dimanche 17 avril 2022

BIBLIOTHÈQUE FAHRENHEIT 451

 

RAVIVER LES BRAISES DU VIVANT

Le vivant actuel n’est pas une cathédrale en flammes mais le vivant qui s’éteint. « Nous n'avons plus d’envie, plus de temps à perdre en arguties, en postures puristes, en compromis vagues, en romantisme révolutionnaire. » Le défendre, explique Baptiste Morizot qui entend nous fournir un « levier d’action écologique », pour en finir avec notre sentiment d’impuissance, c’est l’aviver : raviver les braises du vivant.
Pour illustrer ce principe, il enquête sur un « projet de protection radicale de foyers de libre évolution par l'outil juridique et économique de l'acquisition foncière » : une foret de 500 hectares achetée en 2019 par l’association Vercors Vie Sauvage, puis laissée tranquille, sans l’exploiter ou l’aménager. « Protéger quelque chose vraiment, c'est le protéger de son point de vue. C'est protéger son point de vue. » Le droit de propriété français, qui est une des causes de la crise écologique en tant que droit pour les exploitants de pressurer les milieux dans leur intérêt privé, est ainsi détourné, subverti, en devenant un droit de protection absolue, contre la pression extérieure des lobbies. Si les négociations entre différents usages d'un territoire sont importantes et pertinentes dans la plupart des contextes, elles deviennent indéfendables en cas de rapport de force inégal. Plutôt que de chercher à retrouver une supposée pureté, il s'agit de « laisser les forces spontanées de la forêt reprendre la main » : la féralité c’est « laisser s'exprimer les puissances d'un écosystème capable de se régénérer de lui-même après avoir été transformé par les humains ». Il dénonce toutes les critiques émises contre ces « sanctuarisations », en vérité idéologiques et qui renversent dominants et dominés. Il s’agit de favoriser des foyers qui déborderont de vie vers le dehors. Si des compromis devront être trouvés avec les pratiques humaines, ce n'est ni plus ni moins que « la relation inventée depuis des millions d’années, dans les corps (c'est le système immunitaire) comme dans les écosystèmes » : « faire accueil tout en résistant, c'est l'oxymore évident du vivant. »

Baptiste Morizot explore ensuite sa métaphore, « dynamique, historicisée », du vivant comme « feu qui s’éteint », « un feu germinatif », « feu vivant, un feu prodigue » qui ne demande qu'à se répandre, à se multiplier dans toutes les directions une fois levées les contraintes. « L'importation en ingénierie écologique de la métaphore de la “restauration“, issue du patrimoine fait de main humaine, révèle la mécompréhension profonde que nous avons du monde vivant et de notre rapport à lui. Dans le vivant, le cours du temps n'est pas l’entropie, et il n'y a pas de modèle à rechercher dans l'origine : le flux du devenir crée et recrée des formes, en s'organisant de lui-même. En lui nous ne pouvons rien restaurer : ce sont les dynamiques du vivant qui sont seules capables de se restaurer elles-mêmes, nous pouvons au mieux restituer les conditions minimales pour que le vivant se restaure lui-même. » Ainsi en 1988, un barrage sur la Vienne a été effacé permettant aux lamproies marines de se reproduire de nouveau après trois quarts de siècle d’absence, au point que leur effectif atteint en quelques années 100 000 individus ! Dans cette nouvelle guerre du feu, les braises du vivant doivent être protégées contre une forme économique et politique, érigée en norme et en progrès, un « extractivisme productiviste financiarisé, élargissant les logiques marchandes à tout ce qui devrait en être exclu, et incapable de toute sobriété ». Plutôt que de « protéger la nature », formule paradoxale car paternaliste et dualiste, il s'agit bien de restituer les conditions pour que le vivant se régénère, « exprime sa résilience et sa prodigalité native ». Ce ne sont pas le vivant ou la biosphère qui sont en train de disparaître, mais des milliers de formes vivantes, des pans de la diversité.

