samedi 23 avril 2022

Bibliothèque Fahrenheit 451

 ASSIA


Au cours d’une manifestation, le narrateur rencontre une réfugiée syrienne. Les souvenirs surgissent et se mêlent, comme à travers un kaléidoscope. Les leurs, ceux de la révolution syrienne et de sa terrifiante répression, ceux, comme en écho, des insurrections passée et des émeutes d’aujourd’hui, la longue fuite d’Assia et les réminiscences de son enfance dans ce pays détruit. Puis naissent les sentiments.


« Depuis longtemps la haine de la police nous avait réconcilié avec la haine, depuis longtemps il nous fallait lutter avec nos mots contre ceux de l’État, depuis longtemps nous voulions en finir avec ce monde qui doit absolument être détruit. » Si l’évocation conjointe du cortège de tête ou des manifestations de Gilets jaunes, et de celles organisées contre le régime d’Assad, peut sembler quelque part indécente, il s’agit sans doute avant tout pour l’auteur d’une recherche d’expériences communes pour saisir l’indicible, pour signifier une parenté, une appartenance à une même fraternité des réprimés par-delà toutes les barrières et les frontières, à tous les degrés. De la même façon, lorsqu’Assia évoque ces tortures infligées par un policier auquel elle n’a pu que souffler « Vous ne pouvez pas me tuer », c’est le récit de Louisette Ighilahriz dans les mains de Bigeard en Algérie, qui surgit, dans sa recherche tenace de repères pour comprendre ce qui ne peut l’être. « La peur n'est pas une langue commune elle réunit et sépare, rassemble et isole pensai-je. »


Son arrestation en Syrie, son errance, la violence administrative, sont racontées par bribes, par vagues plutôt, qui saisissent avant de se retirer et de laisser place à une autre, plus douce ou plus brutale encore. « Tu dormais sur des cartons, enveloppée de vieux journaux, sur les bancs des jardins publics, dans le métro jusqu'à l’aube, sous les ponts aux jambes d'acier rouillé, dans des carcasses de voitures abandonnées, au milieu de terrains vagues où passaient des ivrognes dont les grognements faisaient craquer doucement le sable. » « Maintenant ta vie dépendait de décisions prises par des ministres au teint gris, aux costumes raides, aux visages flasques comme des serpillières, dont les discours formaient une pâte gluante qui collait aux oreilles et tournait en boucle dans les médias. »


On sent chez Alain Parrau une curiosité pour l’Histoire et les révoltes qui l’agitent, motivée certainement par ses engagements dont il parsème son récit de quelques allusions fugitives et enthousiastes : « Lamartine, le pisseur d’eau claire et son éloge du drapeau tricolore, le saule pleureur de la patrie, l’énamouré du lac, le branleur solitaire adoré des phtisiques. » « Pour la première fois, le 1er décembre, l'État avait tremblé sous les coups de boutoir des émeutiers. Le saccage de l’arc de triomphe, ce monument obscène érigé à la gloire d'un tyran, cette injure faite aux peuples et aux soldats massacrés par ce sinistre personnage, nous avait réjoui. » Assia, par mimétisme ou communes références, le suit dans la construction de cette généalogie : « Comment vivre après nous avons tenu un an disais-tu, nous avons réussi à construire une démocratie directe, des centaines de conseils locaux ont été créés dans tout le pays nous avons fait mieux que la Commune de Paris. Mais quand les milices iraniennes irakiennes et l'aviation russe sont intervenues, l'Armée syrienne libre devait aussi se battre contre Daech, les territoires libérés ont été perdus. »

Témoignage, récit, poème, ce bref texte inclassable est tout cela à la fois. Alain Parrau chante l’urgence d’une internationale sensible et révoltée : « Dans un éclair aveuglant la vie insurgée avait ouvert une brèche dans le temps de l'oppression, et nous étions, ensemble, au cœur de cette brèche. Jamais je n'avais à ce point senti qu'il ne pouvait y avoir de bonheur en dehors de cette fraternité, et qu'elle était bien ce que le pouvoir, ses larbins et ses chiens de garde, ses intellectuels recuits et ses primitifs corrompus, haïssaient le plus. »


Ernest London

Le bibliothécaire-armurier




ASSIA

Alain Parrau

86 pages – 10 euros

Éditions On verra bien – Limoges – Avril 2022

onverrabien.com/assia/


vendredi 22 avril 2022

Ces gens sont dans les équipes de Marine Le Pen

Le fascisme c est ça

"L'affaire de la profanation du cimetière juif de Carpentras fait suite à la profanation de sépultures juives à Carpentras (Vaucluse) en 1990. L'affaire a été résolue six ans plus tard et elle a mené à la condamnation de quatre néonazis."

Le fascisme c est ca


Il y a dix ans, James Dindoyal, jeune Mauricien de 24 ans, était empoisonné par un mélange de bière et de produits toxiques ingurgité de force. Puis jeté à la mer du haut d'une digue. Ce matin, devant la cour d'assises de Rouen, deux des auteurs présumés du meurtre font leur entrée dans le box. Régis Kerhuel et Joël Giraud, anciens chefs skinheads du Havre, ont changé de look pour leur procès et gommé le racisme de leur lexique usuel. Les deux acolytes, familiers du kop de Boulogne, au parc des Princes, amis de Serge Ayoub alias Batskin, avaient même adhéré à son mouvement néonazi, les Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR).


