"Tout abandon de principes aboutit forcément à une défaite" Elisée Reclus "Le dialogue, c'est la Mort" L'injure sociale
dimanche 6 août 2023
vendredi 4 août 2023
Le socialisme et l'homme de Che Guevara
"Par conséquent, nous ne devons pas admettre que le mot démocratie, utilisé d'une manière apologétique pour représenter la dictature des classes exploiteuses perde sa profondeur de concept et devienne celui de certaines libertés données au citoyen. Lutter simplement pour arracher la restauration d'une certaine légalité bourgeoise sans poser le problème révolutionnaire, le problème de la prise de pouvoir révolutionnaire, c'est retourner à un certain ordre préétabli par les classes dominantes".
"Les combattants fatigués commencent à perdre la foi et peuvent aider les manoeuvres auxquelles la bourgeoisie nous a accoutumés. Ces manoeuvrese peuvent consister à donner le pouvoir à un monsieur à la voix plus gentille et au visage plus angélique que le dictateur du moment, ou bien un coup d'état de la réaction, dirigé par l'armée et qui fait semblant de s'appuyer sur les forces progressistes. Il y a des tas de tactiques de la bourgeoisie.
Nous attirons principalement l'attention sur le coup d'état militaire. Que peuvent apporter les militaires à la vraie démocratie? Quelle loyauté peut-on attendre de ceux qui ont toujours été les instruments de la domination des classes réactionnaires et des monopoles impérialistes, d'une caste qui n'existe que grâce aux armes qu'elle possède, et qui ne pense qu'à maintenir ses prérogatives?
Quand dans des conditions très difficiles pour les oppreusseurs, les militaires conspirent et mettent en déroute le dictateur, vaincu en fait, il faut bien se dire qu'ils l'ont vaincu parce qu'il n'était pas capable de maintenir leurs privilèges de classe sans une violence extrême, chose qui, en général, ne convient pas trop aux intérêts des oligarchies".
mercredi 2 août 2023
le politique et le politicien de Victor Cherbuliez
Cet après midi, j'ai écouté ce livre audio et je me suis dit: "sommes-nous aujourd'hui, si loin de cela?" et encore "Cela ne me fait-il pas penser à un président actuel?" je vous laisse juge de ce texte.
On raconte que Glaucon, fils d’Ariston, tourmenté d’une ambition aussi précoce que généreuse, aspira dès sa plus tendre jeunesse à devenir un personnage dans Athènes et quelque chose dans l’état. Il se promettait d’arriver par degrés aux plus grandes charges, d’être avant peu un autre Thémistocle, un autre Périclès. Il n’avait pas encore vingt ans qu’on l’entendait discourir dans les assemblées. Prompt, hardi, décisif, il s’attribuait une compétence universelle, avait une opinion sur les points les plus controversés. Le plus malheureux des hommes est celui qui a un discours tout prêt et qui ne trouve pas à le placer. Glaucon prenait d’assaut la tribune, et les huissiers devaient user ou de finesse ou de violence pour l’en faire descendre. Ses amis lui représentaient en vain qu’il se rendait ridicule, il ne sentait que le ridicule des autres.
Il rencontra un jour Socrate, et Socrate s’appliqua à lui démontrer que la politique est une science, qu’il est encore plus difficile de gouverner une cité qu’une maison, que cela demande quelque étude, une certaine préparation, qu’il est dangereux de discourir d’un ton d’oracle sur des choses qu’on ignore, qu’on s’attire par là plus de blâme que de louanges, plus de mépris que de considération. Bref, Socrate raisonna, Glaucon, le confessa, le pressa si vivement par ses petites questions courtes qu’il lui arracha l’aveu de ses ignorances. Cet adolescent éprouva quelque embarras, son embarras se tourna en confusion, sa confusion en repentir, et il renonça, pour quelque temps du moins, à se mêler des affaires publiques. Cette histoire ressemble à un conte, de fées ; il est vrai qu’elle se passait il y a plus de deux mille ans, et que dans ce temps le monde était plus jeune. Depuis lors, il a, sinon beaucoup marché, du moins beaucoup roulé, et les Glaucon ne rougissent plus de leurs péchés. Ils ont un front d’airain, une imperturbable assurance, un invincible entêtement, et s’il leur arrivait de rencontrer un Socrate qui entreprît de les confesser, la confusion serait pour Socrate.
Un savant professeur de droit à l’université de Munich, M. Franz de Holtzendorf, correspondant de l’Institut de France, est convaincu, comme Socrate, que la politique est une science et qu’il faut avoir appris beaucoup de choses pour gouverner un état. Il a essayé de démontrer sa thèse dans un livre qui vient d’être traduit en français[1]. Les politiques trouveront peut-être qu’il se montre fort exigeant, qu’il leur demande plus qu’ils ne peuvent donner. Socrate, qui procédait plus simplement qu’un professeur de Munich, se contentait de dire à Glaucon : « Tu veux nous gouverner. Le devoir d’un homme d’état est de rendre sa patrie plus prospère et plus glorieuse. Sais-tu comment il faut s’y prendre pour enrichir un peuple, quel est le meilleur système d’impôts, le meilleur moyen d’accroître les revenus d’Athènes et de relever ses finances ? Si nous étions en guerre avec nos voisins, saurais-tu dire avec quelque précision quel est leur fort et leur faible et en quoi nous leurs sommes supérieurs ? Si nous voulions envoyer quelque part une colonie, as-tu voyagé ? Connais-tu les pays lointains, leur climat, leurs ressources, les chances qu’auraient nos colons d’y prospérer ? »
Si Glaucon avait rencontré dans l’agora d’Athènes M. de Holtzendorf et qu’il fût entré en propos avec lui, sa confusion eût redoublé. Le savant professeur lui aurait dit : « Les impôts et les colonies ont leur importance, mais ce ne sont que des points secondaires. Un homme qui aspire à gouverner un peuple doit se dire qu’un gouvernement a charge d’âmes et au moins trois missions à remplir. Jaloux de la grandeur de son pays, un vrai politique s’identifie avec ses intérêts et ses traditions, dont il a fait une étude approfondie. Il le met en état d’affronter tous les hasards, de se défendre victorieusement contre les entreprises de ses voisins, il prévoit tous les cas, tous les accidens possibles, et il faut avoir étudié le passé pour prévoir l’avenir. Mais la politique du dehors n’est rien sans la politique du dedans. Un vrai gouvernement est le défenseur de la paix publique, l’arbitre des partis et de leurs querelles, le garant des droits de chacun et surtout du droit des faibles, et il est de son devoir de protéger les minorités contre. la tyrannie d’une majorité oppressive. Enfin il doit travailler à la civilisation ou à ce qu’on appelle à Munich le perfectionnement social. Il est tenu de veiller sur les intérêts des classes souffrantes, d’accroître la richesse de la nation par de sages mesures économiques, d’augmenter la valeur de l’individu en s’occupant de son éducation, de créer une aristocratie de l’intelligence en fondant des universités, en protégeant les lettres, les arts et les sciences. Glaucon, puisque tu veux gouverner Athènes, acquiers au préalable toutes les connaissances nécessaires pour devenir un grand diplomate, un juriste presque infaillible et un réformateur très éclairé. »
L’homme d’état, tel que le conçoit M. de Holtzendorf, serait un homme universel, et les hommes universels sont infiniment rares. On connaît de grands ministres qui, après avoir excellé dans la politique du dehors, se sont montrés inférieurs à eux-mêmes dans la politique du dedans, et ont compromis le repos public par leurs préjugés ou leurs passions. D’autres, très exercés dans le maniement des partis, ont manqué l’occasion d’agrandir leur pays ou n’ont pas su discerner les réformes utiles des réformes dangereuses. Mais ce qu’ils ont fait suffit à leur gloire, et pour mériter le nom de grand homme d’état, c’est assez d’avoir fait preuve d’une aptitude exceptionnelle pour la diplomatie, ou d’avoir rétabli la paix dans une époque troublée, ou enfin d’avoir en le courage de réformer des abus nuisibles et l’art de rajeunir ou de remplacer des institutions vieillies.
