mercredi 5 novembre 2025

Roland Barthes : "Le plaisir du texte"

 

« Le sujet accède à la jouissance par la cohabitation des langages, qui travaillent côte à côte : le texte de plaisir, c'est Babel heureuse. »


« Ce lecteur, il faut que je le cherche (que je le drague), sans savoir où il est. Un espace de jouissance est alors créé. Ce n'est pas la « personne » de l'autre qui m'est nécessaire, c'est l'espace : la possibilité d'une dialectique du désir, d'une imprévision de la jouissance : que les jeux ne soient pas faits, qu'il y ait peu. »


« Tout écrivain dira donc : fou ne puis, sain ne daigne, névrosé je suis. »


« Le texte que vous écrivez doit me donner la preuve qu'il me désire. Cette preuve existe : c'est l'écriture. L'écriture est ceci : la science des jouissances du langage, son k-amas-utra ( de cette science, il n'y a qu'un traité : l'écriture elle-même). »


« Le plaisir du texte est semblable à cet instant intenable, impossible, purement romanesque , que le libertin goûte au terme d'une machination hardie, faisant couper la corde qui le pend, au moment où il jouit. »


« La déconstruction de la langue est coupée par le dire politique, bordée par la très ancienne culture du signifiant. »


« L'endroit le plus érotique d'un corps n'est-il pas là où le vêtement baille ? Dans la perversion ( qui est le régime du plaisir textuel) il n'y a pas de « zones érogènes » (expression au reste assez casse-pieds), c'est l'intermittence, comme l'a bient dit la psychanalyse, qui est érotique : celle de la peau qui scintille entre deux pièces (le pantalon et le tricot), entre deux bords (la chemise entrouverte, le gant et la manche) ; c'est ce scintillement même qui séduit, ou encore : la mise en scène d'une apparition-disparition. »


« Ce que je goûte dans un récit, ce n'est donc pas directement son contenu ni même sa structure, mais plutôt les éraflures que j'impose à la belle enveloppe : je cours, je saute, je lève la tête, je replonge. Rien à voir avec la profonde déchirure que le texte de jouissance imprime au langage lui-même, et non à la simple temporalité de sa lecture. »


« texte de plaisir : celui qui contente, emplit, donne de l'euphorie ; celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture. Texte de jouissance : celui qui met en état de perte, celui qui déconforte (peut-être jusqu'à un certain ennui), fait vaciller les assises historiques, culturelles, psychologiques, du lecteur, la consistance de ses goûts, de ses valeurs et de ses souvenirs, met en crise son rapport au langage. »


« Le plaisir du texte, c'est ce moment où mon corps va suivre ses propres idées – car mon corps n'a pas les mêmes idées que moi ».

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