vendredi 5 novembre 2021

BIBLIOTHÈQUE FAHRENHEIT 451

 

LA GRANDE TRANSFORMATION DU SOMMEIL

La manière de dormir, d'un bloc d'environ huit heures, telle que nous la connaissons, s'est répandue à l’ère de la révolution industrielle avec la généralisation de l'éclairage artificiel des villes et l'imposition d'une nouvelle discipline du travail. À partir d’extraits de journaux intimes, d’oeuvres littéraires (d’Homère à Stevenson, en passant par Shakespeare et Virgile), de dépositions judiciaires et de livres de médecine, Roger Ekirch, professeur d'histoire à l'Institut polytechnique de Virginie, montre que le sommeil était communément jusque-là scindé en deux moments, séparés par une période de veille consacrée à différentes activités.

« L’indifférence des historiens à l’égard du sommeil est si profondément ancrée que pour ce qui concerne la période antérieure au XIXe siècle, des questions aussi élémentaires que celles du moment du sommeil et de sa durée constituent toujours une énigme. » L’auteur mène sa propre enquête et nous apprend qu’à la fin du Moyen-Âge dans les îles britanniques, la croyance aristotélicienne selon laquelle le besoin de dormir provenait d'un processus appelé « concoction », avait toujours cours. L'importance du sommeil pour la santé était couramment louée et les lits, dans un foyer modeste, pouvaient représenter le quart de la valeur des possessions du ménage. S'abandonner au sommeil c'était aussi se rendre vulnérable aux insectes, aux voleurs, aux courants d’air et aux clairs de lune. Les températures glaciales, les maladies, les odeurs nauséabondes et les risques d'incendie amplifiaient également l'anxiété et perturbaient le sommeil. Une interruption considérée alors comme banale suscitait peu de commentaires : la « période d'éveil intermédiaire », qui pouvait durer une heure ou plus, intervalle entre deux périodes de sommeil, était commune. Les recherches du National Institute of Mental Health du Maryland, en tentant de recréer les conditions du sommeil « préhistorique », montrèrent que des sujets privés de lumière artificielle à la tombée de la nuit pendant plusieurs semaines, se mettaient à adopter un mode de sommeil fragmenté semblable à celui des foyers de l'époque pré-industrielle. La période de veille intermédiaire observée possédait une « endocrinologie propre », avec un taux de prolactine augmenté (hormone qui permet aux poules de couver leurs oeufs pendant de longues heures sans s’agiter), comme dans l’ « état de conscience modifié similaire à la méditation ».
Roger Ekirch recense quelques activités effectuées pendant cette période de veille : conversation ou réflexion, rapports sexuels (qui pourraient expliquer la démographie d’alors). On accordait aux rêves une grande importance et cette interruption du sommeil permettait souvent de fixer leur structure et d’en conserver le souvenir. Il répertorie également les causes de la disparition progressive du sommeil segmenté : environnement urbain mieux éclairé à l’aube du XIXe siècle, professionnalisation du maintien de l’ordre, activités commerciales nocturnes, notamment des débits de boissons, recours au travail de nuit et amélioration de l’éclairage domestique. « Non seulement la diffusion très large de la lumière artificielle a créé un environnement hostile au sommeil segmenté, mais le sommeil lui-même est de plus en plus menacé par l’affairement caractéristique de notre mode de vie. » Les « troubles du sommeil » les plus communs pourraient tout simplement provenir de l'irruption de « la modalité naturel du sommeil humain », en contradiction avec la conception contemporaine généralement admise d'un sommeil consolidé et compacté, « reliquat d'une structure du sommeil humain plus ancienne, autrefois dominante ». « À la différence d'autres cultures non occidentales qui ont institutionnalisé leurs rêves, l'intelligente que nous avons de nos visions nocturnes a progressivement décru et, avec elle, une meilleure compréhension de nos pulsions et émotions les plus intimes. Quand bien même les rêves ne seraient pas la “voie royale“permettant d'accéder à l’inconscient, comme Freud le postulait, ils ont constitué néanmoins pour d'innombrables générations un chemin d'accès privilégié à la conscience de soi. »

Dans une postface qui constitue un judicieux complément, Matthew Wolf-Meyer montre, résultats de recherches postérieures à celles de Roger Ekirch à l’appui, que ces modifications ont aussi et surtout une origine idéologique, et à quel point la pathologisation des insomnies, la culpabilisation des pratiquants de la sieste, témoignent du façonnage par les forces économiques de l’organisation du sommeil, au même titre que l’imposition des consommations de produits pharmaceutiques, de caféine et de sucre : « J'ai soutenu l'idée selon laquelle le sommeil consolidé est inextricablement lié à l'émergence du capitalisme industriel dans les pays de l'Atlantique Nord, et que sa diffusion à l'échelle planétaire en tant que fondement normatif et biologique du sommeil est liée à des forme d'impérialisme temporel (d’imposition à l'échelle planétaire qu'une certaine organisation du temps), qui favorise certains types de vie quotidienne au détriment d’autres. »

En racontant cette autre « grande transformation », petite histoire dans la grande histoire qu’avait analysée Karl Polanyi, Roger Ekirch décrit l’avènement du capitalisme sous un angle pour le moins original, prouvant que son emprise sur nos vies est bel et bien total, si ce n’est totalisante. Accessoirement, il peut permettre, individuellement, d’appréhender tout autrement notre sommeil et surtout ce qui passe pour dysfonctionnements.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier



LA GRANDE TRANSFORMATION DU SOMMEIL
Comment la révolution industrielle a bouleversé nos nuits
Roger Ekirch
Traduit de l’anglais et préfacé par Jérôme Vidal
Postface de Matthew Wolf-Meyer
196 pages – 17 euros
Coédition Amsterdam – Paris – Janvier 2021
www.editionsamsterdam.fr/la-grande-transformation-du-sommeil/
Articles initialement parus en 2001 (Sleep We Have Lost : Pre-Industrial Slumber in the British Isles) et en 2015 (The Modernization of Western Sleep : Or, Does Insomnia Have a History).

mercredi 3 novembre 2021

Services spéciaux 1955 - 1957 par le général Aussaresses

 

