dimanche 18 février 2018

BOGOMILISME Encyclopedie Anarchiste de Sébastien Faure



Un siècle après la conversion des Bulgares (864) le Christianisme dégénéra complètement. Dans le clergé débauché et les gouvernants dépravés, le peuple vit l'incarnation de Satan. Exploitée, opprimée, dépouillée, la population chercha quelque soulagement dans les doctrines du gnosticisme, du manichéisme, etc. C'est le curé bulgare Bogomil (950) qui fit un extrait de ces doctrines et les cristallisa dans un nouveau credo : le bogomilisme. Les ennemis des bogomiles eux-mêmes reconnaissaient que les adeptes de cette secte religieuse étaient doux, qu'ils vivaient simplement, en communauté. Frugaux, ils se contentaient d'une nourriture végétarienne pour ne pas tuer les animaux, leurs frères inférieurs. Ils refusaient aussi de faire la guerre. Les bogomiles ne reconnaissaient ni la propriété privée, ni l'État, ni l'Église. Ils furent les premiers anarchistes bulgares. L'État et les cléricaux les persécutèrent, mais pas très sévèrement, parce que, même parmi les gouvernants, il y eut des sympathisants (entre autres le frère du roi Pierre). Dans l'Empire Byzantin, au contraire, on ne les toléra pas. L'ardent Vasilii et ses sept élèves (tous bulgares) furent arrêtés à Byzance. Devant le bûcher on les invita à abjurer leur foi. En réponse, ils sautèrent dans les flammes en chantant qu'il est heureux de mourir pour la vérité. Ces cruautés, au lieu d'étouffer la secte, attisèrent le feu du dévouement. La doctrine dépassa les limites de l'Empire byzantin et se répandit vers l'occident, en Pannonie, Moravie, Italie du Nord et Rhénanie. En même temps s'étendirent les persécutions. Après le martyre des adeptes en Rhénanie, le mouvement entra en France et en Angleterre. Les cléricaux français multiplièrent les persécutions contre ces sectaires, connus en France sous le nom de cathares, albigeois, etc., jusqu'à ce qu'ils furent cruellement exterminés au XIIIème siècle. En Bulgarie ils sapèrent l'État jusqu'en 1393, date à laquelle la Bulgarie tomba sous la domination turque. C'est pourquoi, d'ailleurs, les historiens tiennent les bogomiIes pour responsables de l'affaiblissement de l'État bulgare et par conséquent de l'occupation musulmane.



ATHANOSSOFF.

BLOCUS Encyclopedie Anarchiste de Sébastien Faure



Faire le blocus d'un pays, d'une ville, d'un port, c'est couper toute communication entre le lieu bloqué et l'extérieur. Au cours des guerres qui ensanglantèrent le globe, maintes contrées ou villes eurent à subir le blocus et furent ainsi condamnées à mourir de faim ou à courber l'échine sous la loi du vainqueur. Un blocus resté célèbre est le fameux « blocus continental » qu'organisa Napoléon Ier pour fermer au commerce de l'Angleterre tous les ports du continent et ruiner sa marine. Les principales de ces mesures furent décrétées à Berlin le 21 novembre 1806. Elles portèrent le plus grand tort à l'Angleterre ; mais elles contribuèrent à liguer, par la suite, l'Europe contre Napoléon. Pendant la grande boucherie 1914-18, on alla jusqu'à fonder un « ministère du blocus » pour assurer le blocus commercial de l'Allemagne. Le blocus est une manoeuvre criminelle qui fait des victimes de la rivalité de deux gouvernements, non seulement les hommes, mais encore les femmes et les enfants.