La cosmologie dualiste concernant les usages de la terre, dont nous héritons, se traduit par une opposition fondatrice entre exploiter et sanctuariser. Baptiste Morizot propose de la dépasser, de penser en dehors, en désignant un « ennemi tentaculaire commun » : « le camp de l'exploitation insoutenable ». « Toutes les formes d'exploitation modifient le milieu, mais certaines le font de manière soutenable, et parfois vivifiante pour une certaine biodiversité. » Il s'agit de déconstruire notre imaginaire nourri par le mythe de l’improvement, c'est à dire de la mise en valeur, et l’ « écopaternalisme », de rendre sa valeur au vivant : « La modernité dominante a “cheapisé“ le monde vivant en “nature“. C’est-à-dire qu'elle l’a économiquement transformé en matières consommable, de faible valeur économique, mais elle l'a aussi dévalué ontologiquement, c'est-à-dire considéré comme étant d’un ordre de réalité et d'importance secondaires, un strict moyen pour les personnes humaines, un décor inanimé, une réserve de ressources. » Le concept de valeur a été subrepticement déplacé depuis son sens ontologique jusqu'à un sens économique restreint, celui de plus-value de rendement, permettant la « dénégation de la valeur », la dévalorisation des milieux sauvages, afin de rendre nécessaire leur valorisation. « Rendre visible, ou inventer, le fait que le vivant est la matrice insubstituable de l'existence terrestre, et par là de la vie humaine, est un projet philosophique du politique, parce qu'il travaille contre la dévaluation invisibilité du monde vivant en “nature“ bon marché d'un côté, et en “nature“ victimisée de l’autre. » Il ne s'agit donc pas seulement d’un « problème idéaliste de représentation philosophique » mais surtout d'un problème d’économie politique. Aussi est-il nécessaire de fabriquer des dispositifs d’ « inversion de la dévaluation du monde vivant dont nous avons hérité », c'est-à-dire la considération, la gratitude et la recherche d'égards ajustés, par exemple en utilisant le concept de « milieu donateur » pour contourner l'opposition entre nature sauvage et nature mise au travail.
« L'agriculture de l’improvement », l'exploitation extractiviste revendiquent  le monopole du bon usage de la terre et postule l'insuffisance du milieu qu'elle exploite, la déficience des dynamiques du vivant qu'elle prétend compenser par l'usage massif d'intrants synthétiques. Cet usage est insoutenable parce qu'il fragilise les conditions de possibilité même de sa perpétuation, en tuant la vie des sols, en détruisant les populations d'insectes qui sont ses pollinisateurs. Baptiste Morizot montre comment l'agriculture paysanne, au contraire, s’attache à nourrir les humains tout en vivifiant le milieu. Il explique qu’aucun paysan ne produit de blé ou de viande mais conserve, favorise certaines propositions spontanées du vivant : « On recueille les puissances immémoriales issues de la coévolution d'une lignée avec son milieu et on les infléchit pour améliorer la diversité des récoltes, leur abondance, leur saveur, leur durabilité, de manière à nourrir une communauté. » « Par [un] coup de force métaphysique (évaluer l’agentivité du vivant dans sa genèse, surévaluer l'initiative humaine), cette tradition s'est appropriée le végétal et l'animal domestiques, en les codant comme des produits de notre action. » Cette appropriation est particulièrement limpide dans la brevetabilité du vivant, annulant le « motif immémorial de la dette envers le milieu non humain, omniprésent dans les cultures animistes qui ne croient pas à la fable selon laquelle elles produisent le maïs qu'elles cultivent ». « L'agriculture conventionnelle repose sur qu'une défiance destructrice envers son fondement même, envers toutes les forces qui la font fonctionner », tandis que l’agroécologie fait avec les dynamiques du vivant spontané. Éradiquer les bioagresseurs par l'usage massif d’intrants simplifie le milieu, tue beaucoup plus d'espèces que celles visées et les dispositifs spontanés de régulation, accentuant les pullulations de bioagresseurs. À l’inverse, accepter à faibles taux la présence de ceux-ci, faire venir activement la biodiversité générale, c'est encourager la coévolution des espèces pour limiter la toute-puissance de l’une au détriment des autres. Parce qu'ils ont du se défendre eux-mêmes contre ceux que l'agriculture intensive entend éradiquer, les fruits et les légumes non traités sont plus riches en antioxydants, molécules qui luttent dans nos organismes contre le stress oxydatif responsable du vieillissement cellulaire. « En agriculture, ce sont donc les “nuisibles“qui sont une cause de la qualité nutritive des récoltes – renversement complet du paradigme. » L’agriculture extractiviste se préoccupe essentiellement de la question productiviste du rendement et considère l’agrosystème comme « un système où circulent des quantités de matière et d’énergie convertissages spontanément en valeur monétaire ». Les agroécologies ne se moquent pas pour autant des rendements mais défendent une approche « agroéthologique diplomatique de la complexité géopolitique des relations amphibiotiques entre formes de vie ». Ainsi des scientifiques de l’INRA ont imaginé un verger multispécifique expérimental circulaire de 1,6 hectare, constitué de « zones productives » et de « zones supports à la production », sans aucun produit phytosanitaire. Les risques de pullulation des parasites sont limités par une barrière d'arbres externe qui les empêche de trouver trop facilement l’entrée, une grande variété d’espèces qui évite qu'ils s'installent en masse et une association de pommiers à d'autres fruitiers qui, par un « effet dilution », les empêche de se développer outre mesure. « Le sens de ces projets agroécologiques est de mettre l'agriculture au service de la biodiversité, et la diversité vivante au service de l’agriculture. »
L’auteur met ainsi en lumière les alliances interspécifiques. « Il n'est pas arbitraire de faire l'hypothèse que des dispositifs qui aliènent les humains sont souvent les mêmes que ceux qui aliènent les non-humains. Ce sont les activités humaines qui entendent mépriser toute cohabitation au nom d'un profit strictement économique de court terme, qui sont aussi celles qui méprisent l'émancipation des travailleurs en leur sein, comme leur accès à des formes de vie plus épanouies. »

« Les problèmes, disait Albert Einstein, ne peuvent être résolus avec les modèles de pensée qui ont conduit à eux. » Aussi, Baptiste Morizot s’est-il employé, au fil des pages, à déconstruire les mythes et concepts qui nous contraignent à réfléchir en opposition dualiste, et à nous proposer d’autres paradigmes. Car c'est d'abord une bataille culturelle qu'il faut mener, afin de pouvoir défendre un pluralisme des bons usages de la terre, contre tous les usages insoutenables.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier



RAVIVER LES BRAISES DU VIVANT
Un front commun
Baptiste Morizot
210 pages – 20 euros
Coédition Wildproject et Actes Sud – Collection « Domaine du possible » – Marseille/Arles – Septembre 2020
wildproject.org/livres/raviver-les-braises-du-vivant

www.actes-sud.fr/catalogue/raviver-les-braises-du-vivant

 

Charlotte de Corday. Par Cheron de Villiers

 Lettre de Charlotte de Corday à son père a la conciergerie avant son jugement.


