jeudi 4 janvier 2018

Ces événements qui n'existent pas par François Brune Partie 2

D/ La mystique de l’époque

De même que la chaîne des mots forme une phrase porteuse de signification, de même la chaîne des événements, d’actualité en actualité, forme un discours global qui nous dit : voici le réel du monde contemporain, voici l’époque que nous vivons. Il faut donc … y croire.
Et de même qu’on peut écrire une formule fausse avec des mots « vrais » (ayant du sens), de même on peut dresser un tableau du monde parfaitement fictif à partir de faits totalement avérés. Tout est dans l’arbitraire du choix et dans l’art du dispositif. C’est ainsi que s’organise la « religion » de l’époque, avec ses contenus dogmatiques, son culte, ses célébrations rituelles (les grand’messes télévisées) et ses fidèles (dont l’audimat et les sondages mesurent la ferveur). Il faut prendre ici le mot « religion » au sens large, sociologique, que Durkheim lui prêtait, celui d’un ensemble de croyances et de pratiques qu’une communauté estime d’autant plus indiscutable que cet ensemble fonde et confirme son unité.
Une même mystique unit ainsi l’homme de la rue qui s’informe pour « être de son époque » (comme s’il pouvait n’en être pas !) et le journaliste qui promeut, par « l’Info en direct », une radio « moderne et porteuse de toutes les tendances de l’époque » (Philippe Labro, présentant les Instantanés RTL). Lorsqu’il faudra sélectionner et ordonner les informations, on fera donc jouer l’impératif « il faut être de son époque » sur les réalités elles mêmes, ne retenir que celles qui sont recevables (médiatiquement correctes ?), et faire l’impasse sur celles qui ne seraient pas « dans l’air du temps ». Et la boucle sera bouclée…
Il n’est rien de tel, pour maîtriser l’Opinion, que de maîtriser le « réel » sur lequel va s’exercer l’Opinion. L’époque selon les médias correspond à ce « réel » sélectif, partiel, doctrinal. Elle incarne l’idéologie de la modernité, et s’impose, comme toute idéologie, en se prétendant le reflet évident du monde tel qu’il va. Comment l’homme de la rue pourrait il alors nier l’événement qui lui est donné comme émergence du réel ? Comment échapper à l’information, qui est toujours institution, prescription, puisqu’elle se donne comme « le » réel qu’on ne saurait mettre en cause ? Comment échapper de même à la désinformation : ne puise t elle pas sa force dans la crédulité même du public
face à l’événement quel qu’il soit ? Là se situe le pouvoir journalistique, le ressort secret de son rêve performatif.
En décrétant l’époque, il décrète la soumission à l’époque. Comme Big Brother, l’événement vous regarde, aux deux sens du mot : il vous concerne, ; il ne vous lâche pas des yeux. Et gare au mécréant qui ne se laisse pas fasciner, puisqu’il y a toujours du divin dans son surgissement. Si l’événement vous constitue en public, ce n’est pas pour vous transformer en assemblée démocratique, c’est pour vous massifier en foule de fidèles. Et réciproquement, on l’a vu, cette foi de la foule est nécessaire à l’authentification de l’événement. L’exemple de l’émission Loft Story (justement nommée « Big Brother » mais c’était elle qui regardait la foule pour l’empêcher de regarder ailleurs !) est éloquente
à ce sujet. Une campagne « d’information » annonce plusieurs mois à l’avance cet « événement » qui va nous arriver. Au jour dit, une large part du public jeune, en se précipitant sur l’émission pour ne pas manquer pareille nouveauté, crée l’événement.
Surpris par ce mouvement, le reste du public les parents voulant s’informer, les sociologues voulant expliquer, etc.rejoint l’hystérie collective dans le naïf désir d’en comprendre l’ampleur. Les « observateurs » patentés aux éditoriaux prophétiques (ceux là mêmes dont la fonction est de découvrir tous les six mois une mutation sociale), fascinés à leur tour, concluent victorieusement à un phénomène de société inouï, qui prépare une ère toute nouvelle. Et le tour est joué, en attendant qu’un nouvel appel religieux à l’événement qu’il ne faut pas manquer jaillisse au sein des milieux médiatiques : par exemple, le lancement d’un film à gros budget, « made in USA » bien sûr, avec « pour » ou « contre » dans Télérama…
Ce type de battage, en racolant sans fin le « public », fait croire à ce dernier que la valeur d’une information est proportionnelle à l’importance ou au « bruit » de sa diffusion. Plus augmente le nombre de spectateurs, plus la réalité dont on parle « devient » réelle. Plus on est de fous à y croire, plus elle est l’expression de notre temps. Et plus on se « branche sur elle », plus on se sent « exister ».
Mais si le public bon enfant aide ainsi les journalistes à croire à l’importance de ce qu’ils racontent, elle exige en retour d’eux qu’ils nourrissent le besoin qu’ils ont fait naître. Sachant que « l’événement » au sens courant est par nature éphémère et aléatoire, il va falloir produire de « l’événement qui se produit », produire de l’époque représentative de l’époque, qu’il s’agisse d’amplifier les choses les plus futiles, ou de réduire les réalités essentielles à du théâtre médiatique.

E/ L’événement produit, ou la consommation du monde

Dans les médias dominants, financés par la publicité, « l’événement » n’échappe pas à l’idéologie de la consommation : une pub, une info. Le fait que le public absorbe les « nouvelles » au moment où il mange favorise l’amalgame. Ces mêmes journalistes qui se font les bateleurs de l’événement se font simultanément à l’antenne les valets de la propagande commerciale. Ils sont d’ailleurs eux mêmes
les produits stars de leurs médias, que des campagnes célèbrent pour attirer la clientèle. De leurs côtés, les publicitaires qui se disent les hérauts de la modernité, ne manquent pas de « lancer » les
produits comme des « événements »15. Dès lors, un seul et unique effet d’annonce, portant tantôt sur la Marchandise, tantôt sur l’Époque, ne cesse de cultiver dans le public ce que j’ai coutume d’appeler la « pulsion consommatrice ». C’est donc un même impératif collectif, qui nous commande de ne pas manquer les événements qui caractérisent notre époque, et nous enjoint de ne pas manquer les produits qui nous font membres à part entière de la société de consommation. Amateurs d’identité branchée, gobez le tout ! 
Dès lors, dire de « l’événement » qu’il est produit, et non pas qu’il « se produit » n’est pas un mince nuance. L’information n’est plus – et n’a jamais été le miroir du monde : elle est une fabrique d’« événements produits » bien consommables, obéissant aux lois de « l’économie de marché ». Ils doivent ainsi être ciblés (en fonction de l’audience recherchée : on taira donc tous les faits qui « n’intéressent pas les gens »). Ils doivent être autant que possible « consensuels » (histoire de conquérir la plus grande part du marché). Ils doivent être –c’est en quelque sorte leur « emballage » temporel minutés (au bout d’une minute trente, le public se lasserait). Ils doivent surtout être rythmés, insérés dans la chaîne événementielle qui vous empêche de vous déconnecter et vous entraîne dans la consommation simultanée des choses du monde et du monde des choses (le recul critique tuerait l’adhésion réflexe).
Ils doivent aussi, ne l’oublions pas, être toujours nouveaux… ou en avoir l’air : c’est à dire surprendre, engendrer l’ébahissement ou la consternation, en apparaissant comme révélateurs d’une réalité en perpétuelle évolution, et signes d’une époque en constante accélération. Le tout, enfin, doit satisfaire à l’exigence suprême que nous rappelle Alain Accardo : l’événement produit doit « rapporter davantage qu’il ne coûte »16, car il n’est en définitive que le « produit d’appel » qui, en « accrochant » et fidélisant l’audience, l’entraîne dans le tunnel publicitaire dont elle ne sortira plus.
Bien entendu, ce calibrage quotidien bute sur la réalité du monde : il n’y a pas tous les jours de « grands événements » qui semblent s’imposer en soi, ni même de ces faits qui se prêtent facilement au traitement événementiel requis, notamment, par les journaux télévisés. Que faire alors, pour maintenir la foule en état d’hypnose quotidienne ? On peut citer ici, parmi d’autres, deux procédés de fabrication largement éprouvés :
« Créer » l’événement : le procédé est connu. Il s’agit de faire comme si se passait quelque chose qui ne se passe pas. Publier un sondage, par exemple, qui fait croire que le peuple a parlé. Désinformer, lancer de fausses nouvelles suivies de vrais démentis, présenter des montages d’images comme des « interviewes » réelles, nourrir « l’actualité » de bidonnages de toutes sortes, orchestrer de faux débats (autour par exemple de spectacles hardis, de livres problématiques, de phrases dérapages de certains
hommes publics), réchauffer toutes sortes de « viandes froides » ou de « marronniers » (la drogue à la une, le salaire des cadres, la rentrée sociale, les enfants de la télé, la crise de ceci ou de cela), etc. Les journalistes sont aidés en cela, d’ailleurs, par tous les groupes de pression, par toutes les organisations militantes, par tous ceux finalement qui veulent se manifester de façon « moderne », c’est à dire
en « existant médiatiquement ». À côté de cela, le plus commode sera d’inventer des événements parfaitement maîtrisables, voire prévisibles. Les « personnalités » reconnues comme telles (ou produites comme telles), avec leurs actes et leurs oeuvres, sont ainsi une mine inépuisable d’événements produits, surtout lorsqu’elles aspirent elles mêmes à « se produire » pour « se vendre ». Autre filon majeur, les dates, qui découlent de l’arbitraire du temps (cf. note 12) : leur caractère « historique » persuade le public de leur réalité « naturelle », leur programmation « intéresse » tous les « promoteurs » qui ont quelque marque à célébrer ou quelque marchandise à vendre, de sorte qu’on ne compte plus les anniversaires (cinquantenaires, centenaires, morts ou naissances, artistes ou inventeurs), les annonciations, les commémorations, qui sont autant d’événements au second degré (guerres, révolutions, victoires, paix, etc.), et servent à longueur d’année à produire un réel événementiel qui n’existe pas, à dramatiser et nourrir le mythe de l’époque qui est vraiment alors une
représentation imaginaire, idéologiquement prédéterminée.
La célébration de l’an 2000, issue du fétichisme du système décimal et d’une erreur grossière sur la naissance de Jésus Christ, mais vécue comme un fantastique basculement de l’Humanité dans une ère
nouvelle (cf. France Info, le 1012000 à 18h15 : « Toute la terre est maintenant entrée dans l’an 2000 »), illustre parfaitement cette apparente « dérive » collective… ce solipsisme qui est pourtant dans la pure logique du système !
« Corser » l’événement : l’autre procédé habituel consiste à « événementialiser » des faits trop minces ou trop communs. Et ceci, de diverses manières dont l’une, de plus en plus fréquente, consiste à focaliser l’intérêt du public sur l’ensemble des moyens techniques qui ont été nécessaires à la production du fait lui même.
On a par exemple l’événement film, valorisé et survalorisé par des reportages sur les innombrables difficultés de sa réalisation technique, qu’il soit ou ne soit pas « intéressant » en tant que tel. On a l’événement sauvetage d’un sportif en perdition, en pleine montagne, au fond d’un gouffre dont les eaux montent, ou en pleine tempête dans une mer déchaînée : ce fait divers va être surdimensionné
par l’attirail technologique qu’il aura mobilisé (perceuses géantes, grues, hélicoptères, satellites d’observation, etc.). Le « direct » est ici essentiel : lors de l’éclipse de soleil d’août 99, phénomène naturel hautement prévisible et qui a donné lieu à un incroyable battage technologicomédiatique,
on a eu droit sur TF1 à des Mirages qui suivaient en direct « l’événement » en se déplaçant à la même vitesse… Dans tous ces cas, les médias tentent de créer l’impression que le monde entier est déjà mobilisé par l’événement surdimensionné, de sorte que l’audience doit aller à l’audience. Il faut en mettre plein la vue de ceux qui consomment par les yeux. On voit alors « l’information » servir de prétexte à une célébration de la Technique, devenue le véritable événement qu’on célèbre, ce qui n’est bien sûr pas idéologiquement innocent. Mais l’essentiel, c’était que le public ne se déconnecte pas de la chaîne événementielle. Il fallait « satisfaire son besoin ». Son besoin ? Quel besoin ?

3/ POURQUOI S’INTÉRESSE T ON À L’ÉVÉNEMENT ?