Qu’un homme d’état s’adonne de préférence à la politique du dehors ou à la politique du dedans, il doit savoir beaucoup de choses. « Il peut d’autant moins se passer de science, dit M. de Holtzendorf, que dans nos pays civilisés les relations de la vie sont plus compliquées, et qu’il dispose lui-même de moins de loisir pour régler ses entreprises d’après ses observations personnelles… Un heureux coup de main exécuté par un officier ignorant ou le pur hasard qui a permis une fois à un incapable de gagner le gros lot à la loterie de la guerre sont de faibles titres à notre confiance. La biographie des grands généraux et des grands hommes d’état modernes témoigne des vastes et profondes études qui avaient préparé leurs plans et leurs entreprises et de la judicieuse application qu’ils ont su faire de l’expérience acquise par leurs devanciers. « Mais l’étude toute seule ne suffit pas, et M. de Holtzendorf en convient ; il estime que la politique est à la fois un art et une science. J’aimerais mieux dire que, comme la médecine, elle est un art savant. L’histoire ne se répète jamais, et ses enseignemens sont souvent trompeurs. Un homme d’état serait bien naïf s’il se disait : « Dans un cas tout semblable au mien, Pitt recourut à tel expédient ; faisons comme lui, je m’en trouverai bien. » Les circonstances varient sans cesse et les cas se diversifient à l’infini. La politique ne sera jamais qu’une science conjecturale. On a défini la doctrine des probabilités l’ensemble des règles par lesquelles on calcule le nombre de chances qu’a un événement de se produire. Les politiques ne sont sûrs de rien, ils doivent se contenter du probable, leurs certitudes sont très incertaines. Le grand Frédéric comptait toujours avec « sa sacrée majesté le Hasard, » et le ministre célèbre qui se vantait de ne s’être jamais trompé a prouvé par sa chute que l’erreur suprême est de se croire infaillible.
Si dissemblables d’humeur et de génie que puissent être les grands hommes d’état, si diverses que soient leurs aptitudes, certains traits leur sont communs et leur donnent un air de famille. M. de Holtzendorf en a indiqué quelques-uns ; il est facile d’en signaler d’autres. ]e suis sûr d’être approuvé par lui si je dis qu’en règle générale ils se défient également des spéculatifs et de leurs idéalités, des empiriques et de leur orviétan. Ils habitent de préférence les régions moyennes, à mi-distance entre ciel et terre ; ils savent que les idées intermédiaires sont le fond de la vie humaine, et rien ne vaut à leurs yeux une pratique éclairée. Ils s’élèvent quelquefois sur les sommets ; ils y rencontrent les philosophes et les poètes, qui leur procurent des excitans, mais ce n’est pas auprès d’eux qu’ils se renseignent. Souvent aussi ils descendent dans les bas-fonds pour y chercher les outils dont ils ont besoin ; ils ont de grosses besognes à expédier, et ils prennent leurs instrumens où ils les trouvent. Un poète grec a dit qu’il ne faut pas gouverner pour les drôles, mais qu’il est bien difficile de gouverner sans eux. Les grands politiques ne sont pas toujours très délicats dans le choix de leurs auxiliaires, il y a des nécessités qu’ils subissent, ils s’en vengent par le mépris. Ils savent que le monde ira toujours comme il va, que ce coquin d’homme ne changera jamais, et que si tout n’est pas bien, il suffit que tout soit passable.
Ils ne sont pas des inventeurs, des créateurs d’idées ; souvent même, ils n’ont rien d’original ni de neuf, rien qui leur soit propre. Ils vivent sur le fonds commun, ils ont toujours des précurseurs. Longtemps avant eux, on avait dit : « Voilà ce qu’il faudrait faire. » Mais personne n’avait su le faire, et ils l’ont fait. Les fatalistes, tels que le comte Tolstoï, qui a tant raisonné et déraisonné sur Napoléon Ier, regardent le grand homme d’état comme une marionnette dont la destinée tient les fils. Carlyle le considérait, au contraire, comme une sorte de révélateur, et ne voyait dans l’histoire universelle qu’une suite de biographies de héros mises bout à bout : le dernier en date était Carlyle. La vérité est que le grand homme d’état est de son pays et de son siècle, qu’il en partage les aspirations, mais qu’il transforme des sentimens confus en idées claires, des forces inconscientes en outils intelligens, et qu’il découvre des moyens d’exécution dont personne ne s’était avisé avant lui. Des milliers d’Italiens avaient inventé l’Italie avant Cavour ; des centaines de milliers d’Allemands avaient inventé l’unité de l’Allemagne avant M. de Bismarck. Mais le moyen ? Ce sont eux qui l’ont trouvé, et l’idée, qui n’était qu’un rêve, a pris une forme et un corps ; elle est apparue sur le théâtre du monde, au grand soleil de l’histoire.
Toutes les entreprises sont difficiles. Le politique ne se rebute jamais ; à la fois très indifférent et très passionné, il surmonte aisément ses dégoûts. Il joint à un esprit tranquille, posé, une volonté inquiète et toujours chaude ; les années peuvent passer sur lui sans le refroidir. Il a la vue longue et l’éternelle jeunesse du désir. Il ne brusque la fortune que lorsqu’elle semble s’offrir et que, par ses avances, elle l’invite à la prendre. Il biaise, il préfère les voies lentes et obliques quand elles lui semblent moins dangereuses ; il mesure le temps par grandes journées, et il est sûr de sa patience. Il en est des grands desseins politiques comme de ces pièces de théâtre bien bâties, où les situations n’ont tout leur prix qu’à la condition d’être savamment amenées, et où le poète emploie toutes les ressources de son talent à les préparer de loin. M. de Holtzendorf les compare aux navigations lointaines : « Le navigateur, dit-il, a derrière lui le port d’où il est parti, devant lui le port où il veut se rendre. La force et la direction du vent, les courans de la mer lui dictent l’orientation de sa voilure, de sorte que chaque heure peut y amener un changement. Quand on observe sur une carte marine les courbes, souvent très sinueuses, indiquant la route que des navigateurs de grande expérience ont été forcés de suivre pour arriver à destination, on peut se faire une idée des détours qu’il faut faire parfois pour atteindre un but politique éloigné. » Après la paix de Villafranca, Cavour crut tout perdu, et les bras lui tombèrent. Il se remit bientôt de son accablement ; il se servit de Garibaldi et de ses chimères, et les chemins détournés le menèrent où il voulait aller.
