"Un matin le meister Bortlick est venu regarder mon travail; il ne s'est pas approché trop près. Ses mains étaient roses, ses cheveux bruns, partagés par une raie nette, luisaient; il était rasé, il avait une veste, un pull-over, une chemise. Tout cela était propre. Ses yeux ont glissé sur mon cou; il n'en a pas vu. J'essayais de ne pas me tortiller pendant qu'il était là. J'avais l'impression que je me trouvais à côté d'un homme vierge, d'une sorte de bambin géant. Cette peau rose était répugnante. Il n'était jamais sale, il pouvait se mettre nu et enfiler un p)jama.]'éprouvais à peu près le dégoût que peut éprouver une femme devant un homme vierge. Je ne sentais plus les poux. Cette peau intacte qui n'avait pas froid, cette peau rose et bien nourrie qui allait se coller le soir sur une peau de femme, cette peau était horrible; elle ne savait rien. Il a regardé la pièce de duraI que je travaillais; elle était tordue, loupée. Il a rougi de fureur, il a gueulé mais il n'a pas osé me toucher à cause d'eux. J'ai haussé les épaules et il est parti. Impuissant. Il y en a de plus en plus. Chaque nuit, aux chiottes, des types, le torse nu, écrasent. Quand je suis sur le point de m'endormir, la brûlure commence, sous les bras et entre les cuisses. J'essaye de ne pas bouger, de ne pas me gratter, mais si je me contracte, je sens les poux marcher sur la peau. Alors je gratte pour ne plus sentir cette solitude tranquille du pou, cette indépendance, pour ne plus éprouver que la brûlure. Il y en a dans la chemise, dans le caleçon. On écrase, on écrase. Les ongles des pouces sont rouges de sang. Le long des coutures dorment des grappes de lentes, il y en a encore, encore, c'est gras, immonde. Il y a du sang sur ma chemise, sur ma poitrine rouge de piqûres écorchées. Des croûtes commencent à se former, je les arrache et elles saignent. je n'en peux plus,je vais crier. je suis de la merde. C'est vrai,je suis de la merde".
"Tout abandon de principes aboutit forcément à une défaite" Elisée Reclus "Le dialogue, c'est la Mort" L'injure sociale
dimanche 8 janvier 2023
Extrait du chant troisième de "les chants de Maldoror"
"Voici la folle qui passe en dansant, tandis qu’elle se rappelle vaguement quelque chose. Les enfants la poursuivent à coups de pierre, comme si c’était un merle. Elle brandit un bâton et fait mine de les poursuivre, puis reprend sa course. Elle a laissé un soulier en chemin, et ne s’en aperçoit pas. De longues pattes d’araignée circulent sur sa nuque ; ce ne sont autre chose que ses cheveux. Son visage ne ressemble plus au visage humain, et elle lance des éclats de rire comme l’hyène. Elle laisse échapper des lambeaux de phrases dans lesquels, en les recousant, très-peu trouveraient une signification claire. Sa robe, percée en plus d’un endroit, exécute des mouvements saccadés autour de ses jambes osseuses et pleines de boue. Elle va devant soi, comme la feuille du peuplier, emportée, elle, sa jeunesse, ses illusions et son bonheur passé, qu’elle revoit à travers les brumes d’une intelligence détruite, par le tourbillon des facultés inconscientes. Elle a perdu sa grâce et sa beauté primitives ; sa démarche est ignoble, et son haleine respire l’eau-de-vie. Si les hommes étaient heureux sur cette terre, c’est alors qu’il faudrait s’étonner. La folle ne fait aucun reproche, elle est trop fière pour se plaindre, et mourra, sans avoir révélé son secret à ceux qui s’intéressent à elle, mais auxquels elle a défendu de ne jamais lui adresser la parole. Les enfants la poursuivent, à coups de pierre, comme si c’était un merle. Elle a laissé tomber de son sein un rouleau de papier. Un inconnu le ramasse, s’enferme chez lui toute la nuit, et lit le manuscrit, qui contenait ce qui suit : « Après bien des années stériles, la Providence m’envoya une fille. Pendant trois jours, je m’agenouillai dans les églises, et ne cessai de remercier le grand nom de Celui qui avait enfin exaucé mes vœux. Je nourrissais de mon propre lait celle qui était plus que ma vie, et que je voyais grandir rapidement, douée de toutes les qualités de l’âme et du corps. Elle me disait : « Je voudrais avoir une petite sœur pour m’amuser avec elle ; recommande au bon Dieu de m’en envoyer une ; et, pour le récompenser, j’entrelacerai, pour lui, une guirlande de violettes, de menthes et de géraniums. » Pour toute réponse, je l’enlevais sur mon sein et l’embrassais avec amour. Elle savait déjà s’intéresser aux animaux, et me demandait pourquoi l’hirondelle se contente de raser de l’aile les chaumières humaines, sans oser y rentrer. Mais, moi, je mettais un doigt sur ma bouche, comme pour lui dire de garder le silence sur cette grave question, dont je ne voulais pas encore lui faire comprendre les éléments, afin de ne pas frapper, par une sensation excessive, son imagination enfantine ; et, je m’empressais de détourner la conversation de ce sujet, pénible à traiter pour tout être appartenant à la race qui a étendu une domination injuste sur les autres animaux de la création. Quand elle me parlait des tombes du cimetière, en me disant qu’on respirait dans cette atmosphère les agréables parfums des cyprès et des immortelles, je me gardai de la contredire ; mais, je lui disais que c’était la ville des oiseaux, que, là, ils chantaient depuis l’aurore jusqu’au crépuscule du soir, et que les tombes étaient leurs nids, où ils couchaient la nuit avec leur famille, en soulevant le marbre. Tous les mignons vêtements qui la couvraient, c’est