Le fascisme c est ça :

Des attaques récurrentes. Des saluts nazis en pleine rue. Des cris de singes lancés au visage de commerçants noirs. Des militants de gauche traqués et agressés. À Lyon, depuis plusieurs mois, l’extrême droite se déchaîne dans la rue. Triste illustration le 29 septembre dernier, après une conférence sur cette même extrême droite animée par le chercheur Nicolas Lebourg. Des membres de la Jeune Garde Lyon, un groupe antifasciste local, tombent dans un guet-apens tendu par des militants de droite radicale en sortant de la conférence. Bilan : un militant de la Jeune Garde est blessé d’un coup de cutter. Nouvelle scène de violence le soir suivant. À l’occasion d’un match de football opposant l’Olympique lyonnais au club danois de Brondby, les ultras rhodaniens chargent les supporters de l’équipe adverse au cri de « White Power ».


Bastion historique de la mouvance, la capitale des Gaules est de longue date le théâtre d’agressions à caractère raciste ou politique, d’attaques de locaux de gauche ou de manifestations perpétrées par les militants de l’extrême droite locale. Depuis quelques mois, la situation semble même empirer. Selon un décompte du média libertaire Rapports de force, c’est à Lyon que les violences d’extrême droite sont les plus nombreuses et de loin avec une dizaine de faits. Toulouse, en deuxième position de ce classement, n’en compte que moitié moins. « Ceci tient à la prolifération et au nombre de groupuscules installés. Les militants d’extrême droite y ont plus de libertés pour y exercer leur violence de par leur nombre et du fait qu’ils bénéficient d’une certaine impunité depuis longtemps », explique à StreetPress Alain Chevarin, auteur de « Lyon et ses extrêmes-droites » (éditions de la Lanterne, 2020)."


Le fascisme c est ça:

"L’affaire Ibrahim Ali est une affaire criminelle française portant sur l'homicide volontaire d'Ibrahim Ali, âgé de 17 ans, par un colleur d'affiches du Front national, Robert Lagier, le 21 février 1995 à Marseille"


Le fascisme c est ça :

"1er mai 1995. Le défilé du Front National, alors présidé par Jean-Marie Le Pen, est en train de se dérouler dans l'entre-deux tours de l'élection présidentielle. En contrebas du Pont du Carrousel, un jeune Marocain attend son amie. Il est remarqué par quatre skinheads venus de Reims pour défiler avec le Front National. Une altercation a lieu entre ce jeune homme, Brahim Bouarram, et les militants. Ces derniers le poussent dans la Seine. Mais Brahim Bouarram ne sait pas nager. Il meurt noyé. L'accident dramatique va bouleverser la fin de la campagne présidentielle. Deux jours après l'accident, François Mitterrrand, encore Président de la République, vient se recueillir sur les berges de la Seine, à l'endroit où le jeune Marocain a été poussé dans le fleuve. Un moment fort qui constitue un de ses derniers actes en tant que Chef de l'Etat. "

 









jeudi 21 avril 2022

MAURICE BLANCHOT – Un siècle d'écrivains [1998]

Thomas l'obscur par Maurice Blanchot

 "Thomas demeura à lire dans sa chambre. Il était assis, les mains jointes au-dessus de son front, les pouces appuyés contre la racine des cheveux, si absorbé qu'il ne faisait pas un mouvement lorsqu'on ouvrait la porte. Ceux qui entraient, voyant son livre toujours ouvert aux mêmes pages, pensaient qu'il feignait de lire. Il lisait. Il lisait avec une minutie et une attention insurpassables. Il était, auprès de chaque signe, dans la situation où se trouve le mâle quand la mante religieuse va le dévorer. L'un et l'autre se regardaient. Les mots, issus d'un livre qui prenait une puissance mortelle, exerçaient sur le regard qui les touchait un attrait doux et paisible. Chacun d'eux, comme un oeil à demi fermé, laissait entrer le regard trop vif qu'en d'autres circonstances il n'eut pas souffert. Thomas se glissa donc vers ces couloirs dont il s'approcha sans défense jusqu'à l'instant où il fut aperçu par l'intime du mot. Ce n'était pas encore effrayant, c'était au contraire un moment presque agréable qu'il aurait voulu prolonger. Le lecteur considérait joyeusement cette petite étincelle de vie qu'il ne doutait pas d'avoir éveillé. Il se voyait avec plaisir dans cet oeil qui le voyait. Son plaisir même devint très grand. Il devint si grand, si impitoyable qu'il le subit avec une sorte d'effroi et que, s'étant dressé, moment insupportable, sans recevoir de son interlocuteur un signe complice, il aperçut toute l'étrangeté qu'il y avait à être observé par un mot comme par un être vivant, et non seulement par un mot, mais par tous les mots qui se trouvaient dans ce mot, par tous ceux qui l'accompagnaient et qui à leur tour contenaient en eux-mêmes d'autres mots, comme une suite d'anges s'ouvrant à l'infini jusqu'à l'oeil de l'absolu. D'un texte aussi bien défendu, loin de s'écarter, il mit toute sa force à vouloir se saisir, refusant obstinément de retirer son regard, croyant être encore un lecteur profond, quand déjà les mots s'emparaient de lui et commençaient de le lire. Il fut pris, pétri par des mains intelligibles, mordu par une dent pleine de sève; il entra avec son corps vivant dans les formes anonymes des mots, leur donnant sa substance, formant leurs rapports, offrant au mot être son être. Pendant des heures, il se tint immobile avec, à la place des yeux, de temps en temps le mot yeux: il était inerte, fasciné et dévoilé. Et même plus tard, lorsque, s'étant abandonné et regardant son livre, il se reconnut avec dégoût sous la forme du texte qu'il lisait, il garda la pensée qu'en sa personne déjà privée de sens, tandis que, juchés sur ses épaules, le mot il et le mot je commençaient leur carnage, demeuraient des paroles obscures, âmes désincarnées et anges des mots, qui profondément l'exploraient."