«De son côté, François Mitterrand, le ministre de l’Intérieur chargé des départements français de l’Algérie, considérant que la police était impuissante à maintenir l’ordre républicain, envoya son directeur de cabinet au ministère de la Défense nationale pour y requérir la troupe et déclara sans ambiguïté ce même 12 novembre, devant les députés : « Je n’admets pas de négociations avec les ennemis de la Patrie. La seule négociation, c’est la guerre ! »

C’est ainsi que le conflit fut officialisé, même si l’on ne parla jamais que de maintien de l’ordre. »

 

« Rien dans ma formation n’avait pu laisser supposer un instant que j’étais destiné à de pareilles aventures : ni mon premier prix de version latine au concours général, ni la khâgne du lycée Montaigne de Bordeaux où je fus le condisciple de l’universitaire pacifiste Robert Escarpit, futur chroniqueur au Monde, et d’André Mandouze qui devait s’illustrer comme ténor des intellectuels critiques à l’égard de l’armée française en célébrant la « juste cause » du FLN, ni ma licence de latin-grec-philologie. Tout cela me prédisposait  plutôt à une carrière universitaire tranquille. Au pire, j’aurais pu être diplomate. »

 

« Par exemple en sautant au-dessus de l’Ariège, en uniforme de capitaine de Sa Majesté, pour aller aider les maquis de la fédération anarchiste ibérique. »

 

« Jusqu’à mon arrivée à Philippeville, j’avais été amené à interroger des prisonniers mais je n’avais jamais torturé. J’avais entendu dire que des procédés semblables avaient déjà été utilisés en Indochine, mais de manière exceptionnelle. En tout cas, cela ne se pratiquait pas dans mon bataillon et la plupart des unités engagées dans la guerre d’Algérie n’avaient jamais été jusque-là confrontées au problème. Avec le métier que j’avais choisi, j’avais déjà tué des hommes et fait des choses éprouvantes pour les nerfs, mais je ne m’attendais vraiment pas à ça. J’avais souvent pensé que je 31/304 serais torturé un jour. Mais je n’avais jamais imaginé la situation inverse : torturer des gens. »

 

« Dans la Résistance, puis au sein du Service, les copains m’avaient dit qu’il était impossible de résister à la torture et qu’il venait un moment où il était légitime de parler. La moindre des choses était de tenir quarante-huit heures en criant le plus fort possible. Il y a des tortionnaires qui sont plus fragiles que leurs victimes et que ça peut impressionner. Et puis, crier, ça fait du bien quand on a mal. En outre, ces quarante-huit heures laissaient à ceux qui risquaient d’être dénoncés le temps de prendre leurs dispositions. Au pire, on avalait sa capsule de poison, et tout était terminé.

 

« Un jour que nous évoquions pudiquement les difficultés de notre métier en sirotant un pastis, un policier, qui avait compris que le problème de la torture ne me laissait pas indifférent, trancha soudain : — Imagine un instant que tu sois opposé par principe à la torture et que tu arrêtes quelqu’un qui soit manifestement impliqué dans la préparation d’un attentat. Le suspect refuse de parier. Tu n’insistes pas. Alors l’attentat se produit et il est particulièrement meurtrier. Que dirais-tu aux parents des victimes, aux parents d’un enfant, par exemple, déchiqueté par la bombe, pour justifier le fait que tu n’aies pas utilisé tous les moyens pour faire parler le suspect ? — Je n’aimerais pas me trouver dans cette situation. — Oui, mais conduis-toi toujours comme si tu devais t’y trouver et alors tu verras bien ce qui est le plus dur : torturer un terroriste présumé ou expliquer aux parents des victimes qu’il vaut mieux laisser tuer des dizaines d’innocents plutôt que de faire souffrir un seul coupable. »

 

« Un conseil interministériel décida à la mimai de renforcer les moyens militaires et de porter les troupes françaises en Algérie de soixante à cent mille hommes. Des instructions drastiques furent données pour écraser la rébellion, notamment en autorisant les bombardements aériens auxquels, jusque-là, on s’était oppose. En même temps, Paris, secrètement, prit la décision de liquider les chefs du FLN par tous les moyens, y compris en utilisant les services spéciaux. »

 

« L’homme refusait de parler. Alors, j’ai été conduit à user de moyens contraignants. Je me suis débrouillé sans les policiers. C’était la première fois que je torturais quelqu’un. Cela a été inutile ce jour-là. Le type est mort sans rien dire. Je n’ai pensé à rien. Je n’ai pas eu de regrets de sa mort. Si j’ai regretté quelque chose, c’est qu’il n’ait pas parlé avant de mourir. Il avait utilisé la violence contre une personne qui n’était pas son ennemie. Quelqu’un qui avait juste le tort de se trouver là. Un responsable, même un militaire, j’aurais pu comprendre. Mais là, un quidam de Philippeville, et de connaissance, par surcroît. Je n’ai pas eu de haine ni de pitié. Il y avait urgence et j’avais sous la main un homme directement impliqué dans un acte terroriste : tous les moyens étaient bons pour le faire parler. C’étaient les circonstances qui voulaient ça. »

« Services spéciaux Algérie 1955 – 1957 » par le Général Aussaresses

 

Je viens de terminer « les questions mémorielles sur la colonisation Française et la guerre d’Algérie » de Benjamin Stora.

Dans un premier temps, rappelons que ce rapport que Benjamin Stora a écrit était une commande du président de la république Emmanuel Macron.

Dans ce fameux rapport, il parle du général Aussaresses qui a raconté il y a quelques temps son expérience et son vécu sur la guerre d’Algérie. Les points que la France a longtemps rejeté dans l’oubli, voir dans le négationnisme avec cette proposition de loi sur les bienfaits de la colonisation, le général Aussaresses en parle ouvertement.

Quel était son but ?

Il essaie de le justifier dans un livre au titre très clair : « Services spéciaux Algérie 1955 – 1957 » avec le bandeau très vendeur : « Mon témoignage sur la torture ».

 

Ci-dessous, les justifications du général sur ses raisons de l’écriture de ce livre.

 

« Avant-propos

 

Comme beaucoup de mes camarades qui ont combattu en Algérie, j’avais décidé, non pas d’oublier, mais de me taire. Mon passé dans les services spéciaux de la République m’y prédisposait. De plus, l’action que j’ai menée en Algérie étant restée secrète, j’aurais pu m’abriter derrière cette protection. Aussi s’étonnera-t-on vraisemblablement qu’après plus de quarante ans, je me sois décidé à apporter mon témoignage sur des faits graves qui touchent aux méthodes utilisées pour combattre le terrorisme, et notamment à l’usage de la torture et aux exécutions sommaires.