moi qui les avais cousus, ainsi que les dentelles, aux mille arabesques, que je réservais pour le dimanche. L’hiver, elle avait sa place légitime autour de la grande cheminée ; car elle se croyait une personne sérieuse, et, pendant l’été, la prairie reconnaissait la suave pression de ses pas, quand elle s’aventurait, avec son filet de soie, attaché au bout d’un jonc, après les colibris, pleins d’indépendance, et les papillons, aux zigzags agaçants. « Que fais-tu, petite vagabonde, quand la soupe t’attend depuis une heure, avec la cuillère qui s’impatiente ? » Mais, elle s’écriait, en me sautant au cou, qu’elle n’y reviendrait plus. Le lendemain, elle s’échappait de nouveau, à travers les marguerites et les résédas ; parmi les rayons du soleil et le vol tournoyant des insectes éphémères ; ne connaissant que la coupe prismatique de la vie, pas encore le fiel ; heureuse d’être plus grande que la mésange ; se moquant de la fauvette, qui ne chante pas si bien que le rossignol ; tirant sournoisement la langue au vilain corbeau, qui la regardait paternellement ; et gracieuse comme un jeune chat. Je ne devais pas longtemps jouir de sa présence ; le temps s’approchait, où elle devait, d’une manière inattendue, faire ses adieux aux enchantements de la vie, abandonnant pour toujours la compagnie des tourterelles, des gelinottes et des verdiers, les babillements de la tulipe et de l’anémone, les conseils des herbes du marécage, l’esprit incisif des grenouilles, et la fraîcheur des ruisseaux. On me raconta ce qui s’était passé ; car, moi, je ne fus pas présente à l’événement qui eut pour conséquence la mort de ma fille. Si je l’avais été, j’aurais défendu cet ange au prix de mon sang… Maldoror passait avec son bouledogue ; il voit une jeune fille qui dort à l’ombre d’un platane, et il la prit d’abord pour une rose. On ne peut dire qui s’éleva le plus tôt dans son esprit, ou la vue de cette enfant, ou la résolution qui en fut la suite. Il se déshabille rapidement, comme un homme qui sait ce qu’il va faire. Nu comme une pierre,il s’est jeté sur le corps de la jeune fille, et lui a levé la robe pour commettre un attentat à la pudeur… à la clarté du soleil ! Il ne se gênera pas, allez !… N’insistons pas sur cette action impure. L’esprit mécontent, il se rhabille avec précipitation, jette un regard de prudence sur la route poudreuse, où personne ne chemine, et ordonne au bouledogue d’étrangler avec le mouvement de ses mâchoires, la jeune fille ensanglantée. Il indique au chien de la montagne la place où respire et hurle la victime souffrante, et se retire à l’écart, pour ne pas être témoin de la rentrée des dents pointues dans les veines roses. L’accomplissement de cet ordre put paraître sévère au bouledogue. Il crut qu’on lui demanda ce qui avait été déjà fait, et se contenta, ce loup, au muffle monstrueux, de violer à son tour la virginité de cette enfant délicate. De son ventre déchiré, le sang coule de nouveau le long de ses jambes, à travers la prairie. Ses gémissements se joignent aux pleurs de l’animal. La jeune fille lui présente la croix d’or qui ornait son cou, afin qu’il l’épargne ; elle n’avait pas osé le présenter aux yeux farouches de celui qui, d’abord, avait eu la pensée de profiter de la faiblesse de son âge. Mais le chien n’ignorait pas que, s’il désobéissait à son maître, un couteau lancé de dessous une manche, ouvrirait brusquement ses entrailles, sans crier gare. Maldoror (comme ce nom répugne à prononcer !) entendait les agonies de la douleur, et s’étonnait que la victime eût la vie si dure, pour ne pas être encore morte. Il s’approche de l’autel sacrificatoire, et voit la conduite de son bouledogue, livré à de bas penchants, et qui élevait sa tête au-dessus de la jeune fille, comme un naufragé élève la sienne, au-dessus des vagues en courroux. Il lui donne un coup de pied et lui fend un œil. Le bouledogue, en colère, s’enfuit dans la campagne, entraînant après lui, pendant un espace de route qui est toujours trop long, pour si court qu’il fût, le corps de la jeune fille suspendue, qui n’a été dégagé que grâce aux mouvements saccadés de la fuite ; mais, il craint d’attaquer son maître, qui ne le reverra plus. Celui-ci tire de sa poche un canif américain, composé de dix à douze lames qui servent à divers usages. Il ouvre les pattes anguleuses de cet hydre d’acier ; et, muni d’un pareil scalpel, voyant que le gazon n’avait pas encore disparu sous la couleur de tant de sang versé, s’apprête, sans pâlir, à fouiller courageusement le vagin de la malheureuse enfant. De ce trou élargi, il retire successivement les organes intérieurs ; les boyaux, les poumons, le foie et enfin le cœur lui-même sont arrachés de leurs fondements et entraînés à la lumière du jour, par l’ouverture épouvantable. Le sacrificateur s’aperçoit que la jeune fille, poulet vidé, est morte depuis longtemps ; il cesse la persévérance croissante de ses ravages, et laisse le cadavre redormir à l’ombre du platane. On ramassa le canif, abandonné à quelques pas. Un berger, témoin du crime, dont on n’avait pas découvert l’auteur, ne le raconta que longtemps après, quand il se fut assuré que le criminel avait gagné en sûreté les frontières, et qu’il n’avait plus à redouter la vengeance certaine proférée contre lui, en cas de révélation. Je plaignis l’insensé qui avait commis ce forfait, que le législateur n’avait pas prévu, et qui n’avait pas eu de précédents. Je le plaignis, parce qu’il est probable qu’il n’avait pas gardé l’usage de la raison, quand il mania le poignard à la lame quatre fois triple, labourant de fond en comble, les parois des viscères. Je le plaignis, parce que, s’il n’était pas fou, sa conduite honteuse devait couver une haine bien grande contre ses semblables, pour s’acharner ainsi sur les chairs et les artères d’un enfant inoffensif, qui fut ma fille. J’assistai à l’enterrement de ces décombres humains, avec une résignation muette ; et chaque jour je viens prier sur une tombe. » A la fin de cette lecture, l’inconnu ne peut plus garder ses forces, et s’évanouit. Il reprend ses sens, et brûle le manuscrit. Il avait oublié ce souvenir de sa jeunesse (l’habitude émousse la mémoire !) ; et après vingt ans d’absence, il revenait dans ce pays fatal. Il n’achètera pas de bouledogue !