A/ Quelques motivations traditionnelles

La curiosité (saine ou malsaine), le désir d’informations qui brisent la monotonie des jours, ne sont pas des tendances d’aujourd’hui. Le goût de « nouvelles »…n’est pas nouveau ! Si l’on va au fond des choses, ce qui appelle en nous l’événement, c’est le grand besoin de divertissement, au sens pascalien du terme : c’est à dire, la profonde nécessité de fuir l’angoisse métaphysique. 
Au siècle de Louis XIV comme au nôtre, le mariage de Mademoiselle, la mort de Madame, les batailles de Louis, les cabales littéraires, les fêtes rituelles du beau monde, les querelles entre puissants, les chasses, etc., d’une part aidaient les privilégiés de la Cour à oublier leur ennui du quotidien, d’autre part leur donnait le sentiment de participer au mouvement de la vie, à tout ce qui bougeait, remuait, faisait parler de soi dans « le monde »…
À la base de cet intérêt pour l’événementiel, il y avait donc, et il y a encore, tout bonnement, la peur de la mort : non pas la mort comme simple épisode terminal de l’existence, mais la mort au présent, c’est à dire à chaque moment la fin de chaque moment, ce que conjure précisément l’actualité en apportant à chaque instant une « nouvelle », un « renouveau ».
De ce point de vue, l’événement même tragique est une sorte de conjuration de la mort, et la consommation des journaux, l’élixir antidestin du soir ou du matin. De sorte qu’il n’y a peut être que deux types d’événements : ceux qui nous font oublier la mort, et ceux qui nous la représentent comme catharsis. L’événement idéal étant celui qui cumule les deux effets : nous faire compatir à la mort des autres, tout en nous faisant oublier la nôtre… Paul Valéry notait déjà, vers 1930 : « Les événements eux mêmes sont demandés comme une nourriture. S’il n’y a point ce matin quelque grand malheur dans le monde, nous nous sentons un certain vide. “Il n’y a rien aujourd’hui dans les journaux”, disent ils. » (« Propos sur l’intelligence », Variété)
Ce désir d’événement est d’ailleurs aussi classiquement un désir de communion dans l’événement, une volonté ou une illusion de participation collective au théâtre du monde que mène le Destin. Ce qu’illustre Bossuet dans sa fameuse oraison funèbre sur la mort de Madame : « Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Madame se meurt ! Madame est morte ! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille ? » « Comme si », dit il.
Les accidents qui frappaient les Grands ne devaient pas manquer, déjà, de toucher les plus humbles…
Mais on comprend aussi, en écoutant Bossuet se faire journaliste, combien le messager de la Mort participe par le verbe au pouvoir du Destin. Celui qui dit la mort partage son empire, l’espace d’un moment. Diffuser l’événement (surtout tragique), c’est en être partiellement le maître, sinon le producteur, c’est en tout cas se donner la supériorité de celui qui sait sur ceux qui ne savent pas encore. D’où, dans toute société, et pas seulement dans le microcosme journalistique, une sorte de rivalité mimétique qui conduit les individus à vouloir être les premiers à savoir pour, aussitôt, écraser les ignorants d’un : « Quoi, tu n’es pas au courant ? » Ainsi, tout consommateur de nouvelles se fait potentiellement journaliste à l’égard de son entourage, c’est à dire détenteur de ce pouvoir d’informer qui est aussi le pouvoir de faire trembler son interlocuteur, en lui balançant « l’événement » dans les gencives…

B/Le désir d’événement, aujourd’hui

Ces motivations traditionnelles demeurent et s’intensifient, grâce aux innombrables possibilités de les satisfaire : multiplication de faits susceptibles d’être connus, de médias capables de les divulguer, de moyens techniques aptes à les dramatiser ; branchement, dès le plus jeune âge, du consommateur d’infos sur ce qu’on lui dit être « le monde d’aujourd’hui » ; pouvoir enfin de zapper d’un « événement » à un autre et de se maintenir toujours en état de diversion. La conséquence, c’est qu’il y a toujours en chacun de nous une sorte d’intérêt potentiel, un « horizon d’attente », une avidité réflexe, qui nous poussent à nous jeter sur l’Info, à faire comme si nous nous intéressions même… à ce qui ne nous intéresse pas, pourvu que cela nous divertisse.
À cela s’ajoutent au moins six traits spécifiques, dont nous avons déjà pressenti la teneur, et qu’il convient de « sérier » maintenant : 

1/ C’est d’abord le puissant vertige de l’évolution, ce mythe d’un temps flèche dont la courbe est forcément ascendante, qui nous garantit que nous progressons avec l’époque qui progresse. « L’actualité va vite. Très vite. Pourquoi se laisser dépasser ? », nous avertit la publicité de France Info.
Il faut coller à l’événement. Participer affectivement, collectivement et virtuellement à « ce qui se passe », fût il le plus futile, ce n’est donc pas seulement être diverti de la pensée de la mort : c’est se sentir croître avec le monde dans le temps même où notre corps régresse, c’est conjurer le sentiment que nous poursuivons un existence mortelle par l’illusion que nous ne cessons de « muter » avec
l’époque en mutation… C’est ainsi qu’Armand Salacrou faisait déjà dire à l’un de ses personnages :« Non ! Non ! Non ! Je ne vous laisserai pas raisonner en 1492 comme on raisonnait en 1482 […] Nous ne sommes plus dans le passé, nous vivons enfin une époque actuelle, contemporaine, définitive. Nous sommes en 1492 et à Florence ! Vous comprenez ? » (La Terre est ronde, 1938)

2/ C’est ensuite, on l’a vu, l’irrépressible « pulsion consommatrice » qui, ne se suffisant pas des biens matériels, a besoin pour s’assouvir de multiplier à l’infini les « biens symboliques ». Comme l’a montré Baudrillard, la consommation de produits débouche sur la « consommation de signes », qui a l’avantage d’être illimitée. Parmi ces produits signes, il y a les événements, avec tout ce qui leur est lié, et l’identité branchée qu’ils vous procurent. Que savoure t on exactement dans la « consommation » d’événements ? Souvent ces mêmes émotions troubles que l’on recherche dans les fictions : la catastrophe (qui m’épargne), la révolte (qui m’honore), la grandeur (du « héros » emblématique auquel je m’identifie), le suspense (qui va gagner la guerre d’Irak ?), la compassion (provisoire), le sadisme (qui me flatte et que je dénonce aussitôt), bref tout un « imaginaire » lié à une complaisante dégustation de soi. 

3/ C’est encore la satisfaction de l’instinct grégaire. L’appétit collectif (d’événements) démultiplie la faim personnelle. Alors que la traditionnelle pulsion d’achat reste souvent individuelle, la « pulsion consommatrice » est à base de pulsion grégaire. C’est pour cela qu’on s’empresse de se brancher aux mêmes heures sur l’information, que l’on veut dés leur sortie voir les mêmes films. La ritualité de
l’événement l’emporte sur l’événement, puisque c’est la chaleur du rassemblement devant le spectacle que l’on recherche. Il faut dire aussi que si notre appétit de nouveau est une conjuration illusoire de la mort, comme on l’a noté ci dessus en citant P. Valéry, cette illusion ne fonctionne bien que si elle est collectivement partagée. Plus on est de fous à croire que l’irruption de l’événement peut réellement combler le vide de notre existence, mieux on oublie la mort de chaque instant, et donc mieux on se porte.

4/ L’événement satisfait aussi, à ce niveau collectif, notre besoin d’un faux semblant de vie démocratique. On se laisse gagner par la vague idée qu’il nous fait citoyens par le seul fait qu’on se branche sur lui, qu’on devient « peuple souverain » en absorbant ensemble et en direct les mêmes nouvelles (notamment « politiques »), et qu’il suffira d’en parler pour accéder au statut d’Opinion… Bref, à condition de le « suivre » assidûment, l’événement nous offre l’illusion d’une participation collective sous les espèces d’une consommation consensuelle. Il devient le « lieu commun » d’un pseudoforum. « Sans les événements, me dit un ami, on n’aurait rien à dire dans les dîners en ville. » Le Directeur de l’Information de TF1 énonce d’ailleurs la règle : « Il faut savoir chaque jour ce qui va faire parler les gens le lendemain »21 On voit que l’arbitraire de l’événement ne s’exerce plus tout à fait au hasard : il faut donner au peuple/public/consommateur du « prêt à opiner»…

5/ En même temps que l’événement fournit au citoyen ce leurre de vie démocratique, il exacerbe en lui une illusion individualiste de domination du monde. Gaston Bachelard, qui se plaisait à entendre en fond sonore les informations du matin jusqu’au soir, n’était pas dupe de cette illusion puisqu’il disait de lui même : « Comme cela, j’ai l’impression que le monde tourne autour de moi. » Mais le grand public, lui, est dupe. Plus nous sommes saisis par les événements, plus nous sommes fortifiés dans le sentiment que « l’époque » existe bien, et que nous nous situons en plein centre, dans ce
fameux « coeur » de l’actualité que les journalistes poursuivent comme le Saint Graal. Qu’importe si les événements sont répétitifs, jamais vraiment nouveaux, factices, mortifères, irréels et théâtraux : la « vérité » médiatique, c’est cette représentation qui joue à être le monde et, répétons le, que les journalistes ont besoin de faire croire pour continuer d’y croire eux mêmes.

6/ Sixième et ultime intérêt qu’on peut trouver à « l’événement », je n’ose à peine le dire car j’allais l’oublier, c’est le désir d’être informé. C’est assez rare. Ce n’est en général qu’un alibi. Mais cela existe. C’est l’exception qui confirme la règle. Car la représentation événementielle a le même avantage que l’imagination selon Pascal : elle est « d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours ».
C/Le solipsisme collectif

Le « solipsisme » est cette conception philosophique selon laquelle le sujet est à lui même la seule réalité existante : le monde qu’il perçoit est donc considéré par lui comme une simple projection de son esprit. Dans son utopie totalitaire, 1984, Orwell décrit une société solipsiste. Les dirigeants, fous de pouvoir, désireux de gouverner la réalité elle même, et voulant donc absolument que le monde soit conforme à leur vision préétablie, obligent la population à discipliner ses pensées pour ne pas le voir autrement. Ils parviennent ainsi à voir eux mêmes les choses comme ils ont réussi à faire croire qu’elles étaient. C’est du solipsisme collectif. Le modèle événementiel qui sévit autour de nous semble avoir la même visée. L’époque et les « événements » (choisis) qui la constituent ressemblent à une vaste projection mentale en laquelle nous devons croire, comme s’il s’agissait de la réalité en
soi, alors qu’il ne s’agit que d’une construction quotidienne, d’un perpétuel cinéma que nous nous faisons à nous mêmes, avec la complicité du journalisme qui nous en a donné le goût. Cette grille solipsiste, qui craint toujours d’être dérangée, ne cesse de se protéger elle même, de se reconstituer à tout moment en produisant des événements types qui confortent ses schémas et en passant sous silence une infinité de « faits réels » (qu’elle s’empêche de voir), ignorant les interrogations essentielles que le monde jette sans fin à l’assaut de la grille. En cela consiste la dictature de l’événement. Cette consoeur de la tyrannie de l’audimat…

Notes :

1/ À vrai dire, « l’événement » était considéré à l’époque classique comme l’issue d’un processus antérieur : il était certes une manifestation spectaculaire, mais la cause n’en était pas occultée.

2/ Parfait contre exemple, lié aussi à l’explosion quotidienne des moteurs « à explosion » : le nombre des morts sur les routes ! Vingt tués par jour, c’est devenu un fait divers, ce n’est jamais un « événement ».

3/ Aussi les producteurs de films, aux USA, appellent ils « technical events » (littéralement : « événements techniques ») ce qu’on traduit par « effets spéciaux ».

4/ Autant l’utilisation des dates est pertinente lorsqu’il s’agit de baliser « l’histoire » et faciliter sa mémoire, autant le « culte » des dates clefs la falsifie en lui imposant des choix arbitraires (cf. la note 10).

5/ On peut se dire que s’il faut trois minutes à LCI pour nous apprendre « quelque chose de nouveau », on doit à chaque fois patienter et s’ennuyer ferme pendant 179 secondes ! RTL fait mieux, en lançant « les Instantanés RTL » (en sept. 98), qui « accélèrent l’info » : il s’agit d’intervenir sur l’antenne « à la seconde même où se produit l’événement », et l’on nous précise que « la configuration idéale est celle qui permet de développer une information tout au long de la journée avec des rebondissements, comme on a pu le vivre lors de la prise d’otage des enfants à Neuilly. »
Cette « ponctualité » inévitable de l’événement est parfois alléguée comme justification par les journalistes : on ne peut s’attarder dans des approfondissements qui lasseraient le public. Cependant, quand ils le veulent bien, nos informateurs savent faire durer l’information sur ce qui leur semble d’importance, comme le montre le rappel, pendant plusieurs mois, chaque soir au journal télévisé, de la situation des otages au Liban, en 1985. Il est vrai qu’il s’agissait de journalistes. Pourquoi ne ferait on pas la même chose avec les 30 000 enfants qui meurent chaque jour ? Pour une raison bien simple : c’est que tout le monde le sait, voyons…

6/ Voici un autre exemple éclairant. Si, au cours de l’année 1999 vous avez entendu prononcer le mot « Titanic », cela n’évoquait certainement pas dans votre esprit l’adjectif « titanique », lui même
synonyme de « titanesque ». Ce à quoi vous avez dû penser, ce n’était pas vraiment non plus à l’histoire effective de ce transatlantique qui a sombré corps et biens en 1912 (cela est redevenu un « fait », ce n’est plus un « événement »). Non, votre réflexe immédiat a dû vous renvoyer au film tiré de ce fait, film phénomène célébré pendant des mois comme « événement » parce que tellement contemporain, et donc ne devant pas être manqué.

7/ On a pu dire : « Parler des choses, c’est les créer. », en grossissant la vertu « performative » du langage (voir notre commentaire, p. 00) Cela est vrai dans la mesure où elles n’existent que dans la conscience qui les entend ainsi nommées. Mais il est vrai aussi que ce « jugement de fait » qui « révèle » leur existence jusqu’alors ignorée est en même temps un « jugement de valeur » qui les pose comme importantes en bien ou en mal puisqu’on en parle, par opposition à toutes celles que l’on tait. Le redoutable pouvoir qu’ont les médias de « juger » le monde à travers la simple « observation »
sélective qu’ils en font, comme on va le voir à propos du « double arbitraire », est déjà inhérent à la langue. Bien entendu, l’ambiguïté de la formule « parler des choses, c’est les créer » ne doit pas pour autant légitimer la manipulation délibérée : faire croire que ce qu’on dit correspond à ce qui existe, faire croire qu’existe… ce qui n’existe pas (voir note 8).

8/ Dans telle émission de radio (Le téléphone sonne) ou de télévision (Le juste prix), on désigne les invités par leur prénom. On réfère bien à leur identité, mais en même temps, cette présentation qui paraît si naturelle n’est pas un choix insignifiant : alors que le patronyme désigne la personne civile, le citoyen dans ses multiples dimensions, le prénom fait voir le sujet dans sa réalité privée, plus intime, plus familiale, décontextée de sa situation sociopolitique. Ce choix est idéologique.

9/ La nomination, comme pouvoir, est donc précisément un pouvoir arbitraire. En parlant d’une « réalité » quelle qu’elle soit, celui qui manie la langue lui donne un certain statut, donc la fait exister ; mais en même temps, il oblige les autres à ne voir cette réalité qu’en fonction du « découpage », de l’étiquetage qu’il lui impose en la nommant. Il leur fait ainsi penser, répétons le, que sa représentation du réel est le réel, ce qui est le fondement de toute idéologie. Un autre bon exemple de l’ambiguïté de la nomination est celui des signes astrologiques : pour celui qui s’en sert de repérage, ils sont une première connaissance, élémentaire, de la voûte céleste ; pour celui qui les croit réellement existants, confondant leur configuration apparente avec des animaux célestes, c’est l’aliénation, le délire, l’horoscope, etc. Car la Grande Ourse… n’existe pas !

