jeudi 23 février 2023

OPPOSITION n. f. encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

 


Si l'harmonieux accord des individus impliquait l'adoption par tous d'un credo unique, l'absence complète d'opposition, il ne serait ni possible, ni souhaitable. Son avènement marquerait la fin de tout effort nouveau vers plus de vérité, de toute tentative pour améliorer notre situation et celle de nos semblables. Loin d'être un signe de vitalité pour une science, 1'absence de discussions serait la preuve d'un dangereux arrêt. Car ce qui scandalise les simples : les luttes sans cesse renaissantes, les hypothèses d'un jour, constituent l'obligatoire rançon de tout progrès. Pour rebâtir il faut abattre ; toute marche en avant demande que l'on secoue le poids des conceptions qui paralysent, que l'on brise la chaîne des traditions qui rivent au passé. Parce que d'une clairvoyance implacable, la contradiction détournera encore des conclusions hâtives ou peu fondées, fût-elle fausse, elle reste utile par les observations qu'elle provoque et les travaux qu'elle fait naître. C'est à la suite d'une série de tâtonnements que l'on atteint souvent la vérité. Dans l'ordre pratique, il est de même indispensable qu'une opposition contrôle les dirigeants : l'âpreté des luttes de partis est un signe de vitalité, non de décadence. En morale, le rôle des novateurs hardis n'est pas moins essentiel ; à toutes les époques, ils furent les pionniers de la justice et du droit. Si la foi, entendue dans le sens de croyance irraisonnée, s'avère néfaste, c'est parce qu'elle nous détourne de chercher à voir clair.

Mais qui dit opposition, ne dit pas violences et outrages ; la discussion n'est en soi nullement exclusive de l'esprit de fraternité. L' humble savoir de la raison a définitivement vaincu l'orgueilleuse prétention des dogmes immuables : énoncer des vérités définitives n'est qu'une preuve de vanité ou d'ignorance. Le charme est à jamais rompu des croyances qui fournissaient le prétendu modèle d'un savoir qui ne varie pas. Aussi la fraternité des cœurs est-elle conciliable avec l'âpre souci d'un rigoureux contrôle des manifestations diverses de la pensée ou de l'action. Ce n'est pas entre eux que luttent les chercheurs, c'est contre une nature avare qui garde jalousement ses secrets ; et les constructeurs de la cité future, même lorsque leurs vues diffèrent, peuvent tendre vers un but identique : l'amélioration du genre humain. Lorsqu'elles s'accompagnent de sincérité, les plus graves divergences d'idées s'harmonisent aisément dans une mutuelle estime. La joie du succès ne légitime point une insolente superbe, ni le regret d'un échec les mesquines rancunes de la jalousie. Malheureusement, l'opposition prétendue des doctrines masque souvent une opposition d'intérêts. Certaines sommités sécrètent la jalousie comme l'abeille distille le miel : seules leurs idées sont bonnes et malheur au téméraire qui se permet d'en douter. On prodiguera les insinuations malveillantes, sinon les injures, quand il s'agira d'un égal, et l'on n'hésitera pas à briser sa carrière, si l'on est en présence d'un inférieur. Pour laisser un nom, pour qu'on parle d'eux, les amateurs de célébrité ne reculent devant aucun moyen : celui-ci vole, cet autre achète les travaux d'un inconnu, un troisième utilise ses relations féminines pour être de l'Institut ; des malades doivent leur mort aux expériences intéressées d'un médecin, et des thèses sont refusées afin que le correcteur puisse traiter le même sujet. Arriver, en passant sur des cadavres s'il le faut, voilà, résumées, les aspirations de maints ambitieux. Dans le domaine des arts et des lettres, la jalousie professionnelle s'avère de taille identique. Qu'un peintre, un acteur glorifie ses collègues, c'est chose rarissime ; et nous comprenons mal la haine que se vouent des créateurs de beauté d'un égal mérite. Un livre, supérieur par le style ou la pensée, obtient malaisément les éloges des critiques en renom ; s'il reste superficiel et ne porte ombrage à personne, beaucoup proclameront que l'auteur a du génie. En politique, on est de l'opposition, non par souci de la justice, d'ordinaire, mais parce qu'on n'a pas accès au râtelier gouvernemental, ou parce qu'on ambitionne de jouer un rôle important. Même dans les milieux d'avant-garde, les critiques ne sont pas toujours désintéressées ; devant les succès du voisin, une jalousie haineuse s'empare de quelques esprits ; dès lors leur impartialité n'est qu'apparente ; ils veulent nuire, voilà leur vrai but. Si la vie des précurseurs est parfois très pénihle, c'est fréquemment à cause de ces haines tenaces et sourdes, qui ne désarment pas même devant la mort. Cette opposition-là nous répugne profondément. –

L. BARBEDETTE.

OPPORTUNISME encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

 


Ce mot est un néologisme formé de opportun (qui est à propos), et de la terminaison isme qui indique généralement, le plus souvent dans un sens péjoratif, que l'idée à laquelle elle est jointe est érigée en système.

Opportunisme est né sous la IIIème République ; son origine est politique. Il a, semble-t-il, été employé pour la première fois dans les colonnes des Droits de l'Homme, quand ce journal protesta contre les républicains qui, d'abord en 1871, acceptèrent de préparer la Constitution avec les royalistes, et ensuite, en 1875, laissèrent voter par l'Assemblée de l'Ordre moral cette Constitution monarchique depuis en vigueur. Un mois après l'application de la dite Constitution, en février 1876, les élections législatives qui envoyèrent à la Chambre 360 républicains contre 170 monarchistes, prouvèrent la volonté républicaine du pays ; mais le tour était joué et le peuple roulé une fois de plus. On appela alors opportunisme le parti de ceux qui avaient ainsi adapté leurs principes aux circonstances, puis abandonneraient ces principes et enfin les combattraient, Ce parti fut celui de Gambetta et de ses amis qui avaient fait la République si belle lorsque, en 1869, ils lui avaient donné le programme de Belleville. Six ans leur avaient suffi pour qu'ils laissassent étrangler cette République dans son principe. Lorsqu'ils prirent le pouvoir, en 1879, ils continuèrent contre leur programme leur politique de capitulation et de régression anti-républicaines. De leur propre gré, ils se « soumirent » à la réaction qu'ils avaient fait se « démettre », et ne défendirent plus qu'une étiquette. Les conventions des chemins de fer avec les compagnies, les emprunts pour combler les déficits budgétaires et les expéditions coloniales inaugurées par Jules Ferry appelé alors « le Tonkinois », marquèrent particulièrement leur politique. On en peut mesurer, aujourd'hui, toutes les conséquences anti-humaines et anti-sociales.

Il n'est pas sans intérêt de rappeler ce qu'était ce programme du « parti républicain radical » de 1869, pour juger, par son rapprochement avec la situation actuelle, de la lamentable faillite à laquelle l'opportunisme a conduit la République, en trahissant la volonté et les intérêts populaires, et en faisant de la représentation nationale la domesticité de plus en plus corrompue de la ploutocratie impérialiste à laquelle il livrait le pays. Ce programme était le suivant :

1° Application la plus radicale du suffrage universel pour l'élection des conseillers municipaux et députés ; 2° Liberté individuelle ; 3° Liberté de la presse, de réunion, d'association, et le jury pour tous les délits politiques ; 4° Instruction primaire, laïque, obligatoire, et concours pour l'admission aux cours supérieurs ; 5° Séparation de l'Eglise et de l'Etat ; 6° Suppression des armées permanentes ; 7° Modification du système d'impôt ; 8° Election et responsabilité directe de tous les fonctionnaires.

Il n'est pas un article de ce programme qui n'ait été « opportunément » corrigé ou oublié pendant les soixante années de République qui se sont succédées. Seuls les articles sur l'instruction primaire et la séparation de I'Eglise et de l'Etat ont été l'objet de réalisations, mais tellement amendées qu'il ne leur est plus rien resté de républicain, encore moins de radical. Elles sont, en ce qui concerne l'instruction, au-dessous de ce qu'ont fait la plupart des autres Etats, même monarchiques. Quant à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, après avoir soulevé contre l'Eglise les foudres « cornbistes » et « briandistes », plus bruyantes que réelles, on en a fait une collaboration hypocrite et clandestine pire que celle, nettement déclarée, de la République des capucins de 1848. Mais les traits les plus caractéristiques de l'opportunisme ont toujours été la duplicité dans l'action, la lâcheté devant les responsabilités. Faut-il dire combien les réalisations républicaines sont encore plus inexistantes en ce qui concerne les autres articles du programme républicain-radical : liberté individuelle, liberté de la presse, de réunion, d'association, élection et responsabilité des fonctionnaires, suppression des armées permanentes, etc... ? ... La France, qui arrive au vingtième rang des Etats européens dans l'organisation de I'Instruction publique, a, par contre, la plus « belle » armée du monde. Ceci ne compense pas cela, au contraire, il l'aggrave et il fait mieux comprendre les résultats de la banqueroute républicaine : la dictature policière prenant de plus en plus les formes du fascisme, les « lois scélérates » de plus en plus scélératement appliquées, les dépenses militaristes absorbant le tiers du budget et toujours en augmentation.