… Il ne conversera pas avec les bergers !… Il n’ira pas dormir à l’ombre des platanes !… Les enfants la poursuivent à coups de pierre, comme si c’était un merle."
lundi 2 janvier 2023
La société du spectacle. Par Guy Debord
"107. Le stalinisme fut le règne de la terreur dans la classe bureaucratique elle-même. Le terrorisme qui fonde le pouvoir de cette classe doit frapper aussi cette classe, car elle ne possède aucune garantie juridique, aucune existence reconnue en tant que classe propriétaire, qu’elle pourrait étendre à chacun de ses membres. Sa propriété réelle est dissimulée, et elle n’est devenue propriétaire que par la voie de la fausse conscience. La fausse conscience ne maintient son pouvoir absolu que par la terreur absolue, où tout vrai motif finit par se perdre. Les membres de la classe bureaucratique au pouvoir n’ont le droit de possession sur la société que collectivement, en tant que participant à un mensonge fondamental : il faut qu’ils jouent le rôle du prolétariat dirigeant une société socialiste ; qu’ils soient les acteurs fidèles au texte de l’infidélité idéologique. Mais la participation effective à cet être mensonger doit se voir elle-même reconnue comme une participation véridique. Aucun bureaucrate ne peut soutenir individuellement son droit au pouvoir, car prouver qu’il est un prolétaire socialiste serait se manifester comme le contraire d’un bureaucrate ; et prouver qu’il est un bureaucrate est impossible, puisque la vérité officielle de la bureaucratie est de ne pas être. Ainsi chaque bureaucrate est dans la dépendance absolue d’une garantie centrale de l’idéologie, qui reconnaît une participation collective à son « pouvoir socialiste » de tous les bureaucrates qu’elle n’anéantit pas. Si les bureaucrates pris ensemble décident de tout, la cohésion de leur propre classe ne peut être assurée que par la concentration de leur pouvoir terroriste en une seule personne. Dans cette personne réside la seule vérité pratique du mensonge au pouvoir : la fixation indiscutable de sa frontière toujours rectifiée. Staline décide sans appel qui est finalement bureaucrate possédant ; c’est-à-dire qui doit être appelé « prolétaire au pouvoir » ou bien « traître à la solde du Mikado et de Wall Street ». Les atomes bureaucratiques ne trouvent l’essence commune de leur droit que dans la personne de Staline. Staline est ce souverain du monde qui se sait de cette façon la personne absolue, pour la conscience de laquelle il n’existe pas d’esprit plus haut. « Le souverain du monde possède la conscience effective de ce qu’il est — — la puissance universelle de l’effectivité dans la violence destructrice qu’il exerce contre le Soi de ses sujets lui faisant contraste. » En même temps qu’il est la puissance qui définit le terrain de la domination, il est « la puissance ravageant ce terrain ».
"109. Le mouvement ouvrier révolutionnaire, entre les deux guerres, fut anéanti par l’action conjuguée de la bureaucratie stalinienne et du totalitarisme fasciste, qui avait emprunté sa forme d’organisation au parti totalitaire expérimenté en Russie. Le fascisme a été une défense extrémiste de l’économie bourgeoise menacée par la crise et la subversion prolétarienne, l’état de siège dans la société capitaliste, par lequel cette société se sauve, et se donne une première rationalisation d’urgence en faisant intervenir massivement l’État dans sa gestion. Mais une telle rationalisation est elle-même grevée de l’immense irrationalité de son moyen. Si le fascisme se porte à la défense des principaux points de l’idéologie bourgeoise devenue conservatrice (la famille, la propriété, l’ordre moral, la nation) en réunissant la petite-bourgeoisie et les chômeurs affolés par la crise ou déçus par l’impuissance de la révolution socialiste, il n’est pas lui-même foncièrement idéologique. Il se donne pour ce qu’il est : une résurrection violente du mythe, qui exige la participation à une communauté définie par des pseudo-valeurs archaiques : la race, le sang, le chef. Le fascisme est l’archaisme techniquement équipé. Son ersatz décomposé du mythe est repris dans le contexte spectaculaire des moyens de conditionnement et d’illusion les plus modernes. Ainsi, il est un des facteurs dans la formation du spectaculaire moderne, de même que sa part dans la destruction de l’ancien mouvement ouvrier fait de lui une des puissances fondatrices de la société présente ; mais comme le fascisme se trouve être aussi la forme la plus coûteuse du maintien de l’ordre capitaliste, il devait normalement quitter le devant de la scène qu’occupent les grands rôles des États capitalistes, éliminé par des formes plus rationnelles et plus fortes de cet ordre".
