samedi 5 mars 2022

Oppression et liberté Par Simone Weil

 " Et nous ne sommes pas véritablement sans espoir. Le seul fait que nous existons, que nous concevons et voulons autre chose que ce qui existe, constitue pour nous une raison d'espérer. La classe ouvrière contient encore, dispersés çà et là, en grande partie hors des organisations, des ouvriers d'élite, animés de cette force d'âme et d'esprit que l'on ne trouve que dans le prolétariat, prêts, le cas échéant, à se consacrer tout entiers, avec la résolution et la conscience qu'un bon ouvrier met dans son travail, à l'édification d'une société raisonnable. Dans des circonstances favorables, un mouvement spontané des masses peut les porter au premier plan de la scène de l'histoire. En attendant, l'on ne peut que les aider à se former, à réfléchir, à prendre de l'influence dans les organisations ouvrières restées encore vivantes, c'est-à-dire, pour la France, dans les syndicats, enfin à se grouper pour mener, dans la rue ou dans les entreprises, les actions qui sont encore possibles malgré l'inertie actuelle des masses. Un effort tendant à grouper tout ce qui est resté sain au cœur même des entreprises, en évitant aussi bien l'excitation des sentiments élémentaires de révolte que la cristallisation d'un appareil, ce n'est pas encore grand'chose, mais il n'y a pas autre chose. Le seul espoir du socialisme réside dans ceux qui, dès à présent, ont réalisé en eux-mêmes, autant qu'il est possible dans la société d'aujourd'hui, cette union du travail manuel et du travail intellectuel qui définit la société que nous nous proposons. "


"Ceux qui conduisent l'entreprise ellemême, administrateurs, ingénieurs, techniciens de toute espèce, ce sont, à part quelques exceptions, non des propriétaires, mais des salariés ; c'est une bureaucratie. Parallèlement le pouvoir d'État, dans tous les pays, s'est concentré de plus en plus entre les mains d'un appareil bureaucratique. Enfin le mouvement ouvrier est au pouvoir d'une bureaucratie syndicale. « Aujourd'hui nous sommes pratiquement sous la domination de la bureaucratie syndicale, de la bureaucratie industrielle et de la bureaucratie d'État, et ces trois bureaucraties se ressemblent tant que l'on pourrait mettre l'une à la place de l'autre. » 



Bibliothèque Fahrenheit 451

 

NOUS SANS L’ÉTAT

« Il y a environ trois cents ans, par le biais d'un processus complexe, le monde a commencé à privilégier une monoculture sociopolitique qui a morcelé la planète en entités légales et juridiques dénommées État-nations, ou plus communément, pays. Selon cette tradition, seule la tutelle de l'État et de son cadre juridique est capable d'organiser la vie en commun. L'État s'obstine à contrôler la totalité des interactions sociales. Malgré cela, des structures émergent et résistent dans le monde entier, nous rappelant l'existence d'autres façons, plurielles, de nous organiser en tant que sociétés, en opposition à cette monoculture sociopolitique, et ce notamment parmi les peuples indigènes du monde. L'État est la structure sociopolitique qui s'est avérée la plus opérante pour le colonialisme et le capitalisme, mais il existe partout des démarches qui tendent vers d'autres possibilités. » Yásnaya Elena Aguilar Gil, née dans la montagne Mixe de l’État d’Oaxaca, formée en littérature et en linguistique à l’université de l’UNAM, passe l’État et ses différents dispositifs, au crible de sa critique, pour proposer d’autres options.