"a monsieur de Corday d 'Armont

Pardonnes moi mon cher papa d avoir dispose de mon existence sans votre permission. J ai venge bien d innocentes victimes, j ai prévenu bits autres désastres, le peuple un jour désabusé, de réjouira d être délivré d'un terrain, si j ai cherche à vous persuader que je passais en Angleterre, cesque j'espérais garder l incognito mais j'en ai reconnu l'impossibilité. J espère que vous ne serez point tourmente en tous cas je crois que vous auriez des défenseurs a Caen, j ai pris pour défenseur Gustave Doucet, un tel attentat ne permet nulle défense. C est pour la forme, adieu mon cher papa je vous prie de m oublier, ou plutôt de vous réjouir de mon sort la cause en est belle. J embrasse ma soeur que j aime de tout mon coeur ainsi que tous mes parents, n oublies pas ce vers de Corneille.

Le crime fait la honte et non pas l échafaud


C est demain à huit heures que l on me juge, ce 16 juillet.


Corday

samedi 16 avril 2022

Théâtre Français du XIX° siècles: Alfred de Vigny partie II

  La figure du romantisme

Son premier texte est un essai sur l'oeuvre de Byron, dont les oeuvres complètes viennent de paraitre en 1820. Le bal , son premier poème, est publié la même année. Les deux textes paraissent dans le conservateur littéraire , la revue de Victor Hugo  . Vigny le fréquente; ainsi que Charles Nodier, Alexandre Soumet et le reste du cénacle. Il devient ami de Victor Hugo et publie en 1822 un recueil de poésie, sous couvert d'anonymat. L'ouvrage passe inaperçu. Le 22 octobre de la même année, il est témoin du mariage de Hugo et Adèle Foucher. Il est reçu chez Sophie Gay, désireuse de la voir épouser sa fille Delphine, la "muse de la patrie", mais Mme de Vigny fait obstacle au projet.

Son "aventure" espagnole est pour lui l'occasion de composer le trappiste, dolorida et Eloa,  poèmes bien accueillis qui contribuent à éclairer son nom. En 1824, il collabore à la muse française, fréquent le salon de Virginie Ancelot et fait la connaissance de Marie de Flavigny, future comtesse d'Agoult. Alors qu'il est en garnison à Bayonne, il s'éprend d'une anglaise, Lydia Bunbury qu'il épouse l'année suivante.

En 1826, il s'installe à paris avec sa femme et publie "les poèmes antiques et modernes" et Cinq-mars , premier vrai roman historique à la française. Considéré comme le Walter Scott français, il s'essaye également au théâtre, avec une adaptation en vers d'Othello . La première représentation à la comédie française, le 24 octobre 1829, est houleuse et préfigure Hernani . Il assiste sagement à la création de la pièce le 25 février 1830, aux côtés des "rapins" Théophile Gautier et Gérard de Nerval. Un mois plus tard, Christine D'Alexandre Dumas enfonce le clou du théâtre romantique. Après la première du 30 mars, Dumas prie Hugo et Vigny de corriger son texte, ce qui est chose faite dans la nuit même.

Le dramaturge à succès

La révolution de Juillet réveille en lui le pessimisme. Il réagit vivement devant les erreurs répétées des gouvernements de la restauration. Les ordonnances du ministère Polignac le font douter de la politique. La maréchale d'Ancre, représentée à l'Odéon le 25 juin 1831, avec laquelle il fait sa véritable entrée au théâtre, exprime ces doutes. A travers ce drame historique, il se prononce pour l'idée de l'abolition de la peine de mort en matière politique. 

C'est à cette époque qu'il entame une liaison tumultueuse avec Marie Dorval, après lui avoir fait une cour respectueuse. Mais Vigny, d'un tempérament jaloux et possessif, s'accommode mal du mode de vie de l'actrice, sans cesse sur les routes au sein d'une troupe de comédiens ambulants. La promiscuité des chambres fait craindre le pire au poète. Dorval est alors célèbre pour ses rôles dans Antony ou Marion Delorme drames romantiques par excellence. Comme elle a l'ambition de brûler les planches de la comédie française, il lu écrit Quitte pour la peur 1833, gracieux proverbe qui doit prouver qu'elle peut tout jouer. Elle le harcèle de nouveau pour qu'il écrive une autre pièce, un drame cette fois :Chatterton. La pièce écrite en douze jours et créée le 12 février 1835 à la comédie française, rencontre un succès prodigieux. Sand, Musset, Sainte-Beuve, Du Camp, Berlioz figurent parmi le public et applaudissent en chœur l'auteur et la comédienne, qui triomphe dans le rôle de Kitty Bell.

Désillusions et pessimisme

Chatterton est tiré d'un roman philosophique que Vigny venait de publier: consultations du docteur Noir: Stello ou les diables bleus (1832). Stello est un récit mêlé d'histoire, de philosophie et de roman qui rappelle Sterne et Diderot. A travers les trois exemples d'André Chénier, Nicolas Gilbert et Thomas Chatterton, Vigny développe, dans un ton amer et désabusé, l'idée que la vie moderne transforme le poète en paria. Le poète est un être à part, un génie malheureux, inadapté au quotidien, que le monde trivial fait souffrir, qui vit dans une profonde solitude. Ecrasé par les matérialités de la vie, il est contraint, s'il veut subsister, de devoir accepter des fonctions utilitaires qui le détournent de sa mission. Cette conception amère de la poésie préfigure la vogue des poètes maudits.

