit-il, en parlant des points de vue particuliers de la législation positive, certains modes que les êtres intelligents attachent aux choses naturelles ou aux mouvements physiques, en vue de diriger ou de restreindre la liberté des actions volontaires de l'homme, pour mettre quelque ordre, quelque convenance et quelque beauté dans 1a vie humaine ». Ainsi, le besoin d'ordre justifie toutes les fantaisies du législateur. Autant avouer que la justice n'existe pas et que le droit n'est qu'une codification de la volonté personnelle de quiconque a le pouvoir de mener les hommes à sa guise... Cet auteur n'ose appeler les choses par leur nom et convenir que la légalité officielle de chaque pays et de chaque époque s'appuie sur les passions et les préjugés en vogue, en d'autres termes sur l'opinion. Il n'y a pas deux cents ans qu'à chaque déclaration de guerre le héraut en cotte de mailles et à manches pendantes proclamait publiquement qu'il était enjoint à chacun de « courre » sus à tous les sujets du prince ennemi » (les injonctions d’aujourd’hui , de chaque côté des frontières, ont seulement changé de forme et de ton et modifié leur apparat : elles font, comme jadis, un devoir aux nationaux d'exterminer quiconque « a commis le crime de naître » au delà des lignes fantaisistes qui séparent des peuples qu'aucun différend ne divise). Sous le régime féodal, la légalité se prêtait à des horreurs variées. Mais la centralisation monarchique fit de la légalité un joug peut-être encore plus lourd à porter. Quand les légistes des rois, sous prétexte de droit romain, eurent remis en vigueur le système fiscal inauguré dans l'ancien monde, l'Occident se couvrit d'officiers judiciaires chargés soi-disant de faire respecter la justice et, en réalité, de vivre aux dépens de tout le monde. Il n'y eut plus que des huissiers, des avoués, des notaires, des tribunaux ; une bureaucratie envahissante s'implanta peu à peu dans les mœurs. Le mal était déjà grand à la fin du XVIème siècle, et Sully le déplore dans ses Mémoires : « Ces officiers de toute espèce, ditil, dont le barreau et la finance abondent et dont la licence aussi bien que l'excessive quantité sont des certificats sans réplique des malheurs arrivés à un Etat, sont aussi les avant-coureurs de sa ruine ». Cette situation désastreuse alla empirant en France durant le XVIIème et le XVIIIème siècle. Elle fut une des causes de la Révolution française. Le XIXème siècle n'est pas exempt de cette lèpre de la légalité… « La légalité nous tue, disait un ministre de la monarchie de Juillet. Le fait est que plus on avance, plus la chose se complique, et que le moment peut venir où le réseau des lois positives sera devenu tellement inextricable que la société sera obligée, sous peine de mort, de se débarrasser de ce poids étouffant » ». C'est là un réquisitoire précis et caractéristique dans sa sévérité modérée. Et c'est en vain qu'essaient de le redresser (par cette méthode de juste milieu qui est une concession à l'ambiance) des considérations sur les garanties d'équité indispensables qu'offre une légalité en concordance stricte avec la loi, et l'assurance, quelque peu dissonante après l'évocation de ses méfaits séculaires, que le mal de la légalité nous garde de l'arbitraire. Comme si l'arbitraire codifié épousait, sous le masque, les vertus de la justice et que nous dussions bénir la tyrannie qui invoque la sauvegarde de nos libertés! Tout en reconnaissant, comme il convient, les différences de la légalité d'aujourd'hui avec celle du moyen âge, l'une plus brutale, l’autre plus envahissante - différences acquises grâce aux dénonciations persévérantes de la pensée inasservie et aux conquêtes douloureuses d'hommes courageux - tout en appréciant les adoucissements, plus réels dans la forme que dans le fond, arrachés à cette tourmenteuse des peuples qu'est la légalité, nous abandonnerons ici les légalistes quand même à leurs espérances inlassées (plusieurs milliers d'années d'expérience probante n'aboutiraient-elles, après une analyse à vif, qu'à cet acte de confiance obstiné) d'une légalité bonne en définitive. Nous la regardons comme un appareil néfaste, paralysant la marche de l'humanité dans un réseau de chaînes séculaires, et envisageons sa disparition comme une délivrance. Les hommes n'auraient pas eu si longtemps à batailler - la lutte dure encore - pour la « légalité meilleure » (une légalité que les dangers courus par le conservatisme fait, à toute période critique, se resserrer comme un étau sur les opposants) si les sociétés s'étaient délibérément débarrassées de ce fléau. Le décompte des services qu'on peut lui attribuer - car les institutions et les mœurs les plus oppressives ne sont jamais invariablement unilatérales et laissent toujours filtrer quelques menus bienfaits de malheurs sérieux la légalité a accumulés sous prétexte de protection. Combien illusoire et précaire fut le secours apporté par elle, à son corps défendant, à la véritable équité! Avec les lois « multipliées, injustes, inutiles, obscures », nous répudions la légalité « pénible, inique, tracassière et incertaine » qui lui fait cortège. Nous nous rappelons le mot de Tocqueville et retenons que si les légistes invoquent souvent la liberté « ils placent la légalité bien au-dessus ». Nous constatons que, sous le prétexte de canaliser « harmonieusement » la vie sociale, la légalité nous étouffe ; plus encore, comme disait Viennet, que « la légalité nous tue! » - LANARQUE.