Découvrant l’existence de langues régionales en France, elle réalise « la nécessité pour les États-nations modernes de construire un récit identitaire unifiant et s’appuyant invariablement sur la construction d'une société unilingue ». Une déclaration de l'Académie française de juin 2008 affirme sans ambages que « les langues régionales portent atteinte à l'identité nationale ». La communauté où elle vit, c'est à dire la « structure socio-politique dotée d'un autogouvernement en rotation constante et élue par la plus haute autorité, l'assemblée communautaire », comme toutes celles de la région, on été créées pour permettre aux peuples indigènes de résister à l'instauration de l'ordre colonial et aux politiques de l’État-nation. D'autres options s’opposent à la monoculture de l’État-nation et peuvent « former un nous sans État, un nous planétaire » : la confédération kurde, les caracoles zapatistes, les clans nomades, l'autogestion punk, l'anarchisme collectiviste, les tribus traditionnelles, etc. « L'organisation sociale sans l’État est la manière naturelle de gérer la vie en commun. » « L'idée que l'État est la seule option possible en matière d'organisation de la vie des sociétés est si influente qu'elle a détruit la capacité d'imaginer ne serait-ce qu'une vie différente. » Le capitalisme a besoin de l'État et des démocraties libérales pour subsister, pour fournir le cadre légale et idéologique qui le rend supportable, pour protéger la propriété privée.

Le système à trois composantes profondément imbriquées : le capitalisme, le colonialisme et le patriarcat, qui régit aujourd'hui le monde et menace de l’anéantir, s’est érigé sur l'ordre colonial instauré à partir de la catastrophe que représente la conquête de Tenochtitlán il y a cinq cents ans. « Le racisme, qui ordonne et classe les corps, est engendré par le colonialisme, tout comme le machisme naît du patriarcat et le classicisme du capitalisme. »

Le mot « indigène » vient du latin et servait à indiquer la relation à un lieu de naissance, alors que le mot « indien » vient du nom du fleuve qui traverse l'Inde et lui a donné son nom, adopté, suite à une confusion géographique, pour désigner les habitants du continent américain à l’arrivée des colonisateurs européens. Les États-nations utilisent indifféremment ces deux termes pour nommer la même catégorie. « Jamais dans l'histoire de l'humanité le monde n'a été divisé en un peu plus de 200 pays conformément à un modèle idéologique dans lequel ont été établis pour chacun d'entre eux une identité, un drapeau, une histoire, une langue et une série de symboles qui y sont associés. » À l’intérieur de ces États modernes, qui prétendent être des nations « à coup d'idéologie nationaliste », des milliers de nations qui n'ont pas formé leur propre État, ont été encapsulées. Au Mexique, la création trompeuse de la catégorie « métis » s’oppose à la catégorie « indigène ». La castillanisation forcée, en niant le droit à accéder à l’éducation dans sa langue maternelle pour les peuples indigènes, les a minorisés : « l’apparente majorité métisse est en fait une population qui a été désindigénisée par le projet étatique. »
Bien que plus de 75 % du territoire de l'État d’Oaxaca ait un statut de propriété collective, plus de 300 concessions minières ont été autorisées sans consultation. L'auteur signale d'autres contradictions comme la reconnaissance de la diversité culturelle qui n'a pas les mêmes implications politiques que la reconnaissance d'un État plurinational. En dépit de la reconnaissance de leur autonomie par la Constitution, le discours identitaire mexicain a essentialisé la caractéristique indigène en l'assimilant à un trait culturel. Sa proposition d’un « Nous sans le Mexique » repose sur la nécessité de construire aussi « une autonomie symbolique dans laquelle l'appartenance à nos nationalités peut se manifester sans l’imaginaire qu'ont construit les États », tout en s'appliquant à retirer à ceux-ci leurs fonctions par l’autogestion de la vie en commun, en matière de justice, de sécurité, d’éducation, de santé.

Yásnaya Elena Aguilar Gil explique également comment les États-nations établissent une hiérarchie entre les différents traits identitaires, alors que leur contraste est par nature symétrique. Elle explore toutes les formes de résistance, tout en mettant en garde contre « l'inclusion individuelle dans les systèmes de validation occidentaux » qui masque l'exclusion collective sur laquelle ils se fondent, puis étudie les implications de l'apprentissage d'une seconde langue hégémonique, dans un contexte colonial et raciste, sur les processus identitaires. La validation par l'État de ce qui est indigène – le Canada par exemple se base sur le « degré de sang indien » – affecte la vie sentimentale des femmes indigènes. La relation de la tradition occidentale avec les autres systèmes de production de connaissances s’établit selon trois angles : le mépris, l’idéalisation, la validation, alors que « toutes les connaissances, y compris celles de l’Occident, sont locales, puisqu'elles sont situées dans des conditions historiques, sociales et culturelles précises et qu'elles répondent aux besoins et expériences propres des sociétés qui les ont développées. » Bien d'autres questions toutes aussi intéressantes sont également abordées.

