"Au bord" Par L'oublié
Recueil de textes
"Deux"
I
Il regarde un vieux ponton qui s'avance vers un étang. La nuit est presque là.
Au bout, une jeune fille est assise. Elle semble calme.
Elle parle. Elle chuchote des phrases à une invisible inconnue.commence à avancer le plus discrètement possible. Un bruit sur la gauche attire son attention. Il jette un coup d'œil dans la direction. Il tend l'oreille. Rien.
Il a tourné la tête juste une seconde.
Une seconde.
Au bout du ponton, rien.
Pas de bruit. Plus de chuchotements.
L'eau ne frémit même pas.
La photo se grave.
II
Il est rentré. Assis à sa table, il fixe la nuit par la fenêtre.
La photo est là, quelque part dans l’obscurité.
L’image ne tient pas en place.
Elle se dédouble.
Et entre les deux — quelque chose manque.
III
À partir de 5 ans, quand il descend l'escalier, sur le palier, il se fige. Les photos sont là.
Sa mère, en passant, accélère.
Il sait déjà.
IV
La maison vide.
La même sensation. Le même vide.
Des tiroirs grincent. Le fauteuil du père. Un vieux journal sur le tapis.
L'escalier. Il faut arriver sur le palier.
Elles lui répondent.
Deux silhouettes. Puis, une.
Sur la table de la cuisine, deux bols de chocolat.
Deux.
V
La même nuit.
Il avance sur le ponton. Sans tourner la tête.
Au bout du ponton, rien.
L'eau ne frémit toujours pas.
Il défait ses chaussures.
Le froid lui revient en mémoire.
Il reste là.
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"Le seuil"
I
Le couloir des chambres mortuaires.
Sur l'une des portes, elle lit un prénom. Michel.
Tout est immobile. Le silence y est une matière.
Le froid est devenu constitutif.
- Étrange, se dit-elle, il n'y a pas d'odeur.
Sauf la sienne, obsédante.
Sur la petite table, un portrait.
Michel sourit. Elle reconnaît.
Elle découvre le visage. Il ne sourit plus.
II
Une autre porte, un autre nom, un autre décor.
Un ours en peluche, sur le brancard.
L'odeur. Forte. La maladie ronge.
L'ours en peluche.
Elle se sentira acceptée ici.
III
Une fois chez elle, elle entre dans la chambre de sa mère.
L'odeur, également.
- J'ai trouvé, dit-elle.
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"La nuit n'est pas faite pour vous"
Une tour.
Un dernier carré de lumière troue la nuit.
Elle est seule. Elle travaille. Elle pleure.
Elle sait. Il est tard. La ville est dans l'obscurité. Les heures s'écoulent.
C’est la troisième fois cette semaine. Elle ne prévient plus.
Le drame va se jouer dans quelques heures.
Elle a fini. Elle ferme la porte de son bureau.
Sur l'esplanade, plus rien de vivant. Le béton et la nuit.
Le vent siffle.
Elle veut regarder l'heure. Panne de batterie.
Soudain, au fond, une silhouette.
Elles se fixent. Puis s'observent. La silhouette reprend sa marche, passant le plus loin possible.
L'une et l'autre ont peur.
L'une parce qu'elle sait; l'autre parce qu'elle ne connaît pas.
- Pardon, mademoiselle ?
Surprise par le ton bienveillant, la silhouette s'immobilise.
- Pardon, mademoiselle ? Je travaille ici, mais je ne connais pas le quartier. Surtout la nuit.
La silhouette relève la tête. L'inconnue découvre un visage complètement tuméfié. Elle se ravise.
- Vous voulez que je vous amène à l'hôpital ? Vous avez besoin de soins.
La silhouette la regarde. Puis, après un instant, elle répond :
- C'est gentil… mais ça va aller... c'est moins terrible que la dernière fois, Ils se sont vite arrêtés. Vous alliez me demander quelque chose ?
- S'il y avait un moyen de trouver un téléphone.