10/ Petite anecdote. En 1980, au lendemain du weekend où Jaruzelski prend brutalement le pouvoir en Pologne, j’interroge mes élèves par écrit sur « ce qui s’est passé depuis quarante huit heures ». Leurs réponses doivent rester anonymes : je désire en effet tester leur conscience de l’actualité, croyant encore moi même à l’événement en soi. Et voici que je trouve, parmi la trentaine de textes fort intéressants, une grande feuille blanche où il est écrit simplement : « Je suis vachement amoureuse ». Telle était la réalité, « l’événement » pour cette jeune fille ; et elle n’avait pas tort, car « ce qui se produit » dans le monde n’a pas à prendre la place de « ce que je vis » dans ma vie, ce qui serait précisément une aliénation. Ce simple exemple montre combien la croyance en « l’événement », comme toute foi qui se veut partagée, est potentiellement violente : je désire toujours que l’événement pour moi soit nécessairement l’événement pour tous les autres ; et donc, qu’ils s’y soumettent. Corollairement, qualifier de « non événement » une nouvelle artificiellement grossie, et
totalement dépourvue d’intérêt, a toujours l’inconvénient de laisser entendre qu’il y en a de vrais (en soi)… Seul le fait est véridique. L’isoler/l’amplifier, c’est déjà le falsifier. Véracité d’un fait, mensonge de l’événement qui, en élisant celui ci, néantise les autres…

11/ Ce double arbitraire permet de jeter un double regard sur toute information qui nous arrive, dans le paquet hétéroclite des « nouvelles » quotidiennes. On examinera donc : 

a)d’une part, en fonction de quelle représentation du monde la réalité dont on nous parle a t elle
été choisie ; et jusqu’à quel point est elle isolée ou non de son contexte (socioéconomique) ?

b)d’autre part, au niveau de son traitement plus ou moins « événementiel », dans quel dispositif médiatique et communicationnel elle s’insère, au service de quelle « reconstruction » du réel elle est ainsi soumise (calibrée comme une annonce publicitaire, enrégimentée dans l’idéologie néolibérale,
etc.) ?

12/ L’arbitraire de l’événement, qui se réitère chaque jour, se manifeste sur un fond beaucoup plus général qui est l’arbitraire du temps, tel que le code chronologique nous le fait percevoir. Le temps qui passe existe bien, mais contrairement à ce qu’on répète partout aujourd’hui, il ne « s’accélère » pas, et il est parfaitement indifférent à la façon dont nous le mesurons et découpons. Forts de notre grille décimale, nous croyons voir dans la réalité des secondes, des minutes, des heures, des jours, des semaines, des mois, des années, des siècles, des millénaires, etc. Mais rien de cela n’existe en soi, c’est de l’invention, de la convention humaine. Pratique sans doute, mais arbitraire. Nous célébrons des « dates », mais elles ne sont rien par elles mêmes. Nous célébrons des « anniversaires », mais ils n’existent que dans la grille événementielle que nous projetons sur le Temps. Le « ce qui se passe, ce qui se produit » ne prend sens que dans le cadre du mythe occidental selon lequel le « Temps » est « Histoire » : grille de perception d’autant plus imaginaire que nous avons inventé une époque dite « préhistorique » où, justement, tout semblait figé avant de vraiment « commencer ». Alors est arrivé, comme Zorro sur son cheval, le Progrès. 
On pourrait de même parler d’un arbitraire de l’espace, avec ses découpes bien humaines, ses pays et ses frontières, son local et son global, ses ethnocentrismes, sa représentation hiérarchique de la planète avec le Nord en haut et le Sud en bas, sa toute nouvelle perception réduction de la Terre au fameux « village planétaire », etc. Cette grille spatiale sert à « cadrer » l’événement, comme la caméra cadre les images d’un film, en produisant les mêmes « effets de réel », au moyen des mêmes artifices, qui toujours en montrant, cachent ce qui reste dans l’ombre….

13/ Vouloir « représenter le monde tel qu’il est », si l’on y réfléchit bien, est une délirante absurdité. Il faudrait d’abord le connaître. S’agissant de la moindre « réalité », il faudrait à la fois la vivre du dedans et la voir du dehors, dans toutes ses dimensions, et sous tous ses angles… De plus, l’entreprise même qui consiste à observer/connaître/représenter une réalité contribue, par son incidence, à la modifier, et l’on sait que c’est sur ce point que butent nombre d’observations scientifiques. Enfin, le journaliste, le sociologue, l’écrivain, le peintre ou le cinéaste qui tente de « représenter » « le monde tel qu’il est », faisant lui même partie de ce monde qu’il envisage de représenter, devrait s’inclure dans son tableau. Vaste programme !

14/ Vouloir être au coeur de l’actualité est un préjugé romanesque. Stendhal le montre bien en décrivant les étonnements de Fabrice del Dongo à Waterloo : le jeune homme ne comprend rien à ce qui se passe, mais s’écrie néanmoins : « J’ai vu le feu ! Me voici un vrai militaire. »… Vrai militaire, ou apprenti journaliste ?

15/ Les exemples sont légion. Carrefour lance ainsi, en octobre 1999, un « discount historique » pour « célébrer la fin du siècle ». Au même moment paraît dans le métro cette annonce révolutionnaire : « Mardi 121099 : le Printemps légalise le shopping pour hommes ». Le 15112003, la « nouvelle Golf » est présentée dans les journaux comme « un résumé de ce qui s’est passé dans le monde aujourd’hui ». Mais la palme revient à La Redoute, qui tient à la disposition de ses clientes un Guide « Événement », et leur envoie, avant les fêtes, un « Chèque événement Noël » à déduire des achats… jusqu’au 24 décembre ! Dépêchez vous.

16/ Alain Accardo, Derrière la subjectivité des journalistes, colloque du CRAC, Valence, novembre I999.

17/ Non pas que les faits manquent, il en est de cruciaux que les médias passent sous silence. Mais ce qui parfois leur manque, ce sont des faits bien nets et bien dodus, bien repérables et bien amplifiables, allant clairement dans le sens de l’idéologie dominante, du mythe de l’époque.

18/ L’événement est une « parole », disions nous, dans la mesure où les faits célébrés comme tels ne sont choisis que pour ce qu’ils « signifient ». C’est encore plus vrai lorsque des manifestants, désirant ressaisir à leur profit l’arbitraire de l’événement, ne « créent l’événement » (défilés, bris de vitrines, violences, arrestations, etc.) que pour se faire entendre au journal de 20 heures. 

19/ Les historiens s’accordent pour dater la naissance de Jésus Christ environ quatre ou cinq ans avant l’ère chrétienne. Même si l’on accepte l’arbitraire du calendrier chrétien, en tant que mesure conventionnelle du Temps planétaire, force est de constater que l’an 2000 a été célébré avec plus de quatre ans de retard sur la marche du monde ! Erreur historique, dont la seule consolation se trouve peut être dans le nombre de sympathiques bébés qu’elle a engendrés ! Mais allez vous dire, chacune de ces naissances n’est elle pas un événement en soi ? Certes non ! Une naissance étant un fait essentiel qui, selon ma grille humaniste, est genèse d’un infini, ce serait en réduire l’importance que de la nommer « événement ».

20/ Pour justifier cette dramatisation de l’actualité, on emploie parfois un argument pédagogique : il faut accepter de « saisir » les gens par un peu de sensationnalisme, car c’est déjà les informer, les « intéresser », et donc les préparer aux éclairages qui vont suivre. L’ennui, c’est que l’événement, devenu drogue, ne peut attendre. Pas de pause réflexive ! La chaîne événementielle commande : il faut que le paroxysme de l’événement présent soit immédiatement suivi du paroxysme de l’événement suivant, de sorte que le « recul » qui permettrait une prise intelligible sur le monde, dans la logique des médias actuels, est structurellement impossible. Ce qui n’est sans doute pas un hasard (cf. note 23)

21/ Cité dans le Canard enchaîné du 29/10/03, p.4.

22/ Anecdote. En allant chez un voisin vers 15h30, le 11 sept. 2001, je le vois focalisé sur les tours qui s’effondrent à New York. J’apprends par la même occasion « l’événement », qui me semble aussi irréel qu’un film catastrophe. Pour ne pas déranger mon ami dans sa fascination, je lui propose de revenir le soir après le journal télévisé. Il m’informe alors de ce qu’on vient d’annoncer sur sa chaîne : le journal de 20 heures sera prolongé toute la soirée. Et d’ajouter : « Heureusement, d’ailleurs, parce qu’il n’y avait vraiment rien, ce soir, à la télé »... Au même moment, Le Monde préparait son grand titre du lendemain : « L’Amérique frappée, le monde saisi d’effroi ». Nous sommes décidément tous
américains, mais chacun à sa manière…

23/ S’il est vrai que, dans toute société, le solipsisme inhérent au langage menace l’ensemble du discours public, il faut noter qu’il y a des différences dans la nature des discours (certains
démasquent précisément l’aliénation qu’entretiennent les autres) et des degrés dans la responsabilité de ceux qui les tiennent. Tout dépend de qui parle à qui, et dans quelles conditions, au sein de champs politiques et sociaux où l’idéologie dominante sert les pouvoirs dominants. Alain Accardo, qui a lu ce chapitre estime que je ne mets pas assez l’accent sur cet aspect. Il a raison. S’il y a un arbitraire de l’événement, en effet, cet arbitraire ne naît nullement du hasard : les déterminations sociales ou économiques sont là pour faire "produire" aux journalistes la vision falsifiée du "réel" dont ont besoin, pour maintenir leur domination, les intérêts et les puissances qui mènent le monde. Ainsi, précise Alain Accardo, ce qu’on peut essentiellement reprocher aux journalistes, « c’est de se complaire dans une aliénation spécifique qui fait d'eux des manipulateurs manipulés, à la fois victimes et complices d'un abominable système de domination sociale. De quoi la vision journalistique des faits souffre t elle le plus ? De ce que l'esprit humain est infirme et ne parvient jamais qu'à une vision fragmentaire, arbitraire et fantasmée du réel, ou bien de ce qu'elle est soumise à des déterminations historiques, économiques et sociales qui font que la vision journalistique du réel est AUSSI, par ses lacunes, son arbitraire et ses fantasmes propres, la vision dont le néolibéralisme
a besoin aujourd'hui pour asseoir et légitimer la domination mondiale du Capital ? » 
Des deux, bien sûr. Merci, Alain.

mercredi 3 janvier 2018

Ces événements qui n'existent pas par François Brune Partie 1

Le modèle événementiel en question

11 septembre 2001, New York : 3000 personnes périssent dans l’effondrement de deux tours, à la suite d’une attaque terroriste.
C’est un événement. Immense, infiniment commenté, tragique. L’Apocalypse, a t on
dit...
Chaque jour, sur Terre : 30 000 enfants de moins de cinq ans meurent de malnutrition et de maladies infectieuses.
C’est un fait. Regrettable. Parfois rappelé, au hasard des infos…

Mais alors, qu’est ce qu’un « événement », parmi les milliards de faits qui à tout moment émaillent la surface de notre planète ?

1/ LA NOTION D’ÉVÉNEMENT

Cinq éléments plus ou moins constituants permettent de caractériser la notion d’événement. Chacune de ces approches nous permet de mieux voir en quoi l’emploi de ce terme trahit les réalités qu’il feint de traduire.

A/ L’événement, c’est ce qui advient, ce qui se produit en dehors de toute prévisibilité.

C’est la définition en quelque sorte étymologique1. Ce qui advient (evenit) ne prévient pas. Cela semble surgir tout à coup, comme un effet sans cause. Il faut même
que l’on soit surpris. Lorsque « ce qui se passe » est devenu habituel, on a l’impression qu’il ne se passe rien… Plus est brutale l’information qui « éclate » soudain dans le champ médiatique, plus elle semble mériter le nom d’événement – l’exemple type étant celui de l’explosion accidentelle dans une usine ou un immeuble.
Bien entendu, ce mot (avec son éclat) renvoie toujours à une certaine réalité. Mais il importe dès à présent de distinguer :
– d’une part la réalité en soi ainsi qualifiée, qu’on supposera complexe et multidimensionnelle ;
– d’autre part, l’acte qui la nomme événement (ou la dramatise comme telle), choisissant de percevoir et montrer cette réalité avant tout sous son aspect phénoménal, voire épiphénoménal.
Certes, lorsqu’il y a manifestation inattendue de quelque chose, on devine qu’il y a une multitude de causes et d’effets qui faudrait débrouiller pour expliquer et comprendre vraiment le phénomène. Mais précisément, s’empresser de nommer un fait « événement », c’est privilégier une modalité de perception et de représentation qui l’enferme dans son surgissement, par opposition à d’autres formes de saisie du réel. On se laisse aller à ce bon vieux présupposé idéologique selon lequel toute chose n’est en ce monde que le fruit d’une génération spontanée, à mille lieues de l’approche analytique qui tente de saisir l’intelligence des choses et de leurs interrelations.
Très vite, l’effet de surprise, le frisson soudain, deviennent le critère essentiel de l’événement, et conduisent le journaliste à ne chercher dans le réel que ce qui va produire ce frisson, être spectaculaire, photogénique, télégénique3, etc. Et à en répéter les images en boucle, pour amplifier l’en soi de la chose, son irruption hors toute causalité, au lieu d’en expliquer la genèse. Faut il souligner que cette approche événementielle du monde est par nature dépolitisante, puisqu’elle déconnecte de leurs causes multiples toutes les réalités dont elle parle, soit qu’elle les falsifie par les exigences de la mise en scène, soit qu’elle les feutre en en masquant la dimension spécifique (c’est ainsi qu’on parlait des « événements d’Algérie », note Barthes, pour éviter de prononcer le mot « guerre ») ?

B/ L’événement, heureux ou non, se présente le plus souvent comme l’effet d’un destin ou d’une providence.