"Servitude et grandeur militaires" 1835 est une autre oeuvre en prose. Vigny se penche sur la figure du soldat, autre paria de la vie moderne. Trois récits illustrent la condition humaine du militaire, écartelé par son devoir d'obéissance et sa conscience d'homme libre.

L'avenir semble lui appartenir mais aux alentours de 1837 tout s'assombrit: la mort de sa mère, sa rupture avec Marie Dorval et des brouilles successives avec ses anciens amis du Cénacle le font quitter le devant de la scène. Sa production s'arrête brusquement, et à l'exception de quelques poèmes dans la revue des deux mondes, publiés à de longs intervalles, il ne publie plus rien de son vivant.

La retraite au Maine-Giraud

Il se retire dans son domaine de Charente pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Là, il veille sur sa femme Lydia, quasiment infirme et silencieuse. Il publie au compte-gouttes ses poèmes, fruits d'intenses méditations: la mort du loup (1838), la colère de Samson (1839), le mont des oliviers (1839) sont nées dans ce que Sainte-Beuve appelle abusivement la tour d'ivoire. Eloigné des salons littéraires parisiens, il n'en demeure pas moins attentif au monde des lettres. Il s'attire à lui l'amitié de jeunes écrivains et prend soin de corriger les ébauches qu'ils lui envoient.

Vigny se présente vainement à plusieurs reprises à l'académie. Il endure les visites et réceptions des académiciens, pour la plupart hostiles au romantisme et à ses idées. Il est finalement élu le 8 mai 1845. La réception a lieu le 29 janvier 1846. Son discours, célébrant le romantisme, est d'une longueur inhabituelle. De plus il omet de faire l'éloge du roi Louis-Philippe. La réponse de Mathieu Molé est cinglante. Molé critique ouvertement le courant romantique et les oeuvres du poète. Il ne se prive pasd pour nier leur mérite et condamner leur manque de vérité, ce qui achève de mortifier l'auteur. En revanche Vigny échoue à se faire élire député de Charente, après s'être présenté deux fois aux élections de 1848 et 1849.

Vigny retourne à Paris en octobre 1853. L'empereur Napoléon III le reçoit. Ils avaient fait connaissance l'année précédente, lors de la tournée de propagande du souverain. L'écrivain ne tarde pas à devenir partisan du second empire. Il reçoit par ailleurs la visite d'un Jules Barbey d'Aurevilly administratif et de Charles Baudelaire lors de sa candidature à l'académie, campagne qui se révèlera désastreuse. Les deux poètes sympathisent. A cette époque, il multiplie les liaisons amoureuses avec Louise Colet, l'ancienne maitresse de Flaubert et de Musset, puis avec Elisa Le Breton et enfin avec Augusta Bouvard, toutes deux à peine âgées de vingt ans.

Quelques années plus tard, en décembre 1862, sa femme Lydia décède. Vigny la rejoint le 17 septembre 1863. Il souffrait depuis quelques années d'un cancer à l'estomac.


Théâtre Français du XIX° siècles: Alfred de Vigny Partie I

 Alfred Victor, comte de Vigny est un écrivain, dramaturge et poète français né le 27 mars 1797 à Loches et mort à Paris le 17 septembre 1863.

Figure du romantisme, contemporain de Victor Hugo et de Lamartine, il fréquente le Cénacle. Il écrit parallèlement à une carrière militaire entamée en 1814 et publie ses premiers poèmes en 1822. Avec la publication de Cinq Mars en 1826, il contribue au développement du roman historique Français. Ses traductions versifiées de Shakespeare s'inscrivent dans le drame romantique, de même que sa pièce Chatterton 1835. Son oeuvre se caractérise par un pessimisme fondamental, et une vision désenchantée de la société. Il développe à plusieurs reprises le thème du paria, incarné par le poète, le prophète, le noble, Satan, et le soldat. Sa poésie est emprunte d'un stoïcisme  hautain qui s'exprime en vers denses et dépouillés, souvent riches en symboles, annonçant la modernité poétique de Baudelaire, Verlaine et Mallarmé.

Alfred de Vigny nait à la fin du XVIII° siècles, au sein d'une famille issue de la vieille noblesse militaire. Après une vie de garnison monotone, où il passe quinze ans dans l'armée sans combattre, il fréquente les milieux littéraires parisiens et notamment le cénacle romantique de Victor Hugo. de 1822 à 1838, il écrit des poèmes, (Poèmes antiques et modernes), des romans (Cinq-mars, Stello), des drames (La maréchale d'Acre, chatterton) et des nouvelles (servitudes et grandeur militaires) qui lui apportent la célébrité. Après une rupture sentimentale avec Marie Dorval et la mort de sa mère, Alfred de Vigny se retire au Maine-Giraud, son domaine situé en Charente. Il goûte la solitude et veille auprès de sa femme malade et constamment alitée. De retour à Paris, il se mêle de nouveau à la vie politique et littéraire. Il parvient en 1845 à se faire élire, à la cinquième tentative, à l'académie française. En revanche il échoue à accéder à la députation de Charente en 1848.