"110. Quand la bureaucratie russe a enfin réussi à se défaire des traces de la propriété bourgeoise qui entravaient son règne sur l’économie, à développer celle-ci pour son propre usage, et à être reconnue au-dehors parmi les grandes puissances, elle veut jouir calmement de son propre monde, en supprimer cette part d’arbitraire qui s’exerçait sur elle-même : elle dénonce le stalinisme de son origine. Mais une telle dénonciation reste stalinienne, arbitraire, inexpliquée, et sans cesse corrigée, car le mensonge idéologique de son origine ne peut jamais être révélé. Ainsi la bureaucratie ne peut se libéraliser ni culturellement ni politiquement car son existence comme classe dépend de son monopole idéologique qui, dans toute sa lourdeur, est son seul titre de propriété. L’idéologie a certes perdu la passion de son affirmation positive, mais ce qui en subsiste de trivialité indifférente a encore cette fonction répressive d’interdire la moindre concurrence, de tenir captive la totalité de la pensée. La bureaucratie est ainsi liée à une idéologie qui n’est plus crue par personne. Ce qui était terroriste est devenu dérisoire, mais cette dérision même ne peut se maintenir qu’en conservant à l’arrièreplan le terrorisme dont elle voudrait se défaire. Ainsi, au moment même où la bureaucratie veut montrer sa supériorité sur le terrain du capitalisme, elle s’avoue un parent pauvre du capitalisme. De même que son histoire effective est en contradiction avec son droit, et son ignorance grossièrement entretenue en contradiction avec ses prétentions scientifiques, son projet de rivaliser avec la bourgeoisie dans la production d’une abondance marchande est entravé par ce fait qu’une telle abondance porte en elle-même son idéologie implicite, et s’assortit normalement d’une liberté indéfiniment étendue de faux choix spectaculaires, pseudo-liberté qui reste inconciliable avec l’idéologie bureaucratique".
Préface de Michel Surya pour louvrage de Bernard Noel "Les premiers mots"
"Les premiers derniers mots On est tenté de dire d’abord : ce livre – Les Premiers mots – vient au commencement, il constitue un commencement. C’est ce qu’on croit en effet, sans cependant savoir au juste ce qui permet qu’on le croie, qu’on croie que quelque chose commence avec lui, sans davantage savoir quoi. Quel commencement. On est tenté de dire, aussi bien : ce livre vient à la fin, il constitue une fin. C’est tout ce qui est à tout instant tenté partout de commencer qui est fait ici pour finir, et qui finit. On ne saura pas cependant pourquoi. L’incertitude ou l’ignorance, à la fin, où nous laisse ce livre affreux et magnifique est inscrite dès l’apparente simplicité de son titre. Comme sans recours. De quels premiers mots est-il par exemple si immédiatement question (dès ce titre), dont on ne sait décidément pas ce qu’il y a lieu d’attendre, s’il y a lieu d’attendre que quelque chose commence, ou finisse. De premiers mots, attend-on autre chose qu’un commencement. Mais de quoi ? De tout ? On le voudrait, mais il y faudrait pour cela, non pas seulement des premiers mots (comme ceux qu’on dit après un évanouissement, un coma, un deuil…), mais les tout premiers des mots. Ce qui est impossible. C’est impossible, quoique c’est ce que cherche à faire toute littérature avec les mots, comme s’il était dans son pouvoir qu’il n’y en eût pas d’autres avant ; comme s’il était dans son pouvoir que ceux qu’il y aurait eu, avant, fussent les tout derniers d’une langue avec laquelle elle en finirait. Une rectification s’impose alors : Les Premiers mots ne vient donc pas comme un commencement, mais comme un recommencement. Ce livre vient, avec ses mots, récuser les mots anciens au moyen desquels c’est la possibilité d’écrire qui n’était plus soutenue qu’à tort, ou qu’en trompant. Cela, c’est tout ce livre qui le dit. Tout ce livre dit : les mots anciens se sont longtemps tenus à une hauteur à laquelle la littérature ne peut plus prétendre se tenir elle-même sans tromper, ni trahir. La littérature que récusent les mots de ce livre ne cessait pas de prétendre à la hauteur, quoiqu’elle y prétendît au moyen de mots dont la hauteur était feinte, et qui dissimulaient en fait une frayeur, une furie. Les premiers mots seront, non pas seulement ceux qui cesseront de prétendre à quelque hauteur que ce soit, mais ceux qui diront en outre de quoi cette hauteur fut le principe tragique – comment, en fait, elle asservit. Cette furie, cette frayeur, Bernard Noël venait par deux fois déjà de les représenter. Dans le Château de Cène, d’abord, livre qui était fait pour qu’il n’y en eût plus à prétendre se tenir à quelque hauteur que ce fût. Dans « L’outrage aux mots » ensuite, « défense et illustration » du Château de Cène, qui était fait pour que nul ne lui contestât