C’est dans la logique de ce qui précède : puisque le fait ou le phénomène apparaît comme un effet sans cause apparente, il est immédiatement interprétable comme un signe du destin, comme une faveur ou une défaveur des dieux. La religion de l’information, à l’image des religions traditionnelles, célèbre toujours dans l’événement une dimension métaphysique (parfois très explicitement, voir Football et idéologie). L’exemple type est ici le décès de la princesse Diana, qui a donné lieu, rétroactivement, à la présentation hagiographique de son existence.
Bien entendu, ce sont le plus souvent les catastrophes (et pas seulement les catastrophes « naturelles ») qui donnent lieu à la présentation de l’événement comme le fruit, dans le théâtre du monde, d’un Deus ex machina qui conduit tout en fonction de ses desseins secrets. Le chœur tragique des éditorialistes, en orchestrant l’émotion collective (qu’il contribue à produire), ne manque pas de renforcer au passage la vision dépolitisée du monde soulignée ci dessus.
Il est vrai que, de plus en plus, la meute journalistique cherche maintenant des responsables et multiplie les entretiens qui accusent (cf. la catastrophe de Toulouse en 2001, ou le « crash » du Boeing égyptien, début 2004). Mais dans la perspective métaphysique où les médias se placent majoritairement, cette recherche s’apparente surtout à une quête de coupables, propre à nourrir l’écoeurement de la foule en « trompant » sa faim de causalité. Car ce ne sont pas de vraies explications, qui lui sont offertes, ce sont des sacrifices expiatoires. On ne sort pas de la magie du lynchage, qui vise à apaiser les dieux plutôt qu’à rendre justice aux hommes.

C/ L’événement désigne aussi, bien sûr, dans la foulée des amplifications précédentes, tout fait qui paraît réellement d’importance, notamment d’un point de vue historique.

Le mur de Berlin peut être considéré comme l’exemple type de cette acception du mot. De même la bataille de Waterloo, ou encore l’effondrement des twin towers en sept. 2001. Les historiens, les éditorialistes sérieux nommeront « événements » ces faits jugés capitaux : ils « font date », en effet; après eux, « plus rien ne sera comme avant » dans l’histoire de tel ou tel pays…
Mais ce sens, qui semble si bien contredire le caractère épiphénoménal des précédents, n’en reste pas moins tributaire. En se centrant sur telle « date clef », en associant l’historicité du fait signalé à son déroulement souvent spectaculaire, l’historien qui l’érige en événement ne se départit pas de cette vision du monde qui confond le symptôme et la cause. Il tombe sous le coup de cette sentence de Montesquieu : « Si le hasard d’une bataille –c’est à dire une cause particulière, a ruiné un État, il y avait une cause générale qui faisait que cet État devait périr par une seule bataille. »

Ainsi, celui qui privilégie la bataille comme événement historique risque de manquer l’analyse du réel, celle qui montre en quoi l’irruption de ce fait n’avait rien de surprenant, mais ne fut que la partie visible (phénoménale) d’un essentiel qui est ailleurs, le complexe enchevêtrement des causes profondes : c’est ainsi que, replacé dans son contexte, l’attentat du 11 sept. 2001, ne fut qu’un petit effet boomerang d’une violence américaine qui n’a cessé de sévir dans le tiers monde depuis plusieurs décennies.
On le dit d’ailleurs de plus en plus : n’en déplaise aux médias dominants, « l’histoire événementielle » n’est pas l’histoire véritable. Même dans son acception historique, l’« événement » n’existe donc que dans la vision événementialiste de celui qui le nomme comme tel.

D/ L’événement, dans son emploi le plus fréquent, se définit par son immédiateté.

Il est indissociable de l’instant présent où il fait « irruption ». Son acuité se mesure à son caractère minuté, à son instantanéité : la Chaîne Info (LCI) nous promet ainsi un événement toutes les trois minutes5... Quand « ce qui se produit » dure des mois ou des années, cela devient vite trop banal pour mériter le nom d’événement, et être vécu
comme tel : ce fut le cas par exemple, entre les deux guerres d’Irak, où les dix ans d’embargo meurtrier et de continuels bombardements américains apparaissaient comme des informations de routine.
Mais même lorsqu’un événement de taille se produit « à chaud », son usure peut être fort rapide : au bout de cinq jours, la seconde guerre d’Irak donna ainsi lieu à un gavage d’informations creuses qui laissaient le public sur sa faim (on savait que les troupes américaines progressaient, qu’elles finiraient par gagner, etc., mais, mais… il n’y avait rien de nouveau !). Continuer d’en parler, c’était saturer « l’actualité » de ce que l’on savait déjà, c’était arrêter la chaîne événementielle en empêchant tout nouvel événement de se manifester, au grand dam du public.
L’événement doit absolument être « actuel », ou n’être pas.
Or, cette immédiateté de « ce qui se passe », et qui doit passer pour céder la place à ce qui doit encore advenir, est aussi ce qui confère à l’événement son caractère impératif : il ne faut pas le manquer. Ou alors, ce serait manquer ce qui nous arrive, à travers tout ce qui entoure et détermine hic et nunc nos existences. On peut ici rapprocher deux verbes qui ont la même racine, l’anglais To happen et le français happer.
L’événement que je veux « saisir » est lui même « saisissant. En même temps que je crois le happer, c’est lui qui me happe, qui me « surprend » et me prend, comme tout
« happening » qui se respecte… La notion d’événement comporte donc en puissance le vertige du consommateur consommé, tel qu’il est régi par le spectacle publicitaire : c’est en s’offrant à la possession que le produit possède celui qu’il met en état de besoin.

E/ L’événement n’existe que dans le regard du public ; mais aussi, le public n’existe que dans sa saisie de l’événement.

Il n’y a pas d’événement en soi. Il peut seulement y avoir événement pour. Je voyage en TGV, un train jaillit en sens inverse : pour mes voisins et moi, l’événement frémissant, c’est ce jaillissement du rapide qui nous croise. Mais pour les voyageurs d’en face, l’événement, c’est notre TGV qui les fait frémir en passant, à la même seconde. L’événement et son « public » ne cessent d’être relatifs l’un à l’autre, ne cessent de se créer mutuellement. Le public des médias a ainsi besoin, pour se constituer comme tel, d’être saisi par l’« événement ». Et corrélativement, l’événement a besoin de l’attestation du public pour exister : il ne peut éclater comme actuel que dans le regard du plus grand nombre. Sinon, il n’existe pas.
D’où le besoin qu’ont les professionnels des médias de l’approbation du public, comme pour croire eux mêmes à l’importance objective de ce qu’ils présentent comme événements. Ce protocole de ratification se reproduit maintes fois : on se précipite vers les sondages, on recueille à la va vite l’avis des personnalités qui adorent opiner dans les médias, on court les rues pour récolter quelques micro-trottoirs, on met en scène les réactions des gens… et l’on en déduit gravement, puisque la rue réagit à l’événement, que l’événement était bien un événement ! Un million de morts de faim, en Afrique, en présence d’un seul témoin, c’est une réalité affligeante ; un enfant qui meurt à la télévision, devant un million de spectateurs, c’est un événement.

2/ L’ARBITRAIRE DE L’ÉVÉNEMENT

La notion d’événement doit être considérée comme un cas particulier de la nomination du monde, celle-ci reposant sur un double arbitraire.

A/ Le double arbitraire du langage

L’arbitraire de la sélection. Nommer une chose, c’est la choisir et l’isoler pour la « saisir ». Ce repérage la fait exister aussitôt dans le langage : une part du monde, jusqu’alors informelle, émerge à nos yeux et prend en quelque sorte le statut de « réel».
Toute langue qui s’élabore, en répétant indéfiniment cette opération, forme un système de mots qui semble refléter les structures du réel mais qui, en vérité, n’en constitue qu’une image partielle et toujours provisoire, une « construction » empirique au gré des aléas de l’histoire, une représentation. La comparaison entre les langues montre combien est arbitraire ce repérage sélectif, ce pré-découpage du réel par lequel chacune quadrille le monde à sa façon. Tout langage est infiniment lacunaire et approximatif, si l’on en juge par la complexité du monde, mais il n’en forme pas moins un système d’interprétation du Réel qui, si pratique et si riche qu’il soit (c’est là le « génie » de la langue), doit tout de même être considéré pour ce qu’il est : une grille idéologique. L’illusion des usagers d’une langue, c’est alors de prendre cette nomination sélective pour un reflet objectif des choses, et de croire qu’ils « possèdent » la réalité du monde à travers le réseau des mots. Or, cette illusion est dominante en nous. Elle nous devient « naturelle » avec la pratique du langage. On dit couramment qu’il faut « appeler les choses par leur nom » , oubliant que la nomination ne les saisit que par le petit bout de nos lorgnettes savantes, qu’elle les ordonne selon des concepts bien arbitraires, et impose à chaque locuteur une perception pré-construite, donc tronquée, du réel. C’est ainsi que, selon Cl. LéviStrauss, une ethnie n’a qu’un mot pour dire à la fois « joli et jeune » et un autre pour dire « vieux et laid »… Il est vrai que notre langue médiatiquement correcte progresse à grands pas vers ce type d’indistinction.
L’arbitraire de la désignation. Le vocable qu’on invente ou choisit pour désigner une réalité est en principe sans rapport avec la chose signifiée. À l’arbitraire de la sélection (le découpage qui fait exister les choses) s’ajoute ainsi un second arbitraire,celui des signes dont on les couvre. C’est par convention qu’on appelle « arbre » un arbre : il n’y a pas de lien naturel entre le signe et la chose signifiée.
Mais cet arbitraire de la désignation est, lui aussi, méconnu et nié par notre usage quotidien de la langue : nous identifions à tout moment la réalité d’une chose au nom qui la désigne (à commencer d’ailleurs par nos propres noms et prénoms, lorsque nous disons « Je suis X, Je suis Y »). Mus par la « tendance à l’expressivité » (que les linguistes appellent aussi « tendance iconique ») nous nous plaisons à entretenir cette
« illusion réaliste » selon laquelle, chaque chose « ayant son nom », chaque « nom » dans ses sonorités mêmes est comme « l’essence » de la chose. Dès lors, il suffit de jouer sur les mots (chargés de « connotations ») pour tenter de colorer ou modifier la « nature » des choses que l’on nomme, et « l’identité » des gens dont on parle. C’est ce que nous faisons couramment lorsque nous définissons, présentons ou jugeons autrui. À chaque fois que nous « désignons » quelqu’un, nous montrons cette personne selon un certain angle, nous voulons la faire voir selon un certain point de vue. Nommer, c’est toujours plus ou moins enfermer dans une « essence », même lorsque le propos est flatteur. La nomination se veut ou se croit toujours plus ou moins « performative » (cf. le commentaire de ce terme, pp.0030).

B/ Le double arbitraire de l’événement

Cas particulier de la Nomination, la notion d’événement est le fruit d’un « arbitraire » double, lui aussi : tant dans le « prélèvement » de réel qu’il effectue sur le monde que dans l’emballage dont il le revêt pour nous le livrer. Aucun événement n’existe en soi, chacun on l’a vu existe pour : c’est le témoin, le journaliste ou l’historien qui le saisit et le répercute comme tel. Certes, un certain nombre de réalités existent bien en elles-mêmes, et de façon parfaitement incontournables puisqu’elles sont. Mais les nommer « événements » est bien un acte arbitraire qui dépend de ceux qui en parlent, en fonction de leur subjectivité ou de leur idéologie. Et ceci, aux deux niveaux que nous
avons distingués : La sélection, d’abord. Parmi les milliards de phénomènes ou de simples faits qui se produisent à travers le monde au même instant, dans tous les pays, dans toutes les classes, dans toutes les vies, celui qui ose décider d’en nommer certains « événements » (en fonction de quels critères ?) les produit évidemment comme tels bien plus qu’il ne les constate. Une grille mentale est à l’œuvre qui, en sélectionnant ceux-ci (prétendus « représentatifs »), revient du même coup à évacuer tous les autres de la vaste Réalité. Quels que soient les médias dont on étudie la « représentation du monde » (avec leurs rubriques privilégiées, leurs hiérarchies plus ou moins implicites, leurs titres et gros titres censés « prouver » l’ampleur des faits annoncés, les publicités qu’on y observe, etc.), on s’aperçoit vite que celle-ci ne représente… que leur représentation du monde : ce schéma mental, cette « vision des choses » déjà en place dans la tête des journalistes, et souvent à leur insu. Comme l’écrit magistralement Alain Accardo, « Les journalistes croient ce qu’ils racontent parce qu’ils racontent ce qu’ils croient. » Le modèle événementiel qu’ils ont intériorisé les conduit à ne lire, dans le monde, que les « événements » confirmant l’idée préconçue qu’ils se font du monde…Dans ces conditions, il va de soi que le pot pourri d’informations hétérogènes qui constitue « l’actualité » ne donne jamais qu’un tableau partiel, partial, et mensonger, de cette « époque » que les professionnels prétendent hautement refléter ou « couvrir ».
Le concept même d’actualité est un coup de force quotidien : d’une part parce qu’on pourrait chaque jour faire la liste d’une multitude d’actualités qui sont exclues de l’Actualité avec un grand A, d’autre part parce que cette dernière est une vue de l’esprit, une promesse démiurgique et totalitaire, comme l’indique d’ailleurs la lettre même du slogan de France Info : « Le monde en direct, 24 heures sur 24 ». On pourrait en dire autant de journaux qui se donnent comme titre : L’Événement, Le Monde, Le Temps…Quelle forfanterie !
La désignation, ensuite. Le mot « événement », on l’a compris, est une étiquette, un prisme, une modalité d’énonciation qui renvoie à certaines réalités, mais qui n’est pas la réalité. L’événement apparaît comme le texte de ce dont le fait est le simple prétexte. En collant donc la catégorie « événement » sur certaines réalités factuelles, comme si elle leur était transparente, le journaliste nous oblige dès lors à les voir ou à les propager comme des phénomènes ayant surgi ainsi par génération spontanée (cf. les cinq traits définissant la notion d’événement). On a beau savoir la minceur (voire l’inanité) d’un fait, son traitement événementiel (grand titre à la une, énonciation dramatisante, rythme qui fait entrer dans la supposée cadence de notre temps, etc.) capte notre attention comme s’il s’agissait d’un grandissime effet de l’époque, comme si le « mot » façonnait la chose… Comme si la nomination journalistique procédait d’un vertige démiurgique désireux de « créer » le monde à coup de performatifs ! Or, même lorsqu’il s’agit d’une réalité qu’on peut juger importante, la percevoir ou la montrer comme événement, en la couvrant des signes arbitraires de l’événementialité, c’est prétendre épuiser cette réalité dans la considération de son seul aspect phénoménal. C’est donc la dénaturer, la « dépolitiser », s’interdire de l’appréhender sur le mode de l’analyse rationnelle. Et priver simultanément de cette approche ceux que l’on « informe ». L’arbitraire de l’événement, qui règne sur l’Information moderne et régit ceux qui l’ont en charge, c’est cette terrible réduction idéologique, cette imposture qui ne cesse de réduire le Réel à l’Actuel, de ne saisir les
faits que comme des « nouvelles », bref de « nommer » le monde selon la grille événementielle en faisant croire péremptoirement que c’estçalemonde11.