S'ensuivent vingt-cinq années durant lesquelles il vit presque reclus, dans sa tour d'ivoire du Maine-Giraud, avec Mme de Vigny pour seule compagnie, venant rarement à Paris. Il écrit peu, médite et lit beaucoup^. Il décède d'un cancer de l'estomac après une lente agonie qu'il supporte avec patience et stoïcisme. Son recueil posthume "Les destinées" est publiée en 1864. Son Journal est révélé en 1867.


Enfance te jeunesse

Il nait dans une famille issue de la noblesse. Victor de Vigny, le grand-oncle d'Alfred, est admis chevalier de l'ordre de Malte en 1717. Son grand-père maternel, Didier de Baraudin, est écuyer et chef d'escadre dans la marine royale. Son manoir du Maine-Giraud, situé près d'Angoulême et où l'écrivain finira ses jours n 'est pas un fief mais un domaine acheté en 1768.

Son père est un ancien officier vétéran de la guerre de sept ans, âgé d'une soixantaine d'années et quasiment infirme lorsqu'Alfred vient au monde. Sa mère, âgée d'une trentaine d'années, a déjà donnée naissance à trois enfants, tous morts en bas âge. Alfred incarne le dernier espoir de continuer la lignée.

En 1799, après la fin de la révolution, les Vigny quittent Loches et s'installent à l'Elysée-Bourbon, alors divisé en logements privés. Alfred, dès son plus jeune âge, suit une éducation exemplaire, dirigée par sa mère, suivant à la lettre les préceptes de l'Emile: bains glacés, régime sec, exercices physiques, notamment escrime et tir, enseignement des mathématiques, de la musique, de la peinture. Il est l'âme du foyer, objet d'une affection tyrannique. Les murs de l'appartement sont recouverts de portraits de l'enfant. Son père lui fait embrasser la croix de Saint-Louis chaque soir avant de se coucher.

En mars 1804, Napoléon ayant fait don de l'Elysée à Murat, les Vigny déménagent 1 rue du Marché d'Aguesseau, puis ultérieurement au 68 rue du faubourg saint honoré. En 1807, , on l'envoie au collège Hix, rue Matignon, où ses bonnes manières et ses excellences notes lui attirent l'hostilité de ses camarades. Il y expérimente la solitude. Au lycée Bonaparte, il prépare avec sérieux mais sans enthousiasme Polytechnique. Après la chute de l'empire, il est affecté le 6 juillet 1814 à la première compagnie rouge, celle des gendarmes du roi, avec le grade de lieutenant.

Carrière militaire

Sa carrière militaire dure plus de dix ans et n'est guère exaltante. Blessé au genou lors d'une manœuvre, il escorte néanmoins la calèche de Louis XVIII fuyant le retour de Napoléon pendant les Cent jours. En 1816, à la seconde restauration, il passe dans l'infanterie de la garde royale, au grade de sous-lieutenant. Il végète dans les compagnies rouges, mène la vie de garnison monotone et sans éclat. 

En 1822 il est nommé lieutenant titulaire de son régiment, l'équivalent de capitaine. Il espère prendre part à l'expédition d'Espagne en 1823, mais un autre bataillon est désigné pour partir. Toutefois, il sent qu'il peut concrétiser là-bas ses rêves de gloire militaire. Le 55° régiment de ligne étant supposé franchir les Pyrénées il accomplit les démarches nécessaires à sa mutation. Lors d'une étape à Angoulême, il prend huit jours de congé pour visiter une de ses tantes qui a pris possession du Maine-Giraud. Cette distraction compromet ses plans. Lorsqu'il retrouve son régiment à Bordeaux, la guerre d'Espagne est pratiquement finie, Ferdinand VII ayant été rétabli sur le trône. Il ne se passe plus rien jusqu'en 1827, date à laquelle il jette l'éponge et quitte l'armée. Il tire profit de son temps libre pour lire et faire des vers, préparant son entrée dans le monde littéraire.

Théâtre Français du XIX° siècles: Alexandre Dumas

 Alexandre Dumas est un écrivain français, né le 24 juillet 1802 à Villers-Cotterêts et mort le 5 décembre 1870 à Puys, près de Dieppe.

L'enfant a pour marraine sa sœur, Aimée-Alexandrine Dumas ( son ainée de neuf ans) et pour parrain le maréchal Brune.

Le général Dumas meurt le 26 février 1806, quatre ans après la naissance de son fils. Alexandre Dumas a pour aïeul un marquis désargenté qui immigra en 1760 à l'île de Saint-Domingue et une esclave noire du nom de Marie-Cessette Dumas.

Dumas étant quarteron, il fut souvent en butte aux sarcasmes racistes de ses contemporains. 

"au fait, cher maitre, vous devez vous y connaitre en nègres?

-Mais très certainement. Mon père était un mulâtre, mon grand-père était un nègre et mon arrière grand-père était un singe. Vous voyez, monsieur: ma famille commence là où la vôtre finit."

A Treize ans, le petit Alexandre ne sait presque rien, il a pour seule éducation ses lectures de la bible, de récits mythologiques, de l'histoire naturelle de Buffon, de Robinson Crusoé et des contes des mille et une nuits. Cependant, sa calligraphie est exceptionnelle. Il est engagé comme coursier dans une étude de notaire, celle de maitre Mennesson. "Il fut donc décidé que, le lundi suivant, j'entrerais chez maitre Mennesson: les gens polis disaient en qualité de troisième clerc, les autres en qualité de saute-ruisseau."

Alexandre fera la connaissance d'Adolphe de Leuven qui l'initiera à la poésie moderne. Ils auront également l'occasion d'écrire ensemble des vaudevilles.

