mercredi 5 mai 2021

La CGT aurait-elle renoncée à tout?

 On apprend avec stupeur (et tremblement) que la CGT Confédération Générale du Travail demande une commission parlementaire sur le maintien de l'ordre.

Cette organisation était-elle trop préoccupée ces dernières années à sauver sa représentativité (mise à mal par sa mollesse, son renoncement au syndicalisme de combat et son incapacité à poser des préavis de grève pour soutenir des luttes populaires autres que purement catégorielle), pour ne pas voir que les commissions parlementaires sur le sujet n'ont été qu'une occasion d'adopter de nouvelles mesures sécuritaires ?
La CGT dormait-elle quand Noël Mamère reconnaissait avoir été dupé par sa propre commission d'enquête suite à la mort de Rémi Fraisse (à laquelle l'
Assemblée des blessés
s'était invitée), du fait que ses conclusions renforçaient la répression à l'égard des manifestations ?
La CGT somnolait-elle lorsqu'elle a initié un recours médiocre devant le Tribunal Administratif en 2019 pour faire interdire les armes mutilantes "en manifestation" (les jeunes de quartier pouvant bien être mutilés), déboutée par la - pourtant plus médiocre - représentante du ministère de l'intérieur, Pascale Leglise ?
La CGT dormait-elle encore quand le gouvernement a initié sa nouvelle doctrine du maintien de l'ordre, son Beauvau de la sécurité et sa Loi de Sécurité Globale ?
N'a-t-elle vraiment aucune intelligence du monde pour comprendre que solliciter une telle commission, c'est donner le bâton pour se faire battre ?
Il serait temps que la CGT hiberne à jamais, au lieu d'aller envoyer Martinez, l'homme au charisme d'huître, anoner des non-sens sur les plateaux de télévision, venir se ridiculiser en assimilant une altercation (débile, certes) avec des manifestants à une attaque organisée de fascistes (grotesque). Et le triste ladre moustachu ose prétendre en plus lutter contre le sexisme, le racisme et l'homophobie (la blague du siècle quand on sait combien son service d'ordre piétine tous ceux qui portent ces combats en premier lieu).
La CGT, en sollicitant cette commission dans une période aussi dangereuse du point de vue des libertés, prend clairement fait et cause pour le parti de l'Ordre, assumant ainsi le rôle d'auxiliaire de police qu'on n'attribuait jusqu'alors qu'à son service d'ordre (qui, notons-le, n'a jamais protégé autre chose que ses camions et ses propres adhérents, pas "les manifestants" : le corporatisme jusque dans les muscles). Elle voudrait que les services de renseignement fonctionnent davantage pour cibler et assigner au silence les manifestants sans chasuble.
Par conséquent, la CGT devrait être tenue pour responsable des conséquences en terme de répression que nous aurons à subir et devrait être exclue de toute coordination ou initiative s'organisant contre les violences d'État. Elle vient de se tirer une dernière balle dans le pied.
Nous ne l'oublierons pas, nous ne le pardonnerons pas.
Nota bene : notre analyse n'est pas binaire au point de nier les milliers de militants syndicalistes sincères et investis pour soutenir les luttes des salariés. Ne faisons pas l'autruche : la centrale syndicale et son SO d'un côté et la base syndicale de l'autre, ce sont deux choses à considérer séparément.

mardi 4 mai 2021

Bobby Sands, un prisonnier politique contre Thatcher

 

Mort d’une grève de la faim de 66 jours, Bobby Sands est resté une icône nord-irlandaise pour son combat sans relâche pour l’indépendance de son peuple.

Il aurait eu 64 ans aujourd’hui. Le 5 mai 1981, un mois après avoir été élu député, le militant de l'IRA Bobby Sands, alors âgé de 27 ans, décède en prison d’une grève de la faim de 66 jours. Retour sur la vie et la mort d’une icône révolutionnaire célébrée dans son pays natal, l’Irlande du Nord. 

Jeunesse tortueuse et emprisonnements

Bobby Sands voit le jour en 1954 dans une famille catholique qui vit dans un quartier protestant de Belfast. Le 30 janvier 1972, il est profondément marqué par le Bloody Sunday. Quelques jours plus tard, il rejoint les rangs de l’IRA, l’armée des nationalistes irlandais catholiques contre la présence britannique en Irlande du Nord.