L'opportunisme, s'étalant avec une insolence et un cynisme toujours accrus, est devenu de plus en plus la méthode d'une « République de camarades » qui ont rétabli, à leur profit, tous les abus parasitaires des anciens régimes et relégué, dans la vaseuse et débordante blagologie électorale et parlementaire aussi mystificatrice que celle des prêtres, les transformations sociales promises. Discrédité en principe, mais non en fait, par tous les scandales qu'il a provoqués, l'opportunisme a cessé d'exister comme parti politique, mais il a continué comme méthode chez tous ceux de droite ou de gauche qui n'ont cessé de participer à la curée. Il est devenu ainsi le progressisme des radicaux adaptés, puis il a pris toutes les nuances caméléonesques qui vont du radicalisme jusqu'au socialisme révolutionnaire. Il a tellement donné de gages de sa carence républicaine qu'aujourd'hui la République n'effraie plus personne. Tout le monde est républicain et nul ne parle plus d'étrangler « la Gueuse », sauf, par snobisme, ceux qui en vivent le mieux et pour qui elle est le plus complaisante. L'opportunisme est maintenant le collaborationnisme des socialistes de gouvernement qui ont, depuis la guerre de 1914, répudié la fraternisation de tous les prolétaires, la lutte de classe et la révolution, ce qui ne les empêche pas de parler toujours au nom de l'Internationale Ouvrière comme les radicaux parlent toujours au nom de la République (voir Politicien).

Si le mot : opportunisme est relativement nouveau, 1a chose est vieille comme le monde. De tout temps elle a prétendu se justifier en disant : « L'imbécile est celui qui ne change jamais ». Cette sentence est d'un lamentable effet quand elle tombe des lèvres d'un révolutionnaire périmé, d'un de ces anciens traîne-savates devenus les Lechat du régime et qui composent aujourd'hui « l'aristocratie républicaine ». Mais elle est d'un cynisme plus franc, moins répugnant que celui des tartufes, anciens « gréviculteurs » devenus ministres, qui viennent déclarer, la main sur le cœur, aux applaudissements de la claque parlementaire, qu'ils n'ont « jamais changé !. .. » Certes, un changement d'opinion est honorable quand il est le résultat de l'étude, de l'observation, du progrès de la pensée, d'un scrupule de conscience et de la volonté d'un emploi plus généreux des connaissances et de l'activité. Il ne l'est pas du tout lorsqu'il n'est guidé que par l'intérêt personnel et l'ambition politicienne. La casuistique qui cherche à justifier ce mode d'intelligence ne mérite que le mépris, qu'elle soit révolutionnaire ou réactionnaire, laïque ou religieuse et quelle que soit l'admiration dont l'accompagnent des choreutes serviles. La décence voudrait que celui qui se livre à cette sorte de putanat gardât au moins le silence et ne cherchât pas à se justifier ; mais par une espèce de remords que l'opportunisme porte en lui, il a besoin de faire des phrases pour donner le change et masquer sa honte. Il compose des mots historiques. « Alea jacta est ! » disent les Césars en franchissant le Rubicon. « Adore ce que tu as brûlé et brûle ce que tu as adoré », suggèrent aux Clovis les lessiveurs des àmes par qui, en tous les temps :

Le crime heureux fut juste et cessa d'être crime.

« Paris vaut bien une messe ! » déclarent gaillardement les Henri IV renégats. On remplirait des volumes de toutes les phrases, de tous les mots qui constituent la littérature de l'apostasie, du reniement, de la trahison opportunistes. Elle a particulièrement fleuri depuis qu'au 18 brumaire Bonaparte montra la voie aux démagogues, jusqu'aux temps contemporains où d'anciens chambardeurs prétendent ne pas changer quand ils deviennent, à la présidence de la République, les « rejetons orgueilleux », qu'ils flétrissaient jadis, « des grands bandits légaux qui ont détroussé nos ancêtres par l'usure, par le monopole, par la savante mise en œuvre de tous les procédés que la loi, faite par eux, et pour eux, leur mit en main. » (M. Millerand).

L'opportunisme a toujours été le moyen de réussite des nouvelles puissances par l'adaptation insidieuse ou brutale aux circonstances. L'exemple le plus démonstratif que l'on en a est dans l' histoire de l'Eglise. « L'Eglise s'adapta aux mœurs des temps beaucoup plus qu'elle ne les dirigea », a écrit Sartiaux. Elle n'a jamais cessé de suivre cette méthode et elle n'a vécu que par elle. Née d'une religion nouvelle qui apportait la torche dans le vieux monde, en bouleversait les institutions, en renversait les hiérarchies, en détruisait les conventions, en culbutait les valeurs sociales, elle devint, par le plus persévérant et le plus progressif des opportunismes, le plus solide rempart de ces institutions, de ces hiérarchies, de ces conventions, de ces valeurs qu'elle aurait dù supprimer pour établir un monde nouveau. Suivant les intérêts de sa politique, elle servit Dieu et César. Elle fit de Dieu la plus infàme et la plus ridicule des divinités pour justifier ses collusions avec les plus infâmes et les plus ridicules maîtres des hommes. Insolente, exigeante et cruelle devant les faibles, 1âche, rampante et vile devant les forts, elle sut trouver toutes les justifications à toutes les turpitudes triomphantes en les couvrant de sa blasphématoire infaillibilité auprès de leurs victimes. Depuis les Constantin, les Clovis, les Phocas, jusqu'à M. Mussolini, tous les hommes « chargés de hontes et de crimes » qui ont régné sur les peuples ont été à ses yeux « envoyés par la Providence ». Des pires bandits et des pires catins elle a fait des saints et des saintes, des pires crimes elle a fait des actions admirables ; depuis vingt siècles, sa justice et sa charité célèbrent comme la manifestation la plus adorable de la bonté divine le monstrueux holocauste d'une humanité livrée aux pires scélérats. Il n'est pas une superstition des temps les plus barbares qu'elle n'ait fait sienne pour s'attacher les foules ignorantes ; il n'est pas une infamie qu'elle n'ait sanctifiée pour en tirer pouvoir et argent. Il n'est pas un de ses principes et de ses dogmes qu'elle n'ait mille fois modifié, falsifié suivant les besoins du moment pour maintenir sa domination. Il n'est aucun texte évangélique ou canonique que sa casuistique tortueuse n'ait interprété contradictoirement pour le service d'une morale circonstancielle. Dès le 1er siècle du christianisme, l'apôtre Barnabé disait de l'Eglise, devant son opportunisme criminel : « Elle entrera dans la voie oblique, dans le sentier de la mort éternelle et des supplices ; les maux qui perdent les âmes apparaîtront ; l'idolâtrie, l'audace, l'orgueil, l'hypocrisie, la duplicité du coeur, l'adultère, l'inceste, le vol, l'apostasie, la magie, l'avarice, le meurtre, seront le partage de ses ministres ; ils deviendront des corrupteurs de l'ouvrage de Dieu, les courtisans des rois, les adorateurs des riches et les oppresseurs des pauvres. » La constance de cet opportunisme affirmée par toute l'histoire a abouti, la veille de la Guerre de 1914, à ce tripatouillage du catéchisme par lequel elle changea son cinquième commandement :

Homicide point ne seras DE FAIT ni volontairement, par celui-ci :

Homicide point ne seras SANS DROIT ni volontairement.

Elle marqua ainsi indélébilement, non seulement sa complicité dans le carnage qui se préparait et qu'on appellerait la Guerre du DROIT, mais encore sa préméditation avec celle de tous les criminels, chefs d'Etats responsables. C'est pourquoi tous les gouvernements, et particulièrement la République laïque, lui paient si généreusement, depuis, les trente deniers de Judas.