C/ Imposture et pouvoir.

Cette imposture, souvent inconsciente d’elle-même, qui dit représenter le monde ''tel qu’il est'', alors qu’elle le construit en usant d’un code arbitraire prétendument ''naturel''12, était déjà celle du roman réaliste à la fin du XIXe siècle. Nos romanciers
faisaient des enquêtes, sélectionnaient des faits jugés « représentatifs », puis inventaient intrigues et personnages qu’ils mettaient « en scène » et, par les jeux de l’écriture, ''recomposaient'' le réel. Le résultat, c’est que leurs romans avaient l’air d’autant plus ''réalistes'' qu’ils étaient misérabilistes. S’ils étaient représentatifs, ce n’est pas du ''monde tel qu’il est'', mais d’une vision du monde « naturaliste » tout à fait datée, que le romancier partageait avec des lecteurs tacitement d’accord pour identifier cette « représentation » arbitraire à ''la'' réalité. Ce qui amuse, après coup, c’est la prétention de nos artistes à vouloir posséder ainsi la vérité du monde. Derrière cette prétention, il y avait comme un désir de pouvoir… L’un des meilleurs d’entre eux, Maupassant, n’était d’ailleurs pas dupe : « Les Réalistes de talent devraient plutôt s’appeler des Illusionnistes. » écrivait-il (Préface de Pierre et Jean). Cette prétention se retrouve chez le journaliste de talent, son cas étant tout de même plus grave en ce qu’il prétend refléter cet inaccessible monde tel qu’il est en le limitant à l’instantané du monde tel qu’il paraît.
Certes il y a une fatalité du « journalisme » qui, par définition, se donne « le jour » présent pour cadre et pour objet. Prisonnier du « quotidien », devant la complexité du réel, l’homme des médias est sans doute excusable de n’en donner qu’une représentation tronquée. Le problème, c’est qu’il se vante de tenir un discours objectif sur la réalité, qu’il présente sa mise en scène de certains faits comme la photo du « monde en direct », et ne veut surtout pas reconnaître cet « arbitraire » de l’événement qui le traverse ou qu’il manipule, chaque fois qu’il « couvre » des situations dont il croit ou décide qu’elles sont significatives de notre temps…
Cette cécité quasi professionnelle est sans doute révélatrice de ce qu’elle masque : un pouvoir. Car il faut bien en venir à la question sensible : pourquoi, pour quoi, veut-on

faire du journalisme ? Pour informer ? mais de quoi, le réel est si vaste ? Pour vivre intensément en se situant toujours ''au cœur de l’actualité'' ou de l’époque, mais ce serait laisser croire que l’époque a un ''cœur'' comme on croyait jadis que l’univers avait un centre ? Pour posséder le monde en le représentant ? Ou pour posséder ses lecteurs/spectateurs en leur imposant cette représentation du monde ? À vrai dire, si comme le dit Orwell le vrai pouvoir est le pouvoir sur l’esprit d’autrui, si comme le dit Barthes « discourir c’est assujettir », si l’acte de nomination du monde est en même temps prise de pouvoir sur la conscience de ceux qu’on conditionne à voir le monde tel qu’on le nomme, alors on comprend la propension du discours médiatique à réduire le monde au modèle événementiel et à se donner sur la foule le pouvoir de ceux qui ont ''les clefs de l’actualité''. Ce faisant, les maîtres des médias se font maîtres… ou plutôt ''prêtres'' de l’époque, dont ils célèbrent à toute heure du jour et de la nuit les divines manifestations événementielles.

mardi 2 janvier 2018

BESOIN Encyclomedie Anarchiste


Privation ou sentiment de privation, qui porte à désirer. Il faut distinguer les besoins de première nécessité et les besoins de luxe. Pour satisfaire leurs besoins de luxe, toujours croissant, les possédants n'hésitent pas à rogner sur les besoins de première nécessité des travailleurs. Pourtant, à peu de chose près, les besoins de tous les hommes sont identiques. Le travailleur, aussi bien que le parasite enrichi, sent lui-aussi, le besoin d'un peu de bien-être ou de superflu, pour rendre sa vie plus agréable. Mais la société actuelle ne lui reconnait qu'un besoin : le besoin de pain, pour qu'il puisse continuer à subsister et à travailler pour le plus grand profit de la caste dirigeante. Il en est de même pour les besoins intellectuels. L'ouvrier aimerait souvent à s'instruire comme les fils fortunés de la bourgeoisie. Mais la société, voulant qu'il demeure dans son ignorance, lui en refuse les moyens. Elle estime que seules les classes privilégiées ont besoin d'une nourriture intellectuelle. Quant aux travailleurs, c'est à peine si, dans ce domaine, on leur reconnait un peu plus de besoins que les animaux. Seule la Révolution sociale pourra rétablir l'équilibre des besoins humains et supprimer ces odieux privilèges de classe.

BESOIN.

C'est du besoin que sont nés les arts, les industries et les philosophies. Le besoin a créé l'homme. Il en a fait un être sentant et pensant. C'est par le besoin que l'homme est sorti de l'animalité. Aux prises avec la nature, les premiers hommes ont été obligés de lutter pour vivre. Même en mettant à leur disposition ses immenses ressources, cette nature ne les a point dispensés de l'effort. Comme tous les animaux, l'homme a éprouvé le besoin de se réaliser, tantôt en s'adaptant aux circonstances, tantôt en les combattant. L'homme a 500.000 ans a dû s'ingénier pour découvrir les moyens capables d'assurer son existence. Cet homme était surtout préoccupé de pourvoir à sa nourriture, mais dans cette recherche constante son cerveau a réfléchi, et lentement, l'hominien tertiaire a pris conscience de lui-même et de l'univers. C'est le besoin qui a créé les différentes races d'animaux qui se sont succédé sur le globe depuis l'apparition de la vie. Supprimer le besoin, vous supprimez la création. Les besoins, c'est la vie entière. L'esprit a ses besoins, comme le corps. L'homme a besoin de pain idéal autant que de pain matériel : la beauté, sous toutes ses formes, lui est nécessaire. L'histoire des besoins, c'est l'histoire de la civilisation humaine. « Les vrais besoins de l'homme ne sont autre chose que les nécessités de la nature », disait Rousseau. L'homme cherche ce dont il est privé : il lutte pour le conquérir. Ceci est vrai pour la vie morale comme pour la vie physique. L'homme a autant besoin de liberté (sous toutes ses formes) que de nourriture. Manger et penser, c'est être libre. Ce qui caractérise avant tout le besoin, c'est une privation, un manque, l'absence de quelque chose. « Tout désir est un besoin, une douleur commencée », d'après Voltaire. Celui qui désire quelque chose souffre. Cependant, sans désirs, que serait l'homme ? L'être supérieur souffre du manque d'idéal : il espère toujours que de la douleur humaine naîtra une humanité meilleure. Seule, l'impuissance n'espère rien, ce qu'elle espère, ce sont des choses insignifiantes. Le besoin crée l'An-archie (ne pas confondre avec la pseudo-anarchie des dirigeants), c'est-à-dire le Progrès, le rêve du meilleur. ― Envisagée du point de vue individualiste, la question du besoin s'éclaire. Si les mêmes besoins conviennent à tous les hommes, il faut tenir compte des différences de tempérament. La santé pourra rentrer en ligne de compte. L'un peut résister à une grande fatigue : un autre offre moins de résistance, d'endurance. Chez le même individu, à différentes époques de sa vie, les besoins ne sont pas les mêmes. Certains jours, on se sent un besoin d'action, de lutte, d'union, de sympathie, certains autres de solitude, de recueillement, d'isolement. On est las, on éprouve un immense soulagement à se sentir seul, loin de toute agitation, on se réfugie dans la tour d'ivoire (les grands créateurs, les hommes de pensée et d'action, les esprits qui ont souffert ont besoin, à de certaines heures, de calme, de repos, de se retrouver face à face avec eux-mêmes). Tel besoin convient à la jeunesse qui n'a plus sa raison d'être pendant l'âge mûr. Les besoins du vieillard ne sont pas les mêmes que ceux de l'enfant. La femme n'a pas les mêmes besoins que son compagnon : il lui faut des chiffons, des parfums, des fards... Tel homme éprouve le besoin de penser, de rêver, d'aimer, d'agir, de travailler, de s'instruire. Tel autre, celui de discutailler, discourir à perte de vue, de mentir, de trahir ses amis, de politicailler. Il y a des gens qui cherchent à se rendre intéressants par tous les moyens, sauf par des moyens intelligents. Les besoins du politicien ne sont pas les mêmes que ceux de l'artiste. L'artiste né sent le besoin de créer. Ce besoin chez lui est irrésistible. Il créera, dût-il y laisser sa peau. Tel besoin, tel homme, peut-on dire. Dis-moi quels sont tes besoins, je te dirai qui tu es. Le besoin de vérité, d'idéal, d'harmonie, sera toujours le besoin dont souffriront certaines âmes, plus nobles que les autres. Ce besoin, les hommes d'affaires n'en ont cure : d'autres préoccupations les hantent. L'humanité est composée de deux races d'hommes : ceux qui ont des besoins inférieurs et ceux qui ont des besoins supérieurs. Chacun trouve son bonheur où il mérite de le trouver. Un besoin d'harmonie possède l'écrivain, épris de belles formes et de belles pensées, harmonie qu'il souhaite de voir triompher dans la vie entière.
Un besoin de lutte caractérise l'homme d'action (qui n'est au fond, qu'un homme de pensée, car j'exclus des hommes d'action les politiciens et les guerriers, qui sont des hommes d'agitation). Il faut que cet homme crie sa soif de vérité et de justice, dût-il sacrifier à ce besoin, son repos, son bonheur. Il n'a de cesse qu'il n'ait vaincu quelque iniquité, fait triompher quelque beauté. L'homme sincère a besoin d'amour, de sympathie, d'affection. Il les trouve rarement. Pour créer, l'artiste a besoin d'être compris, secondé. Quiconque travaille a besoin d'être soutenu, défendu. L'indépendance et la liberté lui sont aussi nécessaires que le pain : si on les lui refuse, il les prend. Le créateur s'isole du troupeau, et crée malgré l'hostilité qui l'entoure. Que d'efforts ne fait-il pas, qui pourraient lui être épargnés, s'il ne rencontrait des embûches partout où il passe ! Le besoin d'idéal qui est en lui réagit et vient à bout de tout.

CLASSIFICATION DES BESOINS.

On peut adopter différentes classifications des besoins, qui se ramènent à celle-ci : les besoins de l'intelligence, les besoins du coeur, les besoins du corps, en étroite corrélation avec les premiers. La faim, la soif, l'instinct génital sont des besoins. Les inclinations, penchants, aspirations, sont aussi des besoins. Il y a des besoins physiologiques, et des besoins psychologiques. Ces derniers sont liés aux premiers. Essayez de penser, de rêver, de vous donner à quelque noble tâche si vous souffrez cruellement, si vous tombez d'inanition, si votre existence est empoisonnée par la misère et la douleur (et par les chagrins, les tortures morales, ajouterons-nous). Ce n'est que par un miracle que l'être malheureux pourra vivre d'une vie intellectuelle différente de celle de la brute. Il y a des besoins matériels et des besoins moraux. Ils sont aussi nécessaires à la vie de l'individu. L'homme n'est pas un pur esprit, il n'est pas que matière. Il est à la fois l'un et l'autre. Il importe que tous les besoins soient satisfaits. À chacune des fonctions de l'organisme correspond un besoin : besoins de nutrition, de respiration, de reproduction, de locomotion, d'exercice, de repos, de sommeil, de grand air, de lumière, etc...
La faim, la soif, sont à la base de tous les besoins. Si, l'homme ne se nourrit pas, il est incapable d'accomplir quoi que ce soit, c'est la mort. Les besoins moraux sont des besoins esthétiques, scientifiques : besoin de créer de la beauté, de se donner, de se dévouer. L'homme veut s'instruire, il veut connaître le but de la vie (nous parlons de l'homme intelligent). Il veut prendre conscience de lui-même et du monde qui l'entoure. Il veut savoir, afin de pouvoir. Proudhon distinguait entre les besoins de première nécessité et les besoins de luxe. Cette distinction est fondée. Les besoins de l'intelligence, ― insistons là-dessus ― ne sont pas des besoins de luxe. Ils sont aussi nécessaires que le besoin de manger et de boire. La pensée et l'art sont utiles ; mais d'une utilité idéale et désintéressée, peut-on dire, différente de l'utilité pratique. Besoins physiologiques et besoins psychologiques sont aussi légitimes. Avantager les uns au détriment des autres, ce serait une erreur. La vie n'est faite que de besoins : ôtez-les, la vie s'écroule. C'est le néant. La loi, en légalisant les besoins, les fausse et les détruit. Elle ne les permet qu'en de certaines conditions, et selon certains rites. La loi tyrannise, châtre, annihile. L'homme doit satisfaire librement tous ces besoins, sans en demander l'autorisation à qui que ce soit. Il doit vivre intégralement. Il doit penser, aimer, jouir. S'il satisfait un seul de ses besoins, au détriment des autres, il est incomplet. Il n'est ni sain ni équilibré. C'est le désordre, le chaos qui règnent en lui. L'harmonie déserte son existence. Il est prisonnier de son esprit ou de son corps. Il est l'esclave de ses sens ou de son cerveau. Les nerfs le dominent. La régularité des besoins, leur exercice normal engendrent la santé morale et physique. Il y a différentes maladies morales qui proviennent de la satisfaction exagérée d'un besoin, d'une hypertrophie du « moi », résultant d'un déséquilibre chez le sujet : scepticisme, dilettantisme, snobisme, etc... Le mal pénètre chez lui sous différentes formes. Il se crée une vie imaginaire, à rebours, où dominent l'inquiétude, l'hésitation, le marasme. On peut supprimer ces maux par la volonté. La volonté régularise les besoins, les fait vivre en bonne intelligence. Elle aplanit leurs conflits. L'absence de volonté (aboulie) laisse s'imposer les besoins, en fait autant de tyrans, Au contraire, l'homme qui satisfait normalement tous ses besoins est un être libre et vivant. Il est bien portant moralement et physiquement. Il sait ce qu'il veut : il connait ses moyens. Il se possède et se maîtrise. Il faut équilibrer les besoins. Le conflit entre besoins du coeur et ceux de la raison, entre et la pensée engendre une inquiétude perpétuelle, une anxiété, une lassitude, une hésitation. La prudence, la réflexion, la sagesse doivent y mettre un terme. Le mens sana in corpore sano (un esprit sain dans un corps sain) des anciens est réalisé dans sa personne, Ainsi libéré, l'homme sain est fort, il ne s'arrête à
aucun préjugé, brise les obstacles qui s'opposent à sa marche en avant. Ce n'est pas lui qui s'adaptera, par calcul, à une fonction dégradante : ni morale ni politique sera sa devise. Il renoncera à vivre la vie stagnante que vivent la majorité des Individus. Ce sera un être courageux et sincère. Son héroïsme n'aura rien à voir avec l'héroïsme de pacotille des héros d'opérette. Ces besoins légitimes qui font de l'homme non plus une machine, mais une personnalité, la société les réprime, les comprime ou les supprime par les religions, les morales, les politiques. Elle met un frein, non aux appétits, comme elle l'insinue, mais aux aspirations les plus nobles. Quant aux instincts comme celui du meurtre, elle les légalise et les justifie par le mensonge. Les besoins essentiels, détournés, atrophiés, falsifiés, cèdent la place a des besoins factices, qui sont la mort de l'individu, résultat cherché, voulu, obtenu systématiquement, automatiquement par la société. Tout à l'opposé de ces besoins normaux, les besoins anormaux, cultivés, développés par l'esprit grégaire, font leur oeuvre d'abrutissement. Des besoins d'esclaves remplacent les vrais besoins, créant les différents dominismes et servilismes.