À 19 ans, il est condamné à cinq ans de réclusion pour détention d’armes. En prison, il apprend le gaélique, écrit des poèmes et des textes politiques. En 1976, le pouvoir britannique supprime

le statut de prisonnier politique pour les membres de l’IRA. L’année suivante, Bobby Sands est à nouveau arrêté, soupçonné d’avoir pris part à une fusillade. Cette fois, il écope de quatorze ans de prison.

Protestations de plus en plus virulentes

Derrière les barreaux de la prison de Maze, il se bat pour le rétablissement du statut de prisonnier politique alors que Margaret Thatcher, Première ministre britannique, considère les membres de l'IRA comme des criminels. Avec 300 autres détenus, il lance le "Blanket Protest". Refusant de porter l’uniforme carcéral, il vit nu vêtu d’une simple couverture. Deux ans plus tard, en 1978, les prisonniers durcissent leur mouvement avec le "Dirty Protest". Ils refusent de se laver et étalent leurs excréments sur les murs de leurs cellules.  

Le 1 mars 1981, il entame une grève de la faim, qui sera également rapidement suivie par neuf autres prisonniers. Le 9 avril, toujours en détention, il est élu député à la Chambre des Communes. Les soutiens de Sands étaient persuadés qu’élire leur icône à la Chambre des Communes le sauverait. Mais depuis Londres, Margaret Thatcher reste inflexible. Le bras de fer est alors à son paroxysme entre l’IRA et le gouvernement britannique, qui considère la question nord-irlandaise d’un oeil intransigeant.

Bobby Sands s'éteint finalement le 5 mai 1981 à la prison de Maze, après plusieurs jours de coma. Dans les mois qui suivent, les neuf codétenus de l’Irlandais décèdent à leur tour des suites de leur grève de la faim.

Ce n’est qu’en 1997 que l’IRA accepte un premier cessez-le-feu. Et en 2005, l’Armée républicaine irlandaise dépose officiellement les armes.

dimanche 2 mai 2021

Procès de démocrates Kurdes passé sous silence : Macron soutien de Erdogan?

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> Le 26 avril un méga-procès de 108 élus kurdes, dont une vingtaine d’anciens députés et 5 anciens maires, a débuté devant la 22ème cour criminelle d’Ankara, dans le complexe pénitentiaire de Sincan. 

> Parmi les prévenus figurent notamment M. Selahattin Demirtas, ancien président du Parti démocratique des peuples, HDP, et ancien candidat à la présidence de la République, en détention provisoire depuis novembre2016 ; Mme Gultan Kisanak, ancienne députée et ancienne maire de Diyarbakir, en détention provisoire depuis novembre 2016 ; Mme Figen Yüksekdag, ancienne députée et ancienne co-présidente du HDP, en détention provisoire ;

> Ahmet Turk, ancien député et maire élu en 2019 de Mardin, destitué et M. Ayhan Bilgen, ancien maire de Kars élu en 2019 et destitué aussi.

> Sur les 108 prévenus, 28 sont en détention provisoire, 6 placés sous contrôle judiciaire. S’ils sont reconnus coupables, chacun risque une peine aggravée de 38 fois de perpétuité !

POURQUOI CE PROCES

> Initié sur ordre du président turc Erdogan, ce procès vise à condamner et à écarter de la vie politique les principaux dirigeants du Parti démocratique des peuples, HDP, deuxième formation politique de l’opposition au Parlement de Turquie. Parallèlement, toujours à l’initiative du président turc et de son allié d’extrême droite Devlet Bahçeli, le procureur général de la Cour de cassation turque a récemment introduit auprès de la Cour constitutionnelle une requête pour l’interdiction et la dissolution de ce parti politique qui, malgré les conditions extrêmement iniques des dernières élections parlementaires de 2018 où ses candidats n’ont pas eu accès à la radio et à la télévision, a obtenu plus de six millions de voix et 67 sièges au Parlement.

> Ce parti de gauche pro-kurde mais aussi défenseur des minorités religieuses (alévis, Arméniens, Assyro-chaldéens, Yézidis) linguistiques et sexuelles, membre de l’Internationale socialiste, est la bête noire de l’AKP et de son président Erdogan. C’est grâce au soutien décisif du HDP que les candidats de l’opposition du Parti républicain du Peuple (CHP) ont pu ravir à l’AKP les mairies d’Istanbul et d’Ankara. Le HDP qui compte dans ses rangs des députés arméniens et assyro-chaldéens est le seul parti politique de Turquie à reconnaître le génocide arménien et à appeler les autorités turques à « faire face à leur Histoire », une position iconoclaste qui aggrave encore son cas aux yeux des dirigeants turcs.