plus le droit qu’il s’était octroyé que la littérature nuisît à toute hauteur. Voulait-on interdire le Château de Cène, condamner celui qui l’avait écrit ? C’est-à- dire, voulait-on priver celui-ci des mots au moyen desquels il établissait l’évidence de cette tromperie profonde qui veut que les mots, tous les mots, servent à juger et qu’il ne reste que les cris pour en appeler – en vain – à la justice… Il faudrait alors que le procès fait aux mots du Château de Cène le soit à tous les mots ; qu’il n’y en eût pas qui fussent innocents. Qu’il n’y en eût plus qui ne rendissent nécessaires d’autres mots, de tout autres. Il faut tenter d’en tenir compte : Les Premiers mots, qui est un recommencement, vient aussitôt après « L’outrage aux mots » ; de la même façon que « L’outrage aux mots » vient immédiatement après le Château de Cène ; qu’il recommence à son tour, à sa façon. La preuve ? Ils commencent pareillement. Je veux dire : leurs premiers mots – justement – sont les mêmes. Ils ne le sont certes pas exactement. Ils le sont pourtant. Les premiers mots de « L’outrage aux mots » étaient : « Des cris. Ils recommencent encore. Je les entends et pourtant je n’entends rien » ; les premiers des Premiers mots seront : « Tu ne cries pas. Tu ne crieras pas ». Dans un cas comme dans l’autre : des cris. Qu’ils recommencent ou pas ; qu’ils recommencent et qu’on ne les entende pas ; qu’ils ne recommencent pas, mais qu’on redoute de les entendre. Des cris, pas des mots ! Comme si chaque texte ne pouvait alors commencer qu’ainsi : par l’immédiate superposition d’un mot sur un autre, du mot « cri » sur le mot « mot ». Comme s’il fallait qu’on lise ainsi le sens strict ou secret de ces deux titres : « Les premiers cris » ; « L’outrage aux cris ». C’est de part en part à quoi ce livre, Les Premiers mots, se tient : faire que les mots soient des cris et les cris des mots – « Je me rapproche de la seconde où je pourrai crier : C’est maintenant que je parle » (phrase qu’on pourrait alors tout aussi bien lire ainsi : Je me rapproche de la seconde où je pourrai parler : C’est maintenant que je crie). Il faut alors en faire l’hypothèse : « Tu ne cries pas. Tu ne crieras pas », qui a un caractère de commination impuissante au moins autant que de description, ne peut pas ne pas être entendu aussi ainsi : Tu n’écris pas. Tu n’écriras pas (et l’on voit bien alors comment, insensiblement, les choses se déplacent : on ne doute pas que l’injonction : Tu ne cries pas. Tu ne crieras pas, s’adresse à autrui ; du moins on n’en doute pas d’abord ; or l’autre injonction, celle qui dit : Tu n’écris pas, tu n’écriras pas, l’évidence s’en impose aussitôt qu’elle ne peut être adressée qu’à soi-même). On ne peut pas ne pas lire cela aussi, par ce qu’il y a, bien sûr, le rapport le plus étroit entre ce que le Château de Cène a coûté à son auteur (un procès, une défense en porteà-faux, à la fin le sentiment d’une honte inversée) et ce que lui-même a dit d’un tel coût, entre autres dans « L’outrage aux mots » (que le mieux était qu’il n’écrivît plus, qu’il se tût) ; à ce qu’il en dira ensuite dans Les Premiers mots. Dans les Premiers mots justement, les premiers c’est-à-dire ceux qui ne pouvaient venir qu’après, dans le cas miraculeux où il y eût encore des mots à venir. À venir par-delà l’outrage fait aux mots mêmes, dépassant celui-ci sans pouvoir jamais l’effacer. Mots, en réalité, que hante sans cesse la honte de cet outrage. Littéralement, les premiers mots, à la condition qu’ils aient raison d’elle ; et les derniers si c’est elle qui a raison d’eux. Et pour quel pauvre résultat ? Pour que rien ne les différencie vraiment à la fin, peu important alors qu’ils soient les premiers ou les derniers des mots, peu important dès lors qu’ils ne peuvent qu’obéir à ce double mouvement qui est indifféremment fait pour se sauver ou pour se perdre ; pour que la parole revienne ou pour que le silence s’impose ; pour que la littérature recommence ou pour qu’elle disparaisse ; pour que le roman retourne (au sens que Nietzsche prophétisait) ou pour qu’il renonce. Et ce sont les mêmes mots en effet. Les mots sont les mêmes, qu’ils viennent au commencement ou qu’ils viennent à la fin. Ils ne peuvent qu’être les mêmes dès lors que ce qu’on attend qu’ils disent, c’est qu’il n’y a de mots premiers qu’à la condition qu’ils se portent vers ce qu’il n’y a que la fin à pouvoir leur faire dire. Que la mort. Et c’est ce que ce livre dit encore. Ainsi : « Vous croyez que le dernier mot est le seul vrai. Je pense qu’il est le premier, mais j’ignore le premier de quoi. » Ou ainsi : « Je sais que les morts ne sont plus que des mots, et donc que peu importe ceux qu’on leur ajoute, car leur somme demeure constante et strictement égale au mot qui les désigne, et qui est à