BLOC Encyclopedie Anarchiste de Sébastien Faure



Masse, amas et, par extension, ensemble. Exemple : le Bloc National, c'est-à dire l'ensemble de tous les partis nationalistes ; le Bloc des Gauches, c'est-à-dire l'ensemble de toutes les forces parlementaires de gauche, etc... Pour défendre leurs intérêts, les capitalistes savent former des blocs puissants internationaux souvent qui tirent les ficelles de ces polichinelles que sont les politiciens. C'est la mise en
application du proverbe bien connu : l'Union fait la Force. Associant leurs appétits
divers, les exploiteurs s'entendent à merveille pour gruger le peuple laborieux. Seuls et agissant séparément, ils se heurteraient peut-être à des obstacles infranchissables, tandis qu'en nombre ils peuvent, par leurs forces associées, venir à bout de leurs adversaires divisés. Ils peuvent imposer leur volonté au pays, dépouiller légalement leurs victimes, organiser leurs trafics sur une haute échelle et satisfaire leurs passions. Une fois le pouvoir atteint, l'assiette au beurre est assez large pour que chacun d'eux puisse s'y tailler une part avantageuse. Naturellement, ils savent bien que le jour où le peuple suivrait leur exemple et rassemblerait ses forces dispersées, sonnerait l'heure de leur agonie. Aussi, mettent-ils tout en oeuvre pour empêcher une union solide des travailleurs. Ils s'ingénient à provoquer, dans le camp adverse, mille querelles stupides, qu'ils entretiennent ensuite avec soin. Et le résultat est que leur pouvoir, toujours plus implacable et plus rigide, pèse toujours plus lourdement sur la classe ouvrière. Cependant, cette situation ne peut plus durer bien longtemps. À force de multiplier leurs infamies et d'exagérer leur arbitraire, les dirigeants finissent par exaspérer leurs victimes. Bientôt les producteurs, laissant de côté les questions de boutique, dresseront contre le bloc capitaliste le bloc ouvrier, contre le bloc des parasites le bloc des travailleurs. Usant des mêmes méthodes que leurs oppresseurs, ils deviendront une puissance imbattable contre laquelle se briseront les armes de l'ennemi. Mais pour cela il faut que tous les opprimés s'unissent fraternellement et ne se prêtent plus au jeu des dirigeants en se déchirant mutuellement. Plus nombreux que les oppresseurs, les opprimés seront victorieux quand ils le voudront. Les anarchistes doivent aider, sans une seule défaillance, à cette union des travailleurs qui, seule, fera la Révolution sociale.

BLASPHÈME Encyclopedie Anarchiste Sébastien Faure



Un blasphème, au sens propre, est une parole qui outrage la Divinité, la religion. Par extension, le mot blasphème sert à désigner une parole outrageante pour quelque chose, en général. Ainsi, lorsqu'un antimilitariste traite le drapeau de son pays de loque malfaisante, les patriotes ne manquent pas de crier au blasphème. C'est tout juste également si les capitalistes ne traitent pas de blasphémateur celui qui ose proclamer, par exemple, que la propriété c'est le vol. Les anarchistes, qui n'ont de respect pour aucune entité, disent ce qu'ils pensent de toute chose et se rient d'être appelés blasphémateurs. La crainte du blasphème, en effet, a été imaginée par les puissants pour faire respecter par la masse toutes les idoles néfastes : Dieux, Patrie, État, Propriété, etc...

Bistrocratie Encyclopédie Anarchiste de Sébastien Faure



(De bistro, et kraios, force.) - De toutes les craties, celle-ci est la plus nuisible. Sur elle s’appuient les autres craties, qui lui prêtent main-forte, en échange des services qu’elle leur rend. Le règne de l’alcool marche de pair avec celui de la finance : bistrocratie, ploutocratie sont deux soeurs siamoises qui mourraient si on les séparait. Ce sont les deux piliers de la médiocratie. La Bistrocratie est le résultat le plus clair du régime pseudo-démocratique que nous subissons. Le règne de la 3e République, c’est le règne du Poivrot, c’est le règne des banquets soulographiques où sont exaltés en des discours fumeux, au milieu des hoquets et des vomissements, la vérité, la justice, la paix, le droit, etc... C’est le règne de gens qui se grisent de belles paroles, ont soif de domination et que l’ivresse du pouvoir trouble au point qu’ils en perdent tout équilibre, titubent et roulent dans le ruisseau... Quand un homme politique prononce un discours, il me semble entendre un malheureux alcoolique répétant machinalement des mots qu’il ne comprend pas, et des phrases sans queue ni tête où il est toujours question des mêmes inepties et des mêmes lieux communs. L’expression pot-de-vin a un sens. La bistrocratie a pour conséquence immédiate et fatale le pot-de-vinat qui est, comme vous le savez, l’art de faire des affaires en faisant de la politique.