Aussi souple qu’opiniâtre, le vrai politique concilie aussi la grandeur des desseins avec une attention soutenue et diligente aux petites choses. Il n’y a pas pour lui de minuties, et il ne fait aucun cas des à-peu-près. Il a constaté plus d’une fois qu’il suffit d’un détail manqué pour gâter un grand ouvrage. Il sait que tout se tient, que les causes sont des effets et que les effets sont des causes, a que dans la vie politique les germes de maladie ne restent jamais fixés sur le premier objet qu’ils ont infecté, qu’ils sont contagieux de leur nature ; qu’inversement, toutes les fois que le corps de l’état s’est fortifié en un point, les heureuses conséquences du traitement se font sentir ailleurs. » On a dit que le propre du génie philosophique est d’apercevoir les concrets dans les abstraits, les abstraits dans les concrets. Le propre de l’homme d’état est de découvrir le général dans le particulier, le particulier dans le général, l’avenir dans le présent, de tout rapporter à son idée et de tout voir dans l’ensemble. Comme l’araignée, il a tissé laborieusement sa toile fil après fil, et, immobile au centre, la couvant des yeux tout entière, il attend, sa mouche, c’est-à-dire l’occasion souhaitée.
Il est tenu d’être à la fois un homme de principes et un homme d’accommodemens. La politique, comme la religion, comme l’amour, a ses casuistes et ses jansénistes, et les jansénistes, qui sont d’ailleurs des oiseaux rares, finissent toujours mal. « Les reproches que les partis se jettent réciproquement à la tête, a dit M. de Holtzendorf, peuvent se résumer en ces deux formules : on est sans principes ou on est à cheval sur les principes. Le mieux est de préférer l’entre-deux. » Si l’homme d’état n’avait pas de principes, il ne pourrait avoir un parti ; ce serait un général sans armée. Au surplus, personne ne pourrait compter sur lui, et le plus grand homme du monde est hors d’état de rien faire s’il ne dispose de cette force considérable qu’on appelle le crédit ou la confiance. Voltaire disait que le vrai politique est celui qui joue selon les règles et qui gagne à la longue, que le mauvais politique est celui qui ne sait que filer la carte et qui tôt ou tard est reconnu. Il ajoutait que l’histoire nous fournit plus d’exemples d’illustres filous punis que d’illustres filous heureux.
Bien que le vrai politique représente une idée, il se prête facilement aux transactions, aux compromis. Il ne remplit son programme que s’il le peut ; il fait passer avant tout l’intérêt de l’état. Il préfère les inconséquences, quand elles ne sont pas trop criantes, à la raideur inflexible et à l’orgueilleuse logique qui causent des malheurs et quelquefois des désastres. Il ne dira jamais : « Périsse le monde plutôt que mes principes ! » Il s’inspire de la maxime : « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. » Mais toutes les fois qu’il sacrifie ses opinions à la raison d’état, il s’entend à sauver les apparences. Comme le remarque M. de Holtzendorf : « L’apparence est une grande réalité, elle est l’idole devant laquelle s’inclinent les foules. L’homme d’état doit s’en préoccuper avec autant de sollicitude qu’un médecin des fantômes qui hantent l’esprit surexcité de son malade. » L’homme d’état est un auteur dramatique qui ne se contente pas d’écrire sa pièce, il la monte, la met en scène. Souvent il brosse lui-même sa toile de fond, il se fait peintre en décors et il donne ses instructions à sa claque. C’est une partie de son office qu’il lui est interdit de négliger ; il ne saurait se passer d’un peu de charlatanerie, et il faut l’excuser si la pièce est bonne. L’imagination des foules est une puissance, et c’est par les petits moyens qu’on lui impose ou qu’on la séduit. Malheur à l’homme public qui ne se met pas en règle avec elle !
Mais quelles que soient la pénétration ou la fertilité de son génie, l’abondance de ses ressources, l’homme d’état n’arrive à rien sans une certaine trempe de la volonté ; mieux vaudrait pour lui. manquer de sagesse que de caractère. Comme nous tous, il a ses nerfs, il doit s’en faire obéir, garder ses secrets, les défendre contre la curiosité de ses ennemis et l’indiscrétion de ses amis. Il n’a pas de confident à qui il se livre tout entier ; il y a des choses qu’il ne peut dire à personne et qu’il ose à peine 8e dire à lui-même. Il se mêle à l’humaine cohue, il affecte de se prêter à tout, il parle librement, avec un séduisant abandon, il a des épanchemens de cœur, et jusque dans le monde il est solitaire et caché. C’est surtout sous le régime parlementaire que l’exercice des grandes vertus politiques devient difficile et périlleux. Les ministres constitutionnels ont affaire à des assemblées qui sont aussi curieuses que des femmes. Elles ont l’humeur interrogeante, elles veulent tout savoir, elles s’imaginent qu’on leur manque quand on leur cache quelque chose, et si on ne leur cachait rien, on ne pourrait rien faire. Ajoutez que les assemblées sont un milieu énervant ; elles ont le goût des spectacles, des incidens dramatiques, de la politique à sensation. L’homme d’état doit garder son sang-froid dans cette atmosphère surchauffée ; à quelque degré qu’il possède le don de la parole, il n’en connaît pas les entraînemens, et il est moins fier de ce qu’il dit que de ce qu’il réussit à ne pas dire.
Ce qui fait sa force, c’est que non-seulement il ne craint point les responsabilités, il les aime, il les recherche ; c’est un lourd fardeau qu’il porte avec plaisir. Il ose.et il n’hésite pas à répondre de tout ce qu’il ose. Il se sent fait pour gouverner ; il ne gouverne pas trop, ce qui serait un défaut grave, mais il ne peut admettre qu’on gouverne à sa place. M. de Holtzendorf parle d’or quand il affirme que la fonction propre des assemblées législatives est de voter les lois et le budget, « qu’elles ne doivent jamais aspirer à gouverner elles-mêmes, qu’elles ont tort d’exiger que le pouvoir exécutif soit absolument subordonné à leur bon plaisir ; que, lorsqu’elles sont bien conseillées, elles se bornent à stimuler le gouvernement en cas de lenteurs ou d’omissions préjudiciables, à réclamer de lui des renseignemens sur des événemens dont il méconnaît l’importance, à contrôler après coup sa conduite et à lui demander compte de ses fautes et de ses maladresses. » — « En d’autres termes, ajoute-t-il, elles ne doivent pas faire de la politique préventive, mais s’en tenir à la critique des faits. La république romaine avait parfaitement compris et appliqué ce principe à l’égard de ses magistrats supérieurs. »
Malheureusement les assemblées modernes se soucient peu de ce qui pouvait se passer dans les beaux temps de la république romaine. Elles cherchent à étendre leurs prérogatives, à empiéter sur le droit d’autrui, et ce n’est pas une petite affaire pour un ministre que de combattre leurs usurpations, de les remettre à leur place. C’est cependant le premier de ses devoirs. Il peut être le plus accommodant des hommes, le plus coulant dans les questions qui n’intéressent que son amour-propre ; il prend aisément son parti de certains procédés et des petites contrariétés, il a l’humeur souple, facile, et laisse croire aux sots qu’ils ont quelque influence sur ses conseils. Mais il représente l’autorité de l’état, et il ne souffre pas que la force du gouvernement s’affaiblisse dans ses mains, ni qu’on le dépouille de la liberté d’action que les lois lui réservent. Il aime mieux s’en aller, il est presque sûr de revenir. Il peut dire comme Phèdre :
- Dans leurs yeux insolens j’ai vu ma perte écrite.