Aujourd'hui, dans le désarroi et la débâcle de la société capitaliste, que la monstruosité de ses abus et de ses vices condamne à s'écrouler comme jadis l'empire romain, l'Eglise demeure le plus sûr paratonnerre contre les fureurs révolutionnaires. Par son opportunisme rhétoricien qui lui fit accommoder l'aristotélisme et le thomisme puis, de nos jours, le thomisme et le modernisme, elle est l'inspiratrice la plus perfide des « unions sacrées » du capital et du travail, du bellicisme et du pacifisme, du nationalisme et de I'internationalisme comme de la Foi et de la Raison. Les démagogues de plus en plus vaseux, qui trempent leur « tripe laïque » dans son eau bénite, n'ont plus qu'à se laisser emporter dans sa nacelle, C'est le nouvel embarquement pour Cythère sous un patronage plutôt hétéroclite où sont mêlés Bossuet et Karl Marx, Sainte Thérèse de Lisieux et Louise Michel. Des millionnaires chantent l'Internationale ; des prolétaires leur rendent leur politesse en entonnant l'Hymne au Sacré-Cœur. Au débarqué, on se retrouve avec d'anciens admirateurs de Ravachol qui sont allés du Diable à Dieu et ont fait au « culte du Moi » le sacrifice de la peau des autres avec de riches catins repenties dont le portrait fait vis-à-vis à celui du pape dans des maisons pieuses, avec des tatoués des plages à la mode, avec des socialistes officiels qui préparent la révolution en compagnie de préfets de police, avec, enfin, toute la faune du muflisme. Tout ce monde est en famille dans les casinos et dans les églises où le « jazz » remplace les saintes orgues et où des évêques bénissent les chiens des grands juifs, en attendant de bénir ces juifs eux-mêmes. Car, à un certain degré de la hiérarchie sociale, on est tous frère en opportunisme et il n'y a plus d'hérétiques pour l'Eglise comme il n'y a plus de métèques pour le nationalisme. Les chiens de M. de Rothschild sont de bons chrétiens devant les évêques, comme les Altesses, même allemandes, sont toutes de bonnes françaises pour MM. Daudet et Maurras qui leur portent le coton. L'Internationale Ouvrière est sacrilège à leurs yeux et la peine des travailleurs est leur juste châtiment ; mais l'Internationale Capitaliste est sacrée et les joies de ses oisifs sont leur légitime récompense. Muflisme oblige, à défaut de noblesse, pour la valetaille opportuniste.

C'est ainsi que dans tous les temps, et sous tous les régimes, l'opportunisme, si subversives qu'aient été les formules de ses pratiquants, a fait avorter les réalisations sociales. S'il fait un pas en avant en disant : « Pas de réaction ... », il en fait immédiatement un autre en arrière en ajoutant : «....et pas de révolution ! » Or, qui n'avance pas recule. L'opportunisme replonge ainsi les espoirs humains, à mesure qu'ils renaissent et prennent forme, dans le marécage fétide du conservatisme social.

- Edouard ROTHEN.

ONTOLOGIE n. f. (du grec ôn, ontos, ce qui existe, et logos, discours) encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

 


Pour beaucoup, ontologie et métaphysique sont deux termes synonymes. Aristote définissait la métaphysique : « la science de l'être en tant qu'être » ; or l'ontologie c'est aussi la science de l'être. Cosmologie, psychologie, théologie rationnelles ne seraient alors que des chapitres particuliers de l'ontologie. D'autres en font seulement une introduction à la métaphysique, sa première partie ; elle s'opposerait à la métaphysique spéciale qui traite du monde, de l'âme, de dieu, et constituerait la métaphysique générale qui étudie l'être et ses qualités, indépendamment de leurs réalisations particulières. Dans les deux cas, la parenté reste essentielle entre la métaphysique et l'ontologie : la seconde s'identifie avec la première, au moins partiellement. Or les philosophes ont fait, jusqu'à présent, fausse route en ce qui concerne la métaphysique, à mon avis du moins.

Toutes les doctrines métaphysiques élaborées jusqu'à présent, celle de Platon comme celles de Descartes, de Leibnitz ou de Spinoza, pour ne citer que quelques très grands noms, sont absolument dénuées de valeur. Ce sont des jeux d'esprit, des écheveaux d'idées que l'on enroule avec plus ou moins de logique et d'art. Rien d'objectif dans ces systèmes qui dépendent pour une large part de l'imagination, du tempérament physique, des aspirations mentales du constructeur. Ne nous étonnons pas qu'ils croulent lamentablement, dès qu'on les considère sous l'angle non du beau, mais du vrai. De la métaphysique, simple collection de chimères et de vains rêves, on ne saurait dire trop de mal ; sa valeur est d'ordre littéraire et subjectif, alors qu'elle prétend nous renseigner, de façon effective, sur ce qui existe hors de nous. Mais Kant et les Positivistes se trompent singulièrement lorsqu'ils prétendent qu'aucune solution certaine ne pourra jamais être apportée aux problèmes posés par la métaphysique. Incapables de saisir autre chose que des apparences, d'après le philosophe de Kœnigsberg, nous ne pouvons atteindre la réalité dans sa nature propre. Nos impressions sensibles, base de toutes nos connaissances, sont ordonnées dans l'espace et le temps, formes a priori que l'esprit impose aux choses ; elles ne ressemblent pas aux excitants extérieurs qui les provoquent. De plus elles sont organisées en objets, associées par le jugement, d'après les catégories de l'entendement qui répondent, non à la réalité, mais à nos besoins intellectuels. Il est vain de chercher à savoir ce que sont les choses en elles-mêmes ; dès qu'il veut résoudre les problèmes concernant dieu, l'âme et le monde, l'esprit tombe dans d'insolubles contradictions. Ajoutons qu'après avoir déclaré la métaphysique impossible, au nom de la Raison Pure, Kant la rétablira au nom de la Raison Pratique. Pour d'autres motifs, les positivistes estiment, eux aussi, qu'on ne saurait élucider les problèmes transcendants de l'origine première et de la fin suprême. La métaphysique, dira Littré, est un océan pour lequel nous n'avons ni barque ni voile ; c'est l'inconnaissable, le domaine des problèmes à jamais insolubles. Un seul objet est accessible à l'homme, la nature telle qu'elle apparaît à nos sens, avec les lois qui la régissent. Ajoutons que si de nombreux positivistes rejettent l'idée de dieu comme antiscientifique, d'autres la considèrent seulement comme extrascientifique, c'est-à-dire placée en dehors des limites de la science : en conséquence ils ne la défendent, ni ne l'attaquent, ils se déclarent neutres. Quelques-uns même, peu sérieux il est vrai, admirent que la foi parvenait à explorer l'au-delà fermé à l'expérience ; ils proclamèrent que la science ne saurait contredire le dogme, puisqu'ils portent sur des réalités différentes.

N'en déplaise à Kant et aux positivistes, nos successeurs pourront répondre avec certitude aux problèmes posés par les métaphysiciens. Nous-mêmes pouvons déjà dire ce qu'est la matière, comment elle se génère, et comment elle s'évanouit, pour renaître éternellement. D'où venons-nous, où allons-nous, quelle est l'origine des mondes et quelle fin les attend ? A cela nous répondons de façon satisfaisante, sans recourir à un créateur ou à un principe spirituel quelconque. Concernant la vie, sa nature et sa raison d'être, les chercheurs avancent rapidement dans la voie des explications rationnelles ; dès aujourd'hui, nul besoin de l'intervention divine pour expliquer ses plus mystérieuses manifestations. Et, si peu développée que soit la physiologie cérébrale, elle a chassé l'âme, cette vaine entité dont s'enorgueillissaient les humains. Quant à dieu, tout démontre qu'il s'agit d'une baudruche agitée par les prêtres, mais dont les gens sensés se moquent depuis longtemps. Astronomie, physique, chimie, biologie, psychologie, nous éclairent ainsi sur des questions que l'on disait réservées à la métaphysique. Cette dernière doit faire place à la science, ou mieux, elle doit se résigner à n'être qu'une synthèse des renseignements fournis par les diverses branches du savoir positif sur les plus hauts problèmes que se pose l'esprit humain. Il n'y a pas de réalités inaccessibles à notre entendement ; tout ce qui existe est connaissable, lorsqu'on cherche assez longtemps. Ce qui reste mystère pour nous cessera de l'être pour nos descendants, s'ils délaissent les creuses spéculations de la métaphysique traditionnelle, pour interroger la science expérimentale. Certains spiritualistes ont bien compris qu'il fallait faire quelque chose en ce sens : ils nous ont servi les expériences des spirites et des mystiques comme base d'une nouvelle philosophie transcendantale. Les naïfs continuent d'y croire ; les chercheurs impartiaux constatent l'avortement complet de ces tentatives. Sans parler des supercheries découvertes lorsqu'on exerce un contrôle assez prolongé, aucun des faits allégués ne requiert l'existence d'une entité spirituelle quelconque. Mais lorsqu'on veut croire, les prétextes ne manquent jamais : voilà le secret du succès que remporte le spiritisme près des esprits religieux. C'est aux sciences ordinaires, à la physique, à la biologie, etc..., de fonder une ontologie nouvelle et de se prononcer en dernier ressort sur l'au-delà des métaphysiciens.