Même si je suis conscient que le récit qui va suivre est susceptible de choquer – ceux qui savaient et auraient préféré que je me taise comme ceux qui ne savaient pas et auraient préféré ne jamais savoir –, je crois qu’il est aujourd’hui utile que certaines choses soient dites et, puisque je suis, comme on le verra, lié à des moments importants de la guerre d’Algérie, j’estime qu’il est désormais de mon devoir de les raconter. Avant de tourner la page, il faut bien que la page soit lue et donc, écrite.

L’action que j’ai menée en Algérie, c’était pour mon pays, croyant bien faire, même si je n’ai pas aimé le faire. Ce que l’on fait en pensant accomplir son devoir, on ne doit pas le regretter.

De nos jours, il suffit souvent de condamner les autres pour donner au tout-venant des gages de sa moralité. Dans les souvenirs que je rapporte, il ne s’agit que de moi, Je ne cherche pas à me justifier mais simplement à expliquer qu’à partir du moment où une nation demande à son armée de combattre un ennemi qui utilise la terreur pour contraindre la population attentiste à le suivre et provoquer une répression qui mobilisera en sa faveur l’opinion mondiale, il est impossible que cette armée n’ait pas recours à des moyens extrêmes.

Moi qui ne juge personne et surtout pas mes ennemis d’autrefois, je me demande souvent ce qui se passerait aujourd’hui dans une ville française où, chaque jour, des attentats aveugles faucheraient des innocents. N’entendrait-on pas, au bout de quelques semaines, les plus hautes autorités de l’État exigé qu’on y mette fin par tous les moyens ?

Que ceux qui liront cet ouvrage se souviennent qu’il est plus aisé de juger hâtivement que de comprendre, plus commode de présenter ses excuses que d’exposer les faits. »

Bibliothèque Fahrenheit 451

 

LA DOMINATION POLICIÈRE

En prétendant défendre ce que l'État appelle l’ « ordre public », la police légitime son fonctionnement réel en cachant le fait qu'elle protège un ordre social inégalitaire. La violence physique et psychologique qu’elle produit rationnellement, par « les rondes et la simple présence, l'occupation virile et militarisée des quartiers, les contrôles d’identité et les fouilles au corps, les chasses et les rafles, les humiliations et les insultes racistes et sexistes, les intimidations, les menaces, les coups et les blessures, les perquisitions et les passages à tabac, les techniques d'immobilisation et les brutalisations, les mutilations et les pratiques mortelles », sont « les conséquences de mécaniques instituées, de procédures législatives et judiciaires, de méthodes et de doctrines enseignées et encadrées par les écoles et les administrations ». Mathieu Rigouste établit une généalogie de la police, depuis son origine coloniale, analyse l’évolution des figures de l’ennemi intérieur, depuis les « fellaghas » jusqu’aux « sauvageons de banlieue », l’élaboration et la légitimation idéologique de ce système coercitif jusqu'à sa mise en œuvre sur le terrain, pour assurer « la reproduction de la domination raciste, patriarcale et capitaliste ».



Il raconte l’apparition de la police moderne dans le contexte du développement urbain, pour protéger le commerce et l’approvisionnement, encadrer la massification de la population urbaine, contrôler les travailleurs pauvres et les « indésirables ». Dans les colonies, tandis que les plantations étaient les « laboratoires du travail à la chaîne et de l’usine », un régime de police des esclaves était expérimenté et institué, étendu aux « libres de couleur » « pour conjurer toute alliance entre “nègres“ et “mulâtres“ » et contrôler « tous les corps considérés comme noirs ». Le principe du sol libre, établi au XIVe siècle, qui permettait de rendre sa liberté à toute personne qui posait le pied sur le territoire français métropolitain où l'esclavage était proscrit, fut aboli au XVIIIe siècle, afin que les esclavagistes puisse se rendre en métropole avec leurs esclaves sans que ceux-ci soient affranchis, transférant « les fondements d'une colonialité interne au droit français ». « Les racines de la domination policière contemporaine puisent dans un mélange de techniques de dressage, de captures, de coercition, d’enfermement, de bannissement et d'élimination pratiquées sur les corps des Noirs, des paysans insurgés, des femmes paysannes et esclaves, des homosexuels et des prostituées, des étrangers et des misérables. » L'émergence de la police moderne trouve sa raison d'être dans la volonté des classes dominantes de soumettre tout ce qui freinait l'extension du monde moderne. Au début du XIXe siècle, la France apporte ses pratiques coloniales en Afrique, notamment en Algérie, dans le cadre de son expansion impérialiste, renforçant « la militarité policière » et accentuant « la structuration raciste du pouvoir policier ». La police se transforme « pour encadrer les masses misérables engendrées par l’industrialisation », expérimentant « un régime de violence contre-révolutionnaire » face au développement du mouvement ouvrier, en s'appropriant les dispositifs de police coloniale. « Les sociétés impérialistes occidentales, et la société française en particulier, se sont structurées autour de différents régimes de colonialité, extra et intra-métropolitains, combinés au quotidien avec les autres rapports de domination. L'histoire du pouvoir policier est inséparable de cette combinaison des rapports de domination dont il est l’instrument. »