Mais il se dit aussi : « Un jour, ils auront peur et leur lâcheté me rappellera. » Tout le monde se croit capable de conduire un vaisseau par un temps calme ; l’équipage raisonne et parle haut. Mais quand la mer se démonte, on devient plus modeste, on a des égards pour le pilote, on attend d’être au port pour critiquer ses manœuvres.
Il n’y a pas d’institutions parfaites. Le régime parlementaire a de si précieux avantages que les peuples qui en ont pris l’habitude ont bien de la peine à s’en passer. Mais il a cet inconvénient que les vrais hommes d’état y sont souvent à l’étroit, à la gêne. On leur demande compte non-seulement de ce qu’ils ont fait, mais de leurs projets et de leurs pensées les plus secrètes. Un contrôle excessif, indiscret, tyrannique, les réduit quelquefois à l’impuissance, la nécessité de se défendre et de se conserver les oblige à se distraire des grands intérêts dont ils ont la garde, et une partie considérable de leur force se perd en frottemens. En revanche, le gouvernement parlementaire procure de grandes facilités et de merveilleuses espérances aux hommes qui ont le goût de gouverner sans en avoir la vocation, à ceux qu’on nomme les politiciens. M. de Holtzendorf, qui n’aime que la grande politique, n’a pas daigné parler des politiciens. C’est pourtant une espèce très importante, et il faut bien que nous nous occupions d’elle, car elle s’occupe beaucoup de nous ; elle joue un grand rôle dans nos affaires ; quand elles ne vont plus, elle y est pour quelque chose. Si Glaucon, fils d’Ariston, n’avait pas suivi les conseils de Socrate, il serait devenu un politicien, et Athènes s’en serait mal trouvée ; il n’avait pas assez de talent pour faire du bien, on en a toujours assez pour faire du mal.
On peut définir d’un mot le politicien en disant que pour lui la politique n’est ni un art ni une science, mais un métier. Honnêtement ou non, il en vit, et comme de tous les métiers c’est, selon lui, le plus attachant, le plus glorieux, il souhaite d’en vivre à perpétuité. D’ordinaire, il commence par être un courtier d’élections, après quoi il travaille pour son compte. Arrive-t-il à se faire nommer député, sa principale préoccupation est de l’être toujours. A cet effet, il lui importe de passer aux yeux de ses électeurs pour un homme influent, qui est en mesure de demander beaucoup et d’obtenir tout ce qu’il demande. Son fonds de roulement est son influence, et il s’applique de tout son pouvoir à l’accroître sans cesse. Les moyens qu’il emploie sont divers. Tel député, homme sérieux, qui a de l’étude, acquiert une réelle compétence dans certaines questions spéciales, et ses connaissances peuvent servir à d’autres que lui. Ce député n’est pas un politicien. Les vrais politiciens dédaignent les spécialistes, ils se piquent de tout savoir sans avoir rien appris. Il y en a qui ont du talent pour la parole et le don de s’échauffer à froid. Tel autre, qui ne sait pas parler ou que la tribune épouvante, a l’esprit d’intrigue et de manège. Tel autre a un journal qui travaille à sa gloire, et dans les temps troublés, il a ce double bonheur que du même coup son importance et son tirage augmentent. Que s’il réussit à faire croire à son étoile et à devenir chef d’un petit groupe, il peut tout espérer. Mais les politiciens n’ont pas tous les mêmes ambitions. Les uns, qui ont de la vanité, rivent de devenir ministres ; d’autres, méprisant les viandes creuses et préférant l’être au paraître, aiment mieux passer leur vie à faire et de faire des cabinets, et, sans contredit, c’est le parti le plus sûr.
En général, la politique du dehors laisse le politicien assez indifférent. On en connaît qui sont de bons patriotes, et si la patrie était en danger, on pourrait compter sur eux. Mais le patriotisme du politicien est intermittent. Dans l’habitude de la vie, il se soucie très peu de ce qui se passe au-delà des frontières, et il ne faut pas lui demander de sacrifier à la sûreté ou à la gloire de son pays ses opinions qu’il prend pour des principes. Quant à la politique du dedans, il la comprend à sa façon. Il n’est pas de ces niais qui considèrent la paix publique comme le souverain bien ; il aime à remuer les eaux tranquilles, il sème le vent au risque de récolter la tempête : si on ne disputait plus, que deviendraient les politiciens ? Ses électeurs l’ont nommé pour faire triompher leurs idées, leur programme.il est souvent assez intelligent pour trouver ce programme absurde ; mais il a le courage de l’absurde. Tout compromis lui paraît méprisable, et il traite ses adversaires sans ménagement : il a tous les droits, il leur laisse tous les devoirs. S’il fait partie de la majorité, il estime que le seul droit des minorités est de se soumettre, sans en appeler ; s’il représente une minorité, il la tient pour la vraie majorité. N’eût-il derrière lui qu’un tout petit groupe, il ne dit pas : mes amis et moi ; il dit : nous, et nous, c’est la nation, c’est quelquefois l’univers.
