lundi 5 avril 2021

Contre l’anarcho-libéralisme et la malédiction des Identity Politics

 Avant-propos des traducteurs

 

Contre la circulation d’une idéologie indigente et des pratiques inacceptables qui vont avec ce texte a été publié sous forme de brochure sur un site qui lui est consacré (wokeanarchists.wordpress.com) le 25 novembre 2018 par des compagnons du Royaume-Uni se présentant comme « anarchistes auto-déterminés résistant à la cooptation de notre mouvement par le libéralisme, l’université et le capitalisme ». Nous ne traduisons pas ce texte par communion politique fondamentale (par exemple l’égalitarisme politique et la fondation de sociétés futures ne sont pas des préoccupations pour nous), mais afin d’apporter de l’eau au moulin des débats actuels sur les questions identitaires au sein des milieux radicaux d’extrême gauche. En effet, il nous semble que cette question, qui est ici abordée sous l’angle de la manière dont les Identity politics vident l’anarchisme de son sens, concerne bien plus largement tous ceux qui s’intéressent aux perspectives révolutionnaires. Ce texte nous a aussi intéressé parce qu’il évoque courageusement, à partir d’expériences concrètes, les conséquences délétères pour l’élaboration théorique et pratique de la diffusion de ces « idéologies de l’identité », et la manière dont cette question fait l’objet d’une sorte de tabou discursif pendant que s’installent des pratiques d’exclusions brutales, d’accusations sans appel et de judiciarisation sans place pour la défense. Le processus décrit dans ce texte envahit depuis quelques années la plupart des aires subversives et on voit s’y développer, en même temps qu’une obsession affichée pour le « safe » vu comme un ensemble de principes abstraits, une indifférence à la réalité parfois terrible des relations telles qu’elles existent et circulent dans les milieux « déconstruits». Le fait de lier ce phénomène à une conception « libérale » de l’anarchisme (c’est-à-dire qui confond la liberté à laquelle on aspire avec le libéralisme que ce monde propose et en reprend donc les manières de faire en pensant le subvertir) nous semble ouvrir une piste de réflexion plus que pertinente. Il nous est apparu important d’ailleurs dans ce contexte de garder le terme « libéral » dans la traduction, plutôt que de l’assimiler à un « progressisme » qui n’est pas ici en question, car il s’agit bien de soulever ce paradoxe. Le terme Identity politics, que nous avons choisi la plupart du temps de ne pas traduire et de laisser tel quel, peut lui aussi revêtir plusieurs acceptions selon l’endroit et l’époque. Ici, Identity politics s’entend comme l’ensemble des théories et pratiques qui consistent à faire lutter les individus en fonction de leurs particularités supposées et des minorités et communautés (culturelles, religieuses, sexuelles, nationales, ethniques, etc.) auxquelles ils sont sensés appartenir, séparément des autres revendications minoritaires, car dans cette logique, les oppressions des autres n’ont aucun lien avec la mienne, et doivent donc être comprises séparément et sans aucun lien ou communauté d’intérêt entre elles, ne concernant que les premiers concernés. Il n’existe qu’un statut d’« allié » pour les autres, avec des prescriptions et une liturgie très précise. Lutter avec ou pour les autres ou contre le sort qui leur est réservé peut alors être considéré comme « raciste », « colonial », « méprisant » ou « sexiste », selon certains porte-paroles auto-proclamés (souvent issus de la bourgeoisie et de ses universités comme l’affirme clairement ce texte) de ces minorités, qui pourtant ne se constituent jamais en tant que telles elles-mêmes. C’est ainsi, par exemple, que des petits groupes de quelques individus peuvent parler au nom des « jeunes des quartiers », des femmes, des LGBT, des « racisé-e-s », sous des applaudissements paternalistes et sans se voir remis en question dans ces rôles ouvertement représentatifs et autoritaires. On assiste à la justification du retour de formes paternalistes de rapports entre les différents acteurs de ce qui ne peut même plus se considérer comme « la même lutte », parce que chacun lutte sur son terrain pour son identité. L’« allié » reste à distance, respecte, et de fait méprise ceux avec lesquels il théorise qu’aucune élaboration commune n’est possible. Cette limitation au rôle d’ « allié » interdit de fait toute autonomie aux uns comme aux autres, et nie toute l’histoire du refus de ces formes de séparation entre « premiers concernés » et « soutiens » qui a pu se construire jusqu’à la fin des années 90 (dans le mouvement des « sans-papiers » en France par exemple, la position de « soutien » ou d’« allié » était alors celle des franges les plus citoyennistes, humanitaires et réformistes. Des postures que refusaient ceux qui luttaient de manière offensive aux côtés des collectifs de sans-papiers ou ailleurs, pour œuvrer à l’autonomie de tous dans une lutte contre les frontières et pour la liberté qui concerne tout un chacun. On retrouve donc aujourd’hui, en France, les Identity politics, depuis peu, dans toutes les aires des milieux dits radicaux, qu’ils soient anarchistes ou non. Comme c’est le cas d’après ce texte au Royaume-Uni aussi, leur remise en question est systématiquement associée par ces militants de l’identité à du racisme, du sexisme ou d’autres formes de réaction. En témoignent par exemple ces dernières années les attaques contre la bibliothèque anarchiste La Discordia à Paris ou l’attaque du local Mille Bâbord et des personnes qui y étaient présentes à Marseille par des militants identitaires assumés (avec le slogan « notre race existe »); ou encore le fait qu’une partie des débats et discussions publiques ne peuvent se tenir sur les sujets qu’ils s’étaient fixés au départ et sont systématiquement détournés par des politiciens de l’identité en discussions sur la composition de sexe, de genre ou de « race » de ses participants, en débats sur les débats, et les accusations d’« oppression » qui en découlent systématiquement. Avec un peu de bon sens, on peut décrire cela comme une technique et des tactiques de prise de pouvoir sur les énoncés et la gestion des espaces qui s’est répandue ces dernières années, empêchant toute perspective révolutionnaire un tant soit peu anarchiste, et donc a minima universaliste - c’est à dire ne concernant pas une minorité sexuelle, de « race », de genre, une intersection de ces dernières, ou même une identité politique (comme l’anarchisme ou le communisme), mais tous les révoltés, d’une façon ou d’une autre. Les Identity politics sont arrivées en France avec tout un jargon pseudo-complexe mais nécessaire à son implantation (« cis », « racisé-e-s », « backlash », « call-outing », « non-mixité », « trigger warning », « safe-space », «workshop », « groupes de parole », ou encore l’utilisation abusive des qualificatifs « structurel » et « systémique »), sur le modèle de la novlangue contre l’ancilangue jugée  sexiste, raciste et toujours intentionnalisée (plutôt que forgée par des milliers d’années d’usages vivants, complexes et contradictoires, et non unilatéralement, par décrets d’Etat ou idéologie). S’il parait étonnant, dans ce texte, qu’un tel refus de ces idéologies s’accompagne malgré tout de l’utilisation de leur vocabulaire, c’est à notre avis le signe de l’implantation profonde des Identity politics dans les milieux radicaux (et plus gravement encore dans les sociétés anglo-américaines), puisque des courants de pensée issus du XIXe siècle comme l’anarchisme n’avaient jusque-là jamais eu besoin de ces nouveaux jargons et barbarismes post-modernes pour analyser le monde avec pertinence. C’est aussi le signe que la critique portée par ce texte est issue d’une expérience réelle de la lutte dans ce contexte, et qu’elle est portée depuis l’intérieur même de ces aires militantes. C’est aussi ce qui fait la force de ce texte : on y lit l’effet d’une prise de conscience de la gravité des conséquences d’un processus que ceux qui l’ont écrit, parmi d’autres, ont vécu et subi. Prenons par exemple le mot « TERF », utilisé ici dans cette brochure. Ce terme péjoratif (« Trans-Exclusionary Radical Feminist ») désigne généralement des féministes radicales considérées comme incrédules, sceptiques ou excluantes vis-à-vis des personnes, le plus souvent nées « hommes » et ne s’identifiant pas à cette assignation. Un terme qui s’est popularisé dans l’éclatement de nombreux conflits (parfois violents) autour de la question de la « non-mixité » féministe en Angleterre, mais surtout de qui doit en être exclu ou non, et pourquoi. Par exemple, est-ce qu’un individu avec tous les attributs de la « masculinité » (barbe, virilisme, etc.), mais se déclarant « femme » ou « non-binaire » doit-il être admis en réunion non-mixte de femmes féministes radicales? La question s’étant posée, bien entendu, dans des situations concrètes, souvent ponctuées d’outrages ou de violences physiques et morales, d’un côté ou de l’autre, selon les cas. C’est le genre de débats qui a le plus animé nos milieux ces dernières années, malgré les insurrections sociales qui ont secoué le monde et qui se trouvaient à des années lumières de ces questions particularistes, qui vues de là, paraissent bien peu de chose face au rêve d’un monde sans État, sans argent et sans plus jamais personne au-dessus ou à l’intérieur de nos têtes.