En 1822, il se trouve une place de clerc de notaire et part pour Paris avec un collègue. Là-bas, il découvre la Comédie-Française. C'est le début d'une vie nouvelle pour Alexandre lorsqu'il fait la rencontre d'un grand acteur de l'époque, Talma. L'année suivante, grâce à la protection, du général Foy il travaille dans les bureaux du secrétariat du duc d'Orléans et peut enfin faire venir sa mère à Paris.

un an après, le 27 juillet 1824, c'est la naissance d'Alexandre son fils, fruit de sa liaison avec Laure Labay, couturière et sa voisine de palier place des italiens. L'enfant est illégitime jusqu'à ce que Dumas le reconnaisse le 17 mars 1831, quelques jours après la naissance de sa fille Marie-Alexandrine le 5 mars 1831 qu'il a de Belle Kreilssamer.

Cette même année, Dumas se remet au vaudeville avec de Leuven et la chasse et l'amour connait un grand succès. C'est aussi la période où Dumas découvre les romantiques et va beaucoup au théâtre. Il écrit son premier drame historique, Henri III et sa cour en 1828. Bien que qualifiée de "scandale en prose" (en référence à Hernani, la pièce de Victor Hugo qualifiée de scandales e  vers à sa création) , la pièce présentée à la Comédie-Française connait un énorme succès.

C'est un auteur prolifique, avec l'aide notoire de "nègres" et en particulier d'Auguste Maquet qui a participé à la plupart de ses réalisations. Il signe de grandes fresques historiques telles que "les trois mousquetaires" ou "Le comte de Monté Cristo" en 1844. La même année, Dumas achète un terrain à Port-Marly et fait bâtir le "château de Monte-Cristo", une bâtisse de style composite, à la fois Renaissance, baroque et gothique.

En 1846, il fait construire son propre théâtre à Paris, boulevard du Temple, qu'il baptise " Théâtre-historique". Le théâtre est inauguré en 1847 et accueille les pièces de plusieurs auteurs européens ( Shakespeare, Calderon, Schiller) avant de faire faillite en 1850.

En 1848, il est candidat malheureux aux élections législatives qui suivent la révolution. Il soutient ensuite Louis-Eugène Cavaignac contre Louis-Napoléon Bonaparte.

Ruiné par la faillite de son théâtre, Dumas est obligé de vendre aux enchères son château qu'Honor de Balzac admirait tant. En 1851, poursuivi par plus de 150 créanciers, Dumas doit s'exiler un temps en Belgique.

Il ne ralentit pas pour autant sa production littéraire. Fin gourmet, il est même l'auteur d'un "Grand dictionnaire de cuisine".

En septembre 1870, après un accident vasculaire qui le laisse à demi paralysé, Dumas s'installe dans la villa de son fils à Puys, quartier balnéaire de Dieppe. Il y meurt le 5 décembre 1870. Sa dépouille est transféré au Panthéon de Paris le 30 novembre 2002, à l'occasion du bicentenaire de sa naissance.

Oeuvres Célèbres

Henri III et sa cour

La Tour de Nesle

Kean

les trois mousquetaires

vingt après

le comte de monte cristo

la reine margot

La dame de Montsereau

les mohicans de Paris


mercredi 13 avril 2022

bibliothèque Fahrenheit 451

 

DEMAIN LES CHIENS

L’homme n’existe pas. Huit contes qui circulent parmi les chiens depuis des siècles évoquent pourtant son existence. S’agit-il d’une oeuvre de l’imagination ou d’un témoignage d’une civilisation disparue ?

Clifford D. Simak réussit le tour de force d’imposer à son lecteur le point de vue d’un chien pour saisir l’étrangeté de textes somme toute bien anodins. L’introduction à chacun d’eux, qui décrit les différents arguments utilisés pour leur interprétation, le guide très habillement vers cette perspective. Ainsi, un grand-père contemple sa tondeuse autonome à l’ouvrage, dans le premier conte, et discute avec sa petit-fille : l’énergie atomique individuelle a remplacé l’essence, l’avion familial, puis l’hélicoptère, l’automobile, les « produits hydroponiques », cultivés en réservoirs, les légumes. Les fermes, disparues en tant qu’unités économiques, ont mis la terre « à vil prix », éparpillant les habitants des cités à la campagne où chacun pouvait devenir propriétaire de vastes arpents pour un coût inférieur à celui d’un lotissement urbain. Les fermiers se sont réfugiés dans les maisons abandonnées que les gouvernements municipaux menacent de détruire. « La cité est un anachronisme. » La note liminaire était donc une invitation à ne pas considérer ce récit comme tel, mais à l’envisager d’un point de vue canin : « La plupart des autorités en matière d'économie et de sociologie tiennent une organisation comme la cité pour une conception absolument impossible, non seulement du point de vue économique, mais aussi du point de vue sociologique et psychologique. Une créature dotée d'une structure nerveuse suffisamment complexe pour créer une culture serait incapable selon eux, de survivre à l'intérieur de limites aussi étroites. Selon ces autorités, l’expérience de la cité, si elle était tentée, mènerait à un état de névrose collective qui aurait tôt fait de détruire la culture même qui l’aurait édifiée. » De la même façon, les concepts de guerre et de meurtre sont remis en question : « La guerre, semble-t-il, était une forme de meurtre collectif pratiqué à une échelle inconsolable. »
Nous nous garderons de déflorer la suite de cette intrigue fort habillement ponctuées de longues ellipses qui permettent d’enjamber les générations. Apparaîtront successivement androïdes et chiens mutants doués de parole, définitivement rangés au rang des mythologies par certains savants canins.