LEÇON (latin lectio, de legere, lire) encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

 

 Le mot leçon comporte des sens multiples. Il désigne, en particulier ce qu'expose le professeur et ce qu'apprend l'élève : D'une façon plus générale il s'applique à tout enseignement, bon ou mauvais, joyeux ou pénible, donné par l'expérience et les événements, aussi bien que par les hommes. Telle la poule qui devrait pondre au temps voulu, le professeur doit accoucher d'une ou plusieurs leçons chaque jour. Très rapidement il emmagasine dont un cours appris une fois pour toutes et le débite ensuite quotidiennement, par tranches, avec la fidélité d'un phonographe enregistreur. Après trente ans, pas un mot n'est changé dans les leçons très savantes des professeurs de nos grands lycées ou dans celles des prétendues lumières de nos facultés. La chose est plus commune qu'on ne le pense ; et les pères sont parfois surpris de constater une similitude absolue entre les cours dictés à leurs fils et ceux qu'on leur dicta. Les savantasses, au cerveau fossilisé, sont incapables de quitter la routine où l'habitude les englua. Il est vrai qu'en préparant leur agrégation, ils s'habituèrent uniquement à pondre à heure fixe, selon une couleur bon teint et d'après les immuables règles des écoles. Prétention et sottise érudite résument tout le contenu d'un grand nombre de leçons faites dans l'enseignement secondaire et supérieur. Sans arriver jusque-là, les leçons de certains instituteurs primaires ne valent malheureusement guère mieux. Ils veulent singer leurs collègues du lycée ou de la Sorbonne, et s'installent d'emblée à un niveau qui dépasse l'esprit de l'enfant. Au lieu de procéder inductivement et de remonter des faits aux idées, des applications aux principes, ils procèdent déductivement et se perdent dans des considérations abstraites qui ne disent rien à l'esprit de l'élève. Ces pédagogues, bourrés de formules et de grands mots, croiraient déchoir en abaissant leur majesté jusqu'à la simplicité enfantine. Et naturellement, à tous les degrés de l'échelle universitaire, ces leçons visent à renforcer les préjugés de l'époque et du pays. Ceux qui voudraient qu'on aère la vieille maison bâtie par Bonaparte (tel le groupement de La Fraternité Universitaire), peuvent s'attendre à une hostilité générale. Respecter la routine, faire ce qu'on faisait avant, ne point troubler le repos des maîtres de l'heure, voila l'immuable consigne des autorités académiques. Mauvaises pour l'éducateur-phonographe, les leçons, telles qu'on les entend d'ordinaire, ne le sont pas moins pour l'élève (Voir éducation, enfant, pédagogie, etc.). Réduit au rôle de barrique où l'on verse sans répit les liquides les plus divers, le malheureux absorbe vers, prose, chiffres et nomenclatures. Une science expérimentale et attrayante comme la géographie deviendra un froid catalogue de noms propres. Car on songe pour lui aux diplômes, dont la conquête, but suprême de l'école, fait oublier la véritable instruction. Et l'on sait combien est tyrannique, surtout en France, la manie des parchemins, qui se succèdent, innombrables, du certificat d'études au doctorat et à l'agrégation. Sur un signal, il faudra donc que l'élève dévide le rouleau de son savoir machinalement, sans réflexion, peu importe ; dans ce genre d'exercice, l'audace et la faconde remplacent avantageusement la raison. Des heures entières se passeront à ronronner des leçons. Dans le primaire, l'enfant aura reçu du maître une nourriture intellectuelle mal digérée qu'à heure fixe il devra rendre. Au lycée, puis dans les universités, le jeune homme, transformé en machine à écrire, prendra textuellement un cours que, le jour de l'examen, il devra redire. Chacun sait que maints barbons universitaires se moquent des capacités réelles du sujet ou de son savoir vrai, mais se montrent impitoyables pour tout candidat qui s'écarte tant soit peu de ce qu'il leur plut de dire. En savoir trop ou apprendre d'une façon non réglementaire devient alors plus dangereux que de n'en savoir pas assez. Bien compris, les exercices de mémoire auraient pourtant leur utilité, comme seraient également utiles les exposés d'une question ou d'une doctrine par des hommes compétents, qui viseraient à faire comprendre et non à éblouir. Bien au-dessus des leçons données dans les écoles, il faut placer celles que chacun de nous reçoit de l'expérience et de la vie. A l'époque bienheureuse de l'adolescence ; « pour cueillir les fruits d'or, entrevus dans des rêves enchantés, il suffit d'étendre la main à ce qu'il semble. Et l'on regarde avec quelque dédain le troupeau des malchanceux, des impuissants : une voix intérieure promet la victoire, garantit une carrière exempte des déboires fatals aux anciens ». Mais chez le grand nombre une dure expérience dissipe l'erreur avec brutalité. Les échecs succèdent aux échecs, l'un après l'autre s'évanouissent tous les espoirs ; chefs, camarades, prétendus amis, se révèlent vos adversaires, et la tâche professionnelle vous abrutit chaque jour un peu plus. Tirer de l'existence la leçon qu'elle comporte, voilà pour chacun la tâche urgente. Si la leçon est douloureuse ne perdons point notre temps en regrets inutiles : arrière le remords qui paralyse, il convient seulement aux timorés ou aux enfants. Une mer de larmes ne saurait rien changer à ce qui fut ; examinons le passé, non pour des pleurnicheries sans conséquence, mais pour préparer l'avenir. C'est une force de reconnaître sa propre faiblesse et la cause de nos échecs ou de nos malheurs. Point d'humilité soi-disant chrétienne, mais l'impartialité à l'égard de nous-mêmes comme à l'égard d'autrui. Et que la joie ou le succès ne détermine pas une fatale ivresse, génératrice d'un réveil cuisant. Il n'est ni possible, ni désirable de devenir insensible à tous les événements ; par contre une analyse objective, une critique impersonnelle de la situation doit rester notre base d'action. A ce point de vue l'expérience d'autrui peut aussi nous fournir de profitables leçons. Pourquoi s'obstiner sur les routes traditionnelles qui conduisent à des impasses manifestes ; pour qui sait réfléchir, l'histoire inflige un démenti aux doctrines religieuses et morales des peuples chrétiens ; elle montre aussi la vanité des espérances politiques qui bercent depuis quelque temps la misère humaine. Liberté et entraide apparaissent comme les éléments essentiels d’une fraternité qui se refuse à être une duperie, lorsqu'on examine l'expérience universelle des siècles. Rares furent les grands vulgarisateurs qui, du haut des chaires officielles, laissèrent tomber, au grand dam des préjugés l'assemblés, des leçons audacieuses et originales, mues par la sincérité et non par la mécanique. Les Michelet et les Quinet, au Collège de France, animaient leurs leçons d'un vivant esprit démocratique, là où l'enseignement traditionnel déroule de sèches et mornes sentences. « Cette leçon vaut bien un fromage sans doute », fait dire La Fontaine au renard madré. Et il entend ainsi nous montrer le prix d'une expérience dont nous supportons les dépens. La vie nous donne, en effet, de cruelles et coûteuses leçons, mais l'adversité, comme l'exemple, sont rarement, pour les humains oublieux, des leçons profitables. Pour que leurs errements, comme les fautes d'autrui, comme les dures secousses du sort, leur servent de guides et les gardent dans l'avenir, il faut qu'intervienne un contrôle judicieux, dont la plupart ignore l'exercice. Seules les natures perspicaces et capables de balancer les aléas de leurs actes sont promptes à tirer parti des indications de l'expérience et d'apprécier les fruits des leçons rencontrées. Peut-on dire qu'au peuple trompé, pressuré, saigné à blanc, ont servi les leçons terribles de la guerre et qu'il a cessé ne se laisser conduire aux mêmes cataclysmes, où risque de sombrer l'humanité. Les leçons qu'une culture basée sur la mnémotechnie prodigue à toutes les échelles de l'enseignement révèlent avec une insistance qui pourrait éclairer des esprits moins fermés aux leçons quotidiennes, à quel point la mémoire est incapable de supplier à l'intellection dans l'acquisition du savoir. Et il y a longtemps que Du Rozoir a dit (et la pratique scolaire en fait en vain jaillir l'évidence) que « dans les classes, les élèves qui apprennent le plus facilement par cœur leurs leçons ne sont pas toujours ceux qui ont l'intelligence la plus élevée ». Mais le maître, aussi bien que l'élève, est plus accoutumé à apprendre et à réciter des leçons qu'à mettre en jeu son jugement. Et la stérilité des leçons, leur impuissance à ouvrir l'esprit et à former le caractère ressortent avec force des habitudes mentales communes à la progéniture et à ses mentors et de la voie invariable dans laquelle piétine leur pauvre pensée répéteuse.