 

Décembre 2018,

Groupe de lecture de la bibliothèque Les Fleurs Arctiques & Ravage Editions.


  Contre l’anarcho-libéralisme et la malédiction des Identity politics

Des flics à la Pride, ça reste de la collaboration. Des femmes soldats restent des outils de l’impérialisme. Des matons noirs et des propriétaires asiatiques restent nos ennemis.

 

Au Royaume-Uni, l’anarchisme est une blague. Alors qu’il était le symbole de combats acharnés pour la liberté, ce mot a été dépouillé de son sens, pour laisser place aux Identity politics, haineuses, séparatistes et étroites d’esprits, portées par des activistes de la classe moyenne assidus dans la défense de leurs propres privilèges. Nous écrivons cette brochure pour reprendre l’anarchisme à ces politiciens de l’identité. Nous écrivons en tant qu’anarchistes qui trouvent leurs racines dans les combats politiques du passé. Nous sommes anti-fascistes, anti-racistes et féministes. Nous voulons la fin de toutes les oppressions et prenons une part active dans ce combat. Cependant, notre point de départ n’est pas le langage opaque des universitaires gauchistes libéraux, mais l’anarchisme et ses principes: liberté, coopération, entraide, solidarité et égalité pour tous sans distinction. Les hiérarchies du pouvoir sont nos ennemies, qu’importe la forme sous laquelle elles se manifestent

Les Identity politics font partie de la société que nous voulons détruire

Les Identity politics sont réformistes et non émancipatrices. Elles ne sont rien de plus qu’un terreau fertile pour les apprentis politiciens de la classe moyenne qui aspirent à faire carrière. Plutôt que la destruction du capitalisme, leur perspective est l’intégration des groupes traditionnellement opprimés dans ce système social compétitif et hiérarchique. Le résultat final est un Capitalisme Inclusif – une forme de contrôle social plus efficiente et sophistiquée dans laquelle tout le monde a la chance de pouvoir jouer un rôle ! Confinés dans un « espace safe » composé de leurs semblables, les militants des Identity politics s’éloignent de plus en plus du monde réel. La théorie queer et la manière dont elle s’est vendue aux grands patrons2 en est un bon exemple. Il n’y a pas si longtemps, le concept queer était quelque chose de subversif, renvoyant à l’idée d’une sexualité indéfinissable, à un désir d’échapper aux tentatives de la société de tout définir, étudié, diagnostiqué, de notre santé mentale à notre sexualité. Cependant, la théorie queer, parce qu’elle est loin d’une analyse de classe, a été facilement récupérée par les militants des Identity politics et les universitaires pour en faire la marque déposée, exclusive d’une nouvelle clique trop cool, qui se trouve être paradoxalement tout sauf émancipatrice. « Queer » est de plus en plus utilisé comme un chouette pin’s arboré par certains afin de prétendre qu’ils sont eux aussi opprimés, et ainsi éviter de se faire dénoncer par leurs groupes politiques bourgeois de merde. Ne nous parlez pas du prochain festival DIY, de la prochaine soirée queer ou du prochain festival de squatter qui exclut tous ceux qui n’ont pas le bon langage, le bon code vestimentaire ou les bons réseaux. Revenez quand vous aurez quelque chose de réellement sensé, subversif et dangereux pour l’ordre établi à proposer.

Les Identity politics sont étroites d’esprit, et visent à exclure et à créer des divisions

À une époque où il faut plus que jamais sortir de nos petits cercles, les Identity politics sont entièrement tournées vers le repli sur soi-même. Ce n’est probablement pas une coïncidence. Alors qu’elles prétendent se préoccuper de l’inclusivité, elles produisent de l’exclusion, divisant le monde en deux grandes catégories: les Incontestablement Opprimés et les Structurellement Privilégiés. En pratique, il existe quelques zones grises autorisées et le conflit est continuellement attisé entre ces deux groupes. On l’a bien compris, tout n’est pas une question de classes. Mais si on ne peut même pas se rassembler pour ne serait-ce qu’identifier ceux qui tiennent vraiment les rênes du pouvoir, alors nous n’avons aucune chance d’arriver à quoi que ce soit. Si leur perspective était vraiment celle d’une émancipation pour tous, ils ne proposeraient pas une politique de la séparation, dressant les groupes les uns contre les autres comme le font déjà le capitalisme et le nationalisme. Tout ce qui remet en question l’opposition binaire entre opprimés et privilégiés, comme les expériences ou les traumatismes personnels (qui ne peuvent pas se résumer bêtement à une identité en tant que membre d’un groupe opprimé), ou les sujets que les gens pourraient avoir du mal à aborder, comme la santé mentale ou la classe, sont souvent volontairement ignorés par les politiciens de l’identité. Bien sûr, il en va de même de la question la plus clairement évidente : les problèmes auxquels nous faisons face vont bien au-delà de la queerphobie ou de la transphobie, ils font partie de tout un sale système d’esclavage, de destruction, d’exploitation et d’emprisonnement planétaires. Nous voulons que personne ne soit pris dans le système carcéral, que ce soit des femmes noires trans ou des hommes cis blancs (qui représentent, au passage, la grande majorité des personnes emprisonnées au Royaume-Uni). Il n’est pas surprenant qu’une politique qui repose sur un tel particularisme aboutisse à des conflits internes constants et à s’identifier les uns les autres comme l’ennemi, d’autant plus si l’on considère sa vulnérabilité face à une instrumentalisation par les gestionnaires des identités politiques de la classe moyenne.

Les Identity politics sont un outil des classes moyennes.

Leurs représentants, instruits et beaux parleurs, en usent et en abusent ouvertement pour asseoir et maintenir leur propre pouvoir par la politicaillerie, le dogme et le harcèlement. Ce qui révèle, malgré eux, les origines aisées de ces activistes, c’est non seulement leur usage de termes académiques mais aussi leur arrogance et leur assurance lorsqu’ils abusent du temps et de l’énergie d’autres militants pour détourner l’attention sur eux et leurs ressentis. Évidemment, le manque de conséquence de leur éthique, une certaine fragilité et une obsession marquée pour le « safe » et le langage plutôt que pour les conditions matérielles d’existence et les changements significatifs sont d’autres particularités qui trahissent l’origine de classe de beaucoup de militants des politiques de l’identité. Il existe une fausse équivalence entre l’appartenance aux Incontestablement Opprimés et l’appartenance à la classe ouvrière. À l’opposé, beaucoup, parmi les Incontestablement Opprimés, épousent des valeurs libérales, qui trouvent leurs origines dans l’idéologie capitaliste bien plus qu’elles n’ouvrent des perspectives émancipatrices. Une politique fondée sur l’accès et l’utilisation du langage adéquat, du bon ton et des bons codes est intrinsèquement un outil d’oppression. Sans aucun doute, elle ne représente pas ceux au nom desquels elle prend la parole, ceux qui se trouvent en bas de l’échelle sociale. Une analyse anarchiste considérerait que même si une personne est issue d’une catégorie opprimée, ses choix politiques, ou les demandes qu’elle fait au nom des Incontestablement Opprimés, peuvent malgré tout être purement libéraux, bourgeois et pro-capitalistes.

Les Identity politics établissent des hiérarchies.

En confortant le pouvoir et le rôle minable de petits politiciens de la classe moyenne, les politiciens de l‘identité établissent des hiérarchies. Au-delà de leurs magouilles sournoises, imposer certains dogmes permet de rendre ce pouvoir incontestable. Entre autres dogmes: des hiérarchies implicites d’oppression ; la création et l’usage de termes lourds dans le but de provoquer une réponse émotionnelle (« ça me trigger », « j’me sens pas safe », « TERF » , « fasciste »); l‘interdiction à ceux qui ne font pas partie de certains groupes précis de donner leur avis sur les enjeux politiques généraux de ces groupes; l’idée que les membres du groupe ne doivent en aucun cas fournir d‘efforts pour expliquer leurs positions politiques à ceux qui n’en font pas partie ; le fait d’enfermer tout discours divergent sous le qualificatif de « violence » ; l’idée que personne ne peut remettre en question un représentant ou un membre de ces groupes (peu importe ses positions politiques, aussi nocives soient-elles) en vertu du fait qu’ils sont d’Incontestablement Opprimés.

Ces dogmes servent à maintenir des normes, que ce soit dans les milieux contre-culturels ou dans la société en général. Les anarchistes doivent se méfier de tout courant qui se fonde sur des principes incontestables, et particulièrement ceux qui créent des hiérarchies de façon aussi évidente.

Les Identity politics exploitent souvent la peur, le manque de confiance en soi et la culpabilité.