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Aucun opium n’est plus capable d’endormir les énergies, d’émasculer les volontés et d’abrutir les individus que l’alcool, l’alcool versé méthodiquement, systématiquement, avec une sorte de sadisme, aux foules, par des gens qui s’y connaissent et savent tout le parti qu’on en peut tirer. Sa puissance est redoutable et son utilisation pour l’asservissement des peuples ne date pas d’aujourd’hui. Mais aujourd’hui il triomphe, et c’est lui qui apparaît finalement comme le vrai, l’unique vainqueur de la grande guerre. Il remporte chaque jour des victoires « héroïques » sur l’intelligence, la volonté et l’amour. Il ne crée rien : il propage la mort, c’est tout. Qu’on ne me dise pas qu’il donne du génie : mettez devant un verre d’alcool un imbécile : vous verrez s’il accouchera d’un chef-d’oeuvre ! Le penseur, l’artiste, le poète, n’ont pas besoin de cet excitant. L’alcool produit l’imbécillité et la folie : le génie ne lui doit rien. L’alcoolique dépose dans une urne un bulletin de vote sans savoir ce qu’il fait, mais ceux qui versent l’alcool savent ce qu’ils font. Le fameux « pinard » est le père de tous les vices. Il engendre tous les maux. Quiconque se livre à la boisson est perdu. Pour un verre de pinard, que ne feraient pas certains individus ? J’ai vu des militaires, et même des civils, trahir leurs camarades pour quelques gouttes de vinasse ! L’ouvrier se pinardise jusqu’au cou pour oublier ses misères, mais en même temps il perd l’énergie qui lui permettrait d’améliorer son sort.

Enivrez-vous d’idées, camarades, et non de gniole, cela vaudra mieux.

La suprême habileté des dirigeants consiste à combattre l’alcool en souhaitant, au fond, que leurs projets n’aboutissent pas. Ils savent que l’avenir de la race est sérieusement compromis par l’alcool, ce qui les « embête », car il faut des « hommes » pour peupler les casernes, mais d’autre part il est nécessaire que les méninges des électeurs soient atrophiées afin que l’esprit critique n’y pénètre pas. C’est pourquoi ils sont à la fois pour et contre l’alcool. Comment résoudre cette antinomie ? L’alcool, c’est comme les Jésuites : on le chasse, il revient. Il revient. Il change de nom et porte une autre étiquette, mais c’est le même poison qui reparaît sous des espèces aussi nocives. Repopulateurs, voilà votre ennemi ! Mais vous ne le combattez qu’avec des mots, vous faites semblant de le combattre avec d’autres arguments et pour d’autres motifs. On peut le combattre pour d’autres raisons que les raisons exclusivement patriotiques qui, chez vous, priment toute raison.
Qu’en pensez-vous, illustre professeur Pinard ?

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On se demande à quoi peuvent bien servir les sociétés et les ligues antialcooliques, presque aussi nombreuses que les beuglants et les estaminets ? Le mal augmente chaque jour, le niveau intellectuel baisse de plus en plus. Ce qui est perdu pour l’intelligence n’est pas perdu pour le bistro. Pendant qu’on boit, on ne pense pas. Le régime bistrocratique est en harmonie avec la littérature avariée qui convient aux esprits faibles, avec la morale « immorale » des bourgeois et, l’incohérence de leur politicaille. Tout cela, c’est la même civilisation à l’envers. Le cabaret a un complice : le cinéma. Ils ont les mêmes clients : cinématomanie et bistromanie, c’est la même manie se traduisant par la même aboulie (ou mort intellectuelle) Ils ont un agent de liaison en la personne de maint romancier-feuilletonniste qui se charge de fabriquer, à l’usage de ses lecteurs peu exigeants, le stock d’aventures et de péripéties qu’ils verront ensuite, bouche bée, défiler sur l’écran. On quitte le bistro pour le ciné, et réciproquement. Ce ne sont pas des concurrents, mais des voisins qui vivent en bonne intelligence et se font mutuellement de la réclame.