« La grande ville capitaliste s'est développée en mettant à disposition, près de ses usines et de ses chantiers, des masses de travailleurs dépossédés qu'il lui fallait contrôler et dominer par un système de bannissement social et policier. » Dans les années 1930, toujours en s'inspirant des modes de gestion des populations et des technologies de pouvoir expérimentés dans les colonies, la police passe d'une logique de ségrégation à une « logique d’éradication ». Mathieu Rigouste nomme « ségrégation endocoloniale » la « forme de pouvoir qui développe et réagence des dispositifs coloniaux à l’intérieur du territoire national ». La brigade nord-africaine (BNA) est créée en métropole pour y encadrer les colonisés, et sera mise, par le régime de Vichy, au service du IIIe Reich. En octobre 1940, le maréchal Pétain crée la « Carte d'identité de français » obligatoire pour tous, la « Police nationale » et les Groupes mobile de réserve, prototype des futurs CRS.
Trop explicitement raciste, la BNA est dissoute à la Libération, remplacée en 1953 par la Brigade des agressions violentes (BAV) pour lutter contre une prétendue « criminalité nord-africaine », dépolitisant ainsi les luttes des colonisés, faisant systématiquement feu sur tous les Algériens qui leur semblaient menaçants. À partir de décembre 1959, Elle est coordonnée avec les forces de police auxiliaires (FPA), les fameuses unités des « harkis de Paris ». Pour soumettre « la subversion nord-africaine à Paris », selon l'expression du préfet Maurice Papon, il s'agissait de paralyser la vie sociale dans les 89 bidonvilles de la région parisienne, au moyen d'un régime de violence d'état qui a culminé lors de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961. « À la suite du bidonville et de la cité de transit, le quartier de type “grand ensemble“ a permis de restructurer la ségrégation des strates les plus exploités et les plus dominés du prolétariat. » À mesure que s’y développent « des illégalismes de survie et des résistances populaires face à la ségrégation socio-raciste et policière », les « damnés du néo-libéralisme » s'approprient ces urbanismes pour y créer des « formes de vie collectives, solidaires et villageoises ». Ces « cités sensibles », délaissées par les bailleurs publics et privés, deviennent les « lieux privilégiés du déferlement et de la transformation de la violence d'État à l’intérieur des métropoles impériales, au pied des grands centres d'accumulation du capital ». L’auteur présente les principaux concepteurs de la doctrine « du criminel au crime » et du développement des unités mobiles en civil, dressées pour surveiller et traquer les jeunes des classes populaires, « les provoquer pour mieux faire apparaître “le crime“ caché dans leur corps suspectés », comme le commissaire François Le Mouel, inventeur du concept d’ « anticriminalité ». La BAC 93 est crée en 1971, composée d’ « unités policières particulièrement rentables et productives, susceptibles de mener une guerre de basse intensité ». La notion de « seuil de tolérance aux étrangers » justifiait le racisme par une présence d'étrangers supposés trop nombreux, susceptible de provoquer une « réaction quasi biologique » des « vrais français », « supercherie intellectuelle » qui légitima les comportements racistes des policiers : les « étrangers » devenant responsables du racisme.
La médiatisation d'une cité comme « émeutière » permet de générer des marchés de « rénovation urbaine ». « La fabrication médiatique de la “banlieue“comme “problème d'intégration ethnique et culturel“ devient un appareillage idéologique fondamental pour masquer les structures politiques, économiques et sociales de la ségrégation policière. » L’auteur passe également en revue l’émergence des expériences de « contre-attaques collectives », ainsi que la fabrication des « fictions de masse » pour criminaliser les révoltes des habitants des quartiers populaires. « L’enclave endocoloniale désigne cette forme particulière de domination qui a émergé dans les puissances impérialistes : elle assure la ségrégation socioraciste des prolétaires issus de la colonisation, des travailleurs étrangers et plus généralement des couches les plus pauvres des classes populaires. Elle croise les répertoires de la guerre et du contrôle colonial avec les répertoires historiques de la domination des misérables, des indésirables et des résistants. »

« Les doctrines de contre-insurrection sont des régimes de violence d'État conçus comme “guerre dans et contre la population“. Elles reposent sur la militarisation de la surveillance, du contrôle et de la répression de groupes sociaux, désignés comme “subversifs“. Mises en pratique, industrialisées pour soumettre les résistances populaires et les mouvements révolutionnaires aux colonies, elles influencent continuellement l'encadrement des prolétaires ségrégués et des mouvements jugés “subversifs“ en métropole. » Mathieu Rigouste revient sur l’origine de la doctrine française de contre-insurrection, dont la « bataille d’Alger » fut la vitrine, abolie officiellement au début des années 1960, mais dont l’emploi à l’intérieur fut réassumée au milieu des années 1990, notamment grâce à l’activation interrompue du plan Vigipirate. « L'expérimentation d'une contre-insurrection médiatique et policière a mis en œuvre une tactique de la tension : un programme de renforcement autoritaire basé sur “la provocation“, c’est-à-dire l'agression délibérée, la fabrication médiatique, politique et policière d'une menace et son attribution à un ennemi de convenance. » L’auteur détaille les législations successives, portant sur « la lutte contre l’insécurité », ponctuant son exposé des récits de multiples décès impliquant des policiers et des révoltes qui suivirent, notamment celles de novembre 2005, suite à la mort de deux adolescents poursuivis par la police à Clichy-sous-Bois, qui contraint le gouvernement Villepin à décréter l’état d’urgence, en application d’une loi conçue en 1955 pour permettre la répression des colonisés en Algérie, « sorte de déclaration de guerre partielle ». « D'Alger à Villiers-le-Bel, la contre-insurrection et les tactiques de tension ne produisent pas de paix sociale comme le proclame leurs promoteurs. Elles alimentent plutôt leur propre extension en intensifiant les conditions d'oppression qui déterminent les révoltes. Incapables d'obtenir le consentement de la “population“ opprimée, elles ont tendance à enliser et étendre les dimensions de la violence, à engendrer des conflits militaro-policiers de longue durée. » L'application de la contre-insurrection aux quartiers populaires a été industrialisée au début des années 2000 sous forme d’un « socio-apartheid », « un ensemble de discriminations sociales, économiques et politiques ainsi que des frontières symboliques et sociologiques fluctuantes mises en œuvre par l'action combinée de la police de la justice, des médias et des institutions publiques ».