Preuve ontologique de l'existence de Dieu. Cette preuve, célèbre en théodicée, est due à saint Anselme. La voici telle qu'il l'expose : Tout homme a, dans son esprit, l'idée d'un être tel qu'on n'en peut concevoir de plus grand. Mais il répugne qu'un tel être n'existe que dans l'esprit, car il est plus parfait d'exister dans la réalité que dans l'esprit seulement. Il faut conclure, en conséquence, que l'être tel qu'on n'en peut concevoir de plus grand existe tout ensemble dans I'esprit et dans la réalité. Descartes a repris cet argument sous une autre forme. Nous avons, déclaret-il, l'idée d'un être parfait ; or, l'existence est comprise dans cette idée ; donc Dieu existe. « Revenant à examiner l'idée que j'avais d'un Etre parfait, lit-on dans le Discours de la Méthode, je trouvais que l'existence de Dieu y était comprise en même façon qu'il est compris en celle d'un triangle que ses trois angles sont égaux à deux droits, ou en celle d'une sphère que toutes ses parties sont également distantes de son centre, ou même encore plus évidemment ; et que, par conséquent, il est pour le moins aussi certain que Dieu, qui est cet être si parfait, est ou existe, qu'aucune démonstration de géométrie le saurait être ». Saint Anselme avait déjà trouvé un contradicteur clairvoyant dans Gaunillon, moine de Marmoutiers. D'une idée, d'une conception abstraite, disait ce dernier, on peut tirer une autre idée, jamais une chose effective, une réalité vivante. Or, le sujet dieu étant un concept purement idéal, l'attribut existence ne peut qu'être pareillement idéal. Gassendi, un pieux chanoine, mais dont les élèves devinrent souvent libres penseurs, fit à Descartes des objections semblables et lui reprocha de mal appliquer le principe d'identité. Même Thomas d'Aquin et les scolastiques jugèrent sans valeur l'argument ontologique et se rangèrent à l'avis de Gaunillon. Kant a insisté, lui aussi, sur le passage illégitime de l'ordre idéal à l'ordre réel qu'implique la preuve a priori de l'existence de Dieu. Il est vrai qu'un triangle suppose nécessairement trois angles, mais pour que les trois angles possèdent une existence effective, il faut que le triangle existe réellement. « Quand je dis le triangle est une figure qui a trois angles, déclare Kant, j'indique un rapport nécessaire et tel que, le sujet étant une fois donné, l'attribut s'y rattache inévitablement. Mais, s'il est contradictoire de supposer un triangle en supprimant par la pensée les trois angles, il ne l'est pas de faire disparaître le triangle en même temps que les trois angles. De même, s'il est contradictoire de nier la toute-puissance lorsqu'on suppose Dieu, il ne l'est pas de supprimer tout ensemble Dieu et la toute-puissance : ici, tout disparaissant, attribut et sujet, il n'y a plus de contradiction possible. » Aujourd'hui les philosophes catholiques eux-mêmes considèrent comme un sophisme l'antique preuve ontologique basée sur une déduction. Mais on a voulu la rétablir en affirmant que l'homme avait une intuition immédiate de Dieu. Malebranche le prétendait déjà au XVIIème siècle. A l'en croire, nous voyons directement la substance même de Dieu, et c'est en elle que résident les idées perçues par notre raison. Penser à Dieu ou en d'autres termes à l'infini, à l'être sans restriction, c'est en avoir l'intuition. « Car il n'y a rien de fini, déclare le philosophe, qui puisse représenter l'infini. L'on ne peut donc voir Dieu qu'il n'existe : on ne peut voir l'essence d'un être infiniment parfait sans en voir l'existence : on ne le peut voir simplement comme un être possible : rien ne le comprend, rien ne peut le représenter. Si donc on y pense, il faut qu'il soit ». Une pareille doctrine fit sourire ; Rome l'estimant dangereuse mit à l'Index les livres du célèbre oratorien. Mais ses idées furent reprises, au XIXème siècle, par l'Ecole Ontologiste.

L'Ecole Ontologiste. - L'Italien Gioberti admit que nous voyons Dieu immédiatement. L'esprit débuterait non par une abstraction, mais par une intuition, non par l'analyse, mais par la synthèse ; et sa première intuition serait celle de l'Etre, c'est-à-dire de Dieu : « L'auteur du jugement primitif, qui se fait entendre à l'esprit, dans l'acte immédiat de l'intuition, c'est l'Etre même ; l'Etre, en se posant lui-même en vue de notre âme dit : Je suis nécessairement ». En Dieu, nous percevons aussi tout ce que nous voyons. Il est le créateur de tout ce qui existe, et la perception que l'homme a du monde et de lui-même n'est que l'intuition d'une création continuelle : « En percevant l'Etre dans sa concrétion, écrit Gioberti, l'esprit, muni de la force intuitive, ne le contemple nullement dans son identité abstraite, ni comme Etre pur, mais tel qu'il est réellement, c'est-à-dire causant, produisant les existences et extériorisant par ses œuvres, d'une manière finie, son essence infinie. Et par conséquent l'esprit perçoit les créatures, comme 1e terme extrême auquel se rapporte l'action de l'Etre ... L'esprit humain contemple les existences produites, dans I'Etre produisant, et il est, à chaque instant de sa vie intellectuelle, spectateur direct et immédiat de la création ». Des formes mitigées de l'ontologisme furent soutenues par de nombreux prêtres qui admettaient, d'une façon générale, que nous voyons en Dieu les vérités éternelles, universelles et absolues, mais non pas les êtres particuliers ni les corps. Le cardinal Gerdil, les évêques Baudry et Maret écrivirent en faveur de ce système. Pourtant Rome finit par le condamner, non à cause des absurdités qu'il contient, mais parce qu'elle le jugeait contraire au dogme. De pareilles doctrines tiennent du roman ; elles ne méritent pas d'être prises au sérieux. Mais ceci est vrai de l'ensemble des théories métaphysiques ; elles sont filles de l'imagination et du caprice, ainsi que nous l'avons dit au début de cet article. - L. BARBEDETTE.

ONÉIDA Encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

 


Onéida est le nom d'un lieu dans l'Etat de New-York, Comté de Madison, où a vécu et prospéré de 1849 à 1879 un milieu très curieux, d'abord communiste, mais qui fit plus tard appel à une main-d'oeuvre rémunérée. Alors que les autres expérimentateurs de vie en commun aux Etats-Unis provenaient pour une partie d'entre eux de l'extérieur, les composants de la colonie d'Onéida étaient presque tous des Américains. C'étaient, en effet, des fermiers des Etats de l'Est, de la Nouvelle Angleterre et des artisans. On y rencontrait aussi un grand nombre de personnes exerçant des professions libérales, des savants, des juristes, des ecclésiastiques, des instituteurs, etc ... Leur degré de culture et d'éducation était bien au-dessus de la moyenne.

En 1849, Onéida comptait 87 membres ; en 1851, 205 ; en 1875, 298 ; en 1879, 306. La communauté ou colonie d'Onéida fut créée par John Humphrey Noyes, le premier historien des communautés ou colonies socialistes ou communistes aux Etats-Unis.

Noyes naquit à Brattleboro (Vermont), en 1811. Il fit ses études au collège de Dormouth et étudia le droit. Mais aussitôt il fut attiré par la théologie et suivit des cours à Andover et Yale. Tout en poursuivant ses études théologiques, il développait des doctrines religieuses dont la dernière s'appela « Le Perfectionnisme ». Peut-être faut-il voir dans le « Perfectionnisme » un rejeton ultime de l'hérésie albigeoise. Toujours est-il que considéré comme hérétique, Noyes se vit retirer sa licence de pasteur officiel. En 1834, il retournait à Putney (Vermont), demeure de ses parents, et peu à peu s'adjoignait un certain nombre d'adeptes. Les premiers furent sa mère, deux soeurs et un frère ; puis vinrent sa femme, celle de son frère, les maris de ses soeurs et plusieurs autres. Toutes choses étaient possédées en commun, et le petit milieu arriva à publier un journal. En 1847, Noyes avait réuni 40 adhérents. Dès l'abord, le mouvement fut purement religieux, mais l'évolution de ses idées, jointe à l'influence de lectures du Harbinger et autres publications fouriéristes, le conduisirent graduellement au communisme. Tout en se défendant d'être fouriériste, Noyes a toujours reconnu qu'il devait beaucoup aux réalisateurs américains du fouriérisme.

La petite colonie de Putney était administrée par un président, un secrétaire, trois directeurs. Pour qu'une décision put être appliquée, il fallait qu'elle fut adoptée par trois membres sur cinq ; si cela n'était pas possible, on soumettait la question à I'assemblée générale des membres. On n'acceptait pas de nouveaux adhérents sans le consentement unanime de cette assemblée, et cette pratique, également en vigueur à Onéida, explique la progression, pour ainsi dire insignifiante (8 par an) des membres de la colonie. Si n'importe quel participant pouvait se retirer en avisant de sa décision les administrateurs, un « colon » quelconque pouvait être expulsé du milieu à la suite du vote de la majorité. Toute propriété aux mains du colon au moment où il signait la charte de la colonie, toute celle qui pouvait lui advenir au cours de son séjour dans la communauté, devenait propriété du milieu sous le contrôle des administrateurs. Une école fut bientôt créée, où, en outre des connaissances usuelles, on apprenait le grec, le latin, l'hébreu. La colonie parvint à posséder 500 acres (plus de 200 ha) de terre arable, sept maisons d'habitation ; un magasin, un atelier d'imprimerie, d'autres bâtiments encore.