Avec cette dizaine d'articles, Yásnaya Elena Aguilar Gil nous parle de la résistance à « un grand système envahisseur » et de la nécessité 
« former un nous sans État, un nous planétaire ». Sachons l’écouter.


Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

 

NOUS SANS L’ÉTAT
Yásnaya Elena Aguilar Gil
Préface de Jules Falquet
Traduit par Amandine Semat
144 pages – 15 euros
Éditions Ici bas – Collection « Les Travailleurs de la nuit » – Toulouse – Février 2022
editionsicibas.fr/livres/nous-sans-letat-une-reflexion-profonde-et-vivifiante-sur-les-resistances-aux-etats-nations-par-lune-des-voix-les-plus-fecondes-de-la-critique-decoloniale-en-amerique-latine

vendredi 4 mars 2022

Oppression et liberté par Simone Weil

 "Au reste, comme Rousseau l'avait déjà compris, aucun système d'oppression n'a intérêt au bien-être des opprimés ; c'est sur la misère que l'oppression peut peser le plus aisément de tout son poids. "

"Certes la bureaucratie ne s'est pas encore constituée en un système d'oppression ; si elle s'est infiltrée partout, elle demeure cependant diffuse, dispersée en une foule d'appareils que le jeu même du régime capitaliste empêche de se cristalliser autour d'un noyau central, Fried, le principal théoricien de la revue Die Tat, disait en 1930 : « Nous sommes pratiquement sous la domination de la bureaucratie syndicale, de la bureaucratie industrielle et de la bureaucratie d'État, et ces trois bureaucraties se ressemblent tant qu'on pourrait mettre l'une à la place de l'autre. » Or, sous l'influence de la crise, ces trois bureaucraties tendent à se fondre en un appareil unique. C'est ce qu'on voit en Amérique, où Roosevelt, sous l'influence d'une pléiade de techniciens, essaie de fixer les prix et les salaires, en accord avec les unions d'industriels et d'ouvriers. C'est ce qu'on voit en Allemagne, où, avec une rapidité. foudroyante, l'appareil d'État s'est annexé l'appareil syndical et tend à mettre la main sur l'économie. Quant à la Russie, il y a longtemps que les trois bureaucraties de l'État, des entreprises et des organisations ouvrières n'y forment plus qu'un seul et même appareil. "

"Or la rationalisation a supprimé leur fonction et n'a guère laissé subsister que des manoeuvres spécialisés, complètement asservis à la machine. Ensuite est venu le chômage, qui s'est abattu sur la classe ouvrière ainsi mutilée sans provoquer de réaction. S'il a exterminé moins d'hommes que la guerre, il a produit un abattement autrement profond, en réduisant de larges masses ouvrières, et en particulier toute la jeunesse, à une situation de parasite qui, à force de se prolonger, a fini par sembler définitive à ceux qui la subissent. Les ouvriers qui sont demeurés dans les entreprises ont fini par considérer eux-mêmes le travail qu'ils accomplissent non plus comme une activité indispensable à la production, niais comme une faveur accordée par l'entreprise. Ainsi le chômage, là où il est le plus étendu, en arrive à réduire le prolétariat tout entier à un état d'esprit de parasite.


Oppression et liberté. Par Simone Weill

 "La Commune de Paris a donné un exemple, non seulement de la puissance créatrice des masses ouvrières en mouvement, mais aussi de l'incapacité radicale, d'un mouvement spontané quand il s'agit de lutter contre une force organisée de répression."

"Le régime issu d'Octobre, et qui devait s'étendre ou périr, s'est fort bien adapté, quinze ans durant, aux limites des frontières nationales ; son rôle à l'extérieur consiste à présent, comme les événements d'Allemagne le montrent avec évidence, à étrangler la lutte révolutionnaire du prolétariat."