BESOINS ARTIFICIELS.

En face des besoins naturels, à la fois physiologiques et psychologiques, ― l'homme étant un être complet chez lequel le ventre, le coeur et l' esprit étroitement associés, réalisent l'harmonie dont parlait Platon, ― il existe des besoins artificiels, qui sont sociaux, acquis, héréditaires. Il faut établir une distinction entre l'usage et l'abus des besoins. C'est l'abus qui fait tout le mal, qui crée l'incohérence, le déséquilibre. Trop boire, trop manger nuit autant que de ne pas assez boire, de ne pas assez manger. User, non abuser, est en fait de besoins, une bonne méthode. L'abus se traduit par une diminution de la vie chez l'individu : il se traduit par la misère, par la folie, par toutes sortes de tares physiques et morales, de tics, de manies, d'idées fixes et phobies. Il y a des gens qui ne peuvent pas se passer de prendre l'apéritif. C'est plus fort qu'eux. Le tabac joue un rôle aussi important que l'alcool : il y a des gens qui fument des paquets de cigarettes ou bourrent sans cesse une pipe ! Les besoins naturels deviennent artificiels par l'emploi d'aphrodisiaques, soporifiques, etc... La morphine est très recherchée. Certaines personnes ne peuvent s'en passer. La coco fait des victimes (nous pensons cependant que si des gens veulent se cocaïniser, c'est leur droit, et que la police n'a pas à fourrer le nez dans leurs affaires). Opiomanes (mangeurs, buveurs et fumeurs d'opium), éthéromanes (amateurs d'éther) toxicomanes (fervents de toxiques), érotomanes (cherchant des sensations rares ou des raffinements de volupté ― la volupté n'est voleur du grand monde, alors qu'on se contente de dire du pauvre bougre : c'est un voleur), dipsomanes ou bistromanes (catégorie de citoyens qui enrichissent les marchands de vins), etc..., etc..., tous ces gens-là, c'est entendu, ont le droit de faire ce qu'il leur plaît, et ce n'est pas au nom d'une ligue quelconque que nous demanderons leur « arrestation ». Ils ne font de mal qu'à eux-mêmes. Qu'on les laisse s'amuser et se distraire à leur façon. Ça les regarde. Ils se sont créé des besoins, et ce n'est pas à la société, qui en est responsable, à exiger des sanctions. Les besoins artificiels développés par la pseudo-civilisation, sont innombrables. Ils sont d'ordre physiologique et d'ordre psychologique, affectant à la fois l'intelligence et la sensibilité. Tous appartiennent à la pathologie et peuvent être traités par la psychothérapie. Il y a une tératologie morale comme il y a une tératologie physique, qui préoccupe les psychiatres, gens trop entichés d'idées bourgeoises pour trouver une solution, un remède. ― Le groupisme engendre des besoins appartenant au genre mégalomane (folie des grandeurs). On ne sait pas tout ce que le besoin de galon peut faire d'un individu : il le réduit à l'état de loque, de chiffon. L'homme rampe jusqu'à ce qu'il ait obtenu le grade qu'il convoite. Or, le grade dégrade. Il avilit celui qui s'en prévaut pour commander aux autres. Le galonné n'a aucune valeur personnelle. Il tire sa puissance et son autorité d'un symbole. Cela lui donne tous les droits. Le besoin de se montrer, de parader, de commander, rend idiots certains hommes. Leur mégalomanie n'a pas de bornes. Elle est, comme la bêtise, infinie. Qu'avons-nous besoin de galons pour être heureux, de titres, de décorations ! Il y a des gens qui se donnent beaucoup de mal pour obtenir la moindre distinction honorifique. S'ils n'obtiennent rien, ils sont bien malheureux, leur existence est empoisonnée. Ils sont à plaindre. On voit chaque année, aux époques de distribution de bouts de ruban (palmes, rosettes, etc...), de pauvres êtres qui parcourent anxieux la liste des élus et qui n'arrivent pas à se consoler si leur nom n'y figure pas, malgré force recommandations. Ils ne mangent plus, ne dorment plus, leur front s'assombrit. Leur pâleur s'accentue chaque matin. Ils dépérissent à vue d'oeil. Sûrement ils ne feront pas de vieux os. Ils sont victimes de la manie des décorations qu'on se met à la boutonnière comme des sauvages se passent des anneaux dans le nez. Qu'auraient-ils eu de plus s'ils avaient obtenu un ruban rouge, violet, vert ou jaune ? Rien. Un peu plus de suffisance, c'est tout ! On voit des mercenaires travailler toute leur vie pour le compte d'une administration ou d'un richissime patron, endurer toutes les privations, toutes les tortures, dans l'unique but d'orner leur veston ou leur paletot d'un signe d'esclavage. Que de mal se donnent de pauvres diables afin de décrocher, à deux pas de la tombe, la « médaille des vieux serviteurs » ! Que ne se décorent-ils eux-mêmes, avec une fleur ou un bout d'étoffe ! « C'est notre vanité qui étend nos besoins », écrivait, au dix-septième siècle, Mme de Maintenon, bien placée pour s'en rendre compte. Le besoin de se distinguer par quelque anomalie (ne confondons pas originalité et excentricité), de se faire remarquer, d'attirer sur soi l'attention, coûte que coûte, par tous les moyens, obsède certains êtres. Incapables de se distinguer par le talent, ils ont le talent de se distinguer. Ils se livrent à toutes sortes d'exhibitions, et ne réussissent qu'à se rendre ridicules. Les applications de la science ont créé des besoins nouveaux pour l'homme moderne : l'automanie (ou manie de l'auto), la télémanie (ou manie d'avoir chez soi un appareil de T.S.F.), la phonomanie (ou manie du phonographe), la cinémanie (ou manie du cinéma). Etc..., etc... Le besoin d'aller vite est un des plus pressants, c'est le cas de le dire : on se précipite, on court, on se lance... C'est une folie ! Chacun veut aller plus vite que le voisin : on bouscule, on piétine, on renverse, qu'importe ! Il s'agit d'être le premier au bureau ou à l'atelier. On se casse une jambe en route, ou l'on crève l'oeil d'un passant. C'est le progrès qui veut çà!
Les moyens de locomotion exaspèrent ce besoin : on trouve qu'ils ne vont jamais assez vite : métro, autobus, sont pris d'assaut (la métromanie est entrée dans nos moeurs, l'humanité ne peut plus s'en passer). Les chauffeurs pèchent pas excès de vitesse. Tout cela développe l'agitation. La manie des sports (ou sportomanie) s'ajoute à bien d'autres, si nombreuses, qu'il est impossible de les énumérer toutes. Signalons, cependant, parmi les derniers besoins d'une humanité à l'envers, la dancinomanie, ou manie du dancing. Les femmes se paient un danseur (ça coûte cher !). Des gens mettent leur point d'honneur à danser cent heures de suite. C'est un record. Nouvelle folie à ajouter aux anciennes. « De mon temps, disent les vieilles gens, on ne connaissait pas tout cela. On s'en passait. et on vivait. Mais aujourd'hui! » Les vieilles gens n'ont pas tort (elles cessent de radoter sur ce point). L'avenir n'est guère rassurant. L'humanité qui s'annonce avec de tels besoins est une humanité où le dernier mot appartiendra à la sauvagerie. Je n'ai rien dit de la manie des guerres ou polémomanie, de toutes les manies issues du patriotisme, du chauvinisme.
La force physique seule est admirée. Quant à la force intellectuelle et morale, elle ne compte pas. On n'admire que les brutes. Les gens se 'passionnent pour des combats de boxe, des prouesses d'aviateurs, et même des parties de tennis. Ils s'extasient devant le muscle. Il n'y a rien dans les cerveaux, incapables de penser à autre chose qu'à un coup de poing, une prouesse sportive, un défilé de gymnastes. Les conversations des gens sont idiotes. Ce qu'ils lisent est à la hauteur de leur mentalité. Certaines personnes éprouvent le besoin de lire d'un bout à l'autre une feuille journalistique sans intérêt. Çà leur suffit. Avec cela, leur journée est bien remplie. Leur conscience est satisfaite. Bavarder des heures, et ne rien dire de sensé, telle est la principale occupation de bien des gens. Il en est qui ont des besoins de curiosité alimentés par la calomnie, l'envie, la jalousie. Ils épient leurs voisins, écoutent aux portes, propagent des racontars, etc... Leur unique occupation, dans l'existence, c'est de dire du mal des autres. C'est un besoin chez eux de papoter, de bavasser et de baver sur ceux dont la tête, pour une raison quelconque, ne leur revient pas. Ils brouillent les meilleurs amis. ― Chez certaines femmes, le besoin de toilettes prime tout le reste. Elles se vendent, pour être bien habillées. Elles jalousent une rivale mariée à un homme riche, ayant des bijoux, des robes, des manteaux. La coquetterie, chez les femmes, est un besoin lancinant, obsédant, qui leur fait perdre toute raison, toute pudeur. Un chapeau, un ruban, un jupon, une combinaison les rend folles. Une boîte de poudre-de-riz leur tourne la tête. Un parfum les grise. La parure est leur seule raison de vivre. Quant aux idées, elles n'en ont point. Ces femmes éternisent l'ignorance, le fanatisme, la guerre au sein de l'humanité. Que la femme se pare, s'embellisse, rien de mieux, mais qu'elle embellisse du même coup son cerveau, et surtout qu'elle cesse d'accorder aux colifichets l'importance qu'ils n'ont pas. La vie ne se réduit pas à un chiffon de soie. On voit des écrivains, des artistes, et même des savants, qui ont des besoins d'argent, gâcher les plus beaux dons, se vendre au plus offrant, bâcler des œuvres médiocres, diminuer leur personnalité en acceptant toutes les compromissions, s'abaisser au rôle de vulgaires mercantis. Beau spectacle à donner aux jeunes intellectuels qui cherchent leur voie ! Le monde intellectuel possède ses renégats et ses vendus, comme celui de la politique. Pour de l'argent, artistes et écrivains se prostituent. C'est du propre ! Ne pouvant se résoudre à limiter leurs besoins, imitant les gens riches qui veulent toujours posséder davantage pour jouir davantage, leur oeuvre en souffre. Ils produisent à la va vite, n'importe quoi, pour un éditeur, un journal, une exposition, un marchand de tableaux. Une fois qu'ils sont sur la pente, ils continuent : c'est si facile de gagner beaucoup d'argent avec peu de talent ! Quand ils étaient sincères, travaillant selon leur conscience et mettant leurs actes en harmonie avec leurs pensées, ils étaient pauvres. Maintenant qu'ils sont dans le mouvement, ils sont riches. Ils ne peuvent guère renoncer aux avantages qu'ils tirent d'un travail bâclé, d'une prostitution quotidienne. L'écrivain, l'artiste qui ont des besoins d'argent, s'abaissent au niveau de la foule. Ils cessent de faire partie de l'élite créatrice. Le besoin d'argent fait faire aux gens qui ont trop de besoins les pires platitudes. Ils sont répugnants. ― Ce que l'argent fait commettre de bêtises, aux individus, est inimaginable. On voit des commerçants se priver du moindre plaisir, ne pas quitter un seul jour leur boutique, pour mettre de côté tant de billets à la fin de l'année (il est vrai qu'ils vendent assez vite leur fonds et vont vivre à la campagne, dans un château qu'ils se sont payé). Des ouvriers, des employés font des heures de service supplémentaires, au lieu de respirer, afin d'avoir un peu plus d'argent dans leur poche. Ils n'en tirent aucun profit. L'avare entasse des sous et meurt sur un grabat. Plutôt que de dépenser un liard, des gens aisés restent chez eux, ignorent les champs, les bois, la mer. Triste humanité que cette humanité de lucre ! Le bistro crève alcoolisé sans avoir jamais quitté le comptoir puant la vinasse qui résume pour lui l'univers. Combien de gens font comme lui, par esprit de lucre, avarice, inertie. Ils ne sont pas intéressants. Il en est qui travaillent toute leur vie et se privent de tout, pour acheter, sur leurs vieux jours, un lopin de terre. Aussitôt installés dans leur bicoque, ils meurent de vieillesse, ou d'accident. D'autres veulent avoir un fonds de commerce, diriger une industrie, etc... L'humanité présente est tiraillée par toutes sortes de besoins, dont le plus tyrannique est celui de gagner beaucoup d'argent en peu de temps. L'ouvrier cherche à devenir patron pour embêter les autres à son tour. Il ne se souvient d'avoir été ouvrier qu'a-fin de mieux faire sentir la distance qui le sépare, lui, patron, de ses ouvriers ! Il fait ce que son ancien patron faisait avec lui. Quand un ouvrier devient contremaitre, il n'a plus de camarades. Ceci se passe comme à la caserne : le camarade qui devient caporal ou sergent ne veut plus qu'on le tutoie. Il se croirait déshonoré s'il sortait en votre compagnie.
Améliorer son sort est légitime. On n'est pas un « type épatant » parce qu'on se laisse exploiter. Nulle part, ne nous laissons exploiter. Revendiquons (intelligemment) nos droits. Cependant, il existe des individus qui cherchent à améliorer leur sort sur le dos des autres. Ils veulent arriver, coûte que coûte, par tous les moyens. Des gens n'ont aucune sincérité. Quand ils changent de situation, ils changent d'opinion. Combien en avons-nous vus se renier, par intérêt ! Ce sont les besoins qui sont cause, pour une grande part, du fléau connu sous le nom de vie chère. Les commerçants, volés par l'État, volent les consommateurs, qui se volent entre eux. C'est à qui se volera le plus. Le mal empire chaque jour. Il n'y a plus de frein à la hausse des denrées. ― À mesure que la pseudo-civilisation prend possession de l'humanité, elle multiplie les pseudo-besoins, au détriment des vrais. À la place d'une instruction rationnelle, vivante, elle installe le pédantisme. À ceux qui ont faim, elle offre des réjouissances, qui coûtent fort cher. Pendant que le peuple s'amuse, il oublie sa misère. La pseudo-civilisation, en multipliant les faux besoins et en se gardant bien de satisfaire les vrais, a fait de la terre entière un enfer.