Les caractéristiques les plus remarquables des « Perfectionnistes » étaient leurs doctrines religieuses, leurs idées sur le mariage, leur littérature et l'institution de la « critique mutuelle ». Ils croyaient que le deuxième avènement du Christ avait eu lieu à la destruction de Jérusalem et qu'à ce moment il y avait eu une première résurrection et un jugement dans le monde spirituel ; que le règne final de Dieu commença alors dans les cieux et que la manifestation de ce royaume dans le monde visible est proche ; qu'une église se constitue sur terre pour se rencontrer avec le prochain royaume des cieux ; que l'élément nécessaire pour la rencontre de ces deux églises est l'inspiration ou la communion avec Dieu, qui conduit à la perfection, à la rémission complète des péchés d'où leur nom de « Perfectionnistes ». Il va sans dire que ces idées ne sont pas originales et qu'on les retrouve, sous une forme ou sous une autre, dans certaines sectes passées ou actuelles. La définition suivante du « Perfectionnisme » fut donnée à Nordhoff, autre historien des colonies ou communautés américaines, par l'un des croyants : « Comme la doctrine de l'antiesclavagisme est l'abolition immédiate de la servitude ; de même la doctrine du « Perfectionnisme » est la cessation immédiate et radicale du péché ».

Les colons de Putney croyaient aux guérisons miraculeuses par l'imposition des mains. Tant qu'ils se contentèrent de se guérir mutuellement, on ne leur chercha pas noise, mais il advint qu'ils exercèrent leur talent sur une villageoise du pays, accablée de maux de toutes sortes, presque aveugle, et qu'on s'attendait à tout moment à voir tourner l'œil. Non seulement la malheureuse impotente fut guérie, mais le mari lui-même, d'incrédule devint croyant. Déjà excitée par la pratique du « mariage complexe », l'opinion publique s'enflamma contre Noyes et ses disciples qui durent quitter Putney.

Ils s'établirent à Onéida.

Durant les premières années, ils eurent à lutter contre de grandes difficultés (inexpérience, incendie du rnagasin, naufrage d'un sloop sur l'Hudson, déficit causé par la publication d'un journal), et n'obtinrent qu'un succès médiocre. Noyes et ses compagnons, dont la plupart avaient de la fortune, avaient engagé plus de 107.000 dollars (à peu près 2.675.000 francs) dans l'entreprise.

Le premier inventaire, fait le 1er janvier 1857 ne donna qu'un avoir de 67.000 dollars, soit une perte nette de 40.000 dollars (un million de francs).

Cependant, ils avaient acquis de l'expérience et organisé leur travail sur des bases pratiques et effectives. Ils fabriquaient des pièges d'acier, des sacs de voyage ; ils préparaient des conserves de fruits et se livraient à la fabrication de la soie. Ils faisaient soigneusement et d'une façon irréprochable tout ce qu'ils entreprenaient et leurs produits acquirent bientôt une grande renommée dans le commerce. Leur inventaire de l'année 1857 montra la réalisation d'un petit bénéfice, mais les années suivantes, le montant de leur rapport dépassa 180.000 dollars (près de 4.500.000 francs).

En 1870, ils possédaient à peu près 900 acres de terrain (360 ha environ), dont plus des deux tiers à Onéida même et ses dépendances. Le reste se trouvait à Wallingford, dans l'état de Connecticut, 202 membres de la colonie résidaient à Onéida même, 35 à Willow-Place (dépendance d'Onéida), 40 à Wallingford. Ils habitaient sous un toit commun et mangeaient à une table commune.

Ils possédaient 93 têtes de gros bétail et 25 chevaux. Leur production en 1868 avait été la suivante : 278.000 pièges en acier, 104.458 boîtes de conserves, 4.661 livres de soie brute manufacturée, 227.000 livres de fer fondu à la fonderie, 305.000 pieds de bois façonné à la scierie, 31.143 gallons de lait, 300 tonnes de foin, 800 boisseaux de pommes de terre, 740 boisseaux de fraises, 1.450 boisseaux de pommes, 9.631 livres de raisin.

Pour obtenir cette production, soigner et mener le bétail et les chevaux :

80 hommes valides avaient dû travailler 7 heures par jour.

84 femmes valides avaient dû travailler 6 h.40 par jour.

6 hommes âgés et mal portants avaient dû travailler 3 h.40 par jour.

4 jeunes garçons avaient dû travailler 3 h.40 par jour.

9 femmes âgées et mal portantes avaient dû travailler 1 h.20 par jour.

2 jeunes filles avaient dû travailler 1 h.20 par jour.

Il convient d'ajouter qu'ils avaient dû avoir recours à de la main-d'œuvre supplémentaire (elle s'élevait déjà à 34.000 dollars : 850.000 francs en 1868) ; et cela tout en exprimant leur dégoût du travail salarié. Ils prétendaient n'avoir d'autre intention en salariant des ouvriers de l'extérieur, que de venir en aide à des personnes sympathiques, mais incapables de pratiquer leur communisme. On s'accorde à reconnaître qu'ils les traitaient très fraternellement.

Leurs affaires étaient administrées par vingt-et-un comités permanents et ils avaient quarante-huit conducteurs pour les différentes branches de travail, preuve que le fouriérisme les avait influencés plus qu'ils ne voulaient l'admettre. Malgré la complexité apparente de ce système, leur gouvernement fonctionnait à merveille, on l'affirme.

Le tableau ci-dessus démontre qu'ils ne voulaient pas se surmener. Ils étaient très coulants sur les heures de lever et de mise au travail, etc... (ils ignoraient l'appel de la cloche) et ils ont eu peu à souffrir des « tireurs au flanc » et paresseux professionnels.

La bibliothèque d'Onéida contenait 6.000 volumes et on y recevait toutes sortes de magazines. Bien que les Perfectionnistes ne crussent pas que le communisme fût possible sans une base religieuse, ils n'étaient pas des sectaires. Leur religion était plus pratique que théorique. Aussi, Huxley, Tyndall, Darwin, Spencer étaient-ils amplement représentés dans la dite bibliothèque.

Les récréations étaient tenues en haute estime à Onéida, A un moment donné, ils eurent des maisons de repos sur le lac d'Onéida et à Long-Island-Sound. Ils attachaient beaucoup d'importance à l'hygiène, se nourrissant simplement et se montrant tempérants en toutes choses. Leur longévité était proverbiale, un grand nombre d'entre eux moururent plus qu'octogénaires et 22 trépassèrent (pourcentage énorme par rapport à la population de la colonie) entre 85 et 96 ans. Les maladies vénériennes étaient inconnues chez eux, ce qu'on attribue à leur absence de relations sexuelles avec les personnes n'appartenant pas à leur milleu. Ils ne fumaient, ni ne buvaient, ne mangeaient de viande que deux fois par semaine, ils s'insouciaient de la mode, et les femmes de la colonie d'Onéida portèrent toujours les cheveux courts.

La prospérité d'Onéida attira l'attention. Les jours de fête, il n'était pas rare que 1.000 à 1.500 visiteurs passassent la journée avec eux. On se demandait comment pouvait subsister ce petit monde à part, dont aucun membre ne poursuivait autrui en justice, dont on ne voyait aucun membre avoir affaire à la police, et où il n'y avait pas de pauvres. Les Perfectionnistes faisaient eux-mêmes le plus de propagande qu'ils pouvaient. Ils publièrent un certain nombre de livres et de journaux dont le plus populaire fut Onéida Circular. C'était une revue hebdomadaire bien éditée et bien imprimée, publiée en ces conditions singulières :

« La revue est envoyée à tous, qu'ils paient ou non - son prix est de 2 dollars. - Ceux qui la liront se divisent en trois classes : 1° ceux qui ne peuvent pas donner 2 dollars ; 2° ceux qui peuvent seulement donner 2 dollars ; 3° ceux qui peuvent donner plus de 2 dollars. Les premiers l'ont gratuitement. Les seconds paient leur revue. Ceux de la troisième catégorie doivent donner en plus l'argent nécessaire à couvrir le déficit causé par les premiers. Ceci est la loi du communisme. »

Les Perfectionnistes ont toujours attribué à trois causes ou plutôt à trois pratiques leur succès - pratiques qui ont rendu Onéida célèbre et lui ont fait une place spéciale dans l'histoire des milieux de vie en commun. La première est le mariage complexe, la seconde est la critique mutuelle, la troisième les réunions quotidiennes tenues chaque soir.