> Le HDP est actuellement le principal obstacle pour le maintien au pouvoir de l’AKP. S’il est interdit, l’AKP pourrait malgré un taux de participation faible, rafler les sièges de députés dans les provinces kurdes car les autres partis turcs n’y ont qu’une présence marginale. D’où la campagne de criminalisation du HDP menée par le pouvoir turc depuis 2015 et la reprise du conflit avec le PKK. De médiateur agréé par le gouvernement pour la recherche d’un règlement politique afin de mettre un terme à ce conflit qui dure depuis 1984 et qui a fait plus de 50.000 morts, le HDP dans l’actuelle propagande turque est devenue « vitrine politique » ou « branche politique de l’organisation terroriste PKK ».

> C’est dans ce contexte que six ans après les événements d’octobre 2014 où des protestations contre le siège de la ville kurde syrienne de Kobané par Daech ont été réprimées avec une extrême brutalité par la police turque et ses supplétifs que le pouvoir turc a décidé en 2020 de traduire en justice « les instigateurs du massacre des 6 – 8 octobre 2014 ».

> Les élus kurdes en procès sont accusés d’avoir appelé à manifester contre l’agression de Daech contre la ville kurde de Kobané et la complicité du gouvernement turc.

> On se souvient que début octobre 2014, sous l’œil des caméras des chaines de télévision turques et internationales, les djihadistes lourdement armés de Daech bombardaient sans répit la ville de Kobanésituée juste de l’autre côté de la frontière turque. Ankara avait massé d’importantes troupes à la frontière pour empêcher les Kurdes de Turquie de venir en aide, apporter de la nourriture ou des médicaments à leurs frères kurdes assiégés.   L’armée turque laissait cependant des détachements de djihadistes emprunter le territoire turc pour attaquer par derrière Kobané et les blessés de Daech étaient soignés dans les hôpitaux turcs. Chaque jour, R.T. Erdogan annonçait avec une joie à peine dissimulée la chute prochaine de Kobané aux mains de Daech.

> Révulsés par le machiavélisme du pouvoir turc, des centaines de milliers de Kurdes ont répondu à l’appel à manifester des dirigeants du HDP dans toutes les villes du Kurdistan mais aussi dans les métropoles turques comme Istanbul, Ankara, Izmir.

> Le pouvoir turc a décidé de réprimer dans le sang ces manifestations. Des milliers de miliciens ultra-nationalistes, Loups-Gris et islamistes radicaux se sont battus aux côtés de la police turque pour casser du « Kurde ». Du 6 au 8 octobre, en trois jours de manifestations et de heurts violents, il y a eu près de 50 morts, pour l’essentiel des civils kurdes. Parmi eux 26 membres du HDP, un enfant d’une famille kurde syrienne réfugiée à Diyarbakir, quelques supplétifs de la police et de nombreux blessés, dont des policiers.

> Les plaintes des familles des victimes, les demandes d’enquête parlementaire du HDP sont restées sans suite. Par cette répression sanglante, le pouvoir turc a voulu intimider la population kurde et l’empêcher de manifester à nouveau.

> Grâce au président américain Obama qui a décidé d’apporter son soutien aérien aux courageux résistants kurdes, grâce aussi à l’arrivée sur place des Peshmergas kurdes irakiens dotés d’armes lourdes, Daech a été vaincu à Kobané, au grand déplaisir du président turc.

> C’est pourquoi le méga-procès en cours est perçu par les prévenus, et plus généralement par la plupart des Kurdes, comme une tentative de revanche du pouvoir turc.

> Les élus kurdes qui dans le système judiciaire politisé et inique n’ont pas pu poursuivre les dirigeants turcs responsables du massacre de civils kurdes en octobre 2014 sont actuellement poursuivis comme « instigateurs du massacre » dans ce procès orwellien !

1ère JOURNEE DU PROCES

> La première journée du procès s’est déroulée dans des conditions tumultueuses. Une bonne partie des avocats n’a pas été autorisée à entrer dans la salle d’audience « faute de place » car remplie de policiers des forces spéciales. Les autres avocats ont protesté et quitté la salle. En l’absence de leurs avocats les prévenus, arguant de leur droit à la défense, ont refusé de répondre aux questions des juges. Certains prévenus, comme Selahattin Demirtas devaient intervenir en visio-conférence. Il a interpelé les jugés en disant qu’ils avaient l’habitude de juger des gens impliqués dans des tentatives de coup d’Etat, mais cette fois-ci ils ont affaire à des représentants élus du peuple qu’ils doivent traiter avec respect et qu’il comptait, avec ses camardes faire le procès de ce procès, dénoncer devant l’opinion publique cette parodie. Il comptait aussi demander publiquement où sont passés les 128 milliards de dollars disparus des coffres de la banque centrale turque sous ce pouvoir corrompu qui veut faire taire toute opposition.