LEADER n. m. (se prononce : lideur) Encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

 

Mot anglais (de to lead : conduire), passé dans le langage courant. Un de ces mots universellement usités. Au parlement anglais, le « leader » est le membre de l'assemblée qui groupe autour de lui les hommes d'un même parti, d'une même opinion, qui poursuivent la réalisation d'un même programme. On distingue naturellement le leader du gouvernement de celui de l'opposition… Le leader est le personnage le plus en vue de son parti. Par extension, on dénomme « leader » l'article principal, l'article de fond d'un journal. Aussi, le cheval qui, dans une course, mène le train, galope en tête des autres, Dans un parti, il faut avoir bien soin de ne pas prendre le leader pour l'homme le plus sérieux, le plus cultivé, le plus savant. Très souvent, il n'est que le plus versatile, le plus creux, le plus ignorant. Sa « supériorité » réside dans l'habileté à se hisser à la première place par les moyens courants de la politique, à savoir : l'intrigue et le manque de conscience. Un verbe haut et redondant, une souplesse infatigable suffisent à faire d'un individu, le leader de son parti. Rares sont ceux qui s'imposent par le talent ou la conviction et dans les mouvements les plus jeunes et les plus enthousiastes - tel le socialisme - les Jaurès ou les Lénine sont des exceptions. Presque tous les leaders politiques de notre époque ne furent et ne sont que d'incorrigibles bavards et de fieffés gredins. Et ils ont, de palinodies en trahisons, mené les masses au découragement quand ils ne les ont pas livrées, par leur double jeu, aux coups de leurs adversaires. - A. LAPEYRE.