D'abord le Mariage complexe. Le communisme des premiers chrétiens, selon eux, s'étendait aux êtres comme aux choses : ils ne voyaient aucune différence intrinsèque entre la propriété des objets et celle des personnes. L'exclusivisme à l'égard des femmes et des enfants n'est pas plus concevable que l'exclusivisme à l'égard de l'argent ou des biens mobiliers. L'épistolier Paul a placé (1. Cor. 7 : 2931) sur le même pied la possession des femmes et celle des marchandises, possession qui devait être abolie à bref délai par l'avènement du « royaume des cieux ». L'abolition de l'exclusivisme en fait de relations amoureuses est impliquée dans le nouveau commandement du Christ qui prescrit de s'aimer les uns les autres, ce qui veut dire non par couple, mais en masse (les deux mots soulignés en français, se trouvent à la page 626 du livre de John Humpphrey Noyes : History of American Socialisms, que j'ai sous les yeux en rédigeant cet article).

« L'histoire secrète du cœur humain démontre qu'il est capable d'aimer un grand nombre de personnes et un grand nombre de fois et que plus il aime, plus il peut aimer ». Partant de là, et étant entendu que leur système ne valait que pour des personnes sanctifiées (ou sélectionnées), les Perfectionnistes faisaient une différence entre l'amativité et la reproduction. Ils rappelaient qu'avant d'être considérée par Dieu comme une reproductrice, Eve avait été créée pour tenir compagnie à Adam, dans un but social. (Dieu créa la femme parce qu'il vit qu'il n'était pas bon pour l'homme d'être seul. Gen. II : 18). En Eden, l'amativité joua le premier rôle et non pas la reproduction. La pudeur sexuelle est la conséquence de la chute, factice et irrationnelle. Adam et Eve, à l'état d'innocence ignoraient la pudeur, comme l'ignorent les enfants et « les autres animaux ». La jalousie est la conséquence de l'exclusivisme en amour, elle engendre les querelles et les divisions. Toute association de vie en commun qui maintient le principe de l'unicité exclusive, contient en soi les germes de sa dissolution d'autant plus que la vie en commun développe fortement l'amativité. Les Perfectionnistes d'Onéida auraient voulu que dans leur communauté, chacun fût l'époux ou l'épouse de tous, la progéniture « rationnelle » étant élevée par le milieu. C'est ce qui les faisait mettre en parallèle leur conception de l'amour libre, basée sur un communisme amoureux durable - un mariage en association – et « l'amour libre » comme l'entendaient, selon eux, les socialistes d'alors, consistant en flirts temporaires et s'insouciant de la progéniture.

Les Perfectionnistes reprochaient entre autres à « l'acte propagateur » d'épuiser l'homme et de le rendre malade, s'il le répète trop souvent. Pour la femme, la grossesse et ce qu'elle exige en fait de dépense vitale, mine sa constitution ; les douleurs de l'enfantement sont une véritable agonie et la fatiguent d'une façon extraordinaire, de même que l'allaitement et les soins de la première enfance. Jusqu'à ce qu'il soit en état de se tirer d'affaire lui-même, l'enfant reste, même dans les meilleures circonstances, une lourde charge pour les parents. Le travail de l'homme est grandement accru par la nécessité de pourvoir aux besoins de sa famille. D'ailleurs, c'est en tant que malédiction que le Créateur a enjoint aux hommes de croître et de multiplier. Revenus à l'état d'innocence primitif, les Perfectionnistes étaient délivrés de cette malédiction et Saint Paul a inclus le mariage parmi les ordonnances abolies de l'ancienne Alliance. Du fait donc que l'amativité joue le premier rôle et la propagation de l'espèce le second, l'homme appelé à la perfection, exercera sur son aptitude procréatrice un contrôle sévère. Par là les perfectionnistes rejoignaient Malthus.

Dans la pratique, tout composant masculin de la colonie, pouvait avoir des relations sexuelles avec n'importe quel composant féminin à condition de passer par l'intermédiaire d'un tiers ; ils favorisaient la rencontre des jeunes membres de l'un ou l'autre sexe avec les membres âgés, étant entendu que personne ne serait obligé de recevoir les attentions de ceux qui ne leur plairaient pas, ce qui était évité par l'intervention des tiers. Quant à la procréation, elle était soumise au contrôle de la communauté, qui veillait à ce que le nombre d'enfants ne dépassât pas les possibilités financières et éducatives. Sur une population de 280 personnes, le nombre de celles au-dessous de 21 ans, ne dépassait pas 64. Et le nombre des membres de l'association choisis pour la procréation sélectionnés parmi ceux qui s'étaient le mieux assimilé leur théorie sociale, s'élevait à 24 hommes et 20 femmes. Toute reconstitution du couple était rigoureusement proscrite.

En conséquence de ces idées, les enfants étaient considérés comme les enfants du milieu, et élevés ensemble dans une maison destinée à cet effet. Ils avaient toute facilité de jouer et de se récréer et, selon le témoignage général, ils jouissaient d'une parfaite santé. Des « nurses », membres de la colonie consacraient leurs soins à les élever ; chacune d'elles passait à cette tâche une demi-journée. On les sevrait à 9 mois ; à partir de cet âge, dès 8 heures du matin, ils étaient menés à la maison des enfants ; à 5 heures de l'après-midi on les rendait à leur mère. Il ne s'agissait donc pas de séparer la mère de sa progéniture, mais de la libérer et de lui permettre de prendre part à la production générale.

La Critique Mutuelle fut instituée, dit-on, par Noyes ; elle devint l'institution la plus importante de la communauté dès le commencement de son existence. Elle remplaça toutes les sanctions et ce fut une véritable cure morale. Elle présente une analogie certaine avec le traitement psychoanalytique freudien.

La critique était appliquée dans quelques cas, sans sollicitation du sujet, mais le plus souvent à sa propre requête. Un membre voulait quelquefois être critiqué par la colonie entière et quelquefois par un comité choisi parmi ceux qui le connaissaient le mieux et qui lui étaient les plus sympathiques. Chacun donnait son appréciation d'une façon aussi étendue que possible, et l'effet salutaire de la Critique Mutuelle était sensé s'effectuer de lui-même en faisant sentir la laideur de la faute commise (Remarquez l'analogie avec la confession publique et comparez avec l'autocritique bolcheviste, l'une et l'autre pouvant également être ramenées au traitement psychanalytique.)

Nordhoff qui eut la bonne fortune d'assister à l'une de ces séances de critique en donne le compte-rendu suivant :

« Un dimanche après-midi, un jeune homme, Charles, s'offrit de lui-même à la critique. Un comité de quinze membres, y compris Noyes, se réunit dans une salle et la critique commença. Noyes s'enquit de ce que Charles avait à se reprocher. Charles exposa qu'il avait été récemment troublé par des doutes, que sa foi était chancelante et qu'il luttait contre le démon intérieur qui le hantait.

Alors chacun à son tour prit la parole. L'un des membres fit remarquer que Charles avait été gâté par sa bonne fortune, qu'il était quelquefois vaniteux ; un autre ajouta qu'il n'avait aucun respect pour la propriété commune, qu'il l'avait entendu récemment parler d'un beefsteak trop dur et qu'il prenait l'habitude de parler argot. Les femmes prirent part à la critique. L'une dit que Charles était hautain et trop galant ; on critiqua sa façon de se comporter à table, et on l'accusa de montrer trop de sympathie pour certaines personnes en les appelant par leurs prénoms, en public. Plus la séance avançait, plus les fautes s'accumulaient. On l'accusa d'irréligion et de mensonge et un souhait général fut exprimé, qu'il se rendît compte de ses erreurs et qu'il s'améliorât. Durant ce réquisitoire qui dura plus d'une heure et demie, Charles demeura muet, mais à mesure que s'amoncelaient les accusations, il pâlissait et de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front.

La critique de ses camarades avait, évidemment, produit une grande impression sur lui ».

Ces franches - sinon indiscrètes - explications ne semblent pas avoir provoqué de mauvais sentiments chez les membres de la communauté. Les réunions de critique mutuelle tenaient lieu de tribunal, de conseil, de régulateur, de stimulant, de redressement de la ligne de conduite individuelle et collective. L'histoire d'Onéida ne relate aucune discorde ; et la plus parfaite harmonie régna en tout temps ; un membre seulement fut expulsé durant les 30 ans que dura la colonie.

Les réunions quotidiennes du soir ne duraient pas plus d'une heure, mais étaient régulièrement tenues. On y discutait affaires, administration, nouvelles du jour, bref, tout ce qui était d'intérêt général.

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Comment peut-on expliquer la chute d'une colonie si prospère que son actif en 1881 - deux ans après sa dissolution en tant que colonie communiste - pouvait être évalué à 600.000 dollars (quinze millions de francs) ?

Ce fut d'abord à la suite d'une violente campagne menée par l'opinion publique, attisée par le clergé et les organes puritains, contre le « mariage complexe ». Les puritains prétendaient qu'en dépit de toutes les assertions contraires, Onéida était l'asile du vice et la concentration de l'orgueil. Les journalistes s'en mêlèrent.