la fois le premier et le dernier ». Ou ainsi, enfin : « Tu t’égares. Tu ne sais plus où tu en es. Tu retrouves brusquement tes derniers mots : Je suis moi » (« Je suis moi » est fait pour que commence tout ce qu’une telle affirmation a toujours autorisé ; or c’est d’une fin qu’il s’agit de toute évidence, d’un égarement). C’est ce qu’il dit de bout en bout. De la première à la dernière phrase. Qu’il dit au point que la dernière phrase est la même que la première. Les premiers mots des Premiers mots, en effet, seront aussi, cent soixante pages plus loin, ses derniers. Les mots par lesquels ce livre commence (ou re-commence) : « Tu ne cries pas. Tu ne crieras pas » sont, à la fin, ceux par lesquels il se termine aussi : « Tu ne crieras pas. Tu ne cries pas ». Les mêmes, à leur inversion près (mais qu’il faut lire une dernière fois, sur le modèle de l’hypothèse que nous avons formée tout à l’heure : Tu n’écriras pas. Tu n’écris pas – ou encore : Tu n’écriras plus, d’ailleurs tu n’as plus écrit, y compris ce livre dont ce sont pourtant les derniers mots). Cette inversion n’est pas seulement faite pour que ce livre paraisse n’avoir ni début ni fin, se prêtant à tous les (re-)commencements possibles (les livres sont nombreux à cette époque-là à le vouloir aussi). Non, essentiellement, cette inversion est faite pour qu’il n’y ait pas jusqu’à son titre à ne pas pouvoir tenir, ou à ne tenir que suivant une règle secrète, suivant cette règle qui chercherait à prendre les mots au mot de la promesse d’un recommencement, un recommencement dont c’est toute littérature qui se ferait dorénavant un devoir, qui s’en ferait un devoir mais sans jamais se laisser aller à le croire possible, portant en elle la compromission à laquelle ce sont tous les mots dont est faite toute littérature qui se sont laissé entraîner. C’est d’une violence déroutante. Il y a trop de mots sans doute (tous ceux qui enjolivent, qui idéalisent, qui falsifient…) Il y a trop des mots surtout. C’est-à-dire, il y a trop du besoin qu’on a que les mots disent, quand c’est crier qu’il faudrait. À la fin, les mots ne devraient encore prétendre être des mots qu’à la condition qu’ils s’égalent à ce que le cri dit. Qu’ils aient du cri le caractère d’horreur sans borne auquel il n’y a pas de mot qui atteigne. Et seuls les mots qui couleraient de la bouche « comme du pus » le pourraient ; et seule une bouche qui « pue » chaque fois qu’elle articule un mot le pourrait ; et seule le pourrait une « bouche morte », au « milieu d’aucune figure ». La bouche morte des Premiers mots."
Michel Surya
De Michel Surya vers Bernard Noel Sur Bernard Noel
"Il écrit. Il semble qu’il n’a jamais cessé d’écrire. Qu’écrire est ce qu’il n’a jamais cessé de faire. Quoiqu’il semble aussi le contraire. Quoiqu’il semble que s’il y a quelque chose qu’il n’a jamais cessé, c’est de pouvoir ne pas écrire, ou le redouter. Autrement dit, il n’aurait jamais cessé d’écrire et de ne pas écrire. De là que ce qu’il écrit, qu’il ne cesse pas d’écrire et qu’il ne cesse pas de pouvoir arrêter d’écrire, ait cette si parfaite simplicité : il serait celui qui aura témoigné à chaque mot écrit par lui de la discrétion de qui s’excuse d’écrire, quoiqu’il ait toujours tenu qu’écrire était ce à quoi il pouvait le plus cesser de tenir. C’est une étrange ambivalence, qui fait qu’il est écrivain – et nul n’est plus écrivain que lui – et qui fait qu’écrivant il ne l’est pas – que nul n’a plus que lui l’envie de ne pas l’être. Non pour n’être rien. Mais pour être autre chose. Autre chose qu’écrivain, ou poète, ou critique (d’art), rien qui suffise dans chacun ni dans tous réunis. La politique est plus ample, qui l’attire davantage, à laquelle il se reconnaît mieux, mais qui le désenchante à tout instant, et trop, avec laquelle, il le sait, il faudrait aussi qu’il en finisse. Cette question s’est posée à moi, pensant à lui : comment peut-on ne pas soi-même suffire à ce qui ne nous suffit pourtant pas ? Écrivant des romans magnifiques, ne tirant rien pourtant pour soi de cette magnificence. Des poèmes : pareillement. Des traités, etc. On tend à l’art le plus haut et, qu’on l’atteigne ou pas, c’est l’art lui-même qui déçoit. Dont c’est l’insuffisance qui déçoit. Une autre insuffisance, mais qui s’ajoute à celle par laquelle on tend vers lui. J’aurai connu de grands écrivains, d’aucuns modestes, d’autres moins, de derniers enfin aucunement ; et tous pourtant m’ont témoigné de cette insuffisance à la puissance deux : d’eux-mêmes à l’atteindre, d’elle-même à y répondre. Certaines de leurs œuvres, parfois toutes, leur donneraientelles pourtant tort que rien ne s’en trouverait changé : leur espérance était plus haute, laquelle pensait aux œuvres elles-mêmes, qui pensait à eux aussi, qui pensait les atteindre."