La jeune silhouette fouille dans sa veste élimée et en ressort un smartphone dernier cri. L'inconnue est surprise.
- Je suis obligée. Imaginez qu'ils n'arrêtent pas, et qu'ils m'amochent plus que de raison… Le tout, c'est que pendant qu'ils me violent et me tapent qu'ils n'en profitent pas pour me le piquer.
Elle tend l'appareil.
- Allez, appelez chez vous pour rassurer les vôtres.
L'inconnue regarde le téléphone, mais ne le saisit pas.
- J'aimerais vous emmener à l'hôpital vous faire soigner. Ma voiture n'est pas loin.
La silhouette se redresse d'un coup.
- Parce que vous vous sentez investie d'une mission ?… Alors, vous téléphonez ou non ?
L'inconnue ne répond pas.
- Je vais vous accompagner à votre voiture, et vous allez rentrer chez vous.
L'inconnue et la silhouette se dirigent vers la voiture.
- Vous savez, la nuit n'est pas faite pour des gens comme vous.
Les deux femmes marchent sans plus parler. Elles arrivent à la voiture.
L'inconnue se retourne vers la silhouette.
- Venez avec moi ce soir. Vous mangerez, vous prendrez une douche et un bon lit pour cette nuit. Au chaud. Je vous dois bien ça.
- Vous ne me devez rien. Vous endossez le joli rôle de samaritaine. Pratique, non ?
La silhouette fixe l'inconnue.
- Puisque vous fuyez votre nuit, permettez que je vous propose de partager une des miennes.
Elle s'élance sans attendre de réponse. Pendant un moment, l'inconnue ne bouge plus. Il lui faut réfléchir vite.
Elle rattrape la jeune silhouette.
- D'accord… mais prenons ma voiture.
- Dans mes nuits, le seul moyen de locomotion, c'est la marche. Et puis, il ne faut que quelques minutes pour parvenir chez moi.
Après deux ou trois détours, elle s'arrête devant une grille de chantier. Un coup d'œil rapide aux alentours, puis elle la déplace légèrement afin de pouvoir passer. Elle fait signe à l'inconnue de la rejoindre.
- Tu sais qu'avec tout ça, je suis incapable de retrouver ma voiture… Je vais avoir besoin de toi…
- Je te montrerai lorsqu'on repartira.
Devant elles se dresse un grand bâtiment abandonné, délabré. Elles montent deux étages, jusqu'à arriver devant ce qui fait office de porte.
Elle se déchausse devant l'entrée et sort, d'une petite cavité sur le côté, une belle paire de chaussons. Elle en sort une deuxième pour l'inconnue.
La silhouette ouvre le rideau et laisse apparaître le décor.
- Entre, je vais te faire visiter...ici c'est l'entrée. Là-bas, c'est la cuisine. Au fond, c'est le salon. Et derrière la tenture, c'est la chambre...ne t’inquiète pas, il y a de la place pour nous deux.
À la surprise de l'inconnue, c'est aménagé avec un goût délicat.
- Tu es surprise ?
- Oui...
- Et, dans le coin du salon, près du fauteuil, il y a ma bibliothèque.
L'inconnue s'en approche pour saisir quelques noms. Bataille, Artaud, Beckett...
- Jennifer... c'est mon prénom...
Ça avait été dit avec conviction.
- Comment t'en est arrivée là ?
- Parce que je t'ai dit un prénom tu crois que je vais te raconter ma vie? Mais je ne te demande rien.
Un silence lourd s'installe. L'inconnue n'insiste pas car elle ne veut toujours pas rentrer. Le regard de Jennifer est plus triste qu'en colère.
- Françoise...c'est le mien.
Elle a dit ça comme pour s'excuser. Elle va rajouter quelque chose quand Jennifer la coupe.
- Je ne veux rien entendre d'autre. Nous allons rester des inconnues qui se sont épaulées à un moment donné. Une nuit qu'on a volée à la routine. Dans quelques heures, tu retourneras à ta voiture et à ta vie, et moi, je reprendrais la mienne.