BIBLIOTHÈQUE FAHRENHEIT 451

 

LES HISTORIENS DE GARDE - De Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national

Le très médiatique Lorànt Deutsch et le plus secret Patrick Buisson contribuent à une instrumentalisation du passé, au service de la fabrication politique et idéologique d’un roman national, support d’un patriotisme identitaire et rétrograde. Les historiens William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin, en démontrent, par un travail critique méthodique, l’imposture et les approximations délibérées. Ils mettent en lumière ce que cache cette réécriture de l’histoire : apologie de la monarchie, nostalgie d’un passé fantasmé, révolutions réduites à des instants de terrorisme sanglant, etc.
Ils dénoncent l’absence d’analyse critique de la part des journalistes qui saluèrent la parution de Métronome en 2009 comme une oeuvre de vulgarisation, installant son auteur comme une véritable autorité historienne. Pourtant son discours envisage le passé comme un grand récit romanesque destiné à faire vibrer le public et le faire adhérer à l’idée d’une France éternelle, à un « mythe national ». L’absence de sources et de références bibliographiques dénote un manque flagrant de rigueur scientifique. De plus, nombre de faits énoncés sont déformés pour aller dans son sens idéologique. Lorànt Deutsch cherchent à montrer une permanence de la France depuis la conquête romaine, de la royauté, de Paris comme centre historique, quitte à falsifier au besoin certains événements. Il affirme par exemple, au mépris de tous les témoignages et des recherches les plus récentes, que le Louvre remonte à Childéric, décrivant ainsi une continuité rassurante de l’oeuvre royale à Paris. De même, il raconte une Gaule, centre de gravité du christianisme alors qu’à cette époque là tout se passait en Orient. La Révolution française représente pour lui « la fin de notre civilisation », le moment « où on a coupé la tête à nos racines », un caprice violent et soudain du peuple, n’hésitant pas à établir un lien, à la suite d’un discours présent depuis le bicentenaire, entre la Terreur et les totalitarismes du XXe siècle, entre la Shoah et un prétendu génocide vendéen. Il présente les révolutionnaires comme les destructeurs du patrimoine alors même que cette notion n’existait pas sous l’Ancien Régime, que le premier musée des Monuments français fut créé en 1795, que la Convention a décidé en octobre 1793 d’interdire la destruction des objets d’arts, même religieux. Il explique aussi que la Commune de Paris a été « ordonnée » par l’Association internationale des travailleurs de Marx et Bakounine ! « Il s’agit de disqualifier la Commune en tant que mouvement démocratique, populaire et essentiellement parisien, et de faire oublier que les Versaillais bénéficiaient de la passivité complice des Prussiens. » « Deutsch reprend à son compte une pratique courante des milieux royalistes qui cherchent à rendre la monarchie désirable en la parant de toutes les vertus et en la faisant apparaître comme un âge d’or. » Il s’en prend à une supposée « histoire officielle » qui serait imposée par l’école, centrée sur l’idée républicaine et au service d’un apprentissage civique, bien que ce genre de programmes scolaires ne soit plus en usage depuis longtemps.

Patrick Buisson, ancien directeur de Minute et responsable de la chaîne Histoire du groupe TF1, est convaincu par la nécessité d’imposer une hégémonie culturelle des idées, selon la théorie de Gramsci, en l’occurence l’exaltation de la colonisation, la stigmatisation de l’immigration et de l’islam, l’identité nationale. Il a collaboré avec Lorànt Deutsch à un documentaire destiné à réhabiliter Louis-Ferdinand Céline.

Les auteurs décortiquent toute la stratégie marketing qui a contribué au succès de Métronome. Ce « produit » répondait à un « contexte de crispation identitaire » tout en l’entretenant. Ils retracent également l’histoire des tenants du « roman national », depuis l’ « école capétienne », représentée par Charles Maurras et Jacques Bainville, qui rejetait les apports méthodologiques « germaniques », considérés comme anti-patriotiques, pour leur préférer la « manière gréco-latine » : s’appuyer sur des travaux de seconde mains plutôt que des sources et faire rentrer, de force si nécessaire, les événements, les sociétés, les hommes dans un récit au service de thèses précises plutôt que de chercher à les comprendre. Puis, grâce à Sacha Guitry, le roman national atteint un plus vaste public. Dans les années 1930, celui-ci enchaîna les films historiques : Remontons les Champs-Élysées en 1938 puis De 1429 à 1942 : De Jeanne d’Arc à Philippe Pétain, pendant l’Occupation. André Castelot, ancien vichyste, Alain Decaux, son confrère à l’émission de radio La Tribune de l’histoire, et le réalisateur communiste Stellio Lorenzi, produisent l’émission de télévision La caméra explore le temps de 1956 à 1966 et entretiennent un roman national mû par le destin des grands hommes. Le Puy du Fou s’inscrit dans cette continuité. Imaginé en 1977 par Philippe de Villiers, alors fils du vice-président du conseil général de Vendée, ce parc d’attractions historiques attire aujourd’hui 1,5 millions de visiteurs chaque année, leur livrant des spectacles-images d’Épinal, très éloignés d’une histoire scientifique et critique.
Nicolas Sarkozy, comme candidat puis président, a fait un usage du récit historique en politique dans le but de « figer dans un même moule l’histoire et l’identité (au singulier) nationale », cette dernière reposant, d’après Paul Ricoeur, sur la « mêmeté » (le partage de certaines caractéristiques distinctives) et l’ « ipséité » (l’adhésion à des valeurs communes qui perdurent dans le temps). « Nicolas Sarkozy a été un farouche défenseur d’une ipséité intégrationniste où l’adhésion à des caractéristiques culturelles et à une histoire héroïque empreinte de fierté nationale fait office de certificat de nationalité, une sorte de naturalisation “réelle“ opposée à la “légale“ que garantit la loi. Conséquence immédiate : fustiger ceux qui se refuseraient à cet effort d’assimilation, présentés comme autant de communautarismes qui détesteraient la France. »
Les « historiens de garde », journalistes philosophes médiatiques ou éditorialistes, tentent de se faire passer pour des résistants à une pensée unique, à « l’historiquement correct » qui prônerait une histoire multiculturelle et différentialiste, contaminée par le « paradigme des droits de l’homme », pour les défenseurs « d’une vérité historique qu’ils se doivent de transmettre au grand public, abruti par des professeurs gauchistes et des médias complaisants envers certaines revendications considérées comme “communautarismes“ ». Jacques Sévilla, Franck Ferrand, Michel Onfray, Éric Zemmour, Dimitri Casali, Stéphane Bern, Vincent Badré sont également évoqués. « Pour les historiens de garde, la menace d’une histoire ouverte au monde et qui oublierait les racines de la France (monarchie et catholicisme), c’est le risque du “communautarisme“. » Leur vision très restrictive et fermée, essentialiste, d’une histoire de France « rythmée par des grandes dates sacralisées », vise à démontrer la continuité historique d’une « France éternelle ». « On peut parler d’une histoire identitaire. »