Et cela sur deux tableaux qu’il est important d’identifier. Tout d’abord, contrairement à ce qui est prétendu, elles sont bien plus utilisées pour exclure que pour permettre véritablement aux personnes de s’affirmer. Elles renforcent l’idée que les gens sont, plutôt que des vecteurs de changement, de fragiles victimes et doivent donc accepter d’avoir des chefs. Bien que les espaces plus sécures et le langage soient importants, l’obsession grandissante pour ces questions n’est pas un signe de force mais de victimisation auto-entretenue.

Par la phobie sociale, elles font porter aux autres la culpabilité d’être, d’une façon ou d’une autre, privilégiés et entièrement responsables de systèmes d’oppression gigantesques dont ne bénéficient, en réalité, que peu de personnes. Elles permettent également à ceux, au sein des groupes minoritaires, qui tirent profit des structures étatiques et capitalistes de ne pas avoir à prendre leurs responsabilités pour leurs actions oppressives et leurs comportements problématiques.

Avoir une analyse anarchiste implique de reconnaître que des membres de groupes opprimés peuvent eux aussi faire partie de l’élite ou avoir un rôle répressif. Ils doivent être, autant que les autres, remis en question, et non se voir lâchement délivrer un laissez-passer.

Les Identity politics ont infecté les aires anarchistes

Malheureusement, l’anarchisme est déserté au profit d’une course à l’exhibition de sa vertu pour être de « bons alliés ». Être un bon allié se résume bien souvent à une approbation aveugle des idées des Incontestablement Opprimés, ou se revendiquant comme tels, peu importe à quel point leurs idées ou leurs comportements inter-individuels ou politiques sont merdiques. C’est une subordination volontaire aux positions politiques des autres, le positionnement le moins anarchiste qu’on puisse avoir, et de la pure lâcheté.

Les chefs autoproclamés qui ne sont pas d’accord avec nos principes ne devraient pas se voir offrir de tribune de notre part. Il est donc paradoxal que nous ayons permis à des groupes plus ou moins dépourvus de radicalité d’entrer dans nos milieux et de clore tout débat, en affirmant que toute idée en désaccord avec leur point de vue est forcément fasciste. Il devrait aller sans dire que le fascisme n’a pas à être banalisé de cette manière.

Nous sommes également stupéfaits que les parallèles évidents avec les politiques droitières ne soient pas identifiés comme tels, alors qu’ils sont visibles par exemple dans la manière dont les féministes sont traitées de « féminazies » et sont virées, ou dans l’usage actuel du mot « fasciste » contre les féministes radicales par les activistes du droit des trans, tout comme dans les slogans appelant à tuer les TERFS qui apparaissent régulièrement dans les aires anarchistes, sur internet comme dans la réalité. Il est choquant que la violence de cette misogynie soit célébrée et non condamnée.

L’anarchisme est contre les dieux.

Y a-t-il une phrase qui résume mieux l’anarchisme que « Ni Dieu, Ni Maitre » ? De telles hiérarchies et un tel enfermement sont l’antithèse de l’anarchisme. Nous avions comme pratique l’assassinat de politiciens, et d’innombrables compagnons ont donné leur vie dans la lutte contre le pouvoir. Nous rejetons toujours les politiciens de tous bords, conservateurs, progressistes ou ceux qui se positionnent en tant que leaders de tendances qui se fondent autour de l’identité. Accepter d’être dirigé par autrui va à l’encontre des principes les plus élémentaires de l’anarchisme, puisque nous croyons en l’égalité de tous. De même, nous refusons de ne pas pouvoir remettre en question ou confronter les positions tenues par d’autres militants ou par ceux qui se proclament anarchistes – dénomination sur laquelle les politiciens de l’identité insistent malheureusement bien trop souvent.

L’anarchisme ne soutient pas les religions patriarcales et les anarchistes ont une longue histoire de lutte contre elles. La façon dont la majorité de ceux qui passent pour anarchiste aujourd’hui au Royaume-Uni se comporte en apologiste de ceux qui, par ailleurs, veulent éviter de remettre en question leur propre sexisme et leur propre attitude patriarcale ou perpétuent leurs religions oppressives, juste parce que les conservateurs réactionnaires les traitent en boucs émissaires, est malaisante.

La destruction des perspectives anarchistes est portée et célébrée au nom des Identity politics, simplement pour apaiser ceux qui ne s’intéressent aucunement à l’anarchisme en lui-même. Et quiconque oserait élever la voix et remettre ce processus en question est accueilli par des insultes voire des agressions physiques – une attitude auparavant contestée mais aujourd’hui tolérée parce que venant de celles et ceux qui sont considérés comme opprimés. Ici plus qu’ailleurs, c’est chez ceux qui sont censés représenter les idées anarchistes que la faillite totale qu’ils causent est la plus évidente. Portons notre attention sur Freedom News7 pour commencer, dont le soutien inconditionnel à des groupes qui ont si peu à voir avec l’anarchisme est honteux.

L’anarchisme n’est pas une idéologie identitaire.

L’anarchisme n’est pas une identité parmi d’autres, comme certains aiment à le prétendre. Ce serait une réponse grossière, paresseuse et quasi pavlovienne des militants de l’identité, et une manière d’éviter d’affronter les problèmes politiques actuels. Cette attitude montre un manque de compréhension vis-à-vis de la manière dont les politiques de l’identité sont utilisées pour manipuler et subvertir les espaces anarchistes au profit de calculs personnels. Bien entendu, « anarchiste » peut être revendiqué comme une identité, et les anarchistes sont enclins à adopter des comportements de bande (et ils sont souvent critiqués à juste titre pour cela). Mais l’analogie s’arrête là.

À l’inverse des militants de l’identité ou du SWP, la plupart des anarchistes n’essayent pas de recruter des adeptes, mais essayent plutôt de diffuser des idées qui serviront à des communautés en lutte pour leur survie et qui ne pourront pas être récupérées. Nos perspectives sont radicalement différentes et peu communes dans la mesure où les fondements de nos positions ne consistent pas à renforcer notre position et notre pouvoir personnels. L’anarchisme encourage les gens à tout remettre en question, même ce que nous avons à dire, dans un esprit de liberté.

À l’inverse du caractère intrinsèquement exclusif des Identity politics, avec leurs groupes non-mixtes et mixtes, l’anarchie est pour nous un ensemble de principes éthiques qui orientent notre compréhension et nos réactions dans le monde. L’anarchie est ouverte à quiconque voudra regarder et écouter, elle est quelque chose que tout le monde peut ressentir, d’où qu’il vienne. Le résultat sera souvent hétéroclite, en fonction de la manière dont les gens l’intègreront à leur personnalité, leurs expériences, et aux autres aspects de leurs identités.

Il n’est pas nécessaire de connaître le mot anarchie pour ressentir son sens. C’est un ensemble d’idées simples et cohérentes qui peuvent tout autant servir à guider l’action dans un conflit particulier, qu’à la création de sociétés futures. Ainsi, quand il y a un conflit à propos des Identity politics, se référer contre elles aux principes anarchistes a du sens, puisque nous sommes supposément unis par ces principes.

Être gay ou avoir la peau noire produit, en effet, des expériences similaires entre celles et ceux qui partagent ces caractéristiques, et donc des probabilités d’avoir des liens, de l’empathie ou un sentiment d’appartenance au groupe de ceux qui partagent ces caractéristiques. Mais la vie telle qu’elle est vécue est en réalité bien plus compliquée, et on peut avoir autant, voire plus en commun avec n’importe quelle femme blanche queer qu’avec un autre homme cis noir.

Les Identity politics reflètent parfois le nationalisme chauvin, dans la mesure où différents groupes essayent de se tailler leur propre aire de pouvoir sur la base de catégories issues de l’ordre capitaliste. À l’inverse, nous sommes des internationalistes qui croient en la justice [sic] pour tous. L’anarchisme vise à faire s’élever toutes les voix, pas seulement celles des minorités. L’idée selon laquelle l’oppression ne toucherait que les minorités et non les masses est le produit des idéologies bourgeoises, qui n’ont jamais eu aucun intérêt pour le changement révolutionnaire.

Les Identity politics servent la soupe à l’extrême-droite.

En dernier lieu, il serait judicieux de relever à quel point les politiques de l’identité font le jeu de l’extrême-droite. Au mieux, désormais, les positions « radicales » passent plus que jamais, auprès de beaucoup de gens, pour du nombrilisme sans aucune pertinence. Au pire, les politiciens de l’identité de classe moyenne font un excellent boulot pour aliéner les personnes cis-blanches déjà marginalisées, et qui se trouvent être la grande majorité de la population du Royaume-Uni, gravitant de plus en plus autour de l’extrême-droite.

Ignorer ce fait et poursuivre ces querelles internes à propos des Identity politics serait le summum de l’arrogance. Pourtant, dans une période qui voit les mouvements fascistes se multiplier, les anarchistes sont toujours distraits par des idéologies de la division. Pour trop de gens, les Identity politics sont simplement un jeu, leur tolérance ne mène qu’à de constantes perturbations des cercles militants.