Mathieu Rigouste consacre ensuite un chapitre au « marché de la coercition »  qui émergea, en France comme aux États-Unis, après 1968 : matériels militaires reconvertis en instruments de contrôle, notamment les gaz toxiques interdits dans le droit international de la guerre mais pas en situation de « maintien de l’ordre », les « armes non létales », flash-ball, grenades dites « de désencerclement » mais employées pour attaquer et blesser, le pistolet à impulsion électrique dont l’usage normalise un système de contrôle politique dans les quartiers populaires basé sur la peur d’être électrocuté, l’ensemble constituant « un véritable appareillage de torture sociale ». « Le camp d'internement pour étrangers illégalisés est un espace d'exception permanente, un laboratoire où toutes sortes de matériel et de techniques de violence peuvent être testées et combinées sur les corps des internés : des corps sans droit en attente d'être déportés. »

Il revient ensuite sur les BAC, « unité de police proactive », c’est-à-dire qui crée les menaces qu’elle est censé réduire pour mieux « capturer les corps suspectés », « police d’abattage », « conçue pour obtenir un rendement maximal » mais dont l’ « efficacité » dont elle se revendique consiste à « produire des désordres gérables ». « L’industrialisation des BAC participe d’une expansion générale de la férocité policière. »   Celle-ci est le « produit d'un système de techniques expérimentées, légitimées et soutenues par des protocoles rationalisés. Les BAC sont formées pour produire certaines formes de violence susceptibles d'assurer la reproduction des rapports de domination de classe, de race et de genre, en étant elle-mêmes le produit de ces rapports sociaux, économiques et politiques ». Mathieu Rigouste montre comment est fabriqué le « psychisme féroce » des baqueux, par la frustration, par une « obsession pour la capture et la coercition », leur corps formé par une addiction à l'adrénaline et à la peur. « Loin de produire de “l’ordre public“, les polices de choc provoquent de l’humiliation et de la colère partout où elles passent. »

Les résistances collectives, les ripostes et les contre-attaques de ceux qui sont censés être soumis au socio-apartheid, dans les quartiers populaires, les prisons, les camps, les campements et les territoires colonisés par l'État français, fournissent de nouveaux champs d'expansion à l'industrie de la coercition et permet d'engager de vastes programmes de destruction et de restructuration sécuritaires. « Ce processus dépossède les classes populaires pour permettre l'extension de la très grande ville capitaliste et de ses dépendances “néo-petites-bourgeoises“. » L'objectif affiché de « mixité sociale » fournit « l'appareillage idéologique pour sélectionner et repartir des populations sur des critères socio-ethniques, favorisant en particulier l'installation de classes privilégiées, blanches ou néo-petites-bourgeoises, à la place des damnés de la ville refoulés plus loin. » Mais la transformation sécuritaire des cités est autant un marché qu'un projet politique. Toute une ingénierie sociale conjuguée à un nouvel urbanisme sécuritaire, vise à mettre fin à tous les espaces réappropriés par les habitants. À la fin des années 2000, un véritable système de terreur et de brutalité quotidiennes renforce également la domination et la ségrégation des sans-papiers, par l'industrialisation des formes de traque et de capture des « personnes illégalisées », le développement de « l'industrie concentrationnaire et de la déportation ». L’État veille à maintenir le socio-apartheid, ponctuellement menacé après la « rupture fondatrice » du printemps 2006, lorsque les étudiants en lutte contre le CPE abandonnent leurs revendications réformistes, se radicalisent et sont rejoints dans les manifestations par les jeunes des quartiers populaires, fissurant les « fictions dépolitisantes ». « Dès le début des années 1990, des moyens répressifs employés dans les quartiers populaires ségrégués ont été reconditionnés pour neutraliser des luttes sociales ingérables dans le monde du travail. » « Au début des années 2010, l'expérimentation d'une contre-insurrection médiatico-sécuritaire suscite des formes d'autonomisation et de radicalisation […] dans la police française. La mise en scène de ces insubordinations et ces revendications semblent bien relever d'une mécanique par laquelle l'État sécuritaire tente de se renforcer en instrumentalisant l'enférocement des policiers. »

Vingt-cinq ans après la mise en place du plan Vigipirate, l’ « opération Sentinelle » est déclenchée suite à l'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo en janvier 2015, puis l'état d'urgence est décrété le 14 novembre, prolongé plusieurs fois avant d’entrer dans le droit commun le 3 octobre 2017. Mathieu Rigouste décrit la structuration d'un mouvement de collectifs et de luttes locales contre « les institutions de l'État qui ne cesse de protéger les crimes policiers », souvent portés par des familles de victimes, qui s'opposent aux stratégies des organisations politiques antiracistes et de la gauche de gouvernement, pour s'organiser par eux-mêmes. Il décrit parallèlement « la montée en puissance de la collaboration historique entre l'extrême droite et la police », laquelle obtient l'autorisation de tirer sur des personnes en fuite, par la loi du 28 février 2017. À partir de novembre 2018, un régime de férocité répressive d'une intensité inédite en dehors des quartiers populaires s’abat sur le mouvement des Gilets jaunes, encadré par les hiérarchies internes de la police, les états-majors politiques, les institutions juridiques et judiciaires. L'auteur analyse aussi « l'état d'urgence sanitaire », décrété le 24 mars 2020, la mobilisation contre les violences policières et le racisme d’État, suite au meurtre de George Floyd, les projets de loi qui ne cessent de s’empiler, dite de « sécurité globale » ou contre le séparatisme notamment.

En conclusion, s'il reste évasif sur les perspectives envisageable après ce rude constat, il insiste sur les rapports sociaux expérimentés dans nos luttes, fondés sur l'entraide, la solidarité et la mise en commun, « pistes concrètes dont nous pouvons nous inspirer pour fonder d'autres sociétés ».



Mathieu Rigouste fournit avec cet essai une analyse minutieuse et rigoureuse de l’évolution des législations sécuritaires, des techniques de « maintien de l’ordre » et de ses instruments, véritable « mécanique historique de gouvernement des opprimés, des exploités, des misérables, des indésirables et des révolutionnaires ». Cette étude socio-historique confirme qu’il ne peut y avoir de réforme des institutions policières, puisque celles-ci n’existent que pour « distribuer la violence que les classes dominantes estiment nécessaire au maintien de l'ordre social, économique et politique ». Lecture indispensable !