> Cependant la police a empêché tout contact des prévenus avec la presse. Elle a dispersé la conférence de presse que les deux co-présidents du HDP, le Prof. Mihat Sancar et Mme Pervin Buldan, tentaient de tenir à l’entrée du complexe pénitentiaire de Sincan. Elle a empêché aussi avec brutalité un point de presse au siège du HDP sous prétexte de « respect des mesures de distanciation de COVID lesquelles mesures n’empêchent pas l’AKP de tenir des congrès et des réunions rassemblant des milliers de personnes.

> Le pouvoir turc veut priver les prévenus du droit d’exprimer leurs opinions et leur version des événements devant la presse internationale et turque présente sur place.

> La cour a finalement décidé d’ajourner au lundi 3 mai le procès. Les ajournements font partie de la stratégie judiciaire turque dans les procès politiques afin de décourager les délégations étrangères et la presse d’y assister.

QUE RISQUENT LES ACCUSES ?

> L’appareil judiciaire turc, largement épuré depuis 2016, est aux ordres du président turc. Les juges condamnent systématiquement les personnes accusées publiquement par Erdogan, son allié Bahçeli ou leurs ministres de crainte d’être accusés et condamnés eux-mêmes pour appartenance aux réseaux gulenistes, du nom de Fethullah Gulen, ancien allié islamiste d’AKP, accusé d’être derrière la tentative du coup d’Etat de juillet 2016.

> Un dernier exemple de cette soumission des juges aux ordres d’Erdogan est la condamnation à 3ans et 6 mois de prison de Selahatin Demirtas pour « insulte au président de la République », puis à 4 ans et 6 mois pour « propagande terroriste » pour un discours à la fête de Newroz de 2013, peine qui vient d’être ratifiée par une Cour d’appel. La Cour européenne des droits de l’homme, siégeant en assemblée plénière, avait statué le 22 décembre 2020 que S. Demirtas était condamné pour des motifs politiques et avait ordonné sa libération immédiate. Mais le gouvernement turc n’a tenu aucun compte de ce verdict pourtant contraignant en droit international.

C’est pourquoi, à moins d’une mobilisation importante de l’opinion publique et des gouvernements occidentaux les élus kurdes pourraient être condamnés à des peines aggravées de perpétuité et leur parti HDP interdit dans un pays membre de l’OTAN, alliance supposée réunir des démocraties respectueuses des droits de l’homme et des libertés publiques.

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Entre les lignes de Fernand Deligny, poète-éducateur 1913-1996