"En réalité, toutes les explications embarrassées par lesquelles les militants formés par le bolchevisme essaient de se dispenser de reconnaître la fausseté radicale des perspectives posées en octobre 1917, reposent sur le même préjugé que ces perspectives elles-mêmes, à savoir sur l'affirmation, considérée comme un dogme, qu'il ne peut y avoir actuellement que deux types d'État, l'État capitaliste et l'État ouvrier. À ce dogme, le développement du régime issu d'Octobre apporte le plus brutal démenti. D'État ouvrier, il n'en a jamais existé sur la surface de la terre, sinon quelques semaines à Paris, en 1871, et quelques mois peut-être en Russie, en 1917 et 1918. En revanche règne sur un sixième du globe, depuis près de quinze ans, un État aussi oppressif que n'importe quel autre et qui n'est ni capitaliste ni ouvrier. Certes Marx n'avait rien prévu de semblable. Mais Marx non plus ne nous est pas aussi cher que la vérité. "

"Tout d'abord rien ne permet d'affirmer avec certitude que Hitler et ses lieutenants, quels que soient leurs liens avec le capital monopolisateur, en sont de simples instruments. Et surtout l'orientation des masses hitlériennes, si elle est violemment anticapitaliste, n'est nullement socialiste, non plus que la propagande démagogique des chefs ; car il s'agit de remettre l'économie non pas entre les mains des producteurs groupes en organisations démocratiques, mais bien entre les mains de l'appareil d'État. Or, bien que l'influence des réformistes et des staliniens l'ait fait oublier depuis longtemps, le socialisme, c'est la souveraineté économique des travailleurs et non pas de la machine bureaucratique et militaire de l'État. Ce qu'on nomme l'aile « nationalbolchévique » du mouvement hitlérien n'est donc nullement socialiste. Ainsi les deux phénomènes politiques qui dominent notre époque ne peuvent ni l'un ni l'autre être situés dans le tableau traditionnel de la lutte des classes. "


Socialisme ou barbarie. N 2 collectif

 "14. Les conceptions qui, prenant prétexte de la possibilité, de bureaucratisation nient la nécessité d'une organisation politique prealable a la révolution et accomplissant les fonctions de direction de la classe, font preuve d'une méconnaissance complète des traits et des lois les plus profonds de la structure et du développement de la société moderne. La rationalisation de la vie sociale, la transformation de tous les phénomenes historiques en phénomènes mondiaux, la  concentration des forces productives et du pouvoir politique sont non seulement les traits dominants mais les traits pollif.lia de la société moderne. Non seulement la révolution prolétarienne serait impossible sans l'approfondissement constant de ces traits, mais le rôle de la révolution sera de pousser la réalisation de ces tendances au maximum. L'accomplissement de cette tache, la victoire de la révolution ....,.. mais déjà la simple lutte continue des adversaires archi·rationalisés, ultra-concentrés et exerçant un pouvoir mondial imposent au prolétariat et à son avant-garde des tâches de rationalisation, de connaissance de la société actuelle dans toute son étendue, de comptabilisation et d'inventorisation de concentration et d'organisation sans précédent. Le prolétariat ne pourra ni vaincre, ni même lutter sérieusement contre ses adversaires , adversaires qui disposent d'une organisation formidable, d'une connaissance complète de la réalité économique, et sociale, de cadres éduqués, de toutes les richesses de la société, de la culture et la plupart du temps du prolétariat lui-même que si lui dispose d'une connaissance, d'une organisation de contenu prolétarienne supérieure à celles de ses adversaires les mieux équipés sous ce rapport. De même que sur le plan économique, notre lutte contre la concentration capitaliste ne signifie pas le retour vers une multitude de producteurs indépendants comme le voulait Proudhon, mais le dernier pas dans la voie de cette concentration en même temps que la transformation radicale de son contenu de même sur le plan politique notre lutte contre la concentration capitaliste ou bureaucratique ne signifie nullement un retour vers des formes plus fragmentées ou plus spontanées d'action politique mais le pas ultime vers un pouvoir mondial, en meme temps que la transformation totale du contenu de ce pouvoir. Il ressort de l'évidence la plus élémentaire que la réalisation de pareilles taches ne s'improvise pas. Une longue et minutieuse préparation est absolument indispensable. On ne peut pas imaginer que la solution de ces questions sera inventée à partir du néant par des organismes fragmentaires souvent sans liaison entre eux et de toute façon extrêmement mobiles et variables aussi bien quant à leur contenu humain que quant à leur contenu politique et idéologique. Or la question de la capacité du prolétariat à renverser la domination des exploiteurs et à instaurer son pouvoir, mais de delà a lutter pour celui-ci n est pas seulement là question de sa capacité physique, ni meme de sa capacité politique, au sens général et abstrait, mais aussi de sa capacité sur le plan des moyens, de sa capacité organisationnelle, rationalisatrice et technique. Il est complètement absurde de penser que ces capacités lui sont automatiquement conférées par le régime capitaliste et qu'elles apparaîtront. d'un coup de baguette le jour J. Le développement de ces capacités dépend dans une une mesure décisive de la lutte permanente que les fractions les plus conscientes de la classe exploitée mènent déjà au sein du régime d'exploitation pour s'élever au niveau des tâches universelles de la révolution. II n'y a, ni ici ni nulle part ailleurs, d'automatisme dans l'histoire. 