La situation se complique de jour en jour. On se demande si de cette pourriture, naîtra une humanité régénérée, ou si l'humanité ne s'anéantira pas, ne se détruira pas, par sa faute. On ne sait où on va. Le luxe imbécile des classes dirigeantes entretient la haine et l'envie parmi les classes dirigées, qui ne poursuivent désormais qu'un but : les remplacer pour les imiter. Jouir bassement est le dernier mot du progrès. Une soif effrénée de plaisir, le besoin de s'enrichir, d'avoir beaucoup d'argent pour éclabousser, humilier le voisin, s'empare de tous. Une humanité pourrie est en train de naître, auprès de laquelle la vieille humanité, pourtant si laide, apparaît presque vierge. Décadence est le mot qui caractérise le spectacle que présente la société actuelle. L'envie, la jalousie précipitent les uns contre les autres les peuples et les individus. La lutte pour la vie n'est qu'une lutte pour la mort. La morale et la religion ont fait un épouvantail du besoin de reproduction, de l'acte sexuel, qui est un péché, s'il ne s'accomplit selon la tradition, dans une certaine forme, avec l'estampille de l'Église et de l'État. Ce besoin légalisé, contrôlé par l'autorité, est une monstruosité, qui se traduit par toutes sortes de vices (le mot vices a ici un sens), d'anomalies, d'incohérences. La syphilis et la prostitution sont les conséquences de l'amour sexuel détourné de son libre cours par les préjugés et les habitudes. La chasteté ― et quelle chasteté ! ― produit des situations baroques. La même société qui recherche, parait-il, le bien de tous ses membres, au lieu de donner du pain à ceux qui n'en ont pas, leur donne de l'alcool (en ayant l'air de le supprimer), et tolère la mendicité (en paraissant l'interdire). Quant aux besoins intellectuels, elle leur substitue une pseudo pensée qui n'ont de nom dans aucune langue. Un enseignement faux, des idées toutes faites, des lieux communs, des banalités, des pauvretés constituent l'éducation et l'instruction des « masses ». Le pédantisme tient lieu de savoir aux imbéciles. Ainsi, les individus, ne pouvant satisfaire leurs besoins normaux, en sont réduits à satisfaire des besoins anormaux. La société les y contraint (bien peu résistent). Des besoins artificiels se substituent aux besoins naturels. Et voilà toute une humanité de détraqués qui apparaît! Entre le besoin et les besoins, (entre les besoins réels et les autres), il y a des différences. Ces derniers sont un luxe dont l'individu pourrait fort bien se passer. Ces besoins obligent l'homme à se vendre, créent chez lui une conscience équivoque, élastique, prête à tous les reniements, à toutes les concessions et diminutions. Entre les actes et les idées n'existe plus aucune harmonie. L'homme qui a des besoins se contredit sans cesse. Sa vie est un mensonge perpétuel. L'homme veut posséder et jouir. Plus il possède, plus il veut posséder. Il n'arrive jamais à satisfaire ses passions. Plus grands sont ses efforts, plus le but recule. Il n'est jamais content. Il semble que, enfin riche, sa richesse doive lui suffire. Nullement, il faut qu'il entasse de nouvelles richesses, et se livre à de nouvelles excentricités. Il devient avare, soupçonneux, méchant, dur pour les autres, timoré. Il a peur de tout. Cet homme devient politicien, mercanti, assassin. L'être qui a joui veut jouir encore et toujours. Encore si ses jouissances étaient saines ! Mais non, ce sont des demi-jouissances, des jouissances à côté. Certains riches emploient bien mal leur or ! Qui a bu boira. Cette soif insatiable d'or et de plaisirs n'a pas de limites. Elle ne s'arrêtera qu'avec la mort. Certains êtres inspirent la pitié. Plus ils ont de besoins, plus ils en veulent de nouveaux. Les besoins en appellent d'autres. C'est une ronde infernale où sans cesse participent de nouveaux arrivants. Il leur faut davantage d'or, de plaisirs, ils ne sont jamais rassasiés (c'est d'ailleurs leur châtiment). C'est parce que l'individu obéit à des besoins factices, engendrés par le social, que la civilisation n'existe pas. Elle est un rêve lointain. Qu'il obéisse plutôt à ses véritables besoins, aux besoins essentiels de la vie, et laisse, de côté ses besoins artificiels, la société n'en sera que meilleure. Les individus seront pacifiques, moins égoïstes, moins exposés à toutes sortes de pièges, d'embûches, de maux. Mais la plupart des êtres, jouissant d'un bonheur factice, de fausses joies, d'un bien résoudre à abandonner leurs vieilles habitudes. La routine les paralyse. Ils n'ont plus de ressort. On ne peut leur demander aucun effort, aucune générosité, aucune beauté. Ils préfèrent jouir bêtement que jouir intelligemment. Ils meurent victimes de leur désir insatiable de jouissances, n'ayant jamais vécu. Limitation des besoins. Limiter ses besoins, tout est là. La morale prétend limiter les besoins en appauvrissant la vie chez l'individu. Par là elle est immorale. Elle prêche le renoncement, la mortification, la résignation, le sacrifice. Et sous son masque hypocrite d'honnêteté et de vertu la crapule fait ses affaires, jouit bassement, donne l'exemple de tous les vices. On pourrait se passer de choses qui ne riment à rien. Il est certain qu'on pourrait être heureux sans music-halls, beuglants, cafés, dancings, etc... On n'a pas besoin, pour être heureux d'avoir une auto et d'être décoré. Les gens ont contracté de telles habitudes qu'il est bien difficile de leur demander d'y renoncer. Exiger d'un ivrogne qu'il ne boive plus, d'un fumeur qu'il ne s'intoxique plus, d'un petit rentier qui a l'habitude de faire chaque soir sa partie de cartes qu'il s'en dispense serait peine perdue. Le lecteur d'un roman feuilleton inepte, se ferait tuer plutôt que d'en abandonner la lecture. Le cinéma est devenu un besoin pour les employés et ouvriers qui, prisonniers toute la journée, s'enferment dès qu'ils sont libres pour assister à des spectacles dont rien n'égale la stupidité. La démocratie, pas plus que l'aristocratie ne renoncera à ses plaisirs factices, à son ignorance, à sa veulerie. Un besoin d'ardeur est dans toutes les classes de la société, dans tous les milieux. Il faudrait supprimer la société pour supprimer préjugés, institutions, coutumes sans aucune raison d'être que l'inertie et l'aveulissement des individus. On peut vivre sans politique et sans politiciens ; on peut vire sans morale, sans lois et sans autorité, du moins les êtres intelligents. Quant aux esclaves, ils ont besoin d'une chaîne et d'un carcan. Obéir, est le plus grand de leurs besoins. Les voyez vous sans maîtres, sans dirigeants ? Ces gens là ne sauraient à quels saints se vouer. La liberté leur serait odieuse ils sont heureux de travailler, de crever de misère, de ne pas vivre. Leurs besoins ne sauraient être ceux d'une élite qui, par sa pensée, créera une société où il n'y aura plus ni esclaves ni maîtres. Le besoin ne se fait nullement sentir de se donner des maîtres, de porter un bulletin dans une urne, d'exécuter les caprices de l'administration. On peut vivre sans paperasserie, sans passer son existence à accomplir une besogne fastidieuse, un travail abrutissant, un métier grotesque. Tout cela n'est pas nécessaire au bonheur de l'individu. Il faut renoncer à vivre cette vie qui ressemble au néant, à s'émietter et se disperser. C'est un suicide. S'abstenir de prendre part aux gestes collectifs, grégaires, qui sont des gestes sans héroïsme, c'est la véritable sagesse. Le besoin de s'alcooliser, de s'empoisonner, par l'apéritif, le tabac, les drogues, dont la vente rapporte gros à l'État, ce besoin là diminue la conscience, l'énergie, l'intelligence, il abrutit l'homme. Entre le besoin et les besoins, il y a une différence : il est bien difficile de limiter le premier ; quant aux seconds, il suffit de vouloir, pour les supprimer. Leur suppression ne nuira qu'à ceux qui en profitent. Des gens ne savent pas limiter leurs besoins, il leur en faut toujours de nouveaux. Ils sont insatiables. Ils se rendent malheureux et ils rendent les autres malheureux. Celui qui possède veut posséder davantage ; il n'a jamais assez d'or dans ses coffres-forts. Le jouisseur n'est jamais rassasié. Encore, est le mot que tous ces malheureux ont sur les lèvres. Combien de camarades animés d'excellentes intentions, sont perdus pour « la cause », pour « l'idée », parce qu'ils se laissent dominer par un besoin, parce qu'ils boivent, par exemple. On ne peut rien leur demander, ce sont des poids morts. Rien n'y fait. Ils sont victimes d'eux mêmes, semblables à de vulgaires bourgeois pourris d'égoïsme. L'individu peut vivre sans tous ces besoins que la société a semés sur son chemin. Ils ne lui sont d'aucune utilité. Ils lui sont à tous les points de vue, nuisibles. Tandis qu'un tas d'inutiles, de rastas, de mondains, de parvenus, d'anciens et de nouveaux riches, sous le masque de gens honnêtes et bien pensants représentant la bonne société, se livrent cyniquement ― ou sournoisement ― à leurs exercices favoris, dépensant sans compter, étalant leur luxe insolent, sans noblesse, sans art, on rencontre de pauvres êtres dénués de tout, sans ressources, mourant de faim... Le pauvre est sans abri, l'artiste méconnu agonise devant un chef-d'oeuvre... La pseudo-civilisation favorise par tous les moyens les petits besoins et néglige d'en faire autant pour les grands besoins. C'est un non-sens. À chacun de nous, rompant avec la tradition, la convention, le préjugé, de vivre, notre vie normalement, de pratiquer la sagesse, de modérer nos désirs, sans nous mortifier et nous priver pour cela du nécessaire. Les eunuques sont du côté des jouisseurs. Le : il faut vivre, n'a de sens que si on vit en beauté. Jouissons de la vie sous toutes ses formes, et les plus élevées, au lieu de la châtrer, de la mutiler, car, pour nous, la vie n'est pas ce que la morale désigne sous ce nom. Plus nous enlèverons aux besoins factices, plus nous ajouterons aux besoins réels, plus nous jouirons des joies véritables que la vie met à notre portée, plus nous serons dignes de la vivre. Vivons intensément, par l'esprit, par le coeur, les sens. C'est la seule façon de vivre vraiment. Abstenons-nous de certains plaisirs, de certains luxes. La non participation à certaines pseudo majorité applaudisseuse de cabotins. Faisons des efforts sur nous-mêmes, surmontons-nous, réformons-nous, non pour diminuer en nous la vie, mais pour l'augmenter, l'intensifier, en tirer le maximum de bonheur ! ― La limitation des besoins est, comme la non-participation, l'abstention, un de nos moyens de lutte.
Favorisons nos besoins supérieurs au détriment des besoins inférieurs, absolument inutiles. Nos parents nous ont donné des besoins dont il nous est bien difficile de nous débarrasser. Ce sont de lourdes chaînes qui nous retiennent au passé, et dont nous ne parviendrons à nous libérer qu'à force de patience et d'énergie. Nous délivrer de tous ces besoins factices que nous tenons d'une pseudo civilisation exige des efforts surhumains. ― N'inculquons pas à l'enfance nos besoins qui font de nous des malheureux. Que l'éducation donnée à la jeunesse la libère des liens qui nous emprisonnent. Libérons la, au moins, des maux dont nous souffrons. C'est par l'éducation qu'une humanité naîtra, affranchie des besoins factices. ― La question sociale, comme la question morale, réside en partie dans l'application de cette formule : limiter ses besoins, non certes pour restreindre l'individu, le diminuer, l'anémier par le renoncement et le sacrifice, les mortifications de toute nature, mais pour l'augmenter, l'embellir, agrandir son champ d'action, en un mot pour le régénérer, pour qu'il vive vraiment. Il ne s'agit pas de se priver pour un paradis problématique. Il s'agit de vivre vraiment, normalement. Quand l'individu se sera rendu maître de lui même, de ses sentiments, il sera libre, il cessera d'être l'esclave de ses passions.
Renonçons aux honneurs, aux « situations », à tout ce qui ne dépend pas de nous, à ce que le sage Épicure, et le sage Epictète considéraient comme une diminution de la personnalité. Réformons-nous. Soyons moins ambitieux, moins orgueilleux. Repoussons toute limitation, toute barrière. Pour ce qui est d'une habitude néfaste au corps, autant qu'à l'âme, procédons par diminution, comme on ne peut, d'un seul coup, cesser de s'adonner à la morphine, à un poison quelconque. On se sentira régénéré, et finalement délivré d'un grand poids. On aura vaincu un besoin factice. Ce sera autant de gagné pour les besoins naturels, normaux. ― De l'individu régénéré naîtra une société meilleure. C'est ce besoin d'une société meilleure, moins imparfaite que la nôtre, qui fait que des penseurs, des savants, des artistes, des hommes d'action se sacrifient à un idéal, poursuivent une noble tâche, envers et contre tous. Ce sont des utopistes, des rêveurs ! Le troupeau les tourne en ridicule !... Ils n'en continuent pas moins à se dévouer. Le besoin de se donner est chez eux plus fort que tout. Supprimez ce besoin, il n'y a plus de progrès, il n'y a plus rien. L'humanité n'est plus qu'un troupeau de brutes. À côté des besoins inutiles de la majorité des individus, le besoin d'harmonie apparaît comme le plus utile, car il porte l'humanité en avant, malgré elle, l'aidant à se réaliser un peu plus chaque jour. ― « On a souvent besoin d'un plus petit que soi ». Vers du bon La Fontaine, qui exprime une vérité dont la plupart des gens ne paraissent guère se douter. Il signifie qu'il existe entre tous les êtres une solidarité profonde, et qu'ils ne peuvent se passer les uns des autres. Que feraient les riches s'il n'y avait, pour les servir, la foule des travailleurs ? Qui tisserait leurs vêtements, construirait leurs maisons, assurerait leurs besoins ? Ils seraient incapables de se servir eux mêmes, n'étant bons à rien. Sans la valetaille à leurs ordres, cette domesticité bien peu intéressante, dont il ne peuvent se passer, ils se laisseraient mourir de faim ! Des gens ont besoin d'être servis : abandonnés à leur propre sort, mondains et mondaines ne seraient même pas capables de s'habiller ! Il résulte de cette vérité que nous ne devons être arrogants avec personne, surtout avec les humbles, les faibles, qui ont autant besoin de nous que nous avons besoin d'eux. Car si nous luttons pour leur émancipation, les services qu'ils nous rendent sont sans nombre. L'homme de génie ne fait que rendre à l'humanité ce qu'il lui a emprunté au centuple il est vrai, il est l'héritier des peuples qui l'ont précédé, il sait ce qu'il doit aux anonymes. Tout dans l'humanité joue un rôle. Même les être inutiles servent à quelque chose. ― À chacun selon ses besoins. Rien de plus exact que cette formule. Mais elle peut être mal interprétée. L'homme riche peut s'en prévaloir pour soutenir qu'il lui faut manger davantage, jouir davantage, que l'homme pauvre, qui a moins de besoins. Elle signifie que nul ne doit mourir de faim, que la société doit pourvoir aux besoins des individus qu'elle a mis au monde, sans leur demander, et pour cause, leur avis. Une société équitable aurait à coeur de faire le bonheur de chacun de ses membres, de leur assurer une vie à peu près sortable. À chacun selon ses besoins, formule qui, complétée par celle-ci : à chacun selon ses forces, et appliquée intelligemment, réaliserait la justice idéale et l'égalité parfaite. Remarquez qu'il ne s'agit pas, pour ceux qui n'ont rien, d'envier l'égoïsme des riches, leurs plaisirs, leurs jeux, leur existence vide. Jalouser le bourgeois dont on convoite la place, faire la révolution dans le but de leur ressembler, d'agir et de penser comme eux, d'avoir les mêmes besoins, le même luxe ; la même pseudo civilisation, quel but mesquin si c'est là le but de la démocratie ! Aspirer à remplacer les maîtres pour dominer avec les mêmes passions, les mêmes intérêts, combien cet idéal est piètre ! Notre démocratie est pleine de futurs bourgeois qui envient les riches, les hommes de proie et d'argent. Plutôt le régime bourgeois qu'une révolution qui ne ferait que changer les noms, les mots, sans modifier les choses et les caractères ! ― Que des individus aient des besoins différents c'est certain. L'égalité absolue est un mythe. Mais il y a une égalité qui exige que chacun vive selon son rythme, se réalise selon sa norme. On ne peut être l'égal d'un riche imbécile, ce serait par trop humiliant. Mais quiconque accomplit une tâche utile, une tâche créatrice, dans quelque ordre que ce soit, mérite de vivre, l'ouvrier comme le savant, le manuel comme l'intellectuel. Ne sont ils pas tous des ouvriers ceux qui travaillent ? Pourquoi creuser un fossé entre créateurs ? Que les différents travailleurs s'orientent vers la réalisation de l'harmonie et il seront tous égaux, chacun développant ses goûts, vivant selon son tempérament. Ils n'auront tous que des besoins de justice et d'amour, créateurs de
beauté.
ÊTRE DANS LE BESOIN