samedi 1 mai 2021

La psychologie de masse du fascisme de Wilhelm Reich


« Nous avons vu que la situation économique et la situation idéologique des masses ne coïncident pas obligatoirement et qu’il peut même y avoir, entre les deux, un écart sensible. La situation économique ne passe pas immédiatement et directement à la conscience politique. S’il en était ainsi, la révolution sociale serait depuis longtemps chose faite. Compte tenu de cet écart entre situation sociale et conscience sociale, l’exploration de la société devra se faire sur deux plans: nonobstant le fait que la structure dérive de l’être économique, la situation économique doit être examinée par d’autres méthodes que la structure caractérielle: la première relève de la méthode socio-économique, la seconde de la méthode biopsychologique. Un exemple très simple illustrera notre pensée: quand des ouvriers se mettent en grève parce que la pression sur les salaires ne leur permet plus de vivre, leur action découle directement de leur situation économique. Il en est de même de l’affamé qui vole de la nourriture. Pour expliquer le vol de nourriture ou la grève provoquée par l’exploitation, on n’a pas besoin de recourir à la psychologie. L’idéologie aussi bien que les actes répondent alors à la pression économique. La psychologie réactionnaire s’emploie dans ces cas à découvrir des motifs irrationnels pour expliquer le vol ou la grève, en recourant à une argumentation typiquement réactionnaire. Pour la psychologie sociale, le problème se présente de façon inverse: elle ne s’attarde pas sur les raisons qui poussent l’homme affamé ou exploité au vol ou à la grève, mais elle tente d’expliquer pourquoi la majorité des affamés ne vole pas, pourquoi la majorité des exploités ne se met pas en grève. L’économie sociale explique donc entièrement un fait social, lorsqu’il a des motifs rationnels et utilitaires, c’est-à-dire lorsqu’il sert, à la satisfaction d’un besoin et reflète et prolonge directement une situation économique. Elle est inopérante quand la pensée ou l’action sont en contradiction avec la situation économique, quand l’une ou l’autre ne sont pas rationnelles. Le marxisme vulgaire et l’économisme, qui rejettent la psychologie, sont désarmés devant ce genre de contradiction. Plus l’orientation d’un sociologue est mécaniste et économiste, plus il ignore la structure interne de l’homme, et plus il recourt dans l’application de la propagande de masse à un «psychologisme» superficiel. Loin de se rendre compte de la contradiction psychique de l’individu nivelé dans la masse et d’y porter remède, il se gargarise d’illusions à la Coué ou bien il explique le mouvement national-socialiste par une «psychose de masse» [3] . La psychologie de masse voit des problèmes précisément là où l’explication socio-économique directe s’avère inopérante. La psychologie de masse s’oppose-t-elle donc à l’économie sociale? Aucunement! Car la pensée et l’action irrationnelles des masses qui semblent en désaccord avec la situation socio-économique de l’époque considérée, procèdent elles-mêmes d’une situation socio-économique plus ancienne. On a pris l’habitude d’expliquer les inhibitions de la conscience sociale par ce qu’on appelle la tradition. Mais jusqu’ici, on ne s’est jamais demandé ce qu’est la «tradition», au niveau de quels phénomènes psychologiques elle opère. L’économisme a méconnu jusqu’à présent qu’il ne s’agit pas, essentiellement, de savoir si la conscience sociale existe chez le travailleur (c’est l’évidence même!) ou de quelle manière elle se manifeste, mais ce qui entrave le développement de la conscience de responsabilité. L’ignorance de la structure caractérielle des foules aboutit souvent  à des questions stériles. C’est ainsi que les communistes expliquaient l’installation au pouvoir du fascisme par la politique déroutante de la social-démocratie. Cette explication était dépourvue de sens, puisque c’était un des traits caractéristiques de la social-démocratie de répandre des illusions. Elle ne comportait aucun élément permettant une réorientation pratique. Tout aussi vaine était l’explication selon laquelle la réaction politique aurait, sous le déguisement du fascisme, «obnubilé», «séduit» et «hypnotisé» les masses. Ce sera là le propre du fascisme tant qu’il existera. De telles explications ne sont pas constructives, car elles ne suggèrent aucune solution. L’expérience enseigne en effet que des révélations mille fois répétées de ce genre ne convainquent pas les masses, qu’il ne suffit pas d’envisager un problème dans la seule perspective socio-économique. N’est-on pas tenté de se demander plutôt ce qui se passe au sein des foules pour qu’elles ne reconnaissent pas ou ne veuillent pas reconnaître le rôle du fascisme? Il est de peu d’utilité de constater que «le moment est venu pour les travailleurs d’ouvrir les yeux» ou «qu’on n’a pas bien compris que…, etc.» Pourquoi les travailleurs n’ont-ils pas ouvert les yeux, pourquoi n’a-t-on pas compris? Tout aussi stérile est le débat entre l’aile droite et l’aile gauche du mouvement ouvrier, l’aile droite prétendant que les travailleurs manquaient de combativité, l’aile gauche rejetant cette accusation, disant que les travailleurs sont révolutionnaires et qu’affirmer le contraire c’est trahir leur pensée. Les deux manières de poser le problème sont trop absolues, trop rigides, trop mécanistes. Si l’on était allé au fond des choses, on aurait constaté que le travailleur moyen porte en lui-même la contradiction, qu’il n’est ni nettement révolutionnaire, ni nettement traditionaliste, qu’il se trouve dans une situation de conflit: sa structure psychique découle d’une part de sa situation sociale, prélude à des attitudes révolutionnaires, de l’autre de l’atmosphère générale de la société autoritaire: les deux influences sont antagonistes. Il importe avant tout de bien se rendre compte de cet antagonisme et d’approfondir comment se présentent concrètement la tendance réactionnaire et la tendance progressive-révolutionnaire chez le travailleur. La remarque s’applique aussi aux membres des classes moyennes. Qu’ils se révoltent, en cas de crise, contre le «système» n’est pas pour nous étonner. Mais le fait que même ruinés ils redoutent le progrès et rallient les extrémistes de droite ne s’explique pas directement par des causes socio-économiques. Ainsi, des membres des classes moyennes sont également tiraillés entre le sentiment de révolte et les objectifs et contenus réactionnaires. »