mercredi 20 avril 2022

bibliothèque Fahrenheit 451

 

TÉMOINS – Essai d'analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928

« L'homme s'est toujours glorifié de faire la guerre, il a embelli l'acte de la bataille, il a dépeint avec magnificence les charges des cavaliers, les corps-à-corps des soldats à pied, il a attribué au combattant des sentiments surhumains : le courage bouillant, l'ardeur pour la lutte, l'impatience d'en venir aux mains, le mépris de la blessure et de la mort, le sacrifice joyeux de sa vie, l'amour de la gloire. » Ancien combattant de la Grande Guerre, Jean Norton Cru a entrepris de juger à l’aune de son propre vécu plusieurs centaines de témoignages de ses camarades de tranchées. Avec ce travail, paru pour la première fois en 1929, il entendait faciliter le travail des historiens en séparant « le bon grain de l’ivraie », fort de son expérience de terrain. Passant à la loupe plusieurs centaines de récits personnels de soldats, il a traqué les légendes et les images d’Épinal, les effets de style et les tentations littéraires, les ragots colportés et les impostures, l’emphase patriotique, le pseudo-réalisme macabre et les surenchères épiques, les reconstructions ultérieures faute de notes suffisantes et l’influence des autres récits. Pour chaque témoin dont il a consciencieusement étudié les écrits, classés par genre (journaux, souvenirs, réflexions, lettres ou romans), il a produit, pour ce volumineux dictionnaire, une analyse critique, précédée d’une biographie, notamment avec les indications exhaustives de toutes les incorporations, ainsi que d’une description bibliographique. Outre les documents de soldats plus ou moins sincères donc, et sans pour autant remettre en cause le droit des écrivains à l’invention, il applique également sa grille de lecture aux oeuvres littéraires, toujours à la recherche de la seule vérité.

Dans une longue « introduction générale », il raconte comment il dévora les témoignages de combattants qui commencèrent à paraître dès la fin 1915 et pendant sept années, tout en commençant à évaluer leur sincérité et leur valeur documentaire. Il défend le point de vue des poilus : « Le soldat est un homme qui voit, qui pense, qui juge et qui souffre dans son esprit plus encore que dans son corps. », et l'importance des « faits psychologiques » qui sont « l'essence même de la guerre » et qui « démentent l’épopée, la gloire, l'enivrement de la victoire que les histoires d'aujourd'hui veulent encore peindre ». Explorant les conflits antérieurs, depuis l'Antiquité, il trouve bien par-ci par-là quelques souvenirs personnels, mais jamais avec la même profusion que pour « la Grande Guerre ». Il s'attarde en particulier sur l’ouvrage d’Ardant du Picq (1821-1870) : Études sur le combat, œuvre posthume inachevé, basée sur son expérience personnelle en Crimée et qui s’intéresse à la psychologie des combattants. Non seulement cet auteur nie la possibilité du choc, de la charge, mais il soutient qu’une troupe engagée « échappe totalement au chef qui commande de loin ». Il fustige l’esprit militaire et les fausses leçons des manœuvres. Émile Meyer (1851-1938), quant à lui, prévoyait dès 1889 « l'immobilisation des fronts dans la guerre moderne » à cause du perfectionnement des armes à feu. Jean de Bloch (1836-1902), conseiller technique du tsar, prédit avec vingt ans d’avance « la paralysie de l'offensive par suite de l'usage généralisé des tranchées et des réseaux de fils de fer ». Il doutait que les marches sous le feu en rangs serrés, les charges à la baïonnette, enseignées officiellement, aient jamais été possibles.

Impossible évidemment de rendre compte d’une telle étude dans son entièreté. Nous nous contenterons de rapporter quelques extraits d’analyses pour donner le ton et une idée de son l’ampleur.
Jean Norton Cru s’emploie avec une minutie impitoyable à relever les faux récits, truffés d’anecdotes fabriquées, arrangées ou répétées, de faits dénaturés, de formes de style exagérées, empruntées à la presse, de légendes, de tartarinades et de « folklore de l’arrière », plutôt qu’inspirés par des notes personnelles : « le berger qui paît ses moutons entre les lignes » chez Adrien Bertrand, le cadavre allemand enterré dans les haricots à la demande d'une paysanne chez Henry d’Estre, l'exagération du carnage et l'abondance du sang chez Adrien Bertrand, Léopold Chauveau, Henri Barbusse et tant d’autres. « Il est touché mortellement et chantent La Marseillaise pendant que la mort le gagne. » écrit José Germain qui n'a pas « su dépouiller ces habitudes d'écrivain lorsqu'il a voulu l'écrire sur la guerre ». « À certaines heures la chute des balle pouvait se comparer à une averse. »  et « Des couches superposées de cadavres boches nivelaient au raz du sol le carrefour qui, la veille, s'enfonçait dans la terre à près de trois mètres. » (Jacques Péricard). Etc. « Le vœu le plus cher des militaires c'est qu'une légende naisse de la guerre de 1914, toute une histoire légendaire, enrichie des petites légendes de détail telles que celle du “Debout, les morts !“ et celle de la Tranchée des baïonnettes. Il est certain que la guerre vue à travers la légende est une aventure splendide, la plus noble entreprise à laquelle on puisse se vouer. »

Outre ceux qui s’emploient à produire une telle « littérature », certains s’efforcent d’atteindre au contraire une vérité historique, impersonnelle, objective et froide, plutôt que de raconter ce dont ils ont été témoins. Si Alphonse Grasset, exemple parmi tant d’autres, « remplit son récit de sa présence, […] nous révèle ses sentiments, ses émotions, ses anxiétés comme cela doit se faire dans un récit personnel de témoin oculaire et agissant », il le charge tellement de faits que tous ne sont probablement pas issus de sa mémoire.