jeudi 3 mars 2022

Socialisme ou barbarie N 2. Collectif

 "5. Politique est l'activité cohérente et organisée visant à s'emparer du pouvoir étatique, pour appliquer un programme déterminé. N'est politique ni la rédaction de livres, ni la publication de revues, ni la propagande, ni l'agitation, ni la lutte sur les barricades, qui sont uniquement des moyens qui peuvent jouer un rôle politique énorme, mais qui ne deviennent des moyens politiques que dans la mesure où ils sont consciemment et explicitement liés au but final qui est la disposition du pouvoir étatique en vue de l'application d'un programme déterminé. La forme aussi bien que le contenu de l'activité politique varient évidemment selon l'époque historique dans laquelle celle-ci se place et la classe sociale dont elle exprime les intérêts. Ainsi la politique prolétarienne est l'activité qui coordonne et dirige les efforts de la classe ouvrière pour détruire l'Etat capitaliste, installer à sa place le pouvoir des masses· armées et réaliser la transformation socialiste de la société. Cette politique est l'antithèse exacte de toutes celles qui l'ont précédée, sur tous les points sauf un elle a comme objectif central, comme point autour duquel elle tourne précisément pour l'abolir l'Etat et le pouvoir. 

6. Dans la mesure où l'on admet que l'activité politique révolutionnaire est dans la période actuelle la forme suprême de la lutte de l'humanité pour son émancipation on reconnaît par là-même que la première tâche s'impose à tous ceux qui ont pris conscience de la nécessité de la révolution socialiste, est de se grouper pour préparer collectivement cette révolution. De là découlent inévitablement les traits fondamentaux de toute action politique collective permanente, à savoir la base de la cohérence de toute action collective, c'est-à-dire un programme historique et immédiat, un statut de fonctionnement, une action constante vers l'extérieur. C'est à partir de ces traits que l'on peut définir lé parti révolutionnaire. Le parti révolutionnaire est l'organisme collectif, fonctionnant selon un statut déterminé et sur la base d'un programme historique et immédiat qui tend à coordonner et diriger les efforts de la classe ouvrière, pour détruire l'Etat capitaliste, installer à sa place le pouvoir des masses armées et réaliser la transformation socialiste de la société

7. La nécessité du parti révolutionnaire découle simplement d'un fait qu'il n'existe pas d'autre organisme de la classe capable d'accomplir ces tâches de coordination et de direction d'une manière permanente avant la révolution, et qu'il est impossible qu'il en existe. Les tâches de coordination et de direction de la lutte révolutionnaire selon tous les plans sont des tâches permanentes, universelles et immédiates. Des organismes capables de remplir ces tâches, embrassant la majorité de la classe où reconnus par celle-ci et créés sur la base des usines n'apparaissent qu'au moment de la révolution. Encore ces organismes (organes de type soviétique) ne s' élèvent à la hauteur des tâches historiques qu'en fonction de l'action constante du parti pendant la période révolutionnaire. D'autres organismes, créés sur la base des usines et ne groupant que des éléments d'avant-garde (Comités de lutte}, dans la mesure où ils envisageront la réalisation de ces tâches d'une manière permanente et à l'échelle nationale èt internationale, seront des organismes du type du parti. Mais nous avons déjà expliqué de les Comités de lutte, par le fait qu'ils n'ont pas des frontières strictes et un programme clairement défini, sont des embryons d'organisme soviétiques et non pas des embryons d'organismes du type parti.