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La démocratie a ses rois, aussi tyranniques que ceux de l’ancien régime. Les rois de la démocratie, autant de roitelets formant de petits Etats dans l’Etat, ce sont Messieurs les bistros, possédant chacun son fief, qui débutent sans un sou et finissent millionnaires, achètent pour commencer une boutique modeste qu’ils revendent pour s’agrandir plus loin, étendant chaque jour les limites de leur royaume jusqu’à ce qu’ils crèvent d’apoplexie après une existence parfaitement inutile. Depuis quelque temps un bistro s’est installé sous mes fenêtres. Il a empoisonné tout le quartier. Ce petit coin paisible est devenu inhabitable. Un phonographe ne me fait grâce d’aucun air à la mode, d’aucune ritournelle, d’aucune roucoulade. Tout le répertoire des cafés-concerts y passe. Inlassablement, ce bizarre instrument déverse des flots d’harmonie par la voix du même ténor, et la même chanteuse y va de sa petite crise d’hystérie et le même sinistre comique ressasse sur le même ton ses mêmes couplets obscènes et ses refrains patriotards. J’entends dans un dernier beuglement, mettant le point final à un récit interminable, le mot de Liberté-é-é ! Grâce au phono, n’importe quelle vedette peut satisfaire sa soif d’exhibitionnisme en rabâchant pendant des heures, n’importe quand et n’importe où, devant n’importe qui, n’importe quel morceau de mauvaise musique. Le nom de Mlle X... de l’Opéra-Comique, est lancé comme un défi à la tête, des buveurs hébétés. J’ai les oreilles fatiguées d’ouir cent fois par jour le Tic-tac du Moulin et la Voix des Chênes ! Pour comble de malheur, un piano-mécanique vient à la rescousse, accélérant la cacophonie et m’initiant bien malgré moi aux frasques de la Veuve Joyeuse et aux vertus du Cidre de Normandie.
Ajoutez à cette audition, qui n’a rien d’esthétique, les querelles d’ivrognes se prolongeant fort avant dans la nuit devant la porte du bistro, l’alcool achevant de couronner son oeuvre. Les « pochards » empêchent les honnêtes gens de fermer l’oeil en entonnant avec les becs de gaz des colloques sans fin. Il n’y a rien à faire contre le genre d’individualisme du bistro tout-puissant qui préside à nos destinées. L’impérialisme bistrocratique a toutes les audaces. Il sait qu’il a derrière lui de nombreux protecteurs qui ont besoin de ses services et il en profite. De temps en temps une contravention rappelle au respect de la loi le bistro récalcitrant qui s’en tire à peu de frais et continue d’empoisonner sa clientèle. Le bistro est un fonctionnaire : il touche des appointements, il émarge aux fonds secrets.
On se demande quels peuvent être les moyens d’existence de certains individus dont la vie se passe chez le bistro. Ils se feraient tuer plutôt que d’abandonner leur partie de manille ou de renoncer à vider des petits verres. Le « bistro » est le lieu où s’assemble ce qu’il y a de plus idiot dans l’humanité. Chaque maison possède son bistro qui en est le plus bel ornement. Les gens s’y précipitent, sous un prétexte quelconque. C’est plus fort qu’eux : il faut qu’ils y entrent. Des familles entières pénètrent chez le bistro, la marmaille ouvrant la marche. Tout le monde trépigne de joie à la pensée qu’il va s’emplir l’estomac de liquide.
Pendant les chaleurs, les cafés ne désemplissent pas. La bistrocratie triomphe. Petits et grands bistros font leurs affaires. A l’heure de l’apéro, les « terrasses » sont occupées par les jeunes bourgeois qui font l’apprentissage de la vie en empilant soucoupes sur soucoupes, ce dont ils sont aussi fiers que de leurs parchemins. Ce spectacle vaut la peine d’être vu et comporte plus d’un enseignement.

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L’ère des bistrocrates est loin d’être close. La passion du pinard - oh combien national - n’a pas fini de faire des victimes. Son empire s’exercera de plus en plus
au détriment de l’intelligence et de la pensée. L’alcool est un moyen de gouvernement : il conduit tout droit au militarisme, à moins que ce ne soit le militarisme qui conduise tout droit à l’alcoolisme. Supposez le monde débarrassé de ce fléau. Imaginez ce que serait une humanité privée de ses mastroquets. Si les boutiques de « chands de vins », qui déshonorent Paris, disparaissaient comme par enchantement, celui-ci deviendrait habitable. La canaille y serait moins à l’aise. On y rencontrerait moins de brutes ne demandant qu’à piétiner, frapper, bousculer et tuer. On n’assisterait pas à tant de spectacles écoeurants et la politique y ferait moins de ravages. La question sociale serait peut-être résolue. La paix régnerait enfin sur la terre. Mais hélas ! ce n’est qu’un rêve, et j’entends dans la rue un ivrogne qui braille ! Les hommes ont bu, boivent et boiront sans doute éternellement. On peut souhaiter seulement qu’ils boivent un peu moins, et pensent davantage.