 

«En Allemagne, les mouvements de libération n’ignoraient pas l’importance de ce qu’on appelle «le facteur subjectif de l’histoire» (chez Marx l’homme est principalement conçu, en opposition au matérialisme mécaniste, comme «sujet de l’histoire», aspect du marxisme que Lénine surtout a développé); ce qui manquait c’était l’appréhension de l’action irrationnelle, inadéquate, autrement dit de l’écart entre l’économie et l’idéologie. Il faut que nous soyons à même d’expliquer comment le mysticisme a pu venir à bout de la sociologie scientifique. Or, notre travail n’est utile que si nous posons la question de telle manière que la réponse nous fournit spontanément les moyens d’une action pratique nouvelle. Si le travailleur n’est ni franchement réactionnaire ni franchement révolutionnaire, mais se trouve tiraillé entre des tendances antagonistes réactionnaires et révolutionnaires, la découverte de cet antagonisme devra nécessairement aboutir à une pratique qui opposera aux forces psychiques conservatrices les forces révolutionnaires. Toute mystique est réactionnaire, l’homme réactionnaire est mystique. En se moquant du mysticisme, en le qualifiant simplement d’«obscurantisme» ou de «psychose», on ne  forge pas d’armes contre lui; c’est en l’interprétant correctement, qu’on élabore par la force des choses un antidote contre le mysticisme. Pour faire face à cette tâche, il faut saisir les rapports entre la situation sociale et la formation de structures, et plus particulièrement, dans la limite de nos connaissances, les idées irrationnelles qui ne s’expliquent pas directement par des considérations socio-économiques. »

BIBLIOTHÈQUE FAHRENHEIT 451

 

PRISON N°5

Zehra Doḡan, journaliste et artiste kurde est condamnée à 2 ans, 9 mois et 22 jours de prison pour « propagande terroriste »… après avoir dessiné la destruction de la ville de Nusaybin ! Elle réussit à faire sortir de prison les planches qu’elle réalise au quotidien et qui témoignent de la vie dans les geôles turques : « C’est eux qui ont détruit et brûlé les villes. Moi, je n’ai fait que le dépeindre. »


En octobre 2015, l’État rejette le processus de paix, à la suite d’un attentat pendant une manifestation à Ankara. Il utilise l’artillerie lourde, des blindés et des avions de chasse contre la résistance qui s’organise. En 2016, des milliers de fonctionnaires sont limogés par décret, des universitaires sont exclus et arrêtés pour avoir lancé un appel à ce que cesse la guerre. Zehra Doḡan raconte l’intense répression du régime contre la communauté kurde : explosions, morts, arrestations, couvre-feu, assassinats par centaines.
Elle parle aussi de l’organisation dans le quartier BK4 de la geôle d’Amed, avec ses compagnes d’infortune, prisonnières politiques : les repas pris ensemble, partagés de façon égalitaire, les temps de réflexions, la lecture collective et commentée des journaux. Elle en présente quelques unes, enfermée depuis plus de vingt ans ou avec leur enfant. Elle évoque la joie retrouvée en leur compagnie et qui ne la quittera plus : « Il reste une parcelle de bonheur en nous. Peu importe le lieu, il devient vivable. »
Elle revient sur l’histoire sanglante de la Turquie et de sa politique nationaliste, qui impose l’assimilation par la force à toutes les minorités, sur l’histoire de la résistance kurde et du PKK, depuis sa création en 1978, reliant la plupart de ces récits à cette prison militaire, nommé « n°5 » depuis le coup d’État de 1980 : une interminable série de tortures, persécutions et d’humiliations, plus abjectes les unes que les autres, auxquelles répondent des actes désespérés ou des actions de résistance et de révolte.

« Toutes les pages de ce livre sont sorties de la prison en cachette, une à une. » Il ne s’agit pas là d’une bande dessinée ordinaire, mais d’un témoignage direct, brute et brutal, animé par le seul soucis de rendre compte et hommage.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

 

PRISON N°5
Zehra Doḡan
120 pages – 19,99 euros
Éditions Delcourt – Paris – Mars 2021
www.editions-delcourt.fr/bd/series/serie-prison-n-5/album-prison-n-5

 

Wilhelm Reich La Psychologie de masse du fascisme

 



 