Fort utile mise au point pour déjouer les sirènes médiatiques.


LES HISTORIENS DE GARDE
De Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national
William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin
Préface de Nicolas Offenstadt
266 pages – 15,90 euros
Éditions Inculte – Collection « essai » Paris – Mars 2013
266 pages – 15,90 euros
Éditions Libertalia – Collection « essai » – Paris – Mars 2013
300 pages – 10 euros
Éditions Libertalia – Collection « poche » – Paris – Mars 2013
www.editionslibertalia.com/catalogue/poche/les-historiens-de-garde


Voir aussi :

LA POSITION DU PENSEUR COUCHÉ - Petites philosophies du sarkozysme

L’AMOUR À TROIS : Alain Soral, Éric Zemmour, Alain de Benoist

LE VENIN DANS LA PLUME - Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République

LES ANNÉES 30 REVIENNENT ET LA GAUCHE EST DANS LE BROUILLARD

L’ANTISÉMITISME PARTOUT : Aujourd’hui en France

 

vendredi 4 décembre 2020

BIBLIOTHÈQUE FAHRENHEIT 451

 

GAZER, MUTILER, SOUMETTRE Politique de l’arme non létale

Manifester aujourd’hui en France expose à la violence des armes dites non létales. Paul Rocher montre que ce recours massif à une technologie supposée garantir un maintien de l’ordre plus humain, est la marque d’un étatisme autoritaire de plus en plus intolérant à toute contestation dans une période de recul social majeur. Il ne cherche pas seulement à susciter une indignation morale contre les violences policières mais à « dégager les mécanismes qui génèrent l’escalade de violence étatique à laquelle nous assistons ».
« Suivant une proposition de Simone Weil, aborder les phénomènes de violence armées “par des fins poursuivies et non par le caractère des moyens employés“ est “la méthode la plus défectueuse possible“. » « Une arme n’est pas seulement un moyen rendant possible la poursuite d’un but, c’est aussi une contrainte qui pèse sur cette poursuite. Les armes “ne servent pas seulement à agir, [elles] déterminent en quoi. Plutôt que de se demander si la fin justifie les moyens, se demander ce que le choix de ces moyens, par lui-même, tend à imposer“ » conseille Grégoire Chamayou. Ce livre propose donc une vision analytique des effets que les armes non létales produisent sur le comportement des forces de l’ordre et, par extension, sur celui de leurs cibles, les manifestants. Il vise aussi à comprendre l’ambition de la classe dominante d’assurer son hégémonie au moment décisif où elle tente de réaliser une transformation structurelle vers une nouvelle forme d’État plus autoritaire, notamment par un recours grandissant à ces armes.

Paul Rocher revient rapidement sur l’histoire des armes chimiques, avec leur usage militaire pendant la Première Guerre mondiale puis le passage à une utilisation dans la cadre du maintien de l’ordre domestique et colonial, pour leur efficacité répressive, sans aucune interrogation de leurs effets sur la santé. « Profitant de la magie de la non-létalité la police se voit libérée de toute référence à la proportionnalité de l’usage de l’arme. » La disponibilité d’une arme déclarée non létale comme le gaz lacrymogène, légitime un comportement agressif en toute circonstance tout en répondant à la nécessite de maintenir l’ordre social en dissimulant l’usage de la violence contre la population : « la répression massive se prétend désormais éthique. » Les révoltes sociales de la fin des années 1960 qui ont fait trembler l’ordre établi, ont entraîné des développements technologiques : remplacement du gaz CN par le CS, augmentation de la teneur en substance irritante en France, invention du pistolet à impulsion électrique (PIE) connu sous le nom de produit Taser, introduction des balles en caoutchouc sans aucune étude de leurs conséquences sur le corps humain, contre les étudiants de Berkeley en 1969 et dans la gestion coloniale de l’Irlande du Nord à partir de 1970. En France, l’introduction de nouvelles armes (Flash Ball en 1982, armes électriques en 1990, grenades de désencerclement et grenades à effet de souffle) résulte de la « ségrégation endocoloniale », selon l’expression de Mathieu Rigouste, des quartiers populaires. Or, la non-létalité, invoquée autant par les fournisseurs que par les acheteurs de ces armes, n’a jamais été démontrée. Au contraire, de nombreuses études attestent de leur dangerosité.