Clifford D. Simak parvient, avec une grande économie de moyens, à raconter  un incroyable changement de civilisation, précurseur de celui de La Planète des singes, tout en imposant fort astucieusement un décalage dans l’interprétation de son récit et l’adoption d’une perspective canine. Au-delà de ce simple intérêt romanesque, nous retiendrons sa critique des méfaits du progrès et surtout de l’incroyable capacité à entretenir le déni des capacités et compétences des civilisations antérieures, jusqu’au révisionnisme, et de l’indécrottable assurance des dominants, jusqu’au négationnisme de certains héritages.


Ernest London
Le bibliothécaire-armurier



DEMAIN LES CHIENS
Clifford D. Simak
Traduit de l’américain par Jean Rosenthal
322 pages – 8 euros
Éditions J’ai lu – Marseille – Octobre 1982
Titre original : City, 1952

samedi 9 avril 2022

Bibliothèque Fahrenheit 451

 LA GUERRE DE L’ATTENTION


Obésité, troubles de la vue, du sommeil et de la concentration, addiction généralisée aux écrans, isolement et souffrance, retards cognitifs chez les enfants, mise en danger du lien social et du débat démocratique, accélération de la catastrophe écologique, les dommages causés par la guerre, « quotidienne, sans uniforme et territoire », à laquelle se livrent les plus grandes entreprises pour capter notre attention, sont considérables. « Désormais, il faut littéralement redoubler d'efforts pour combattre l'emprise des écrans (au sens propre comme au figuré), se redresser, lever les yeux. » Yves Marry et Florent Souillot, nourris par un long travail de terrain au sein de l'association Lève les yeux !, collectif pour la reconquête de l’attention, se penchent sur les rouages cette économie en plein développement qui nous voudrait résignés à une « vie en ligne », « une vie mobile de communication et de spectacle », et suggèrent quelques propositions concrètes loin des fausses promesses du « techno-solutionnisme vert ».


« Notre civilisation s'est avachie avec la modernité, d'abord devant une télévision, puis devant un écran d'ordinateur et, devant un smartphone. » Ils passent tout d’abord en revue les dégâts occasionnés chez les plus jeunes par l’usage massif des écrans, comme l’atrophie de leur cortex préfrontal, moteur de la motivation et des projets à long terme, par la surdose quotidienne de dopamine, l'agression de « l'édifice humain en développement, depuis le langage jusqu'à la concentration en passant par la mémoire, Ie QI, la sociabilité et le contrôle des émotions ». Ils balayent l’argument de l’industrie numérique, « percevant la menace d’un consensus sur les effets dramatiques de la surexposition aux écrans pour ses retombées économiques », du « bon usage », car peu importe le contenu quand il est question de surconsommation. Ils montrent comment notre attention réflexe et instinctive est stimulée par la « saillance », sonore ou visuelle, notamment avec toutes sortes de contenus violents. La numérisation à marche forcée de l'éducation est également pointée du doigt, car non seulement aucun impact positif n'a jamais été observé sur les résultats scolaires, mais une enquête PISA souligne au contraire une baisse significative de niveau scolaire dans les pays où sont utilisées les technologies de l'information et de la communication (TCI).

Le numérique permet au capitalisme d'assurer la marchandisation de nouveaux pans de l'existence jusqu'alors préservés du marché : l’école, la santé, le service postal, la surveillance,… jusqu'au sommeil, la reconnaissance sociale, l'amitié et l’amour. De plus, les algorithmes des réseaux sociaux favorisent la saillance : les contenus mensongers ont six fois plus de chances d'être relayés sur YouTube que les informations fiables, le binaire l'emporte toujours sur le complexe, car il vaut mieux simplement s’opposer. « Structurellement, l’organisation numérique du débat public a entraîné son “hystérisation“ ». Dans le monde numérique, notre besoin de reconnaissance rencontre l'évaluation permanente. En Chine, le crédit social, prophétisé dans un épisode de la série Black Mirror, est déjà en vigueur. Paradoxalement l'usage massif des réseaux sociaux isole, réduit la capacité d'empathie et de communiquer en vrai, enferme dans un « techno-cocon ». « L’éthos initial du numérique, fondé sur le libre accès et la découverte des autres cultures, contribue désormais a figer les positions, à les durcir. La guerre de l'attention est une guerre de tranchées. » La dépendance aux outils numériques censé faciliter la vie nourrit un sentiment de dépossession croissant. « Gonflés par les artifices attentionnels, nos ego numériques hypertrophiés nous dominent. » Günther Anders avait déjà démontré comment la puissance de l'outil augmentait l‘impuissance des hommes.