Gérard de Lacaze-Duthiers.

Biribi Encyclopedie de Sébastien Faure




Mot d'argot servant à désigner l'ensemble des formations disciplinaires et pénitentiaires de l'armée française. Ces formations sont : 1° Les Compagnies de Discipline ou Sections Spéciales de Correction ; 2° Les Ateliers de Travaux Publics ; 3° Les Pénitenciers Militaires. Les Compagnies de Discipline ont été créées par ordonnance royale de 1818, pour recevoir les soldats qui, sans avoir commis de délits justiciables des Conseils de Guerre, persévèrent néanmoins, par leur insubordination ou leur « déplorable » conduite, à porter le trouble et le mauvais exemple dans les corps dont ils font partie. Les motifs qui déterminent ordinairement l'envoi à la Discipline, sont : l'insolence à l'égard des supérieurs hiérarchiques, l'ivresse, l'absence illégale, les mutilations ou simulations d'infirmités dans le but de se soustraire au service ; enfin, la dépravation sexuelle. Mais on peut y être envoyé pour propagande politique sous les drapeaux, lorsqu'il s'agit de doctrines révolutionnaires, ou jugées contraires à l'ordre social établi. Lorsque pour l'un quelconque des méfaits ci-dessus, ou par la surabondance des punitions encourues par lui, un soldat s'est signalé à l'attention du cadre le colonel du régiment a faculté de convoquer un Conseil de Discipline, composé de sept officiers, qui auront à se prononcer sur l'utilité qu'il pourrait y avoir à diriger l'intéressé sur une Compagnie Disciplinaire, les moyens dont disposent les corps réguliers étant insuffisants pour le contraindre à l'obéissance passive, à laquelle sont tenus les citoyens sous l'uniforme. Le soldat visé est interrogé par le Conseil, mais il n'est assisté d'aucun défenseur, et il n'a
pas le droit de faire appel à un avocat. Le Conseil siège à huis-clos. Les délibérations ont lieu hors de la présence de l'intéressé, auquel la décision prise par ses supérieurs n'est signifiée que lorsque tout est terminé, et qui ne possède contre elle aucun recours. Les disciplinaires sont considérés comme des punis, et non comme des condamnés en cours de peine. Le temps passé par eux à la Discipline compte donc comme temps de service. Dans l'argot des régiments, les disciplinaires ont été surnommés les Camisards. Leur uniforme se compose d'une capote et d'un pantalon gris sans ornements, avec un képi gris à bande bleue, muni d'une grande visière de cuir. La Marine, les Bataillons d'Afrique, la Légion Étrangère et les Tirailleurs indigènes ont des sections particulières de discipline. Les punis en provenance de la Marine ont été surnommés : Peaux de Lapins. La 1re Compagnie de Discipline est située à Gafsa, en Tunisie; les autres sont en Algérie : la 2e à Biskra ; la 3e à Méchérta ; la 4e à Aumale. Il existe de plus en Algérie un corps de discipline renforcée : c'est celui des Pionniers ou Incorrigibles, établi à Guelma. Il est enfin des Compagnies Disciplinaires d'où l'on revient rarement, et qui représentent le troisième degré dans la rigueur. Ce sont celles qui ont été reléguées dans des colonies lointaines et insalubres, telles que le Sénégal et Madagascar, et dont le Dépôt est à l'Ile d'Oléron. Les malheureux qui pâtissent dans ces chiourmes ont été surnommés les Cocos. Les disciplinaires sont de perpétuels consignés. Ils ont le crâne tondu et la face entièrement rasée comme les bagnards. En outre des exercices en armes ils sont astreints à de durs travaux. Ils sont envoyés d'ordinaire aux Sections pour une durée de six mois au moins, à la suite desquels ils sont réintégrés dans des régiments réguliers si leurs notes sont satisfaisantes. Mais, en raison de la brutalité coutumière de nombre de petits gradés, il est très difficile, même avec la meilleure volonté du monde, d'échapper à de nouvelles punitions, surtout lorsque l'on a le malheur d'avoir une tête ou des principes qui ne leur conviennent pas. Et, lorsque l'on obtient enfin la réintégration, on se heurte fréquemment à de nouveaux obstacles : l'hostilité systématique de chefs qui ont en horreur les anciens camisards, qui ne peuvent supporter de les voir sur les rangs avec les autres hommes, et les « cherchent » jusqu'à ce qu'ils les aient renvoyés dans l'enfer dont ils avaient, à force de patience, réussi à s'évader.