L’auteur présente ensuite consciencieusement les caractéristiques de chacune, ainsi que leurs possibilités techniques. Panorama fort intéressant dont on retiendra que :
  • Le docteur Leibovici, de service à l’hôpital parisien où sont décédés quatre des neuf victimes du massacre de Charonne en 1962, notait qu’un seul coup de matraque avait fait éclaté un crâne, dénonçant une « volonté de tuer »,
  • La vitesse atteinte par les balles de LDB 40 est de 330 km/h. Son lanceur, introduit en 2007, est équipé d’un viseur et classé comme « arme à feu à usage militaire ». Les zones corporelles de tir ont été élargies et comprennent désormais le coeur et le triangle génital.
  • Les grenades de désencerclement provoquent une détonation de 165 décibels, supérieure au seuil de danger pour l’oreille humaine, et projettent dix-huit balles en caoutchouc grâce à la dynamite qu’elles contiennent.
  • La grenade GLI-F4 contient 25 grammes de TNT qui projettent les débris à plusieurs centaines de mètres.
  • le PIE libère une décharge électrique de 50 000 volts et de 2,1 milliampères qui peut provoquer le système nerveux. L’ONU considère son usage comme une forme de torture.
  • « Une équipe composée de médecins et d’un biologiste a récemment découvert qu’une fois présent dans le sang, le composant lacrymogène 2-Chlorobenzylidène malonitrile libère du cyanure. » Des taux de 0,7 mg par litre de sang ont été relevés alors que le seuil d’empoisonnement est de à 5 mg et celui d’1 mg est mortel.
Depuis les années 1990, les forces de l’ordre sont plus lourdement et diversement armées, renforçant leur capacité à maîtriser les foules à plus grandes distances, leur tendance au tir précoce et au final la violence du maintien de l’ordre.

« Tenue pour acquise, la non-létalité des armes conduit les forces de l’ordre à en faire un usage totalement décomplexé. » Depuis la lettre de recommandation du préfet de police Maurice Grimaud adressée aux policiers à la fin du mois de mai 1968 dans laquelle il rappelait que « frapper un manifestant à terre, c’est ce frapper soi-même », le recours aux armes augmente de façon phénoménale alors même que les policiers sont de plus en plus protégés. Par ailleurs, la profession de policier attire « des profils très particuliers », très souvent convaincus par une conception purement répressive de leur métier, qui suivent un processus de sélection forgeant un esprit de corps prononcé. Une nette majorité sympathise avec l’extrême droite. « La non exemplarité des forces de l’ordre a fait l’objet d’un traitement approfondi dans les sciences sociales qui permet de mieux comprendre pourquoi l’utilisation des armes non létales est si répandue. » De même que la diminution d’autocontrôle des policiers, accentuée par l’anonymat et l’effet de groupe, l’absence de conséquences individuelles et le sentiment d’impunité entretenu par la hiérarchie, ont conduit des chercheurs à qualifier certaines interventions d’ « émeutes policières », au cours desquelles le désir de vengeance des forces de l’ordre est manifeste.

De la même façon, Paul Rocher explore le « savoir d’autodéfense populaire » généré et transmis de manifestation en manifestation : port de lunettes et de masques de plongée, foulards imbibés de citron ou de menthe, street medics, masques à gaz et casques, cortèges de tête. Contrariées, l’IGPN et l’IGGN ont regretté dans un rapport commun que ces mesures puissent « atténuer, voire annihiler, les effets » des armes non létales ! La politisation des blessés constitue également un mécanisme d’autodéfense, ainsi qu’un puissant levier pour affirmer le rejet de politiques menées. Dans ce domaine, le répertoire d’action vient des quartiers populaires qui ont permis non seulement de parler des violences policières, souvent niées ou considérées comme le résultat d’actes individuels, mais surtout de prendre en compte leurs causes structurelles. « Seul un front large contre les violences policières et pour le désarmement des forces de l’ordre pourra permettre aux masses populaires de s’exprimer à nouveau dans la rue, librement et sans crainte. »

Un chapitre est consacré à l’industrie de la répression, montrant que les dépenses en équipement ont progressé de 180% entre 2012 et 2017. « En 2013, la gendarmerie disposait plus de Flash-Ball Super-Pro que de personnes habilitées à les utiliser. »