Ce qui marque avant tout, c’est la profusion de propos antimilitaristes et pacifistes : « Comment se croire à la guerre, à cette guerre stupide, que le progrès scientifique a rendu possible. » (Commandant Bréant), « Quiconque ne maudit point la guerre soit maudit ! Amen. » (Paul Cazin), « Tiens ! Je parie une chose : mets cent Boches d'un côté et cent Poilus de l’autre, y crieront tous sur le même ton : Vive la paix ! » (Robert Desaubliaux), « Oui, l’humanité est folle ! Il faut être fou pour faire ce que l’on fait. Quels massacres ! Quelles scènes d’horreur et de carnage ! Je trouve pas de mots pour traduire mes impressions. L’enfer ne doit pas être si terrible. Les hommes sont fous ! » (Alfred Joubaire), « Qui donc écrira un livre, non pas contre les horreurs de la guerre, mais contre la guerre ? » (Pierre Lelièvre), « Toutes mes idées enfantines sur la guerre, idées de convention des jours de paix et de mirages, me revinrent à l’esprit. Et je les maudissais. Des larmes me venaient d'avoir cru la guerre belle et rédemptrice, elle la destructrice gloutonne et sans cœur ! Aucun blasphème ne me semblait assez fort pour lui crier ma haine ! » (Paul Rimbault), « Tant de hardiesse, tant de science, tant de ruses pour le même but : tuer, tuer plus, tuer mieux, tuer plus vite ! » (Jules Henches), etc. La profusion est telle que nous pourrions poursuivre longtemps encore. Jean Norton Cru ne manque jamais une occasion d’en rajouter : « La guerre serait aussi facilement évitable que la fièvre typhoïde si elle n'était empêtrée dans une foule de mystiques. » Retenons également l’essai de Georges Bonnet, paru en août 1915 – « trois ans et trois mois avant l’armistice, quatre ans avant le traité de Versailles » – dans lequel il soutient que « tous les combattants abhorrent la guerre, que la guerre en a fait des pacifistes, qu’ils demandent un accord international pour empêcher les guerres ». Quelle que soit leur opinion politique, leur foi religieuse, la plupart, quand il sont sincères, s’accordent : « Le poilu ne connaît qu'un parti : celui du sens commun éclairé par une expérience aussi douloureuse que concluante. »

Il ne manque jamais de saluer la sincérité des témoins qui s'appliquent à décrire la peur qui les tenaille et ne les lâche jamais : « Mais aurais-je perdu tout courage ? Chaque obus me donne le frisson et je me blottis dans les tourments de la sape. – Marche donc, poltron ! J'ai une sueur froide, une peur nerveuse que je n'ai jamais éprouvée […] je me mets à trembler. J'aurais envie de me sauver en courant. » (Robert Desaubliaux), « Galops fous ; encore des paquets de fuyards qui nous arrivent dessus en trombe. Ces hommes puent la frousse contagieuse ; et tous halètent des bout de phrases, des lambeaux de mots a peine articulée. » (Maurice Genevoix), « L'usure des nerfs s’accentua ; bientôt elle fut extrême et, véritables loques, nous nous abandonnâmes ; désespérés de vivre sous une telle horreur, nous demandions à Dieu non pas de nous faire mourir – le passage est trop atroce – mais d'être morts ; nous n'avions qu’un désir : la fin ! » (Paul Dubrulle).

Certains, rares, évoquent les causes des mutineries de 1917 : « Ce sont les généraux Nivelle, Mangin et consorts qui sont les responsables de cet état d’esprit ; ils ne se sont pas préoccupés assez de ce que l'homme pensait ou ressentait ; pour eux, c'était un fusil, pas davantage. » (Henry Morel-Journel), « Un soir qu'on a bu plus que de coutume, pour s’étourdir, on est commandé pour la relève. Les fortes têtes disent : ”On n’ira pas”– Les autres suivent et voilà tout le bataillon en rébellion. » (Georges Murat), « C'est le despotisme, l'injustice et la tyrannie qui amènent la révolte et la révolution. Il ne faut pas chercher d'autre cause au bolchevisme, au désastre de Caporetto, aux révoltes du Chemin des dames, à la révolution allemande. » (Max Deauville).


Il voue une admiration dont il ne se cache nullement pour les cinq volumes de Maurice Genevoix, rédigés d'après son carnet de route : « Il a su raconter sa campagne de huit mois avec la plus scrupuleuse exactitude, en s’interdisant tout enjolivement dû à l’imagination, mais cependant en ressuscitant la vie des événements et des personnes, des âmes et des opinions, des gestes et des attitudes, des paroles et des conversations. » Il ne partage pas du tout cet enthousiasme pour des « littérateurs » à l’époque autrement adulés qui « ont failli dans la guerre aux promesses qu’ils devaient de peindre mieux que personne une période et des faits si extraordinaires ». Il accuse le talent de Jean Giraudoux d’être une faiblesse, presque une « infirmité » dans le genre « mémoires et souvenirs », et les « tableaux macabres et psychologiquement faux de Barbusse et Dorgelès » d'avoir, par leur immense succès public, entretenu des idées fausses.