8 . La valeur énorme des Comités de lutte, dans Ia période à venir, ne vient pas du fait qu'ils remplaceraient le parti révolutionnaire ce qu'ils ne peuvent ni ne doivent faire mais qu ils représentent la forme permanente de regroupement des ouvriers qui prennent conscience du caractère et du rôle de la bureaucratie. Forme permanente,  non-pas dans le sens qu'un comité de lutte une fois crée, persistera jusqu'à la révolution mais que chaque fois que des ouvriers voudront se grouper sur des positions antibureaucratiques, ils ne pourront le faire que sous la forme du comité de lutte. En effet, les problèmes permanents que pose la lutte des classes sous ses formes les plus immédiates et les plus quotidiennes rendent indispensable une organisation des ouvriers, de la nécessité de laquelle ceux ci ont une cruelle conscience. Le fait, d'autre part, que l'organisation classique des masses crée pour répondre à ces problèmes, le syndicat est devenu et ne peut qu'être de plus en plus l'instrument de la bureaucratie et du capitalisme étatique obligera les ouvriers à s'organiser indépendamment de la bureaucratie et de la forme syndicale elle-même. Les comités de lutte ont tracé la forme de cette organisation de l'avant-garde.

Si les comités de lutte ne résolvent pas la question de la direction révolutionnaires du parti, ils sont cependant le matériel de base pour la construction du parti dans la période actuelle. En effet, non simplement ils peuvent être pour le parti un milieu vital pour son développement, aussi bien du point de vue des possibilités de recrutement que de l'audience qu'ils offrent à son idéologie, non seulement les expériences de leur combat sont un matériel indispensable pour l'élaboration et la concrétisation du programme révolutionnaire mais ils seront les manifestations essentielles de la présence historique de la classe même dans une période où toute perspective immédiate positive fait défaut, comme la période actuelle. A travers eux la classe lancera des assauts partiels mais extrêmement importants contre la dalle bureaucratique et capitaliste, assauts qui seront indispensables pour qu'elle garde la conscience de ses possibilités d'action.

Inversement l'existence et l'activité du parti est une condition insdispensable de la propagation de la généralisation et de l'achèvement de l'expérience des comités de lutte, car le seul peut élaborer et propager les conclusions de leur action.

9. Le fait que la classe ne peut pas créer avant la révolution pour l'accomplissement de ses tâches historiques, un autre organisme que le parti, non seulement n'est pas le produit du hasard mais répond à des traits profonds de la situation sociale et historique du capitalisme décadent. La classe, sous le régime de l'exploitation, est déterminée dans sa conscience concrète par une série de facteurs puissants ( les fluctuations temporelles, les diversités corporatives, locales et nationales, la stratification économique) qui font que son unité sociale et historique est voilée par un ensemble de détermination particulières. D'autre part, l'aliénation qu'elle subit dans le régime capitaliste lui rend impossible de s'attaquer immédiatement à la réalisation des tâches infinies que rend nécessaires la préparation de la révolution. Ce n'est qu'au moment de la révolution que la classe dépasse son aliénation et affirme concrètement son unité historique et sociale. Avant la révolution, il n'y a qu'un organisme strictement sélectif et bâti sur une idéologie et un programme clairement définis, qui puisse défendre le programme de la révolution dans son ensemble et envisager collectivement la préparation de la révolution.