Conclusion. Pour nous, l’anarchisme est la coopération, l’entraide, la solidarité et le combat contre les véritables centres du pouvoir. Les espaces anarchistes ne devraient pas accueillir ceux qui veulent principalement lutter contre celles et ceux qui les entourent. Nous avons un fier passé d’internationalisme et de diversité, alors battons-nous pour retrouver nos perspectives pour un futur véritablement inclusif.

dimanche 4 avril 2021

Anarchisme et non-violence N°4

 



 

Frantz Fanon :  La décolonisation dans la violence

 

Le colonisé, l’homme noir, celui qui l’objet du racisme, est objet de la violence du raciste, et, pour assumer son être, il doit y répondre par la violence : voilà une thèse fondamentale de Frantz Fanon, le psychiatre antillais devenu algérien, dans une prise de conscience globale de la solidarité des colonisés, et mort  au service de l’Algérie en guerre.

Cette réflexion est développée dans le premier chapitre : « de la violence » de son second livre : les damnés de la terre.

Reprenons la démarche de Fanon.

Le colonisé vit dans un monde fondamentalement violent : il y a eu violence dans la conquête du territoire et de ses hommes , il y a eu violence  dans la conquête du territoire et de ses hommes, il y a violence dans la cohabitation, rapports violents entre le maitre et la « chose » colonisée, il y aura violence inéluctable dans la libération, la conquête par le noir d’un nouveau monde et simultanément d’une essence spécifique.

Car le colonisé n’a pas d’être, puisqu’il n’a pas d’histoire : le colon lui impose à sa propre histoire en niant qu’il ait pu créer quoi que ce soit, une société, une œuvre d’art, une culture, une technique, avant son arrivée ; le maitre plaque sur l’esclave son propre passé. La première justification par Fanon de la violence sera donc psychologique : c’est une dérivation de l’oppression subie et de l’agressivité refoulée, une « conduite d’évitement » dit le psychiatre ; renaissent les mythes terrifiants, les classes extatiques, les phantasmes nocturnes, en qui l’on projette haines, cruauté, humiliations ravalées, mépris inavouables.

C’est une prise de conscience dépassant l’individuel qui réorientera cette violence : le colonisé veut en effet reconquérir la terre qui lui donne le pain, sa dignité, le seul moyen est d’expulser à tout jamais, par tout moyen, le colon. Alors éclate la guerre de libération, la guérilla dont la violence  n’est pas comparable à celle qui lui est opposée : parce que d’une part  elle met en péril l’affrontement même des intérêts économiques placés dans la colonie, que d’autre part, fautes d’instruments supérieurs, elle invente une tactique supérieure et inattaquable par les forces de l’ordre, parce que, enfin, elle est affirmation d’un peuple, d’une solidarité, de la construction d’une nation, à travers la contestation globale de l’oppression.

D’individuelle, de pathologique, la violence devient donc atmosphérique, elle éclate lorsque se cristallise l’alarme des colons en des mesures répressives ; politique, elle tend à l’universalité. La violence, c’est « l’intuition qu’ont les masse colonisées que leur libération doit se faire, et ne peut se faire que par la force » ; l’intuition traduite en acte  « représente la praxis absolue…le groupe exige que chaque individu réalise un acte irréversible » ( condamnation à mort des maquisards algériens , meurtres collectifs des Mau-Mau et aussi bien crimes des milices urbaines de Lacoste), et de la violence, par ironie scandaleuse, devient le mot d’ordre d’un parti politique.

Ironie parce que les partis ont été inventés par la classe la plus ambiguë des sociétés africaines, les intellectuels, ces hommes qui selon Malraux vivent en fonction d’une idée.

Scandale parce que les intellectuels sont non seulement oublieux de cette évidence que le peuple est contraint de vivre en fonction de ses besoins, mais encore sont en accointance avec la bourgeoisie coloniale à laquelle ils rêvent de s’assimiler.

 

 

Ici se place alors la réflexion de Fanon qui nous fait serrer les poings et pâlir du remords d’arriver trop tard pour nous justifier, nous expliquer avec lui : critique de ce qu’il nomme la non-violence de la bourgeoisie colonialiste.

 

« Dans sa forme brute, cette non-violence signifie aux élites intellectuelles et économiques colonisées que la bourgeoisie colonialiste a les mêmes intérêts qu’elles et qu’il devient indispensable, urgent, de parvenir à un accord pour le salut commun. La non-violence est une tentative de régler le problème colonial autour d’un tapis vert, avant tout geste irréversible, toute effusion de sang, tout acte regrettable. Mais si les masses, sans attendre que les chaises soient disposées autour du tapis vert, n’écoutent que leur propre voix et commencent les incendies et les attentats, on voit alors les « élites » et les dirigeants des partis bourgeois nationalistes se précipiter vers les colonialistes et leur dire : « c’est très grave ! On ne sait pas comment tout cela va finir, il faut trouver un compromis. »

Il est trop facile de dire que Fanon emploie un mot pour un autre, de défendre la pureté de la non-violence et celle des non-violents qui militaient à leur façon, instituteurs en Oranais, infirmiers en Kabylie : importe ici ce que Fanon a compris et ce qu’il a transmis.

Car l’attitude non violente authentique – anarchiste – n’est pas compromission, elle est au contraire révolutionnaire dans la mesure où elle oppose aux structures sclérosées du régime de l’ordre la spontanéité créatrice, la solidarité effervescence du peuple en devenir.

L’erreur de Fanon a été de traduire par non-violence refus de la violence, effroi devant l’irrémédiable, horreur du sang inutile. Mais l’anarchisme non violent propose l’irrémédiable en proposant une réorganisation fondamentale de la société, tant sur le plan économique que sur celui des rapports humains recrées.

Je ne veux pas dire par là que les peuples colonisés en soulèvement aient été sourds à nos mots ; c’est bien plutôt nous qui n’avons su nous faire entendre, nous qui avons rompu le pas devant une situation d’urgence. Car si l’anarchisme et la non-violence sont révolutionnaires, ils le sont par un long processus d’éducation et d’apprentissage – de soi, de la responsabilité, des méthodes – tandis que la solution violente surgit et s’impose sous une domination insupportable, et l’immédiateté de son emploi, son efficacité probante à court terme dissimule ses contrecoups néfastes et incontrôlables.

 

La parole est à Fanon :

« L’apparition du colon a signifié syncrétiquement la mort de la société autochtone, la léthargie culturelle. Pour le colonisé, la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon. ?.La violence parce qu’elle constitue son seul travail, revêt des caractères positifs, formateurs. Cette praxis violente et totalisante, puisque chacun se fait maillon violent de la grande chaine, du grand organisme violent surgi comme réaction à la violence première du colonialiste. »

 

La violence seule peut donc vaincre l’aliénation, par la conquête du pouvoir – et de l’être – qui est l’acte libérateur par excellence. Au moment où l’heure se libère, il est absolument pur : car il incarne l’unité dialectique. Fanon ici est loin de Hegel, et du processus de « reconnaissance » réciproque qui abolirait la distance – le « malentendu fondamental » - entre le maitre et l’esclave et résoudrait historiquement l’aliénation. Rétablit-il alors le rôle générateur de la violence en histoire, qu’Engels contestait à Dühring ? Non, la violence du colonisé est bien subordonnée à la situation économique, c’est Marx que suit Fanon : l’ascendance est évidente et avouée.

« Il demeure évident que pour nous la véritable désaliénation du Noir implique une prise de conscience abrupte de la réalité économique et sociale. Le complexe nait de l’intériorisation – mieux : de l’épidémisation – d’une infériorité économique. »

Qu’en est-il à l’aboutissement de cette première phase de libération ? Selon Fanon, la seconde phase – construction de la nation – par la colère commune, par la conscience de la cause commune qu’à fait naitre la guerre dans le peuple, s’en trouve facilité : la lutte simplement se transpose sur le plan de la misère, de l’analphabétisme, elle a « désintoxiqué » l’individu et

« hisse le peuple à la hauteur du leader. D’où cette espèce de réticences agressive à l’égard de la machine protocolaire que de jeunes gouvernements se dépêchent de mettre en place (…) illuminée par la violence, la conscience du peuple se rebelle contre toute pacification ».

 

 

A Lénine qui lui demandait selon quelle mesure il appréciait, dans une bataille, le nombre des corps nécessaires et celui des corps superflus, Gorki ne savait répondre que sur le mode lyrique.

De même, nous qu’accuse Fanon, ne savons-nous nous défendre que sur le mode lyrique. Pourtant nous voudrions lui crier qu’il se trompe, lui prouver que la violence n’est pas la seule voie d’accès à la liberté, lui reprocher de n’avoir envisagé qu’elle. Nous oublions que, comme les préjugés, la violence – toute violence – a des fondements irrationnels, que nous avons beau jeu de lui opposer des solutions libertaires : elles ne sont pas sur le même plan.