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

 

LA DOMINATION POLICIÈRE
Édition augmentée
Mathieu Rigouste
304 pages – 15 euros
La Fabrique éditions – Paris – Octobre 2021
lafabrique.fr/la-domination-policiere-2/

 

Du même auteur :

LES MARCHANDS DE LA PEUR - La Bande à Bauer et l’idéologie sécuritaire



Voir aussi :

UNE GUERRE MONDIALE CONTRE LES FEMMES

LE CODE NOIR

LA POLICE DE VICHY

PETITE HISTOIRE DU GAZ LACRYMOGÈNE - Des tranchées de 1914 aux Gilets jaunes

Bibliothèque Fahrenheit 451

LA DOMINATION POLICIÈRE

En prétendant défendre ce que l'État appelle l’ « ordre public », la police légitime son fonctionnement réel en cachant le fait qu'elle protège un ordre social inégalitaire. La violence physique et psychologique qu’elle produit rationnellement, par « les rondes et la simple présence, l'occupation virile et militarisée des quartiers, les contrôles d’identité et les fouilles au corps, les chasses et les rafles, les humiliations et les insultes racistes et sexistes, les intimidations, les menaces, les coups et les blessures, les perquisitions et les passages à tabac, les techniques d'immobilisation et les brutalisations, les mutilations et les pratiques mortelles », sont « les conséquences de mécaniques instituées, de procédures législatives et judiciaires, de méthodes et de doctrines enseignées et encadrées par les écoles et les administrations ». Mathieu Rigouste établit une généalogie de la police, depuis son origine coloniale, analyse l’évolution des figures de l’ennemi intérieur, depuis les « fellaghas » jusqu’aux « sauvageons de banlieue », l’élaboration et la légitimation idéologique de ce système coercitif jusqu'à sa mise en œuvre sur le terrain, pour assurer « la reproduction de la domination raciste, patriarcale et capitaliste ».



Il raconte l’apparition de la police moderne dans le contexte du développement urbain, pour protéger le commerce et l’approvisionnement, encadrer la massification de la population urbaine, contrôler les travailleurs pauvres et les « indésirables ». Dans les colonies, tandis que les plantations étaient les « laboratoires du travail à la chaîne et de l’usine », un régime de police des esclaves était expérimenté et institué, étendu aux « libres de couleur » « pour conjurer toute alliance entre “nègres“ et “mulâtres“ » et contrôler « tous les corps considérés comme noirs ». Le principe du sol libre, établi au XIVe siècle, qui permettait de rendre sa liberté à toute personne qui posait le pied sur le territoire français métropolitain où l'esclavage était proscrit, fut aboli au XVIIIe siècle, afin que les esclavagistes puisse se rendre en métropole avec leurs esclaves sans que ceux-ci soient affranchis, transférant « les fondements d'une colonialité interne au droit français ». « Les racines de la domination policière contemporaine puisent dans un mélange de techniques de dressage, de captures, de coercition, d’enfermement, de bannissement et d'élimination pratiquées sur les corps des Noirs, des paysans insurgés, des femmes paysannes et esclaves, des homosexuels et des prostituées, des étrangers et des misérables. » L'émergence de la police moderne trouve sa raison d'être dans la volonté des classes dominantes de soumettre tout ce qui freinait l'extension du monde moderne. Au début du XIXe siècle, la France apporte ses pratiques coloniales en Afrique, notamment en Algérie, dans le cadre de son expansion impérialiste, renforçant « la militarité policière » et accentuant « la structuration raciste du pouvoir policier ». La police se transforme « pour encadrer les masses misérables engendrées par l’industrialisation », expérimentant « un régime de violence contre-révolutionnaire » face au développement du mouvement ouvrier, en s'appropriant les dispositifs de police coloniale. « Les sociétés impérialistes occidentales, et la société française en particulier, se sont structurées autour de différents régimes de colonialité, extra et intra-métropolitains, combinés au quotidien avec les autres rapports de domination. L'histoire du pouvoir policier est inséparable de cette combinaison des rapports de domination dont il est l’instrument. »

« La grande ville capitaliste s'est développée en mettant à disposition, près de ses usines et de ses chantiers, des masses de travailleurs dépossédés qu'il lui fallait contrôler et dominer par un système de bannissement social et policier. » Dans les années 1930, toujours en s'inspirant des modes de gestion des populations et des technologies de pouvoir expérimentés dans les colonies, la police passe d'une logique de ségrégation à une « logique d’éradication ». Mathieu Rigouste nomme « ségrégation endocoloniale » la « forme de pouvoir qui développe et réagence des dispositifs coloniaux à l’intérieur du territoire national ». La brigade nord-africaine (BNA) est créée en métropole pour y encadrer les colonisés, et sera mise, par le régime de Vichy, au service du IIIe Reich. En octobre 1940, le maréchal Pétain crée la « Carte d'identité de français » obligatoire pour tous, la « Police nationale » et les Groupes mobile de réserve, prototype des futurs CRS.
Trop explicitement raciste, la BNA est dissoute à la Libération, remplacée en 1953 par la Brigade des agressions violentes (BAV) pour lutter contre une prétendue « criminalité nord-africaine », dépolitisant ainsi les luttes des colonisés, faisant systématiquement feu sur tous les Algériens qui leur semblaient menaçants. À partir de décembre 1959, Elle est coordonnée avec les forces de police auxiliaires (FPA), les fameuses unités des « harkis de Paris ». Pour soumettre « la subversion nord-africaine à Paris », selon l'expression du préfet Maurice Papon, il s'agissait de paralyser la vie sociale dans les 89 bidonvilles de la région parisienne, au moyen d'un régime de violence d'état qui a culminé lors de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961. « À la suite du bidonville et de la cité de transit, le quartier de type “grand ensemble“ a permis de restructurer la ségrégation des strates les plus exploités et les plus dominés du prolétariat. » À mesure que s’y développent « des illégalismes de survie et des résistances populaires face à la ségrégation socio-raciste et policière », les « damnés du néo-libéralisme » s'approprient ces urbanismes pour y créer des « formes de vie collectives, solidaires et villageoises ». Ces « cités sensibles », délaissées par les bailleurs publics et privés, deviennent les « lieux privilégiés du déferlement et de la transformation de la violence d'État à l’intérieur des métropoles impériales, au pied des grands centres d'accumulation du capital ». L’auteur présente les principaux concepteurs de la doctrine « du criminel au crime » et du développement des unités mobiles en civil, dressées pour surveiller et traquer les jeunes des classes populaires, « les provoquer pour mieux faire apparaître “le crime“ caché dans leur corps suspectés », comme le commissaire François Le Mouel, inventeur du concept d’ « anticriminalité ». La BAC 93 est crée en 1971, composée d’ « unités policières particulièrement rentables et productives, susceptibles de mener une guerre de basse intensité ». La notion de « seuil de tolérance aux étrangers » justifiait le racisme par une présence d'étrangers supposés trop nombreux, susceptible de provoquer une « réaction quasi biologique » des « vrais français », « supercherie intellectuelle » qui légitima les comportements racistes des policiers : les « étrangers » devenant responsables du racisme.
La médiatisation d'une cité comme « émeutière » permet de générer des marchés de « rénovation urbaine ». « La fabrication médiatique de la “banlieue“comme “problème d'intégration ethnique et culturel“ devient un appareillage idéologique fondamental pour masquer les structures politiques, économiques et sociales de la ségrégation policière. » L’auteur passe également en revue l’émergence des expériences de « contre-attaques collectives », ainsi que la fabrication des « fictions de masse » pour criminaliser les révoltes des habitants des quartiers populaires. « L’enclave endocoloniale désigne cette forme particulière de domination qui a émergé dans les puissances impérialistes : elle assure la ségrégation socioraciste des prolétaires issus de la colonisation, des travailleurs étrangers et plus généralement des couches les plus pauvres des classes populaires. Elle croise les répertoires de la guerre et du contrôle colonial avec les répertoires historiques de la domination des misérables, des indésirables et des résistants. »