D'autre part, les enfants nés dans la colonie et parvenus à l'âge adulte n'avaient plus ni la foi, ni l'enthousiasme de leurs parents, les pionniers de la colonie. Comme les Mormons, les Perfectionnistes durent céder. Ils abandonnèrent le mariage complexe le 26 août 1879. Jusqu'au 31 décembre de cette année-là, il y eut vingt mariages. Il resta à peine une demi-douzaine de célibataires.

Ce fut le signal de la dissolution d'Onéida en tant que société communiste. Noyes lui-même, accompagné de quelques adeptes fervents, partit pour le Canada, où il mourut en 1886 et le reste de la communauté s'organisa en société à capital limité, sous le nom de Onéida Community Limited (en 1880).

On attribua à chaque membre de la communauté, sans égard au sexe, ni à l'âge, ni aux services rendus, 4 actions se montant à autant de fois 100 dollars (2.500 francs) que le colon avait passé de temps dans la colonie. On remboursa en actions la moitié du capital apporté par les colons à leur entrée dans le milieu. On garantit aux enfants qui se trouvaient dans le domaine de la colonie, de 80 à 120 dollars par an, selon que le permettraient les bénéfices et huit mois de scolarité jusqu'à seize ans. L'entreprise devint très prospère, 80 % des parts restant aux mains des descendants des fondateurs de la colonie et des auxiliaires employés par la société durant de longues années.

D'après une lettre signée du secrétaire J.-H. Noyes, appartenant probablement à la famille du créateur d'Onéida, au 31 janvier 1924, l'actif de la société qui avait succédé à la communauté d'Onéida, s'élevait à près de 8 millions de dollars (soit 200.000.000 de francs). Les industries ont été naturellement conservées. Pendant longtemps, une bibliothèque commune, une salle de lecture, une blanchisserie et les pelouses furent les seules traces de l'ancien régime communiste. D'après M. Ch. Cide, en 1917, les restes d'Onéida avaient été transportés à Sherrill, à 400 kilomètres à l'est. La lettre précitée de M. J.-H. Noyes ne porte pas d'indication de lieu.

- E. ARMAND.

ONANISME n. m. (de Onan, personnage biblique) encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

 


On sait que le mot « onanisme » a sa source dans un passage d'un des livres sacrés des chrétiens (Genèse, XXXVIII, 8-10), où il est question d'un certain Onan « qui se souillait à terre lorsqu'il allait vers la femme de son frère, afin de ne pas donner de postérité à son frère ». On sait également que chez les anciens Hébreux la coutume voulait que la veuve du frère fût épousée par son beau-frère et que le premier né de leurs relations portât le nom du défunt. Pour une raison que nous ignorons, Onan s'insurgea contre cette règle et « comme ce qu'i1 faisait déplut à l'Eternel », celui-ci le fit mourir. Bien qu'à ce verset remonte tout l'opprobre dont l'onanisme a été l'objet dans le monde influencé par le christianisme, il n'y a aucune ressemblance entre l'onanie, l'onanisme, l'auto-satisfaction sexuelle et l'acte reproché à Onan, lequel relève du coït interrompu.

Aujourd'hui, on entend par « onanisme » toute satisfaction sexuelle qu'on se procure soi-même, soit sciemment, soit inconsciemment. On emploie comme synonyme - inexact - le mot « masturbation » (de deux mots latins : manus, main, et struprare, polluer). On se sert aussi du terme « plaisir solitaire ». Le Docteur polonais Kurkiewicz avait proposé le mot « Ipsation », du latin ipse (soi-même). D'une façon générale, tous les procédés employés pour se procurer des jouissances vénériennes, à l'aide de la main ou d'un objet quelconque sont englobés sous le terme « d'auto-érotisme », qui s'étend depuis les rêves voluptueux diurnes jusqu'à l'auto-manipulation sexuelle.

L'auto-érotisme n'est pas spécial à l'homme : cerfs, béliers, singes, éléphants même, se masturbent. Comme pour l'inversion sexuelle, l'opinion modifie son jugement selon les époques : les Grecs y attachent peu d'importance. Diogène le cynique fut même félicité par le philosophe Chrysippe (d'après Plutarque) pour s'être masturbé en plein marché. L'éthique chrétienne s'opposa à la masturbation, comme à tous les autres actes sexuels, ce qui eut pour résultat de l'accroître considérablement. D'ailleurs, la casuistique théologique est assez accommodante et quelques théologiens catholiques, comme le jésuite Gury, ont permis aux femmes mariées de se masturber. L'opinion moderne est celle de Rémy de Gourmont, écrivant qu' « après tout l'onanisme fait partie des gestes de la nature. Une conclusion différente serait plus agréable, mais des milliers d'êtres protesteraient dans tous les océans et sous les roseaux de tous les fleuves » - et du psychosexualiste italien Venturi qui démontrait que « l'apparition de la masturbation au moment de la puberté est un moment dans le cours du développement de la fonction de l'organe qui est l'instrument nécessaire à la sexualité ».

Le point de vue des peuples du Nord influencé par le puritanisme protestant est moins large, certes. Cependant les phénomènes auto-érotiques sont inéluctables, étant donné notre vie contre nature et, comme le rappelle Havelock Ellis, aussitôt que l'on commence à empêcher I'impulsion sexuelle de s'exprimer librement, les phénomènes auto-érotiques naissent forcément de toutes parts. Le plus sage donc, conclut l'éminent sexologue anglais, est de reconnaître l'inéluctabilité de ces phénomènes par suite de la perpétuelle contrainte de la vie civilisée.

Le Progrès Médical, du 10 janvier 1925, contenait une étude très substantielle de Raymond Hamet sur la masturbation, d'où il ressortait que, malgré l'opinion courante, « l'onanisme n'a pas les conséquences terribles qu'on lui attribue si communément » (Camus). Au point de vue de ses effets sur l'appareil urogénital, « il est absolument semblable à ceux du coït » (Orlowski). « La masturbation est infiniment moins dangereuse que le coït interrompu ». « L'ébranlement nerveux est plus grand par l'emploi de la femme. » (W. Erb.) « La fatigue musculaire est beaucoup plus grande dans le coït que dans la masturbation. » (Hammond.) « La masturbation pratiquée, même avec excès, aux environs de la puberté n'a généralement aucune influence sur le développement des organes génitaux. » Bref, conclut l'auteur de cet article extrêmement documenté, « si cette perversion est regrettable au point de vue social, elle semble n'avoir aucun inconvénient sur l'individu ».

Tout cela n'est pas nouveau. Gallien avait déjà dit que, en se masturbant, Diogène évitait les inconvénients de la rétention séminale. « Gœthe, Gogol et nombre d'autres hommes de génie pratiquèrent la masturbation » et « l'expérience de tous les jours montre que des individus remarquablement intellectuels ont fait, dans leur jeunesse, un usage souvent immodéré de cette habitude prétendue si dangereuse ». « L'éclat intellectuel déployé par cette célèbre victime de la masturbation que fut Rousseau serait absolument paradoxal, si l'on ajoutait foi aux descriptions que quelques auteurs ont données de l'hébétude mentale et de la stupidité résultant de ce vice. » (G.-F. Lydston.) Toutes les préventions médicales contre la masturbation proviennent d'un livre intitulé ONANIA, paru d'abord en latin, en 1760, et dû au Docteur Simon-André Tissot de Lausanne, puis traduit en anglais et édité par un charlatan du nom de Bekkers, avec l'addition or the heinous sin of self Pollution : « ou le haïssable péché d'autopollution ». Cette traduction a été répudiée par Tissot, comme inexacte. Quoi qu'il en soit, ce livre attribuait à l'onanisme d'effroyables conséquences : affaiblissement de l'intelligence, perte de la mémoire, obscurcissement de la compréhension, état démentiel, pertes des forces corporelles, interruption de la croissance, douleurs physiques, apparition de tumeurs, de boutons vénériens, impuissance génésique, altération du sperme, dérangement des fonctions intestinales. Ce Bekkers proposait une drogue qui devait guérir de tous les maux dont ils étaient menacés, ceux qui en feraient l'emplette. Durant un siècle, de nombreux auteurs se contentèrent de copier servilement l'adaptation de Bekkers. Ce ne fut qu'en 1872, avec Christian, qu'on se mit à réexaminer la question dans son entier.