En 1910, après de violentes campagnes de presse suscitées par l'assassinat du bataillonnaire Aernoult, au poste de Djenan-ed-Dar, dans le Sud Oranais, une satisfaction partielle fut donnée à l'opinion publique. On annonça officiellement la suppression des Compagnies de Discipline et leur remplacement par des Sections Spéciales de Correction casernées en France, sous le contrôle sévère de la métropole. Ceci produisit une impression d'autant plus grande que la plupart des gens étalent portés à croire que Biribi ce n'étaient que les Compagnies de Discipline, et que cette institution allait pour toujours disparaître avec elles. Afin de vérifier quels changements réels avaient pu être apportés dans les bagnes militaires par la circulaire en question, je fus délégué à cette époque par le journal La Guerre Sociale, pour une enquête qui dura un mois et demi, et porta mes pérégrinations jusque sur les Territoires Militaires de l'Extrême-Sud Algérien. Le résultat de cette enquête fut à peu près tel que je l'avais, avant de partir, supposé : Pénitenciers et Ateliers de Travaux Publics n'avaient subi aucune modification. Quant aux Compagnies de Discipline, devenues Sections Spéciales de Correction, elles continuaient à recevoir les « fortes têtes » des régiments d'Algérie et de Tunisie. Il n'y avait changement que pour les hommes des troupes ayant en France leur Dépôt. Au lieu d'être comme autrefois dirigés sur l'Algérie ou la Tunisie, ils avaient l'avantage plus apparent peut-être que réel de subir dans la métropole leur temps de punition. Mes observations donnèrent lieu à seize articles parus dans La Guerre Sociale. Mais l'attention du grand public s'était portée déjà vers d'autres objets... Les Ateliers de Travaux Publics ne sont autres que les anciens Ateliers du Boulet, créés par décret du 18 juin 1809, et modifiés en 1856. A cette époque le boulet que tout détenu traînait au pied fut supprimé, et le personnel de la surveillance remplacé par un cadre militaire. Pendant longtemps les Trav' furent reconnaissables à leur crâne rasé et à leur barbe inculte, d'où le surnom de Têtes de Veaux. Actuellement ils ont, comme les autres condamnés, le crâne tondu de près et le visage imberbe. Sont envoyés aux Ateliers de Travaux Publics, pour deux ans au minimum, les condamnés militaires coupables de délits graves intéressant la discipline, tels que : outrages envers un supérieur, désertion, lacération d'effets appartenant à l'armée, etc... Les Pénitenciers Militaires, sont d'origine plus récente. Ils ont été formés par décret du 3 décembre 1832. Aux Pénitenciers Militaires d'Algérie sont envoyés les hommes ayant encouru, durant leur service, une peine de plus d'un an et un jour de prison pour délit de droit commun tel que vol, escroquerie, attentat à la pudeur, etc... D'où leur surnom de Pégriots, ou plus simplement Pègres. Le commandement, l'administration et le régime des détenus y sont identiques à ceux des Ateliers de Travaux Publics. Quant à l'uniforme des uns et des autres, il varie peu : un képi, un pantalon, une vareuse et une capote de drap marron foncé pour les Trav', de drap gris à col jonquille pour les Pégriots. La main-d'oeuvre des condamnés est exploitée par des entrepreneurs ou des colons moyennant une indemnité journalière par homme versée à l'État. Alors, pour des travaux de culture ou de terrassement, à exécuter souvent fort loin dans la brousse, hors de tout contrôle civil ou militaire sérieux, partent de la portion centrale des détachements qui, pendant des semaines, ou même des mois, vont se trouver sous la garde de Tirailleurs indigènes armés, et le pouvoir absolu de sous-officiers à l'intelligence fruste d'ordinaire, et dont la bestialité naturelle est portée jusqu'au sadisme par l'oisiveté, l'alcool et l'ardeur du climat. C'est l'occasion des pires sévices : exploitation sur les fournitures de la cantine ; exploitation sur l'ordinaire des hommes réduit à des portions de famine. Imposition aux détenus d'heures de travail supplémentaires non rétribuées, dont le bénéfice est en secret partagé entre le cadre et les entrepreneurs. Obligation fréquente pour les jeunes de se prêter aux caprices immondes du chef. Provocation de détenus à des actes répréhensibles, pour avoir l'avantage de les accompagner ensuite comme témoin jusque dans la ville Où siège le Conseil de Guerre, ce qui constitue un voyage d'agrément gratuit, ce que l'on nomme « aller acheter une pipe » ! Les moindres fautes sont punies férocement, au mépris des règlements militaires, lesquels n'autorisent en aucune façon pareils excès. Les moyens de répression usités sont : les fers avec pedottes et menottes atrocement serrées ; l'exposition au soleil ou sous la pluie, le détenu étant étroitement ligoté ; la privation prolongée d'eau et de nourriture ; le passage à tabac, l'homme étant dépouillé de tous ses vêtements et maintenu immobile sous la menace des baïonnettes ; les silos, qui sont des trous profonds creusés en terre en forme de jarre par les Arabes pour enfouir le grain, et font office de cachots ; le tombeau, petite tente Individuelle étroite et basse sous laquelle le détenu est contraint, quelle que soit la température, de rester sans bouger, la face contre terre ; enfin la crapaudine, qui consiste à abandonner sur le sol, pendant un temps plus ou moins long, le patient reposant sur le ventre, cependant que les jambes, violemment ramenées en arrière sont maintenues dans leur position par les poignets joints, auxquels on a, par une entrave, fixé les chevilles. Ajoutons que fréquemment des hommes ont été tués illégalement à coups de fusil ou de revolver, sous ce prétexte, toujours reconnu valable, qu'ils avaient menacé leur supérieur ou tenté de s'enfuir.
Les révélations sur les atrocités de Biribi ne sont pas chose récente. Déjà, en 1848, M. Villain de Saint-Hilaire, publiait sous ce titre : « Appel à la Justice du Peuple », une brochure contenant le récit de tortures et de mauvais traitements dont il avait été le témoin indigné. En 1890, Georges Darien fit paraître son fameux volume sur : « Biribi Armée d'Afrique ». En 1899, Gaston Dubois-Desaulle, qui avait passé, lui aussi, par les Compagnies de Discipline, publiait ses souvenirs en un livre intitulé : « Sous la Casaque », suivi, en 1901, du meilleur ouvrage de documentation paru sur la question et qui est : « Camisards, Peaux de Lapins et Cocos Corps disciplinaires de l'armée française ». Le dernier volume paru sur Biribi est, en 1925, un impressionnant reportage d'Albert Londres : « Dante n'avait rien vu », lequel confirme tout ce qui avait été précédemment écrit sur la matière. De 1890 à 1914, divers journaux ont fait campagne contre les bagnes militaires. Citons entre autres : l'Intransigeant, le Journal, la Petite République, la Révolte, le Père Peinard, l'Aurore, les Temps Nouveaux, la Revue Blanche, le Libertaire, la Guerre Sociale, avec les signatures de Gaston Dubois-Desaulle, Charles Vallier » l'ex-sergent Gauthey, Jacques Dhur, pour ne citer que les
À la suite des dénonciations récentes d'Albert Londres, Biribi aurait été, dit-on, supprimé par décret. Disciplinaires et condamnés militaires devraient purger leur temps dans des prisons et forteresses de France, les détenus au régime de l'isolement individuel. Mais l'ex-officier André Marty, condamné à la suite de la révolte des marins de la Mer Noire, en 1919, a relaté dans l'Humanité, sur le régime qu'il a vu appliquer dans les Maisons Centrales, des faits qui rappellent étrangement les moeurs du bled algérien, avec cette différence qu'aux mauvais traitements s'ajoute la privation d'air pur, de soleil et de ciel bleu. On peut sans aucun doute amender le Code Militaire, et rendre moins barbare le séjour des Biribis de France ou d'ailleurs. On ne les supprimera vraiment que le jour où seront licenciées les Armées dont ils sont l'indispensable soutien.