Il est de son naturel grand partisan des réformes ; mais qu’il s’agisse de douanes, d’impôts, d’écoles ou du recrutement de l’armée, il ramène tout à la politique, et fait de tout une question de parti. Peu lui importe que la loi qu’il vote soit inapplicable, il a trouvé une occasion de plus d’affirmer ses principes. Il a sans cesse devant les yeux les meneurs d’élections qui l’ont fait élire, et ceux qu’il courtise le plus sont les plus déraisonnables, parce que d’habitude la déraison crie et gesticule, tandis que la raison est modeste et quelquefois silencieuse. Il désire qu’en toute occurrence son altitude soit irréprochable, c’est-à-dire qu’on ne puisse jamais le soupçonner de préférer son bon sens aux intérêts de son parti, qui sont les siens. Le neveu de Rameau semblait peindre les politiciens quand il parlait de ces hommes qui passent leur vie à prendre et à exécuter des positions. « J’abandonne aux grues, disait-il, le séjour des brouillards, je vais terre à terre et je prends mes positions. « Il affirmait qu’au surplus tout le monde en fait autant, et quand on lui disait : « Il y a pourtant un être dispensé de la pantomime, c’est le philosophe qui n’a rien et qui ne demande rien, » — il répliquait : « Où est cet animal-là ? »
Le vrai politicien, qui ne pense qu’à augmenter son influence, estime que la seule mission sérieuse d’un ministère est de lui accorder avec empressement et de bonne grâce tout ce qu’il demande pour ses électeurs, pour ses cliens, pour ses amis et les amis de ses amis. Il ne pourrait s’accommoder ni d’un gouvernement qui n’aurait pas beaucoup de places à donner, ni d’un gouvernement qui se sentirait assez fort pour lui refuser quelque chose. Il admet bien en principe qu’un gouvernement doit gouverner, mais il s’attribue le droit de gouverner le gouvernement. Il s’ingère dans toutes les administrations, il entend avoir les bureaux dans sa main, il décide du choix des fonctionnaires, il les avance, il les révoque à son gré. Il laisse aux ministres la responsabilité, il ne leur ôte que le pouvoir, qu’il garde pour lui. En vertu de ce bel arrangement, ceux qui répondent de tout ne peuvent rien, et ceux qui ne répondent de rien peuvent tout. C’est le paradis des irresponsables.
Il y a des politiciens pervers, qui savent que plus le bois est pourri, plus les parasites ont de chances d’y trouver un logement commode et une abondante nourriture. Il en est d’autres qui, de la meilleure foi du monde, croient servir leur pays en énervant le pouvoir, en relâchant la discipline, en affaiblissant de jour en jour tous les ressorts de l’état, ils ont décidé depuis longtemps que, pour qu’un pays soit vraiment libre, il faut que tout le monde ait le droit d’attaquer le gouvernement, sans que le gouvernement ait le droit de se défendre. Ne leur parlez pas d’un pouvoir fort et responsable ; ils veulent que le pouvoir, qui est l’ennemi, soit à la fois très responsable et très faible. Ils ne peuvent concevoir la liberté sans un peu de désordre, sans une certaine confusion, et ils ne craignent pas le grabuge.
Leur vraie pensée est que, dans un état bien ordonné, leur influence ne tarderait pas à s’amoindrir, et leur influence leur est chère, le salut de l’humanité en dépend. Ils ne sauraient trouver la garantie de leur bonheur que dans l’instabilité ministérielle. Un ministère faible, chancelant, est obligé de compter avec eux ; s’il venait à s’affermir, ils auraient bientôt fait de former des coalitions pour le renverser. Il faut que chacun fasse son métier. Si on représentait au politicien qu’il emploie ses votes à accroître son importance et qu’il passe sa vie à conclure des marchés, il répondrait fièrement qu’il ne demande rien que pour ses amis, et il montrerait à l’univers ses mains nettes. Qu’il vienne à découvrir que quelque gouvernant conclut des marchés moins honnêtes, il crie au scandale, il proteste, il fulmine. Ce n’est plus un politicien, c’est Caton et son austérité farouche. Il s’érige en juge d’instruction ou en procureur-général, il se drape dans sa robe rouge, et on voit monter à son front des sueurs de vertu indignée.
J’ose affirmer que Xénophon s’est trompé, qu’il s’est laissé abuser par de faux rapports, que, quoi qu’il en dise, Glaucon, fils d’Ariston, ne suivit point les conseils de Socrate. Quand on se flatte d’avoir une vocation, on ne résiste pas à ses appels. Glaucon devint politicien, et comme il possédait quelque talent de parole et beaucoup d’esprit d’intrigue, il acquit promptement une assez grande influence, qu’il employait à perdre de réputation tous les hommes qui avaient du crédit et de l’autorité dans Athènes ; car il pensait, lui aussi, qu’un pays ne peut être glorieux et prospère que lorsqu’il a un gouvernement incapable de gouverner.
Un scandale éclata. Il se trouva qu’un parent de l’archonte éponyme avait profité de sa situation pour se faire payer les services qu’il rendait. Glaucon s’indigna, il poursuivit le criminel, fit nommer une commission d’enquête chargée d’informer contre les corruptions et les corrupteurs de la république, et, comme il arrive d’ordinaire, il mêlait les exagérations aux vérités, il confondait les indices avec les preuves, les présomptions avec les évidences, il croyait aveuglément aux faux bruits, aux récits controuvés, aux rapports les plus téméraires, qu’on appelait à Athènes des potins, et il considérait comme son ennemi personnel quiconque se permettait d’avoir un doute ou de suspendre son. jugement. Son nouveau métier le charmait. Les commérages, les délations lui semblaient de délicieux ragoûts ; quand on en a tâté, tout autre plaisir, y compris le vin et les femmes, paraît un peu fade. Ce n’était plus le Glaucon d’autrefois ; il portait sur son front la majesté d’un président d’aréopage, et il promenait dans les rues comme dans les échoppes ses yeux d’inquisiteur, qui faisaient trembler les coupables et même les innocens. Il soupçonnait celui-ci, il dénonçait celui-là. À l’entendre, on aurait pu s’imaginer qu’Athènes était un foyer de pestilence, qu’à l’exception de Glaucon et de ses amis, elle ne renfermait que de malhonnêtes gens et des âmes vénales, en quête d’acheteurs.
Un jour qu’il était descendu au Pirée pour les besoins de son enquête, il se trouva face à face avec Socrate, qui sortait de chez le vieux Céphale, père d’Euthydème et de Lysias, et Socrate lui dit : « Glaucon, défie-toi de l’intempérance de ton zèle. Si on t’en croyait, Athènes serait une caverne, et cette cité me paraît plus honnête que beaucoup d’autres. La nature humaine est encline au mal, et sous tous les régimes, dans tous les temps, dans tous les lieux, il y a eu des corrupteurs et des corrompus ; tu en trouverais facilement à Sparte et à la cour des rois de Macédoine. Au surplus, le patriotisme devrait t’empêcher de laver ainsi notre linge sale en public, sur l’agora, au grand soleil. Nous avons des voisins. Ne vois-tu pas que toute la Grèce est aux fenêtres ? Nos amis secouent tristement la tête, nos ennemis triomphent, et les cafards prennent les dieux à témoin de nos iniquités, en ayant bien soin de cacher leurs mains qui sont moins propres que les nôtres. » Glaucon le regarda de haut en bas, fronça le sourcil et répondit : « Je dois interroger tantôt deux généraux, un patron de navire, un coiffeur, trois portiers et quatre marchandes de sardines. Je t’écouterai quand j’aurai plus de loisir. » A quelques jours de là, il dînait chez Agalhon avec Aristophane. Quand les tables furent enlevées et qu’on eut terminé les libations aux dieux libérateurs, le grand poète, se tournant vers le tribun, lui récita des vers qu’il venait de composer et qui signifiaient à peu près : « Intrépide et emphatique braillard, tu remplis tout de ton audace, l’Attique, l’assemblée du peuple, les finances, les décrets, les tribunaux. Comme un torrent bourbeux, tu as bouleversé notre ville ; les criailleries, les vociférations intéressées assourdissent Athènes. Tu as quelque chose à gagner dans cette affaire, et tu ressembles au pêcheur qui, posté sur une roche escarpée, guette les thons. »
Les politiciens ont leurs années grasses et leurs années maigres ; quand ils abusent de leurs prospérités, leur déchéance est proche. Telle nation leur témoigne longtemps une excessive indulgence, et les traite en enfans gâtés, à qui ou passe toutes leurs fantaisies. Le jour arrive où elle s’aperçoit que, faute d’un gouvernement ferme et stable, ses affaires languissent ou s’embrouillent, qu’elle décline dans l’estime du monde, que ses amis s’éloignent d’elle et que ses ennemis cessent de la redouter. Alors elle prend en haine, en dégoût, les brouillons qui la discréditent, et elle acclame le dictateur qui l’en délivre. Le remède est souvent pire que le mal ; mais, comme le remarque fort sensément M. de Holtzendorf : « Les peuples ont rarement plus d’une idée à la fois, et à chaque époque on a regardé comme le bonheur suprême le contraire des abus dont on souffrait le plus dans le moment présent. »