La non-violence est une révolution dérivée, même usant de l’action directe : elle ne s’attaque pas de front à son objet – le renversement des structures – mais se place dans l’exemple et l’enseignement qui font naitre la prise de conscience. Si la violence provoque l’adhésion des masses, la non-violence est un acte de responsabilité personnelle ; autant on est nombreux sous l’uniforme, dans le sang, dans les hurlements, autant la solidarité des non-violents est-elle muette et difficile à assumer.

De même l’anarchisme face au socialisme autoritaire

 

La solution violente n’est pas toujours facile, n’est pas toujours lâche, non : tout au plus connait-elle la piètre consolation de la vengeance. Mais voici justement où Fanon commet sa plus grave erreur : en soutenant le caractère unificateur, mobilisateur, totalisant de la violence. Car le goût de la violence donne le goût du pouvoir, tant subi qu’exercé, et ne provoque jamais « une réticence à l’égard de la machine protocolaire » des gouvernements : toute armée, même de maquisards obéit à un chef, qu’idéalise la mémoire embellissante ; le Tiers Monde n’est-il pas près de faire de Fanon un messie ? Messianisme de la nécessité de la révolution violente – prolétaires ou colonisés – messianisme de l’aboutissement de l’histoire ? Nous leur opposons le cycle interminable qui de la violence mène à la violence.

Théoriquement il n’est pas difficile de répondre à Fanon : à l’aliénation économique répond la libération économique, par le boycott des entreprises coloniales, par l’organisation autonome, l’autogestion, les fédérations de communes, un socialisme libertaire et non violent.

Mais de quel droit prétendons-nous, nous oppresseurs, montrer la voie de l’affranchissement à ceux qu’hier nous asservissions ? Au mot d’ordre de Fanon,

« Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre. »

à son cri de colère nous ne savons que rester cois. « Ce n’est pas d’abord leur violence, c’est la nôtre , retournée, qui grandit et les déchire. » (Sartre préface Aux damnés de la terre)

Je ne proposerai ni solution ni rachat. Il est évident qu’il ne sert à rien de battre sa coulpe ; je me demande même s’il est plus honnête d’offrir ses services aux pays qui furent colonisés. Ne faudrait-il pas d’abord apprendre la non-violence ? Tant que nous n’aurons pas eu faim, que nous n’aurons pas été atrophiés par l’exploitation abusive, nous ne pourrons reprocher à nos camarades ce chasser le colon au bout de leurs fusils ; or il est aussi vain de chasser le colon au bout de leurs fusils ; or il est aussi vain de se mettre artificiellement dans cette situation pour prétendre la connaitre, ce n’est pas en devenant lépreux que l’on guérit la lèpre.

Car enfin cette nécessité de se donner, de se dévouer, elle procède avant tout d’un désir personnel de purification, de justification : en échange des privilèges, de la culture, de la vie facile, j’offre mes bras, ma jeunesse, mes années d’études acquises presque honteusement…Fanon n’en a que faire.

Devant la violence que nous avons provoquée, aucun jugement de valeur n’est permis : néanmoins nous requérons la lucidité, à l’égard de Fanon comme à l’égard du mahatma Gandhi. Dans quelle mesure l’assertion du premier, que la décolonisation comporte une violence intrinsèque, est-elle réelle ? Dans quelle mesure le mode indien de libération est-il renouvelable ? Dans quelle mesure enfin peut-on éviter les séquelles autoritaires d’une guerre de libération et bâtir un socialisme libertaire en pays neuf ? Je crains que nous ne soyons encore en mesure de répondre

samedi 3 avril 2021

Anarchisme et non violence N°4

 La manifestation       Partie II


Pour organiser une manifestation non-violente

 

Une organisation ou un groupe d’individus décident de préparer une manifestation non violente. Le mieux est de créer une commission de cinq ou six personnes qui travailleront plus efficacement qu’une grosse équipe. Si c’est la première fois qu’ils préparent une manifestation non violente, il est nécessaire qu’ils s’y prennent très à l’avance pour préparer  minutieusement l’opération.

 

Différentes possibilités s’offrent à eux :

 

La manifestation autorisée : Toute manifestation de rue est interdite sans autorisation. Il est nécessaire de communiquer le parcours à la préfecture de police pour que celui-ci soit accepté ou refusé : ce que l’on sait vingt-quatre heures, et même des fois moins, avant le jour J. Il est bien évident que neuf fois sur dix la manifestation est interdite et qu’au point de départ un déploiement massif de policiers empêche toute possibilité de regroupement. Certaines organisations qui ne veulent pas sortir de la légalité emploient systématiquement cette méthode. Quant aux anarchistes, ils n’ont que faire de la légalité et ignorent les lois interdisant les manifestations. Ils n’ont donc aucun scrupule elles ne seraient pas observées. Cet « encadrement » peut-être composé des responsables des points de regroupement. Ils ne doivent en aucun cas être « les flics de la manifestation » mais ils ont pour mission simplement de répercuter les consignes venant  des porte-parole et favoriser la bonne marche de la manifestation.

Pour que la manifestation ait un certain retentissement il faut prévenir la presse et la radio vingt-quatre heures à l’avance et leur dicter un court communiqué, mais sans parler du lieu de la manifestation. Prévoir un camarade pour téléphoner à toutes les agences de presse à l’instant où commence la manifestation : elles pourront ainsi envoyer des journalistes. Le procédé permet de ne divulguer le parcours qu’au dernier moment.

 

La manifestation proprement dite : son déroulement.

 

Avant de participer à une manifestation non-violente il faut en accepter l’esprit, il vaut mieux ne pas y aller que d’y participer avec un esprit de contestation ; on peut après son déroulement critiquer sa forme ou certains détails : ce qui est constructif, mais pendant l’action, il est absolument nécessaire de se plier à la discipline que l’on s’est imposée au départ. Pour bien comprendre les raisons que font que cette autodiscipline est nécessaire, je vais reprendre point par point le déroulement de la manifestation du 22 janvier et procéder à son analyse critique.

Point de départ de la manifestation : métro liège, 16H30 précises. A 15 heures tous les manifestants ont rendez-vous  aux différents points de ralliement d’où ils distribuent une partie des tracts et reçoivent les dernières consignes. A quelques minutes du départ, par petits groupes, pour éviter d’attirer l’attention, ils se rapprochent du métro Liège. Les porteurs de banderoles les camouflent au mieux. Il faut pendant tout ce temps ne pas se faire remarquer car il est plus facile aux flics de nous disperser pendant ce temps où nous sommes encore inorganisés ; et la moindre erreur, cinq minutes avant la manifestation, peut provoquer leur arrivée.

A 16H30 les porteurs de banderoles déplient celles-ci en signe de ralliement et tous les manifestants se regroupent par rangées de trois personnes avec un intervalle de 1,5 mètre entre chaque rang.  A partir de ce moment, il faut observer un silence absolu et une attitude digne. Voilà qui va hérisser le poil de beaucoup d’anarchistes, mais il y a à cela une explication qui me semble d’une logique élémentaire :

-Pour l’alignement « militaire » : il n’est évidemment pas question de faire un défilé au pas cadencé dans les rues de Paris, mais un cortège est un cortège, et si l’on donne à celui-ci une allure de troupeau désorganisé au même titre que la foule qui entoure la manifestation, celle-ci ne se différencie pas de celui-là. Une centaine de personnes rangées de façon ordonnée, portant correctement les banderoles et les chasubles, attirent plus l’attention qu’un nombre important de manifestants avançant en désordre. De plus, un cortège bien groupé ne se laissera pas couper aux feux rouges, ce qui aurait pour effet de le disperser.

-Pour le silence et la dignité : Je vais l’expliquer en prenant l’exemple de la guerre du Vietnam. Cette guerre tue tous les jours des centaines de personne. A chaque instant, les risques de son extension sur le plan mondial s’agrandissent : les américains emploient des moyens de destruction de plus en plus insensés, de plus en plus ignobles. Pour exprimer notre indignation devant tant d’horreurs, nous manifestons. Il semble que l’attitude logique à adopter soit celle de la méditation ; s’il ne faut pas fumer, ni rire, i bavarder, ni marcher les mains dans les poches, c’est tout simplement parce qu’un tel comportement serait contradictoire avec ce que nous ressentons et avec les idées que nous défendons…nous devons nous concentrer, penser aux raisons pour lesquelles nous luttons, avoir aux yeux du public un comportement digne qui doit l’ébranler. Si nous ne crions pas de slogans, c’est parce que notre contestation va plus loin qu’une simple phrase clé : « us go home » ou « charlot des sous », cela n’attire pas plus l’attention qu’un silence, porteur de réflexion, qui intrigue chaque passant, le met mal à l’aise.