La dernière partie, très certainement la plus intéressante, est consacrée à la diminution de la tolérance par les États occidentaux de toute forme de contestation, alors que le mouvement social affaibli ni les émeutiers des quartiers populaires ne constituent une menace. Deux approches critiques s’opposent aujourd’hui pour expliquer la domination de la classe dirigeante :
  • Par l’intériorisation de la représentation, l’organisation du consentement et la manipulation idéologico-symbolique, selon Michel Foucault, Pierre Bourdieu et les représentants de l’école de Francfort, ce que Nicos Poulantzas appelle « le flic dans la tête ». L’État moderne qui est « en grande partie une invention mentale » (Bourdieu), unifie le temps, l’information, la langue, la culture, la scolarité, et repose sur le consentement des citoyens.
  • Par l’omniprésence de la violence étatique et les pouvoirs englobants de l’État, selon Giorgio Agamben notamment. L’ordre libéral ayant perdu la capacité de réguler les rapports sociaux, l’État de droit est remplacé par le règne du souverain qui suspend la séparation des pouvoirs et abandonne la légalité pour agir par la force, recourant à des dispositifs d’exception permanents.
Si la théorie du flic dans la tête est diamétralement opposée à celle du flic omniprésent, Paul Rocher y voit les deux faces d’une même médaille, reprenant le concept d’hégémonie politique d’Antonio Gramsci. « Loin de la vision partielle de l’État comme monopole de la violence légitime, Gramsci considère que “l’État est l’ensemble des activités pratiques et théoriques grâce auxquelles la classe dirigeante non seulement justifie et maintient sa domination mais réussit à obtenir le consensus actif des gouvernés“. »
Alors que le capitalisme traverse une crise importante dans les années 1970, la classe dominante compte sur les réformes néolibérales pour en sortir, en « grignotant une part croissante de la richesse auparavant détenue par la grande majorité de la population ». Cette offensive se heurte, en France, à des mobilisations populaires. L’offensive d’Emmanuel Macron pour imposer les transformations structurelles en levant « l’obstacle fondamental que constituent les acquis sociaux des luttes de l’après-guerre », se heurte à l’hostilité grandissante de la population, fissurant le bloc social qui le soutient, réduisant sa capacité à s’appuyer sur le consentement et le contraignant à un recours croissant à la force. Poulantzas détecte relativement tôt, en pleine crise du fordisme, en 1978, les premiers signes du « déclin de la démocratie libérale au profit de ce qu’il appelle l’étatisme autoritaire ». « L’étatisme autoritaire se caractérise par le déclin de l’importance du parlement, le renforcement du pouvoir exécutif et une politisation accrue de l’administration. » Les besoins populaires ne sont plus pris en compte, les libertés politiques sont réduites et la police, avec son arsenal non létal, forment « le premier rempart de l’hégémonie néolibéral », défendant férocement l’ordre établi alors qu’il devient impossible à l’État d’obtenir le consentement des masses. Cette radicalisation de L’État s’accompagne d’une criminilisation du militantisme., en recourant à « l’arsenal juridique antiterroriste qui repose sur la culpabilité par association et l’inversion de la charge de la preuve ». « Les armes non létales s’inscrivent dans le continuum d’un ensemble de pratiques, de mesures et de discours qui cherchent à réaliser le fantasme d’une hégémonie néolibérale incontestée : rendre impossible l’expression dans la rue d’une opposition populaire. Corollaire de la suspension de procédures de la démocratie libérale, elles forment la cuirasse de l’étatisme autoritaire. »

En conclusion, Paul Rocher rappelle la recommandation de Frédéric Lordon de manifester la pression physique sur le propre terrain de l’ennemi, dans les quartiers riches, pour faire « ré-éprouver corporellement aux dominants leur situation minoritaire » et « désarmer leur arrogance ». Si pour être pris au sérieux, il faut faire acte de présence, « la violence mutilante voire mortelle » s’y oppose. La violence du capitalisme s’exprime dans la répression mais aussi dans les rapports économiques. « L’absence de violence dans la société moderne n’est rien d’autre que le transfert de la violence à l’État afin de permettre la maximisation des échanges de marchandises. Cette absence a pour contrepartie la menace permanente de violence contre tous ceux qui se trouvent opposés à la reproduction du mode de production capitaliste. » Aussi, « tout appel aux manifestants à dénoncer la violence issue du mouvement social est indécent. Cette nécessité naît parce que le capitalisme ne vise pas la satisfaction des besoins humains mais la généralisation de profit. » « Revendiquer la fin de la violence signifie donc mettre fin aux rapports sociaux qui génèrent constamment l’impératif de recourir à la violence. »

Loin d’être une simple étude des armes dite non létales utilisées par la police, cet ouvrage permet de comprendre pourquoi et comment cette violence dite légitime est inhérente au projet politique qu’elle défend. À lire absolument pour comprendre précisément ce que nous devons dénoncer, ce que nous devons combattre.



GAZER, MUTILER, SOUMETTRE
Politique de l’arme non létale
Paul Rocher
202 pages – 13 euros
La Fabrique Éditions – Paris –  Juin 2020
lafabrique.fr/gazer-mutiler-soumettre

jeudi 3 décembre 2020

BIBLIOTHÈQUE FAHRENHEIT 451

 

DU CAP AUX GRÈVES

Alors que va paraître son ouvrage d’économie politique Il faut s’adapter, Barbara Stiegler, enseignante en philosophie à Bordeaux, assiste à la naissance du mouvement des Gilets jaunes. Quittant le confort feutré de son bureau et de sa bibliothèque, elle descend dans la rue, revêtant la tenue fluorescente : elle abandonne son immobilité pour se mobiliser. Filant la métaphore marine, elle raconte ce « basculement brutal dans l’action ».

Son ouvrage traite précisément du néolibéralisme et de son cap qu’une succession de gouvernements nous désigne sans discuter depuis un demi-siècle : « celui d’une adaptation de toutes nos sociétés au grand jeu de la compétition mondiale ». Il plonge dans les eaux troubles et va « forer avec précision les fondations historiques et théoriques de tout cet arsenal de navigation », suivant une enquête généalogique qui remonte jusqu’au années 1930. L’acte I du 17 novembre 2018 frappe alors comme un coup de tonnerre, ne correspondant à « aucune des catégories disponibles ». Elle y voit une confirmation de ce qu’elle décrit et surtout un refus de ce « chantage fondateur », de cette obligation de s’adapter au nouvel environnement mondialisé, au refus d’un changement de nature de l’État, devenu « organisateur officiel des inégalités et des injustices ». Ce cap commence à se fissurer de l’intérieur, confronté au réchauffement climatique, à la destruction des écosystèmes et à la prolifération des crises sanitaires, causés par la mondialisation des échanges et l’explosion des mobilités. De plus, le mouvement des Gilets jaunes a poussé le pouvoir, « au-delà des insuffisances psychologiques du capitaine en place, immature et arrogant », à révéler l’autoritarisme néolibéral, l’obligeant à basculer dans la violence armée et « à se disqualifier lui-même aux yeux du monde entier ». Contre toute attente également, les manifestants se sont mis à articuler une contre proposition démocratique, reprenant l’objection formulée par John Dewey en réponse à la conception autoritaire néolibérale théorisée par Lippmann, « une nouvelle conception démocratique comme expérimentation et coéducation, dans laquelle se seraient les publics eux-mêmes qui, à partir de leurs propres problèmes, à partir de ce qu’ils subissent et de ce qui les fait souffrir, redéfiniraient les fins qu’ils décident de poursuivre ensemble ».