« Les doctrines de contre-insurrection sont des régimes de violence d'État conçus comme “guerre dans et contre la population“. Elles reposent sur la militarisation de la surveillance, du contrôle et de la répression de groupes sociaux, désignés comme “subversifs“. Mises en pratique, industrialisées pour soumettre les résistances populaires et les mouvements révolutionnaires aux colonies, elles influencent continuellement l'encadrement des prolétaires ségrégués et des mouvements jugés “subversifs“ en métropole. » Mathieu Rigouste revient sur l’origine de la doctrine française de contre-insurrection, dont la « bataille d’Alger » fut la vitrine, abolie officiellement au début des années 1960, mais dont l’emploi à l’intérieur fut réassumée au milieu des années 1990, notamment grâce à l’activation interrompue du plan Vigipirate. « L'expérimentation d'une contre-insurrection médiatique et policière a mis en œuvre une tactique de la tension : un programme de renforcement autoritaire basé sur “la provocation“, c’est-à-dire l'agression délibérée, la fabrication médiatique, politique et policière d'une menace et son attribution à un ennemi de convenance. » L’auteur détaille les législations successives, portant sur « la lutte contre l’insécurité », ponctuant son exposé des récits de multiples décès impliquant des policiers et des révoltes qui suivirent, notamment celles de novembre 2005, suite à la mort de deux adolescents poursuivis par la police à Clichy-sous-Bois, qui contraint le gouvernement Villepin à décréter l’état d’urgence, en application d’une loi conçue en 1955 pour permettre la répression des colonisés en Algérie, « sorte de déclaration de guerre partielle ». « D'Alger à Villiers-le-Bel, la contre-insurrection et les tactiques de tension ne produisent pas de paix sociale comme le proclame leurs promoteurs. Elles alimentent plutôt leur propre extension en intensifiant les conditions d'oppression qui déterminent les révoltes. Incapables d'obtenir le consentement de la “population“ opprimée, elles ont tendance à enliser et étendre les dimensions de la violence, à engendrer des conflits militaro-policiers de longue durée. » L'application de la contre-insurrection aux quartiers populaires a été industrialisée au début des années 2000 sous forme d’un « socio-apartheid », « un ensemble de discriminations sociales, économiques et politiques ainsi que des frontières symboliques et sociologiques fluctuantes mises en œuvre par l'action combinée de la police de la justice, des médias et des institutions publiques ».

Mathieu Rigouste consacre ensuite un chapitre au « marché de la coercition »  qui émergea, en France comme aux États-Unis, après 1968 : matériels militaires reconvertis en instruments de contrôle, notamment les gaz toxiques interdits dans le droit international de la guerre mais pas en situation de « maintien de l’ordre », les « armes non létales », flash-ball, grenades dites « de désencerclement » mais employées pour attaquer et blesser, le pistolet à impulsion électrique dont l’usage normalise un système de contrôle politique dans les quartiers populaires basé sur la peur d’être électrocuté, l’ensemble constituant « un véritable appareillage de torture sociale ». « Le camp d'internement pour étrangers illégalisés est un espace d'exception permanente, un laboratoire où toutes sortes de matériel et de techniques de violence peuvent être testées et combinées sur les corps des internés : des corps sans droit en attente d'être déportés. »

Il revient ensuite sur les BAC, « unité de police proactive », c’est-à-dire qui crée les menaces qu’elle est censé réduire pour mieux « capturer les corps suspectés », « police d’abattage », « conçue pour obtenir un rendement maximal » mais dont l’ « efficacité » dont elle se revendique consiste à « produire des désordres gérables ». « L’industrialisation des BAC participe d’une expansion générale de la férocité policière. »   Celle-ci est le « produit d'un système de techniques expérimentées, légitimées et soutenues par des protocoles rationalisés. Les BAC sont formées pour produire certaines formes de violence susceptibles d'assurer la reproduction des rapports de domination de classe, de race et de genre, en étant elle-mêmes le produit de ces rapports sociaux, économiques et politiques ». Mathieu Rigouste montre comment est fabriqué le « psychisme féroce » des baqueux, par la frustration, par une « obsession pour la capture et la coercition », leur corps formé par une addiction à l'adrénaline et à la peur. « Loin de produire de “l’ordre public“, les polices de choc provoquent de l’humiliation et de la colère partout où elles passent. »

Les résistances collectives, les ripostes et les contre-attaques de ceux qui sont censés être soumis au socio-apartheid, dans les quartiers populaires, les prisons, les camps, les campements et les territoires colonisés par l'État français, fournissent de nouveaux champs d'expansion à l'industrie de la coercition et permet d'engager de vastes programmes de destruction et de restructuration sécuritaires. « Ce processus dépossède les classes populaires pour permettre l'extension de la très grande ville capitaliste et de ses dépendances “néo-petites-bourgeoises“. » L'objectif affiché de « mixité sociale » fournit « l'appareillage idéologique pour sélectionner et repartir des populations sur des critères socio-ethniques, favorisant en particulier l'installation de classes privilégiées, blanches ou néo-petites-bourgeoises, à la place des damnés de la ville refoulés plus loin. » Mais la transformation sécuritaire des cités est autant un marché qu'un projet politique. Toute une ingénierie sociale conjuguée à un nouvel urbanisme sécuritaire, vise à mettre fin à tous les espaces réappropriés par les habitants. À la fin des années 2000, un véritable système de terreur et de brutalité quotidiennes renforce également la domination et la ségrégation des sans-papiers, par l'industrialisation des formes de traque et de capture des « personnes illégalisées », le développement de « l'industrie concentrationnaire et de la déportation ». L’État veille à maintenir le socio-apartheid, ponctuellement menacé après la « rupture fondatrice » du printemps 2006, lorsque les étudiants en lutte contre le CPE abandonnent leurs revendications réformistes, se radicalisent et sont rejoints dans les manifestations par les jeunes des quartiers populaires, fissurant les « fictions dépolitisantes ». « Dès le début des années 1990, des moyens répressifs employés dans les quartiers populaires ségrégués ont été reconditionnés pour neutraliser des luttes sociales ingérables dans le monde du travail. » « Au début des années 2010, l'expérimentation d'une contre-insurrection médiatico-sécuritaire suscite des formes d'autonomisation et de radicalisation […] dans la police française. La mise en scène de ces insubordinations et ces revendications semblent bien relever d'une mécanique par laquelle l'État sécuritaire tente de se renforcer en instrumentalisant l'enférocement des policiers. »