J’ai pris l’exemple de la guerre du Vietnam, mais toutes les raisons qui nous font nous retrouver  dans la rue sont des raisons graves. Nous ne manifestons pas pour nous défouler, mais dans un esprit de contestation qui demande un comportement ferme. L’attitude non violente n’est pas une attitude passive ; elle doit opposer à la violence la force de notre détermination, et devant l’indifférence et l’ignorance des problèmes qui nous touchent, nous devons présenter une continuité dans nos actions, une volonté d’aboutissement.

 

Reprenons le cours de la manifestation :

 

Lorsque la police intervient plusieurs éventualités se présentent :

 

·       La police dialogue avec les porte-parole. En ce cas, le cortège s’arrête le temps du dialogue. Si la police l’autorise, le cortège continue sa route ; si les flics embarquent les porte-paroles ou empêchent la manifestation d’aller plus loin, le mot d’ordre de s’assoir doit être donné.

·       La police embarque un ou plusieurs manifestants : tous s’assoient.

·       La police saisit les banderoles et refoule les manifestants sur le trottoir (cas qui s’est produit le 22 janvier). Il est nécessaire que les porte-parole conviennent bien à l’avance du comportement à suivre, qui ne peut être que s’asseoir instantanément car la moindre hésitation de leur part entraine un cafouillage dont la police profite inévitablement.

 

Une fois le cortège arrêté et la consigne de s’asseoir sur la chaussée sur la chaussée donnée, chacun doit rester à l’emplacement où il se trouve et ne pas se laisser entrainer sur le trottoir (ce qui provoquerait la dislocation du cortège et la défection d’une partie des manifestants). Une fois assis, conservé la même attitude digne que pendant la manifestation. Si nous nous asseyons, c’est parce que la police nous empêche d’aller jusqu’au bout de notre action ; devant la force, nous refusons la fuite, nous adoptons une attitude de résistance passive.

La position assise oblige les policiers à nous trainer dans les cars, ce qui demande un certain travail ; il est donc recommandé de ne pas se raidir, mais de se laisser aller le plus possible : il leur faut ainsi plus de temps pour nous embarquer, c’est beaucoup plus spectaculaire et ils ne peuvent nous trainer que rang par rang. Ceux qui sont assis et attendent doivent conserver le silence, se tenir le plus droit possible et surtout ne pas provoquer la police, ce qui est parfaitement inutile et risque d’entrainer de sa part un redoublement de violence. De plus, la provocation systématique n’est pas non violente. Le moment de l’embarquement dans le car est le plus spectaculaire et le plus caractéristique des manifestations non violentes. C’est l’instant où le public est le plus sensibilisé par notre action. Il faut donc que les distributeurs de tracts continuent leur travail, dialoguent avec les passants ; c’est la période la plus importante de leurs travail, mais eux seuls doivent distribuer les tracts ; les manifestants assis, même quand le public prend parti et leur parle, doivent conserver une attitude silencieuse et ne pas répondre aux provocations policières.

Lorsque nous sommes à l’intérieur des cars la manifestation n’est pas finie pour autant. Pendant tout le trajet jusqu’au commissariat, il est souhaitable de garder le silence. . Lors de la manifestation du 22 janvier, certains participants questionnèrent et même plaisantèrent avec la police. Il est bien compréhensible qu’une telle attitude nuit à notre action. Le silence, pendant le transfert, créé une atmosphère lourde qui met les policiers mal à l’aise ; nous les intriguons et, qui sait, peut-être réfléchissent-ils !

A la sortie des cars, on nous conduit jusqu’aux cellules où l’on procède à un relevé d’identité. Une fois dans les cellules, quelques manifestants adoptèrent une attitude que nous estimons lamentable. Il est inutile d’entamer ici une polémique. Je voudrais simplement dire que lorsque l’on se regroupe pour mener une action collective, les inimitiés, les différences de point de vue, les comptes à régler, etc. Doivent être oubliés le temps de l’action ou bien il est inutile de se déranger. Lorsqu’on n’est pas certain de pouvoir s’adapter à la discipline qu’impose forcément toute manifestation, on reste chez soi ou on manifeste tout seul.

Au commissariat, le 22 janvier, nous sommes restés 4 heures, ce n’est pas grand-chose et un temps si court devrait être utilisé, je pense, à discuter de la manifestation, de son déroulement, et chacun donnerait son avis, exprimerait sa façon de voir les choses. Ce serait 4 heures consacrées à un travail constructif et cela permettrait, pour les futures manifestations, de tenir compte de l’avis de chacun. Au cours de ce temps passé au commissariat, les responsables doivent penser à relever le nom et l’adresse des participants en vue d’actions futures.

Avant de participer à une manifestation non violente, il faut envisager l’éventualité de passer une soirée ou une nuit au poste, il est donc anormal de se montrer impatient de sortir lorsqu’on est dans les cellules. Nous devons montrer aux flics que nous sommes décidés à recommencer, que cet emprisonnement n’a aucun effet sur nous, qu’il n’a fait que nous ancrer plus encore dans nos idées, que notre esprit de solidarité est renforcé.


Anarchisme et non-violence N°4

La manifestation     Partie 1

 

Méthode d’action directe

 

 Le 22 janvier se déroulait dans Paris une manifestation contre la guerre au Vietnam. Organisée par le M.C.A.A., elle devait, partant de la gare St Lazare, aboutir à l’ambassade des Etats-Unis. Une centaine de personne y participait dont plusieurs camarades d’ » A. et N.V ». Cette manifestation, outre ses objectifs propres, avait ceci d’intéressant qu’elle était non violente.

Après l’arrivée de la police, presque tous les manifestants se laissèrent trainer jusqu’aux cars et passèrent plusieurs heures au poste.

Cette manifestation, organisée par un mouvement qui ne se recommande pas de la non-violence, et dont les participants n’avaient pour la plupart aucune idée de celle-ci, s’est relativement bien passée, malgré certaines erreurs dues en grande partie à notre inexpérience.

IL semble intéressant, partant de cette action précise, d’étudier les différentes formes de manifestations non violentes en fonction d’une optique anarchiste, mais d’abord il faut répondre à quelques questions :

·       Pourquoi manifester ?

·       Qu’est-ce qu’une manifestation ?

·       Quelle est la différence entre une manifestation courante et une manifestation non-violente ?

 

En premier lieu, une manifestation sert à sensibiliser l’opinion sur un point particulier, soit parce la presse n’en fait pas grand cas, soit pour amener cette opinion à réagir.

Par exemple, les Français sont parfaitement indifférents à la guerre du Vietnam : la presse, en général, contribue à faire de cette guerre uniquement les problèmes des Américains et des Chinois.

En manifestant, nous montrons que nous sommes concernés et, en même temps, nous expliquons par nos tracts ce qui nous rattache au problème vietnamien. Cette manifestation contribue à encourager ceux qui luttent à l’intérieur des pays bellicistes et les sort de leur isolement. Elle pousse aussi dans une certaine mesure les dirigeants de ces pays à régler rapidement le problème, obligés qu’ils sont de tenir compte de l’opinion internationale.

Mais une manifestation sert également à regrouper des forces, elle sert à réunir des individus isolés, à leur donner le goût du militantisme. Pour le militant, elle est l’action qui développe la réflexion et permet la mise en application de certains principes. La manifestation, pour les anarchistes, est une des multiples formes que peut revêtir l’action directe.

Le refus d’employer les méthodes violentes lors de nos actions nous amène à rejeter les manifestations classiques : celles-ci, en général, se déroulent pourtant très pacifiquement : le cortège défile d’un point à un autre en criant quelques slogans clés et, quand la police intervient, chacun prenant alors ses jambes à son cou se précipite à l’intérieur de la plus proche station de métro ; la manifestation est terminée. Ceux qui ne couraient pas assez vite passent la nuit au poste. S’il y a eu quelques violences de la part des manifestants, les quelques-uns qui se sont laissé prendre trinquent pour les autres.

Une manifestation est l’expression d’une même contestation, elle représente une communion d’esprit, une revendication collective. L’attitude de chaque manifestant contribue à la réussite ou à l’échec de la manifestation. C’est pourquoi l’ensemble des manifestants est responsable du comportement de chacun. Si un manifestant se comporte d’une façon que je désapprouve (s’il frappe un flic, par exemple), j’endosse la responsabilité de son acte : surexcités par cette espèce d’ambiance insurrectionnelle qui règne lors d’une manifestation classique ainsi que par leurs propres cris, certains participants oublient les raisons qui les ont amenés là et perdent tout contrôle. Ils sont à ce moment capable de commettre des actes parfaitement insensés auxquels je refuse de m’associer. Il n’est pas question ici de violence révolutionnaire mais simplement de violence instinctive.

Les instincts les plus bas se déchainent avec comme conséquence la haine de l’ennemi, du flic en l’occurrence ; c’est une lutte entre deux forces utilisant les mêmes moyens : la violence, la haine, la loi du plus fort. Une manifestation n’est pas une révolution : on ne renverse pas un état en manifestant à 1000 ou 2000 personnes. La violence, d’un point de vue purement tactique, est donc parfaitement inutile et justifie aux yeux de l’opinion les brutalités policières.