Un travail monumental, qui se lit toutefois fort bien. Du tamis de l’analyse critique à travers lequel Jean Norton Cru fait passer ces centaines de témoignages, il ressort une vision humaine de la guerre, une multiplicité de regards à hauteur… de tranchée, qui racontent une peur démesurée, un profond mépris pour cette gigantesque immolation sur l’autel de la patrie et une vive appétence pour la paix, largement partagés.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier



TÉMOINS
Essai d'analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928
Jean Norton Cru
Édition établie et préfacée par Philippe Olivera
1128 pages – 23 euros
Éditions Agone – Marseille – Avril 2022
agone.org/livres/temoins

Première édition 1929

mardi 19 avril 2022

Article dans mediapart

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BILLET DE BLOG 18 AVR. 2022


Guillaume Goutte

L’abstention anarchiste ne peut rester indifférente face au fascisme

Alors que le premier tour de l’élection présidentielle a placé la candidate du Rassemblement national au second tour, face à Macron, les milieux révolutionnaires sont en émoi et les débats font rage sur l’attitude à adopter : faire barrage au fascisme dans les urnes ou conserver la pureté de sa ligne politique.

Certains appellent à ne donner aucune voix à Le Pen, voire à voter pour le président sortant, d’autres n’ont en bouche que le « Ni Le Pen ni Macron », tandis que des libertaires en profitent pour rappeler combien l’abstention pourrait être révolutionnaire en tant qu’outil de délégitimisation du pouvoir. Rien de bien nouveau sous le soleil politique, ces débats sont vieux comme le droit de vote… 


Sauf que, cette fois, la candidate fasciste est réellement en mesure de gagner l’Élysée, prospérant sur la colère sociale née des politiques du président sortant et profitant de l’incroyable audience qu’a connue la haine xénophobe, antisémite et islamophobe dans certains grands médias. Cela a de quoi changer la donne et d’obliger les abstentionnistes révolutionnaires, notamment anarchistes, à faire un pas de côté, à sortir de la doctrine pour inviter au débat stratégique, loin des postures individuelles et identitaires. 


L’abstentionnisme vaut bien l’électoralisme 

L’anarchiste italien Camillo Berneri (1897-1937) parlait de « crétinisme abstentionniste » pour évoquer la rigidité observée par certains militants libertaires sur la question des élections et du vote. De fait, le dogme abstentionniste ne vaut pas mieux que le dogme électoraliste : l’un comme l’autre empêche de penser en termes stratégiques, c’est-à-dire en fonction des intérêts de notre classe. Les anarchistes qui s’épuisent tous les cinq ans dans des campagnes abstentionnistes ne valent pas beaucoup mieux que les militants qui courent pendant des mois à travers la France à la recherche de signatures pour des candidats anticapitalistes qui ne seront jamais élus. Les deux sont prisonniers du calendrier électoral et de la vie parlementaire, quand bien même certains disent vouloir les défaire. 


Personne n’est dupe : l’émancipation intégrale des exploités et des dominés ne sortira jamais des élections parlementaires organisées par la démocratie bourgeoise. La révolution sociale, c’est-à-dire l’expropriation capitaliste par la grève générale et la construction d’un socialisme fédéraliste, ne viendra pas des Parlements, mais de notre capacité à bâtir l’autonomie ouvrière, à savoir une confédération syndicale de classe, organisée sur des bases industrielles, unifiée, débarrassée des carriérismes bureaucratiques – qu’ils se drapent de rouge vif ou des habits du réformisme bon teint. De ce point de vue, le grand jeu électoral qui vise à renouveler ou à conforter celles et ceux qui nous gouvernent n’a aucun intérêt : prendre ce pouvoir est illusoire, et, de toute façon, nous n’en voulons pas. Nous devrions donc observer à son égard une totale indifférence politique, laisser le train passer en le regardant, en se moquant des choix individuels que nous faisons à ces occasions : vote, vote blanc, abstention. Tout juste pouvons-nous en profiter pour imposer dans le débat nos revendications, la plupart des candidats se montrant, le temps de la campagne, particulièrement à l’écoute. 

L’abstentionnisme doit s’effacer devant le vote antifasciste 

Il existe néanmoins une situation dans laquelle une élection parlementaire ou présidentielle peut nécessiter que l’on s’y intéresse d’un peu plus près : quand le fascisme est en passe d’accéder au pouvoir. Le candidat du fascisme ne vaudra jamais celui d’un autre courant de l’échiquier politique : inutile de gloser, c’est le pire d’entre tous. Le fascisme, c’est la haine raciste et xénophobe institutionnalisée, la violence d’Etat poussée à son paroxysme, la division des exploités au service des intérêts capitalistes, la répression décomplexée des résistances du monde du travail, la destruction du tissu social, de nos organisations syndicales et associatives. 


Et face au pire, nous ne pouvons nous résigner à regarder le train passer avec la satisfaction de garder intacte notre pureté de révolutionnaire. D’autant qu’il ne s’agirait que de pure hypocrisie, puisque, le jour de l’élection, nous croiserions les doigts pour que l’extrême droite soit battue, pour que les autres soient allés se salir les mains à notre place… Le militant révolutionnaire, a fortiori anarchiste, est un militant responsable devant sa classe, qui doit parfois faire des choix qui enfreignent ses convictions les plus fortes. 