Michel Surya
dimanche 1 janvier 2023
Chroniques politiques des années trente (1931-1940) Par Maurice Blanchot
« Avant Genève – M. de Neurath expose les principes de la politique allemande – Un discours logique »
Au moment où vont recommencer les négociations sur le désarmement et, avec elles, les discussions chimériques et les manœuvres dangereuses, le discours de M. de Neurath constitue un rappel salutaire des choses réelles. Les puériles rêveries de Genève sont, en septembre 1933, au temps de l’Allemagne hitlérienne, une incroyable absurdité. Le gouvernement du Reich lui-même souligne tout ce qu’il y a d’enfantillage dans cette entreprise. M. de Neurath, qui est un diplomate et qui n’est pas un agitateur, s’est exprimé sur toutes ces questions avec une netteté qui ne peut laisser aucun doute aux gouvernements. L’Allemagne n’acceptera ni statut international ni contrôle, qu’il soit immédiat, périodique ou automatique, tant que les autres pays n’auront pas eux-mêmes désarmé. Elle n’acceptera pas davantage que les puissances lui refusent la réalisation de l’égalité des droits qui lui a été reconnue. L’Allemagne affirme avec ténacité et avec impatience les thèses qu’elle a toujours soutenues à Genève et que la faiblesse des gouvernements a laissé s’accréditer. Ces affirmations ne peuvent surprendre personne. Ce qui est inconcevable, c’est que les autres puissances les aient rendues possibles et qu’elles se soient exposées à ce refus arrogant. Tout est étrange dans la politique qui a été suivie. Il était insensé de proposer, dans une Europe troublée et en face d’un peuple menaçant, l’idée d’un contrôle international comme seule condition du désarmement. Il était absurde, après les expériences passées et toutes les fraudes de l’Allemagne, de considérer cette méthode comme efficace. Il était puéril enfin de la considérer même comme applicable. L’Europe est aujourd’hui incapable de contrôler Hitler et les nazis. C’est un projet qui n’a de sens que dans les songes de l’internationalisme. Mais il n’a aucune portée réelle. L’Allemagne refuse tout contrôle des armements, parce qu’elle se déclare déjà désarmée et en règle avec le traité de Versailles. Bien plus, elle incite les autres puissances à se conformer au statut militaire dont elle ne veut pas pour ellemême. C’est une prétention hardie. Mais c’est malheureusement la suite logique des défaillances qui ont marqué notre politique depuis dix ans. Tout le monde sait aujourd’hui que l’Allemagne a réarmé, qu’elle a éludé presque toutes les clauses du traité de Versailles, que, pendant des années, sa mauvaise foi a été évidente et souveraine. Tout le monde connaît la vérité sur ses armements, comme sur ses intentions. Mais l’hypocrisie internationale a couvert tous les manquements du Reich et lui a laissé le bénéfice de sa fraude. Le gouvernement français, avant toute discussion sur le désarmement, avait le devoir de dénoncer avec franchise et avec fermeté cette situation. Il s’est contenté d’allusions timides et impuissantes. Puis il s’est tu. La reconnaissance de l’égalité des droits a consacré cette abdication. Aujourd’hui, il subit les conséquences d’un long égarement et d’une constante faiblesse. Dans ces conditions, les négociations qui vont très prochainement commencer entre les représentants de l’Angleterre, de l’Amérique et le gouvernement français n’ont plus aucune signification. L’Allemagne a fait connaître quelle serait son attitude. Elle fait connaître chaque jour quels sont ses desseins et ses ambitions. Les uns et les autres sont absolument inconciliables avec la politique de décadence des armements, à laquelle l’internationalisme genevois nous invite. Au sujet de l’Autriche, de la révision des traités, M. de Neurath nous apprend que l’Allemagne hitlérienne poursuivra son entreprise. Elle achève de reconstituer son armée et elle prépare le bouleversement de l’Europe. C’est pourquoi elle se refuse en définitive à tout contrôle qui pourrait la gêner et à tout compromis qui l’empêcherait d’agir. Dès qu’elle aura l’instrument de sa force, elle s’en servira pour faire triompher ses volontés par la diplomatie, si cela suffit, et, s’il le faut, par la violence. M. de Neurath a déclaré que l’Allemagne voulait la paix. Mais c’est la paix pangermaniste, celle même qu’elle tente aujourd’hui d’imposer à l’Autriche et à la Sarre, avant de se tourner vers d’autres pays.
Journal des débats, 17 septembre 1933, à la Une
Les moi et m'égo Par M.A.
Pour en finir avec le
froid… PARTIE I
Dimanche 18 décembre 2022
Je commence un journal parce
que j’ai froid
Je commence un journal parce
que j’ai froid sans qu’il n’y ait aucun espoir que celui-ci cesse de quelque
façon que ce soit
Et ce n’est pas en courant
ou en marchant dans le froid même couvert que celui-ci va s’arrêter puisqu’il
vient de l’intérieur
C’est un froid qui est en
moi c’est un froid qui est moi.