10. La nécessité du parti révolutionnaire ne cesse pas avec l'apparition d'organismes autonomes des masses (organismes soviétiques). Aussi bien l'expérience du passé que l'analyse des conditions actuelles montrent que ces organismes n'ont été et ne seront, au départ, que formellement autonomes et en fait dominés ou influencés par des idéologies et des courants politiques historiquement hostiles au pouvoir prolétarien. ces organismes ne deviennent effectivement autonomes qu'à partir du moment où leur majorité adopte et assimile le programme révolutionnaire que jusque là le parti est seul à défendre sans compromission. Mais cette adoption ne s'est jamais faite et ne se fera jamais automatiquement la lutte constante de l'avant garde de la classe, contre les courants hostiles en est une condition indispensable. Cette lutte exige une coordination et une organisation d'autant plus poussées que la situation sociale est plus critique et le parti est le seul cadre possible de cette coordination et organisation.


mercredi 2 mars 2022

Bibliothèque Fahrenheit 451

 

LE RÊVE DES MACHINES

Le 6 août, puis le 25 août 1960, Günther Anders écrit à Francis Gary Powers, pilote espion américain détenu à la prison Loubianka à Moscou, le considérant comme emblématique de la condition de l’homme moderne, victime de ce qu’il nomme le « décalage promothéen », pour l’aider et l’encourager à prendre conscience de ses actes. Avec l'étude de ce cas très particulier, il analyse notre inhumaine condition.


Il commence par évoquer un autre pilote américain, avec qui il a entretenu une correspondance, qui commit « en toute innocence un acte historique », en tirant sur mon levier : « il était l'incarnation de l’ignorance », car ce qu’il considérait comme ses « principes moraux » – en réalité, « l'ensemble des attitudes que ses employeurs et instructeurs lui avaient imposé et dont il avait fait sa “seconde nature“ – fonctionnaient comme des rouages parfaitement huilés, si bien qu'il considérait cette ignorance comme un devoir moral 
». Non seulement il ne savait rien, mais encore il « ne savait pas qu'il ne savait pas ». Au contraire, les yeux de Powers se sont ouverts provoquant la déception et l’indignation de ses maîtres, lesquels lui avaient insufflé une confiance totale qui représentait la moitié d'une relation de confiance mutuelle, en complément de la confiance qu’ils lui avaient accordée, honneur devant flatter sa vanité. Ils lui avaient également garanti qu'il ne devrait jamais porter la responsabilité de ce qu'ils lui demanderaient de faire.
« Ils ont créé un fossé d'une ampleur incommensurable entre notre force physique et le pouvoir de notre connaissance pour nous transformer en outil efficace d’annihilation. » Claude Eatherly, le pilote d’Hiroshima qu’il vient d’évoquer, fut le premier à être utilisé ainsi. Il sait désormais ce que ne pas savoir implique.
Powers, pour avoir survolé un territoire interdit, a presque provoqué, en toute ignorance, une semblable catastrophe, et devrait, pour cela, ressentir de la terreur (pour ce qu’il a presque effectué) et gratitude (pour y avoir tout juste échappé). « Cessez d’être un instrument, Powers. Devenez un être humain. », le supplie Anders, lui rappelant que dans une lettre à sa famille il leur a affirmé « qu’aucun individu n'a le droit de faire des choses qui ont de si grandes conséquences sans le consentement de sa famille » et que sa famille toute entière, justement, représente l’humanité.