Manquer de tout, être dans le dénuement le plus complet. Crever de misère. En face des êtres inutiles, qui ont des besoins, mais n'ont besoin de rien, il y a ceux qui sont dans le besoin, c'est-à-dire qui ont juste de quoi vivre, qui se traînent lamentablement dans notre société pourrie d'égoïsme, ― ceux qui ont besoin de tout. Les premiers leur viennent en aide, au besoin, quand l'occasion s'en présente, sous la forme mondaine, légale, de la charité, de la philanthropie et autres trompe-l'oeil destinés à donner le change, à masquer leur égoïsme. Le besoin des pauvres s'accroît à mesure que les besoins des riches grandissent. S'il n'y avait point de parasites, de profiteurs dans la société, s'il y avait moins de gabegie, de pots-de-vins, de gaspillages de toute sorte, (gaspillage d'argent, dont la suppression, d'ailleurs s'impose, gaspillage de marchandises, de vivres, de tout ce qui est nécessaire à la vie, etc...), tout le monde pourrait être à l'abri du besoin. Tout le monde aurait de quoi vivre. La société ne l'entend pas ainsi ; une égale répartition des biens serait sa ruine. Elle a intérêt à ce que la lutte s'éternise entre ceux qui ont tout et ceux qui n'ont rien. Elle refuse d'accorder à chaque individu sa part d'existence. Elle avantage les uns aux détriment des autres. Il faut que les individus lui arrachent, par un moyen quelconque, ce qu'elle refuse de leur donner. C'est le besoin qui pousse les individus à mendier, à voler, à tuer même. La société a-t-elle le droit de les punir ? Elle a inventé une assistance dite publique qui n'assiste rien du tout. L'enfant, le vieillard, l'infirme, sont bien mal protégés par leurs hauts protecteurs. Tout cela, c'est du bluff. Que d'êtres sont sans abri, sans asile ! Certes, ils sont parfois aussi responsables que la société de la pénurie dans laquelle ils se trouvent. Ils ne veulent rien faire. La tâche que font ceux qui travaillent est si peu intéressante ! La société ne répare aucun des maux qu'elle a causés. C'est à l'individu à faire les gestes qu'elle se dispense de faire. Certes, l'aumône, la charité sont des gestes bourgeois. Ils cachent toujours quelque piège. Nous ne les recommandons pas. On peut soulager une infortune ; il suffit de savoir s'y prendre. Le « soyons durs » de Nietzsche n'est pas toujours de circonstance. Un peu de bonté, s'il-vous plaît. Mais ne pratiquons pas l'altruisme des nouveaux riches ! Soyons bons à notre manière. Si les individus connaissaient la valeur de l'union, ils seraient très forts. On pourrait suppléer à la gêne par la solidarité bien comprise. Mais existe t-elle ? On ne peut compter sur les camarades. Mis au pied du mur ils se dérobent. C'est humain. Tant que des camarades (voyez ce mot) ont besoin de vos services, il savent où vous trouver. Si, à votre tour, vous avez besoin de leur appui, ils se dérobent. Il faut savoir soutenir moralement et matériellement ses amis dans le besoin, ou ne parlons pas d'amitié. ― Au lieu de s'entre aider, la plupart des individus passent leur temps à se nuire. Chacun cherche à exploiter les autres, à commander, à faire acte d'autorité, à dénoncer celui-ci ou celui-là, à faire respecter la morale, la loi, etc... On consent à se laisser embêter par un directeur, administrateur, etc... pourvu qu'on puisse de son côté, donner des ordres, distribuer des tâches, punir, etc. Démocratie et bourgeoisie offrent les mêmes tares : on y trouve mêmes préjugés, mêmes superstitions. La moitié du monde impose à l'autre moitié sa tyrannie, et cette autre moitié, ne vaut souvent guère mieux que la première. Maîtres et esclaves sont à mettre dans le même sac. Ils ont tous des besoins, sauf celui d'indépendance ! ― Comme elle est bien d'actualité cette pensée d'Ancelot : « Il est des gens qui veulent à tout prix grossir leur opulence des sueurs du peuple et de l'impôt levé sur ses besoins », N'est-ce pas là tout l'effort de nos politiciens, de nos dirigeants, de nos gouvernants ? Et dire que nous sommes démocratie ! La société actuelle, continuatrice de la société d'hier, ne satisfait aucun des besoins nécessaires et supérieurs. Elle restreint les besoins de l'individu à tous les points de vue. Il n'y en a que pour la crapule ! Qu'on s'étonne après cela, que des êtres poussés par le besoin volent un pain ou un bifteck, ou même assassinent ! Qui est responsable ? La Société, qui n'a pas su mettre l'individu à l'abri du besoin. ― La faim, dit un dicton, fait sortir le loup du bois. Quand le peuple a faim il se révolte. Les révolutions n'ont guère changé, jusqu'ici, grand-chose. Après, le peuple retourne à son asservissement, Il obéit à de nouveaux maîtres. La misère continue. Espérons que, plus conscient, plus instruit, profitant des leçons du passé, le peuple saura se débarrasser des tyrans qui l'oppriment, dont la plupart sont en lui. ― Méditons ces paroles de Balzac : « Il y a des gens sans instruction, qui, pressés par le besoin, prennent une somme quelconque par violence à autrui. On les nomme criminels et ils sont forcés de compter avec la justice. Mais si vous captez habilement une fortune, vous ne comptez qu'avec votre conscience et votre conscience ne vous mène pas en courd'Assises... »

HIÉRARCHIE DES BESOINS

Il semble paradoxal d'établir une hiérarchie des besoins, tous les besoins étant légitimes, et concordant à assurer par leur union Ia vie de l'individu. Il nous paraît cependant que tous les besoins convergent vers un besoin supérieur qui les contient en les dépassant, nous voulons dire le besoin de beauté, d'harmonie, d'idéal. La vie de l'homme, qui a ses racines dans les fonctions matérielles, s'épanouit dans la pensée. L'être qui en est réduit aux fonctions végétatives est un être anormal, un semblant d'être. Tous les besoins normaux de l'homme viennent se fondre, s'harmoniser et s'enrichir dans ce besoin de beauté où s'équilibrent le sentiment et la raison, l'action et la pensée jouant un rôle égal. Ce besoin constitue l'expression même de l'individualisme, de la volonté d'harmonie, opposé à celui de la volonté de puissance, dans lequel les besoins de domination l'emportent sur les autres. Une vie éclairée par une idée, magnifiée par l'amour, est une belle vie qu'on peut proposer en exemple aux foules. Chacun de nous doit aspirer à vivre une vie chaque jour plus libre, plus vivante, plus parfaite. Une existence dans laquelle ne domineraient que des besoins purement égoïstes serait monstrueuse. Il y a autre chose sur la terre que le fait de boire et de manger. Il faut bien aimer quelque chose dans la vie : la nature, les humbles, l'art, les voyages... Sans quoi, elle serait absurde. Elle n'aurait pas de sens. L'homme a besoin de solidarité, de fraternité, de bonheur. Il ne peut pas toujours souffrir ! Il est bon que des joies saines, logiques, atténuent les misères de la vie, la rendent supportable. Le besoin d'idéal, inconscient chez les masses, donnera naissance à un être meilleur que l'homme, qui vivra la vie anarchiste, la seule vie qui vaille la peine d'être vécue. Alors commencera pour l'humanité régénérée une ère nouvelle, dans laquelle tous les besoins seront satisfaits, n'ayant plus à subir le joug de la loi, de la morale et de l'autorité qui les supprime ou les dénature, produisant par là même une humanité inférieure sans harmonie et sans beauté.


GÉRARD DE LACAZE-DUTHIERS.

BERGER (mauvais) Encyclopédie Anarchiste


On appelle mauvais berger, celui qui profite de l'influence ou du pouvoir qu'il a acquis sur les masses, pour tromper et dépouiller celles-ci. Exemple : Les politiciens sont les mauvais bergers
du peuple. Innombrables sont les mauvais bergers, dans la société actuelle. Les politiciens mis à part, il y a encore les philosophes, les penseurs, les artistes qui, profitant de l'auréole que leur confère leur talent, mettent leur intelligence et leur nom au service des dirigeants. Il faut démasquer tous ces mauvais bergers, qui exploitent cyniquement l'inconscience du troupeau ― jusqu'à ce que le troupeau lui-même, prenant conscience de sa veulerie, châtie à son tour les criminels qui l'ont dupé.

BÉNÉFICE Encyclopédie Anarchiste de Sébastien Faure


Gain, profit matériel ou moral. Exemple : les politiciens retirent de leurs apostasies, des bénéfices matériels de toutes sortes ; les anarchistes ne retirent de leur propagande qu'un bénéfice moral.

Trop nombreux, hélas, sont les hommes qui se préoccupent des bénéfices matériels avant de se préoccuper des bénéfices moraux.

Le commerçant qui accapare des marchandises de première  nécessité pour provoquer une hausse, l'arriviste qui flatte les puissants, le politicien qui fait mille promesses qu'il a l'intention de
ne pas tenir, tous ces gens-là n'ont qu'un seul désir : accumuler bénéfices sur bénéfices. Au contraire, le savant, l'apôtre, l'artiste sincère, peu soucieux des bénéfices pécuniaires, sont prêts à
endurer toutes les privations pour mener à bien l'oeuvre entreprise. 

Leur seule récompense sera le bénéfice moral qu'ils retireront de l'estime des honnêtes gens, et cette récompense leur suffit. Ce
sera une des tâches de la Révolution sociale, de balayer les agioteurs et parasites de tout acabit, qui
amassent des fortunes aux dépens des hommes laborieux.