Vingt-cinq ans après la mise en place du plan Vigipirate, l’ « opération Sentinelle » est déclenchée suite à l'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo en janvier 2015, puis l'état d'urgence est décrété le 14 novembre, prolongé plusieurs fois avant d’entrer dans le droit commun le 3 octobre 2017. Mathieu Rigouste décrit la structuration d'un mouvement de collectifs et de luttes locales contre « les institutions de l'État qui ne cesse de protéger les crimes policiers », souvent portés par des familles de victimes, qui s'opposent aux stratégies des organisations politiques antiracistes et de la gauche de gouvernement, pour s'organiser par eux-mêmes. Il décrit parallèlement « la montée en puissance de la collaboration historique entre l'extrême droite et la police », laquelle obtient l'autorisation de tirer sur des personnes en fuite, par la loi du 28 février 2017. À partir de novembre 2018, un régime de férocité répressive d'une intensité inédite en dehors des quartiers populaires s’abat sur le mouvement des Gilets jaunes, encadré par les hiérarchies internes de la police, les états-majors politiques, les institutions juridiques et judiciaires. L'auteur analyse aussi « l'état d'urgence sanitaire », décrété le 24 mars 2020, la mobilisation contre les violences policières et le racisme d’État, suite au meurtre de George Floyd, les projets de loi qui ne cessent de s’empiler, dite de « sécurité globale » ou contre le séparatisme notamment.

En conclusion, s'il reste évasif sur les perspectives envisageable après ce rude constat, il insiste sur les rapports sociaux expérimentés dans nos luttes, fondés sur l'entraide, la solidarité et la mise en commun, « pistes concrètes dont nous pouvons nous inspirer pour fonder d'autres sociétés ».



Mathieu Rigouste fournit avec cet essai une analyse minutieuse et rigoureuse de l’évolution des législations sécuritaires, des techniques de « maintien de l’ordre » et de ses instruments, véritable « mécanique historique de gouvernement des opprimés, des exploités, des misérables, des indésirables et des révolutionnaires ». Cette étude socio-historique confirme qu’il ne peut y avoir de réforme des institutions policières, puisque celles-ci n’existent que pour « distribuer la violence que les classes dominantes estiment nécessaire au maintien de l'ordre social, économique et politique ». Lecture indispensable !

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

 

LA DOMINATION POLICIÈRE
Édition augmentée
Mathieu Rigouste
304 pages – 15 euros
La Fabrique éditions – Paris – Octobre 2021
lafabrique.fr/la-domination-policiere-2/

 

Du même auteur :

LES MARCHANDS DE LA PEUR - La Bande à Bauer et l’idéologie sécuritaire



Voir aussi :

UNE GUERRE MONDIALE CONTRE LES FEMMES

LE CODE NOIR

LA POLICE DE VICHY

PETITE HISTOIRE DU GAZ LACRYMOGÈNE - Des tranchées de 1914 aux Gilets jaunes

 

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 Lignes N° 66 : Littérature : quelle est la question?

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"En littérature, la limite est celle de la langue donnée, de sa communication "médiatique", où la dépense apporte la déceptivité destructrice: de la signification ou de la figuration reconnue, de la narration repérable, de la temporalité plus ou moins linéaire. Mais, déceptivité créatrice, excès à la limite, répétons-le, cette dépense ne se fait que la mise en jeu des sens ou des figures ( chez Kafka pour K, l'attente déshumanisante que ne comble aucune métamorphose animale, les condensations multilingues de Joyce où se perd la langue naturelle dans l'éveil chaotique), dans les circonvolutions ou les cassures de la narration ( les façonnements transfigurant de la mémoire chez Proust, les pertes du temps existentiel, de sa qualité, dans le [non-] temps historique chez Musil...), dans les rythmes de la phrase ( les rejets syntaxiques mallarméens jusqu'à l'éclatement calculé de la page et de l'écrit dans le heurt du hasard, les murmures acharnés de l'innommable dernier beau jour de Beckett, les halètements dévoilant/dé-voilant la guerre de Guyotat...) . On comprend que la ressource de ces dépenses mobilise toujours le faire des langues: le poétique. Si la pratique de la littérature apparait, de façon aussi active que fictionnelle, poétique dans la mise à l'épreuve du fictif, c'est parce que dans la poésie, dans l'excès à la limite de son écriture, la langue devient...Quoi? des langues de corps humains, du rien de leur égaliberté qui s'en élangue. Car, de cette façon, les langues s'incorporent, rendent réelles des potentialités du corps parlant en déçà de ses marques parce que plastiquant la jouissance, contrant la mort, cherchant le recommencement perpétuel, différant sans savoir (de) quoi...Il ne s'agit plus d'une fonction, mais d'une mise en jeu de puissances latentes de tout langage dans l'impuissance de ses limites porteuses de corps déterminé, miné et terminé, il s'agit d'une dépense des restrictions économiques de la communication où se tapit tout pouvoir...Trouée d'égales libérations intensives pour chacun qui saute hors de ses usages naturels et cultivés, déjà dans le geste " ouvrier" d'arrêt du travail ou dans la sensualité arrachée à la socialité des corps ou dans l'ivresse en dépit du bon sens sanitaire ou dans l'imprévisible invention en marge des programmations ou dans la méditation et l'action silencieuses d'une rage de ne pas s'avouer vaincu..."