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Manifestation contre l’extrême droite, à Paris, le 5 décembre 2021, à l’initiative de la CGT 75 et de la Jeune Garde Paris.

Le Pen incarne un danger supérieur

Aujourd’hui, en 2022, l’élection présidentielle nous « offre » un énième duel entre la candidate du fascisme et le représentant du libéralisme républicain. Ce n’est pas la première fois, cette séquence ayant commencé en 2002, avec l’arrivée au second tour de Le Pen père. Sauf que, cette fois, l’écart entre les deux candidats n’a jamais été aussi faible. Après cinq années de destruction méthodique des acquis sociaux, la colère est grande et souvent déboussolée. Le vote Le Pen prend alors des airs de vote-sanction contre le président sortant, tandis que l’abstention s’impose en solution de facilité pour ceux qui veulent sanctionner sans voter fasciste. Dans cette situation , le 24 avril au soir, rien ne nous permet de penser que l’élection présidentielle ne débouchera pas sur une victoire de l’extrême droite. 

Qu’on se le dise, nous ne combattrons pas Le Pen comme nous pouvons combattre Macron. L’Etat de droit, même sérieusement abîmé et souvent dévoyé, garantit encore le droit de manifester et de faire grève. Avec Le Pen comme présidente, rien ne nous permet de dire qu’il en sera ainsi ; le Rassemblement national est un parti fasciste, qui ne se soucie pas de la légitimité du pouvoir et met donc au cœur de son projet politique un autoritarisme brutal, indispensable au maintien de l’ordre social d’un pays qu’il mettra à feu et à sang en répandant la haine et la division. Avec Le Pen au pouvoir, les organisations syndicales seront contestées et attaquées, voire dissoutes, pendant que des milices fascistes en roue libre s’en prendront impunément aux Bourses du travail et agresseront les cortèges de manifestants. Il suffit de voir le niveau de violence dont font preuve les groupuscules d’extrême droite ces derniers mois pour imaginer ce qui nous attend si leur candidate remporte l’investiture suprême. 


La Ve République est taillée sur mesure pour le fascisme, les pouvoirs confiés au président sont énormes. On a vu combien les Assemblées sont inutiles quand il s’agit de faire passer des lois fortement contestées : il suffit de dissoudre ou, mieux, de recourir au 49.3 pour mépriser la « représentation nationale ». 


Retrouver le débat stratégique, faire renaître la coutume ouvrière

Prendre le risque de voir le fascisme débouler à l’Élysée au nom de la préservation de son idéal révolutionnaire est irresponsable et dangereux. En cas de victoire des fascistes, ledit idéal serait piétiné et, surtout, bien en peine de résister. Car le fond du problème est là : face au fascisme, l’abstentionnisme révolutionnaire pourrait avoir du sens s’il était porté par un mouvement de classe réel, solide, organisé, susceptible de bloquer le processus électoral et de dégager les deux serviteurs de la bourgeoisie, mais il n’en est rien. Le mouvement de classe est dans un état de faiblesse inquiétant, nos organisations syndicales ne sont pas en mesure d’organiser demain une riposte d’ampleur contre Macron, et encore moins contre Le Pen. 


Nous sommes divisés, éparpillés, enlisés dans l’institutionnel, et parfois parasités par des guerres bureaucratiques déconnectées de l’urgence actuelle. Ce n’est pas une fatalité, le mouvement de classe peut se régénérer et nos organisations aussi. Mais ça ne se fera pas en une semaine… Nous avons fui le débat stratégique pendant des dizaines d’années au profit de logiques « identitaires » et affinitaires héritées de la culture de la gauche, alors la tâche qui nous attend aujourd’hui est énorme. Il s’agit de recréer de la sociabilité dans notre classe, de faire renaître une coutume ouvrière, de former une contre-société, car c’est de ces ferments profonds de la résistance que jaillira notre capacité politique à casser le vote fasciste et à faire la révolution. Attelons-nous-y ! Et, entre-temps, dimanche 24 avril, votons antifasciste, votons Macron. Ça fait mal de l’écrire, ça fera mal dans l’isoloir, mais ce sera toujours moins douloureux que l’arrivée du fascisme au pouvoir. Nous nous le devons, à nous-mêmes et surtout à tous ceux qui, demain, subiraient en premier, avec une violence inouïe, la politique raciste, xénophobe, antisémite et islamophobe du Rassemblement national. 


Guillaume Goutte

Bibliothèque Fahrenheit 451

 LE MONDE SANS FIN


Si nous défendons la bande dessinée comme arme d’instruction massive, elle peut aussi parfois, entre les mains de personnes mal intentionnées, devenir un puissant outil de désinformation, de propagande et de manipulation. Aussi nous devions-nous de mettre sérieusement en garde contre celle-ci.


Depuis quelques temps, les informations quotidiennes affectent le moral de Christophe Blain, illustrateur de BD. C’est pourquoi il contacte Jean-Marc Jancovici pour que celui-ci l’aide à comprendre le monde dans lequel nous vivons, à affronter la crise écologique qui vient en appréhendant ses mécanismes. Ces deux-là s’entendent si bien qu’ensemble ils entreprennent de réaliser une plantureuse bande dessinée de vulgarisation.