Lors d’une manifestation courante, aucune consigne particulière n’est prévue pour réagir à l’intervention de la police…Chacun se débrouille, se sauve ou fait le coup de poing. Pourtant, face au service d’ordre, face à la force qui empêche l’expression de notre revendication commune, la solidarité est l’arme la plus puissante que nous possédons. Pour protester contre l’emprisonnement d’un manifestant, pour se solidariser avec lui (nous luttions pour une idée commune pendant la manifestation), il existe une force bien plus persuasive que la fuite, que la violence, c’est l’emprisonnement collectif. Il engage plus profondément tous les manifestants et élargit la responsabilité individuelle (car ceux qui sont conduits au poste, sont seuls, face à la police, à assumer la responsabilité de la manifestation). De plus, l’attitude qui consiste à prendre la fuite lorsque les flics interviennent atténue la puissance de nos revendications.

Pour qui accepte la violence révolutionnaire, une manifestation devrait plutôt prendre la forme d’une insurrection armée. Sinon quelle est la portée d’une manifestation se disloquant lamentablement dès l’intervention de la police ? Qu’après un acte de révolte individuelle on prenne la fuite, cela peut se comprendre, cela peut s’expliquer, la répression lorsqu’on agit isolément est alors d’autant plus lourde. Or la force d’une manifestation est précisément dans le nombre des participants, dans leur volonté d’aller jusqu’au bout.

Il n’est pas possible de lutter à armes égales contre les puissances oppressives. A la violence de la répression, il faut opposer notre détermination, notre volonté commune, notre solidarité ; c’est de cette façon que l’on obtiendra un résultat. C’est en  assumant la responsabilité de nos actes que nous serons révolutionnaires, que notre lutte sera positive.

Pour qu’une manifestation non violente réussisse, atteigne son but, il faut que chaque participant soit conscient du rôle qu’il joue ; son comportement pendant l’action doit être réfléchi ; ses actes ne doivent pas être seulement conditionnés par le respect des consignes : le participant doit comprendre celles-ci, savoir pourquoi elles ont été données. Chacun est engagé dans l’action et responsable de celle-ci.

C’est dans cet esprit qu’une manifestation non violente doit se dérouler, et c’est pourquoi il est nécessaire de bien expliquer cette forme d’action, d’en exposer tous les détails, de faire en quelque sorte « le manuel du parfait manifestant non-violent ». Ceci pour éviter certaines erreurs pendant les manifestations dues à l’ignorance des participants.

Je vais commencer par la manifestation non-violente courante ( exemple celle du 22 janvier) en donnant le plus de détails possibles sur son organisation, son déroulement, sur les erreurs à éviter, les consignes à observer en expliquant le mieux possible les raisons pour lesquelles il est nécessaire d’adopter un tel comportement. Que ce soient les organisateurs ou les manifestants, tous doivent connaitre es moindres détails de l’action dans laquelle ils s’engagent.

vendredi 2 avril 2021

Anarchisme et non-violence N°4

 

Evolution, révolution ou éducation

 

« Evolutionnistes en toutes choses, nous sommes également révolutionnaires en tout, sachant que l’histoire même n’est que la série des accomplissement succédant à celles des préparations. La grande évolution intellectuelle qui émancipe les esprits a pour conséquence logique l’émancipation, en fait, des individus dans tous leurs rapports avec les autres individus. On peut dire ainsi que l’évolution et la révolution sont les deux actes successifs d’un même phénomène, l’évolution précédant la révolution et celle-ci précédant une évolution nouvelle, mère de révolutions futures… »

 

Si l’on se réfère à cette pensée d’Elysée Reclus (Evolution, révolution et idéal anarchique) un choix entre évolutionnisme et révolutionnarisme semble, de prime abord, inutile et vide de sens. D’où vient alors ce dilemme paralysant, cette source de discordes permanentes entre anarchistes, cette difficulté d’un choix indispensable entre ces deux options, si celles-ci ne sont que formelles et non fondamentales comme il le semble ?

Le problème parait mal posé et compliqué à souhait. Est-ce manque de réflexion, replis sur un byzantinisme ridicule, dû au scepticisme, facteur et non des moindres de notre disparition , ou manque de données clairement exposées et trop rapidement élaborées, en face de problèmes complexes et la vie précipitée de chacun d’entre nous ? Les deux semblent être des causes importantes de notre égarement.

A mon avis, les notions de propagande et d’éducation n’ont pas été suffisamment isolées, d’où la confusion regrettable qui règne actuellement dans notre « mouvement », amenant trop souvent des militants jeunes ou vieux à un découragement assez rapide devant le peu de rendement de leur action. Formés trop souvent avec des brochures de propagande, des articles d’actualité, dans des meetings publics à argumentation plus ou moins grandiloquente et démagogique, ceux-ci acquièrent un mode de pensée essentiellement subjectif, les amenant à prendre leurs désirs pour des réalités, les incitant à confondre l’indispensable action quotidienne, pleine de compromis, de demi-échecs et de demi mesures, avec des vues idéales, ébauches de temps futurs, et souvent des plus hypothétiques. Ce manque d’éducation, de formation spécifique, bien que non original – il sévit dans tout le mouvement socialiste- est néanmoins une des caractéristiques de notre « mouvement », à tel point que certains d’entre nous, périodiquement, sont, de bonne foi, amenés à des positions pour le moins contradictoires avec nos doctrines : participation électorale, voire même gouvernementale, permanence syndicale salariée, activité professionnelle inutile ou néfaste, confusion entre syndicalisme et anarchisme, entre pacifisme, même intégral , et anarchisme etc…Ce facteur me parait plus important et plus valable pour expliquer notre disparition de la scène que le manque d’action perpétuellement invoqué ; celui-étant seulement un effet et non une cause, bien qu’il soit irréfutable que l’étude théorique ne suffit ni à créer ni à maintenir un tonus suffisant dans un mouvement qui se veut dynamique et représentatif d’un courant de pensée original et réaliste.

Il serait bon, si nous en sommes convaincus, que nous mettions l’accent sur la formation de militants, le besoin s’en fait d’ailleurs sentir depuis fort longtemps et est reconnu par tous, que nous insistions sur la création d’écoles libertaires, la tenue plus fréquente de soirées ou de weekend  d’études et de controverses, de contacts humains directs, genre camping international annuel, sur l’édition d’ouvrages théoriques de base, de revues d’études, au lieu de nous acharner à maintenir à notre seule satisfaction morale des journaux squelettiques  et ne s’adressant à aucun public en particulier , bien que destinés à tous, brulots mensuels de semi-actualités, feuilles de choux locales ou régionales, écrasées par la grande presse quotidienne ou hebdomadaire, la radio, la télévision. Ceux-ci ne nous apportaient rien au point de vue formation théorique, dévorent tout notre budget et ne nous donnent en revanche à peu près aucune audience, aucune prise sur la société.

S’il est naturel qu’un budget propagande  soit prévu dans notre action, il serait peut-être aussi sérieux et nécessaire que tout d’abord un budget éducatif soit envisagé, devant assurer la formation indispensable de chacun de nous.

Notre manière d’agir actuelle me semble prendre les problèmes à l’envers : on ne construit pas sans constructeurs  qualifiés, on ne fait pas de bonnes propagande sans militants valables et convaincus, et la conviction ne s’acquiert ni dans des journaux d’actualité, ni en réunions publiques, ni dans l’action quotidienne, toute matérielle et réformiste, mais dans l’étude et la remise en question permanente de nos théories face à l’évolution des sociétés à qui nous les proposons. Dans la mesure où nous saurons différencier ces deux notions, éducation et propagande, où nous accorderons à chacune la part qui lui est due, nous aurons fait progresser le problème. Si ces deux actions sont menés l’une et l’autre avec mesure , réalisme et objectivité, un renouveau de militants se fera jour ; moins d’étoiles filantes peut-être, mais plus d’animateurs solides, tenaces et intransigeants sur l’essentiel, convaincus malgré leur peu d’audience au départ que les solutions que nous préconisons pour un avenir pouvant paraitre assez peu éloigné, solutions qui s’élaborent inconsciemment dans l’actuel par lassitude des systèmes totalitaires en place : liberté maximum pour tous, liberté d’ailleurs et il faut insister là-dessus, sanctionnée par la responsabilité de chacun et les sacrifices qu’elle nécessite et qu’elle nécessitera toujours, égalité économique, participation économique, participation active à la marche de la société , organisation de la production, de la consommation, du travail et des loisirs…etc obtiendront suffisamment de suffrages pour pouvoir s’affirmer et s’imposer par leur logique même , tout au moins fragmentairement d’abord, évitant ainsi le recours à la violence révolutionnaire jusqu’alors seule envisagée : celle-ci pouvant paraitre plus radicales peut-être, mais à notre sens inefficace et réservés à des refoulés inconscients et rétrogrades , privé du plus élémentaire respect du droit de la vie d’autrui , autoritaires s’ignorant ou non, prêts à imposer par tous les moyens une nouvelle autorité, qui, aussi belle serait-elle , ne serait jamais pour nous qu’une nous appelle raison de nous y opposer de toutes nos forces, car « la dignité du citoyen peut exiger de lui en telle conjecture qu’il dresse des barricades et qu’il défende sa terre, sa ville ou sa liberté ; mais qu’il ne s’imagine pas résoudre la moindre question par le hasard des balles. C’est dans les têtes et dans les cœurs que les transformations ont à s’accomplir avant de se changer en phénomènes historiques. »

jeudi 1 avril 2021

BIBLIOTHÈQUE FAHRENHEIT 451

 