Un nouveau silence s'installe.
- Je peux aller m'allonger?
- Oui. Tout à l'heure, je te raccompagnerai à ta voiture.
Tout est dit. Françoise s'éclipse. Jennifer attend d'entendre l'inconnue dormir pour aller aussi se coucher.
Finalement, aucune des deux ne dort, chacune surveillant l'autre.
Les heures s'étirent.
- Oui, je m'appelle Françoise… je suis mariée depuis 15 ans… j'ai un enfant de 7 ans…
Rien ne résonne.
- Je subis le devoir conjugal. Je ne peux pas fuir par convenance, habitude, ou peur. Mon travail est un palliatif. Moi non plus, je ne te demande rien. Et pourtant, je t'ai parlé. J'ai reconnu une même souffrance. Tu subis le viol, moi, le devoir conjugal.
Le silence retombe.
Le pacte a failli rompre. Il a tenu. L'espace est de nouveau inoccupé.
La première lueur du jour est le soulagement que chacune attendait.
Elles remettent leurs chaussures. Les chaussons retournent dans leur abri.
Jennifer est devant, une silhouette qui repart occuper sa journée. Derrière, celle qui est restée une inconnue va devoir reprendre le travail jusqu'au soir, rentrer chez elle et justifier une absence de deux jours consécutifs.
Ou pas.
Il n'y aura rien à comprendre.
Rien.
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"Enterré vivant"
Une tombe fraîchement refermée. Un homme et une vieille femme se toisent.
Une balle de magnum cloue le fils sur place :
« Je te maudis. »
Une déflagration. Un verdict.
Pas de justice.
C’est lui qu’elle maudit à cet instant précis : survivant d’une histoire qu’elle ne veut plus porter.
Il n’a rien répondu. Ce n’est pas un aveu, ni une faute.
C’est le réflexe de l’âme quand les mots ne suffisent plus.
Ne rien ajouter au chaos.
Ce silence lui a permis d’émettre un avis définitif sur sa mère : elle ne l’aimait pas, ou elle ne l’avait jamais aimé.
Cela le ramène à son enfance, où il se disait, sans jamais l’avoir prononcé à voix haute :
« Je veux être orphelin. »
Une paix. Par absence.
Peut-être est-il devenu orphelin ce jour-là.
Il reste avec ça. Définitivement.
Elle n’a rien fait pour y revenir.
Elle s’en est fait un oubli. Un déni.
Il ne veut pas qu’elle revienne.
Il ne cherche pas qu’elle souffre.
Il ne lui refuse pas seulement une parole —il lui refuse toute autorité morale, toute capacité à produire une vérité. Elle est, selon son regard, hors de la vérité
Elle n’a plus d’existence fonctionnelle.
En définitive, il tente de la faire mourir assez avant qu’elle ne le soit véritablement dans sa triste réalité charnelle.
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A trois
J'ai le droit de dire ce que je ressens.
Aujourd'hui, les souvenirs sont doux, et j'ai le droit de le dire.
Je les laisse m'envelopper, ils m'apaisent. Ils me font sourire.
Je sens ta main qui serre la mienne quand nous marchions vers la messe.
Je revois briller tes yeux, mi-clos, qui me regardent avec tant d'amour.
Je réentends ta voix qui me dit bonjour et bonne nuit.
Tu me dis : « je t'aime », comme tu ne peux plus le dire à ton fils.
J’ai parcouru ma vie en répétant : « je t'aime, tu me manques », comme je le dis toujours à ton fils.
Je nous revois à genoux dans ton jardin.
Je ne crois en rien. Je n'attends rien.
Aucune angoisse.
Je me dis que vous serez peut-être là, à m’attendre tous les deux, pour me tendre la main, m’aider à franchir le pas.
Ton sourire réchauffe encore mon cœur.
Tous les trois...
Enfin.
Papy, papa et moi.
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