G. VALBERT.
BIBLIOTHÈQUE FAHRENHEIT 451
TERRE ET LIBERTÉ
Presque tous nos objets de consommation sont produits par des gens réduits à un travail d’esclave et nous sommes en train de dévaster le monde. Il est temps de sortir de « l’impasse socio-écologique dans laquelle nous nous enfonçons » : nous sommes prisonniers matériellement et mentalement, individuellement et collectivement, « vitalement dépendants d'un système qui sape à terme les conditions de vie de la plupart des êtres vivants ». Interrogeant l’idée de liberté, le philosophe-jardinier Aurélien Berlan révèle une « vieille aspiration à la délivrance » sous l’idéal d’émancipation comme arrachement à la nature, à laquelle il oppose la quête d’autonomie matérielle et politique.
À partir du XVIIe siècle, la liberté individuelle fondée sur la propriété et le règne du droit a progressivement remplacé la conception collective de la liberté partagée jusque-là par la plupart des cultures et des traditions de pensée. Les révélations politiques et philosophiques d’Edward Snowden sur la surveillance industrielle mise en place par les services de renseignement états-uniens, ont clarifié l'effondrement de la conception libérale de la liberté, dont l’inviolabilité de la vie privée constituait le coeur… dans une indifférence quasi générale.
Dans De la liberté des anciens comparée à celle des modernes, discours tenu en 1819, Benjamin Constant oppose la conception antique qui « consistait à exercer collectivement, mais directement, plusieurs parties de la souveraineté », à celle qui émerge avec les révolutions anglaise (1648 et 1689), américaine (1776) et française (1789) et qui se présente comme une liste de droits individuels. Avec une restriction de la souveraineté, le citoyen gagne en jouissances de sa vie privée. Il met en avant trois facteurs pour expliquer cette évolution :
l’échelle des sociétés,
le temps susceptible d'être accordé aux affaires publiques,
l'abolition de l'esclavage qui a réduit la disponibilité politique des citoyens.
En 1958, Isaiah Berlin oppose, lui, une conception négative de la liberté, comme absence d'obstacle, de contrainte, de limite ou d’ingérence, à une conception positive, définie par la réalisation d'un but. Ainsi le libéralisme a-t-il régressé depuis une sorte de juste milieu entre une liberté civile complétée par la liberté politique, jusqu'à une pure liberté qui a abandonné ses prétentions (limités dès le départ) pour se resserrer autour de la défense de la liberté privée. Depuis, celle-ci s'est réduite comme peau de chagrin et son inviolabilité est devenue une chimère. La « sphère sociale » du travail et de l’entreprise a émergé, se détachant de la sphère privée sans pour autant relever de l’État. Les médias de masse ont « transform[é] l’intimité familiale en simple promiscuité », envahissant la sphère privée par « des forces sociales porteuses de normalisation culturelle », avant que le numérique n’en finisse avec l’anonymat de la vie individuelle. « Si le libéralisme était l’une des expressions de l’individualisme moderne, il s'est autodétruit en favorisant la mise en place du règne industriel des organisations. Loin d'avoir construit une société où “l’individu est roi“, il a produit un “monde totalement administré“ (Adorno) où les individus sont écrasés par les grandes organisations qui déterminent leurs formes de vie, de la naissance à la mort. » « On est ainsi passé de la liberté d'entreprendre à la liberté des entreprises. » Cette « liberté des Postmodernes » est la liberté de choisir, entre un très grand nombre d'expériences et de produits. L'argent l’accroit infiniment, au-delà d'un certain seuil. Les rapports de pouvoirs sont devenus impersonnels, difficiles à identifier et à contester.
Les citoyens grecs et romains valorisaient l'engagement politique mais les philosophes antiques prônaient, eux, « l'abstention de la politique » et la « vita contemplativa ». Puis le christianisme réduisit la question de la liberté à celle du libre arbitre. Héritant de cette « dévalorisation chrétienne », le libéralisme a continué à bannir la notion de liberté hors du domaine politique, faisant le lit d'une « conception gestionnaire du pouvoir, centrée sur la sécurité (des jouissances privées) ». Sur le plan matériel, l’avénement de la société de consommation est une extension des formes de délivrance jusque-là réservée aux couches supérieures de la société.
Les partisans du socialisme, opposés au libéralisme, ont défendu une conception de la liberté finalement guère différente de celle des libéraux, si ce n'est qu'il voulait la réaliser pour tous. Pour eux aussi, « le Progrès est vecteur de délivrance ». L'histoire des religions montre que la délivrance est transculturelle. Leur force est d'avoir su proposer des méthodes spirituelles pour délivrer les humains du désir insatiable de réaliser ces fantasmes ici-bas, au risque de rendre insupportable la condition terrestre. Elles ont apporté à leurs adeptes sinon la béatitude, du moins des formes de sérénité permettant de se réconcilier avec la fatalité. » L’ émancipation moderne a orienté la quête de délivrance vers des voies technoscientifiques, détournant les exploités de la lutte contre les problèmes sociopolitiques,, les abreuvant de promesses illusoires quant à « l'avenir radieux ». Pour les puissants la délivrance matérielle passe par la domination sociale : se défausser sur les autres des efforts nécessaires pour satisfaire ses besoins, en les y contraignant. Avec le marché, le salariat, la concurrence, le capital, la classe dominante des temps modernes a développé des méthodes de domination indirecte, en respectant formellement la liberté des exploités. Avec Descartes, puis Francis Bacon, l’exploitation des forces de la nature par l'industrie laisse miroiter une « délivrance intégrale et universelle », compatible avec l'idéal de liberté et d'égalité de tous les individus. La science devient la matrice et le modèle de l'idée de Progrès qui va dominer l'imaginaire moderne à partir du XVIIIe siècle, promettant une amélioration infinie et une délivrance ici-bas. Cependant, les conditions de vie matérielles des classes laborieuses régressent. Les premiers intellectuel socialiste se sont enlisés dans « les ornières de l’industrialisme ». Et si Marx a compris que les intérêts des patrons serait irréconciliables avec ceux de leurs salariés, il a négligé la figure intermédiaire de l'ingénieur et la bureaucratisation. « En réalité, le progrès industriel implique la division de la société en classes, qui est synonyme d'oppression sociale. » les crises récurrentes de surproduction sont en partie et provisoirement résolues par la concession d'une part plus importante de la plus-value aux ouvriers, afin de leur faire éponger les surplus. Mais « la corne d'abondance industrielle » s'accompagne d'une « boulimie énergétique », d’une division mondiale du travail et de l'exploitation des pays du Sud. « L'essor de la consommation s'inscrit dans la continuité de la “guerre contre la subsistance“ qui a commencé au début des temps modernes avec les enclosures. » Aurélien Berlan resitue chacune de ces assertions dans son contexte historique et idéologique, et rapporte les critiques qu’elles ont suscitées.