La réforme des retraites révèle quant à elle que pour le néolibéralisme « le temps de la retraite ne peut-être qu’un archaïsme, une sorte de déviance inadaptée qui, comme la vie des surnuméraires qui peuplent les zones rurales et périurbaines, nous fait prendre du retard dans la compétition mondiale, et dont l’État lui-même doit programmer la disparition progressive ». Le conflit qu’elle suscite exclut par avance tout compromis, opposant deux visions radicalement incompatibles. Dans l’Antiquité, l’otium désignait « ce temps de loisir dégagé de la pression des affaires ». La retraite c’est aussi l’expérience d’un autre rythme que celui du temps productif. Pour le néolibéralisme, il n’existe qu’une seule cadence possible : « celle de l’accélération et de l’optimisation des rendements ». Les enfants, les malades, les handicapés, les chercheurs, les étudiants, les personnes âgées ne peuvent plus être protégés des injonctions du travail productif, dans un temps de retraite et de protection. Mais cette élimination doit se faire en douceur, avec le consentement des populations, fabriqué par le discours sur la justice, l’équité et l’égalité des chances. « Le modèle est celui du jeu vidéo : à chacun de gagner, dans tous les temps de son existence, des “points“ de vie ou de survie, et à chacun dès lors de s’en prendre à lui-même si son score est trop bas. » « Ce que tout le monde pressent de plus en plus clairement, c’est que le modèle de société qu’il cherche à nous imposer conduit à l’épuisement généralisé de toutes les ressources vitales : celles des écosystèmes, des espèces et des organismes, mais aussi de celles de nos propres ressources somatiques et psychiques, nous condamnant à nous battre jusqu’à l’effondrement de nos corps et de nos esprits. De ce point de vue, la mobilisation contre la réforme des retraites ne me semble pas seulement le signe d’une peur de la fin. Elle m’apparaît surtout comme le symptôme d’un courage nouveau, celui d’affirmer une autre vision des rythmes de la vie, du sens de l’évolution et de l’avenir de notre vie sur terre. »

À la fin de l’année 2019, Barbara Stiegler participe aussi à la lutte dans l’université, initiée par les étudiants qui se mobilisent contre la précarité et la dégradation de leurs conditions de vie, suite à l’immolation de l’un d’eux devant le Crous de Lyon, confirmant sa conviction que « l’idée est bien de passer du cap aux grèves, et de notre propre destruction à notre lente et profonde réparation ». Cependant, la plupart de ses collègues rechignent à participer à plus d’une journée symbolique, plus d’une assemblée générale. L’absence de plan, de programme, de parti, de candidat, paralyse, comme s’il fallait impérativement déjà connaître la fin de l’histoire pour s’engager. Ce processus ne détruit pas seulement la politique mais aussi ce que Kant appelait les « conditions de possibilités ». Avec « quelques précieux camarades qui se compteront sur les doigts d’une main », elle partira à la découverte de sa ville, Bordeaux, plan en main, bien décidée à mieux comprendre son histoire et sa géographie, pour voir comment connecter les collectifs en lutte, constituer une réseau de résistance. « En finir avec l’ailleurs et aussi avec le plus tard. Voilà, précisément, l’enjeu de ma mobilisation. Démondialiser la cible et miniaturiser nos luttes dans ce qui se joue ici et maintenant, sur le rivages où l’on a détruit nos barques et où il faudrait les réparer à la main, voilà l’issue. » « Plutôt que de continuer dans la lutte à courir après l’accélération des flux, qui nous décentre sans cesse vers un ailleurs et qui renvoie toujours tout à plus tard, notre grève est toute simple. Il s’agit juste de prendre le temps de s’asseoir ensemble sur nos rives, et de se laisser gagner par ses stases pour réinventer ensemble, sur le parvis, dans nos couloirs, dans nos salles de cours, dans nos amphithéâtres et dans nos bureaux, par de grandes et minuscules discussions, ce que nous voulons pour cette université, pour ce lycée, pour cet hôpital, pour cette ville, pour cet endroit où nous sommes et que nous contribuons chaque jour à transformer. Plutôt que de se donner un agenda mondial et de contempler lucidement la fin du monde, plutôt que de se soumettre à un agenda national pour affronter le verdict des urnes et retourner nous coucher découragés, il s’agit de dés-automatiser nos conduites et de renouer avec un rapport critique à ce qui nous entoure. Il s’agit au fond de redonner à nos métiers de soin, d’éducation et de santé leur sens et leur légitimité sociale, qui n’est pas seulement de produire de la connaissance ou de la santé, mais d’abord de la pensée, capable de faire face à ce qui nous arrive. »


Regard d’une intellectuelle sur son propre engagement, (re)connexion de sa pensée avec ses pratiques, avec nos luttes. Intéressantes réflexions, les mains dans le cambouis, pour imaginer et réaliser la nécessaire bifurcation.

 

DU CAP AUX GRÈVES
Récit d’une mobilisation – 17 novembre 2018 – 17 mars 2020
Barbara Stiegler
144 pages – 7 euros
Éditions Verdier – Collection « La Petite jaune » – Lagrasse – Août 2020
editions-verdier.fr