« Vers 1930, on entendait parfois en Allemagne, dans certaines réunions, des révolutionnaires intelligents et honnêtes bien qu’imbus d’une mentalité nationaliste et métaphysique, du genre d’Otto Strasser, faire le reproche suivant aux marxistes: «Vous autres marxistes, vous vous réclamez habituellement de la doctrine de Karl Marx. Marx enseignait que la théorie trouve sa confirmation dans la pratique. Or, tout ce que vous savez faire c’est expliquer les défaites de l’Internationale ouvrière. Votre marxisme a fait faillite. Vous expliquez la défaite de 1914 par la «défection de la social-démocratie», celle de 1918 par sa «politique de trahison» et ses illusions. Maintenant vous brandissez d’autres arguments pour expliquer le glissement des masses, pendant la grande crise économique, à droite plutôt qu’à gauche. Mais toutes vos explications ne peuvent effacer les revers! Où sont donc les faits qui, depuis quatre-vingts ans, confirment au plan pratique la doctrine de la révolution sociale? Vous commettez l’erreur fondamentale de nier l’âme et l’esprit, de vous en moquer et de ne pas comprendre que ce sont eux qui animent toute chose.»

 

« On ne se souciait pas de l’application du matérialisme dialectique à des phénomènes historiques nouveaux : le fascisme était un tel phénomène que Marx et Engels avaient ignoré et dont Lénine n’avait aperçu que les premières lueurs. Le concept réactionnaire de la réalité ne s’embarrasse ni des contradictions ni des faits réels; la politique réactionnaire se sert automatiquement de toutes les forces sociales qui s’opposent à l’évolution; elle pourra continuer avec succès ce jeu tant que la science n’aura pas découvert toutes les forces révolutionnaires qui, opposées aux forces réactionnaires, doivent nécessairement en venir à bout. Comme nous l’exposerons plus loin, la base de masse du fascisme, la petite bourgeoisie révoltée, n’avait pas seulement mobilisé les forces régressives, mais aussi les forces résolument progressistes; personne ne s’est avisé de cette contradiction, le rôle de la petite bourgeoisie est passé à peu près inaperçu jusque peu de temps avant la prise du pouvoir par Hitler. La pratique révolutionnaire se développe spontanément dans tous les domaines de l’existence humaine à condition qu’on se rende compte des contradictions contenues dans chaque processus nouveau; elle consiste à épouser la cause des forces progressistes décidées à aller de l’avant. Être radical, cela veut dire, selon la définition de Marx lui-même, «prendre les choses à la racine»; si l’on prend les choses à la racine, si l’on se rend compte de leur processus contradictoire, la victoire sur l’élément réactionnaire est assurée. Si l’on procède autrement, on aboutit inéluctablement aux vues mécanistes, économistes ou métaphysiques, autrement dit au désastre. Il s’ensuit que la critique n’a de sens et de portée pratique que si elle peut montrer à quel point précis on est passé à côté des contradictions de la réalité sociale. Marx a accompli un acte révolutionnaire non pas en lançant des manifestes ou en indiquant les objectifs révolutionnaires, mais en reconnaissant dans la main[1]d’œuvre industrielle la force progressive de la société et en brossant un tableau véridique des contradictions de l’économie capitaliste. L’échec du mouvement ouvrier doit signifier que notre connaissance des forces qui font retarder le progrès social est très limitée; en effet certains points importants sont encore complètement inconnus. Comme tant d’autres œuvres de nos grands penseurs, le marxisme a lui aussi dégénéré et s’est transformé en formules creuses: entre les mains des politiciens marxistes, il a perdu son contenu scientifique révolutionnaire. Ceux-ci se trouvaient si fortement engagés dans la lutte politique de tous les jours, qu’ils n’ont pas fait fructifier les principes d’une philosophie vivante telle qu’elle leur avait été transmise par Marx et Engels. Il n’est, pour s’en convaincre, que d’ouvrir l’ouvrage du communiste allemand Sauerland sur le «Matérialisme dialectique» ou n’importe quel autre livre de Salkind ou Pieck, et de les comparer au Capital de Marx ou au Développement du socialisme de l’utopie à la science d’Engels. Des méthodes vivantes se sont figées en formules, des recherches scientifiques eu schémas creux. Le «prolétariat» du temps de Marx s’est transformé depuis en une immense armée d’ouvriers de l’industrie, la classe moyenne artisanale en une foule nombreuse d’employés de l’industrie et de fonctionnaires de l’État. Le marxisme scientifique dégénéré est devenu le «marxisme vulgaire». C’est là le nom que plusieurs excellents politiciens marxistes ont donné à l’«économisme» qui entendait rabaisser toute