Leur présentation de l’évolution de la consommation de l’énergie et de l’utilisation des machines est très claire. Grâce à la métaphore de l’armure d’Iron Man, l’augmentation de ses usages est limpide. Aucune interrogation sur rapport des humains aux machines (et vice et versa) n’est abordée mais ce n’est pas leur propos. Il s’agit surtout de démontrer que tout est croissance : les nouvelles énergies ne remplacent jamais les précédentes mais s’ajoutent aux anciennes, l’augmentation de la productivité des machines ne réduit jamais leur nombre, etc. Car le modèle économique qui a été imposé à l’ensemble de l’humanité mise sur une croissance infinie… dans un monde fini. L’origine de cette croyance est clairement identifiée : Jean-Baptiste Say (1767-1832), un des premiers théoriciens de l’économie, affirma que les ressources naturelles étaient inépuisables. Charles Dupin (1784-1873) fit alors une toute autre analyse mais fut peu écouté. Depuis, tous les choix économiques, des retraites à la « croissance » verte, reposent sur ce credo car « nous avons bâti un système qui n’est stable que dans l’expansion ». Quand il se grippe, ce qui n’est pas rare, la dette permet de le relancer.


Si cet exposé synthétique force le respect, notons toutefois quelques petits raccourcis qui interrogent : la vulgarisation conduit-elle parfois à la caricature ou bien la démonstration est-elle délibérément biaisée ? « Sans énergie et sans machine, ce n’est pas que 3% de PIB que tu vas perdre. C’est la fin des banques, la fin du réseau d’eau, la fin des transports, des hôpitaux… Tout notre monde moderne en dépend… Tu meurs de froid, de faim, tu t’entre-tues avec tes semblables. » affirme, toujours péremptoire, Jean-Marc Jancovici. Les simplifications binaires, si elles sont percutantes, rendent-elles réellement compte de toute la complexité ? Des scénarios intermédiaires ne sont-ils pas envisageables ? Plus embêtant, il soutient que payer une personne au SMIC pour monter un sac de 10 kilos à 2 000 mètres revient à 200 euros/kWh mais que mettre de l’essence dans une machine coûte 500 fois moins, en oubliant tout de même de prendre en compte… le coût de celle-ci ! De même sa comparaison du prix de revient du kWh éolien avec celui de pétrole ignore les frais d’extraction (sans même parler de ceux de recherche) : « lorsque tu le sors de ton désert il constitue déjà un stock ». Bref, ça semble grouiller d’approximations et mériterait sans doute une lecture experte.

On apprend tout de même énormément de choses. Ainsi, la fabrication des véhicules GPL, présentés comme des améliorations environnementales, a été encouragée par les producteurs de pétrole qui ne savaient par quoi faire de ces résidus. 40% de l'électricité mondiale est faite avec du charbon. Etc.

La description des mécanismes du réchauffement climatique est tout aussi didactique. On comprend parfaitement les problèmes et les enjeux. Le lien entre abondance énergétique et alimentation bon marché est mis en évidence, tout comme l’importance de la part des services, notamment des transports, dans les prix. L’urgente nécessité de contrôler les émissions de gaz à effet de serre est démontrée avec brio.

Pourtant, de nouveau, des doutes surgissent. L’avion, par exemple, est certes présenté comme « le plus gros consommateur d’énergie par personne et par déplacement », avec un aller-retour Paris-New York équivalent à la consommation annuelle d'une automobile utilisée tous les jours. Le fait est donc établi mais la seule critique émise est la figure d’une jeune suédoise, même pas nommée, culpabilisant les usagers en les foudroyant du regard.





Tout aussi sournoisement, ce n’est jamais la consommation ostentatoire d’une classe privilégiée, modèle de réussite pour la classe dite moyenne, ou celle de l'industrie qui est dénoncée, mais, incidieusement, l’État-providence et sa prodigalité : les régimes de retraite et l’enseignement supérieur sont plusieurs fois pointé du doigt. Les émissions carbonées sont, à juste titre, pointées du doigt et toutes les autres rapidement évacuées car marginales. Nous avons pourtant appris récemment, grâce à Guillaume Pitron (voir L’Enfer numérique) que le méthane a un pouvoir réchauffant vingt-huit fois supérieur au CO2 sur un siècle, les gaz fluorés 2 000 fois plus en moyenne (17 000 pour le NF3 et et 23 500 pour le SF6), avec une durée de vie bien plus longue (le NF3 subsiste 740 ans dans l’atmosphère, le SF6 3200 ans et le CF4 50 000 ans), ce qui nous parait nullement négligeable. Certes, en 200 pages, on ne peut pas tout dire ni entrer dans les détails, mais certains « oublis » et certains angles de présentation semblent trahir une intention idéologique, plutôt qu’être justifié par une volonté de ne pas se disperser. En effet, les « énergies renouvelables » sont tout à coup renommées « énergies non carbonées », permettant d’y inclure… le nucléaire !



 


Les émissions de CO2 produites par la construction des centrales et l'extraction de l'uranium sont minimisées par la concentration de l'énergie produite : « au final, on émet très peu de CO2 par kWh produit ». Autrement plus grave, sont les présentations des catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima. Affirmer que la première n’a causé que six morts relève tout simplement du révisionnisme, si ce n’est du négationnisme. Nous avons consulté les pages en français du site de l’UNSCEAR cité. On retrouve effectivement la prudence habituelle des scientifiques qui évitent de se mouiller (pour parler poliment) en évoquant des causes multiples, comme pour les pesticides, des symptômes constatés. Cette faculté est assez étonnante d’ailleurs, quand on sait que toute science repose justement sur une simplification du réel, sur une modélisation qui permet d’isoler quelques paramètres pour en saisir les fonctionnements : face à certains problèmes, la complexité et l’impossibilité d’établir une juste part des choses sont soudainement mises en avant. La page du site consacrée à la catastrophe, donc, évoque déjà 28 décès dans les trois mois qui suivent, uniquement parmi les 134 travailleurs fortement irradiés sur les 600 présents sur le site de la centrale le 26 avril 1986.