De tout temps, les dominants ont cherchés à être délivrés des tâches quotidiennes non vecteurs de prestige et dévalorisées socialement « dans l’esprit de ceux qui sont sous l’emprise de l’imaginaire dominant », afin de se consacrer à celles qui donnent du pouvoir. Les aristocraties se sont déchargées du labeur pour se constituer en « classe de loisir ».
Plus que d’être délivrées des tâches liées à la vie quotidienne, les classes populaires, des paysans allemands de 1525 aux peuples du Sud aujourd’hui, en passant par les réfugiés de la Zomia, revendiquent « l’autonomie par l’autosuffisance et l’accès aux ressources locales qui en est la condition première », revendication condensée dans le slogan : « Terre et liberté ! » Après être revenu sur l’étymologie du terme « autonomie », ses différentes acceptations et les formulations successives de ce concept depuis l’Antiquité, l’auteur s’arrête sur celle des écoféministes de la « perspective de la subsistance » (Maria Mies et Veronika Bennholdt), la plus aboutie, selon lui et qui demeure « la seule alternative pratique, éprouvée et avérée, au capitalisme, et la meilleure base d'inspiration pour repenser notre liberté dans un monde en plein bouleversement ». « Il s'agit de reconstruire des interdépendances personnelles permettant de desserrer l’étau des dépendances anonymes, et ce dans l’égalité. L'autonomie ne consiste pas à se débrouiller tout seul, mais à s'inscrire dans un monde d’interconnaissance où les obligations réciproques et les règles partagées tissent des liens de solidarité qui libèrent des formes de domination impersonnelles. » Il invite à réfléchir collectivement pour « faire un tri dans nos besoins, dans « nos sociétés dites d’abondance » qui sont en fait des « sociétés de pléthore et de pénurie » : « dès lors que l'on pourvoit à nos propres besoins, les limites de nos capacités posent des bornes immanentes à l'escalade des besoins. Car le besoin le plus pressant devient celui de ne pas perdre sa vie à satisfaire de plus en plus de besoins. » Il distingue « le fameux DIY » qui s’adresse avant tout à l'individu en l'incitant à cultiver, dans l'espace privé, des bribes d'autonomie dépolitisées, du « faire maison », du « vernaculaire » (Illich), du travail communautaire, du « faire avec ses propres outils », conviviaux (Illich) ou démocratiques (Mumford). L'autonomie matérielle doit cependant être complétée par l'autonomie politique.
Alors que la « conception orwellienne où “la liberté, c'est l’esclavage“ (soit qu'elle le suppose, soit qu'elle y aboutisse) est devenu hégémonique », Aurélien Berlan affirme « qu'un mode de vie libre n'est pas basé sur le dépassement de la nécessité, mais sur la minimisation des dépendances matérielles asymétriques qui constituent le fondement des relations de domination » : s’émanciper du fantasme de délivrance, pour réconcilier terre et liberté. Le mode de vie industriel est utopiste, au sens de nihiliste, ne tenant pas compte des conditions de vie sur terre. Il s'agit donc de renouer avec l’autonomie. Son propos, extrêmement argumenté, permet de faire le tri dans l’héritage de l’histoire des idées, de dessiner un chemin vers un ici et maintenant désirable et soutenable, et de dégager une perspective appropriable. À lire de toute urgence.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
TERRE ET LIBERTÉ
La quête de l’autonomie contre le fantasme de délivrance
Aurélien Berlan
220 pages – 16 euros
Éditions La Lenteur – Saint-Michel-de-Vax – Décembre 2021
BIBLIOTHÈQUE FAHRENHEIT 451
MAI 67
Le journaliste Luc Blanchard rejoint sa compagne Lucille en marge d’une manifestation des ouvriers du bâtiment devant la sous-préfecture de Pointe-à-Pitre et assiste à la violente répression que ceux-ci subissent : certains ne se relèveront pas. Son enquête pour tenter d’innocenter Lucille, poursuivie pour sa proximité avec le Gong, mouvement indépendantiste auquel appartenait son oncle, première victime des tirs policiers, le conduit dans les coulisses d’une Ve République qui ne s’embarrasse guère de légalité.
En guise de prologue, Thomas Cantaloube raconte l’émeute déclenchée quelques jours plus tôt par l’agression raciste d’un cordonnier de rue par un commerçant qui l’insulte et lance son chien contre lui : sa boutique est incendiée et les forces de l’ordre l’exfiltre de l’île. Témoignage des humiliations permanentes et de l’incandescence du climat social : « une colère montée des tréfonds de l’esclavage » prête à s’exprimer à la moindre étincelle.