Jean MARESTAN.

Biologie Encyclopédie de Sébastien Faure


Les sciences sociologiques (Voir : Sociologie) en général et, partant, les conceptions
sociales, se trouvant encore dans un état assez primitif, ― les deux principales d'entre ces conceptions : le marxisme et l'anarchisme, ne pourraient être considérées à l'heure actuelle autrement que comme hypothèses, c'est-à-dire des thèses qui ne sont pas encore scientifiquement et définitivement établies. Le marxisme, se basant sur l'économie et se prétendant, de ce fait, scientifiquement satisfait (il s'appelle même : socialisme « scientifique »), ne prête pas suffisamment attention aux faits ni aux sciences biologiques. C'est son grand tort. C'est sa plus grande faiblesse. L'anarchisme, lui, est-il conscient de l'importance fondamentale des phénomènes biologiques pour le grand problème social ? En tient-il compte ? Peut-être, pas suffisamment encore. Mais ce qui importe et ce qui est certain, c'est que l'anarchisme perçoit bien la voie de recherches juste, l'indique, l'ouvre, l'a même en partie atteinte. L'un des plus grands services que Kropotkine ait rendus à la science et au mouvement
social, est peut-être précisément d'avoir maintes fois constaté et souligné l'importance, la nécessité même, de la méthode des sciences naturelles pour les sciences sociales (contrairement à la méthode dialectique du marxisme), d'avoir désigné la biologie comme base naturelle et féconde des recherches et des conceptions sociales, d'avoir même conçu et exposé une étude très intéressante destinée à faire reposer la conception anarchiste sur une certaine base biologique (dans son oeuvre : « L'entraide comme facteur de l'évolution »). Il n'a pas eu le temps ou, peut-être, le désir de continuer et d'approfondir ses études dans ce domaine. Mais il a indiqué la route exacte. D'autres théoriciens et écrivains anarchistes ont également manifesté un vif intérêt pour les faits biologiques, ont tenu compte de l'importance de la biologie pour les études sociales. Plus cette tendance s'accentuera, plus l'anarchisme s'engagera dans cette voie et y continuera ses principales recherches, ― plus il deviendra une conception vraiment scientifique, plus il approchera de la vraie solution du problème social. Établissant ses bases dans le domaine de la biologie, il les établira d'une façon incomparablement plus profonde et plus solide que le marxisme avec son économisme et sa dialectique. Mais aujourd'hui déjà, l'anarchisme ayant adopté l'Idée de la prépondérance des méthodes et des faits biologiques et son hypothèse cherchant de plus en plus à s'y appuyer, cette hypothèse est beaucoup plus scientifique et, par conséquent, plus près de la vérité que le marxisme. C'est donc, devant l'anarchisme que la grande voie des recherches et des efforts effectivement féconds, la voie de la vérité est ouverte. C'est l'anarchisme qui cherche juste. Peut-on espérer qu'une hypothèse vraisemblable : l'anarchisme devienne à bref échéance une vérité éclatante ?
Peut-être pas de sitôt. Quel est, en effet, le problème biologique essentiel dont la solution pourrait confirmer scientifiquement et définitivement l'anarchisme ? C'est le problème même de l'évolution, et de la vie comme de l'une de ses manifestations principales : de leurs facteurs primordiaux, de leurs forces mouvantes, de leur essence. La biologie, est-elle actuellement ― ou sera-t-elle bientôt ― en mesure de résoudre ce problème ? Elle ne l'est pas encore et il est fort douteux qu'elle le soit d'ici au lendemain. Comme science, la biologie est encore très jeune. C'est un domaine tout à explorer. Il faut, donc, certainement pas mal de temps pour que nous y arrivions à des résultats de cette importance.
Le problème de l'origine, de l'essence et des forces mouvantes de la vie et de l'évolution, reste encore grand ouvert. Il attend toujours sa solution. Or, je suis d'avis qu'avant que ce mystère de la nature ― celui de l'évolution générale ― ne soit dévoilé, toutes nos théories de l'évolution sociale et de ses facteurs, toutes nos conceptions sociales, y compris l'anarchisme, resteront des hypothèses.
L'anarchisme reste encore une hypothèse car la biologie, et quelques autres sciences aussi, ne sont pas encore suffisamment avancées. Mais cette hypothèse a de l'avenir devant soi. Elle a des chances considérables de devenir vérité, car elle est vivante, sensible, imbue d'esprit chercheur et créateur surtout, et, qu'elle a heureusement la tendance de puiser de plus en plus dans la biologie, grande source véritablement scientifique et féconde des recherches modernes, seule en mesure de nous amener à la solution vraiment scientifique du problème social.


VOLINE.