Tous les gimmicks de la propagande pro-nucléaire sont ensuite déroulés sans scrupule par un Jean-Marc Jancovici pour le coup peu inspiré :


Plus de morts en voiture chaque année ou à cause d’accidents domestiques : même en proportion du nombre de véhicules et de centrales ?

« La panique et la peur de la radioactivité ont fait plus de dégâts que la radioactivité elle-même. »

La vie sauvage qui retrouve ses droits autour de Tchernobyl : n’est-ce pas du à l’absence d’humains plutôt qu’à l’accident lui-même ?

etc…

Mais de qui se moque-t-il ? En terme de propagande, peut mieux faire.

Même mélange d’explications scientifiques sérieuses et crédibles, de promesses « rassurantes » qu’en France ça n’arrivera jamais et de pures malhonnêtetés à propos de la seconde catastrophe. Les auteurs d’Oublier Fukushima nous avaient pourtant expliqué comment, pour éviter d’importantes évacuations, le « taux de radiation acceptable » passe, dans les jours qui suivent le raz-de marée (terme employé pour donner une origine « naturelle » à l'accident) de 1 à 20 millisieverts par an, et sera adopté comme norme internationale par la Commission internationale de protection radiologue (CIPR), comment l’université médicale de Fukushima est chargée exclusivement de l’enquête sanitaire, comment les examens individuels sont remplacés par des évaluations, des « reconstitutions de dose » calculées à partir des informations recueillies, comment les évacués sont « dilués » dans tout le Japon pour compromettre la détection des effets à long terme, etc

Rassurant avec l’aplomb d’un démarcheur d’assurances, Jancovici nous jure que les déchets radioactifs produits depuis près de cinquante ans tiennent dans une piscine olympique. Dans ce cas, comment justifier la construction du site d'enfouissement de Bure et surtout ses dimensions : l'équivalent des galeries du métro parisien, construit 500 mètres sous terre ? Sans doute ne retient-il qu’une seule catégorie, celle des déchets hautement radioactif à vie longue, sans inclure les déchets issus de la recherche par exemple, alors que le rapport de l’ANDRA de 2018 parle d’1,5 millions de m3 au total, soit l’équivalent de 4 tours Montparnasse ou de 400 piscines !

Après ce chapitre digne d’une plaquette AREVA, sont évoquées avec un peu plus de sérieux certaines solutions possibles pour faire face au réchauffement : diminution de la consommation individuelle de viande et de produits laitiers, délocalisation de l’agriculture, isolation les logements et installation des pompes à chaleur, achat de moins d’objets et utilisation plus longue, réparations. Mais rapidement réapparait le nucléaire, seul capable de « rend[re] la décroissance acceptable ».


Pourtant, il vient de longuement démontré qu’aucune énergie, jamais, ne s’est substituée aux précédentes : développer le nucléaire ne permettra jamais que de consommer plus, parce que notre modèle économique, il l’a également bien précisé, repose sur la recherche infinie de profits et non pas sur l’intérêt général. Contrairement à ce que l’auteur prétend démontrer, il est idéologiquement impossible d’envisager de bifurcation sans changement de paradigme, c'est-à-dire, appelons les choses par leur nom : sans sortir du capitalisme. Ce que le docteur en biologie moléculaire Sébastien Bohler explique, et que Jean-Marc Jancovici reprend à son compte, à propos du stratium, cette partie du cerveau qui sécrète la dopamine, n'est certainement pas inexact, mais il permet surtout de stigmatiser les responsabilités individuelles tout en évacuant tout aspect politique. Le capitalisme exempté par cette hormone ?

Plus à une contradiction prêt, Jean-Marc Jancovici invite à la coopération : « Si la technique ne peut plus assurer notre sécurité, il faut la retrouver dans l'entraide. »


Il devrait au moins se plonger dans l’oeuvre de Günther Anders ou dans le percutant témoignage de Jérémy Désir-Weber qui, lui aussi, a choisi une autre voie que celle à laquelle ses brillantes études le destinaient, après une prise de conscience écologique. Et les 250 000 personnes qui ont déjà lu cette bande dessinée à ce jour, devraient aussi se procurer sans tarder Oublier Fukushima en guise de complément d’informations.

Christophe Blain réussit quant à lui à trouver en permanence des idées pour rendre accessible et digeste cette masse impressionnante de réflexions. Ses trouvailles sont bien souvent pertinentes. Il est drôle, inventif et efficace mais bon sang, qu’allait-il faire dans cette galère ?



Tout n’est bien sûr pas à jeter dans cet ouvrage mais les quelques erreurs grossières, voire malhonnêtes que nous avons pu relever laissent planer un sérieux doute sur l’ensemble des données avancées qui nécessiteraient une vérification minutieuse. C’est fort dommage d’autant que bien des passages sont forts éloquents et intelligemment bâtis. L’état des lieux est relativement juste, même si toutes les conclusions n’en sont pas tirées et qu’au contraire, plus ou moins adroitement, ce sont de fausses évidences qui sont avancées.


Ernest London

Le bibliothécaire-armurier




LE MONDE SANS FIN

Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain

218 pages – 27 euros

Éditions Dargaud – Paris – Octobre 2021


www.dargaud.com/bd/le-monde-sans-fin-miracle-energetique-et-derive-climatique-bda5378080