l’existence humaine au niveau du problème du chômage et du taux des salaires. Ce même «marxisme vulgaire» prétendait qu’une crise économique de l’ampleur de celle de 1929-1933 devait nécessairement aboutir à une évolution idéologique de gauche des masses concernées. Tandis qu’on parlait encore, en Allemagne, même après la défaite de janvier 1933, d’«essor révolutionnaire», la réalité était tout autre: la crise économique qui aurait dû imprimer à l’idéologie des masses un mouvement à gauche aboutit en fait à un glissement idéologique vers la droite qui s’empara de toutes les couches prolétariennes de la population. Ainsi on voyait s’installer un écart entre l’évolution de la base économique poussant vers la gauche et l’idéologie des masses attirées par l’extrémisme de droite. Or, cet écart, on ne s’en est pas aperçu. C’est pourquoi la question n’a pas été posée de savoir comment des masses paupérisées ont pu passer au nationalisme. Des mots comme «chauvinisme», «psychose», «conséquences du Traité de Versailles» n’expliquent pas la tendance du petit bourgeois ruiné à épouser le radicalisme de droite, puisqu’ils ne cernent pas réellement le processus en question. D’ailleurs, l’orientation à droite n’était pas seulement le fait de petits bourgeois mais aussi d’une partie non négligeable et moralement importante du prolétariat. On négligea le fait que la bourgeoisie, échaudée par la révolution russe, avait essayé de mettre en place des mesures de précaution nouvelles et incompréhensibles à l’époque, qui paraissaient bizarres et que le mouvement ouvrier ne s’est pas donné la peine d’analyser (par exemple le «New Deal» de Roosevelt); on ne se rendait pas compte que le fascisme s’était dressé au début de sa carrière, avant de devenir un mouvement de masse, contre la haute bourgeoisie; il n’était donc pas question de le neutraliser en le qualifiant de «simple gardien du capital financier» – ne serait-ce que parce qu’il était un mouvement de masse. Où se situait donc le problème? La conception fondamentale de Marx partait de l’idée que le travail était exploité comme une marchandise, que le capital se trouvait concentré dans quelques mains, que cette situation entraînerait la paupérisation progressive de l’humanité laborieuse. Marx déduisit de ce processus la nécessité d’«exproprier les expropriateurs». Selon cette vue, les forces productives de la société capitaliste transcendent le cadre du mode de production. La contradiction entre la production sociale et l’appropriation privée des produits par le capital ne peut être abolie qu’en équilibrant le mode de production et le niveau des forces productives. La production sociale doit être complétée par l’appropriation sociale des produits. Le premier acte de cette appropriation est la révolution sociale; c’est là le principe économique fondamental du marxisme. L’équilibre, affirme-t-il, ne peut être réalisé que si la majorité paupérisée instaure la «dictature du prolétariat», dictature de la majorité des travailleurs sur les détenteurs expropriés des instruments de production. Les conditions économiques de la révolution sociale existaient conformément à la théorie de Marx: le capital était concentré dans quelques mains, le passage de l’économie nationale à l’économie mondiale était contrarié par le dispositif douanier des États nationaux, l’économie capitaliste n’atteignait même pas la moitié de sa capacité de production, le chaos régnait, partout. La majorité de la population des pays fortement industrialisés vivait dans le plus grand dénuement, on comptait à peu près 50 millions de chômeurs en Europe, des centaines de millions de travailleurs végétaient misérablement. Mais l’«expropriation des expropriateurs» se faisait attendre, l’évolution sociale placée devant l’alternative «socialisme ou barbarie» opta provisoirement pour la barbarie. Car c’était bien là le sens du renforcement du fascisme et du piétinement du mouvement ouvrier. Ceux qui se croyaient «certains» de pouvoir placer leur espoir dans l’issue révolutionnaire de la Deuxième Guerre mondiale (qui venait d’éclater) – ceux qui escomptaient la possibilité que les masses armées fissent usage de leurs armes contre l’ennemi intérieur, n’avaient pas suivi l’évolution de la technique guerrière moderne. On ne pouvait rejeter d’emblée l’idée que l’armement des masses au cours de la prochaine guerre était une hypothèse peu vraisemblable. La guerre, disait-on, serait menée par une poignée de techniciens sûrs et sélectionnés qui attaqueraient les masses non armées des grands centres industriels. Il fallait donc repenser le problème pour mettre au point une nouvelle tactique révolutionnaire. La Deuxième Guerre mondiale devait confirmer ces prévisions. »