Il considére, dans son second courrier, que « la prétendue trahison de Powers » n'est pas la vraie cause de la colère de ceux qui lui ont confié une « mission » sans lui donner la moindre information sur ses conséquences possibles, mais bien le fait que Powers ait « trahi leur trahison ». Pour être sûr de disposer de victimes demain, il leur jette aujourd'hui en pâture une de leurs semblables.
Avant « la grande césure » qui a coupé sa vie en deux, Powers a été « dégradé » à la classe des machines et des pièces de machines, par le travail qui l’a privé de la liberté de conscience et l’a condamné à l’irresponsabilité. En transférant aux machines notre « non-liberté » en même temps que notre dur labeur, nous nous sommes également dessaisis de notre liberté, produisant « une situation sans homme », une situation inhumaine. Gunther Anders rétorque aux habituels arguments qui voudraient  que tout dépende « des fins que visent nos moyens », qu’il s’agit là de nous aveugler sur « le caractère véritablement révolutionnaire de ce qui a lieu » : depuis que les machines ont pris en charge nos efforts, elles se sont aussi octroyé la charge de fixer les finalités. Elles ont cessé de rester une somme de « moyens » pour se transformer en notre monde. Il rappelle qu'en 1945, alors que le Japon avait fait connaître son intention de capituler, Truman « s'inclina devant le diktat du monde des appareils » : « Du point de vue militaire, l'entrée en jeu de la bombe s’avérait donc superflue. Mais la bombe était là. »
Il montre comment les « appareils individuels » demeurent incapables de fonctionner avec pertinence sans être agrégés à une totalité, fonctionnant comme un « appareil », signant une « inversion totale » puisqu’« à présent ce n'est plus la machine qui est là pour l’homme, mais à l'inverse les hommes pour la machine. » Les appareils ne se sont pas contentés d'incorporer les fragments du monde comme des rouages, ils les contraignent à adopter leur vision du monde, par l'illusion d'une action volontaire, suivant un « expansionnisme sans limites » et un « intégrationnisme total ».
« La puissance de l'élite du prétendu “monde libre“ veille depuis des années, avec la vigilance la plus aiguë et avec les moyens colossaux dont elle dispose pour façonner l’opinion, à ce que le terme “totalitaire“soit exclusivement circonscrit à son sens politique spécifique. » Cette limitation lui permet de dénoncer ses opposants politiques tout en dissimulant qu’elle s’est vouée elle aussi au principe totalitaire, par sa participation à la « technique totalitaire ». « La menace actuelle ne provient pas de la tension entre deux parties du monde, l'une totalitaire, l'autre libre, mais bien plus en ce que ces deux hémisphères (aux passés, bien sûr, très différents, ce qui, à bien des égards, continue à creuser un gouffre abyssal entre elles) cherchent à s'acquitter en même temps et de la même manière de la mission totalitaire de la technique. »

Le rôle de la consommation est également analysé scrupuleusement. « Être consommateur signifie : être employé comme indispensable liquidateur des produits et, à ce titre, garantir et maintenir le rythme de la machine de production. » Nous sommes des individus limités par la modeste ampleur de nos besoins. « L’offre et la demande ont été inversés ! » : La production sert désormais la production au lieu du besoin.
L’aiguille mortelle que Powers transportait avec lui et qu’il devait utiliser s’il tombait aux mains de l’ennemi – ce qu’il n’a finalement pas fait – constitue pour Gunther Anders, l’ultime preuve qu’il était bien un instrument aux yeux de ses donneurs d’ordres, lesquels lui avaient , en quelque sorte, ordonné de se détruire, de se suicider ou plus exactement de s’assassiner lui-même : il a été « embrigadé en tant que bombe à retardement ». La contrainte de toute consommation (ici, du poison mortel), obtenue sans aucune coercition physique mais par indolence, après dressage, apparait à chacun comme droit et liberté. Avec sa part d’ « étrangeté à l’appareil », Powers ne s'était donc pas laissé transformer complètement en « honnête rouage ». Ses « excédents » humains n'avaient pas tous été neutralisés et la rupture de la routine avait permis à son esprit, alors qu'il devait servir comme outil d'évaluation de la situation dans laquelle il se trouvait, de désobéir.

En conclusion il affirme que la morale qui doit nous laisser, dans chaque cas particulier, décider face à une situation donnée – ce qui est « plus inconfortable que l'exécution entêtée de consignes détaillées mais en même temps plus digne », car présupposant que nous sommes autonomes et capable de jugement – doit s'appliquer dans tous les actes de notre vie quotidienne, non seulement dans nos loisirs et notre vie privée, mais aussi au travail. Il réfute l’argument « des canailles » selon lequel un autre fera ce que nous refusons, laissant croire que « que l'absence de conscience des autres serait la justification de sa propre absence de conscience ».

Alors que la technologie colonise désormais le moindre espace de notre vie quotidienne et nous a rendu dépendant, la lecture de Günther Anders s’avère plus que jamais nécessaire.



Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

 

LE RÊVE DES MACHINES
Günther Anders
Traduit de l’anglais et de l’allemand par Benoit Reverte
144 pages – 13 euros
Éditions Allia – Paris – Janvier 2022
www.editions-allia.com/fr/livre/915/le-reve-des-machines
Écrit en 1960.