Bien que les plateformes « sociales » aient plutôt facilité les grandes mobilisations citoyennes, du Printemps arabe à #MeToo, en passant par les Gilets jaunes, elles sont conçues avant tout pour « nous enfermer dans notre “bulles de filtres“ », pour réduire les communautés formées autour des émotions plutôt que des arguments. Yves Marry et Florent Souillot jugent très sévèrement ces manifestations incapables d’envisager, selon eux, l’action sur le long terme, ni, bien évidemment de remettre en question l’emprise technicienne. « Plutôt que de nous en réjouir, nous devrions nous inquiéter de constater qu’aucune des mobilisations “démocratiques“ importantes de ces dernières années n'a pu se faire sans des outils spécialement conçus pour accélérer et simplifier la parole, en supprimant les complexités et les nuances. » Ils dénoncent aussi l'assèchement de la source principale de financement des médias, abandonnant ceux-ci aux mains de groupes privés souvent actifs dans les technologies, par les Gafam qui concentrent désormais la majorité des revenus de la publicité sans avoir à créer un seul contenu original : « 25 % de la publicité mondiale sont dorénavant préemptés par Google et Facebook, pour lesquels cette activité représente 97 % du modèle économique. » La démocratie est aussi mise en péril par la transformation de beaucoup d’hommes politiques en influenceurs, la « “data-isation“ des élections » mais aussi la défense systématique des intérêts industriels au détriment de l'intérêt général, par exemple avec la mascarade de la Convention citoyenne pour le climat. « Au lieu de questionner l'organisation économique et sociale qui conduit à telle ou telle situation, l'économie et la politique deviennent “comportementales“, c'est-à-dire qu'elles visent uniquement à mesurer et à transformer les comportements individuels. » Avec la crise provoquée par le covid, « causée par notre modèle économique et social », « la technologie est devenu le remède à tous les maux, au point de se présenter comme la condition de perpétuation du capitalisme », tout en accentuant la collecte des données des citoyens, la surveillance et la limitation des libertés. « Qu'on le veuille ou non, le monde sans contact s'est installé. »


Autour des années 2000, le « capitalisme attentionnel » advient lorsque le monde marchand a rattrapé celui du Web : après l’époque des logiciels et celle du Web « portail » des moteurs de recherche, vient celle du « Web social » et de la révolution mobile avec l'avènement des réseaux sociaux. Quelques géants dominent désormais seuls le marché. Leurs algorithmes assurent une extraction de notre attention et de nos données promettant un ciblage publicitaire de plus en plus fiable. Les auteurs décortiquent les principes et procédés utilisés par la « captologie », « pseudo-science » qui allie marketing et études cognitives née et enseignée à l’université de Stanford, qui ciblent les mécanismes cognitifs de notre attention : création d’ « habitudes attentionnelles », voire d’addictions, stimulation de l’ « attention émotionnelle » par des récompenses, fragmentation de l'attention en plusieurs flux, afin d'être multitâches pour pallier à la chute de notre capacité de concentration. « En créant des individus incapables de se concentrer, le captologue sait qu'il scie la branche sur laquelle il est lui-même assis. Mais le jeu en vaut la chandelle pour deux raisons principales : d'une part, la succession de plus en plus rapide des boucles est un formidable moyen de monétisation, car le nombre d'annonceurs à facturer augmente forcément ; d'autre part, cet affaiblissement de l'homme vient nourrir ses espoirs transhumanistes. On dit souvent que le capital court à sa perte : c'est faux. C'est notre perte que nous signons, tandis que le capital se perpétuera par les machines. » Ils dénoncent « la portée totalitaire » de ce projet qui n’est pas seulement celui d'une industrie du divertissement comme source de profits, car « la technologie est toujours une modalité spécifique d’exercice d'un pouvoir par une population ».

« Inégalitaire, antidémocratique et écologiquement insoutenable, le modèle libertarien du capitalisme attentionnel, excroissance caricaturale du capitalisme néolibéral, a de quoi inquiéter tous ceux qui sont attachés à la démocratie, à la liberté, à la justice et, plus prosaïquement, à la préservation de la vie. » Si le « mythe de la croissance » commence à être remis en question pas une partie de la population, même s’il est encore alimenté par celui de la « croissance verte » qui entretient l'illusion du « solutionnisme technologique » à grand renfort d’oxymores. « L'évidence théorique de l'impasse du modèle croissantiste a beau dater de 1972, elle ne parvient pas encore – en dépit des nombreuses alertes et preuves scientifiques – à s'imposer comme une priorité dans l'agenda politico-médiatique. »


Yves Marry et Florent Souillot invitent ensuite à la déconnexion, à la méditation, et espèrent, à l’instar d’Ivan Illich, un rejet après une prise de conscience déclenchée par une « crise ouverte entre l’homme et l’outil ». Ils ne refusent pas le progrès, mais l’excès, envisagent un horizon « convivial » (Illich encore !). « Une société conviviale est une société hautement démocratique, dans laquelle aucune décision aux conséquences dramatiques pour la population n’est prise sans concertation citoyenne. » Enfin, ils proposent un programme précis de préventions, de principes et d’actions.


Il est sans doute paradoxal de relayer un appel à la déconnexion sur un blog, même s’il s’agit d’inciter à lire un livre. Vaste panorama, sanitaire, économique et écologique, social et démocratique, des méfaits des écrans et du numérique en général, parfaitement documenté et régulièrement illustré par de nombreux témoignages.



Ernest London

Le bibliothécaire-armurier


 


LA GUERRE DE L’ATTENTION

Comment ne pas la perdre

Yves Marry et Florent Souillot

256 pages – 18 euros

Éditions L’Échappée – Paris – Janvier 2022

www.lechappee.org/collections/pour-en-finir-avec/la-guerre-de-attention


 


Voir aussi : 


LA SILICOLONISATION DU MONDE

LA LIBERTÉ DANS LE COMA - Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer

L’HUMANITÉ AUGMENTÉE - L’Administration numérique du monde

CONTRE L’ALTERNUMÉRISME

L’ENFER NUMÉRIQUE

NI WEB NI MASTER