En 1929, les éditions « Universitas », de Berlin, ont publié un ouvrage intitulé Onanie, weder Laster noch Krankheit : « L'onanisme, ni vice, ni maladie », dont l'auteur, un médecin de Berlin, très documenté, le Docteur Max Hodann étudie le problème de l'auto-érotisme, en le dégageant des préjugés d'ordre religieux et médical, citant en épigraphe de son volume cette phrase du Docteur Wilhem Steckel, extraite de son ouvrage sur « l'Onanisme et l'Homosexualité » : « Tous les méfaits que l'on attribue à I'Onanisme n'existent que dans l'imagination des médecins ! Tous les torts qu'on lui impute sont des produits artificiels de la Médecine et de la Morale dominante, laquelle, depuis deux mille ans, mène un combat acharné contre la sexualité et toutes les joies de la vie. »

Nier la sexualité et les désirs sexuels de l'enfant, après Freud, Hirschfeld, Havelock Ellis, Mme de Randenborgh, Friedung, Pfister, etc..., est impossible. Et, à ces désirs, I'auto-érotisme fournit un exutoire. Le Docteur Félix Kauitz, de Vienne, a questionné 50 enfants suivant un cours d'éducation, de dix ans et au-dessus, sur les particularités de leur vie sexuelle. 42 ont répondu qu'ils se livraient à la masturbation ; en ce qui concerne 1es jeunes gens et les adultes, Mairowsky admet que 88/100 sont des autoérotes, Julien Markuse, 93/100 ; Dueck, 90/100 ; Oscar Berger, en 1876, écrivait que tout adulte, sans exception, a été un autoérote. Steckel affirme que tous les êtres humains pratiquent l'onanisme. « Cette règle ne souffre aucune exception, puisqu'il existe, comme chacun sait, un onanisme inconscient. » Selon Max Hodann, jusqu'à 20 ans, le nombre des onanistes du genre masculin dépasse celui du genre féminin ; après 20 ans, cette dernière catégorie l'emporte. Cela provient en partie des déceptions éprouvées par la femme dans le mariage ou son abstention de relations sexuelles, soit pour se conformer à la morale courante, soit par raison d'économie. Toujours d'après Max Hodann, les méfaits attribués à la masturbation ont pour cause soit l'abstinence sexuelle, soit une psychose dont l'origine est la condamnation dont l'ont frappée médecins irréfléchis et laïques sans conscience, par exemple les animateurs d'associations comme celles de la Croix Blanche ou autres ligues de pureté, où l'on considère la masturbation comme un péché ; alors que, selon le médecin berlinois, « l'onanisme, en tant que fait, est naturel et sans danger ». La pratique n'en présente de péril que si le cerveau obsédé, par la pensée que c'est un mal et une tare, crée un état d'anxiété auquel ne peut échapper celui qui, impulsé par la nature à certains gestes, les accomplit tout en s'imaginant qu'ils sont répréhensibles. Cette obsession est curable si, faisant table rase des livres, traités, sermons, recommandations d'hommes hostiles aux données de la physiologie moderne, on fait constater que l'onanisme n'a rien à voir avec la morale, que ce n'est ni un vice, ni une maladie, qu'il est le lot de tous les hommes et que, seul, l'abus est à éviter, comme dans tous les plaisirs sexuels (ou d'un ordre quelconque).

- E. ARMAND

OMNIUM n. m. encyclopedie anarchiste de Sébastien Faure

 


Une puissante compagnie financière ou commerciale qui fait indistinctement tous les genres d'opérations se présentant comme trafic, négoce ou commerce représente un omnium. Ces sociétés anonymes se proposent d'accaparer toutes les marchandises sur lesquelles elles escomptent pouvoir spéculer. Elles visent une espèce de monopole permettant, à un moment donné, d'établir de gros bénéfices sur les marchandises qu' elles se sont appropriées.

Qui dit monopole, dit privilège et l'omnium qui consiste à réunir, sous une même direction : cartels, trusts et monopoles particuliers constitue la puissance financière la plus formidable qui se fasse dans notre pitoyable société.

Par le canal des sociétés anonymes, la vie sociale passe de plus en plus à des compagnies financières, plus ou moins responsables, par rapport aux individus, et quoique détenant bien plus de pouvoir et de richesses que les particuliers, même riches.

L'omnium exerce, dans nos sociétés bourgeoises, une espèce particulière de souveraineté et constitue un privilège moderne qui ne fera qu'augmenter en puissance économique. L'omnium, comme les cartels et les trusts ne fait que fortifier la domination du capital.

- E. S.

Les chants de Maldoror de Isidore Ducasse. Comte de Lautréamont

 Chant Sixième


Vous, dont le calme enviable ne peut pas faire plus que d’embellir le faciès, ne croyez pas qu’il s’agisse encore de pousser, dans des strophes de quatorze ou quinze lignes, ainsi qu’un élève de quatrième, des exclamations qui passeront pour inopportunes, et des gloussements sonores de poule cochinchinoise, aussi grotesques qu’on serait capable de l’imaginer, pour peu qu’on s’en donnât la peine ; mais il est préférable de prouver par des faits les propositions que l’on avance. Prétendriez-vous donc que, parce que j’aurais insulté, comme en me jouant, l’homme, le Créateur et moi-même, dans mes explicables hyperboles, ma mission fût complète ? Non : la partie la plus importante de mon travail n’en subsiste pas moins, comme tâche qui reste à faire.Désormais, les ficelles du roman remueront les trois personnages nommés plus haut : il leur sera ainsi communiqué une puissance moins abstraite. La vitalité se répandra magnifiquement dans le torrent de leur appareil circulatoire, et vous verrez comme vous serez étonné vous-même de rencontrer, là où d’abord vous n’aviez cru voir que des entités vagues appartenant au domaine de la spéculation pure, d’une part, l’organisme corporel avec ses ramifications de nerfs et ses membranes muqueuses, de l’autre, le principe spirituel qui préside aux fonctions physiologiques de la chair. Ce sont des êtres doués d’une énergique vie qui, les bras croisés et la poitrine en arrêt, poseront prosaïquement (mais, je suis certain que l’effet sera très-poétique) devant votre visage, placés seulement à quelques pas de vous, de manière que les rayons solaires, frappant d’abord les tuiles des toits et le couvercle des cheminées, viendront ensuite se refléter visiblement sur leurs cheveux terrestres et matériels. Mais, ce ne seront plus des anathèmes, possesseurs de la spécialité de provoquer le rire ; des personnalités fictives qui auraient bien fait de rester dans la cervelle de l’auteur ; ou des cauchemars placés trop au-dessus de l’existence ordinaire. Remarquez que, par cela même, ma poésie n’en sera que plus belle. Vous toucherez avec vos mains des branches ascendantes d’aorte et des capsules surrénales ; et puis des sentiments ! Les cinq premiers récits n’ont pas été inutiles ; ils étaient le frontispice de mon ouvrage, le fondement de la construction, l’explication préalable de ma poétique future : et je devais à moi-même, avant de boucler ma valise et me mettre en marche pour les contrées de l’imagination, d’avertir les sincères amateurs de la littérature, par l’ébauche rapide d’une généralisation claire et précise, du but que j’avais résolu de poursuivre. En conséquence, mon opinion est que, maintenant, la partie synthétique de mon œuvre est complète et suffisamment paraphrasée. C’est par elle que vous avez appris que je me suis proposé d’attaquer l’homme et Celui qui le créa. Pour le moment et pour plus tard, vous n’avez pas besoin d’en savoir davantage ! Des considérations nouvelles me paraissent superflues, car elles ne feraient que répéter, sous une autre forme, plus ample, il est vrai, mais identique, l’énoncé de la thèse dont la fin de ce jour verra le premier développement. Il résulte, des observations qui précèdent, que mon intention est d’entreprendre, désormais, la partie analytique ; cela est si vrai qu’il n’y a que quelques minutes seulement, que j’exprimai le vœu ardent que vous fussiez emprisonné dans les glandes sudoripares de ma peau, pour vérifier la loyauté de ce que j’affirme, en connaissance de cause. Il faut, je le sais, étayer d’un grand nombre de preuves l’argumentation qui se trouve comprise dans mon théorème ; eh bien, ces preuves existent, et vous savez que je n’attaque personne, sans avoir des motifs sérieux ! Je ris à gorge déployée, quand je songe que vous me reprochez de répandre d’amères accusations contre l’humanité, dont je suis un des membres (cette seule remarque me donnerait raison !) et contre la Providence : je ne rétracterai pas mes paroles ; mais, racontant ce que j’aurai vu, il ne me sera pas difficile, sans autre ambition que la vérité, de les justifier. Aujourd’hui, je vais fabriquer un petit roman de trente pages ; cette mesure restera dans la suite à peu près stationnaire. Espérant voir promptement, un jour ou l’autre, la consécration de mes théories acceptée par telle ou telle forme littéraire, je crois avoir enfin trouvé, après quelques tâtonnements, ma formule déf initive. C’est la meilleure : puisque c’est le roman ! Cette préface hybride a été exposée d’une manière qui ne paraîtra peut-être pas assez naturelle, en ce sens qu’elle surprend, pour ainsi dire, le lecteur, qui ne voit pas très-bien où l’on veut d’abord le conduire ; mais, ce sentiment de remarquable stupéfaction, auquel on doit généralement chercher à soustraire ceux qui passent leur temps à lire des livres ou des brochures, j’ai fait tous mes efforts pour le produire. En effet, il m’était impossible de faire moins, malgré ma bonne volonté : ce n’est que plus tard, lorsque quelques romans auront paru, que vous comprendrez mieux la préface du renégat, à la figure fuligineuse".