Puis, il installe rapidement le contexte socio-politique sur lequel survient la manifestation du 24 mai et les massacres qui s’ensuivent. « Ce n'est pas un affrontement entre flics et grévistes qui dégénère, c'est quelque chose qui remonte des tréfonds de notre histoire. Les gens sur la place de la Victoire ont complètement oublié les demandes d'augmentation. Ils se battent maintenant contre l'injustice, contre ce qu'ont subi leurs parents, leurs grands-parents et toutes les générations avant. Les policiers en face, eux, tout ce qu'ils voient, ce sont des Noirs qu'il faut remettre à leur place ! »
Le « procès des Guadeloupéens » qui suivra est l’occasion de rapporter des extraits de déclarations qui rendent compte de sa politisation : « L'accusation, représentée par l'avocat général, n'imputait nullement aux prévenus les violences des 26 et 27 mai 1967, mais le fait que le GONG avait cherché à instrumentaliser ces évènements pour attiser la colère des Guadeloupéens et propager une doctrine de séparatisme. »
En parallèle aux recherches de Blanchard qui vont le conduire dans l’entourage du préfet, responsable de ce maintien particulièrement musclé de l’ordre, et chez les békés les plus influents, dont la propre demi-soeur de Jacques Foccard, l’homme de l’ombre de de Gaulle, évoluent deux autres personnages, rencontrés dans les précédents volumes de cette trilogie romanesque consacrée aux poubelles de la Ve République, permettant d’explorer davantage la face nébuleuse de ces réseaux. Sirius Volkstrom, alias Peter Grass pour l’occasion, est mandaté par la CIA pour installer dans les Antilles françaises un camp d’entrainement, en vue d’une opération anticastriste. Il sympathisera avec Lionel Legeay, le discret adjoint du préfet, obnubilé par les risques de décolonisation, qui lui confiera à demi-mot avoir lui-même exécuté des manifestants aux côtés des gendarmes. Antoine Lucchesi, rangé du Milieu marseillais, convoie des voiliers entre la métropole et les Antilles, et découvre les petits trafics des riches Blancs : « Ce sont des rentiers ! Leur vieille économie sucrière est en train de se casser la figure depuis deux ou trois décennies et ils cherchent à la remplacer par le fric de l'État. Payer les fonctionnaires 40 % en plus afin de les ponctionner derrière avec un prix des denrées faramineux. » Ce trio qui se croise peu, semble fonctionner comme trois facettes complémentaires d’un même personnage : tandis que le premier demeure bloqué aux apparences légales du pouvoir, supputant ce qu’elles peuvent cacher, le second pénètre dans les coulisses par la voie diplomatique et le troisième plonge dans les recoins les plus crapouilleux.
La démonstration de la continuité entre l’origine coloniale de la gestion de l’ordre public est bouclée avec la figure du préfet Delbotte qui débuta sa carrière en Indochine, en Algérie, à La Réunion avant de réprimer l’émeute de mai 67 en Guadeloupe, dans un élan paranoïaque, persuadé d’une manipulation indépendantiste, avant de créer la première Brigade anti-criminalité dans le tout jeune département de Seine-Saint-Denis, avec laquelle se clos cette histoire.
Thomas Cantaloube, mêlant suspens et action, restitue fidèlement cet épisode méconnu, dernière répression sanglante d’un soulèvement social… avant le récent retour d’une brutalité assumée. C’est plaisant, bien documenté et instructif. On entretiendra, qu’hier comme aujourd’hui, on ne compte pas des morts qui ne comptent pas !
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
MAI 67
Thomas Cantaloube
368 pages – 19 euros
Éditions Gallimard – Collection « Série noire » – Paris – Mai 2023
dimanche 30 juillet 2023
Sur le peu de Révolution de Michel Surya/ Bernard Noël
Michel Surya: 29/01/12
"Il faut se faire aussi à cette idée: qu'il n'y a pas "en soi" de bonnes révolutions. Qu'il peut y avoir des révolutions à exposant négatif. On appelait ça avant des contre-révolutions. mais le mot ne fonctionne peut-être pas pour ce qui arrive en ce moment dans ces pays (alors qu'il fonctionnerait encore sans doute en Europe)."
Bernard Noël: 08/01/15
"C'est vrai, et profondément, que le politique n'est pas notre lien même s'il y est vivement inclus. Ce que j'ai essayé de te dire hier est la substance de ce lien, mais comment exprimer un arrière-pays fait de tes livres supportant ta présence? Je ne sais pas traduire cela, son volume intérieur, son émanation dans ma vie.
je longe depuis des mois une sorte d'abîme (attention aux grands mots!) ou tout simplement la mort, sans morbidité. Tout cela a été mis à l'écart durant l'écriture du Monologue du nous, puis l'insensé est revenu. L'impression d'assister à une fin qui n'est pas personnelle et de faire partie d'une société criminelle, où nos aspirations politiques ne sont qu'illusions car c'est toujours l'adversaire "bourgeois" qui l'a emporté, à la fin, même quand il cédait des "acquis sociaux". Cela vient d'être intensifié par la lecture des "Veines ouvertes de l'Amérique latine", un livre que je voulais lire depuis trente ans au moins, et qui montre froidement que l'Occident a transformé l'Amérique latine d'abord en terre d'extermination, puis y a déporté en esclavage des millions d'Africains, puis grâce au pillage économique maintenu les peuples dans la misère: accablant!
Cela m'a confirmé dans le désespoir politique...Que faire pour positiver le désespoir, en faire l'arme efficace que, jamais, n'a été l'espoir? C'est sans doute le sujet profond de mon "Monologue", et ça finit mal!
pardon, je te livre maladroitement ce qui m'occupe. Bien sûr que j'aimerais m'engager dans ce "livre de dialogue" qui me remettrait dans le Sens..."
Michel Surya: 22/11/16
"Ce monde ne peut qu'aller plus mal.
Je m'efforce, sans toutefois toujours y réussir, d'être pour une part dans "cette" époque, de "ce" monde (comment l'éviter?) et, pour une autre, non. De n'y être pas réductible.
Continuer de le penser, et à plusieurs, bizarrement demande que je n'y pense pas aussi - parfois, jamais assez souvent. Je pense alors à l'homme du "sous-sol" de Dostoieski, cherchant à m'en inspirer. Nous sommes encore trop pieux, n'est-ce pas?"
Michel Surya: 29/11/16
"Il y a trop de "bien" implicite possible dans la piété.
Nous ne croyons plus en Dieu, mais nous ne cessons jamais assez de croire au bien.
Le bien est tout ce qu'il nous reste de Dieu. Nous n'avons plus de religion, mais encore beaucoup trop de morale.
C'est ce qui nous étouffe ( ou ce dont on s'étouffe nous-mêmes).
C'est surtout ce qui nous empêche de voir venir, comprendre, etc.
Impuissance de la pensée, toujours attachée à faire advenir le bien qu'aurait été une vraie gauche, quand c'est à empêcher que le mal vienne qu'il fallait s'attacher.
Pourtant, Dieu sait ( si j'ose dire) si on a accusé "Lignes" de faire au mal une place désespérante. Pas assez, à l'évidence.
Tu vois, je ne voyais pas, moi, hélas, de paix tapie dans ce mot "piété"."
Bernard Noël: 12/07/18
"Ta préface est admirable (autant le dire puisque je le pense), je n'ai sérieusement lu que la première partie pour l'instant et suis sidéré par tout ce que tu explicites de ce qui, pour moi, était demeuré au bord, demeuré impensé...Se demander: qu'écrit un écrivain qui n'écrit pas des livres ouvre une brèche libératrice dans ce qui me borde, tout comme cette contestation de l'autorité, donc du pouvoir, et cette volonté d'anonymisation..."
Bernard Noël: 19/03/19
3Le mouvement des Gilets Jaunes est pour moi important parce qu'il ne veut pas de chefs ce qui était enfin une réponse à la question que je me pose depuis la Commune: comment un contre-pouvoir peut-il prendre le pouvoir et demeurer un contre-pouvoir? Question qui tourne à l'absurde, sauf que cette volonté de n'avoir pas de chef m'a fait comprendre que le politique recherche toujours le pouvoir et n'utilise le social que comme pansement, alors que le social ne veut que solidarité et partage...Ce qu'avait esquissé la Minorité du conseil de la Commune."