Pourquoi un journal alors
pourquoi un journal
Parce qu’un journal est un
chemin vers la fin il est daté car il va
prendre fin un jour un jour je dirais c’est la fin
Je le dirais parce que je
parle plus que je n’écris je parle car je suis seule et la compagnie c’est la
mienne unique enveloppante terrifiante je n’ai qu’une voix une seule qui ne
cesse de m’appartenir elle n’appartient à personne d’autre
Donc je marche et je suis
couverte parce que j’ai froid
Celui-ci va durer tant que
durera ma vie il ne cessera qu’avec ma vie
Je ne suis plus une animale
qui pense qui croit qui n’a pas envie de ne pas croire en la vie je suis
humaine donc je crois que j’ai ce pouvoir de mettre un terme à cette souffrance
Depuis quand est-elle
là dans ma chair à me mordre
J’en ai été insensibilisée
de par ma volonté humaine de la rendre sourde et parfois supportable
Mais mon humanité ma part
humaine a mis à mort ma part animale
Celle qui aurait fait que je me terrais pour
me soigner que je me tairais pour ne pas gêner me cacher pour panser mes plaies
ne pas penser mes plaies
Penser mes plaies pour
souffrir encore plus de ce froid
A la limite je ne suis déjà
plus cette humaine qui marche dans le froid je suis au-delà de l’humanité j’ai
dépassé des bornes infranchissables il y a quelques mois encore
Aujourd’hui j’écris mon
journal pour en dater le début mais surtout la fin essentiellement la fin
Déterminer la possibilité
d’une fin c’est encore espérer de vivre de pouvoir mettre un terme à ce journal
sans mettre un terme à la vie à sa vie
Elle marche pour décider
qu’elle ne pourra pas mourir
Mais elle en croise d’autres
des compagnons de journaux des compagnons de la souffrance intérieure de ces
froids infinis que puis-je faire pour eux pour nous quand je ne peux rien pour
moi
Nous ne sommes pas ensemble
nous sommes les solitudes qui se croisent ne se parlent pas sont dans la
volonté de l’ultime anonymat dans la volonté forcenée de ne rien voir et
surtout pas les semblables
Je ne suis qu’une pour ne
pas être autre je ne suis pas eux car je ne pense être que moi
Pour en finir avec le
froid… PARTIE II
Dimanche 18 décembre 2022
Comme un dimanche maudit qui
n’a jamais fait que commencer de s‘étirer et de se finir par cette
« ballade » que je décris ci-dessus
Ce matin donc lorsque le
froid m’a saisi et m’a jeté hors de mon petit confort chèrement préparé
chèrement agencé
L’évidence était que ce jour
ne serait jamais fini il puait déjà l’évidence de la journée sans fin
Je n’ai pas allumé je me
suis vêtue des habits de la veille terne gris sans couleur
Juste cette parka qui est
d’un rose sans avenir passé lavé délavé pleuré coulant
Je n’ai pas allumé et j’ai
pris un café debout près du micro-onde
Micro-onde qui ne projette
pas la chaleur et qui fonctionne même sans chaleur
Le micro-onde parfait objet
de la société actuelle complice de névroses complice de vies tristes au cours ininterrompu
J’ai posé le bol dans
l’évier je vais passer la matinée à attendre cette partie d’après-midi où je pourrais me prouver en marchant que la
vie est encore dans le mouvement
Dans une fuite sans but sans
paysage sans couleur
L’hiver est ma matière
préférée grise humide froide inhumaine incertaine
Noel n’est juste que cette
plainte que je ne veux plus entendre et qui monte jour après jour dans les
« foyers »
La course à la larme à la
famille soudée ressoudée
Où les absents qui n’ont
rien demandés sont de nouveau convoqués sans espoir de pouvoir dire non
Il faut dans cette société
que des lumières transpercent ce gris
Il faut que dans ce froid
ces couleurs froides on aperçoive comme un phare une lumière une étoile
Comme si la société voulait
nous faire croire à une suite heureuse à
une suite pour le moins
Pour en finir avec le
froid… PARTIE III
L’année suivante un jour de
plus qui est passé et on dit une année change mais rien ne change qui ne doit
pas changer
Ni la force
Ou ni le secours
La nécessité de mettre un
terme à ce froid ce froid intérieur et mortel
Il ne suffirait d’un rien un
petit rien
Elle est prête et elle se
contenterait
Il y a le froid de ceux qu’elle
croise
Elle n’est pas seule
Et puis une sensation qui
vient à contre sens elle cherche elle explore et elle a ce sourire blafard que
seuls les morts savent offrir à ceux qui restent à ceux qui luttent à ceux qui
pleurent
Elle a ce sourire blafard de
ceux qui ne savent pas qu’il existe peut-être quelque chose ailleurs loin d’ici
dans un autre compartiment de la vie
Et ce froid intense qui en
croise un autre et ce sont deux sourires qui se réchauffent et soudain jaillit
le rire celui que nul ne peut contenir ce rire de deux personnes qui s’enivrent
l’une de l’autre
Et ce froid qui à jamais
malgré sa présence ambiante ne rentrera plus jamais dans son cœur dans leur cœur
Ils sont deux ils sont deux
fléaux des morosités des sans-gênes de la douleur de la souffrance que l’on
veut imposer
Ils sont la force de la
solution la fin de la morosité
Rien jamais ne pourra les
atteindre malgré le froid malgré l’effroi les froids
De ceux qui ne vivent pas de
ceux qui ne savent pas vivre car ils avalent ils ingurgitent du prémâché ils recrachent du consensuel
Ils créent de la grisaille à
tour de bras de par leur seule volonté aphone desséchée incolore
Insipide
Et ces deux nouveaux rires
fendent tout cela de manière indécente violente insupportable à jamais
inhumaine dans ce siècle tragédie
Pour en finir avec le froid…pour
en finir avec le froid…
M.A 01/01/23