LA VIOLENCE : OUI OU NON

En 1987, parait un entretien de Günther Anders avec Manfred Bissinger, dans lequel il reconnaît que, suite à l’accident de Tchernobyl, et bien que vu comme un pacifiste, il en est arrivé à « la conviction qu’on ne peut plus rien atteindre avec la non-violence ». « Nous sommes donc dans un “état d’urgence“. Tous les livres de droit, même ceux de droit canonique, non seulement autorise la violence mais l'encouragent face à état d’urgence. »


Définitivement, il considère qu’ « il n’est pas possible d'atteindre une résistance efficace par les méthodes aimables, comme celles consistant à offrir des bouquets de myosotis aux policiers qui ne pourront pas les recevoir parce qu'ils les ont leurs matraques à la main. Il est tout aussi insuffisant, non, il est absurde de jeûner contre la guerre nucléaire. (…). Ces gestes ne sont en réalité que des “happenings“. » Très clairement, il tient pour nécessaire d’intimider « ceux qui exercent le pouvoir et nous menacent (des millions d'entre nous) », « de menacer en retour et de neutraliser ces politiques qui, sans conscience morale, s’accommodent de la catastrophe quand ils ne la préparent pas directement ».
Le pouvoir repose toujours sur l’exercice de la violence, puisqu’utilisée par les pouvoirs reconnus. Elle n’est pas seulement autorisée mais aussi « moralement légitimée ». Günther Anders affirme ne viser à rien d’autre qu’à l’état de non-violence, à l’état de ce que Kant appelait la « paix perpétuelle » : « La violence ne doit jamais être une fin pour nous. Mais que la violence – lorsqu'on a besoin d’elle pour imposer la non-violence et qu’elle est indispensable – doive être notre méthode, ce n'est sûrement pas contestable. »
Il considère que la démocratie, c’est-à-dire le droit d’exprimer sa propre opinion, est devenue impossible parce que, au sens strict, on ne peut plus exprimer quelque chose qui ne nous est pas propre, depuis qu’il y a des « médias de masse » et que « la population du monde s’assoit comme fascinée devant les télévisions ».
Enfin, il considère que « “espoir“ n’est qu’un autre mot pour dire “lâcheté“ ».


L’immense intérêt de cet ouvrage est que, loin de se limiter à la publication de cette prise de position pour le moins clivante, il propose un large éventail de réactions publiques qui permettent au lecteur, au-delà de son propre sentiment, de parcourir tout le champ du débat. Beaucoup s’indignent, bien entendu, crient à l’irresponsabilité (Heinrich Albertz), au « radicalisme verbal » et au « militantisme gueulard » (Wilhelm Bittorf), estiment que nous n’avons pas besoin d’une « Fraction Armée Verte en plus de la Fraction Armée Rouge » (Erich Loest). D’autres admettent que « la tentative de sauver le monde par le recyclage du verre a une valeur didactique limitée et, dans le pire, elle procure à ceux qui produisent les déchets un nouveau délai » (Jürgen Dahl) ou disent carrément « OUI ! Un vigoureux OUI ! » (Axel Eggebrecht), et que la « contestation non-violente » remplit une « fonction de soupape », sans menacer aucun pouvoir (Hans-Helmut Röhring). D’autres doutent que des « actions militantes de légitime défense » poussent vraiment « les irresponsables responsables » à céder, mais qu’elles renforcent  au contraire « la politique d’armement qu’ils exercent contre leurs propres concitoyens » (Prof. Dr Robert Jungk). D’autres préviennent que le « camp armé » n’est jamais en position de provoquer des changements sociaux ou politiques, mais qu’il « a seulement servi à légitimer l’État (nucléaire) fort », qu’il cimenterait et prolongerait l’état d’urgence au lieu de le liquider (Rupert von Plottnitz). D’autres dénoncent « l’hypocrisie répugnante » de l’État, qui croule sous les actes de violence mais impose de rejeter la violence (Joseph von Westphalen).


Dans une seconde interview (imaginaire), parue en janvier 1987 dans la revue autrichienne Forum, Günther Anders précise ses positions. Il rappelle que le droit international comme le droit canon reconnaissent « la légitime défense contre d’éventuelles violences et, à plus forte raison, contre des violences réelles » : « L'état d'urgence justifie la légitime défense, la morale l'emporte sur la légalité. » S’en prendre à Hitler aurait-il été immoral ? Et les « Hitler d’aujourd’hui sont comparablement plus dangereux » du fait des armes qui sont entre leurs mains. Toutefois, « nous ne devons jamais avoir recours à la violence que comme à un moyen désespéré, une contre-violence, un expédient provisoire. Car elle n'a d'autre objectif que d'instaurer un état de non-violence. Aussi longtemps que les puissances établies utiliseront la violence contre nous (et du même coup contre les enfants que pourrons avoir, nous l’espérons, nos enfants), contre nous qui sommes dépourvus de tout pouvoir, nous qu'elles ont à dessein privé de pouvoir – en menaçant de transformer les régions où nous vivons en champs de ruines contaminées ou bien en construisant des centrales nucléaires “inoffensives“ – , (…) nous serons obligés de renoncer à notre renoncement à la violence pour répondre à l'état d’urgence.» « Nous ne recourrons à la légitime défense que dans le but de rendre superflu la nécessité d'y recourir. C'est une “dialectique de la violence“. »
Parce qu'il est un rationaliste, il ne se fait aucune illusion sur la force de la raison, sur sa force de conviction. Il précise encore sa pensée : « Ceux qui prépare l'extermination de millions d'êtres humains d'aujourd'hui et de demain et par conséquent notre extermination définitive ou se contentent seulement d'avoir la possibilité de nous s'exterminer, ceux-là doivent disparaître. Il ne faut plus qu'il y ait de tels hommes. »
« La paix n’est pas un moyen à mes yeux. C'est une fin. »


Ces nouvelles déclarations ont bien entendu suscité de nouvelles réactions. Si Klaus Deterling admet que « ce pouvoir se tient face à l’impuissance des citoyens qui n’ont l'illusion qu'une fois tous les quatre ans de ne pas être impuissants », il dit non à la contre-violence. Hanna Eisenmann rappelle que la Confédération helvétique ne serait pas née si des groupe des résistants n’avaient pas eu recours à la violence pour se défendre contre les actes violents de leurs oppresseurs. Hans-Werner Krauss reconnaît que « depuis Auschwitz, il devrait être clair pour tous que la non-violence des impuissants n'est pas en mesure d'empêcher les puissants de faire un usage immoral de la violence. La discussion actuelle va montrer que les puissants refusent de débattre, ils vont continuer à faire un usage immoral de la violence. »

 

Suivent de nombreux fragments conséquents de ce qui devait devenir État d’urgence et légitime défense, qui approfondissent tous les thèmes déjà évoqués.


Saluons ce pari éditorial de proposer en supplément de cette puissante démonstration d’une implacable et redoutable logique, comme nombre de textes de Günther Anders, plusieurs dizaines de réactions qui démultiplient d’autant le débat, en accumulant des points de vue, plus ou moins pertinents, mais qui ont le mérite, pour beaucoup, de balayer un vaste champ argumentatif. Ainsi chacun, au lieu de simplement adhérer ou de rejeter les thèses de l’auteur, se trouve confronté à une salve continue de raisonnements contradictoires par rapport auxquels il doit se positionner. Une « discussion nécessaire », oui.


Ernest London
Le bibliothécaire-armurier


LA VIOLENCE : OUI OU NON
Une discussion nécessaire
Günther Anders
Traduit de l’allemand par Christophe David, avec les contributions d’Elsa Petit et de Guillaume Plas
170 pages – 17 euros
Éditions Fario – Paris – Juin 2014
editionsfario.fr/livre/la-violence-oui-ou-non/
Titre original : Gewalt – Ja ode nein
Eine notwendige Diskussion
Droemersche Verlagsanstalt Th. Knaur Nachf. GmbH & Co KG, 1987


Du même auteur :

L’OBSOLESCENCE DE L’HOMME

NOUS, FILS D’EICHMANN

LA HAINE